Cache ton concept : La condition ouvrière, par Simone Weil

À la recherche de l’humanité perdue dans la modernité

Weil (Simone) 1935-1942, La Condition ouvrière, Gallimard, 1951-2002

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Compilation de lettres, articles, brouillons d’articles et de son journal autour de son expérience en usine en 34-35, et autour des grandes grèves de 36.

Note : la plupart des éditions n’incluent pas le « Journal d’usine » qui n’est pas un essai proposant une réflexion philosophique et politique. Cependant, Simone Weil pose clairement la tenue de ce journal comme étant exclusivement destinée à la constitution de sa réflexion philosophique sur la condition ouvrière. Aucune réflexion intime ne dépasse cette perspective, ce qui empêche de le rattacher au reste de son œuvre de diariste. Ce « Journal d’usine » est ainsi tout à fait à sa place en tant que matériau source de cette compilation.

C’est ça que je sentais, moi, depuis mon enfance. C’est pour ça qu’il a fallu que je finisse par y aller, et ça me faisait de la peine, avant, que tu ne comprennes pas. Mais une fois dedans, comme c’est autre chose ! Maintenant, c’est comme ceci que je sens la question sociale : une usine, cela doit être […] un endroit où on se heurte durement, douloureusement, mais quand même joyeusement à la vraie vie. Pas cet endroit morne où on ne fait qu’obéir, briser sous la contrainte tout ce qu’on a d’humain, se courber, se laisser abaisser au-dessous de la machine.

p. 57 (Lettre à Albertine Thévenon, déc. 1935)
Résumé

Professeure agrégée de philosophie depuis 1931, Simone Weil fait part à ses amis de sa décision de prendre une année de congé pour réaliser une expérience depuis longtemps souhaitée : travailler à l’usine comme simple ouvrière…
De décembre 34 à août 35, elle travaille chez Alsthom, puis aux Forges de Basse-Indre et chez Renault. Durant cette période, elle tient un journal dans lequel elle note les détails de son travail, le déroulement de ses journées, les relations entre les employés et avec la hiérarchie, ses difficultés à répondre à ce qui est demandé, ses douleurs, ses pensées…
En septembre 35, physiquement affaiblie, elle reprend son poste au lycée de Bourges, mais entre en contact avec plusieurs directeurs d’usine dans le but de confronter leur point de vue aux problématiques concrètes de la condition ouvrière, et de leur proposer des essais de réformes. Elle propose à l’un d’ouvrir un espace de libre parole dans le journal de son usine, mais celui-ci refuse catégoriquement.
Les grandes grèves de 36 éclatent et aboutissent à un nouveau rapport de force en faveur du syndicat des ouvriers. Simone Weil participe activement aux débats, s’adressant aux ouvriers directement pour les guider vers des réformes à engager – dans une bonne mesure – pour rendre leur condition plus digne, humaine et compatible avec l’expression du génie de chacun, sans provoquer de chocs économiques qui les remettraient dans une situation précaire.

Commentaires

Dates, heures, minutes, quantités, taux, sommes… informations sèches quant à l’état physique ou moral, voilà le rendu brut de huit mois de condition ouvrière. Les chiffres envahissent, recouvrent les mots, semblent marteler corps et cerveau, l’étourdir comme le bruit incessant, assourdissant et irrégulier des machines. Chacun ainsi tendu vers son objectif de productivité n’a que peu le temps et l’énergie pour la solidarité. L’employé envahi par les chiffres devient pseudo-machine dont l’imperfection manuelle peut signifier une mise hors-service prochaine (débauchage, sous-paye, accidents). Comme si le numérique – déjà introduit dans l’usine comme un ver – amenait irrémédiablement à la déshumanisation. Comme l’explique Günther Anders quelques années plus tard dans L’Obsolescence de l’humanité : dans le monde des machines, tant l’esprit que le corps humains deviennent une gêne… L’ouvrier n’est pourtant pas encore cette mécanique dépourvue d’humanité qu’on pourrait incorporer sous formes de chiffres dans des tableurs, mais bien une humanité empêchée, en suspens, prête à reprendre le dessus dès que possible. C’est ce miracle sans doute que perçoit Simone Weil dans ces quelques moments inattendus, comme des rayons d’humanité perçant au travers des rouages, ces regards et sourires de compassion, ces gestes de fraternité, fondamentalement gratuits, une chaleur intense qui rendrait acceptable et presque digne cette vie d’usine qui se rapproche parfois tant de l’esclavage : l’effort merveilleux d’un Sisyphe qui chaque jour renouvelle sa lutte obstinée contre la déshumanisation.

En entrant à l’usine, Simone Weil veut rompre avec la position de surplomb des intellectuels socialistes et communistes, bourgeois et hommes de livres et d’école venant faire la leçon dans les usines et dire aux hommes de main ce qu’ils doivent penser… qui ainsi les objectivisent tout autant que l’industrie. Il s’agit de renouer avec une philosophie pratique associant corps et esprit. L’enjeu la philosophe est d’éprouver dans le corps souffrant la configuration de l’univers mental de l’ouvrier. Derrière chaque parole vue comme grossière et simpliste, le râle d’une partie du corps douloureuse (on retrouverait ici l’écriture corporelle typique de ces autres Damnés de la Terre que sont les colonisés, telle que la décrit Frantz Fanon). Expérience limite : à un certain seuil de fatigue physique, peut-on encore penser ? Giflé dans son égo, peut-on encore chercher le bien ? Se révolter, quand on est au sous près pour manger ? Expérience existentielle de sortie de soi (et non enquête de sociologie : Weil dénonce cette réticence du penseur à se mettre réellement à la place d’autrui), expérience christique de partage de la douleur, de rabaissement de soi… Le Jésus qui entraîne l’adhésion de Simone Weil n’est pas la figure théologique construite par l’Église mais la figure historique qui inspire les Évangiles, un homme qui rejoint et organise les opprimés, souffre avec eux pour lancer une révolte contre le colon romain et ses relais dans les instances judaïques.

Refusant l’opposition frontale et idéologique, Simone Weil se situe plutôt dans un projet chrétien (ou simplement démocratique) de rapprochement des sensibilités : monde intellectuel, élites et ouvriers. Mais la tentative de dialoguer avec les patrons tourne court lorsque sa modeste proposition d’expérimenter une parole libre dans le journal d’entreprise (sorte d’ergonomie collective : permettre aux corps ouvriers d’extérioriser leurs troubles, de faire émerger des idées concrètes d’arrangement) se heurte à un refus catégorique d’un patron pourtant supposé progressiste : refus de voir discutée son autorité, diminué le pouvoir dû à son statut… C’est que la proposition est déjà profondément anarchiste : valoriser la parole de l’employé, c’est déjà remettre en question la verticalité de l’ordre et préparer la prise de décision collective. Elle semble y perdre ses illusions… L’exploitation des ouvriers n’est pas que le résultat d’un choix de mise en œuvre favorisant des intérêts économiques. Le mythe de l’échec de la construction de la Tour de Babel n’est peut-être pas tant celui de la divergence des langues que de l’impossible entente dans une société hiérarchisée à l’image d’une tour… Dans un article rapportant une discussion lunaire entre patrons au sujet des grèves, Simone Weil se résout à un jugement catégorique : la plupart des dirigeants n’ont en fait aucune réelle envie de voir le monde s’améliorer et sont clairement drogués à la domination (préférant la ruine à la perte de privilèges). On peut là encore comparer la situation des ouvriers à celle des colonisés : dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire met bien en évidence que l’intérêt du colon, de son aveu même, n’est pas seulement économique mais que la colonie permet la satisfaction de penchants sadiques et la valorisation d’une catégorie par l’assujettissement d’une autre. L’infériorisation d’un autre humain, le commandement autoritaire, donnent l’illusion, au colon tant qu’à un patron, d’être un être humain de nature supérieure.

En 42, son article plus tardif « Condition d’un travail non servile » voit l’irruption spectaculaire de la composante Dieu. Cet aspect mystique a trop souvent servi à dévaloriser la pensée de Simone Weil (à la repousser comme femme hystérique illuminée). Quel lien entre Dieu et les machines de l’usine ? « Dieu » en tant que préoccupation proprement humaine devrait être présent pour l’ouvrier, non pas comme une croix suspendue au mur, non pas comme une obligation morale masochiste de se conformer stoïquement et de souffrir en silence, un dieu non pas grand patron surveillant ses employés, Big Brother de chaque instant, mais en tant qu’orientation des pas et du regard, source d’envie de bien faire et objectif du travail collectif. Comme si l’ensemble des travaux humains devaient aboutir à la création de Dieu, plus belle œuvre collective de l’Homme. La cité de Dieu, projet collectif et noble placé en dehors de soi, au delà de la survie et de l’intérêt personnel, servirait d’étalon pour juger du bienfondé d’un ouvrage et de l’éthique de sa réalisation, garantissant ainsi une réelle émancipation du travailleur par son travail.

Passages retenus

L’impossible pensée, p. 60
Il y a deux facteurs, dans cet esclavage : la vitesse et les ordres. La vitesse : pour « y arriver » il faut répéter le mouvement à une cadence qui, étant plus rapide que la pensée, interdit de laisser cours non seulement à la réflexion, mais même à la rêverie. Il faut, en se mettant devant sa machine, tuer son âme pour 8 heures par jour, sa pensée, ses sentiments, tout. Est-on irrité, triste ou dégoûté, il faut ravaler, refouler tout au fond de soi, irritation, tristesse ou dégoût : ils ralentiraient la cadence. Et la joie de même. Les ordres : depuis qu’on pointe en entrant jusqu’à ce qu’on pointe en sortant, on peut à chaque moment recevoir n’importe quel ordre. Et toujours il faut se taire et obéir. L’ordre peut être pénible ou dangereux à exécuter, ou même inexécutable ; ou bien deux chefs donner des ordres contradictoires ; ça ne fait rien : se taire et plier. Adresser la parole à un chef – même pour une chose indispensable – c’est toujours, même si c’est un brave type (même les braves types ont des moments d’humeur) s’exposer à se faire rabrouer ; et quand ça arrive, il faut encore se taire. Quant à ses propres accès d’énervement et de mauvaise humeur, il faut les ravaler ; ils ne peuvent se traduire ni en paroles ni en gestes, car les gestes sont à chaque instant déterminés par le travail. Cette situation fait que la pensée se recroqueville, se rétracte, comme la chair se rétracte devant un bistouri. On ne peut pas être « conscient ».

Du rapport de domination en amour, p. 69
L’amour est quelque chose de grave où l’on risque souvent d’engager à jamais et sa propre vie et celle d’un autre être humain. On le risque même toujours, à moins que l’un des deux ne fasse de l’autre son jouet ; mais en ce dernier cas, qui est fort fréquent, l’amour est quelque chose d’odieux.

Écrasement de la pensée, p. 103
L’épuisement finit par me faire oublier les raisons véritables de mon séjour en usine, rend presque invincible pour moi la tentation la plus forte que comporte cette vie : celle de ne plus penser, seul et unique moyen de ne pas en souffrir. C’est seulement le samedi après-midi et le dimanche que me reviennent des souvenirs, des lambeaux d’idées, que je me souviens que je suis aussi un être pensant. Effroi qui me saisit en constatant la dépendance où je me trouve à l’égard des circonstances extérieures : il suffirait qu’elles me contraignent un jour à un travail sans repos hebdomadaire – ce qui après tout est toujours possible – et je deviendrais une bête de somme, docile et résignée (au moins pour moi). Seul le sentiment de fraternité, l’indignation devant les injustices infligées à autrui subsistent intacts – mais jusqu’à quel point tout cela résisterait-il à la longue ? – je ne suis pas loin de conclure que le salut de l’âme d’un ouvrier dépend d’abord de sa constitution physique. Je ne vois pas comment ceux qui ne sont pas costauds peuvent éviter de tomber dans une forme quelconque de désespoir – soûlerie, ou vagabondage, ou crime, ou débauche, ou simplement, et bien plus souvent, abrutissement – (et la religion ?).
La révolte est impossible, sauf par éclairs (je veux dire même à titre de sentiment). D’abord contre quoi ? On est seul avec son travail, on ne pourrait se révolter que contre lui – or travailler avec irritation, ce serait mal travailler, donc crever de faim. Cf. l’ouvrière tuberculeuse renvoyée pour avoir loupé une commande. On est comme les chevaux qui se blessent eux-mêmes dès qu’ils tirent sur le mors – et on se courbe. On perd même conscience de cette situation, on la subit, c’est tout. Tout réveil de la pensée est alors douloureux.

Sentir qu’on compte sur nous, p. 129
Question du rythme inexistante, puisque le bon ne compte pas. Je remarque que devant Mouquet je prends sans effort le « rythme ininterrompu ». Lui une fois parti, non… Ce n’est pas parce que c’est le chef : c’est que quelqu’un me regarde et attend après moi.

Semaine d’usine, p. 143
[Dimanche. – Maux de tête, nuit de dimanche à lundi pas dormi.]
Lundi 17. – 2450 (1950 à 8 h 35) – fatiguée en sortant, mais non épuisée.
Mardi 18. – 2300 (2000 à 8 h 3/4) – pas forcé – pas fatiguée en sortant – mal de tête toute la journée.
Mercredi 19 [juin]. – 2400 (2000 à 8h35), très fatiguée. Le petit salaud me dit qu’il en faut plus de 3000.
Jeudi 20 [juin]. – Vais à la boîte avec un sentiment excessivement pénible ; chaque pas me coûte (moralement ; au retour, c’est physiquement). Suis dans cet état de semi-égarement où je suis une victime désignée pour n’importe quel coup dur… De 2 h 1/2 à 3 h 35, 400 pièces. De 3 h 35 à 4 h 1/4, temps perdu par le monteur à casquette – (il me refait mes loups [loupés]) – grosses pièces – lent et très dur à cause de la nouvelle disposition de la manivelle de l’étau. Ai recours au chef – Discussion – Reprends – Me fraise le bout du pouce (le voilà, le coup dur) – Infirmerie – Finis les 500 à 6 h 1/4 – Plus de pièces pour moi ( je suis si fatiguée que j’en suis soulagée !) Mais on m’en promet. En fin de compte, je n’en ai qu’à 7 h 1/2 et seulement 500 (pour finir les 1000). [Le type blond a bien peur que je me plaigne au contremaître.] À 8 h, 245. Fais les 500 gros, en souffrant beaucoup, en 1 h 1/2 – 10 mn pour le montage – C’est une autre partie de la fraise qui fonctionne : ça va ; je fais 240 petits en 1/2 h exactement. Libre à 9 h 40. Mais gagné 16,45 F !!! (non, grosses pièces un peu plus payées). M’en vais fatiguée…
1er repas avec les ouvrières (le casse-croûte).
Le monteur à casquette : « S’il touche à votre machine, envoyez-le promener… Il démolit tout ce qu’il touche… »
Il me donne ordre de transporter une caisse de 2000 pièces. Je lui dis : « Je ne peux pas la bouger seule. » – « Débrouillez-vous. Ça n’est pas mon boulot. »
À propos des pièces qu’on me fait attendre, la commençante : « le contremaître a dit que si on attendait, on devait prendre en compensation sur le salaire de celle qui vous fait attendre. »
[ms. 53]
L’inconvénient d’une situation d’esclave, c’est qu’on est tenté de considérer comme réellement existants des êtres humaines qui sont de pâles ombres dans la caverne. Ex : mon régleur – ce jeune salaud. Réaction nécessaire là dessus. [Ça m’a passé, après des semaines.]

p. 171
On a toujours besoin pour soi-même de signes extérieurs de sa propre valeur.
Ne jamais oublier cette observation : j’ai toujours trouvé, chez ces êtres frustres, la générosité du coeur et l’aptitude aux idées générales en fonction directe l’une de l’autre.

La couleur de l’enchaînement des secondes, p. 187
Ce qui compte dans une vie humaine, ce ne sont pas les événements qui y dominent le cours des années – ou même des mois – ou même des jours. C’est la manière dont s’enchaîne une minute à la suivante, et ce qu’il en coûte à chacun dans son corps, dans son coeur, dans son âme – et par-dessus tout dans l’exercice de sa faculté d’attention – pour effectuer minute par minute cet enchaînement.
Si j’écrivais un roman, je ferais quelque chose d’entièrement nouveau.

Humanité instinctive, p. 199
Quand on a l’occasion d’échanger un regard avec un ouvrier – qu’on le rencontre au passage, qu’on lui demande quelque chose, qu’on le regarde à sa machine – sa première réaction est toujours de sourire. Tout à fait charmant. Ce n’est ainsi que dans une usine.

Solitude du penseur, p. 261
Vous me paraissez bien optimiste quand vous parlez d’écrire pour le public. Nous ne sommes plus au XVIIe ni au XVIIIe siècle. Il n’y a plus de public éclairé, il n’y a – à part un petit nombre d’hommes exceptionnels – que des spécialistes à culture étroitement limitée, et des gens sans culture. Il est facile, en s’y prenant bien, de passionner le public pour une thèse, mais à condition de faire appel à tout autre chose qu’à la réflexion. La terrible formule de Stendhal : « Tout bon raisonnement offense » n’a jamais été plus largement applicable que de nos jours. Dans les conditions de vie accablantes qui pèsent sur tous, les gens ne demandent pas la lucidité, ils demandent un opium quelconque, et cela, plus ou moins, dans tous les milieux sociaux. Si on ne veut pas renoncer à penser, on n’a qu’à accepter la solitude. Pour moi, je n’ai d’autre espérance que de rencontrer çà et là, de temps à autre, un être humain, seul comme moi-même, qui de son côté s’obstine à réfléchir, à qui je puisse apporter et auprès de qui je puisse trouver un peu de compréhension. Jusqu’à nouvel ordre de pareilles rencontres restent possibles – la preuve est que nous nous écrivons – et c’est un bonheur extraordinaire, dont il faut être reconnaissant au destin.

La dépendance des sous, p. 270
Compter sous par sous. Pendant huit heures de travail, on compte sous par sous. Combien de sous rapporteront ces pièces? Qu’est-ce que j’ai gagné cette heure-ci ? Et l’heure suivante ? En sortant de l’usine, on compte encore sous par sous. On a un tel besoin de détente que toutes les boutiques attirent. Est-ce que je peux prendre un café ? Mais ça coûte dix sous. J’en ai pris déjà un hier. Il me reste tant de sous pour la quinzaine. Et ces cerises ? Elles coûtent tant de sous. On fait son marché : combien coûtent les pommes de terre, ici ? Deux cents mètres plus loin, elles coûtent deux sous de moins. Il faut imposer ces deux cents mètres à un corps qui se refuse à marcher. Les sous deviennent une obsession. Jamais, à cause d’eux, on ne peut oublier la contrainte de l’usine. Jamais on ne se détend. Ou, si on fait une folie – une folie à l’échelle de quelques francs – on subira la faim. Il ne faut pas que ça arrive souvent : on finirait par travailler moins vite, et par un cercle impitoyable la faim engendrerait encore plus de faim. Il ne faut pas se faire prendre par ce cercle. Il mène à l’épuisement, à la maladie, à la mort. Car quand on ne peut plus produire assez vite, on n’a plus droit à vivre.

Rôle de l’imagination, p. 384
L’imagination est toujours le tissu de la vie sociale et le moteur de l’histoire. Les vraies nécessités, les vrais besoins, les vraies ressources, les vrais intérêts n’agissent que d’une manière indirecte, parce qu’ils ne parviennent pas à la conscience des foules. Il faut de l’attention pour prendre conscience des réalités même les plus simples, et les foules humaines ne font pas attention. La culture, l’éducation, la place dans la hiérarchie sociale ne font à cet égard qu’une faible différence. Cent ou deux cents chefs d’industrie assemblés dans une salle font un troupeau à peu près aussi inconscients qu’un meeting d’ouvriers ou de petits commerçants. Celui qui inventerait une méthode permettant aux hommes de s’assembler sans que la pensée s’éteigne en chacun d’eux produirait dans l’histoire humaine une révolution comparable à celle apportée par la découverte du feu, de la roue, des premiers outils. En attendant, l’imagination est et restera dans les affaires des hommes un facteur dont l’importance réelle est presque impossible à exagérer.

