Fais des ricochets : À la ligne, de Joseph Ponthus

Promenades en chanson sur une ligne de déshumanisation.

Ponthus (Joseph) 2019, À la ligne. Feuillets d’usine , La Table ronde.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Joseph Pontus a choisi de suivre la femme qu’il aime en Bretagne. Mais il ne trouve que trop difficilement du travail en lien avec ses études littéraires et son expérience d’éducateur. Alors, il a donc fini par accepter des contrats d’intérim pour différentes usines de la région. Il commence par le poisson. Le rythme est épuisant, l’odeur atroce, les machines dangereuses, mais l’auteur chante, se laisse aller au jeu des nombres et de la performance. Et la fatigue extrême à son retour devient une fierté, comme l’argent durement mérité.

Mais viennent encore s’ajouter aux difficultés son statut de précaire, qu’on appelle au dernier moment ou qu’on décommande sans motif, qu’on finit par changer de poste alors qu’il est habitué, puis changer d’usine. Joseph passe ainsi à l’usine de bulots, puis à la viande, descente aux enfers dans la difficulté physique et l’horreur.

Commentaires

Les « feuillets d’usine » de Ponthus s’inscrivent dans la lignée du Journal d’un manoeuvre de Thierry Metz publié en 1990 (qu’il mentionne) et indirectement du Journal d’usine de Simone Weil (dont il ne semble pas avoir connaissance). Si le second n’est pas souvent reconnu comme un texte de poésie, l’expérience en usine de Ponthus ressemble davantage à celle de la philosophe qui découvrait comme lui l’usine, en provenance d’un milieu socio-professionnel très différent, littéraire et intellectuel, qu’à celle de Metz qui a plutôt un profil d’ouvrier-écrivain (extraction populaire qui va développer un goût pour l’écriture). Dans la forme aussi : l’état de brouillon, la destructuration des phrases dans les notes par Simone Weil au retour d’usine dans un état de sidération exténuée ressemble évidemment au martèlement des machines, au bruit assourdissant, au rythme faussement régulier… une similaire harmonie imitative se retrouve chez Joseph Ponthus, qui lui se sert de vers libres très écourtés pour figurer cette hachure de la parole, de la pensée, de la journée, de la vie, que provoque le rythme effréné de l’usine et son effet sur le corps (découpage manifesté sur l’illustration en couverture, rappelant aussi la découpe industrielle de la viande). L’absence de point et de virgules (le poète-ouvrier va à la ligne et c’est tout) laisse à entendre l’emprise de l’usine sur la vie extérieure du travailleur – les nuits, les fins de semaines, les congés ne suffisent pas à éloigner l’usine -, par la fatigue, les douleurs physiques, les blessures, le rythme et l’appréhension panique du retour à l’usine, les odeurs infâmes persistantes même dans le souvenir, les images obsédantes… Ressemblances dans le destin de ces trois poètes de l’usine, morts à 34 (Weil), 40 (Metz) et 42 (Ponthus), comme si l’usine avait écourté leur temps de vie.

Mais le poème ne se lit pas uniquement comme une critique des conditions de vie à l’usine. Ponthus tire fierté de réaliser avec succès ce travail extrêmement dur. Les petites balafres des doigts gonflés et la douleur dorsale intolérable qu’il ramène à la maison sont les preuves de ses victoires dans les défis lancés par l’usine. Fierté de la souffrance au travail qui a un côté masochiste, mais aussi un côté machiste : un homme, un vrai travailleur, un ouvrier, ça souffre en silence, c’est dur au mal, ça ne se plaint pas, ça ne se révolte pas… Cette fierté malsaine, qui est la mentalité même de l’exploitation de l’ouvrier (cf. Le Mythe de l’entrepreneur, où l’on découvre que la souffrance au travail est survalorisée dans le parcours de réussite individuelle), le poète l’incorpore à son être car il devient ouvrier, il est métamorphosé en ouvrier par son travail qui le transforme physiquement. L’usine, ça produit les ouvriers, comme dirait Marx. Un ouvrier, ça n’écrit donc pas de poésie. La poésie devient une confession secrète de sa sensibilité refoulée, un rattrapage de sa personnalité littéraire écartée et forcée au silence de l’ouvrier. L’expérience vitale du travail à l’usine est tellement puissante qu’elle charge l’écrivain en petits tremblements poétiques concentrés, variés, éclatés, bien que encore très classiques grammaticalement (à l’opposé par exemple du travail de François Bon dans Retour à l’usine). La langue est très simple, intégrant seulement quelques tournures populaires et orales, exprime peut-être quelque chose d’un certain refus d’élitisme de la part d’un littéraire ayant rejoint et fraternisé avec les ouvriers dans l’épreuve. On pense à la fraternité simple dans le travail collectif des champs, qui attire tant L’Enfant de Jules Vallès, maltraité par le ton sec et rigide des études latines et par l’austérité brutale de la bonne manière petite bourgeoise aspirant à l’élévation. Ponthus khâgneux chômeur exilé du monde intellectuel, accueilli à l’usine. La camaraderie paraît quelques fois mais n’est que peu mise en avant par le poète. Le statut d’intérimaire, affre de la modernité ré-esclavagiste, ne facilite pas la naissance d’amitiés (les agences d’intérim prolifèrent car ne paient pas certaines charges, leur permettant d’assurer avec rentabilité le bouche-trou qui ne le serait pas pour les entreprises…). Le poète-ouvrier trouve tout de même une joie simple et populaire dans son travail à l’usine, peut-être un peu comme le rire de relâche dans une situation désespérée : il chante, il siffle, il s’écoute en boucle dans sa tête, les grandes chansonnettes connues qui font le lien entre monde des mots des pensées et usine des ouvriers rustauds, poésie populaire qui traverse et infuse la voix poétique de Ponthus.

Citations

« J’en chie mais à l’usine on se tait », p. 53-54
Je reprends après-demain
C’est comme si c’était
Demain
Commencer à préparer son rythme de sommeil
Son rythme de vie
Que l’usine impose

Il faut y aller
Il faut dormir
Il faut

J’en chie de cette usine
De son rythme à la con
De ces trucs insensés à faire tous les soirs

Ne pas le dire
L’écrire

J’ai mal de mes muscles
J’ai mal de cette heure de pause où je devrais être
mais où je ne suis pas
En fumant ma clope chez moi
Je suis encore à l’usine

Qui pourra me covoiturer demain ou après-demain
À travailler de nuit je perds le goût des jours
C’est dur

Si je ne covoiture pas je n’aurai plus de boulot
Ce sera la mort
Ce sera la merde
On verra bien avec les collègues

Mais il faudrait déjà que l’on se parle
Malgré les bouchons d’oreille les machines qui
martèlent nos silences à la pause pourquoi se dire
et quoi se dire d’ailleurs
Que l’on en chie
Que l’on peine à trouver le sommeil le week-end
Mais que l’on fait
Comme si
Tout allait bien
On a un boulot
Même si de merde
Même si l’on ne se repose pas
On gagne des sous
Et l’usine nous bouffera
Et nous bouffe déjà

Mais ça on ne le dit pas
Car à l’usine
C’est comme chez Brel
« Monsieur
On ne dit pas
On ne dit pas »

p. 109
La nuit sur ma ligne
Je rêve
De repas arrosés de champagne de mon pays
Avec des gens que j’aime
Plein de gens
À manger
À rire
À boire
À fumer
Avec un feu de cheminée et un sapin
Entendre sur FIP des Christmas Carols comme
autant de chansons de Noël
À jouer au tarot avec les derniers résistants
En mangeant de petits sandwiches casse-dalle de
langouste et de crabe au bonheur d’une garde
contre

Ça m’aide à tenir
Ces putains de six jours sur sept infernaux
Encore une semaine de six jours au moins
Je bosserai le samedi 24 décembre
Et plus si affinités

J’en pleure à l’avance d’épuisement accumulé

p. 190
« Ne pas parler de poésie
Ne pas parler de poésie
En écrasant des fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cours aux murs gris
Où l’aube aurait enfin sa chance »

Barbara
Perlimpinpin

À l’usine on chante
Putain qu’on chante
On fredonne dans sa tête
On hurle à tue-tête couvert par le bruit des machines
On sifflote le même air entêtant pendant deux heures
On a dans le crâne la même chanson débile
entendue à la radio le matin
C’est le plus beau passe-temps qui soit
Et ça aide à tenir le coup
Penser à autre chose
Aux paroles oubliées
Et à se mettre en joie
Quand je ne sais que chanter
J’en reviens aux fondamentaux
L’Internationale
Le Temps des cerises
La Semaine sanglante

Trenet
Toujours Trenet et encore
Le grand Charles « sans qui nous serions tous des comptables » comme disait Brel
Trenet qui met de la joie dans ce putain d’abattoir
qui me fait sourire à mon épouse quand J’ai ta main dans ma main et puis La Folle Complainte
reste quand même la plus belle chanson de tous les temps ou Ménilmontant
L’Âme des poètes
Que je les cite
Reggiani évidemment Daniel Darc Nougaro Brel Philip Buty Fersen Fréhel et la Môme Vian Jonasz Les Frères Jacques ou Bashung les Wampas Ferrat Bourvil Stromae NTM Anne Sylvestre et toujours Leprest et Barbara

Imaginez la scène : Théâtre lyonnais de Guignol, par Mourguet & Cie

La paresse est un sentiment révolutionnaire

Mourguet (Laurent, Jacques et Louis), L. Josserand, V.N. Vuillerme-Durand, Théâtre lyonnais de Guignol, séries 1 & 2, Paris, Librairie théâtrale, 1865-1870

Textes rassemblés, sélectionnés, complétés, commentés par Jean-Baptiste Onofrio (1814-1892).

Lire sur Gallica : Tome 1, Tome 2

Note : 4 sur 5.

Résumé

Laurent Mourguet est le fils d’une famille de canuts lyonnais. Il n’apprend pas à écrire mais sa famille a le goût du théâtre et des livres. À la Révolution, le travail manquant, il se fait marchand ambulant de bricoles, picarlats, aiguilles et remèdes… Il découvre l’ambiance carnavalesque des fêtes votives des campagnes ou « Vogues » dans le patois de la région.

Vers 1797, il s’installe comme arracheur de dents sur les places et attire la foule par des spectacles de marionnettes, lors desquelles il improvise sur l’actualité du jour. Il utilise les marionnettes à gaine du Burattino, improvise autour des trames de la Commedia dell’arte, utilise parfois musique et théâtre d’ombres… Il monte un premier théâtre régulier. Puis, vers octobre 1808, il crée la marionnette de Guignol d’après son visage, et bientôt celle de Gnafron d’après son collaborateur Lambert Grégoire. À mesure que le répertoire s’étoffe, ses enfants viennent l’aider et créent leurs propres spectacles.

Les pièces étaient initialement non écrites. À partir de 1854, Napoléon III dans une perspective de censure oblige les théâtres de marionnettes à déposer les textes de leur spectacle. Cela n’empêche pas les marionnettistes d’improviser autour des canevas transmis. Le magistrat Jean-Baptiste Onofrio, spectateur assidu des Guignols, commence à prendre des notes et à collecter ces textes en vue d’une publication.