Passion de la supériorité, p. 395
Pareilles choses n’auraient pas lieu si les hommes n’étaient menés que par l’intérêt ; mais à côté de l’intérêt, il y a l’orgueil. Il est doux d’avoir des inférieurs ; il est pénible de voir des inférieurs acquérir des droits, même limités, qui établissent entre eux et leurs supérieurs, à certains égards, une certaine égalité. On aimerait mieux leur accorder les mêmes avantages, mais à titre de faveur ; on aimerait mieux, surtout, parler de les accorder. S’ils ont enfin acquis des droits, on préfère que la pression économique de l’étranger vienne les miner, non sans dégâts de toutes sortes, plutôt que d’en obtenir l’extension hors des frontières. Le souci le plus pressant de beaucoup d’hommes situés plus ou moins haut sur l’échelle sociale est de maintenir leurs inférieurs « à leur place ». Non sans raison après tout ; car s’ils quittent une fois « leur place », qui sait jusqu’où ils iront ?

Imaginez la scène : Théâtre de Molière, t. 1 (1646-1661)

De la farce à la comédie de moeurs : Sganarelle agent d’exposition des boursouflures sociales

Molière (Jean-Baptiste Poquelin dit) 1646-1661, Oeuvres complètes, t. 1, GF, 1964

Note : 3.5 sur 5.

Première phase du théâtre de Molière. Puisant dans la farce du Moyen-Âge ou dans la Commedia dell’Arte, Molière allonge ses pièces, les complique, donne de l’épaisseur à ses personnages secondaires (les valets dédoublent l’action, les bernés prennent la parole pour se plaindre…) pour donner l’ampleur à un théâtre comique, l’allure d’une critique sociale qui n’est plus celle de l’esprit du carnaval, mais celle du monde intellectuel de l’époque, dans le sens des libertins de Gassendi (notamment en montrant la jeunesse se libérant de la vieille rigidité des cloisons sociales et croyances ; en dénonçant l’absurdité des modes et codes de la Cour et la fausse aura de connaissance des médecins).

Sommaire

La Jalousie du barbouillé (1646-1655) ***
Le Médecin volant (1646-1655) ****
L’Étourdi ou les contretemps (1655) ***
Dépit amoureux (1656) ** *
Les Précieuses ridicules (1659) ****
Sganarelle ou le cocu imaginaire (1660) ***
Dom Garcie de Navarre (1661) **
L’École des maris (1661) ****
Les Fâcheux (1661) ****

La Jalousie du barbouillé

Le Barbouillé veut punir sa femme car il sent bien qu’elle a un amant. Mais celle-ci est trop futée pour se laisser prendre. Il essaie de prendre conseil auprès du Docteur mais celui-ci a tant de paroles pour se vanter qu’il ne risque pas de l’aider en quoi que ce soit.

Petite farce en un acte, à l’intrigue très simple, avec juste ce personnage de docteur qui en parlant à profusion propose une critique du pédantisme de l’éduqué (figure déjà présente dans Le Pédant joué de Cyrano de Bergerac). La figure du cocu, de l’arroseur arrosé, sont les ressorts d’un comique simple mais efficace. Il est amusant de voir que le thème central de la première pièce de Molière que nous ayons gardée soit celui de la satire du Docteur, personnage de pièces jusqu’à sa dernière, faux « docte » usant de son savoir pour parader comme un paon, incarnation du savoir illusoire et infécond.


p.26 : « LE DOCTEUR. – Il faut avouer, Monsieur Gorgibus, que c’est une belle qualité que de dire les choses en peu de paroles, et que les grands parleurs, au lieu de se faire écouter, se rendent le plus souvent si importuns qu’on ne les entend point : Virtutem primam esse puta compescere linguam. Oui, la belle qualité d’un honnête homme, c’est de parler peu. »

Le Médecin volant

Lucile a été promise au vieux Villebrequin par son père. Elle se fait passer pour malade pour retarder l’échéance. Suivant les conseils de sa cousine, son jeune amant envoie son valet Sganarelle pour jouer les médecins auprès du père Gorgibus.

Prenant l’habit du médecin, Sganarelle montre que le commun comprend bien peu le langage des médecins. Mais c’est surtout le comique de situation et de travestissement, Sganarelle troquant ses vêtements pour l’un ou l’autre de ses rôles, qui suscite le rire. Ajoutons aussi le trait plutôt osé du valet buvant avec plaisir la pisse de la jeune amante de son maître… motif de fantasme et d’hilarité qu’on trouvait déjà tant dans les farces médiévales comme celle de L’Amoureux, que dans les nouvelles du Decameron de Boccace ou plus proche dans Le Berger extravagant de Charles Sorel. Ce premier avatar de Sganarelle, l’un des agents de comique préférés de Molière, est d’ailleurs représentatif du personnage de roman parodique qui, par sa bêtise ou alors par une sorte de génie ironique, provoque l’exposition et l’explosion des absurdités de la société.


p.40 : « SGANARELLE. – Ne vous étonnez pas de cela ; les médecins, d’ordinaire, se contentent de la regarder ; mais moi, qui suis un médecin hors du commun, je l’avale, parce qu’avec le goût je discerne bien mieux la cause et les suites de la maladie. Mais, à vous dire la vérité, il y en avait trop peu pour asseoir un bon jugement : qu’on la fasse encore pisser. […] Faites-la pisser copieusement, copieusement. Si tous les malades pissent de la sorte, je veux être médecin toute ma vie. […] Quoi ? Monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes ! voilà une pauvre pisseuse que votre fille ; je vois bien qu’il faudra que je lui ordonne une potion pissative. »

L’étourdi ou les contretemps

Mascarille le valet de Lélie, se démène par tous les diables à inventer des stratagèmes pour que son jeune maître Lélie puisse aimer Célie, l’esclave de Trufaldin, contre la volonté de son père qui veut le marier à la fille d’un honnête homme, et contre son rival Léandre. Mais Lélie, dans sa naïveté et ses élans amoureux ne cesse de faire échouer ses plans.

Comique de répétition grossier mais efficace, L’Etourdi reste loin de l’étude de mœurs et ne dessine qu’un seul vrai personnage : celui du valet rusé qu’on retrouvera souvent par la suite, sorte de double positif du Sganarelle du Médecin volant (les deux finiront par se confondre dans une personnalité complexe). Le dénouement « deus ex machina » met une fin à une farce qui aurait pu s’étendre à l’infini. En cela, la construction de l’intrigue est pauvre et rien ne justifie cinq actes.


p.93 : MASCARILLE
L’honneur, ô Mascarille, est une belle chose :
A tes nobles travaux ne fais aucune pause ;
Et quoi qu’un maître ait fait pour te faire enrager,
Achève pour ta gloire, et non pour l’obliger.

p.104 : MASCARILLE
Croyez que je mets bien mon adresse en usage :
Si j’ai reçu du Ciel les fourbes en partage,
Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés
Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés.

p.116 : ANSELME
Quand on ne prend en dot que la seule beauté,
Le remords est bien près de la solennité,
Et la plus belle femme a très peu de défense
Contre cette tiédeur qui suit la jouissance

p.131 : MASCARILLE
Plus l’obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire,
Et les difficultés dont on est combattu
Sont les dames d’atour qui parent la vertu.

Dépit amoureux

Eraste et Lucile s’aiment, tout comme leurs suivants Gros-René et Marinette. Mais le cœur d’Eraste n’est pas rassuré, malgré les preuves, il a peur qu’on le trompe surtout quand il voit son rival Valère apparemment satisfait de son sort. Selon son valet Mascarille, son maître et Lucile auraient échangé des vœux dans la nuit. C’est Ascagne, demi-frère de Lucile, en fait une fille déguisée, qui s’est substitué à sa sœur.

Intrigue abracadabrante avec ce travestissement facile (typique de la Commedia dell’Arte), qui couvre une tendance du sentiment qu’il aurait été magnifique de traiter seule, au cours d’une farce par exemple. Mais le tableau du sentiment qui ne peut croire longtemps à son bonheur sans avancées, aurait peut-être trop ressemblé à L’Etourdi. Ce premier redoublement de l’intrigue du couple par la caricature jouée par les domestiques est une astuce didactique que Molière reprendra à plusieurs reprises mais la résolution par l’avalanche de mariages heureux reste facile. Les actes se font longuets et pas toujours motivés comme l’intrigue du père Albert, sa discussion impossible avec un pédant latiniste, jeu rabelaisien qu’on retrouvera également par la suite. La grosse maladresse est le grotesque de la figure de la fille travestie dont le personnage reste mal développé. Molière a ainsi trop multiplié les renversements et les complications, rendant mélodramatique un thème qui aurait sans doute au contraire nécessité une légèreté et un dépouillement. Il reste tout de même de très beaux échanges hilarants avec le valet Mascarille.


p. 143
Souvent d’un faux espoir un amant se nourrit : le mieux reçu toujours n’est pas le plus chéri ; et tout ce que d’ardeur font paraître les femmes parfois n’est qu’un beau voile à couvrir d’autres flammes.

p. 147
Quoiqu’il en soit, témoigner de l’ombrage, c’est jouer en amour un mauvais personnage.

p. 190
– Voulez-vous deux témoins qui me justifieront ?
– Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront ?
– Leur rapport doit au mien donner toute créance.
– Leurs bras peuvent du mien réparer l’impuissance. […]
– Connaissez-vous Ormin, ce gros notaire habile ?
– Connais-tu bien Grimpant, le bourreau de la ville ?
– Et Simon le tailleur, jadis si recherché ?
– Et la potence mise au milieu du marché ?
– Vous verrez confirmer par eux cet hyménée.
– Tu verras achever par eux ta destinée.

Les Précieuses ridicules

Magdelon et sa cousine Cathos se veulent à la toute dernière mode parisienne. Elles voudraient être désormais appelées Polyxène et Aminte, et mettent à la porte les seigneurs que le père de Magdelon leur a trouvés car ils ne sont pas dans la lettre de la galanterie décrite par les romans d’amour.

Le titre de la pièce est ambigu. Dans sa préface, Molière explique qu’il ne parle que de jeunes femmes qui se rendent ridicules en jouant aux précieuses. Mais comme pour Le Tartuffe ou l’imposteur qui remplacera le premier titre de « Tartuffe ou l’hypocrite » (version interdite récemment reconstruite par Georges Forestier), on peut penser fortement que Molière a plutôt l’intention claire de se moquer de toute la mode de la préciosité. « ridicules » n’est pas l’adjectif qualificatif permettant de créer une catégorie particulière de précieuses, mais plutôt un attribut du sujet avec élision du verbe (ce qui se sent dans la spécificité d’un titre) : les précieuses sont ridicules. Molière prolonge la satire du Berger extravagant de Charles Sorel sur l’emprise des romans-fleuve d’amour champêtre, en attaquant non plus un pauvre naïf illuminé, mais les jeunes filles et femmes qui délaissent la vérité des actions, pour un jeu d’illusions et de paraître. Le fait que les domestiques soient les plus doués à ce jeu, comme Sancho Pança à enfiler les proverbes, vise à montrer que la préciosité est un simple code sans finesse, petit jeu de langue et de posture pour intriguer à la Cour, mais aucunement un réel trait de noblesse…


p. 235
MAGDELON. – Votre complaisance pousse un peu trop avant la liberté des louanges ; et nous n’avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie.
CATHOS. – Ma chère, il faudrait faire donner des sièges.
MAGDELON. – Holà, Almanzor !
ALMANZOR. – Madame.
MAGDELON. – Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.
MASCARILLE. – Mais au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi ?
CATHOS. – Que craignez-vous ?
MASCARILLE. – Quelque vol de mon coeur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d’être de forts mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More. Comment diable, d’abord qu’on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière ? Ah ! par ma foi, je m’en défie, et je m’en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu’ils ne me feront point de mal.
Magdelon. – Ma chère, c’est le caractère enjoué.
CATHOS. – Je vois bien que c’est un Amilcar.
MAGDELON. – Ne craignez rien : nos yeux n’ont point de mauvais desseins, et votre coeur peut dormir en assurance sur leur prud’homie.
CATHOS. – Mais de grâce, Monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d’heure ; contentez un peu l’envie qu’il a de vous embrasser.

p. 239
C’est la coutume ici qu’à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et leur donner de la réputation ; et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire.

Sganarelle ou le cocu imaginaire

Célie s’est évanouie en laissant tomber le portrait de Lélie, son ancien promis. Son père veut désormais la marier à un riche héritier. Le bourgeois Sganarelle sortant de chez lui prend soin de la belle jeune fille. Sa femme le voit de la fenêtre et se méprend. Elle tombe ensuite en admiration du portrait, laissant son mari croire que ce jeune homme est son amant. Sganarelle veut désormais venger son honneur, Lélie croit qu’il est le futur mari de Célie.

Situation de méprise croisée un peu grossière (typique de la comédie à l’italienne), cette farce est peu mise en valeur par des rimes trop bien faites (mais finalement peu intéressantes) qui alourdissent le jeu de scène. Toutefois, la réflexion sur l’adultère (dont nous citons l’essentiel) qui n’aboutit pas à une décision en conséquence du raisonnement est intéressante d’enseignement. Molière y place son raisonnement personnel. N’est cocu ridicule que celui qui prend trop au sérieux les mœurs, qui se prend trop au sérieux. Les cocus sont ridicules par cette drôle de chose qui fait qu’ils se sentent déshonorés alors que vis à vis de la morale, ils n’ont rien fait. La honte du cocu ne naît pas ici d’un méfait de sa femme, ou d’une trahison blessante, mais d’un étrange sentiment de s’être fait voler quelque chose qu’on possédait ou plutôt qu’on se devait de posséder suivant les représentations. Le cocu ridicule n’est pas un mari malheureux mais bien un bourgeois en colère parce qu’on a enfreint sa propriété.


p. 253 : « GORGIBUS
Qui de nous deux à l’autre a droit de faire sa loi ?
A votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi
Ô sotte, peut juger ce qui vous est utile ? »

p. 271 : SGANARELLE
Peste soit qui premier trouva l’invention
De s’affliger l’esprit de cette vision,
Et d’attacher l’honneur de l’homme le plus sage
Aux choses que peut faire une femme volage !
Puisqu’on tient à bon droit tout crime personnel,
Que fait là notre honneur pour être criminel ?
Des actions d’autrui on nous donne le blâme.
[…]
N’avons-nous pas assez des autres accidents
Qui nous viennent happer en dépit de nos dents ?
Les querelles, procès, faim, soif et maladie,
Troublent-ils pas assez le repos de la vie,
Sans s’aller, de surcroît, aviser sottement
De se faire un chagrin qui n’a nul fondement ?
Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes,
Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.
Si ma femme a failli, qu’elle pleure bien fort ;
Mais pourquoi moi pleurer, puisque je n’ai point tort ?

Dom Garcie de Navarre

Done Elvire n’apprécie pas les crises de jalousie de Don Garcie. Sa confidente a beau lui affirmer qu’elle serait pour sa part honorée d’une telle preuve d’amour, elle considère inconvenant et que cela met en doute sa parole, sa constance et sa résistance aux charmes du prince Dom Sylve, irrésistible en amour comme sur les champs de bataille.

Comédie héroïque manquant incroyablement de dynamique et d’intrigue. Aucune des rimes ne vient rattraper ce carnage, loin des registres de la farce maîtrisés par Molière. Le peu d’intrigue extérieure – politique – est si peu développée qu’on en comprend mot et que surtout on en voit point le moindre affect sur l’action et les personnages. Ajoutons que le triangle amoureux est peu crédible, la princesse aurait tôt fait de se tourner vers ce charmant conquérant si la jalousie lamentable de son amant l’exaspérait. L’intrigue doublée des confidents est à peine esquissée là où elle joue de coutume un rôle si fondamental. Bref, est ici montré à la scène tout ce qui n’a nul besoin d’y être.


p.300
Et les plus prompts moyens pour gagner leur faveur [– celle des grands]
C’est de flatter toujours le faible de leur cœur,
D’applaudir en aveugle à ce qu’ils veulent faire,
Et n’appuyer jamais ce qui peut leur déplaire :
C’est là le vrai secret d’être bien auprès d’eux.
Les utiles conseils font passer pour fâcheux,
Et vous laissent toujours hors de la confidence
Où vous jette d’abord l’adroite complaisance.

p.308
Moins on mérite un bien qu’on nous fait espérer,
Plus notre âme a de peine à pouvoir s’assurer ;
Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile,
Et nous laisse aux soupçons une pente facile.

L’École des maris

A Sganarelle et son grand frère Ariste – déjà d’un âge mûr –, on a confié deux jeunes filles ayant perdu leur parents. Ariste laisse liberté à Léonor de profiter du monde. Sganarelle destine Isabelle à se marier à lui ; il lui impose une discipline très rigoureuse pour en faire une femme respectable aux yeux de la tradition. Or, pendant que Léonor court les soirées, Valère a posé ses yeux sur Isabelle et cherche à la voir.

Cette farce, après le pompeux Dom Garci de Navarre, est très rafraîchissante. Si l’intrigue est évidente, le parallèle entre deux éducations est intéressant, deux comportement face aux femmes, face au temps, face aux modes. Le personnage de l’homme plutôt jeune qui refuse la modernité et se tourne vers les traditions est d’un ridicule qui donne foi en la vraie jeunesse et son élan de liberté – ici accompagnée justement par un homme se faisant vieux sage. Il est amusant de noter que le rôle de révélateur de bêtise malgré soi est ici donné, comme dans Le Cocu imaginaire, à un Sganarelle bourgeois ayant plein intérêt à l’intrigue et non pas au domestique placé en médiateur ou intermédiaire.


p.354
Toujours au plus grand nombre on doit s’accommoder
Et jamais il ne faut se faire regarder.
L’un et l’autre excès choque, et tout homme bien sage
Doit faire des habits ainsi que du langage,
N’y rien trop affecter, et sans empressement
Suivre ce que l’usage y fait de changement.
Mon sentiment n’est pas qu’on prenne la méthode
De ceux qu’on voit toujours renchérir sur la mode,
Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux,
Seraient fâchés qu’un autre eût été plus loin qu’eux ;
Mais je tiens qu’il est mal, sur quoi que l’on se fonde,
De fuir obstinément ce que suit tout le monde,
Et qu’il vaut mieux souffrir d’être au nombre des fous,
Que du sage parti de se voir seul contre tous.

Les Fâcheux

Eraste a rendez-vous avec son amie Orphise… Hélas ! tous les fâcheux de la terre s’évertuent à venir lui demander de son temps et ne s’arrêtent plus de parler.

Farce au comique de scène évident et immédiat créée en urgence pour la dernière grande fête à Vaux avant l’arrestation de Foucquet, en l’honneur du roi. Elle est créatrice du genre comédie-ballet. La scène où les danseurs empêchent Eraste de sortir de scène en lui demandant départage sur leurs boules, est en cela représentative même si le ballet n’est pas rendu dans le texte. Les fâcheux peuvent être des amis qui ont besoin d’aide, des amis qui veulent apporter malgré vous leur aide, des visiteurs impromptus, des artistes égocentriques… En même temps, la farce se fait portrait de mœurs ou de caractère à la manière de La Bruyère.


p.425 : « – Et Sénèque… – Sénèque est un sot dans ta bouche,
Puisqu’il ne me dit rien de tout ce qui me touche. »

Ramasse tes lettres : Mademoiselle Fifi (recueil), de Maupassant

Toute une école de la vie dans ces petites cruautés

Maupassant (Guy de) 1646-1661, Mademoiselle Fifi [in Oeuvres complètes], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1979

Note : 4.5 sur 5.

Recueils :
– Boule de Suif (nouvelle : 1880 ; recueil : 1899)
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
– Les Sœurs Rondoli (1884)
– Yvette (1884)
– Contes du jour et de la nuit (1885)
– Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

Mademoiselle Fifi (1882/03/23) ****
Madame Baptiste (1882/11/28) ****
La Rouille (1882/09/14) ****
Marroca (1882/03/02) ****
La Bûche (1882/01/26) ***
La Relique (1882/10/17) ***
Le Lit (1882/03/16) ***
Fou ? (1882/08/23) *****
Réveil (1883/02/20) ****
Une ruse (1882/09/25) ***
À cheval (1883/01/14) ****
Un réveillon (1882/01/05) ***
Mots d’amour (1882/02/02) ***
Une aventure parisienne (1881/12/22) ***
Deux amis (1883/02/05) *****
Le Voleur (1882/06/21) *** *
Nuit de Noël (1882/12/26) ****
Le Remplaçant (1883/01/02) ****

Mademoiselle Fifi ****

Un commandant prussien et ses troupes, occupent le château d’un noble en fuite. Devant le spectacle désastreux d’un ciel toujours en colère, les militaires s’ennuient terriblement et décident d’inviter quelques fille publiques françaises pour se divertir.

Pourquoi ce surnom féminin digne d’une fille publique française justement pour ce jeune soldat allemand, froid, cruel, sans-gêne et destructeur ? Maupassant réutilise deux des thèmes qui lui ont apporté le succès : l’occupation allemande et les prostituées. L’histoire paraît si singulière qu’on croirait bien qu’elle n’a pas été inventée. Rachel, la prostituée patriotique, n’est pas vraiment l’image du patriote attendue.


p. 385 : « La pluie tombait à flots, une pluie normande qu’on aurait dit jetée par une main furieuse, une pluie en biais, épaisse comme un rideau, formant une sorte de mur à raies obliques, une pluie cinglante, éclaboussante, noyant tout, une vraie pluie des environs de Rouen, ce pot de chambre de la France. »
p. 395 : « Moi ! moi ! Je ne suis pas une femme, moi, je suis une putain ; c’est bien tout ce qu’il faut à des Prussiens. »

Madame Baptiste ****

Une jeune femme va être enterrée sans cérémonie. On raconte à notre conteur comment la jeune fille s’était fait violer autrefois par un valet du nom de Baptiste. Même un mariage n’avait pu empêcher la honte de triompher.

Ce petit conte met en évidence la cruauté des conventions sociales, la cruauté du comportement populaire, la stupidité de l’opinion, cette girouette, devant la souffrance digne de pitié d’une femme qui subit des humiliations comme si elle était responsable du crime qu’elle a subit. (Selon les lois sociales de l’époque : la femme violée est plus ou moins responsable du crime, elle l’a cherché. Elle est vue comme une pestiférée.)


p. 657 : « Oh, monsieur, avez-vous jamais vu une femme devenir folle ? – Non. – Eh bien, nous avons assisté à ce spectacle-là ! Elle se leva et retomba sur son siège trois fois de suite, comme si elle eût voulu se sauver et compris qu’elle ne pourrait traverser toute cette foule qui l’entourait. »
p. 658 : « Elle ne remuait plus, éperdue, sur son fauteuil d’apparat, comme si elle eût été placée en montre pour l’assemblée. Elle ne pouvait ni disparaître, ni bouger, ni dissimuler son visage. Ses paupières clignotaient précipitamment comme si une grande lumière lui eût brûlé les yeux ; elle soufflait à la façon d’un cheval qui monte une côte. »

La Rouille ****

Un honnête homme, passionné de chasse, approche de la cinquantaine, s’inquiète de sa capacité à continuer sa passion solitaire, et se demande ce qu’il pourra bien faire après. Ses amis lui trouvent une femme pour remédier à ce grand souci. Mais M. Hector s’en va à Paris pour une toute petite affaire…

Ce conte pose le problème de la « rouille » physique, qui peut finir par rendre impossible l’habitude d’une vie et peut réduire à néant une passion existentielle, et même plus encore.


p. 543 : « On conclut qu’un grand mystère était caché dans la vie du baron, qu’il avait peut-être des enfants naturels, une vieille liaison. Enfin l’affaire paraissait grave ; et pour ne point entrer en des complications difficiles, on prévint habilement Mme Vilers, qui s’en retourna veuve comme elle était venue. »

Marroca ****

Au cours d’un voyage en Algérie, notre conteur rencontre, à l’heure la plus chaude de la journée, une jeune fille farouche qui se baigne nue. Insatiable et impudique, la jeune femme voudrait que tous deux couchent une fois dans le lit de l’époux…

Suivant ces termes : « Quand je sais comment on aime dans un pays, je connais ce pays à la décrire, bien que ne l’ayant jamais vu. » ; Maupassant rend compte d’un amour exotique qui prend place sous le soleil d’Algérie. Les paysages et la chaleur prennent un véritable sens poétique qui accompagne l’aventure amoureuse. Mais cette aventure prend une tournure plutôt inquiétante, par le caractère excessif de cette femme arabe. Ce thème, prolongé dans « Allouma », 7 ans plus tard, prendra l’aspect d’une incompréhension entre les civilisations arabes et européennes, mais aussi d’une fascination pour la bestialité.


p. 367 : « Entendons-nous bien. Je ne sais si ce que vous appelez l’amour du cœur, l’amour des âmes, si l’idéalisme sentimental, le platonisme enfin, peut exister sous ce ciel ; j’en doute même. Mais l’autre amour, celui des sens, qui a du bon, et beaucoup de bon, est véritablement terrible en ce climat. La chaleur, cette constante brûlure de l’air qui vous enfièvre, ces souffles suffocants du Sud, ces marées de feu venues du grand désert si proche, ce lourd siroco, plus ravageant, plus desséchant que la flamme, ce perpétuel incendie d’un continent tout entier brûlé jusqu’aux pierres par un énorme et dévorant soleil, embrasent le sang, affolent la chair, embestialisent. »

La Bûche ***

Un homme, resté garçon, raconte à une vieille femme de ses amis, comment une bûche, après le mariage de son meilleur ami, le mit dans la situation de Joseph et le dégoûta du mariage.

La bûche, l’objet de la réminiscence du souvenir et objet qui provoquerait l’adultère, mais qui l’empêcha ; occupe une véritable place poétique. La perfidie féminine est ici largement mise en avant, une perfidie à l’origine d’un dérèglement du comportement de l’homme qui refuse le mariage.


p. 356 : « Ah ! ma chère amie, je vous réponds que je ne m’amusais pas ! Quoi ! tromper Julien ? devenir l’amant de cette petite folle perverse et rusée, effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne suffisait plus ! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l’amour pour le seul attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l’amitié trahie ! Non, cela ne m’allait guère. Mais que faire ? imiter Joseph ! rôle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle était affolante en sa perfidie, cette fille, et enflammée d’audace, et palpitante et acharnée. »

La Relique ***

Henri Fontal fait croire à sa femme qu’il a volé pour elle une relique des 11000 vierges, qu’il a achetée à un marchand courant les rues.

Petite anecdote drôlatique, ce conte met en évidence un comportement féminin difficile à contourner et qui crée parfois beaucoup de problèmes : le petit mensonge si plaisant qui rend de fiers services et camoufle une vérité qui aurait fortement déplu. Mais mis à nu, ce mensonge devient trahison.


p. 589 : « Tu connais Gilberte, ou plutôt tu crois la connaître ; mais connaît-on jamais les femmes ? Toutes leurs opinions, leurs croyances, leurs idées sont à surprise. Tout cela est plein de détours, de retours, d’imprévu, de raisonnements insaisissables, de logique à rebours, d’entêtements qui semblent définitifs et qui cèdent parce qu’un petit oiseau est venu se poser sur le bord d’une fenêtre. »

Le Lit ***

Notre conteur découvre, dans une chasuble du XVIIIe qu’il vient de s’approprier, la vieille lettre jaunie d’une dame à son amant. Celle-ci, apparemment clouée au lit, fait part de ses réflexions sur le lit : lieu de naissance, d’amour et de mort.

On peut retrouver une partie de ce conte dans le chapitre X d’UNE VIE.
Maupassant utilise à nouveau le thème de la lettre d’un autre reproduite telle quelle. Cela lui permet ici de tenir le langage de l’amour du XVIIIe. L’objet « lit » est aussi sujet à une réflexion sur le sens de la vie de l’homme.


p. 382 : « Voici une jeune femme étendue. De temps en temps elle pousse un soupir, puis elle gémit ; et les vieux parents l’entourent ; et voilà que d’elle sort un petit être miaulant comme un chat, et crispé, tout ridé. C’est un homme qui commence. Elle, la jeune mère, se sent douloureusement joyeuse ; elle étouffe de bonheur à ce premier cri, et tend les bras et suffoque et, autour, on pleure avec délices ; car ce petit morceau de créature vivante séparé d’elle, c’est la famille continuée, la prolongation du sang, du cœur et de l’âme des vieux qui regardent, tout tremblants. »

Fou ? **** *

Un homme voyant la passion de sa femme diminuer, devient fou de jalousie. Sa femme trouve désormais plus de plaisir à se promener à cheval…

Motif récurrent de la pensée gênante qui s’impose progressivement à l’esprit, graine de soupçon de la jalousie qui, une fois introduite dans la tête de l’homme, grandit, grandit jusqu’à dévorer sa raison. Interrogation éternelle autour d’un « crime d’amour », la femme rend-elle fou ? ou rend-elle jaloux et criminel ? mauvais et pervers ? En tout cas, la passion décrite ici devient morbide et désespérée. L’acte de folie furieuse peut-il être autre que celui d’un fou ? Sa version et son affirmation « Je ne suis pas fou » ne vient-elle pas justement prouver sa folie ? On ne peut que trop aisément faire le parallèle avec L’Enfer, film maudit de Henri-Georges Clouzot réalisé en 94 par Claude Chabrol.


p. 523 : « Quand elle marchait à travers ma chambre, le bruit de chacun de ses pas faisait une commotion dans mon cœur ; et quand elle commençait à se dévêtir, laissant tomber sa robe, et sortant infâme et radieuse, du linge qui s’écrasait autour d’elle, je sentais tout le long de mes membres, le long des bras, le long des jambes, dans ma poitrine essoufflée, une défaillance infinie et lâche. »

Réveil ****

Pour sa santé, une femme s’éloigne de son mari pour l’hiver et rejoint Paris. Courue par deux hommes, elle finit par tomber amoureuse de l’un qu’elle a embrassé dans un rêve.

Maladresse de femme innocente qui se rend malheureuse et rend malheureux autour d’elle. Thèmes de la désillusion devant le mariage, de la coquetterie féminine, l’acte charnel impulsif. L’acte d’amour vécu en songe devient ici déclencheur d’une folie physique qui appelle à l’acte irresponsable (rejoint les thèses de Schopenhauer sur la surpuissance de l’instinct physique, de l’inconscient, sur la raison). L’attitude et la psychologie des deux amants restent toutefois peu développé.


p. 746 : « La pensée de livrer son corps aux grossières caresses de ces êtres barbus la faisait rire de pitié et frissonner un peu de répugnance. Elle se demandait avec stupeur comment des femmes pouvaient consentir à ces contacts dégradants avec des étrangers, alors qu’elles y étaient déjà contraintes avec l’époux légitime. »
p. 747 : « Ce fut (la réalité n’a pas de ces extases), ce fut une seconde d’un bonheur suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable.
Elle s’éveilla, vibrante, éperdue, et ne put se rendormir, tant elle se sentait obsédée, possédée toujours par lui. »

Une ruse ***

Un docteur raconte à sa patiente comment un jour il fut employé par une dame mariée, à faire disparaître le cadavre de l’amant.

Quel étrange conte. Nous n’aurons pas d’explication sur la mort (excès d’effort sexuel ?), pas de détails sur les sentiments réels de la femme et du médecin. Prennent-ils la chose comme une simple anecdote amusante, comme le médecin cherche à la faire passer ?
La femme montre une figure naïve à la fin du récit (« épouvantable histoire ») alors qu’elle sera peut-être dans la même situation après quelques temps de mariage, d’où le cynisme du médecin, qui tente de lui proposer ses services ? De quelle ruse s’agit-il ? de faire disparaître un cadavre ? ou de convaincre la femme de son caractère volage ?


p. 560 : « Je suis même certain qu’une femme n’est mûre pour l’amour vrai qu’après avoir passé par toutes les promiscuités et tous les dégoûts du mariage, qui n’est, suivant un homme illustre [Chamfort], qu’un échange de mauvaises humeurs pendant le jour et de mauvaises odeurs pendant la nuit. »

À cheval ****

Une famille de vieille noblesse ruinée, maintenant fonctionnaire, projette une belle ballade en cabriolet ; le père montera un beau cheval. Mais voilà qu’il perd le contrôle du cheval.

Si l’anecdote est très simple, et plus ou moins devinable dès le départ (on ne sait exactement ce qui va leur arriver, mais on rit à l’avance de leur souffrance tout en plaignant l’acharnement du sort sur eux), c’est l’attente de leur malheur qui cause tout le plaisir de la lecture. On a de faux avertissements, de faux indices, jusqu’à l’accident qui révèle le caractère de la malchance : une malice de vieille.
Le hasard fait d’un jour de liberté une vie d’esclavage. C’est l’ironie du destin tragique, où comment l’excès de souffrance crée un humour tragique.


p. 705 : « Si on pouvait me donner un animal un peu difficile, je serais enchanté. Tu verras comme je monte ; et, si tu veux, nous reviendrons par les Champs-Elysées au moment du retour du Bois. Comme nous ferons bonne figure, je ne serais pas fâché de rencontrer quelqu’un du ministère. Il n’en faut pas plus pour se faire respecter de ses chefs. »

Un réveillon ***

Passant le réveillon chez un parent dans sa propriété de Normandie, notre conteur et son copain Jules viennent rendre visite à un couple de pauvres paysans dont le grand-père est mort dans la journée, à 96 ans. Il leur prend l’envie de voir le corps.

Un peu longuement exposé pour une histoire si simple. La chute comique aurait nécessité une plus grande tension dramatique.


p. 338 : « La lune à son déclin profilait au bord de l’horizon sa silhouette de faucille au milieu de cette semaille infinie de grains luisants jetés à poignée dans l’espace. »

Mots d’amour *** *

Un amant tente d’expliquer à son amie qu’il faut bien peser le langage de l’amour qui peut rompre tous les charmes lorsqu’il devient ridicule.

Ce petit conte épistolaire est en fait un nouveau brûlot à l’égard de la sensiblerie féminine. Maladresse de la mièvrerie qui s’oppose justement à la bestialité excitante de l’amour dont il est question dans « Marrocca ».


p. 359 : « Vois-tu, ma pauvre enfant, pour les hommes pas bêtes, un peu raffinés, un peu supérieurs, l’amour est un instrument si compliqué qu’un rien ne détraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule de certaines choses quand vous aimez, et le grotesque des expressions vous échappe. »

Une aventure parisienne ***

Une petite provinciale, mariée, se prépare à un voyage à Paris où elle espère vivre l’une de ces aventures libertines formidables dont on entend parler dans les journaux.

Cette petite histoire assez drôle met encore en évidence l’écart entre rêverie illusoire d’amour et réalité décevante, et paraît comme un clin d’œil à la Madame Bovary de son ancien maître.


p. 330 : « Elle se sentit vieillir cependant. Elle vieillissait sans avoir rien connu de la vie, sinon ces occupations régulières, odieusement monotones et banales, qui constituent, dit-on, le bonheur du foyer. Elle était jolie encore, conservée dans cette existence tranquille comme un fruit d’hiver dans une armoire close ; mais rongée, ravagée, bouleversée d’ardeurs secrètes. Elle se demandait si elle mourrait sans avoir connu toutes ces ivresses damnantes, sans s’être jetée une fois, une seule fois, tout entière, dans ce flot des voluptés parisiennes. »

Deux amis *****

M. Morissot et M. Sauvage se retrouvaient chaque dimanche pour aller pêcher en banlieue, avant la guerre. Il leur prend la fantaisie d’y retourner puisque cette guerre s’éternise, malgré la présence des Allemands autour des portes de Paris.

Reprenant quelques éléments de « Pêche à la ligne », l’un des chapitres des Dimanches d’un bourgeois de Paris (premier projet de roman de l’auteur), Maupassant installe cette fois nos deux amis pêcheurs dans le contexte de la guerre. Croisant simplement les thèmes de la pêche (passion de la tranquillité et de la nature) et de la guerre, on peut en déduire toute l’absurdité de la guerre, sa cruauté aveugle, son inutilité, révoltante pour les hommes simples.
Objectivité et précision des détails, simplicité des mots renforcent l’impression de gâchis. Cruauté amusante dans le texte, indignation et pitié entre les lignes.


p. 735 : « Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules ; ils n’écoutaient plus rien ; ils ne pensaient plus à rien ; Ils ignoraient le reste du monde ; ils pêchaient. »
p. 737 : « Les douze coups n’en firent qu’un.
M. Sauvage tomba d’un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla, pivota et s’abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel, tandis que des bouillons de sang s’échappaient de sa tunique crevée à la poitrine. »

Le Voleur *** *

Entendant le pas d’un voleur, trois amis, complètement gris, s’arment jusqu’aux dents et attrapent le dit voleur.

Petite anecdote drolatique, l’alcool et le déguisement militaire font des trois hommes des sanguinaires barbares, prêts à tuer le soi-disant voleur qu’ils n’ont même pas entendu prononcer une parole. Ces amis bourrés qui singent l’armée sont révélateurs une nouvelle fois de l’anti-militarisme ardent de Maupassant. En même temps le « tel est pris qui croyait prendre » fonctionne ici sympathiquement.


p. 465 : « Nous le suivîmes en hurlant. Ce fut une bousculade effroyable dans l’ombre ; et après cinq minutes d’une lutte invraisemblable, nous ramenâmes au jour une sorte de vieux bandit à cheveux blancs, sordide et déguenillé.
On lui lia les pieds et les mains, puis on l’assit dans un fauteuil. Il ne prononça pas une parole.
Alors Sorieul, pénétré d’une ivresse solennelle, se tourna vers nous :
« Maintenant nous allons juger ce misérable. »
J’étais tellement gris que cette proposition me parut toute naturelle. »

Nuit de Noël ****

Le gros Henri Templier refuse de réveillonner. Il y a deux ans, il a invité une grosse dame pour le réveillon. Au moment de se coucher, celle-ci accoucha.

L’anecdote de l’accouchement-réveillon est décrite avec grotesque. On retrouve le thème du mauvais hasard qui pour une journée de fantaisie, pénalise toute une vie, et le thème du piège avec la grossesse ressemblant à la rondeur appétissante de la femme. La femme y est décrite avec de plus en plus de noirceur ; sans misogynie, elle apparaît comme toujours incapable de maîtriser son devenir, comme toujours dépendante de l’homme.


p. 696
Je vais rôder, entrer dans les lieux de plaisir, questionner, choisir à mon gré.
Et je me mis à parcourir la ville.
Certes, je rencontrai beaucoup de pauvres filles cherchant aventure, mais elles étaient laides à donner une indigestion, ou maigres à geler sur pied si elles s’étaient arrêtées.
J’ai un faible, vous le savez, j’aime les femmes nourries. Plus elles sont en chair, plus je les préfère. Une colosse me fait perdre la raison.

Le Remplaçant ****

La veuve Benderoi donne rendez-vous chaque semaine au cavalier Siballe pour quelques galipettes rémunérées. Une semaine, Siballe, franchement indisposé, envoie son ami Paumelle à sa place, de peur que la dame ne soit fâchée et aille se chercher un autre soldat.