Sommaire et résumés

Tome 1

– Introduction
– Les Bijoux volés (pièce en deux actes) **** : Guignol est chargé par son maître Cassandre d’une commande de pâtisseries pour un grand dîner. Mais voilà que le borjois embauche un nouveau cuisiner, que Guignol connaît sous le nom de Scapin et qu’il avait dénoncé comme voleur de vaisselles…
– Le Pot de confitures *** * : Cassandre se plaint à son fils Octave du domestique Guignol qui se sert dans les pots de vin et de confiture. Mais celui-ci a été placé là par Émilie, la fiancée du jeune homme…
– Les Frères Coq ***** : Le frère Jacques Coq rentre à Lyon après s’être enrichi en Martinique. Il se déguise en pauvre pour éprouver l’accueil de ses frères. Gaspard est devenu notaire et a payé trois cents Francs à son frère pour qu’il n’use plus son nom. Celui-ci se fait désormais appeler Guignol, il a une fille nommée Louison, et est savetier de métier, tout comme son compère de boisson Gnafron.
– Le Portrait de l’oncle **** : Le testament de M. Durand laisse sa maison et ses biens à Guillaume et seulement son portrait à Guignol à la condition qu’il accepte de le restaurer avec le peu d’argent dont il dispose.
– Le Duel *** : Le voisin Bertrand veut échapper à un duel qu’il a provoqué, il propose à Guignol de prendre sa place contre une belle somme.
– Le Marchand de veaux *** : Gnafron demande à Guignol trois Louis d’or pour conclure le mariage avec sa fille Madelon. Guignol a un veau à vendre : un paysan, un médecin et une aubergiste passent tour à tour pour lui acheter.
– Le Dentiste (Fantaisie) *** * : Guignol a invité Gnafron à dîner, mais il ne sera payé pour son oeuvre que dans trois semaines. Aucune maison ne leur fait plus crédit. Ils passent en revue les emplois qu’ils pourraient faire et en arrivent au métier de dentiste. Mais qui est le plus grand menteur ?
– Le Marchand de picarlats *** * : Guignol vend du bois de chauffe à la criée, qu’il promène sur son âne. Le perruquier Pommadin lui joue un tour en prenant avec la cargaison le bât qu’on accroche sur l’âne…
– Les Valets à la porte ** * : L’intendant annonce que le maître s’est ruiné en Martinique. Il congédie les valets Gros Pierre, Gnafron et Guignol en leur réglant leurs honoraires par le bois…
– Le Déménagement (Fantaisie) *** : Le propriétaire somme Guignol de lui régler ses impayés. Guignol joue l’idiot qui comprend de travers… Puis, avec Gnafron et Madelon, ils déménagent sous la Lune…

Tome 2

– Le Testament *** * : Mme Bobinard se désole, son mari l’a déshéritée. Le voisin, ignorant la chose, la demande en mariage à condition de voir le testament… Mme Bobinard demande à Guignol de s’allonger et appelle le notaire pour refaire un testament…
– Le Marchand d’aiguilles * * : M. Cassandre l’épicier veut marier sa fille mais celle-ci ne veut qu’un mari avec un titre de noblesse. Les jeunes hommes éconduits déguisent Guignol en prince turc.
– Les voleurs volés *** : Guignol a l’opportunité d’un bon emploi mais doit avancer une caution importante. Il demande au voisin Gripardin. Celui-ci vient de recevoir le loyer de son paysan mais prétend ne rien avoir et planque son sac d’écus sous une pierre.
– Tu chanteras, tu ne chanteras pas *** : Un rentier veut maintenir le calme car sa femme va bientôt accoucher ; un sergent veut fêter des promotions et paye Guignol pour qu’il chante.
– L’Enrôlement *** : Gnafron ne veut pas donner sa fille Madelon en mariage à Guignol parce qu’il est sans le sou, il lui affirme donc qu’il ne la donnera pas à quelqu’un qui n’a pas fait son service.
– Le Château mystérieux *** * : À cause d’une vieille promesse de son père, Léonce doit épouser la fille du comte de Hautepierre, recluse dans un vieux château… Son cousin Alfred, jeune prodigue désirant se caser, se présente à sa place, accompagné de son domestique Guignol.
– La Racine merveilleuse *** * : M. Mouton rentre à Lyon après des années en Martinique, il prend des nouvelles de son ancien employé Guignol. Gnafron lui apprend qu’il est tyrannisé par sa femme.
– Les Conscrits de 1809 *** * : Un jeune noble endetté vient demander la main de la fille du patron de la filature où travaille Guignol, lequel vient de se faire éconduire… On tire d’ailleurs au sort les employés qui vont devoir partir à la guerre…
– Ma porte d’allée *** * : Guignol décline un dernier verre et rentre sagement mais voilà qu’il n’a pas la loquetière. Il fait du boucan pour réveiller sa femme.
– Les Souterrains du vieux château *** * : Le comte de Beaufort offre cent mille livres et la main de sa fille Estelle à qui passera une nuit dans les souterrains hantés du vieux château. Parmi ceux qui relèvent le défi, Victor de Sirval et son domestique Guignol, peu rassuré.

Commentaires

Guignol, personnage multiple, caméléon, se fait le représentant de l’homme du peuple, dans ses défauts et qualités. Derrière sa fainéantise et son comportement de panier percé, et sa mauvaise foi intégrale d’ado qui joue à celui qui ne comprend pas, se cache la fatalité de sa mauvaise situation professionnelle. Dans Un dentiste, lui et Gnafron se lamentent des faibles revenus que génèrent leur métier. Et derrière cette figure de pauvre asservi, crédule, victime, se cache une âme libertaire, incapable de suivre à la lettre ce qu’on lui demande, parce qu’il veut préserver ce petit quelque chose d’insoumis, comme l’ado qui ne se résigne pas tout à fait encore aux règles du jeu adulte. Et c’est sans doute cette jolie exigence libre de l’adolescence, un peu désordonnée mais irrésistible qui séduit.

La fainéantise de Guignol a aussi un sens politique, anarchiste ou communiste (qu’on pense au Droit à la Paresse, de Lafargue). Les emplois où sont relégués Guignol et Gnafron sont souvent les tâches les plus dévalorisées, salissantes, les moins bien payées, emplois inconfortables et instables (Guignol aujourd’hui, serait immigré, intérimaire, sans papier…). Ils sont en quelque sorte comparables à la caste des Intouchables en Inde, des sous-humains indignes dont on critique les moeurs, or que ce sont sans doute les mauvaises conditions de travail, les discriminations sociales, qui déterminent des moeurs comme le manque d’entrain au travail ou la fuite dans l’alcool. Parfois au chômage, souvent partisans du moindre effort, mais toujours enthousiastes pour une meilleure position, ils ne sont pas incarnation de la paresse, mais incarnation d’une classe sociale mal traitée qui n’a pas trouvé d’autre moyen de révolte que la paresse.

On devine l’héritage des farces du Moyen-Âge et du théâtre de foire dans le plaisir du coup de bâton, du gag attendu, du comique de répétition, le goût de la grossièreté et de l’usurpation… La violence paraît ici comme naturelle, comme faisant partie de la vie des modestes, ou comme l’image de la vie vue par les modestes, dans la mémoire de leurs corps : l’éducation par les coups, la relation orageuse du mariage, du maître au serviteur, du patron à l’employé, et l’envie terrible de revanche de la victime envers son tyran – qui est réalisée ici sans jamais prêter à conséquence.

On pourrait faire le rapprochement avec les contes de fées, qui racontent non la réalité de la vie mais l’image intérieure de celle-ci dans la conscience profonde (cf. La Psychanalyse des contes). Guignol est comme un anti-prince de conte burlesque : de la même manière qu’un héros de conte, il représente les pulsions, les émotions refoulées, le conflit interne entre contraintes sociales et envies, mais il échouera systématiquement à triompher, comme si, malgré sa mauvaise condition, il demeurait attaché à elle, fier, éternel représentant d’une caste à laquelle on l’a assigné et qu’il a donc choisi d’endosser.

Certaines pièces comme « La Racine merveilleuse » sont de claires réécritures de farces à succès, ici un mélange du « Pont aux asnes » et du « Cuvier » (cf. Farces du Moyen-Âge). Certaines s’inspirent des comédies de mariage typiques comme dans « Les Conscrits 1809 » ou « Le Château mystérieux » ; des classiques de Molière comme dans « Le Marchand d’aiguilles » (mélange des Femmes savantes et du Bourgeois gentilhomme). Guignol est aussi placé dans le monde du conte merveilleux (« Les souterrains du vieux château »), poltron prototypique, son terre à terre démasque le faux merveilleux et le rend à la réalité. Mais c’est dans le registre de la farce que les pièces trouvent leur potentiel comique, avec cet effet jouissif des coups de bâton qu’on distribue à l’envie, qu’on reçoit… catharsis évidente que ce soit pour petits ou grands, mettant en scène cette envie cachée de tout un chacun pour les coups qui se perdent, quand bien même l’on sait que soi-même en méritons…

Typique de la tradition orale (cf. Deux soirées de contes Saamaka), on peut voir le génie populaire qui prend ce qui l’intéresse sans gêne, agglutine, taille, transforme et aboutit à une nouvelle oeuvre adaptée au goût du jour, à un public, à l’opposé de la tradition de l’écriture élitiste qui tend à vouloir figer le texte d’une histoire et à en protéger l’intégrité, alors qu’elle procède en réalité d’une manière comparable : la réécriture est le ressort le plus puissant de la création littéraire selon Genette, cf. Palimpseste. L’écriture populaire n’a pas le temps pour travailler à la finesse de ses oeuvres avant de les partager, elle profite en revanche d’un retour extrêmement rapide sur son travail. Le marionnettiste joue un soir, modifie le lendemain suivant les critiques, ajoute une blague en lien avec le nouveau lieu, le public spécial du jour… Les textes des pièces dont nous n’avons bien-sûr qu’une occurrence stabilisée et dépouillée de tout jeu d’improvisation et de contextualisation, sont ainsi à être retravaillées pour leur nouveau public.

Certaines pièces montrent cependant comme les intrigues étaient conçues pour donner place à l’improvisation ou plutôt à une adaptation à la culture et à l’actualité locale : ainsi dans « Le Dentiste » où Guignol et Gnafron mentionnent à la chaîne les rumeurs qu’ils ont fait courir ; dans « Déménagement », des situations se créent par la présentation au public d’un objet usuel mais hors d’usage ou complètement insolite, quelle remarque, quel gag, peuvent se créer ? élan lyrique ou lubrique… Les compères ne manquent pas une occasion de faire référence à un évènement récent ou passé, de faire un lien entre la petite histoire racontée et la réalité autour. C’est dans cette mesure que Guignol est le lointain parent des Guignols de l’info : qu’on pense aux nombreuses fois où les marionnettes se donnent des coups dans la pure tradition de la farce. Le marionnettiste de Guignol lui-même héritier du jongleur du Moyen-Âge qui s’adaptait au public venu écouter en curieux et se faisait colporteur d’actualité et parfois allumeur de mèches agitatrices (cf. Mystère bouffe).

Passages retenus

De la fatalité des métiers mal payés, p. 211
GUIGNOL. Ah ! ouich ! je peux bien faire l’arbre fourchu, sans craindre de perdre ma monnaie… Et toi, pourquoi paierais-tu pas à déjeuner ?
GNAFRON. Pourquoi ? C’est que je suis comme toi. Nos goussets se ressemblent comme deux frères bessons… J’ai ben rendu hier quatre paires de groles qu’on m’avait données à rassemeler, mais personne m’a pôné de pécuniaux… Ah ! vois-tu, c’est pas le Pérou que d’être cordonnier en vieux !… Nos parents ont bien eu tort ; ils nous ont pas donné des bons états.
GUIGNOL. T’as raison, la saveterie et la tailleuserie, ça donne pas gros à boire… Il nous faudrait pouvoir trouver un autre état.
GNAFRON. C’est ça, un état où y ait rien à faire
GUIGNOL. Comme te connais bien mon tempérament !
GNAFRON. Ah ! si j’avais une vigne… V’là un bon état !… Si j’avais une vigne, j’en aurais soin comme d’un enfant !… C’est le vin qui nous rend le coeur gai, c’est le vin qui nous soutient.
GUIGNOL. Et l’autre jour, te t’es phostographié dans la crotte parce que t’en avais trop bu !
GNAFRON. C’est pas parce que j’en avais trop bu, mais parce qu’il était drogué… Ah ! si je les tenais ceux qui droguent le vin… Scélérats ! je leur ferais passer un mauvais quart d’heure. Droguer le vin ! ce rayon de soleil qui dore nos cheveux blancs, qui colore notre nez & nos rêves !… brigands !… Y avait de l’eau dedans l’autre jour ; et l’eau, ça me dérange… Quand y a que la graine pure, je trempalle même pas. Mais mon ventre crie comme un sourd. Dis-donc, as-tu rien à mettre au Mont-de-Piété ?
GUIGNOL. Ah bah ! tout y est déjà passé… Mets-y donc ton ventre au Mont-de-Piété.
GNAFRON. On me prêterait rien sur cette caisse d’horloge. Elle est arrête (sic.) pour le moment, elle a besoin d’être graissée.

Le déménagement, p. 339, Scène VI
On voit paraître la Lune.
GUIGNOL, GNAFRON & MADELON passent successivement sur le devant de la scène, en portant divers objets de ménage, & repassent ensuite dans le fond pour retourner au logement de Guignol. À chaque rencontre, ils échangent des lazzis.
Il est impossible d’écrire cette scène ; elle est essentiellement à gusto. Le temps, le lieu, les objets déménagés font varier sans cesse le thème sur lequel s’exerce l’artiste.
Dans le défilé figurent le plus souvent un bois de lit en fort mauvais état, un matelas idem, une commode sans tiroirs, une poêle percée, une ouche de boulanger d’une longueur démesurée, &c. &c. Cette série se clôt toujours par deux meubles indispensables, la seringue & le pot de chambre ; et on devine, sans de grands efforts d’imagination, le texte de ces plaisanteries dont ils sont l’objet.
À la fin du déménagement, Guignol voit venir la maréchaussée, & tous s’enfuient en criant : SAUVE QUI PEUT !

Tu ne chanteras pas, p. 134
GUIGNOL, seul
(À la cantonnade.) C’est bon ! c’est bon ! vieux bugnon ! On en trouvera ben une place que vaudra la tienne. Crois-tu que je n’en verserai des pleurs de quitter ta cassine ? (Il vient en scène.) Je sais pas comme je m’y prends… mais v’là quéque temps que je peux pas faire pus de vuit jours dans une place… Ce matin, je m’étais levé tout guilleret… j’avais fait un joli rêve… J’avais rêvé que je mangeais de châtaignes… à l’eau… dans un pot jaune… au coin du feu… Ça veut dire qu’on recevra d’argent dans la journée, de rêver de châtaignes. Hé ben ! ça a tourné tout de traviole… À neuf heures, mon maître me dit : Guignol, apportez-moi vite mon déjeuner, je suis pressé. – Oui, borgeois, que je li réponds. – Je cours à l’office pour prendre la soupière… j’empoigne quéque chose… j’arrive avec mon quéque chose… quand je vais pour le mettre sur table, je vois que j’ai biché le… oui, nom d’un rat ! je le tenais… C’était la cuisinière qui l’avait entreposé là… Je veux le remporter mais le borgeois l’avait vu… Il se monte comme une soupe au lait… J’ai beau m’excuser… – Borgeois, c’est pour m’être trop pressé, pour avoir trop voulu bien faire… Y a que ceux qui font rien qui se trompent pas. – Ah ! ouich ! il m’écoute pas… il me fait mon compte… sept & sept dix-vuit, & sept vingt-neuf, & neuf septante-deux… Il me donne trois francs douze sous… il me flanque un certificat de bonne conduite… avec son soulier… au dessous des reins… Et me v’là sur le pavé… mais, comme dit Gnafron, faut jamais se faire de mauvais sang. (Il chante sur l’air de Préville & Taconnet.)
Quand j’ai pas l’sous, je chante pour être pas triste ;
Quand j’ai d’l’argent, je chante parce que j’suis gai.
(bis)

Balance ta science : Le Mythe de l’entrepreneur, de Anthony Galluzzo

Et pendant qu’il croque la pierre, l’esclave rêvera qu’il devient maître.

Galluzzo (Anthony) 2023, Le Mythe de l’entrepreneur, éd. La Découverte, coll. « Zones »

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

La vie de Steve Jobs est racontée et répétée avec toujours les mêmes éléments : débuts dans un garage avec Steve Wozniak, mêmes adjectifs élogieux faisant de lui une personnalité à part, créative, géniale, formé à l’école de la vie et non par les grandes écoles et les cercles élitistes… pleinement habité par sa vision d’ouvrir un nouveau chemin pour la civilisation, au-delà des préoccupations d’argent et de célébrité. Or, ces motifs se retrouvent presque à l’identique pour parler de quantité d’autres « entrepreneurs », c’est-à-dire grands propriétaires et dirigeants de grandes entreprises. À y regarder de plus près encore, on s’aperçoit que ce type d’histoire rappelle étrangement le genre du conte de fée qui transforme un pauvre enfant sans famille en roi, après un ensemble d’épreuves surmontées grâce à un ensemble de dons… On remarque aussi des points communs avec les récits hagiographiques de Jésus et des saints, avec les grands mythes grecs de l’antiquité, parlant des exploits et miracles des hommes et des demi-dieux. Enfin, ce récit reflète à merveille l’identité culturelle américaine fantasmée : histoire des pionniers partis de rien défrichant un territoire immense, celle de l’indépendance d’hommes affranchis de la tutelle de l’Angleterre pour créer leur propre histoire et la réussite individuelle sans l’aide de personne…

Il s’agit de storytellings typiques, élaborés par les entreprises qui ont compris que donner une figure sympathique, reconnaissable et admirable à leur entreprise et à ses productions marchandes, séduisait aussi bien les partenaires, les investisseurs, que les acheteurs. Des éléments choisis du parcours de l’entrepreneur sont communiqués à une presse partenaire ou publiés dans des livres, relayés et répétés, et le parcours de l’entrepreneur devient l’histoire de l’entreprise même. De tels procédés ont été utilisés pour faire grimper la cote d’entreprises naissantes comme Theranos, entreprise qui s’est révélée une escroquerie alors que sa jeune dirigeante, Elizabeth Holmes, était déjà milliardaire. Des stratégies marketing similaires été déjà utilisées au XIXe siècle, par le grand patron Andrew Cornegie, migrant écossais devenu richissime industriel, auteur de nombreux livres dont L’Évangile de la richesse, se présentant dans les médias comme philanthrope, proche de ses salariés, sympathisant socialiste, mais qui engage volontiers des miliciens pour réprimer une grève.

Cette vision réductrice de « l’entreprise » à son propriétaire ou à l’un de ses dirigeants a pour conséquence de focaliser l’attention sur un individu et ses qualités, et de faire presque disparaître le contexte intellectuel et matériel qui a servi de terreau à l’émergence de ces entreprises, l’apport des collaborateurs, les partenaires financiers, médiatiques… et surtout les milliers d’ouvriers. Le mythe tait les éléments moins glorieux du parcours… à commencer par les conditions de travail imposées aux salariés, mais aussi l’espionnage industriel, le débauchage d’ingénieurs, l’écrasement de certains collaborateurs, la mise au pas des syndicats, la sous-traitance (comme les séries de suicides dans les usines du sous-traitant d’Apple Foxconn, de travailleurs traités en esclaves)… Ces récits publicitaires qui semblent avoir pour ambition d’introduire l’entrepreneur dans l’Histoire aux côtés des grands hommes, présidents, conquérants, inventeurs, artistes… célèbrent surtout la réussite individuelle. Et par contrecoup, la masse est responsable de son échec, les travailleurs de leur piètre condition…

L’entrepreneur élaborant sa geste créatrice doit à tout prix éviter d’apparaître comme un patron, c’est-à-dire comme un agent économique extrayant de la plus-value et comme un maître régnant sur ses subordonnés. Il lui faut appartenir au monde éthéré des idées et donc s’éloigner des trivialités de la production. Le patron appelle dialectiquement la figure de l’ouvrier. L’entrepreneur, à l’inverse, est un pur esprit solitaire, habité par le génie. En investissant dans les relations publiques, en alimentant le storytelling, l’entrepreneur construit avec les journalistes sa persona. Malgré d’importants moyens, il ne contrôle pas entièrement le récit médiatique qui, à l’occasion d’un scandale, peut le faire basculer d’un imaginaire à l’autre et le reléguer au rang de simple exploiteur. (p. 157)

Commentaires

Imaginez donc Steve Jobs posant ses lunettes et enfilant son collant moulant de super-homme, Musk sortant de sa Tesla-cave dans sa Tesla-car, Bezos dans une armure d’homme de fer, Zuckerberg jetant des toiles pour sauter de bâtiment en bâtiment, Bolloré avec ses griffes rétractables, Bernard Arnaud dans sa chaise volante de Professeur $… Les héros de l’antiquité ? Hercule n’était-il pas un entrepreneur de légende ayant fait fortune dans l’import-export de peaux de bêtes ? Achille dans la vente de boucliers et d’armures (presque) indestructibles ? Ulysse dans le conseil stratégique aux entreprises ? Supercherie, mensonge, abus ? Ces entrepreneurs racontent des histoires partiellement fausses sur leurs parcours, mettent en valeur leurs bons côtés, atténuent leurs défauts… Quoi de scandaleux ? N’est-ce pas ce que ferait tout un chacun, depuis l’adulte racontant son dernier voyage sous la forme d’un conte aux enfants ébahis (cf. notre article sur le rite de passage dans les contes), jusqu’au prototype de bar PMU, contant une anecdote dont il est le héros, récit arrosé de chiffres gonflés, à quoi on aurait tort de préférer la vérité sèche. « Conter », n’est-ce pas déjà ça : exagérer, métaphoriser, amplifier, mythifier ? Ne nous vivons-nous pas tous comme des héros de conte, évoluant, avançant, princes aspirant à devenir roi ? (cf. Psychanalyse des contes)

Selon les mots d’Arthur Schopenhauer, le monde est notre représentation. Nous vivons dans l’imaginaire que nous projetons sur le monde. Et c’est bien ça qu’ont compris les entreprises et leurs conseillers en stratégie marketing, attachés de presse, experts en communication et lobbyistes… Contrairement à la théorie libérale simpliste d’un « homo economicus » psychologiquement déterminé par l’envie de satisfaire ses besoins et par la peur du manque qui le pousse à accumuler (cf. La mentalité de marché est obsolète), les échanges commerciaux y compris dans nos sociétés modernes sont rarement « purs » (besoin + argent disponible = achat), mais au contraire continuent de répondre (comme dans les sociétés anciennes étudiées par Marcel Mauss dans son Essai sur le don) aux multiples interactions souterraines inextricables de tous les pans de notre vie humaine : tradition, religion, honneur, lien social, compétition sociale, esthétique, charité… Nous faisons ainsi nos courses dans une espèce de supermarché de l’imaginaire, dont l’immensité se perd dans l’inconscient. Le supermarché, non-lieu de Marc Augé, lieu sans âme sans histoire de notre modernité industrielle, est substitué, colorisé, virtuellement rempli dans notre esprit, par des milliers d’histoires, de couleurs vives et de formes associées, de mélodies et de bons mots, de sourires et de corps séduisants, de slogans et de petits attributs de réussite… En cela, il légitime largement son préfixe « super », à prendre davantage dans le sens du monde merveilleux des DC et Marvel : vente de morceaux de mythes.

Acheter un produit Mac, c’est un peu de Steve Jobs qu’on ramène à la maison. Les entreprises produisent de belles histoires, des contes de réussite, dont les entrepreneurs sont les héros-modèles : partant de rien, un jeune homme prouve sa valeur en surmontant de grandes difficultés et finit par triompher en fondant son entreprise. Les bonnes fées de l’esprit d’entreprise nous proposent de passer à notre tour des épreuves difficiles afin de devenir un « roi » comme eux, c’est-à-dire un homme riche et puissant. Or, l’épreuve dans la vie réelle consiste à travailler dur et à attendre son heure… Mais les grands patrons et puissants dirigeants, les autrefois bien nommés « barons voleurs », sont en fait des vieilles sorcières cachées sous une belle apparence, qui nous aiguillent sur un mauvais chemin (comme le gros Monnayus des Aventures de Nono qui détourne Nono d’un monde d’entraide par la promesse de confort sans travailler, et l’enfant devient un travailleur pauvre et exploité…). Il n’y a aucune réussite possible aux épreuves proposées. L’ouvrier opprimé ne deviendra jamais un patron (c’est même l’une des bases fondatrices de la classe bourgeoise d’avoir rompu la possibilité ancienne pour l’apprenti de devenir maître puis marchand en fin de carrière, cf. La Révolte des Canuts).

Le conte de réussite est un attrape-nigaud, un roman de gare construit de toutes pièces à partir des histoires à la mode (contes d’enfance, super-héros, cinéma hollywoodien, héros patriotiques pionniers d’une nation qui s’est construite dans la difficulté, valeurs chrétiennes…) dans le but de cacher le processus de reproduction des élites décrit par Bourdieu, et d’inciter les travailleurs à se tenir bien sagement, à accepter leur condition et à patienter pour une promesse de paradis… L’exaltation spectaculaire de la pauvreté, des difficultés et de la souffrance, comme conditions nécessaires dans cette mythologie du self made man, a quelque chose de typiquement chrétien. Que l’on pense en premier lieu aux Épîtres de Pierre, l’apôtre qui « trahira trois fois avant le chant du coq », adepte de l’autoflagellation qui se délecte d’être « aspergé du sang du Christ », propose une version très masochiste du message chrétien : plus on souffre à l’image de Jésus, et plus on se rapproche du paradis de Dieu… Altération très probable d’un message originel du Christ qui, si l’on en croit l’Évangile de Thomas, parlait plutôt d’un royaume de Dieu ici et maintenant par la sagesse et le renoncement volontaire aux richesses superflues ; on connaît sa rébellion contre l’empire colonial romain, sa critique des élites pharisiennes dodues et collaboratrices, et sa détestation des marchands qui s’établissent autour du temple…

Au delà du mensonge – les dirigeants sont tous des favorisés, par la famille, les relations, la fortune ou la chance -, Galluzzo souligne que l’éloge de la réussite individuelle, de celui qui sait surmonter les difficultés, condamne les non-réussissant – c’est-à-dire en réalité toutes les personnes qui ne sont pas favorisées – à porter la charge de la responsabilité de l’échec, abattu par la fatigue, abruti par les produits magiques addictifs censés l’aider à performer, découvrant la supercherie et sombrant dans le cynisme nihiliste et la haine de soi. Faux-prophètes vrais tyrans capitalistes qui usurpent l’image vraie de l’aventure collective que devrait être l’entreprise, en y superposant leur figure de pseudo-philanthrope blanchisseur d’argent, et en s’en appropriant les mérites et les bénéfices.