Simple anecdote coquine, ce petit conte insiste aussi sur l’idiotie caractéristique du milieu militaire, où un militaire est substituable à un autre : « Un dragon et un dragon, quand ils ont le casque, ça se ressemble. » (p.703) ; peu intelligent, parlant mal la langue de leur patrie, uniquement valable pour son physique, le soldat offre ses services et son corps (à défaut de savoir faire autre chose) à la patrie comme à un proxénète.


p. 702 : « Alors ell’ se fit comprendre ouvertement par des manifestations. Quand je vis de quoi il s’agissait, je posai mon casque sur une chaise ; et je lui montrai que dans les dragons on ne recule jamais, mon cap’taine.
Ce n’est pas que ça me disait beaucoup, car la particulière n’était pas dans sa primeur. Mais y ne faut pas se montrer trop regardant dans le métier, vu que les picaillons sont rares. Et puis on a de la famille qu’il faut souvenir. Je me disais : « Y aura cent sous pour le père, là-dessus. »
Quand la corvée a été faite, mon cap’taine, je me suis mis en position de me retirer. »

Cache ta voix : La Lettre à l’éléphant, de Romain Gary

Manifeste pour une espèce humaine poétique : l’éléphant comme projet de civilisation

Gary (Romain) 1968, Lettre à l’éléphant, Figaro littéraire de mars 1968

Note : 5 sur 5.

Résumé

Dans un contexte de guerre du Viet-Nam et de menace nucléaire, deux mois avant mai 68, Romain Gary adresse une lettre à un éléphant… C’est que l’éléphant symbolise pour lui tout ce que l’Homme détruit par ses armes, sa technologie, son désir d’expansion, de domination, son obsession d’optimisation, de rationalisation. Il symbolise donc bien-sûr les animaux en voie d’extinction mais aussi les forêts, les montagnes, les océans… et par répercussion l’Homme qui se détruit lui-même… physiquement mais aussi métaphysiquement.

Lisez la Lettre à l’éléphant

(ou télécharger le texte en pdf)

Laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami : dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots. Nous ne réussirons jamais à faire de nous entièrement notre propre œuvre. Nous sommes condamnés pour toujours à dépendre d’un mystère que ni la logique ni l’imagination ne peuvent pénétrer et votre présence parmi nous évoque une puissance créatrice dont on ne peut rendre compte en des termes scientifiques ou rationnels, mais seulement en termes où entrent teneur, espoir et nostalgie. Vous êtes notre dernière innocence.

(#14)

Commentaires

Renouant avec son roman Les Racines du ciel, publié en 1956 et primé du Goncourt, cette lettre ouverte reprend le thème de l’éléphant pour en faire le symbole d’un combat tant écologique (comme peut l’être le panda pour la WWF) qu’humaniste et littéraire. Le pachyderme en devient une sorte de bulldozer, à la fois drôle, tendre mais puissant, contre une prétendue civilisation, obsédée de technologie jusqu’au fétichisme, de rationalité déshumanisante, prête à mourir la rentabilité à la bouche, contre des idéologies qui se drapent de bienfaisance et de progressisme mais qui ne sont que violence destructrice, assujettissement, enlaidissement et cupidité. Le lien intime que Romain Gary établit entre la protection de la nature et la protection de l’humanité, le droit à la fragilité, à la différence, à l’inutilité, à l’art, se retrouve notamment dans les positions des tenants de la Décroissance : dans la continuité d’auteurs comme Jean Giono (avec sa Lettre aux paysans en 1938) ou Günther Anders (avec L’Obsolescence de l’Homme en 1956), Gary ne s’oppose pas simplement à la guerre, à la bombe nucléaire, ou à la mise en danger d’espèces animales, mais assume pleinement l’étiquette de « réactionnaire » en s’attaquant à l’idéologie de modernité (comme pourra la définir par exemple Bruno Latour), renvoyant dos à dos l’opposition stérile du socialisme et du libéralisme alors dominante. À la manière de Restif de la Bretonne dans sa Lettre d’un singe où le singe représente un être humain non dénaturé par la civilisation, qui n’exploiterait pas son prochain, qui ne l’esclavagiserait pas, l’éléphant représente un nouvel être humain non obnubilé par la monstration de sa puissance (virilisme) ou par l’usage frénétique jusqu’à la perte de sens des outils de celle-ci, un humain qui vivrait sans épuiser ni s’approprier ce qu’il touche (souci de convivialité, comme dira Ivan Illich), qui établirait un nouveau partenariat avec les espèces animales ou végétales (espèces compagnes comme le dira Donna Haraway), un homme qui ne s’extrairait plus de la nature (Philippe Descola). Manifeste pour un renversement radical de valeurs qui place le goût de la beauté, la poésie, l’indépendance d’esprit, la fantaisie, l’inutilité, la tranquillité, la tendresse, l’éléphant bien au-dessus des notions creuses et très relatives de progrès, de P.I.B., de croissance… Une vraie réponse aux ogres technologiques neptuniens qui se concurrencent et menacent de dévorer leurs enfants…

Enquête de texte : Que peut donc un éléphant contre une ogive nucléaire ?

C’était l’une de ces heures où un homme a besoin de tant d’énergie, de tant de force qu’il lui arrive même de faire appel à Dieu. Je n’ai jamais été capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arrêté aux éléphants. (#6)

Dans un conflit armé entre deux blocs, le monde médiatique attend que vous preniez position. Pour un intellectuel comme Romain Gary, il est nécessaire de prendre de la hauteur pour mieux élaborer une pensée pertinente et justement de fait, impertinente. Critiquer la modernité technologique, l’efficacité et la rentabilité, la productivité, les calculs scientifiques, le raisonnement rationnel, la logique, l’utilité, le gain de temps, la vie urbaine, son confort… traits caractéristiques de notre civilisation, c’est prendre le risque d’être rejeté comme peu crédible, utopiste, populiste ou inconséquent par la majorité des lecteurs du Figaro qui jouissent de cette « modernité ». Le détour par la fable symbolique permet d’empêcher de juger et réagir avant d’avoir lu (de préjuger), et ainsi de donner aux lecteurs à re-penser leur système de valeurs. Dans un contexte qui provoque une peur aliénante, l’auteur propose en ouverture de sa lettre un geste inattendu et comique : « il n’est que trop naturel que mes pensées se tournent vers vous [monsieur l’éléphant] » (#1). En quoi penser à un éléphant, s’adresser à lui, pourrait aider face à une menace de guerre nucléaire, de catastrophe écologique ? Au-delà d’un humour désarmant, c’est bien la stratégie usuelle de la littérature d’aborder un problème indirectement par le biais d’un pas de côté, détour par une anecdote exemplaire, jeu de la fable, force de la métaphore, démonstration par l’immersion… Usage du décentrement, particulièrement remarquable dans la littérature philosophique du XVIIIe siècle : Les Voyages de Gulliver, Micromegas, Les Lettres persanes… L’éléphant symbole commun permet comme une régression au stade innocent de l’enfant, un appel à l’affectif, à l’élan naturel de l’humain, par opposition au raisonnement froid des technicistes. À un second niveau, l’éléphant dans son animalité, ses comportements, son mode de vie, offre un modèle de paix avec soi-même, d’harmonie avec la nature, contrairement à l’humain pris dans des contradictions déchirantes. Enfin, l’éléphant sublimé par l’œil du poète, réveille la sensibilité artistique, transcende l’être au monde, amenant le lecteur à renverser son ordre de priorités : la nature, l’inutile, l’intuition, l’incohérence, la lenteur, l’imagination, l’amitié, la poésie… deviennent aussi vitales que l’air, tandis que l’artifice technologique, le calcul, le sérieux… apparaissent comme des gênes, des obstacles, des poisons.

I. Un éléphant, ça attendrit énormément : détour par la fable et l’autobiographie
II. L’éléphant, une espèce modèle pour un Homme en conflit avec lui-même
III. Paradoxe de l’inutile-vital : l’éléphant comme poétique du monde

I – Un éléphant ça attendrit énormément : détour par la fable et l’autobiographie

Glissement de genre, du discours de positionnement politique attendu (lettre ouverte) au littéraire (fable). De l’appel initial de la lettre, ne pouvant être pris comme une simple métaphore, aux salutations finales, l’auteur prend la fiction au sérieux et le « vous » du destinataire est toujours ce personnage d’éléphant qui découvrirait le contenu de la lettre : « allons, allons, ne secouez pas vos oreilles, ne levez pas votre trompe avec colère, je n’avais pas l’intention de vous froisser » (#8). En même temps, la lettre est bien adressée aux lecteurs qu’elle traite avec complicité, avec humour, les plaçant littéralement en tant que lecteur-destinataire à qui on s’adresse (« vous »), dans la position de l’éléphant, celle d’une autre espèce elle-aussi en danger d’extinction… Le dispositif énonciatif soutient ainsi le parallèle entre humanité et nature mise en danger : « Nos destins sont liés ». L’éléphant, vu sous cet angle, c’est l’homme. Inversement, par la déférence épistolaire toute traditionnelle, maintenue de l’appel initial (« Monsieur et très cher éléphant »), aux salutations finales (« Croyez-moi votre ami bien dévoué »), Gary réalise littérairement sa volonté de placer l’Éléphant à l’égal de l’Homme. Ce jeu littéraire a pour effet de dérider le lecteur : en tant que littéraire, Romain Gary ne s’adresse pas à la raison politique du lecteur du Figaro littéraire, mais à l’imaginaire, à l’affectif, au rêveur, au poète, au rieur, à l’enfant.

Dans le premier tiers de la lettre, Romain Gary s’appuie sur le récit autobiographique pour continuer de susciter l’affectif du lecteur plutôt que sa raison (empathie pour une personne qu’on connaît par opposition aux pensées globalisantes). « C’est dans une chambre d’enfant, il y a plus d’un demi-siècle, que nous nous sommes rencontrés » (#3). L’image première d’un éléphant dans une petite chambre pleine de jouets est bien-sûr incongrue. Mais situer le début de son discours dans le lieu par excellence de l’enfance, c’est surtout faire appel à la tendresse instinctive, innée, qu’a eu tout lecteur pour l’animal à travers la figure sympathique de la peluche : faire régresser le lecteur à l’âge pré-rationnel, « la nostalgie à l’égard de mon enfance et de mon innocence perdues ». Et dans ce souvenir, l’auteur veut réveiller la première révolte contre ce monde adulte du rationnel : il oppose la tendresse enfantine à la logique froide de l’adulte, déjà destructrice. Pourquoi la mère confisque la peluche ? « trop grand garçon pour jouer avec un éléphant » : hors la contradiction comique si l’on prend « éléphant » au sens concret, la mère supprime l’éléphant-peluche de la vie affective de l’enfant grandissant, comme le discours rationnel d’optimisation des ressources ne semble pas favorable à sa préservation : « que vous ne servez à rien, que vous ruinez les récoltes » (#11). Le point commun de l’animal et de son effigie, serait l’inutilité et même, sa nuisibilité : mise en danger de l’accès à l’âge sérieux de l’adulte, mise en danger de la croissance de l’être humain sur la Terre. Comment l’enfant en nous ne s’élèverait pas contre cette mentalité aberrante qui veut supprimer le jeu et la tendresse ?

Lieu commun de l’autobiographie, la confession d’une situation défavorable invite le lecteur à se reconnaître dans sa propre faiblesse et à baisser ses défenses rhétoriques. Se peignant en homme épuisé, assoiffé, affamé, dans une situation de vulnérabilité totale, loin de son groupe et de ses armes, de sa ville, le soldat n’est alors plus qu’un enfant pris d’une peur bleue, « un bébé de deux mois » (#6) qui se pisse dessus devant l’éléphant gigantesque. Or, à la réputation d’animal dangereux pour l’homme s’oppose l’expérience vécue d’un curieux animal paisible, comparable à un chat « qui ronronne », se prélassant, suscitant un élan incontrôlable de tendresse (plus proche de la peluche que de l’animal nuisible). Un soldat se trouve à sa merci, et voilà qu’il préfère s’endormir indifférent. Il n’a pas peur de l’homme debout en uniforme de guerre, mais d’un homme hurlant de peur et fuyant. La vraie puissance de l’éléphant se situe dans l’affectif : « votre regard qui m’atteint comme une direct à l’estomac » (#5). Le regard, lieu de l’expression du sentiment humain, de la communication franche, n’est ainsi pas réservé à la seule espèce humaine. Ainsi, l’homme une fois dévêtu de sa posture-carapace d’adulte guerrier appartenant à un groupe, se rend compte de sa ressemblance de fonctionnement avec l’éléphant. Ils ont d’ailleurs des réactions comparables : « nous fuyions tous les deux mais en sens contraire » (#6).

II – L’éléphant, une espèce modèle pour un Homme en conflit avec lui-même

Cette divergence du sens de la fuite illustre la différence radicale de choix de mode de vie et d’environnement pour deux espèces très différentes en apparence, mais de sensibilité proche. Le monde urbain, technologique, comptable, propre à l’homme, est incontestablement porteur d’insatisfaction : « ceux parmi nous qu’écœurent nos villes polluées et nos pensées plus polluées encore » (#7). L’éléphant n’aurait-il pas fait un choix plus adapté à son caractère ? nature, espace, tranquillité, simplicité, liberté… L’éléphant alterne d’ailleurs au cours de son existence des phases de solitude et de vie en troupeau. Souplesse qui répondrait peut-être également bien aux aspirations profondes de l’humanité…

Dans notre existence frustrée, limitée, contrôlée, répertoriée, comprimée, l’écho de votre marche irrésistible, foudroyante, à travers les vastes espaces de l’Afrique, ne cesse de me parvenir et il éveille en moi un besoin confus. Il résonne triomphalement comme la fin de la soumission et de la servitude, comme un écho de cette liberté infinie qui hante notre âme depuis qu’elle fut opprimée la première fois. (#7)

Le mot « écho », répété deux fois, illustre le pas lourd de l’éléphant qui fait trembler la terre et qui justement pourrait provoquer un carnage dans cette vie urbaine de cloisons, de câbles et de paperasse archivée, devenue détestable. La ville et sa densité de murs, de populations, ses obligations sociales, devient lieu de privation de liberté. L’écho, c’est aussi l’appel aux lecteurs à être cet éléphant qui piétine, à se battre pour une « vie sans entrave », par opposition à l’image de la Chine, repoussoir avec sa surpopulation et avec le régime autoritaire qui y est à l’œuvre, pas nécessairement dû à son idéologie mais à un choix de gouvernance adapté à la gestion de la population vue comme un nombre d’anonymes, dans lequel l’individu, ses besoins particuliers, ses envies de jeux et d’espaces, sont impossibles à prendre en compte. Exemple même de l’aboutissement d’une civilisation basée sur la croissance et l’efficacité des nombres.

L’éléphant, par sa puissance et son appétit d’espace et de liberté, devient un rebel, un camarade de lutte et même un modèle pour l’être humain en résistance : « Les hommes ne se sont jamais sentis plus perdus, plus solitaires qu’aujourd’hui, il leur faut de la compagnie, une amitié plus puissante, plus sûre que toutes celles que nous avons connues. Quelque chose qui puisse réellement tenir le coup. Les chiens, ce n’est plus assez. » (#9) Paradoxe bien connu des villes : l’agglutinement y exacerbe le sentiment de solitude (alors qu’on a fuit les campagnes peu peuplées). L’Homme du Néolithique dans ses petits villages, n’a eu besoin que de domestiquer le chien pour combler ses besoins (affection, jeu, aide à la chasse, aptitude à flairer le danger…), il faut à l’Homme des mégalopoles une plus grosse compagnie pour répondre à de plus gros besoins ! Hors le comique de passer de l’abstrait du besoin au concret de la taille de l’animal, l’éléphant constituerait une espèce compagne idéale car il serait en mesure d’apporter des solutions aux problématiques civilisationnelles et affectives de l’Homme à l’ère du nucléaire… La « puissance » de l’éléphant, sur laquelle Gary insiste à quatre reprises, est à l’échelle de la puissance acquise par l’Homme avec ses outils technologiques (ils ont ce point commun). Mais l’éléphant lorsqu’il rencontre l’homme ne se rue pas sur lui pour le démontrer. Il utilise sa force pour se sauver ou pour détruire les clôtures des champs, ainsi pour préserver sa liberté. À l’inverse, l’animal dit social, devant ce compagnon potentiel à domestiquer (à ramener à la maison), choisit l’épreuve de force.

C’est l’homme civilisé qui a eu l’idée de vous tuer pour son plaisir et de faire de vous un trophée. Tout ce qu’il y a en nous d’effroi, de frustration, de faiblesse et d’incertitude semble trouver quelque réconfort névrotique à tuer la plus puissante de toutes les créatures terrestres. (#10)

Pour expliquer ce rapport violent, cette attitude contre-nature, Gary utilise le lexique de la psychologie et émet l’hypothèse d’un problème de l’homme avec sa « virilité ». Le terme est comique car il peut évoquer la sexualité défaillante, mais il est à prendre davantage dans le sens que lui donnent les mouvements féministes : être dans le besoin constant de prouver qu’on est le plus fort. On retrouve cette obsession dans la concurrence économique, la recherche d’efficacité, la surenchère technologique et la course à la grosse bombe… Les gladiateurs du cirque romain ont été globalisés (virilité sublimée). Il y a bien quelque chose d’« étrange », pour l’homme, manifestement le plus puissant, à continuer à faire monstration de sa supériorité. Cela ressemble à ce qu’on appelle communément complexe de supériorité, qui cacherait un sentiment profond d’impuissance… À la manière du complexe œdipien (l’envie de tuer le père, de s’affranchir de son autorité, pour se faire une place), cette sur-virilité de l’Homme relèverait de la compensation dans une société, une civilisation, une technologisation, un progrès qui asservissent bien plus qu’ils ne libèrent (filet de contraintes sociales, bureaucratie et nécessités marchandes), et dont le chef autoritaire ne peut être tué car diffus et immatériel. Impossibilité étant de tuer le père, de se défaire du pouvoir autoritaire, l’homme tournerait sa violence sur ce qui est à sa disposition : les plus faibles qui sont sous sa protection (femme, enfants, personnes fragiles, animaux, nature…), et finalement en viendrait à se détruire lui-même. Ainsi la modernité révèle sa vraie nature : elle est la manifestation spectaculaire de la tendance auto-destructrice de l’homme.

Dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots. Nous ne réussirons jamais à faire de nous entièrement notre propre œuvre. (#14)

Un monde « fait » pour l’homme, c’est un monde qui grâce au calcul, au perfectionnement des outils, à la sécurité programmée, à l’optimisation des temps, serait parfaitement adapté aux besoins de l’homme et viserait à son plus grand confort de vie. Or, cet ajustement entraîne inévitablement une limitation du libre-arbitre de l’homme, c’est-à-dire de la possibilité même d’exprimer son humanité (est humain celui qui peut s’écarter d’une ligne de conduite dictée par la nécessité – se nourrir, se reproduire…). Le robot est le symbole du progrès technologique, sommet des mathématiques, aboutissement ultime de la sophistication de l’outil, mythe de Pygmalion ou de Pinocchio, à la fois nouveau compagnon à victimiser et double de l’homme qui pourrait travailler à sa place. Il représente bien l’idéal de cette civilisation moderniste, l’objet de sa quête (idéal sans cesse repoussé, et en attendant, l’humain – ou l’animal – continue d’occuper la place d’exploité qu’il lui réserve), mais peut-être aussi sa secrète pulsion de masochisme ou de mort (le robot prend la place et domine l’homme dans nombre de science-fictions futuristes comme Terminator, Matrix… Comme si l’homme occidental, ayant désenchanté le monde, ayant tué Dieu le père, avait besoin de se créer un nouveau super-tyran). Ici, « robot » est utilisé péjorativement, dans le sens d’objet articulé dénué de vie. Et il s’oppose, en tant que fantasme, mécanique froide, à l’éléphant bien réel, vivant et chaleureux, qui bien davantage peut constituer un projet de civilisation admirable et atteignable.