Passages retenus

p. 96
L’un des premiers grands collaborateurs d’Apple au moment de sa création a été le consultant en relations publiques Regis McKenna. Alors que l’entreprise était totalement inconnue, ce dernier a embarqué Jobs, Wozniak et Markkula dans une tournée des rédactions à New York, où tous les quatre ont déjeuner et discuté avec les équipes d’une multitude de magazines, généralistes comme spécialisés. Lorsqu’une nouvelle entreprise cherche à s’attirer les faveurs des investisseurs, elle ne peut pas s’appuyer sur ses accomplissements passés. Inconnue, sans histoire, elle souffre d’un déficit d’image et donc de légitimité. Pour pallier ce manque, elle doit réaliser des investissements narratifs, disséminer des histoires entrepreneuriales et donner ainsi au monde des affaires des raisons de croire en sa valeur.
Ce travail narratif a été décrit par de nombreux chercheurs comme un élément essentiel de la constitution du capital. En analysant les discours des fondateurs de start-ups, Ellen O’Connor a par exemple montré comment ceux-ci se mettent, eux et leur entreprise, en récit : « Ils écrivent des intrigues marketing, stratégiques et financières pour leur entreprise, et dans les conversations de tous les jours, racontent leurs rêves et leurs projets de réussite, personnelle et professionnelle. » À partir d’un même canevas, ces entrepreneurs adaptent leurs récits, ajustent leurs métaphores, pour mieux toucher l’interlocuteur du jour : le banquier, le capital-risqueur, le fournisseur, ou encore le futur collaborateur. En analysant leurs techniques narratives, on repère des constantes qui coïncident avec les composantes du mythe de l’entrepreneur que nous avons décrites jusqu’ici. Face aux investisseurs, les entrepreneurs-narrateurs racontent par exemple fréquemment l’histoire des origines de leur entreprise et la façon dont leur est apparue leur « vision ».

p. 121
L' »école de la pauvreté » est un véritable lieu commun, que l’on retrouve dans un nombre considérable de sermons, de discours, d’articles, de romans, de manuels et de biographies du début du siècle. La pauvreté y est décrite dans un style à la fois pathétique et héroïque qui accompagne très souvent une célébration primitive de la ruralité. L’entrepreneur à succès, on en est sûr, vient de la campagne, où il a respiré le bon air, les pieds solidement ancrés dans la glaise. Le garçon des villes, lui, est trop souvent englouti par la jungle urbaine et ses vices. On verra plus loin dans ce chapitre à quel point cette célébration de la saine pauvreté relève du folklore et ne correspond en rien aux véritables trajectoires des Américains du début du siècle. Constatons pour l’instant qu’elle permet d’inscrire la nouvelle économie dans les cadres rassurants de la tradition américaine. À travers ces idées, le marché apparaît finalement comme un opérateur de justice, plaçant les hommes à hauteur de leur propre volonté, les récompensant en proportion de leurs efforts. Certes, l’économie américaine a subi un grand bouleversement, mais les fondamentaux de l’individualisme de marché restent inchangés. Les meilleurs, l’aristocratie naturelle, continuent de se révéler, et les imméritants, d’être châtiés. L’idéal protestant du caractère est préservé : la richesse est en quelque sorte une sanctification.

p. 141-142
« [Les entrepreneurs] ont été à l’industrialisation ce que les pères fondateurs furent à la création de la nation américaine. Sans eux, l’inventeur aurait eu du mal à développer, produire ou trouver un marché pour ses créations, et les scientifiques, les ingénieurs et les constructeurs n’auraient pas eu de grandes entreprises pour louer leurs services ou financer leur travail. […] On les a appelés « capitaines d’industrie », « barons voleurs » ou encore « hommes d’État industriels ». Ils restent controversés car les Américains ont toujours eu des sentiments partagés à leur égard : faut-il admirer ces hommes pour ce qu’ils ont fait ou les mépriser pour la façon dont ils l’ont fait ? Personne cependant ne conteste le fait qu’ils ont dirigé et transformé l’économie américaine en un mastodonte de richesse et de productivité. Ils sont devenus les principaux agents de changement dans la vie américaine. » (Maury Klein, The Genesis of Industrial America, 1870-1920, Cambridge University Press, 2007, p. 19-20)
Grand orchestrateur, force primordiale, l’entrepreneur apparaît dans ces lignes comme une quasi-divinité qui donne son souffle au monde. La littérature historique américaine cultive cette métaphore du surhumain : les premiers entrepreneurs sont qualifiés de « titans », de « géants » à l’existence « épique »… Conséquence logique de cette vision : pour comprendre notre présent, il nous suffit de conter l’épopée de ces êtres exceptionnels. L’histoire de tous pourra être contenue dans la biographie d’un seul Tout au long du XXe siècle, un véritable panthéon entrepreneurial s’est ainsi constitué dans l’imaginaire américain.

p. 204
L’apologie du mérite dénonce implicitement des imméritants. Dans l’ordre des choses, les « ratés », les chômeurs, les pauvres, aussi, sont self-made. Ils ne sont certes pas responsables de là où ils sont nés, mais toujours de ce qu’ils sont devenus. Pour les sortir de leur condition, il faut les responsabiliser, les faire changer d’attitude face au travail, et non les conforter dans leurs échecs par l’assistance sociale. La rhétorique du mérite porte en elle le refus de toute surdétermination, qu’elle soit sexuelle, sociale ou raciale. Les trajectoires sont irréductiblement individuelles : chacun ne peut être expliqué que par lui-même. Ainsi, la célébration médiatique des personnalités africaines-américaines ayant « réussi » permet de tenir à distance les discours critiques quant au racisme structurel aux États-Unis. Dans la littérature sociologique, on appelle « tokénisme » la pratique consistant à intégrer symboliquement des groupes minoritaires pour échapper à l’accusation de discrimination. Dans de multiples biographies, l’entrepreneuse noire Oprah Winfrey est célébrée comme celle qui s’est arrachée à la pauvreté et à l’adversité pour partir à la conquête de l’American dream. Ces « biographies tokénistes », explique Dana L. Cloud, commencent par reconnaître l’oppression et les barrières structurelles qui contraignent l’individu, pour ensuite les abolir en célébrant le dépassement de soi. « Le tokénisme glorifie l’exception afin de mieux dissimuler les règles du jeu du succès dans la société capitaliste. » Ayant lui aussi triomphé du marché, l’entrepreneur afro-américain peut rejoindre les rangs d’une bourgeoisie universelle, déracialisée. « Érigées en modèles, [ces personnalités] sont la « preuve » que rien n’empêche les Noirs du ghetto de réussir s’ils s’en donnent la peine. » L’américaniste Sylvie Laurent a montré comment la célébration de l’entrepreneuriat noir aux États-Unis a permis symétriquement de réactiver la vieille image raciste du « pauvre indolent et oisif, vivant aux crochets de la société et qu’il faut discipliner. » « Le culte de l’initiative personnelle de ceux qui savent « se prendre en main » et la condamnation morale de ceux qui « se cherchent des excuses » aboutissent logiquement à la délégitimation des programmes de « promotion préférentielle » (affirmative action). »

Surveille tes images : Les Aventures de Nono, de Jean Grave

Le simple rêve d’une utopie est un crime au pays de l’argent.

Grave (Jean) 1901, Les Aventures de Nono, éd. Stock

disponible sur wikisource.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Nono, bon enfant parfois turbulent et têtu, comme tant d’autres. Les parents, comme tant, parfois ne sachant comment faire autrement, lui administrent pédagogiquement une petite gifle. Voilà qu’un jour, Nono se retrouve perdu dans la forêt. Alors qu’il a faim, il aide une abeille mal en point, qui pour le remercier le mène à Autonomia, une petite communauté d’enfants vivant à peine encadrés de quelques adultes et apprenant en faisant toutes les choses nécessaires par eux-mêmes, selon les principes de l’entraide. On y travaille beaucoup car il y a beaucoup de choses à faire, mais avec le plaisir de faire ensemble. Nono s’y fait de bons amis.

Cependant, un gros homme insistant l’invite à venir avec lui dans un pays merveilleux, Monnaya, où il y n’y a même pas besoin de travailler…

Croyance du besoin d’autorité, p. 258
Quand il leur racontait les joies d’Autonomie, la douceur de Labor, les prévenances de Solidaria, tous l’écoutaient ravis, mais plus ou moins incrédules, ou affirmant que cela était bien pour Autonomie, mais que ce genre de vie était impossible pour les Argyrocratiens, qu’il fallait des riches pour faire travailler les pauvres – c’est ce que ne se gênaient pas de faire les riches Argyrocratiens – puis des lois, des gens d’armes, et des prisons pour ceux qui avaient mauvaise tête.

Commentaires

Le roman pourrait être considéré comme une réécriture d’Oliver Twist (1837) au sens de Gérard Genette (dans Palimpsestes). C’est-à-dire que Dickens présente et décrit de manière réaliste le parcours d’un enfant dans les enfers des pensionnats et des ghettos, dans la précarité : c’est le pire apprentissage de la vie qu’on peut imaginer pour un enfant, une injustice absolue et insupportable, mais c’est aussi la triste réalité de l’Angleterre du début XIXe qui découvre les joies du capitalisme industriel et la pauvreté de masse… Jean Grave va raconter un parcours d’apprentissage totalement inverse en proposant une utopie pédagogique caractérisée par les principes de l’anarchie : l’enfant est un être à part entière qui n’appartient à personne, n’est pas là pour obéir à l’adulte et doit être placé dans de bonnes conditions pour se développer de lui-même ; il ne doit être ni exploité, ni assisté, le temps, le jeu et la compagnie d’autres enfants doivent l’amener à vouloir apprendre à faire les choses par lui-même. C’est le sens du message d’Autonomie : « Je te mettrai aux prises avec les circonstances. Comme tu agiras, elles seront bonnes ou néfastes pour toi. – C’est donc toi qui en définitive feras tes aventures, et les ornementeras par la façon de te comporter » (p. 195). Dans un contexte d’apprentissage favorable, l’enfant grandit et peut assumer ses propres choix et les conséquences de ceux-là, il devient autonome, il se gouverne de lui-même. C’est bien-sûr l’opposé des lieux d’apprentissage par la force et l’autoritarisme décrits par Dickens. Le savoir ne provient pas de professeurs détenteurs d’un savoir théorique reconnu et qui décident qui apprend quoi à quel moment. Comme dans les articles d’Élysée Reclus et Kropotkine (cf. La Joie d’apprendre), les enfants apprennent par exemple lors de promenades dans la nature : la curiosité les amène à questionner un adulte passionné qui montre, raconte et explique pour répondre à l’envie d’apprendre. Les circonstances et les les initiatives, la bonne entente collective, l’amitié, amènent l’envie de l’entraide, la volonté d’apprendre et de créer, d’oeuvrer, pour soi et pour les autres. Aucune figure d’autorité n’est présente, l’adulte est discrètement caché derrière les allégories d’Autonomie, Solidaria, Labor et Initiativa, encadrant simplement l’action collective des jeunes, qui agissent de leur chef. Même si elle essaie de le retenir, Autonomie laisse Nono libre de ses choix, libre de quitter la communauté.

Dans la seconde partie du roman, Nono ayant cédé à la tentation, comme quelques années plus tard son cousin des Aventures de Pinocchio (1881), découvre le même type de pays de l’inégalité que chez Dickens, où les enfants travaillent dur, où les enfants peuvent aller en prison. Pays de l’injustice, l’inégalité est présentée comme la source de toutes les maux et les vices, jalousie, égoïsme… tout en étant la source même du profit et la garantie du règne de l’argent car l’individualisme constitue la source d’enrichissement. Les travailleurs, au lieu de se liguer contre les exploiteurs dans une lutte au résultat incertain, à la menace judiciaire terrible, peuvent choisir de soutenir la tyrannie, de dénoncer leurs proches, y gagner un peu pendant que les autres y perdent… Ils deviennent les utiles soutiens d’une tyrannie, ici un homme, lui aussi symbolisé par une allégorie – existe-t-il ? a-t-il besoin d’exister ? est-il un individu ou un groupe ? -, illustration du Contre-un ou Discours de la Servitude volontaire de La Boétie. Au fond, ce sont les valeurs mêmes d’individualisme ainsi que l’approbation sociale des profits et des inégalités, qui créent le soutien d’un grand nombre à cette entité tyrannique. Mais le monde injuste dépeint, tient également surtout par l’incrédulité devant l’hypothèse d’un autre monde possible – une utopie, un conte de fées. Et Grave décrit bien l’aventure de Nono comme un rêve, comme un conte dans lequel Nono aide les petits animaux et en est récompensé… Mais le monde de Monnaya, comme celui de l’Angleterre du XIXe, est tout autant un cauchemar. La petite communauté décrite est-elle si impossible à mettre en place ? N’est-elle pas d’ailleurs déjà existante quelque part ? Dans un tel monde, le nôtre, le simple récit d’une utopie, description d’un autre monde, affirmation qu’il existe, est subversif.

Citations

p. 174
Cinq insectes, un peu moins longs qu’un hanneton, mais bien moins larges, de couleur noire, tachetés de bandes fauves, s’étaient glissés sous le corps du mulot, et là, s’aidant de leurs pattes, poussant de la tête, cherchaient à changer le corps de place.
Nono reconnut dans ces insectes le coléoptère désigné sous le nom de nécrophore, à cause de son habitude d’enterrer les cadavres des animaux dont ses larves font leur nourriture. […]
[Les nécrophores] le transportèrent ainsi une trentaine de centimètres plus loin, sachant tourner les obstacles qui auraient pu les entraver ; puis, arrivés à l’emplacement propice, ils s’espacèrent autour du cadavre, et commencèrent à fouir la terre de leurs fortes pattes, la rejetant derrière eux, formant ainsi un talus qui s’élevait au fur et à mesure que la fosse se creusait.
Fortement intrigué, Nono les examinait, se demandant où ils voulaient en venir.
Petit à petit, il voyait le corps du mulot s’enfoncer comme si la terre se dérobait sous lui. Au bout d’un certain temps, il avait complètement disparu à ses yeux. Les nécrophores sortirent alors de la fosse, y rejetant la terre pour combler le trou qu’ils avaient fait ; à la fin un petit renflement et la terre remuée indiquaient seuls le travail qui venait de s’accomplir.
Les nécrophores partirent à la recherche d’une autre proie. Seul l’un d’eux resta sur la fosse, faisant sa toilette, se passant les pattes sur les élytres, sur ses antennes. On aurait dit un être content de lui, se frottant les mains de satisfaction.
Et Nono, vaguement assoupi, le regardait faire, ne le voyant que comme à travers un brouillard.
Puis il lui sembla que l’insecte grandissait, grandissait, que son ventre s’élargissait, qu’il prenait forme humaine.
– Eh bien, as-tu réfléchi depuis hier ?
Nono, subitement tiré de sa torpeur, se dressa alarmé sur son séant.
C’était le gros monsieur de la veille qui était debout devant lui, et lui parlait ; car l’astucieux Monnaïus n’abandonnait pas celui qu’il considérait comme sa proie, et venait, à nouveau, essayer ses tentatives de séduction, au risque d’être découvert par Solidaria.

Ramasse tes lettres : Zazie dans le métro, de Raymond Queneau

Carnaval dans le métro

Queneau (Raymond) 1959, Zazie dans le métro, Gallimard, coll. Folio.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Zazie, neuf ans et demi, arrive à Paris depuis sa province berrichonne pour rendre visite à son oncle Gabriel et plus encore pour visiter le métropolitain. Mais malheureusement, le métro est fermé pour cause de grève. Gabriel l’amène au café Turandot au dessus duquel il vit, lui présente ses amis et sa femme Marceline.
Zazie s’enfuit dès le matin pour découvrir le métro et se retrouve au marché aux puces. Elle a affaire avec un certain Trouscaillon, commerçant douteux. Gabriel l’emmène à la Tour Eiffel mais il est monopolisé par un groupe de touristes. Zazie retombe sur Trouscaillon, cette fois policier.

Gabriel invite tout le monde à voir son numéro de danseuse dans le cabaret homosexuel où il travaille pendant que Trouscaillon tente de violer Marceline.

Commentaires

Outre les libertés prises avec l’orthographe et la langue, qui s’accordent avec le cinéma tout en gouaille de l’époque (Jacques Prévert et Albert Simonin, Gabin et Ventura), les personnages loufoques et les natures des personnages s’accordent également avec ce Paris d’après guerre, qui à l’image de son métro, s’engouffre dans les Trente Glorieuses, sans trop chercher à savoir ce qu’il y aura à l’autre bout du tunnel. Cet optimisme, qui est illustré par l’innocence radieuse et entraînante de la petite fille sortie de sa campagne, inconsciente des cancers de la modernité qui s’épanouissent dans les zones d’ombres des mégalopoles, symbolisés par le personnage de Trouscaillon, diablotin en devenir sous divers habits, représentant les dérives possibles de cette modernité : l’escroquerie du commerce, l’autoritarisme en suspens, l’abus sur les femmes, les enfants, les faibles… Zazie, par sa curiosité espiègle, est-elle une future Lolita dans une monde qui se perversifie, ou une cousine de Mafalda, dévoilant au détour d’une parole innocente l’absurdité et l’inanité de la marche prétentieuse du monde.

Surréaliste mais ancré dans l’époque, Zazie se construit en parodiant et en jouant sur les codes littéraires et sociaux, dans un grand carnaval. De fait, chaque personnage semble ainsi porter un masque, un déguisement : Trouscaillon bien entendu, les groupes de touristes, l’oncle Gabriel qui se travestit… sa femme Marceline est-elle une femme ? Zazie n’est-elle pas trop intelligente pour une gamine ? Les travestissements, le langage fleuri, les brusques revirements et caprices… Le principe politique du carnaval étant de proposer un aperçu d’un monde à l’envers, fêtes, licences illimitées… provoquant une réflexion et une remise en question, une perturbation des certitudes du monde dans lequel on évolue. Rappelons au passage que le plus grand carnaval mondial est interdit à Paris depuis la Grande Guerre, c’est comme si, en l’absence de cette grande fête populaire et contestataire, nécessaire, les éléments de celle-ci émergeaient erratiquement dans la vie ordinaire. Si le roman tourne en fanfare cacophonique et se finit, comme toujours chez Queneau, par éclater en tout sens – illustrant cette fin de carnaval dans les flammes, qui laisse place au mercredi des cendres -, il en reste tout de même une grande fraîcheur, l’impression d’un roman écrit par les yeux et la bouche d’une jeune fille de quinze ans.

Passages retenus

p. 117 : « Pourquoi, qu’il disait, pourquoi qu’on supporterait pas la vie du moment qu’il suffit d’un rien pour vous en priver ? Un rien l’amène, un rien l’anime, un rien la mine, un rien l’emmène. Sans ça, qui supporterait les coups du sort et les humiliations d’une belle carrière, les fraudes des épiciers, les tarifs des bouchers, l’eau des laitiers, l’énervement des parents, la fureur des professeurs, les gueulements des adjudants, la turpitude des nantis, les gémissements des anéantis, le silence des espaces infinis, l’odeur des choux-fleurs ou la passivité des chevaux de bois, si l’on ne savait que la mauvaise et proliférante conduite de quelques cellules infimes (geste) ou la trajectoire d’une balle tracée par un anonyme involontaire irresponsable ne viendrait inopinément faire évaporer tous ces soucis dans le bleu du ciel. Moi qui vous cause, j’ai bien souvent gambergé à ces problèmes tandis que vêtu d’un tutu je montre à des caves de votre espèce mes cuisses naturellement poilues il faut le dire mais professionnellement épilées. »

Surveille tes images : Le Roi Mathias Ier, de Janusz Korczak

Le conte politique dont les orphelins sont les héros.

Korczak (Janusz) 1922, Le Roi Mathias Ier, éd. du Rocher, Monaco, 2017

Traduit du polonais et illustré par Eliza Schmierzchalzka (Król Maciuś Pierwszy)

Note : 4 sur 5.

Résumé :

Le père de Mathias vient de mourir… Alors Mathias est devenu roi. Mais c’est encore un enfant et les ministres gouvernent sans s’occuper de lui. Pour des questions d’étiquette, on lui interdit même de voir son nouvel ami Félix. Alors il décide d’apprendre à écrire pour lui faire parvenir des lettres, et de s’occuper de ces affaires desquelles on semble se satisfaire de le tenir écarté.
C’est alors que survient la guerre… Et Mathias voudrait partir au front comme tous, comme Félix. Il revient en héros, la guerre est gagnée. Mais le pays est endetté. Comment faire ?

Commentaires

Écrit d’après les remarques, les envies, les décisions, des enfants de son orphelinat. Un procédé créatif qu’on pourrait dans une certaine mesure rapprocher de celui d’Alice au pays des merveilles : Lewis Carroll aurait commencé son récit pour amuser la petite Alice Liddell et ses soeurs, pendant leurs promenades… Alice était l’héroïne du livre qui s’écrivait pour elle, pour lui plaire, mais donc aussi qui s’écrivait suivant ses réactions et ses fantaisies. Ici, le héros Mathias Ier est également l’un d’eux, un orphelin, il est chacun d’eux. L’univers des contes traditionnels est une métaphore du monde intime de l’enfance (cf. Psychanalyse des contes) : tout enfant est un prince appelé à devenir roi un jour, c’est-à-dire un adulte autonome qui n’est plus dominé par ses pulsions, ses peurs, ses caprices, et prend ses décisions lui-même. Or ici, Mathias est enfant-roi, c’est-à-dire que comme tout orphelin, il est devenu responsable de ses choix trop tôt.

Ainsi, faire participer les enfants de l’orphelinat à l’écriture de l’aventure de Mathias l’enfant-roi, c’est les mettre en position de héros responsable et actif et non plus passif comme un enfant qui reçoit l’histoire d’un enfant-prince qu’il pourrait être. On pourrait qualifier ce roman pédagogique d’écriture collective dont vous êtes les héros. Rien n’est détaillé sur les procédés précis d’écriture mais il est possible d’imaginer comment le professeur Korczak pouvait faire la lecture d’un épisode en classe, qu’il avait fraîchement écrit, écoutait ensuite les réactions des enfants, les remarques, questions, débats, qui entraînaient éventuellement des modifications, des passages complémentaires et la commande d’épisodes de suite ; Korczak soumettait probablement plus ou moins la direction du roman et les décisions du héros à la discussion, à la décision collective des enfants : quelles mesures prendriez-vous à la palace de Mathias ? Peut-être même les enfants écrivaient-ils des propositions de suite, qui, comme dans un atelier d’écriture, étaient ensuite lues à la classe, commentées, reprises, et intégrées au récit général.

L’univers dans lequel se déroule l’histoire de Mathias, comme celui des contes traditionnels, est similaire au nôtre mais alternatif, permettant ainsi d’expérimenter, d’explorer ses peurs et ses espoirs, les conséquences de décisions cruciales, sans danger. Cependant, le conte s’arrête quand le prince devient roi ; ici l’histoire commence quand il devient roi et un roi n’a plus à s’administrer lui-même, il doit administrer son royaume… L’apprentissage n’est donc plus relatif à l’intime, mais au politique, au collectif. D’où l’importance du caractère collectif de la construction du récit. Les décisions elles-mêmes de Mathias – qui incarne tour à tour différentes postures politiques possibles, l’autoritaire, le généreux, le démocrate – les aventures et mésaventures politiques, n’ont au fond qu’une valeur secondaire dans l’initiation au politique, c’est la construction collective qui a généré le récit ou la discussion qui l’a suivi qui en est la vraie valeur pédagogique. En cela, Korczak retrouve quelque part la vraie tradition collective des contes (village réuni, multiples conteurs, instabilité des histoires que chaque nouveau conteur s’approprie, commentaires, interruptions, discussions… comme le fait apparaître la transcription ethnologique des Deux soirées de contes Saamaka).

Citations

Du besoin d’apprendre à écrire, p. 27-29
Si Mathias avait la casquette qui rend invisible, il sortirait du parc et ferait connaissance avec Félix dans l’arrière-cour du palais. Il pourrait explorer tout le palais, il irait dans les cuisines pour voir comment on cuit la nourriture, il irait dans les écuries pour voir les chevaux, il irait dans tous ces endroits où il lui était interdit d’aller.
Cela peut paraître bizarre que tant de choses soient interdites à un roi. Je dois vous expliquer que dans les Cours royales on applique une étiquette très sévère. L’étiquette, ça veut dire que c’est comme cela que les rois ont fait depuis toujours, et un nouveau monarque ne peut agir autrement, car s’il voulait changer quelque chose il perdrait son honneur, et plus personne n’aurait peur de lui ni le respecterait. En effet, cela voudrait dire que lui-même ne respecte pas son illustre père-roi, grand-père-roi ou bien arrière-grand-père-roi. Lorsqu’un monarque désire un changement, il doit le demander au maître des cérémonies qui surveille l’étiquette de la Cour et sait ce que les rois ont fait depuis toujours.
[…]
Parfois un roi peut un tout petit peu changer l’étiquette, mais cela provoque de longs débats, comme cela avait été le cas pou les promenades de Mathias. Et c’est désagréable de demander quelque chose et d’attendre ensuite longtemps la réponse.
Le roi Mathias se trouvait dans une situation plus difficile que les autres monarques, car l’étiquette avait été, bien entendu, élaborée pour des rois adultes, tandis que Mathias était un enfant. On changea certains détails. Ainsi, Mathias devait boire deux verres d’huile de foie de morue qu’il avait en horreur, au lieu de boire de bons vins. Et au lieu de lire les journaux, il regardait juste les images, parce qu’il ne lisait pas encore très bien.
Tout aurait été différent si Mathias avait eu l’intelligence de son père et la casquette qui rend invisible. Il aurait réellement été roi, tandis qu’il se demandait maintenant s’il ne valait pas mieux venir au monde dans une chaumière, aller à l’école, arracher les feuilles des cahiers et lancer des pierres.
Soudain lui vint l’idée que, s’il savait écrire, il pourrait faire parvenir une lettre à Félix, qui lui répondrait peut-être. Ce serait comme s’ils se parlaient.
Désormais, le roi Mathias se consacra tout entier à l’apprentissage de l’écriture. Il écrivait des journées entières, recopiait des histoires et des poèmes qu’il trouvait dans les livres. Si on lui avait permis, il se serait même passé de promenades pour écrire du matin au soir.