III – Paradoxe de l’inutile vital : l’éléphant comme poétique du monde

Par son existence même, l’éléphant est la preuve qu’un autre mode de vie pour l’espèce humaine est possible. Dans une civilisation qui écrase l’individu, détruit l’humain dans l’individu, le nie, à l’instar d’un régime fasciste, l’éléphant devient un « sauveteur » de l’être humain :

Bouclés derrière les barbelés, mes amis pensaient aux troupeaux d’éléphants qui parcouraient avec un bruit de tonnerre les plaines sans fin de l’Afrique et l’image de cette liberté vivante et irrésistible aida ces concentrationnaires à survivre. (#13)

L’éléphant est une figure allégorique de la liberté (par opposition au robot dont les comportements sont programmés pour obéir jusqu’à la casse). C’est l’imaginaire qu’il représente qui est libérateur et procure une réponse aux armes, aux outils technologiques et aux raisonnements d’optimisation qui sont autant d’outils d’asservissement. L’éléphant est ainsi comparable à une divinité à laquelle on fait appel dans un moment de détresse, dans l’espoir d’un miracle : « c’était l’une de ces heures, où un homme a besoin de tant d’énergie, de tant de force qu’il lui arrive de faire appel à Dieu. Je n’ai jamais été capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arrêté aux éléphants. » (#6) L’éléphant a ici une position à mi-hauteur, de demi-dieu : non le dieu immatériel de la religion dogmatique, séparé de l’homme, mais un existant accessible, héros honoré par les hommes pour ses actes de bravoure, chanté par les poètes. Dans cette perspective, il est logique que l’éléphant dans le texte fasse l’objet de descriptions sous formes d’hymnes, véritables transfigurations poétiques.

Vous étiez rouge, d’un rouge sombre, de la trompe à la queue, et la vue d’un éléphant rouge en train de ronronner, assis sur son postérieur, me fit dresser les cheveux sur la tête. (#4)

L’extrême fatigue amenant à l’instinct de survie – donc à un rapprochement avec la nature -, ainsi qu’à un état de transe donnant l’accès à un degré alternatif de conscience, la captation des sens se fait par une médiation différente : celle du poète symboliste ou impressionniste (refus du réalisme). Le tableau de ce qui est vu se trouve surchargé, envahi par la projection et ce que l’artiste ressent. Dans la symbolique usuelle, le « rouge » signale le danger, le sang. Mais est-ce un danger pour l’homme, pour l’animal, ou pour les deux ? La posture assise du sage (renforcée par la redondance ajoutée par « sur son postérieur ») par opposition aux cheveux « dressés » de l’homme debout, les allitérations grésillantes [r], sifflantes [s], chuintantes [ʒ] et les assonances nasales imitent le ronronnement de l’éléphant félin, aussi bien que la confusion, l’essoufflement de l’homme, sa peur… La posture usuelle de l’homme agenouillé devant le divin est ici inversée : l’éléphant est une divinité sans prétention, assis, boueux, par opposition au soldat et à l’homme moderne et rationnel qui veut se tenir debout au dessus de toute mystique. L’éléphant offre ainsi un miroir à l’homme qui se contemple dans la manière dont il traite l’animal et la nature. Le choc provoque une sorte d’épiphanie spirituelle (émerveillement, ouverture de l’esprit, sensation de compréhension). Le monde de la nature, par l’intermédiaire de l’éléphant poétisé, vu de l’œil de l’artiste et non du scientifique rationnel, confère une énergie supplémentaire à l’homme, le transcende : « Il semblait bel et bien qu’une partie de votre puissance se soit infusée en moi. » (#6) L’homme est désormais éveillé au monde et accepte son vital besoin d’imaginaire, d’incohérence, accepte de « dépendre d’un mystère que ni la logique ni l’imagination ne peuvent pénétrer » (#14). Refusant le piège du progrès, l’être humain accède à sa vraie nature transcendante d’espèce poétique, au sens d’artiste surréaliste, celui qui laisse le monde parler à travers lui, enchante le monde là où la science désenchante. Amené à son vrai moi, l’homme devenu poète peut désormais invoquer son nouveau dieu pour qu’il l’aide face au danger qui le menace :

Vous a-t-on jamais dit que votre oreille a presque exactement la forme du continent africain ? Votre masse grise semblable à un roc possède jusqu’à la couleur et l’aspect de la terre, notre mère. Vos cils ont quelque chose d’inconnu qui fait presque penser à ceux d’une fillette, tandis que votre postérieur ressemble à celui d’un chiot monstrueux. (#10)

Tableau surréaliste, poème visuel à la manière d’Éluard, collage-mosaïque, association d’objets divers qui recomposent ensemble une silhouette connue (cubisme de Picasso, visage de fruits d’Arcimboldo…), lui confèrent une explosion de références et de possibilités de significations. On est bien proche ici de l’hymne à une puissance divine qu’on cherche à circonscrire au travers de visions mystiques superposées. Les éléments du portrait de l’éléphant sont l’Afrique, berceau de l’humanité, colonisée, exploitée, malade de pauvreté, de guerres ; victimes de la civilisation s’évadant de la nature par radeau pour rejoindre les villes dorées et leurs tours de Babel bientôt les pieds dans l’eau ; la terre et les rochers, cette « mère », première divinité de l’humanité (Gaïa dans la mythologie grecque), qui porte, qui nourrit, qui a enfanté l’humain, et que l’humain menace à présent au centre de son viseur nucléaire ; des traits de femme fragile, ou plutôt de jeune fille, d’enfant à l’innocence encore naturelle, proche de celle de l’animal, de la naïveté du petit chien, fidèle même dans la maltraitance… Cette innocence qu’on refuse à l’enfant devenant adulte, ces êtres à protéger mis en danger par la guerre… Cet assemblage d’images est-il un « monstre » (comme l’homme de Frankenstein, assemblage morbide animé par un scientifique mégalomane) ? ou bien l’adjectif désigne-t-il par hypallage le comportement de l’homme envers ces objets (comme inversement le nom « Frankenstein » a fini par désigner la créature au lieu du créateur) ? Monstrueux pour l’homme (étymologiquement du verbe « montrer ») car cet éléphant-là lui renvoie, lui montre, tout ce qu’il détruit au lieu de protéger… « monstre » est d’ailleurs repris par Gary dans le dernier paragraphe avant le salut de la lettre, pour se qualifier lui-même en tant qu’anti-moderne « réactionnaire », usage ironique bien-sûr (imitant l’air indigné de ceux qui le qualifieront ainsi), car peut-on qualifier de monstre quelqu’un qui s’oppose à la mort de « l’Homme et [de] l’humanisme » ? L’écrivain est plutôt celui qui « montre » à ses lecteurs, par le biais de la création littéraire, donne image et forme, à ses rêves, cauchemars, fantaisies, utopies… La mosaïque qu’il a créée, cette vision de l’éléphant reflète le monde poétisé pour mieux en comprendre la marche mystérieuse. La technologie et le rationalisme moderne ne permettent pas à l’être humain de se créer lui-même. C’est même une énergie destructrice à l’inverse de l’énergie transmise par l’éléphant : « Votre présence parmi nous évoque une puissance créatrice » (#14). Dans cette perspective, l’éléphant constitue bien une réponse à la menace de guerre nucléaire. Au sens antique, il est une muse qui permet à l’être humain d’exprimer son être au monde, de se replacer dans le monde, donc de créer de l’humain dans ce monde. La poésie inspirée par l’éléphant est ainsi l’art de faire monde (au sens de poiesis = faire, créer). Il ne s’agit pas d’une création isolée par le biais d’outils et de techniques, mais d’une œuvre inspirée par le monde, par l’intermédiaire du passeur qu’est l’éléphant. L’être pleinement humain participe à la grande œuvre collective du vivant : celle de la création du monde (le climatologue James Lovelock conceptualise deux ans plus tard le superorganisme « Gaïa » en tant qu’ensemble interdépendant des êtres vivants qui créent un équilibre nécessaire à la vie sur Terre).

Demeurer humain semble une tâche presque accablante ; et pourtant, il nous faut prendre sur nos épaules au cours de notre marche éreintante vers l’inconnu un poids supplémentaire : celui des éléphants. (#14)

L’image comique d’un homme portant un éléphant sur son dos rappelle celle d’Énée (dans L’Énéide de Virgile) portant son grand-père sur son dos, en plus des Pénates (divinités protectrices du foyer, sous formes d’idoles), pour échapper au feu de la ville de Troie et sauver quelque chose de son monde, de son humanité détruite par des Grecs belliqueux, dans l’espoir de recommencer quelque part un projet de vie correspondant à sa culture. L’éléphant représente bien pour l’homme-poète, cette divinité de l’art, de la liberté, de la tranquillité, de la naïveté, de l’inutile… divinité qu’il faut absolument sauvegarder pour sauvegarder l’humain. L’éléphant est l’inutile nécessaire d’une créativité qui ne va pas vers la puissance destructrice mais vers l’émerveillement renouvelé de l’être au monde. Ce ne sont pas des armes que l’homme menacé doit opposer à la guerre nucléaire mais bien un autre projet de civilisation, reposant sur d’autres principes, d’autres valeurs, d’autres rêves. L’éléphant est une vision poétique de l’humanité qui se dresse et charge contre la machinerie qui le menace.

Vous êtes notre dernière innocence. (#14)

Imaginez la scène : Les Guêpes, d’Aristophane

Le jugement ne devrait jamais être une condamnation

Aristophane, Les Guêpes, [in Théâtre complet, t. 1], GF,

Note : 4 sur 5.
Résumé

Bdélycléon, avec l’aide de ses domestiques, retient son père Philocléon enfermé dans leur maison… C’est qu’il cherche à le guérir d’une manie très puissante : tous les jours, le vieil homme se rend à l’Héliée, le tribunal populaire, pour juger, contre trois oboles. Lorsqu’au petit matin la troupe des juges vient le chercher, une dispute éclate et aboutit à un débat entre père et fils pour savoir si Philocléon et les autres juges ont une utilité sociale et profitent vraiment d’un statut privilégié, ou bien si ils sont le jouet des démagogues…

Sommaire

Tome 1 :
Les Acharniens *** * (-425)
Les Cavaliers **** (-424)
Les Nuées *** * (-423)
Les Guêpes **** (-422)
La Paix **** (-421)

Tome 2 :
– Les Oiseaux (-414)
– Lysistrata (-411)
– Les Thesmophories (-411)
– Les Grenouilles (-405)
– L’Assemblée des femmes (-392)
– Ploutos (-388)

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Manie du jugement mais surtout manie de la condamnation, Philocléon (Cléon, le politicien détesté d’Aristophane) et les guêpes qui la symbolisent n’ont qu’une fonction : celle de piquer, ici graver profondément la condamnation. Pas de miel de réconciliation, pas de transcendance ni de vertu éducative… Condamner moralement, punir sévèrement, semble avoir un but égoïste : se prouver sa force, jouir de celle-ci, et renouveler la virginité de son âme. Plus on condamne fort, plus on se gorge de l’illusion de sa propre innocence (même mécanique mise en évidence par Albert Londres dans Au bagne). Être celui qui juge n’est-il pas le meilleur moyen d’échapper au jugement ? La faculté de juger n’est-elle jamais qu’incarnation d’un sadisme, défoulement, sommet de la faculté critique, sentiment de supériorité ? La manie du vieux, une fois sortie du contexte sérieux d’un cas judiciaire, est montrée comme l’addiction qu’ont les hommes à vouloir exercer un pouvoir de domination sur les autres, à posséder le destin d’inférieurs dans ses mains. Et Aristophane ridiculise cette passion en montrant comme elle se réalise dans la manière dont on peut traiter les chiens (dans un procès parodique qui fait penser aux absurdes procès d’animaux qui auront lieu au Moyen-Âge).

Ces juges populaires, non spécialistes, ne sont en rien différents des citoyens-spectateurs qui critiquent âprement les pièces d’Aristophane (et s’indignent d’une critique de personnalités populaires comme Cléon ou comme Socrate dans Les Nuées). Ne sont-ce pas pareillement des jugements à la va-vite mettant en danger l’art ambitieux comme les juges improvisés mettent en danger la démocratie ? Ils se laissent aller au mouvement le plus facile, applaudir ce qui est populaire, condamner ce qui ne l’est pas, condamner ce que la voix dominante propose de condamner. Critiquer et se moquer même des gens les plus populaires, n’est-ce pas entretenir la liberté d’expression et le débat, se prémunir de l’emprise de la démagogie ? Ces juges rapides sont l’incarnation de cette classe intéressée qui rend possible le pouvoir du tyran, comme le décrit La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire. Dans l’exagération satirique, Aristophane fait d’eux des esclaves du pouvoir, donnant de l’autorité à la parole dominante, celle de Cléon, en échange d’une paye indigente : bien peu de choses mais qui suffisent à dévoyer le juste, à faire pencher la balance intérieure… Mais privilège quand même de partager avec le pouvoir la jouissance perverse d’avoir droit de vie et de mort sur ses semblables.

Citations

Soupçon de tyrannie, p. 245
On sait que vous ne voyez partout que complots pour la tyrannie, et cela dans les plus petits riens comme dans les plus grandes affaires ; la tyrannie dont, en cinquante ans, je n’ai pas entendu une seule fois le nom. À l’heure actuelle, c’est une marchandise encore plus commune que le poisson salé : on la crie dans tous les coins du marché. Si l’on refuse des sardines parce que l’on désire acheter des mulets de roche, aussitôt le marchand de sardines à côté se met à hurler : « Voilà un client qui fait son tour de marché ; c’est pour la tyrannie. »

Épreuve d’influence d’un juge, p. 248
J’entre ensuite au tribunal. Ces prières ont calmé mon indignation. Mais une fois à l’intérieur, j’oublie toutes mes promesses ; je laisse passer le flot de paroles que débitent les accusés pour leur défense. Sais-tu bien à quelles flatteries l’oreille d’un juge n’est pas exposée ? Les uns pleurent, et donnent leur pauvreté comme excuse, en se faisant plus pauvres qu’ils ne sont ; ceux-ci nous dégoisent des fables ; ceux-là des facéties renouvelées d’Ésope ; d’autres tâchent de me désarmer en me faisant rire à l’aide de bons mots, et si, après cela, je reste inébranlable, ils font monter la marmaille, filles et garçons, qu’ils tiennent par la main, et moi j’écoute. Tous baissent la tête, en bêlant comme un troupeau de moutons. Alors, le père, avec un tremblement, comme si j’étais un dieu, me conjure sur leurs têtes de lui pardonner ses malversations : « Si la voix de l’agneau peut t’émouvoir, dit-il, sois sensible à celle d’un petit garçon. » Et s’il imagine que je suis sensible aux petits chats, alors il veut que j’écoute sa petite fille. En faveur de cette enfant nous relâchons d’un cran notre colère. Ne détenons-nous pas ainsi une grande puissance, et qui peut faire fi des richesses ?

Ramasse tes lettres : Le Livre de Monelle, de Marcel Schwob

La protectrice des filles perdues, maquerelle ou reine du Carnaval ?

Schwob (Marcel) 1894, Le Livre de Monelle, Paris, Allia

Note : 4 sur 5.

Résumé

– Paroles de Monelle. Dans la nuit, un homme pleure. Une fillette aux airs de femme mûre – ou est-ce l’inverse – apparaît alors et le relève, son visage plus chaleureux que la Madone. Quelques mots et retourne à l’oubli.
– Les sœurs de Monelle ont grandi pleines de couleurs et de vie, comme toutes les petites filles – peut-être plus encore. Un premier amant qui passe, un bateau qui promet, une quête… et les voilà sur la route, héroïnes vagabondes de contes de fée, se perdant dans l’incertain.
– Monelle est cette jeune fille au grand sourire, presque femme, Elle vend des petites lampes sur son stand, recueille les enfants des rues et les amène dans une belle maison où tout n’est que jeu et soleil.

Commentaires

Poèmes en prose consacrés aux filles perdues. Dans la littérature, ce personnage pourtant durement condamné par l’opinion publique, apparaît souvent comme salvateur : muse, érotisme divin mis à portée de l’homme (versant complémentaire du feu de Prométhée), élan maternel sans limite, femme se sacrifiant pour le bien des autres. Processus romantique par excellence, trouver l’essence de la beauté et de l’humanité dans la boue la plus crasse, Monelle et ses sœurs sont les petites sœurs fin de siècle des Fleurs du mal. La prose symboliste de Schwob prend certains aspects du flux de pensée dans lequel se mélangent les souvenirs littéraires, les réflexions intellectuelles et des morceaux de réalité vécue, des projections fantasmatiques. Les petites biographies des « Sœurs de Monelle » annoncent déjà les Vies imaginaires : morceaux de vies réalistes, tissés par la soie du conte, se prolongeant dans une certaine divagation poétique. Vies authentiques et mythifiés de prostituées ou bien s’agit-il de vie de toute femme, toujours exposée au risque de se perdre ?

La figure de Monelle s’incarne et se réincarne (est-elle la femme qui accueille les enfants perdus ou achève de les perdre ? est-elle fille de joie, ou vierge éternelle ?), toujours cette figure d’une beauté naïve éternellement juvénile, une femme qui a échangé son âme dans un pacte de Faust – ainsi s’explique son visage ambigu, pacte qui rappelle celui du Portrait de Dorian Gray – pour une beauté à la fois maternelle et virginale, afin de sauver l’enfant en l’homme. Consciente qu’il s’agit d’un jeu de rôles carnavalesque (où les règles habituelles n’ont plus court), elle organise et se déguise, joue à l’enfant avec l’homme-enfant, pure joie du jeu, inconscience, inconséquence de la cruauté, l’espace d’un moment suspendu et profondément humain. Figure qui bouscule pour un instant, par le sacrifice d’elle-même, l’ordre, laisse entrevoir un instant le renversement rêvé de la réalité.

Passages retenus

p. 15
Le désir même du nouveau n’est que l’appétence de l’âme qui souhaite se former.
Et les âmes rejettent les formes anciennes ainsi que les serpents leurs anciennes peaux.
Et les patients collecteurs d’anciennes peaux de serpent attristent les jeunes serpents parce qu’ils ont un pouvoir magique sur eux.
Car celui qui possède les anciennes peaux de serpent empêche les jeunes serpents de se transformer.
Voilà pourquoi les serpents dépouillent leur corps dans le conduit vert d’un fourré profond ; et une fois l’an les jeunes se réunissent en cercle pour brûler les anciennes peaux.

p. 71
Marjolaine s’assit et fila. Patiemment elle tourna le fuseau, tordit le chanvre, et le détordit. Les quenouilles s’amincissaient et se regonflaient. Près d’elle Jean vint s’asseoir et l’admira. Mais elle n’y prenait point garde. Car les sept cruches de la grande cheminée étaient pleines de rêves. Pendant le jour elle croyait les entendre gémir ou chanter. Quand elle s’arrêtait de filer, la quenouille ne frémissait plus pour les cruches, et le fuseau cessait de prêter ses bruissements.
– Ô Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les soirs.
Mais au milieu de la nuit la rêveuse se levait. Comme Morgiane, elle jetait contre les cruches des grains de sables, pour éveiller les mystères. Et cependant le brigand continuait de dormir ; les fruits précieux ne cliquetaient pas, elle n’entendait pas couler la poudre d’or, ni se froisser l’étoffe des robes, et le sceau de Salomon pesait lourdement sur le prince enfermé.
Marjolaine jetait un à un les grains de sable. Sept fois ils tintaient contre la terre dure des cruches ; sept fois le silence recommençait.
– Ô Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les matins.
Alors Marjolaine fronça le sourcil lorsqu’elle voyait Jean, et Jean ne vint plus. Et la vieille nourrice fut trouvée morte, une aube, assez souriante. Et Marjolaine mit une robe noire, une cornette sombre, et continua de filer.
Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle jetait contre les cruches des grains de sable pour éveiller les mystères. Et les rêves dormaient toujours.
Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince emprisonné sous le sceau du roi Salomon était toujours jeune, sans doute, ayant vécu des milliers d’années. Une nuit de pleine lune, la rêveuse se leva comme une assassine, et prit un marteau. Elle brisa furieusement six cruches, et la sueur d’angoisse coulait de son front. Les vases claquèrent et s’ouvrir : ils étaient vides. Elle hésita devant la cruche où Lilith avait versé le Paradis violet ; puis elle l’assassina comme les autres. Parmi les débris roula une rose sèche de Jéricho. Quand Marjolaine voulut la faire fleurir, elle s’éparpilla en poussière.

p. 103
Il y avait un enfant qui avait coutume de jouer avec Monelle. C’était au temps ancien, quand Monelle n’était pas encore partie. Toutes les heures du jour, il les passait auprès d’elle, regardant trembler ses yeux. Elle riait sans cause et il riait sans cause. Quand elle dormait, ses lèvres entrouvertes étaient en travail de bonnes paroles. Quand elle s’éveillait, elle se souriait, sachant qu’il allait venir.

p. 122
Elle se leva d’entre les enfants, et me dit :
– Je ne vends plus les petites lampes menteuses qui s’éteignaient sous la pluie morne.
Car les temps sont venus où le mensonge a pris la place de la vérité, où le travail misérable a péri.
Nous avons joué dans la maison de Monelle ; mais les lampes étaient des jouets et la maison un asile.
Monelle est morte ; je suis la même Monelle, et je me suis levée dans la nuit, et les petits sont venus avec moi, et nous irons à travers le monde.
Elle se tourna vers Louvette :
– Viens avec nous, dit-elle, et sois heureuse dans le mensonge.
Et Louvette courut parmi les enfants et fut vêtue pareillement de blanc.
– Nous allons, reprit celle qui nous guidait, et nous mentons à tout venant afin de donner de la joie.
Nos jouets étaient des mensonges, et maintenant les choses sont nos jouets.
Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt : nous disons que ceux-là s’efforcent de connaître la triste vérité, qui n’existe nullement. Ceux qui veulent connaître la vérité s’écartent et nous abandonnent.
Au contraire, nous n’avons aucune foi dans les vérités du monde ; car elles conduisent à la tristesse.
Et nous voulons mener nos enfants vers la joie.
Maintenant les grandes personnes pourront venir vers nous, et nous leur enseignerons l’ignorance et l’illusion.
Nous leur montrerons les petites fleurs des champs, telles qu’ils ne les ont pas vues ; car chacune est nouvelle.
Et nous nous étonnerons de tout pays que nous verrons ; car tout pays est nouveau.
Il n’y a point de ressemblances en ce monde, et il n’y a point de souvenirs pour nous.
Tout change sans cesse, et, nous nous sommes accoutumés au changement.
Voilà pourquoi nous allumons un feu chaque soir dans un endroit différent ; et autour du feu nous inventons pour le plaisir de l’instant les histoires des pygmées et des poupées vivantes.

Imaginez la scène : Farces du Moyen Âge

Théâtre libre des rues, espace de mise en scène du rêve carnavalesque

-anonymes XVe siècle (~), Farces du Moyen Âge, GF Flammarion, 1984

édition bilingue, traduction du français moyen (XVe siècle) par André Tissier

Note : 4 sur 5.

Quelques œuvres de théâtre du Moyen-Âge (et réécritures) :
Le Mystère de Théophile, de Rutebeuf
Le Jeu de Robin et Marion, de Adam de la Halle
Jeu de la Feuillée
La Farce de maître Pathelin
Recueil général des sotties
Recueil des farces, moralités et serments joyeux
Oeuvres complètes, de Tabarin (XVIIe)
Mystère Bouffe, de Dario Fo (XXe)

Sommaire

Le Cuvier ****
Le Chaudronnier *** *
Le Savetier Calbain ****
Le Pâté et la Tarte *** *
Maître Mimin étudiant *** *
Jenin, fils de rien *** *
Un badin qui se loue *** *
Un amoureux ****
Le ramoneur de cheminées *** *
Le meunier dont le diable emporte l’âme en enfer (1496) *** *
Le Bateleur *** *
Les Gens nouveaux *** *

Commentaires

Le stéréotype du théâtre de farce est une scène où s’enchaînent les coups de bâton, les chutes, les mots gras : un comique apriori facile resté populaire au travers des œuvres de Molière (comme Le Médecin malgré lui, Les Fourberies de Scapin), comique qui s’opposerait au caractère plus noble et psychologique de la comédie de mœurs (comme Tartuffe, Le Misanthrope…). Chez Molière, ces éléments hérités de la farce sont le plus souvent intégrés à l’ensemble, en début de pièce, ou en redoublement parodique (les domestiques qui imitent leurs maîtres), comme si la farce, comique sans enjeu intellectuel ou politique, comique bas et gras, n’était qu’une petite préparation, introduction nécessaire ou intermède, pour délasser et captiver le petit peuple, du miel au bord de la coupe contenant le breuvage plus âpre, plus complexe, plus élevé, le rire de l’âme…

Il y a dans ces farces quelque chose de l’exercice de style (à l’image de la mise en abyme proposée par Le Bateleur), de la prouesse attendue servant à attirer l’attention : vont-ils être au niveau ? Autour d’un schéma dramatique connu et peu contraignant, les acteurs ou bateleurs vont démontrer leur savoir-faire aux moments attendus mais aussi donner libre-court à l’improvisation, établir des liens avec le contexte local ou actuel. La distance entre la scène et le public est moins importante dans ce théâtre de tréteaux et l’on peut facilement imaginer des interactions fréquentes (questions-réponses, avertissements naïfs, chœurs…). Les textes, bien que sûrement réécrits et modifiés au cours des siècles par les troupes, sont des sortes de canevas extrêmement attendus et un peu figés, lexique, gestuelle et rimes, objets, mais souples, modifiables à souhait, permettant non seulement une grande popularité des œuvres mais aussi la personnalisation et la virtuosité de l’adaptation.

De prime abord, cette sélection correspond au stéréotype : intrigue simpliste, humour immédiat des cascades et coups, gestes osés et grossièretés. A-t-on perdu l’essentiel de ce théâtre qui passionnait les foules du Moyen-Âge, trop tardivement mis par écrit (XVe siècle) ? Ces foules étaient-elles si rustres (telles qu’on a longtemps voulu les décrire) que seule la grossièreté était susceptible de leur plaire ? Contrairement aux pièces réécrites par Dario Fo dans son Mystère bouffe, le politique n’apparaît pas immédiatement dans ce choix (à part dans la farce-moralité des Gens nouveaux). L’essentiel de ces farces regarde l’intime, le trivial du ménage, des relations de voisinage et du petit commerce quotidien… Mais l’intime n’est-il pas justement le premier lieu d’une lutte d’émancipation, comme pour les anarchistes (qu’on pense à Vis ma vie, d’Emma Goldmann) ? Comment à la fois être libéré de la pesanteur de ses proches et faire communauté ? Si homme et femme ne passaient plus leur temps à se disputer, alors ne seraient-ils pas prêts à se révolter contre l’injustice du seigneur, le jugement du prêtre, l’arnaque du bourgeois ?

La farce semble prendre son sens plein dans la faculté d’élever la personne du peuple qu’elle croque (et parallèlement de rabaisser les personnes qui se voudraient supérieures). Figures de la société ordinaire, femmes et hommes, célibataires, jeunes et vieux… artisans, marchands, gens de petite éducation, mendiants… médecins et curés. Ces farces proposent une galerie de portraits du peuple, questionnant les relations des uns aux autres. Comme autant de mini comédies de mœurs, le but est bien de montrer à chacun l’envers, le point de vue de l’autre, afin de favoriser la bonne entente, le refus des déséquilibres et des entourloupes (on remarquera que la morale n’est pas celle habituelle du plus malin, mais bien le retour à terre de ceux qui cherchent à tricher). Il ne s’agit pas de se moquer du sort de l’un ou de l’autre (nul ne paraît totalement condamné), mais bien de faire rire et réfléchir de ses propres défauts, à regarder son propre petit monde avec compréhension et autodérision, afin de mieux faire corps (et diriger le monde à la place des princes, qui se présentent toujours comme Gens nouveaux mais le mènent à sa perte).

Le Cuvier ****

Jacquinot est forcé par femme et belle-mère à mettre par écrit toutes les tâches domestiques dont il doit se charger pour être un bon mari. Mais voilà que sa femme a besoin de lui pour bouger la cuve…


Sorte de moment étiologique sur le renversement du pouvoir entre femme et mari. Comme pour nombre de farces portant sur le couple, il s’agit pour l’un comme pour l’autre de tirer la couverture à soi, profiter des avantages, de la faiblesse de l’autre, au lieu de partager et de s’entraider.

Car retenez à motz couvers
Que par indicible follye
J’avoys le sens mis à l’envers.
Mais mesdisans sont recouvers,
Quant ma femme si est rallie,
Qui a voulu en fantasie
Me mettre en sa subjection.
Adieu : c’est pour conclusion.

v. 325-332
Le Chaudronnier *** *

Guillemin est en dispute avec sa femme qui lui reproche de ne rien faire. Après échange de coups de bâtons, ils font le pari de celui qui restera en silence après l’autre. Voilà qu’un chaudronnier s’approche voir si l’on aurait besoin de ses services…


Autre peinture d’un affrontement mari / mariée. La farce s’ouvre sur une dispute dégénérant en coups ayant pour objet la poursuite du travail de l’homme au-delà de la satisfaction de ses besoins personnels (marié, il doit travailler pour deux puisque la femme se charge d’autres tâches). On peut imaginer l’hilarité du public dans ce comique de situation imparable et modulable à l’infini. Repris dans quelque nouvelle du genre de Boccace, ce dispositif comique similaire à un « je te tiens, tu me tiens » mais en plus sensuel, a tout du jeu d’enfants (caricature de la dispute des mariés) jeu qui a pour enjeu la domination dans le couple : qui est le chef ? La femme met en jeu son honneur et celui de son mari (qui apparemment a plus à perdre) pour renégocier le partage du pouvoir. La conciliation se fait et aboutit à un couple uni, soudé (peut-être même moins possessif ouvert à l’amour libre…), allant désormais exporter au monde avec le chaudronnier leur nouvel ami cette conciliation. Le peuple réconcilié dans le privé se tourne vers la place publique pour y apporter convivialité et démocratie…

Victoire et domination,
Et bonnet aux femmes soit donné !

v. 56-57

LE CHAUDRONNIER.
Mes bonnes gens, qui nous voyez,
Venez de la gajeure boire ;
Et anoncez et retenez
Que les femmes que vous sçavez
Ont gaigné le pris.
LA FEMME.
Dame ! voire.
L’HOMME.
Allons jouer de la machouere
Et à l’hostel croquer la pye.
Venez y tous, je vous emprie ;
Et [vous] partirez sus et jus
Deux potz de vin qui seront beuz.
Et prenez-en gré sus et jus.

v. 185-195
Le Savetier Calbain ****

Chantant toujours tandis que sa femme lui réclame une simple robe. Elle demande conseil au jeune galant son voisin…


La femme est-elle trop dépensière, ou le mari trop radin ? Les chansons accompagnant la farce illustrent bien cette question commune, ancrée dans la parole populaire (celle des hommes, celle des femmes). Chacun en reste à son point de vue mais le pouvoir de l’un sur l’autre ouvre sur un déséquilibre dangereux pour le couple. Au moment où la farce pourrait tourner à la légèreté, le galant se révèle réellement galant et la femme escroque son mari simplement pour reprendre le pouvoir qui lui a été volé. Elle lui renvoie la malice dont il usait, et use enfin de chantage au sexe pour faire marcher son mari. N’est-on pas là devant une pièce féministe avant l’heure ?
La présence de chansons populaires d’époque, ici partie intégrante du texte, montre que le genre – peut-être aussi les danses allant avec – pouvait très bien s’intégrer au spectacle théâtral, comme cela venait aux acteurs (voire aux spectateurs), pour mettre un peu l’ambiance, pour illustrer… comme dans les récitations traditionnelles de contes (cf. Deux nuits de contes Saamaka). Et comme celles-ci, le théâtre du moyen-âge était sans doute un art complet et ouvert, proposant des intermèdes discursifs, des danses, des mimes…

CALBAIN, en chantant.
Bergerotta savoysienne,
Qui gardez les moutons aux boys,
Voulez-vous estre ma mignonne,
Et je vous donray des soulliers ;
Et je vous donray des soulliers,
Et un joly chaperon, etc.
LA FEMME.
Mon amy, je ne demande sinon
Qu’une belle et petite robette.
CALBAIN, en chantant.
M’amour et m’amyette,
Souvent je t’y regrette.
Hé, par la vertu de sainct Gris !
LA FEMME.
Je suis contente qu’elle soit de gris,
Mon amy, ou telle qu’il vous plaira.
CALBAIN.
Et tout toureloura,
La lire lire.
LA FEMME.
Hélas ! je n’ay pas fain de rire.
Je suis bien pouvre désolée.
CALBAIN, en chantant.
Et voila le tour de la maumariée !
Toutes les nuictz il m’y recorde.

v. 88-106
Le Pâté et la Tarte *** *

Un coquin vient mendier auprès du pâtissier. Il n’obtient rien mais entend à la volée : la femme du pâtissier fera apporter le pâté par un messager qui aura l’enseigne suivante : il prendra le doigt de la femme dans sa main. Le coquin raconte ça à son compère.


Comme la plupart des personnages de farces, les misérables ne sont ni totalement bons, ni totalement mauvais : touchants par leurs souffrance, la faim, le froid, drôles par leur ruse (ils rappellent volontiers Rutebeuf et Villon), mais méritant bien les coups qu’ils prennent par leur fausseté. Les mendiants sont ici appelés coquins, « compaignons » dans la tromperie d’autres citoyens, ils seront tels entre eux. Il n’y a pas d’amitié vraie outre dans la misère quand les membres de la société se trompent entre eux.

LE SECOND COQUIN.
A ! faulx trahistre deloyaux,
Tu m’as bien fait aller meurdryr !
LE PREMIER.
Et ne devais-tu point partir
Aussi bien au mal comme au bien ?
Qu’en dy-tu, hé ! belitrien ?
J’en ay eu sept foys plus que ty. […]
Cé-tu point bien que on dit qu’en fin
Le compaignon n’est point bien fin,
Qui ne trompe son compaignon.

v. 275-285
Maître Mimin étudiant *** *

Ralet et Lubine viennent retirer leur fils des enseignements du Magister, car Mimin ne parle plus que latin même à sa fiancée.


Rappelle tant Les Nuées d’Aristophane (où un vieux envoie son fils apprendre la rhétorique auprès de Socrate pour gagner ses procès mais au lieu de ça, son fils se dresse contre lui), le latin de cuisine des médecins de Molière, que la célèbre scène de Pantagruel où l’ogre réapprend à un étudiant de la Sorbonne à parler français à coups de baffes. C’est une vision de l’éducation comme un formatage qui va laver le cerveau de l’enfant, le détacher de la culture du peuple, de ses origines… le dresser contre sa famille et ses traditions… Non pas critique de l’éducation en tant que telle, ni du professeur, mais critique de l’instruction latiniste, grammairienne et religieuse – critiques contextualisées qu’on entend parfaitement aujourd’hui – critique d’une instruction figée et éloignée du monde quotidien, critique de l’appropriation de l’instruction par des institutions qui ne s’occupent plus de l’utilité réelle de ce qu’ils enseignent, savoirs qui n’ont d’utilité que dans cette institution… Ce qui qui annonce bien la critique des institutions d’Ivan Illich et notamment son pamphlet Une société sans école.

LUBINE.
Parleras-tu françoys jamais ?
Au moins dy un mot, joletru.
LA FIANCÉE.
Le magister n’en peut mais ;
Il a fait le mieux qu’il a peu.
LUBINE.
Au moins baise la, entens-tu ?
Tant tu sçais peu d’honneur !
MAISTRE MYMIN la baise.
Baisas.
Couchaverunt a neuchias,
Maistre Minimus anuitus,
Sa fama tantost maritus,
Facere petit enfant[c]hon.
RAULET.
Le gibet y ayt part au laton !
Magister, que veult-il dire ?
LE MAGISTER.
C’est une fantaisie pour rire :
Ces motz sentent un peu la chair.
RAOUL MACHUE.
Et dit ?
LE MAGISTER.
Qu’il vouldroit bien coucher
Avecq la fille, en un lit,
Comme fait un homme la nuict
Premiere, et estre, Dieu devant,
Avecq sa femme.
RAULET.
Quel galand !
LUBINE.
Il a le cueur à la cuysine.

v. 213-232
Jenin, fils de rien *** *

Jenin interroge sa mère pour savoir si son père est bien le prêtre tel que celui-ci le prétend. Celle-ci nie absolument, il n’y avait sur le lit le jour de sa conception qu’une jaquette…


Derrière la belle parodie de l’Immaculée Conception (on est pas loin ici des textes carnavalesques de Dario Fo, on pourrait imaginer Jésus posant les mêmes questions insistantes à sa mère…), une réalité évidente mais toujours méconnue et taboue : en dépit du vœu de célibat (non-mariage), les hommes d’église ont toujours eu une vie sexuelle (dont témoignent les illustrations célèbres des bordels-monastères, les textes satiriques comme Le Roman de Renart, ou encore le récent scandale sur le tabou de l’homosexualité dans la hiérarchie ecclésiastique – où tout le monde se fait chanter), et en conséquence nombre d’enfants naturels, jamais reconnus (nombre aussi d’amours contrariées). Le refus de la vérité aboutit parfois à une absurdité tellement énorme que c’est encore plus criant qu’un aveu.

JENIN.
Qui estoit donc en vostre lict
Couché avec vous quant (je) fus faict ?
Je seroys donques umparfaict,
Se quelque ung ne m’eust engendré.
Dictes moy comment j’entendray
Que soyes filz de vous seullement.
LA MERE.
Jenin, je te diray comment :
Une foys je m’estoys couchée
Dessus mon lict toute chaulsée.
Mais je sçays bien, en bonne foy,
Qu’il n’y avoit ame que moy.
JENIN.
Comment doncques fus-je conceu ?
LA MERE.
Je ne sçaiy, car je n’apperceu,
Affin que plus tu n’en caquette,
Entour moy fors une jacquette
Estant sur moy et ung pourpoint.
JENIN.
Tant vecy ung merveilleux point,
Que je suis filz d’une jacquette !
Sur ma foy, je ne le croys point,
Tant vecy ung merveilleux point.
Vrayment, se seroit mal appoint
Que la chose fust ainsi faicte.
Tant vecy ung merveilleux point,
Que je suis filz d’une jacquette !

v. 44-69
Le badin qui se loue *** *

Un badin arrive au bon moment, lorsqu’une bourgeoise réclame à son mari un valet pour s’occuper du ménage. Il est embauché mais il commence à avoir quelques exigences. Lorsque la femme reçoit son amoureux, il se montre bien encombrant…


Moquerie du bourgeois. Mais le badin est aussi une incarnation du jongleur, cet homme venu du peuple, s’amusant aux dépends des personnes riches ou importantes, se jouant de leurs vices, pour venger le peuple, les exploiter à son tour (tout comme le paysan de La Naissance du jongleur). Cette farce de l’employé très envahissant sera reprise par Fernand Beissier dans son Guignol domestique.