La dictature militaire, p. 112-113
– Monsieur le Premier ministre, coupa Mathias, assez de blabla ! Il ne s’agit pas de conseils, mais du fait que vous voulez faire la loi, tandis que moi je dois jouer les poupées de porcelaine ! C’est pourquoi je vous dis, nom d’un chien, mille milliards de tonnerres, que je ne suis pas d’accord !
– Mais, Votre Majesté…
– Assez ! Je ne suis pas d’accord et basta ! Je suis roi et je le resterai.
– Je demande la parole, intervint le ministre de la Justice.
– Je vous en prie, mais soyez bref.
– Selon la loi, supplément 5 du paragraphe 777 555 du livre XII, volume 814 du code des lois et des règlements, à la page 5 alinéa 14, nous lisons : « Tant que l’héritier du trône n’a pas accompli ses vingt ans… »
– Monsieur le ministre de la Justice, cela ne m’intéresse pas !
– Je comprends : Votre Majesté désire revoir la loi. Je peux citer la loi qui prévoit ce cas de figure. C’est le paragraphe 105 486.
Monsieur le ministre de la Justice, je m’en fous !
– Pour ça aussi il y a une loi : « Au cas où le roi décidait de faire peu de cas des lois reprises aux paragraphes… »
– Vous allez arrêter, oui ? Que la peste vous emporte !
– Il y a aussi une loi pour la peste. « En cas d’épidémie de peste… »
À bout de patience, Mathias frappa dans ses mains. Les soldats entrèrent dans la salle.
– Messieurs, je vous arrête ! cria Mathias. Emmenez-les en prison.
– Pour cela aussi il y a une loi ! s’exclama le ministre, ravi. Cela s’appelle la dictature militaire… Oh, mais ça, c’est contre la loi ! s’écria-t-il lorsqu’un soldat le poussa d’un coup de crosse dans les côtes.
Les ministres, blancs comme la craie, furent emmenés en prison. Le ministre de la Guerre, laissé libre, fit sa révérence et sortit.
Un silence de mort s’abattit sur la salle. Mathias resta seul. Il croisa les mains derrière le dos et fit les cent pas. Et à chaque fois qu’il passait devant le miroir, il jetait un coup d’oeil en pensant : « Je ressemble un peu à Napoléon. »
Que faire maintenant ?

Cache ta voix : Trotsky proteste bien trop, d’Emma Goldman

Le melon de la révolution

Emma Goldman 1938, « Trotsky proteste beaucoup trop », in Ni patrie ni frontières, n°1 Septembre-Octobre 2002

Trad. de l’anglais par Yves Coleman. Réédité notamment en 2007 dans Rébellion de Kronstadt, recueil d’articles de Berkman, Goldman, Voline et Viktor Serge. Article disponible en ligne ici.

Note : 4 sur 5.

Résumé :

Emma Goldman réagit à deux articles de Trotsky et son partisan John G Wright, qui critiquent la révolution espagnole.

Dix-sept ans plus tard, Trotsky défend encore l’entièreté de son action dans la Révolution bolchévique, se défendant de toute faute dans la répression sanglante de la révolte des marins de Cronstadt, se défendant en mentant de manière éhontée et en salissant de manière indigne l’honneur des marins. Ces héros applaudis de la Révolution, se montraient alors solidaires des ouvriers de Pétrograd en grève durement touchés par la famine, et exigeaient un plus grand respect de l’idéal communiste de la Révolution – le pouvoir aux Soviets librement élus, liberté de presse et de réunion… Faisant semblant de croire à la propagande inventée par lui-même à l’époque pour réprimer la révolte des marins, contre-pouvoir inacceptable – ils en venaient à dénoncer une dérive dictatoriale des bolchéviques –, Trotsky ment de manière éhontée et montre qu’il agit de manière similaire au dictateur qui le pourchasse alors jusqu’au Mexique…

Commentaires

Quel plaisir pour Emma Goldman de balafrer la figure mignonne de sacro-saint héros de la Révolution que veut se donner Trotsky ! Une tâche d’encre suffit. Le massacre des marins de Cronstadt, les vraies petites mains enflées des travailleurs qui ont fait la Révolution, une faute impardonnable. Il serait possible certes d’imputer ces crimes de la Terreur rouge au contexte de guerre civile des premières années, famines, révoltes et menaces contre-révolutionnaires, ainsi qu’à la déstabilisation et à l’inexpérience du parti bolchévique et de Trotsky. Bien loin d’assumer, alors que l’urgence de gouverner n’est plus, Trotsky perpétue les mensonges qui lui avaient servi à faire accuser les marins et à asseoir l’autorité du pouvoir bolchévik, mais cette fois dans son propre intérêt, pour préserver son image dans la perspective de son retour triomphal à la tête du régime soviétique, en tant que leader indiscutable du nouveau monde libre enfin advenu. Ironie de l’histoire, le voilà à son tour calomnié et accusé de contre-révolutionnaire par le dictateur Staline, selon des méthodes qu’il dénonce : propagande, élimination des ennemis politiques, culte de la personnalité, autoritarisme… méthodes lâches et machiavéliques qui sont exactement les siennes ! Aurait-il gouverné d’une manière si différente que son pire ennemi, avec des méthodes rigoureusement identiques ?

Goldman estime que cette tendance à l’autoritarisme et ces méthodes pour faire taire toute critique étaient déjà chez Marx, Engels et Lénine… En lieu et place d’une dictature des travailleurs, c’est la dictature d’égos surdimensionnés, persuadés d’avoir raison sur tout le monde, d’être infaillibles, de parler au nom du peuple, d’une arrogance et d’une susceptibilité monstre lorsqu’on critique leurs actions et leurs pensées… Pour notre part, ils nous font penser à ces bourgeois socialistes du XIXe – qu’on voit à l’oeuvre par exemple dans Germinal – qui se rendaient dans les usines pour collecter le vote ouvrier, prétendaient être engagés dans leur sang et âme pour la cause ouvrière, et finalement confondaient le bonheur des travailleurs enfin obtenu avec leur propre ascension bourgeoise aux affaires – une tromperie répétée que Jean Baudrillard dénonce dans À l’ombre des majorités silencieuses : le parti socialiste accédant à la présidence : ça y est ! le socialisme a triomphé, laissez nous faire, le jour promis est arrivé, faites-nous confiance ! aucune grève n’est plus légitime ! toute critique émane d’un opposant donc d’un réactionnaire. Réforme ou révolution, là n’est pas la question, tout est dans la lutte de la société contre la grosseur du melon.

Ce qui irrite particulièrement Emma Goldman, c’est que Trotsky bénéficie d’une sympathie sans bornes, en tant que malheureux évincé de sa révolution, opposant déclaré par le tyran lui-même, personnage d’intellectuel délicat et aux bonnes manières, en tout contrastant avec le rustre Staline. Trotsky et ses partisans voudraient ainsi que l’on reçoive leurs paroles sans discussion, comme des « vérités d’évangile ». On pourrait filer l’image et rapprocher Trotsky du pseudo apôtre saint Paul, qui se présente dans l’Histoire comme porteur ultime du message du Christ, super martyr et missionnaire, mais qui, avant de changer une lettre de son nom et de se convertir (Trotsky est lui aussi passé des Menchéviks aux Bolchéviks), avait persécuté les juifs chrétiens avec passion, et dont les Épîtres montrent qu’il n’a rien perdu par la suite de son intolérance et de sa sévérité, totalement à l’opposé de la sagesse de Jésus. À cette figure de chevalier fictif de la révolution, Emma Goldman oppose les figures effacées des marins de Cronstadt, ces incontestables héros de la Révolution, dont les faits et actes concrets, démocratie directe, solidarité et entraide matérielle avec les Soviets ouvriers de Pétrograd et paysans… sont exemplaires et collent mieux avec l’idéal anarchiste qui est le sien. Elle fait même entendre leur voix, dont le « nous » collectif détonne :

Notre cause est juste : nous sommes partisans du pouvoir des soviets, non des partis. Nous sommes pour l’élection libre de représentants des masses travailleuses. Les soviets fantoches manipulés par le Parti communiste ont toujours été sourds à nos besoins et à nos revendications; nous n’avons reçu qu’une réponse : la mitraille (…). Camarades ! Non seulement ils vous trompent, mais ils travestissent délibérément la vérité et nous diffament de la façon la plus méprisable (…). À Cronstadt, tout le pouvoir est exclusivement entre les mains des marins, soldats et ouvriers révolutionnaires — non entre celles des contre-révolutionnaires dirigés par un certain Kozlovsky, comme la radio de Moscou essaie mensongèrement de vous le faire croire (…). Ne tardez pas, camarades ! Rejoignez-nous, contactez-nous ; demandez à ce que vos délégués puissent venir nous rendre visite à Cronstadt. Seuls vos délégués pourront vous dire la vérité et dénoncer les abominables calomnies sur le pain offert par les Finlandais et l’aide proposée par l’Entente. Vive le prolétariat et la paysannerie révolutionnaire! Vive le pouvoir des soviets librement élus !

Citations

Mais pour un personnage d’envergure mondiale comme Léon Trotsky, le fait de passer sous silence les preuves avancées par les marins de Cronstadt indique, à mon avis, que cet homme est vraiment malhonnête. Le vieux dicton : « Un léopard change de tâches mais jamais de nature » s’applique parfaitement à Léon Trotsky. Le calvaire qu’il a subi durant ses années d’exil, la disparition tragique de ses proches, des êtres qu’il aimait, et, de façon encore plus dramatique, la trahison de ses anciens compagnons d’armes ne lui ont malheureusement rien appris. Pas une goutte de tendresse, de douceur, n’a irrigué l’esprit rancunier de Trotsky.

Quel dommage pour lui que l’on entende parfois mieux le silence des morts que la parole des vivants ! De fait, les voix étouffées à Cronstadt se sont fait entendre de plus en plus bruyamment au cours des dix-sept dernières années. Est-ce pour cette raison que leur son déplaît tant à Léon Trotsky ?

Selon le fondateur de l’Armée rouge, « Marx disait déjà qu’on ne pouvait pas juger les partis ni les individus sur ce qu’ils disent d’eux-mêmes. » Quel dommage que Trotsky ne se rende pas compte à quel point cette phrase s’applique parfaitement à son propre cas ! Parmi les bolcheviks capables d’écrire avec un certain talent, aucun auteur n’a réussi à se mettre en avant autant que Trostky. Aucun ne s’est vanté autant que lui d’avoir participé à la révolution russe et aux événements qui ont suivi. Si l’on applique à Trotsky le critère de son maître à penser, nous devrions en déduire que ses écrits n’ont aucune valeur – raisonnement évidemment absurde.

Ramasse tes lettres : Les Dangers de fumer au lit, de Mariana Enriquez

Enriquez (Mariana) 2017, Les Dangers de fumer au lit, Seuil, coll. « Sous-Sol », 2023

Note : 4 sur 5.