L’AMOUREUX
Mais dictes moy, je vous en prie,
Qui vous a ainsi bien garnye
De ce bon serviteur icy ?
LA FEMME
Moy mesmes certes, mon amy,
Pource que beaucoup de faschoit
Que toujours aller me falloit
Au vin et aux autres prochas,
Quant venez pour faire le cas
Avec moy.
[…]
LE BADIN.
Ce bonnet vous est bien ceant,
Voyre, ou le dyable vous emport !
L’AMOUREUX.
Par mon serment, vous avez tort ;
Ne vous sçauriez-vous un peu taire ?
LA FEMME.
Tu gastes tout le mystere.
Je te prie, ne nous dy plus mot.
LE BADIN.
Non feray-je, par sainct Charlot ;
Croyez-moy, puis que j’en jure.

v. 149-171
Un amoureux ****

Pendant que Roger le grossier s’en va acheter un chaudron, Alison sa femme reçoit son amoureux. Ils se déshabillent et sortent une belle bouteille de vin. Mais voilà que Roger cogne à la porte, il a oublié son argent…


Motif hilarant et souvent repris du breuvage d’urine (dans Le Médecin volant de Molière). La farce réconcilie mari et femme dans leur discorde même. Le grossier mari se console de sa femme légère en buvant à son gré et en pouvant la traiter de tous les noms. La femme compense son mari insupportable et depuis longtemps inopérant par un amoureux, sans nom, aussi médiocre qu’un autre, juste bon à mettre un peu de fantaisie, là où le couple ne la trouve plus. Il ne reste plus à chacun que d’accepter ce nouvel équilibre. On est par ailleurs dans une parodie des noces de cana où l’urine se transforme en vin…

Quoy ! ma femme pisse-elle ainsi ?
Foy que je doys au roy divin,
Ce pissat a tel goust de vin.
C’est vin ! Cecy m’est bien propice.
Puis que son con telle chose pisse,
Pour moy grand dommage seroit :
Sans mon retour elle mourroit.
Il m’en fault encore taster ;
Je veulx la bouteille es[g]outer
Pour sçavoir se plus rien n’y a.
C’est droit gloria filia
Pour laver ses dens ! Alison,
Mais que je soye en noz maison,
Puis que pissez telle urinée,
Je veulx, chacune matinée,
Moymesmes vuider voz bassin.

v. 174-189
Le Ramoneur de cheminées *** *

Le vieux ramoneur se lamente de ne plus avoir de succès face à la concurrence auprès des jeunes femmes qui ne viennent plus le mander. Las de chercher inutilement du travail, il rentre avec son apprenti auprès de sa femme.


Repose sur le jeu du double langage (qui passe difficilement la traduction et nécessite donc plusieurs lectures) et sur la métaphore toujours plus filée de l’ouvrier-ramoneur de femmes, ayant perdu sa vigueur avec les années, et son envie de travailler. L’apprenti prendra bien sûr le relai…

LE VARLET.
J’ay veu que, quant vous aviez grace
De bien ramonner, vostre tache
Estoit bien d’ung aultre plumaige.
[…]
LE RAMONNEUR
A ! tu dis vray ; je faisoye raige,
Quant premierement tu me veis.
LE VARLET.
Gens qui sont ainsi massis
Comme gros prieurs ou gras moynes,
Ne furent jamais gueres idoynes
De bien cheminées housser.
LE RAMONNEUR
Pourquoy ?
LE VARLET
Ilz ne font que pousser
Et sont pesans comme une enclume.
Et vous ensuyvez la coustume,
Car vous estes gras comme lart.

v. 17-34
Le Meunier dont le diable emporte l’âme en enfer, par André de la Vigne *** *

Moribond, sa femme se venge de tout ce dont il l’a empêchée. Elle le bat et reçoit son amant le curé. Tandis qu’en Enfer, Lucifer envoie Bérith récolter une mauvaise âme…


Représenté en 1496 en accompagnement du plus sérieux Mystère de saint-Martin et une version de La Moralité de l’aveugle et du boiteux (reprise par Dario Fo). On a bien là un exemple typique de la farce comme version satirique des spectacles religieux. Alors que d’un côté on va célébrer la vertu d’un saint avec tous les honneurs, la farce pointe du doigt une personnalité qui, à l’opposé, mérite toute la colère.
La vengeance est dure mais peut-être à peine à la hauteur de l’affront. Le meunier aurait-il oublié, durant toute leur vie de mariage, qu’il pourrait peut-être un jour avoir besoin de l’assistance de sa femme (à l’envers de la farce du Cuvier) ? Si le curé-amant accepte sa confession, son âme est si sale qu’elle ne sera même pas acceptée dans les Enfers ! Le meunier est aussi celui qui faisait de l’argent sur le dos des pauvres affamés. C’est l’exemple même de celui qui ne respecte pas l’interdépendance des gens du peuple et profite de la faiblesse de son entourage pour se faire une vie de privilégié.

MUNIER
Or çà doncques, vaille que vaille,
Quoy qu’à la mort fort je travaille,
Mon cas vous sera relaté.
Jamais je ne fus en bataille ;
Mais pour boire en une boutaille,
J’ay tousjours le mestier hanté.
Aussi, fust d’iver, fust d’esté,
J’ay bons champions frequenté,
Et gourmetz de fine vinée ;
Tant que, rabattu et conté,
Quelque chose qu’il m’ait costé,
J’ay bien ma face enluminée.
Appès, tout le long de l’année,
J’ay ma volunté ordonnée,
Comme sçavez, à mon moulin,
Où, plus que nul de mere née,
J’ay souvent la trousse donnée
A Gaultier, Guillaume ou Colin.
Et en sacs de chanvre ou de lin,
De bled valent plus d’un carlin,
Pour la doubte des adventures,
Atout ung petit picotin,
Je pris de soir et de matin
Tousjours d’un sac doubles moustures.
De cela fis mes nourritures
Et rabatis mes grans coustures,
Quoy qu’il soit, faisant bonne myne,
Somme, de toutes creatures.
Pour supporter mes forfaictures,
Tout m’estoit bon, bran et faryne.

CURÉ.
Celuy qui ès haulx [cieulx] domine
Et qui les mondains enlumyne,
Vous en doint pardon par sa grace !

v. 396-426
Le Bateleur *** *

Farce joyeuse à cinq personnages.
Arrive sur scène avec son valet et commence chansons et petits jeux théâtraux pour attirer les curieux. Il envoie chercher sa femme Binette qui arrive avec la malle. À la vente, de nombreux portraits de Bateleurs célèbres.


Hommage à la profession, mise en abyme du métier. Le bateleur est un autre nom du jongleur. Animer, vendre, faire des cabrioles et des blagues, chanter. On sent bien la volonté de montrer au public les ficelles, de sympathiser par l’autodérision, la transparence… De la même manière que les autres farces donnent à voir le point de vue de l’autre, qu’on se connaisse et se reconnaisse, la troupe va se montrer elle-même : considérez mon travail, il n’est pas si facile, il ne s’agit pas que de faire des pitreries sur des planches ; nous les saltimbanques, les nomades voyageant de ville en ville, ne sommes pas de mauvaises personnes ; payez-nous à la juste pièce du plaisir que nous vous avons donné.
Par ailleurs, cette farce irait plutôt dans le sens d’une entière création des pièces par la troupe (il n’y aurait pas d’écrivain « noble » écrivant le texte prononcé maladroitement par de pauvres incultes). Difficile de l’imaginer avoir une telle préoccupation (et de toute façon, les textes des farces paraissent bien trop peu distingués… et seraient restés figés dans l’état donné par le noble alors qu’ils ont semble-t-il voyagé dans l’histoire). De la même manière que les marionnettistes de Guignol de la fin du XIXe siècle, il n’est pas impossible que les bateleurs et jongleurs aient été forcés de mettre par écrit les textes de leurs pièces, par une demande de contôle des villes où ils allaient jouer pour empêcher les débordements populaires (tels que reconstitués par Dario Fo : – qui voulez-vous crucifier, Jésus de Nazareth ou Jésus Barabbas ? – le maire !).

LE BATELEUR commence en chantant, en tenant son varlet.
Ariere, ariere, ariere, ariere !
Venés la voir mourir, venés.
Petis enfans, mouchés vos nés
Pour faire plus belle manyere.
Ariere, ariere, ariere, ariere !
Voecy le monstre des badins,
Qui n’a ne ventre ne boudins,
Qu’ilz ne soyent subjectz au deriere.
Ariere, ariere, ariere, ariere !
Voicy celuy, sans long fretel,
Qui de badiner ne fut tel :
L’experience en est planiere.
Ariere, ariere, ariere, ariere !
Veoicy celuy qui passe tout :
Sus, faictes le sault ! hault, deboult !
Le demy tour, le souple sault !
Le faict, le defaict ! Sus, j’ay chault,
J’ey froid ! Est-il pas bien apris ?
En efect nous aurons le pris
De badinage, somme toute.

v. 1-20
Les Gens nouveaux *** *

Farce nouvelle moralisée des gens nouveaulx qui mengent le monde et le logent de mal en pire.
Des jeunes se présentent pour agir différemment des anciens, pour changer le monde. Le Monde se méfie, tout les gens finissent par le maltraiter…


Farce et moralité à la fois, le vieux monde bien qu’expérimenté, se laisse prendre à nouveau par la promesse de la jeunesse… A-t-il seulement d’autre choix que d’espérer l’arrivée d’un homme miracle, d’un nouveau prophète ? Ce vieux monde qui est le peuple, bien qu’expérimenté, se laisse toujours berner par les belles promesses d’un nouveau jeune prince éclairé… Naïf ou trop faible ? Il espère toujours après un homme fort, veut croire à un nouveau prophète. L’argument rejoint les thèses de La Servitude volontaire de La Boétie : le tyran ne peut exercer son emprise que parce que de nombreuses personnes y trouvent certains conforts, notamment ici celui de ne pas exercer le pouvoir soi-même (démocratiquement donc).
Les populations ne doivent pas attendre leur bonheur d’un nouveau maître un peu moins tyrannique que le précédent. Ils doivent en arriver à se diriger eux-mêmes, à s’organiser.
Le Monde apparaît ici comme un être faible, peureux et désabusé. Il semblerait que tout l’univers de la farce vise à retrouver l’entente populaire. Un peuple soudé est une population qui dirige de fait et ne laisse plus de place à un seigneur-tyran, comme c’est le cas dans certaines cités du moyen-âge (tel que le décrit par exemple Kropotkine dans L’Entraide), ou bien dans les communautés de campagnes (comme dans Les Bons Dieux, de Jean Anglade).

LE MONDE.
Dieu ! tant de gens m’ont gouverné
Depuis l’heure que je fus né !
En moy ne vis point d’asseurance ;
J’ay esté tousjours en balance.
Encores suis-je pour ceste heure.
Le peuple trancille et labeure,
Et est de tous costez pillé.
Quant labeur est bien tranquillé,
Il vient ung tas de truandailles,
Qui prennent moutons et poulailles.
Marchandise ne les marchans
N’osent plus aller sur les champs.
Et chascun dessus moy se fonde,
En disant : mauldit soit le monde !
J’en ay pour retribution
Du peuple malediction.
LE PREMIER [nouveau].
Vous gouverne-on de tel sorte ?
Qui faict cela ?
LE MONDE.
Gens envieux,
Qui sont de guerre curieux
Et vivent toujours en murmure,
Et jamais de paix n’eurent cure.
Ceulx là ont mon gouvernement,
Sans sçavoir pourquoy ne comment,
Ne à quelle fin ils pretendent.
Et [je] ne sçay qu’ilz deviendront.
Je cuide qu’ilz me mengeront,
Si Dieu de brief n’y remedie.

v. 149-177

Surveille tes images : Grands contes de Guyane, d’Auxence Contout

Contes marrons à la sauce chien

Contout (Auxence) 2017, Grands contes de Guyane, Orphie

Édition bilingue français-créole, illustrée par Marie Breucq.

Note : 3 sur 5.

Sommaire

  1. Douze paires de chaussures usées (12 pè soulyé izé) : une jeune princesse s’échappe chaque nuit pour aller rejoindre son amant dans un pays lointain, son père la fait surveiller.
  2. Anansi l’araignée et Manman des Bois (Anansi Arengnen ké manman Danbwa) : Anansi lance un défi de tir à la corde à Manman des Bois, puis le même à Maman Dilo.
  3. Anansi joue et perd (Anansi jwé, li pédi) : Anansi tend un piège mortel aux animaux de la forêt pour les manger.
  4. Jolia, mère de Ti Marie (Jolya, manman Ti Mari) : Ti-Marie se fait subtiliser chaque jour son repas par le diable Mafoutou, elle finit par le dire à sa mère.
  5. Moitié d’un (Lanmotché di roun) : en compensation de son handicap, une fée donne le pouvoir d’exaucer ses souhaits au petit enfant né moitié d’un.
  6. Compère Vent et Compère Feu (Konpè Van ké Konpè Difé) : Compère Feu est invité chez l’Araignée, mais croise le chemin de Compère Vent.
  7. Matanbélè (Matanbelé) : élevé avec Déyaka finit par se marier. Sur un caprice, la jeune femme enceinte envoie Matablélè chercher du Janmin goûté, poisson introuvable.
  8. Ti Jean et Ti Marie (Ti Jan ké Ti Mari) : qui, venu chercher du travail, qui, captive du diable, cherchent à s’échapper.
  9. Ti Van Nouss (Ti Vannous) : recrute le « Chavireur de bateaux », le « Pèse-montagnes » et le « maître-bottes » pour sauver trois princesses enlevées par le diable.
  10. Tortue, Canard et Araignée (Toti, Kanna ké Arengnen) : la tortue montée à la fête avec le canard, redescend avec l’araignée mais se moque d’elle.

Commentaires

Ces contes de Guyane sont à rapprocher tantôt de la fable (avec l’Araignée Anansi, véritable Renart amazonien ; ou avec les récits étiologiques – explications sur l’origine des choses), tantôt du conte merveilleux (avec le diable, le voyage initiatique ou les naissances fabuleuses). Ils font exister un univers habité d’animaux qui jouent au plus malin, de forces de la nature qu’il vaut mieux amadouer ou déjouer, un monde où l’on doit se méfier, ruser… Si la morale de « Anansi joue et perd » repose sur le ressort du piégeur piégé, que la morale pratique de « Compère Vent et Compère feu » pourrait être, pourquoi pas, au-delà de la simple blague : méfie-toi de ne pas vexer l’un si tu es généreux avec l’autre… que la tortue est punie pour s’être moquée et qu’au passage cela explique les marques de sa carapace… qu’on peut toujours ruser pour battre les forts, que seule une Maman des Bois peut résister à une Maman Dilo (le bois contre l’eau)… celle des contes est plus trouble. La punition terrible de la princesse des « Douze paires » s’explique difficilement autrement que par un : vos bêtises et pêchés finiront toujours par être punis, ne fautez pas ! alors que l’on se rangerait plus volontiers du côté de cette princesse maline et amoureuse… Le conte et son univers rappellent d’ailleurs davantage l’esprit des contes des Mille et une Nuits. On peut soupçonner une certaine réécriture de contes passés des colons aux Marrons ou une transformation de contes africains au contact de ces contes colportés.

Les structures narratives sont souvent basées sur un jeu de répétition, qui a pour but d’animer un récit oral, en guidant l’auditeur qui ne perd pas ses marques. Les contes sont parsemés de petits intermèdes : petits cris et onomatopées illustrant la forêt ou la rivière, bruits rythmés ambiance soirée contes autour du feu, accompagnées quelques fois d’une espèce d’énigme-proverbe-bon mot au sens souvent difficile à percer. Autant de traces conservées – sans doute aussi pour se démarquer de la culture occidentale du conte (on remarquera que lors de la première publication-réécriture des Mille et une Nuits, Antoine Galland s’est peu à peu affranchi de ce type de rituels de narration) -, témoignage du processus oral et collectif de récitation du conte, tel qu’on peut en avoir l’exemple dans le superbe ouvrage Deux Nuits de contes Saamaka (peuple marron du Suriname ; au delà des différences linguistiques et de colonisateur, les peuples marrons et créoles semblent partager et avoir fait circuler de nombreux éléments de culture, par exemple par les histoires drôles d’Anansi, pour conclure l’échange d’un poisson, un Jamais-goûté par exemple, contre un singe-araignée…).

Passages retenus

« Anansi joue et perd »

Un jour, Anansi l’araignée se rendit dans les bois. Il y resta si longtemps qu’il eut faim. Il alla devant une mare regorgeant de poissons. Il pêcha, pêcha encore, tant et si bien qu’il arriva près d’un trou qu’il imagina rempli de poissons. Il y fourra la main sans hésiter. Soudain, il sentit qu’on lui attrapait la main. Il chercha à se dégager, mais il n’y avait rien à faire.
– Qui est celui qui me tient la main ? Demanda-t-il.
– C’est moi, Voltigeur, répondit une voix.
– Eh bien, faites-moi voltiger alors, lui dit Anansi.
On entendit Viou ou ou ! Et Anansi fut lancé jusqu’au sommet d’un arbre puis, après un vol plané, il retomba à terre bim ! Anansi s’écria : « C’est comme ça alors ! Et bien, je crois que je vais pouvoir tuer beaucoup d’animaux de cette façon. J’ai compris ce qu’il faut faire. » Anansi, après sa chute, se tâta bien les côtelettes. Rien n’était cassé. Alors il alla couper des pieux bien pointus et les enfonça exactement à la place où il venait de tomber. Arrivé à la maison, avec plein de poissons, Anansi déclara à sa femme Wénon :
– Femme ! Je vais pouvoir tuer beaucoup d’animaux à présent. Nous aurons beaucoup à manger.
– Comment feras-tu donc ? lui demanda Wénon.
Il lui expliqua son plan. Anansi rencontra Abouti et lui dit :
– Frère Abouti, as-tu faim ?
– Oui, frère, j’ai faim, voilà deux jours que je n’ai rien mangé.
– Viens avec moi, lui dit Anansi, je t’emmène dans un pripri – marais – où il y a beaucoup de poissons.
Abouti le suivit. Ils arrivèrent au bord du marécage. Ils prirent beaucoup de poissons, et Anansi dit à Abouti :
– Mets ta main dans ce trou, il y a beaucoup d’acoupas.
Abouti le crut. Il y mit la main et sentit que quelque chose l’avait saisi.
– Frère Anansi, il y a quelque chose qui me tient la main.
– Demande-lui qui c’est, lui conseilla Anansi.
– Qui me tient ? Demanda Abouti.
– C’est moi. Voltigeur, répondit la chose.
– Frère Anansi, que faut-il faire maintenant ?
– Dis-lui de te faire voltiger, lui répondit Anansi.
– Fais-moi voltiger, dit Abouti.
On entendit : viou ou ou, bim ! La chose envoya Abouti jusqu’à la cime d’un arbre et, après un superbe vol plané, il retomba sur les pieux pointus placés par Anansi et fut transpercé de part en part. Anansi armé de sa massue en profita pour l’achever et lui découpa le foie. Anansi rentra à la maison et mangea le foie avec sa femme Wénon.
– Femme ! dit Anansi, je ne savais pas que le foie d’Abouti était un vrai délice !
Anansi l’araignée, grâce aux pieux pointus qu’il avait placés en terre, put ainsi manger beaucoup d’autres animaux. Mais Kayakou le chevreuil, dissimulé dans les buissons, avait surveillé le manège d’Anansi et avait compris ce que son compère faisait. Anansi rencontrant Kayakou, lui demanda :
– Frère, n’as-tu pas faim ?
– Si, répondit notre ami le chevreuil, j’ai très faim.
– Je connais un pripri plein de poissons, ajouta compère Anansi, viens donc avec moi.
Ils se rendirent ensemble au pripri et pêchèrent des poissons en abondance.
– Tâte ce qu’il y a dans ce trou, dit Araignée, c’est là que tu vas trouver de gros atipas.
Kayakou le malin fit semblant de tâter puis dit :
– Je ne vois pas bien où est le trou.
Il savait très bien où était le trou ; alors l’araignée lui dit :
– Tu as de grands yeux, pourtant, comment ne vois-tu pas le trou ? Attends, je vais te le montrer.
Il prit la patte de Kayakou dans sa main pour la plonger dans le trou. Mais la patte fine de notre chevreuil glissa hors de sa main et, finalement, c’est la main d’Anansi qui plongea seule dans le trou et devint prisonnière. Voltijô l’avait saisie. Anansi devint blême et le supplia :
– Frère Kayakou, rends-moi un service, va là-bas, tu trouveras des pieux pointus dont je me sers pour la chasse, enlève-les de terre, je t’en supplie, fais vite !
Kayakou alla là-bas mais n’enleva pas les pieux et revint en disant à l’araignée :
– C’est fait, j’ai enlevé tous les pieux.
Alors Anansi dit à Voltijô :
– Fais-moi voltiger !
On entendit : Viou ou ou ! Bim ! Anansi tomba sur les pieux et fut transpercé de part en part. Kayakou l’acheva avec un bou-tou (une massue), lui coupa le foie et l’apporta à Wénon en lui disant :
– Ton mari et moi, nous venons de tuer un maïpouri. Il est resté dans les bois pour le boucaner. Il m’a donné le foie pour que tu puisses le faire cuire.
Wénon prépara le foie et fit bouillir le riz. En attendant le retour d’Anansi, ils se mirent à manger le foie et le riz jusqu’à la dernière bouchée. Puis Kayakou s’écria :
– Tous les foies sont bons, mais c’est bien le foie d’Anansi qui est le meilleur !
Wénon comprit alors que Kayakou avait tué Anansi. Elle courut prendre un pilon pour tuer Kayakou. Mais Kayakou était déjà loin.