Résumé

– « L’Exhumation d’Angelita » *** *. Enfant, elle avait déterré des petits os dans le fond du jardin. Sa grand-mère avait dit que c’était l’une de ses soeurs, morte peu après naissance. Des années plus tard, lors d’un orage, un petit fantôme fait son apparition dans sa chambre…
– « La Vierge des tufières » *** *. Aux temps chauds de l’été, Silvia et les filles ont décidé d’emmener le beau Diego qu’elles fantasment toutes, se baigner dans un bassin naturel, celui dit de la Vierge, au bout de la route. Mais c’est une propriété privée.
– « Le Caddie » ****. Dans une rue populaire, un bougre de clochard est repoussé avec mépris ; il lance une malédiction sur le quartier.
– « Le Puits » ****. Une jeune fille grandit persécutée par des peurs disproportionnées. Elle se souvient qu’un soir, avec sa mère, sa soeur et sa grand-mère, elles avaient rendu visite à une dame mystérieuse qui avait pratiqué une sorte d’exorcisme sur celles-là.
– « Rambla triste » ****. Une jeune femme retrouve ses amis argentins expatriés à Barcelone, mais la joie de vivre dans cette ville de rêve a disparu.
– « Le Mirador » ***. Une fille hante un hôtel de vacances et guette une femme dépressive qui vient passer quelques jours.
– « Où es-tu mon coeur » **** *. Une fille est devenue fétichiste des corps malades, elle trouve un forum où s’échangent des enregistrements de battements cardiaques.
– « Viande » ***. Un jeune chanteur ténébreux sort un disque avant de se suicider de manière gore. Ses fans lui rendent hommage à leur manière.
– « Ni anniversaires ni baptêmes » *** *. Zedd propose ses services pour faire des vidéos spéciales. En dehors de la pornographie amatrice ordinaire, une mère lui demande de filmer sa fille qui prétend être agressée pendant son sommeil.
– « Les Petits Revenants » *** *. Mechi, aux archives, s’occupe des enfants disparus. Elle se prend d’une affection magnétique pour une belle jeune prostituée du nom de Vanadis. Son ami journaliste parvient à récupérer une vidéo, lorsque Mechi tombe sur la jeune fille, tranquillement assise dans un parc.
– « Les Dangers de fumer au lit » ***. Une femme alitée, en dépression, considère les papillons mites, si fragiles. Odeur de brûlé, une vieille voisine a mis le feu à son lit en fumant. La jeune femme se retranche sous son drap.
– « Quand on parlait avec les morts » ***. Cinq jeunes filles se réunissent chez Pinochia pour jouer à la Ouija, interrogeant les morts et les disparus. Mais il semblerait que l’une d’entre elles soit de trop.

Commentaires

La voix narrative a quelque chose de différent et moderne : tout en racontant avec un recul traditionnel, parvenant à restituer littérairement le ton, le caractère, d’une voix d’adolescente, par un jeu de paroles et de discours rapportés librement et intégrés à la narration un peu comme des tours légèrement ironiques ou attendris de la voix adulte littéraire qui s’amuse à retrouver les intonations et attitudes pas tout à fait oubliées de sa jeunesse. Une dualité équilibrée dont Enriquez tire fraîcheur et comique, qui pourrait faire penser dans un registre différent à la narration du Petit Nicolas, cet adulte qui joue à l’enfant. Bien-sûr, les bêtises adolescentes sont autrement plus trash… plus lourdes de conséquences, le monde alternatif plus noir, éveillé par la conscience tragique de la fragilité de la vie, de la peur d’échouer. La femme qui prend alors la parole, retrouvant sa sensibilité de jeune fille, assume sans broncher des sujets sensibles et choquants – peut-être même avec la délectation provocatrice de savoir qu’on agite le sale repoussé par l’adulte qui se prétend plus mature, plus fort -, se montre en revanche heurtée par des petits éléments d’injustice ordinaire, qu’un adulte négligerait, et surtout l’adolescente qu’elle joue incorpore dans son univers raconté des éléments de surnaturels, comme s’ils étaient indiscutables, ou plutôt comme si la réalité de ceux-ci n’avait pas d’importance sur le fait qu’ils occupent un rôle fondamental dans sa vie…

Le glauque humain, ordinairement traité avec prudence, derrière métaphores, ou bien utilisés dans un registre carnavalesque ou satirique (Rabelais bien-sûr, Aristophane, Fabliaux et Farces du Moyen-Âge), sinon le plus souvent évacué de la littérature et donc de la représentation collective du monde, apparaît ici comme mystérieusement lié au surnaturel. Usuellement cachés mais très présents, influents dans la vie intérieure, inquiétants, obsédants, douloureux, bizarres… Des intérêts en commun à hanter l’inconscient. Comme si le tabou de l’un impliquait le surgissement de l’autre. Le dégueulasse caché provoquerait des conséquences inattendues ; le refoulement du surnaturel s’exprimerait par déjections, morbidité… Curieuse association qui caractérise cependant parfaitement le goût ambivalent de l’adolescence pour le dégoûtant et pour l’horreur (un même amusement à se faire peur et à se dégoûter – peut-être pour se rassurer).

Le surnaturel se trouve ainsi chez Mariana Enriquez comme déjà chez E.T.A. Hoffmann, dans les recoins, les refoulés, de l’esprit humain. Un autre motif de surnaturel ici très présent, et qui était davantage présent chez le premier chercheur littéraire de fantastique, est celui de la malédiction : impossible influence, pour le rationnel, d’un acte langagier ou de la sanction morale d’un acte sur l’enchaînement des événements non liés matériellement, sur le hasard… Est-il possible qu’il y ait réellement d’une manière ou d’une autre des déterminations surnaturelles ? Est-ce la magie ou la malchance ? la punition divine ou bien la croyance de la personne, agissant comme une sorte de placebo, qui provoquerait les conséquences qu’elle souhaite voir à ses actes ? C’est comme si l’adolescent pressentait l’existence de connexions secrètes et surpassant la science entre ses actes et le monde qui l’entoure, des liens souterrains et irrationnels, ou dans une sorte d’alter-monde de l’esprit. Un peu comme Bettleheim le suggérait dans sa Psychanalyse des contes, le jeune esprit retrouverait en quelque sorte par intuition une vision du monde de type « chamanique », qui a sans doute caractérisé la croyance et la culture des premières sociétés humaines (on pensera notamment au chamane de l’Afrique du sud qui voyage dans le monde alternatif pour guérir les maladies ou commander la pluie, cf. L’Art rupestre en Afrique du Sud), voire qui caractérise le fonctionnement de l’esprit humain, de l’inconscient.

Passages retenus

Rambla triste, p. 82-83 :
Cinq ans plus tôt, la rue Escudellers était pleine de toxicos d’un bout à l’autre, tous allongés sur les trottoirs, sur leurs vêtements crasseux. Ils avaient disparu ; sûrement expulsés par la police, des amendes, des sanctions, en plus des camions qui nettoyaient la ville toute la nuit, arrosant n’importe quel endroit où l’on pouvait s’asseoir en toute innocence pour boire une bière ou manger un kebab. Il fallait marcher ou entrer dans les bars ; la rue ne servait qu’à circuler. Déambulant dans le quartier de Raval qu’elle connaissait, elle évita l’inquiétante rue Robadors – sombre et pleine de voleurs selon une légende perpétuée par son nom, que personne n’osait remettre en question – et arriva rue Marquès de Barberà, plus large et lumineuse. Une fille marchait devant elle, un peu fragile, avec un jean trop bas et serré aux hanches, de sorte que son ventre replet jaillissait de son t-shirt court, un morceau de chair blanche avec des vergetures qu’il aurait été facile de cacher sous un t-shirt long et large, mais la fille se fichait sans doute de son apparence. Elles étaient seules ; il était tôt, à peine huit heures du soir, mais la rue était étrangement vide, même les touristes de l’auberge à côté du cybercafé n’étaient pas dehors.
À un moment, la fille se retourna, regarda Sofia dans les yeux et dit, avec un fort accent catalan mais dans un espagnol très clair : « Je n’en peux plus. » Alors elle baissa son pantalon et déféqua sur le trottoir, une diarrhée explosive, douloureuse, des crampes intestinales qui la firent grimacer. Puis elle s’affala contre le mur, à quelques centimètres de sa merde.

Où es-tu mon coeur, p. 125-126 :
Après des années de quête stérile, j’ai découvert sur Internet un site où des fétichistes partageaient leurs battements du coeur. Ils le faisaient en live, en chats, mais mettaient également à disposition d’importantes archives sonores, qu’on pouvait télécharger, délicieusement classées en pulsations normales, anormales, pendant l’effort, lentes, rapides… Je n’intervenais jamais pendant les chats. Je me contentais de copier les sons et me couchais pour les écouter. Un rythme accéléré, régulier ; soudain un pouls plus rapide, un autre plus lent (extrasystoles ou contractions ventriculaires). Moi qui pensais jusque-là que je me masturbais trop brutalement ! Je ne me rendais pas compte, je ne savais pas jusqu’où pouvait aller l’excitation. Mon médium entre la petite lèvre droite et le clitoris, frottant jusqu’à l’os, jusqu’à la douleur, jusqu’au sang parfois, et les orgasmes se succédaient l’un après l’autre, implacables, énormes, pendant des heures. Les draps humides, la transpiration entre mes seins, ma peau hérissée en permanence et sentir mon clitoris gonflé, glorieux, les contractions de mon vagin et de mon utérus. Les tachycardies supraventiculaires, le souffle sublime de la sténose aortique, l’arythmie provoquée par l’hyperventilation ou la manoeuvre de Valsalva, auxquelles seuls les plus courageux se risquaient. De temps à autre un coeur discret, à peine audible et affolé derrière les côtes, un son obtenu en retenant sa respiration ; et quand l’oxygène revenait à la fin, ce coeur s’agitait comme s’il vivait à l’intérieur d’une boîte de tomates, déconcerté, bien trop lent quelquefois, comme s’il était sur le point de s’arrêter.
Je ne répondais plus au téléphone. J’arrivais partout en retard. Je m’arrêtais uniquement quand ma vulve irritée, blessée, me faisait trop mal, gâchant le plaisir. Dans le noir, avec mes écouteurs et les coeurs, telle était ma vie, plus jamais de sexe avec des vraies gens. Pour quoi faire ?


Tranche ton oreille : L’Utopie ou la Mort ! de René Dumont

Arrêter le moteur de la culture dystopique.

Dumont (René) 1973, L’Utopie ou la Mort, éd. Seuil

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

René Dumont, agronome productiviste à ses débuts, a complètement renversé ses conceptions avec le choc du terrain, au Vietnam puis en Afrique, avec les guerres de décolonisation et les premières publications écologistes dont le rapport Meadows, « Halte à la croissance ? », en 1972. Ce dernier autrement connu comme le premier rapport du GIEC acte l’impossible perpétuation de l’écosystème mondial tel qu’il est, dans un monde fini, en tenant compte de certaines tendances de notre modernité : « l’industrialisation accélérée, la croissance rapide de la population, la très large étendue de la malnutrition, l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables et la dégradation de l’environnement ».

Cependant, l’approche a-politique de ces experts est insuffisante car il va falloir contraindre ceux qui dirigent le monde et profitent de cet écosystème dysfonctionnel. Il s’agit ainsi de pointer clairement du doigt les responsables de cette fausse route civilisationnelle, afin de proposer un champ d’action, une réorientation du système et de la civilisation intellectuelle et culturelle, qui ne peut passer que par un affaiblissement de l’élite actuelle, par un arrêt de l’exploitation à profit des pauvres et des ressources, par une aide aux pays en développement, par des instances supranationales fortes mais aussi et surtout par une réduction du niveau de confort et de luxe des classes moyennes.

Il ne suffit plus de proclamer universellement, comme les deux livres cités au départ Halte à la croissance ; ou encore Changer ou disparaître. Il faudrait encore identifier pour qui, en quels lieux et sur quelles productions il serait plus logique et plus justifié d’arrêter la croissance : de façon au contraire à la faciliter, en la dirigeant mieux, là où elle s’avère encore indispensable pour combattre une faim, une misère et une ignorance désormais de plus en plus inacceptables.
Pour éviter de disparaître, il faudra modifier tout le mode de vie, tous les concepts de base de notre civilisation ; et d’abord son système d’appropriation et de gestion de la production. Mais pour qui est-ce le plus urgent, où, comment ? Le club de Rome et les écologistes anglais semblent s’être efforcés de traiter ces problèmes aussi vastes que complexes d’une façon un peu apolitique : comme si c’était possible. En réalité, c’est là une dangereuse illusion : toute tentative d’apolitisme cache, sur le point visé, une position satisfaite des structures économiques actuelles, donc finalement conservatrice. Si l’on veut éviter les drames effroyables dont nous sommes désormais tous menacés à moyen terme (au moins dans notre descendance, pour les plus âgés d’entre nous), il faut d’abord analyser les responsabilités des gaspillages intolérables qui nous mènent à notre perte. C’est notre seul espoir de survie.

p. 52

Commentaires

L’image du premier candidat écologiste à la présidentielle de 1974 brandissant son verre d’eau, avait quelque chose de sympathique mais un peu risible – le bon papa rappelant d’aller se laver les dents -, comme son score… Pas de quoi perturber les électeurs dans les rayons de supermarché (ces Non-lieux au sens de Marc Augé, emblématiques de notre civilisation industrielle de marché). Maintenant que les prophéties sont confirmées, que la fiction naïve de fin de l’Histoire s’est effondrée, c’est comme si le message qui les avait portées n’était plus audible, trop daté, trop contraire aux habitudes de pensée du XXIe siècle et surtout trop culpabilisant pour une civilisation qui a trop savouré ce mode de vie destructeur écologiquement, pour ne pas pratiquer l’esquive en fusée dans la techno-fantasmagorie quand il s’agit de le remettre en question. Quasi inaudible aujourd’hui : les classes moyennes et mêmes les basses classes prolétaires des pays riches mènent un train de vie inacceptable car impossible à généraliser à l’échelle de la planète. Mode de vie bourgeois par excellence (la voiture, la viande, les vacances à l’autre bout du monde, la dernière nouveauté, la distinction vestimentaire…) basé sur une culture du luxe à bas prix – nous sommes tous le Bourgeois Gentilhomme de Molière -, accessible grâce à l’exploitation de pays tiers ou de franges de population intérieure à droits inférieurs – eux aussi revendiqueront leur droit à la bourgeoisie frelatée. En somme, à l’image des dominés intéressés de La Servitude volontaire, nous sommes tous les complices du tyran de la globalisation, industrie facteur de dystopie à toutes les échelles, avec les armes nucléaires, les technologies de contrôle, les armes biologiques, les épidémies d’obésité, de cirrhose, de cancers, de dégénérescence et de diabètes… Culture industrielle du suicide civilisationnel assisté.