Tombée du canap : Acquitté

Le superbe décor, finalement bien peu exploité

Une fresque sociale délavée en thriller Cobénien

Norvège, 2015-2016.
Réalisé par Anna Bache-Wiig et Siv Rajendram Eliassen.
Fiche Allociné.

Note : 2 sur 5.

Pitch :

Aksel Nilsen a été accusé du meurtre de sa petite amie Karine lorsqu’il avait 18 ans, puis acquitté. Près de vingt ans plus tard, il revient dans sa ville natale répondant à l’invitation de William, le père de Karine qui a toujours cru à son innocence. Devenu homme d’affaires, il pense pouvoir sauver l’entreprise Solar Tech qui fait vivre la petite ville et restaurer son honneur. Mais il n’est pas vraiment le bienvenu, à commencer par Eva, directrice de l’entreprise et mère de Karine, qui le soupçonne toujours…

Griffe :

Que reste-t-il d’une histoire après mille rebondissements de scénario destinés à faire parler les réseaux sociaux de spectateurs ? L’intrigue initiale basée sur l’indésirable social, celui qui porte sur lui l’odeur du sang, le soupçon, dont la présence seule est une menace pour la tranquillité, un rappel de la pourriture ambiante du royaume… cède peu à peu le pas au thriller et à la romance amoureuse, plus vendeurs, sombrant dans la seconde saison dans le drame familial fade. L’aventure autour d’une entreprise high tech en danger, mettant face à face des requins internationaux et des locaux terre à terre, passe au second plan avant d’être totalement oubliée. Les personnages se retournent comme des cartes, passant de gentil à méchant à gentil encore, jusqu’à en disparaître d’inconsistance…

Si la série cultive pour un temps le doute sur la culpabilité du personnage principal (à la manière du superbe Doubt), le personnage âprement critiqué par ses proches comme égoïste, n’apparaît jamais autrement que gentil aux yeux des spectateurs, confronté à l’injustice. Les autres personnages apparaissent faibles, naïfs, simplistes… Ainsi les multiples rebondissements, comme des retournements de veste, forçant des remous d’émotion chez le spectateur, font perdre l’identité et le caractère de cette série qui tourne au mélo. Et les réalisateurs qui avaient un splendide décor naturel, privilégient le gros plan sur leurs têtes d’affiche, qui tendent à surjouer des personnages creux.

Surveille tes images : Deux soirées de contes Saamaka

Price (Richard & Sally) 1991, Deux soirées de contes Saamaka, Vents d’ailleurs, 2016

Traduit de l’anglais par Natacha Giafferi-Dombre (Two Evenings in Saaramka)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Dans le cadre d’une cérémonie funéraire, afin d’accompagner dans la joie celui qui se met « en route pour le pays des ancêtres », les Saamakas organisent des veillées de contes (kontu)… Les anthropologues étasuniens Richard & Sally Price donnent la transcription de deux de ces veillées.

La soirée commence par un échauffement de contes-devinettes (kisikontu), chacune introduite par l’échange traditionnel : « – Hiliti ! – Daiti ! ». Les réponses déjà connues de tous sont données en rafale (et chacun cherchera l’explication tout seul). Puis, une première personne prête à conter s’écrie « Mato ! ». Une autre lui lance « Tongoni ! », s’engageant à être son répondant (pikima), en ponctuant sa narration par des « Iya ! » ou « C’est vrai ! », « Tout à fait ! », « Certainement pas ! »…

Le village écoute, s’agite, réagit… engueule le répondant quand il s’oublie. Et tous attendent que quelqu’un interrompe le récit (kotu) par une pépite… Une petite prouesse saisissant un fil du récit (« À ce moment, j’étais là et… ») pour improviser un rapprochement avec un autre conte, évoqué au moyen d’une blague, d’une chanson, le plus souvent accompagné de musique, de mimes, de danses… Le récitant principal devient alors son répondant avant de reprendre son récit…

Le récit collectif de contes, affirmation culturelle et origine de la littérature ?

– Hiliti – Daiti
– Je me construis une maison. Je peins l’extérieur avec de la peinture verte. Je peins l’intérieur avec de la peinture rouge. Tous ceux qui sont à l’intérieur portent une veste noire. – La pastèque.
[…]
– Hiliti – Daiti
– Kalala kom. – Une perche [de pirogue] heurtant un rocher.
– Hiliti – Daiti
– Mon père a un chien qui aboie du matin au soir. Jamais il ne se tait. – Les rapides.
– Hiliti – Daiti
– Mon père a une cruche. Il la remplit d’eau sans arrêt. Elle n’est jamais pleine. – Une fourmilière.

p. 16
Description des contes (et plupart des pépites)

Veillée de Sindobobi
– le diable fait disparaître des villageois sur le chemin (une femme trompe son mari avec un singe hurleur), un jeune garçon joue de la trompe pour s’approcher de lui.
– trois filles se donnent pour femmes à Éléphant, Caïman et Aigle qui se révèlent bien vite tel que leur nom le laissait présager… (Jaguar invite Hurleur aux funérailles de sa femme, celle-ci gisant avec gourdin et machette à la main…) Le petit frère vient les rappeler à l’entraide familiale… ****
– le diable glouton empêche de protéger l’abattis en mangeant ceux qui veulent faire fuir les oiseaux. (un étranger nommé Kaka vient danser à chaque fête et s’enfuit avant le jour)
– un roi promet sa fille à celui qui posera une devinette que nul ne pourra découvrir (au temps où femmes et hommes vivaient séparés, une femme vient redonner vie à son jeune amant blessé mortellement en échange d’une promesse de fidélité).
– un roi blanc propose du travail impossible et punit ses ouvriers de mort en leur coupant les fesses (perroquet vient chercher poule des bois pour chanter au grand dieu ; les oiseaux affamés viennent demander au grand dieu pour manger un fruit inconnu)
– Cabri et Jaguar défrichent leur abattis. Jaguar part chasser et revient avec quelques chèvres… *****
– le plus jeune de trois frères n’ayant trouvé femme, part demander conseil au grand dieu, en chemin il rencontre trois filles sans mari, un arbre et un anaconda… (un homme défie le diable de la forêt pour pouvoir aller chasser)
– Trois filles et trois garçons promettent à leur mère de faire quelque chose de spécial à sa mort, l’aîné promet d’aller chercher le tambour dans la famille des diables pour jouer à ses funérailles. (Anasi, parti chasser, s’approche du vieil homme Gidigidi Zaabwongolo, qui avait toutes les maladies)

Veillée d’Alebidou et Bekioo
– Dans la forêt, les bêtes s’occupent des funérailles d’un vieil homme blanc qui se faisait appeler Oncle, mais le cerf veut lui offrir une petite aiguille…
– Un homme abandonne son fils qui ne fait que des bêtises dans la forêt, il trouve refuge dans un village de jaguars noirs. (un garçon empêche le diable de la manger grâce à son piano à lamelles ; un garçon part chercher l’esprit vengeur chez la vieille médium)
– Trois filles et trois garçons promettent des choses pour lui assurer de belles funérailles, prendre soin des invités… Le plus jeune part chercher le tambour chez les diables (écureuil et souris font un concours de lutte ; Anasi attrape un oiseau pour chanter avec lui aux funérailles)
– Deux sœurs qui ne veulent pas de mari partent pour se faire faire des incisions, suivies en secret par leur petit frère, mais elles ne suivent pas les recommandations de leur mère quant au chemin et arrivent au jardin du diable (Anasi demande un épi de maïs pour acheter un bateau ; lors d’une famine, une femme vient tenter la mort qui ne veut pas partager son manioc ; Mouche se venge du partage inégal de viande par Crapaud)
– Une femme a trois fils qui mangent tant qu’ils ne lui laissent rien, une femme du village voisin propose de la libérer d’eux (une jolie femme amène un homme sous un arbre) ****
– Kentu a marié une jeune fille qui était très demandée et voilà qu’il se bat avec tous les hommes (le mardi, chasse interdite à cause du diable, une jolie fille vient le tenter ; Anasi se plaint, sa femme ne prononce jamais son nom ; Anasi le paresseux dupe une femme en confectionnant de multiples cadeaux) ****
– Au temps où femmes et hommes vivaient séparés, Anasi se poste à l’endroit où les femmes enjambent un gros tronc (Tortue et Jaguar se battent pour un fruit ; un homme est convoqué par le conseil parce qu’il a quatre femmes)
– Cerf et Lapin vont pêcher à un étang, Cerf laisse la première pêche en échange de la seconde (une femme danse jusqu’à l’heure du diable ; un diable aide trois jeunes filles à draguer l’étang avec son oreille contre leur secret ; un diable tue les hommes de fatigue avec son tambour, des petits singes se déguisent en noir pour le berner)
– Anasi rend visite au vieil homme Adyaansipai, la mort, et lui offre sa fille mais celui-ci la mange (la jeune Byantina n’écoute pas et pêche au poison malgré l’esprit de la forêt)
– Une femme confie son enfant à la femme qui l’a baptisé pour assurer son éducation, elles le divisent en deux. Le jeune homme qui n’a qu’un côté met enceinte la jeune princesse avec son livre magique, le roi cherche le responsable (l’oiseau-pika se fait voler son abattis par un vieil homme de la forêt ou jaguar ; pour retenir un homme qui dansait et s’en allait, un village prépare du jus de canne, à l’aube les singes hurleurs appellent leur frère qui ne revient pas) **** *
– Anasi, Daguet et Cerf vont chercher des femmes dans un village, ils doivent cultiver l’abattis pendant qu’elles font la cuisine, mais Anasi veut piéger ses compagnons (la jolie Ayanda est promise à celui qui tirera le tronc de cèdre, Anasi se fait passer pour le vainqueur ; Crevette et Jaguar vont à la pêche)

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Les Saamakas sont un groupe de « bushinengués » (noirs de la forêt en créole anglais) ou marrons du Suriname, échappés parmi les premiers de l’esclavage (profitant du désordre incessant des premières colonies, comptoirs et flibusteries entre Anglais, Français et Hollandais qui se soldèrent par le Traité de Breda en 1667, donnant le Suriname aux Hollandais et La Nouvelle Amsterdam – future New York – aux Anglais). En amalgamant les restes de croyances, pratiques et cultures de leurs origines africaines diverses, dans un bain de culture coloniale et au contact des Amérindiens, ils se recréent un mode de vie de village, le long des fleuves, l’Afrique noire en forêt amazonienne. Dans l’ensemble, les contes racontés ici semblent appartenir à un fond commun aux différentes populations marronnes et créoles (qu’on retrouve par exemple dans les Grands Contes de Guyane ou dans Les Contes des sages créoles, de Patrick Chamoiseau). Présence très fréquente du diable (qu’on met en scène pour mieux le repousser), animaux représentant des caractères : le caïman, le singe-hurleur, la tortue, le serpent, le jaguar… importance des abattis-brûlis, de la chasse, traversée de la rivière, de la pêche, du manioc, du mariage, des funérailles, de la musique… Hors contes étiologiques (proposant des explications comiques ou poétiques du monde), les tours ingénieux pour lutter contre plus fort ou contre les mauvais sorts, le tel est pris qui croyait prendre, et par dessus tout l’art de faire accepter un deal qui se révèle par la suite une belle arnaque, sont les principaux ressorts dramatiques des contes. Et Ana(n)si, sorte de Renart marron, en est le personnage le plus emblématique ; l’araignée qui s’immisce partout, vous prend dans des filets inattendus en ayant l’air de se moquer tout bas… quitte à se faire écraser dans la foulée. L’univers décrit mélange ainsi le contexte local amazonien à la culture européenne et à des restes de culture africaine suspendus, comme provenant d’un monde perdu (à l’image du personnage de l’éléphant…).

Racontés à une heure avancée de la nuit, par un villageois pas forcément expert en poésie, ne se souvenant pas toujours, mélangeant différentes histoires, gêné par les bruits, interrompu, peut-être alcoolisé… les contes ne trouvent pas ici une textualité stable et esthétiquement élaborée, au contraire des contes célèbres dont nous avons l’habitude, saisis par quelque professionnel de l’empaillage par les mots. Le grand intérêt de la transcription ethnographique est de nous montrer une séance traditionnelle de récitation de contes en train de se faire, avec la présence agitée des conteurs et auditeurs, avec tous ses détails, scories, hésitations, réactions à chaud… Les contes et fables sont ici vivants, accédant à une forme à mesure de leur récitation (qui n’est en aucun cas la répétition d’un texte existant ; relevant davantage de ce que Umberto Eco appelle une Oeuvre ouverte). Tout le groupe participe à la récitation, réagissant, questionnant, passant d’auditeur à auteur, chantant en chœur, dansant… Les récitants improvisent des éléments d’ambiance, des effets de réel, se trompent, tentent des allusions, qui feront peut-être partie intégrante du conte pour les auditeurs qui le re-raconteront peut-être des années plus tard. Le jeu surprenant des pépites (il s’agit d’interrompre la personne qui parle ! de faire une pause blague ou musique, de créer des échos avec d’autres contes) est clairement ce qui provoque le plus de joie dans le groupe – c’est le cœur vivant de la veillée, moment de relâche et de communion, d’intégration du récit au folklore…

Tradition orale, collective, mouvante, populaire, festive, qu’on peut supposer héritée de pratiques ancestrales importées à fond de cale et renforcée sans doute par l’urgence des esclaves et marrons cherchant à se dire, à échanger, à maintenir et réédifier, à revivifier, des lambeaux de cultures particulières dans une langue commune empruntée au colon, déformée à l’envi pour l’appropriation. On est à l’origine même de la littérature, performance verbale et imagée, devant ses pairs, sa famille et ses amis, pour raviver et transmettre aux jeunes la culture, les croyances, transformées par un décalage comique et métaphorique.

Passages retenus

Le roi blanc qui piégeait ses employés, les prenait en défaut et les tuait en leur coupant les fesses, p. 103
KASOLU : [Le gosse qui s’est fait employer par le roi pour garder ses cochons,] il les a tous coupés en morceaux. Il a coupé les queues, qu’il a gardées. – ANTONISI : Iya.
[…] Vous savez comment sont faites les queues des cochons. Il a emporté le reste des corps dans la forêt. Et les queues, il les a enterrées de manière à ce qu’elles ne ressortent qu’un tout petit peu. – Iya.
[…] Là-dessus, il court trouver le roi. Il va droit vers lui. (feignant la préoccupation et l’urgence) « Mon roi, mon roi ! » il lui dit. Le roi répond. Il dit : « je suis allé sortir les cochons… » L’autre répond. « Et ils se sont mis à creuser le sol ! – Iya.
Alors je suis vite venu vous le dire ! » – Iya.
(Rires)
Le roi a dit (très agité) : « Où ça ? » Il a dit : « Par là-bas ! » Le roi a dit : « Allons-y ! » – Iya.
(Kasolu adopte à cet instant un style précipité, saccadé.) Il court, et lorsqu’il arrive, il regarde partout autour de lui. En fait, de la manière dont elles étaient enterrées, les queues des cochons allaient loin dans la terre, et il n’en sortait qu’un tout petit bout qui se dressait, un si petit bout qu’on ne pouvait pas l’attraper et tirer dessus. – AKOBO : Pas du tout !
Ils ont essayé de les empoigner pour tirer dessus. Rien ! Le roi a dit : « Ça ne marchera pas comme ça. Tu sais ce qu’on va faire ? » « Quoi donc ? » A dit le petit garçon. « Cours trouver ma femme dans la maison là-bas.
(Rires)
Demande-lui de te donner une pelle. – Iya.
(Nouveaux rires)
Fais vite ! Rapporte-la moi ! » – Iya.
Le garçon… le gosse a couru vers la maison. – Iya.
Il a couru bien vite, et il a dit : « Vite ! Dépêchez-vous, faites au plus vite ! C’est mon roi qui l’ordonne ! » « Très bien », elle répond. Alors là il lui dit : « Mon roi m’a dit de vous dire… bon, ce qu’il dit, c’est qu’il faudrait que je « vive » avec vous. »
(Exclamations et rires)
« Qu’est-ce que tu dis ? », elle demande. « Mais oui », qu’il dit, – Iya.
« Vite ! Vite ! Vite ! C’est ce qu’il a dit ! » Elle répond : « Hors de question ! » Le roi s’est tourné vers la maison et lui a crié : « Vite ! Donne-le lui, vite ! Donne-le lui bien vite ! – Iya.
Donne-le lui tout de suite ! » – Iya.
Alors, elle dit : « OK, j’ai entendu. Le roi crie (en sranan) : « Donne-le lui ! Donne-le lui ! Donne-le lui ! Vite ! Vite ! » – Iya.
(Rires hystériques)
C’est ce qu’il a dit (dans un sranan ultra rapide) : « Donne lui ! Donne lui ! Donne lui ! Donne lui ! Donne lui ! » – Iya.
(Ralentissant jusqu’à une cadence usuelle) Déjà, le garçon avait saisi la femme et l’avait jetée sur le lit. Et il s’était mis au travail. Bon, cette pelle que le roi l’avait envoyé chercher, en toute urgence, pour qu’ils puissent déterrer les cochons, cette pelle, le garçon ne se pressait pas beaucoup de lui porter. Ça faisait un bout de temps qu’il était parti, alors le roi a fini par se dire : « Il se passe quelque chose. » Il court, gaagaa, vers la maison, et là qu’est-ce qu’il voit à l’intérieur ? Le garçon qui s’affaire sur sa femme.
(Exclamations)
Il a dit… Il est tombé sur le cul et il est resté comme ça. Le garçon a dit : « Mon roi, ça vous a fait mal ? » Il a dit : « Oui, ça m’a fait mal. » Le garçon a dit : « Ramène-tes fesses par ici ! »
(Rires déchaînés)
Le roi s’est tourné, il a présenté ses fesses et a reculé vers le garçon. Il lui a présenté son derrière. Le garçon en a coupé un kilo. Le roi est mort. Et c’est pourquoi les choses sont ce qu’elles sont par ici. Autrement, ce qui se serait passé, c’est qu’à chaque fois qu’on serait allé chercher du travail chez un blanc, un roi, on se serait fait tuer. (pause) Ce garçon a arrangé tout ça pour nous. – AKOBO : Y a quand même un truc qui n’a pas changé, c’est qu’ils vous coupent toujours les fesses à Kourou.
Mon histoire s’arrête ici. Parce que ça faisait mal. Il prétendait que rien ne pouvait lui faire mal. Mais ça, ça lui a vraiment fait mal. C’est là que mon histoire se termine.
(Suivent alors, pendant quelques minutes, un mélange de voix, de rires et de reprises de l’histoire)

Pépite blague, p. 241
KASINDO (interrompant) : En fait, à l’époque où la mère de l’enfant était enceinte, – ADUENGI : Iya.
Elle a chargé ses affaires et a emprunté un chemin qui menait à la forêt. – Iya.
Son ventre était gros et plein. – C’est vrai.
Alors, bon, elle a suivi le chemin à travers la forêt, et son pied a heurté quelque chose. Alors l’enfant qui était dans son ventre a dit : « Mère, va doucement ! » – Iya.
(une femme explose de rire.)
[…] La mère a fait « Mmm. » Elle s’est tournée pour faire demi-tour – Iya.
Et à nouveau elle s’est cogné le pied. L’enfant a dit : « Mère, va doucement. » […] Et puis elle est rentrée. Continue ton histoire.

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