Ce qui frappe, c’est la cohésion d’ensemble du discours, articulations tellement évidentes au fil de l’essai : industrialisation, démographie… colonisation, exploitation, quête du profit… consumérisme, gaspillage, pollution, émigration… promotion du luxe accessible, course technologique… Dumont joignait sans difficultés problématiques écologiques, industrielles, internationales et sociales, dénonçait le piège de la mode, gonflée à la publicité, qui amène inévitablement à la surconsommation, au jetable, au gaspillage, à la recherche d’obsolescence… C’est comme si depuis le problème écologique posé par la civilisation industrielle avait été partitionné, cartésianisé pour une analyse rationnelle (Gouvernance par les nombres oblige…). Or, ce qui caractérise la question écologique est la convergence d’éléments qui, pris chacun à part, n’ont qu’assez peu d’impacts remarquables, mais qui, à l’image de l’effet cocktail des perturbateurs endocriniens, provoquent en synergie un désastre planétaire.

Des pans entiers de l’argumentation de Dumont se trouvent aujourd’hui en retrait derrière la question des émissions de CO2, comme s’il était possible de contrôler celles-ci sans toucher aux caractères essentiels de notre civilisation de vitesse, de consommation, d’urbanité, de technologie… L’inquiétude devant la croissance démographique était un élément fondamental de la pensée de Dumont. La surpopulation, et notamment celle des mégalopoles, va de pair avec une gestion déshumanisée, réduction de la liberté, comme critiquait Romain Gary dans La Lettre à l’éléphant à la même époque. Aujourd’hui que la population mondiale atteint la dizaine de milliards, la chose ne semble même plus en question… Les politiques natalistes reviennent même dans l’actualité, et le poids d’une voix européenne semble être fonction du poids démographique du pays… Comme si le principe de la démocratie majoritaire condamnait les sociétés à cette compétition des naissances. Faire naître des têtes pour voter, peser militairement, travailler, mais des bouches à nourrir, des consommateurs, des pollueurs, des dépenseurs d’énergie, des futurs retraités… Absurdité que d’exciter la natalité pour équilibrer la pyramide des âges dans le seul but de financer un système des retraites qui pourrait l’être de mille autres manières…

Évidence sans appel du mouvement à enclencher – la décroissance, parfaitement assumée comme « croissance zéro de notre consommation globale de produits industriels ». Changer de paradigme économique apparaît dès lors comme une lutte comparable à celles des peuples premiers comme décrit par Pierre Clastres dans La Société contre l’État. C’est-à-dire que la société (désormais à l’échelle internationale) doit s’organiser pour empêcher l’acquisition de pouvoir par les détenteurs de capitaux industriels qui autrement dictent les règles des États afin de favoriser leur propre croissance illimitée, jusqu’à dévorer la société qui les a fait naître… Ce devrait être la conclusion logique du rapport Meadows « Les limites à la croissance » (premier rapport du GIEC) et donc le mot d’ordre explicite de l’écologie, au lieu de phrases technicistes, « réduction des émissions de gaz carbonique », « limitation du réchauffement climatique à 2% », répétées depuis tant d’années, preuves de sérieux scientifique et d’apolitisme… C’est là tout ce que déplore Dumont : l’écologie doit au contraire taper du poing et être politique. N’est-ce pas là le sens même de sa candidature ? L’écologie implique un changement de système, la fin du capitalisme (un élément en commun avec les partis révolutionnaires de gauche)…

Titre coup de poing résumant de manière littéraire et philosophique la vraie pensée écologiste. Qu’est-ce que « l’utopie » ? Au lieu de l’action négative à effectuer sur le monde économique (restructuration d’une grande part des secteurs, changement des règles, refus des promesses de hausses de rémunération, abolition des privilèges existants, baisse des possibilités d’enrichissement…), Dumont invite à penser la vie collective à réinventer, une nouvelle civilisation à bâtir, en faisant référence au lieu idéal imaginaire dont parlait Thomas More – L’Utopia doit advenir pour remplacer les Non-lieux dont nous parlions plus haut -, mais aussi et surtout aux communautés autonomes fonctionnant sur un idéal communiste, du socialisme utopique des premiers temps post-révolutionnaire aux ZAD anarchistes, des communautés philosophiques (cf. Vie de Pythagore) aux communautés paysannes (cf. Les Bons Dieux, Jean Anglade)… Pensons encore aux communautés religieuses, à l’exemple des Franciscains ou des Amish, pour se figurer la partie plus controversée pour le grand public du discours décroissant : quand bien même il s’agit de réinventer, jusqu’à quel point civilisationnel rétropédaler ? une petite Sobriété individuelle à la manière de Pierre Rabhi, une vie ascétique ?

La voiture pour Dumont, c’est déjà trop ! comme Illich qui à la même époque dans La Convivialité s’arrête au vélo, bonne mesure des choses. La voiture, symbole de l’industrie, du cancer-béton, de la civilisation bourgeoise, de la société de consommation, attribut bourgeois par excellence, la frénésie de la vitesse mêlée à l’ivresse, le mépris de ce qui défile trop vite au bord des routes (cf. description corrosive de Céline dans D’un château l’autre). Métaphore dont chaque tour de roue nous approche du bord de la falaise à l’image du jeu dangereux que se livrent les adolescents dans Rebel without a cause (ou « La Fureur de vivre »), le gagnant sera celui qui s’arrêtera le plus près du vide. Le jeu de James Dean fait émerger tout le mal-être refoulé de notre civilisation, qui appuie sur les épaules de la jeunesse, la vacuité . L’excitation de la mort si proche, à un coup de volant, pulsion de mort sado-masochiste, la même que les cyniques nazis « soit nous triomphons soit nous crevons, rien après nous », celle de ces survivalistes qui attendent la venue d’un monde post-apocalyptique du genre Mad Max pour se vivre en « héros », justice expéditive au fusil, survivant transfiguré en demi-dieu, enfin clairement distingués de la masse, idée fondatrice de l’idéologie bourgeoise.

Cette relative généralisation des privilèges (mot plus exact que « démocratisation »), que symbolise l’ouvrier nord-américain de Détroit par exemple, avec sa grosse « bagnole » (ou ce gosse qui a déjà acheté plus de deux cents autos-jouets à l’âge de 8 ans) n’en constitue nullement une justification. Car leur train de vie ne pourrait absolument pas être généralisé à l’échelle de la planète : les ressources manqueraient vite pour cela, et la pollution nous étoufferait tous. Ce qui le remettrait vite en cause, dans l’hypothèse d’une option socialiste universaliste, qui accorderait une double priorité : à la justice sociale établie au plan mondial, et à la survie. Il va donc falloir s’attaquer à l’ensemble des privilégiés ; donc à la majorité d’entre nous, vous et moi inclus, en citant quelques exemples plus parlants.

p. 52

Passages retenus

p. 62
Les États-Unis ont renoncé à la justice sociale mondiale ; il faudra les y contraindre.

Voiture, p. 62
On ne voit pas vraiment pourquoi dans un monde qui viserait la justice sociale, les paysans des deltas de l’Inde, du Vietnam, de la Chine n’auraient pas droit un jour – même si celui-ci est lointain – aux mêmes commodités que les « riches » du monde atlantique de 1973. Mais s’ils dépassent déjà, dans certains districts ruraux, mille habitants au km², cela ferait 500 voitures au km², soit 5 à l’hectare ! Plus celles venues de grandes villes voisines, Changhaï ou Canton, Bombay ou Calcutta.
Regardez ce qu’exige en surface, béton, bâtiments… une voiture américaine : garage à la maison et son accès, places de parking au bureau, au supermarché, devant les bâtiments administratifs… Comptez la surface par unité-voiture des rues, des routes, des autoroutes ; ajoutez-y les ponts, les savants ouvrages de croisements, parfois à plusieurs étages ; les usines de fabrication, les ateliers d’entretien et de réparation ; les stations de service de ravitaillement… et j’en oublie. Si les routes couvrent 1 % de la surface des États-Unis, quelle proportion devraient-elles recouvrir, au même niveau de richesse, les pays de population cinquante fois plus dense ? Mais les États-Unis ont renoncé à la justice sociale mondiale ; il faudra les y contraindre.

Embourgeoisement des pauvres riches, p. 77-78
La seule possession d’une automobile, on l’a vu en France le 1er juin 1968, présente un caractère d’embourgeoisement incontestable : le week-end est devenu trop sacré pour le sacrifier à une manifestation, même si celle-ci pouvait devenir révolutionnaire. La diffusion de l’auto privée prépare une génération d’égoïstes, de plus en plus éloignée de cet « homme nouveau », que le « Che » appelait de tous ses vœux. Et pourtant la société de demain en aura bien besoin. « La restriction de la consommation populaire ne se justifie en rien », dit l’Humanité du 4 octobre 1972. Il faut certes restreindre d’abord celle des riches. Mais à l’échelle planétaire, tout possesseur d’auto privée de loisir est un riche abusif, un exploiteur.
Marx nous disait, en somme, que l’intérêt de l’humanité toute entière rejoint celui des classes les plus exploitées. Ceci paraît toujours vrai, à condition de rechercher désormais ces « plus exploités » en dehors de notre société de consommation, de la fraction embourgeoisée de la classe ouvrière, désormais majoritaire en pays riches, et des autres travailleurs de ces pays. Ces plus exploités se trouvent surtout dans les pays dominés, une fois mises à part leurs minorités privilégiées.

Gaspillage de papier, pubs…
117 : fiscalité contre le luxe
impôt international…
Impôt sur les matières premières… p. 120

p. 136
Le travail le moins coûteux, pour la collectivité nationale et mondiale, est celui que les paysans accomplissent dans leur village, ou aux environs immédiats ; ce qui permet d’économiser toutes les dépenses d’habillement, de transport et même d’outils à main des bataillons de jeunesses paramilitaires. Le travail le plus soigné, surtout pour les plantations, est celui que ces paysans feraient pour eux, sur leur ferme ; et non pas au profit du grand propriétaire voisin, du commerçant et de l’usurier ; ou encore sur une coopérative de production bureaucratisée, à laquelle ils n’auraient pas demandé d’adhérer.

Travail manuel et école, p. 156-157
La ségrégation actuelle, parfois plus poussée que jamais, entre travailleurs manuels et intellectuels, conduit bien des jeunes de nos familles aisées, du lycée à l’université, à ne jamais « travailler » avant 25, sinon 27 ans ! Ensuite, de leur auto à leur bureau et à leur résidence, ils ne feront aucun travail manuel ; sauf peut-être la tonte de leur pelouse, et parfois du sport. Pendant ce temps, pour ramasser nos ordures, balayer nos rues, et servir de domestiques, ce qui nous reste de prolétaires ne suffit plus : il faut faire appel à des esclaves d’un nouveau type, baptisés immigrés : d’Espagne et du Portugal, de la Turquie, du Maghreb et maintenant tropicaux. Un maçon à Aix présente son manœuvre tunisien comme « son esclave », et le traite de même. L’écart entre les rémunérations des différents travaux s’accroît plutôt chez nous ; il s’amplifie davantage encore à l’échelle internationale.
Le mépris du travail manuel qu’enseigne ce système d’éducation s’étend vite à celui qui le réalise, surtout quand il s’y mêle du racisme. Tant qu’il persistera, toutes les tentatives d’une société moins inégale en resteront au niveau des propositions moralisatrices, des incantations. Supprimer ce mépris n’a pas été réalisé pleinement en Union soviétique. Il exigerait d’abord que chacun, au moins au début de sa vie, ait largement participé à un travail manuel. Il n’est certes point question de revenir à l’exploitation du travail des enfants de 1820-1840. Mais j’ai toujours regardé avec sympathie le jeune Américain distribuer des journaux après l’école pour avoir son argent de poche ; et l’étudiant québécois gagner, en cinq mois de vacances, l’essentiel de ces sept mois de scolarité. Quand ils ont travaillé avec des ouvriers agricoles, ils en ont des choses à m’apprendre, mes étudiants de l’université d’Ottawa !
L’école chinoise comporte au village un jardin, où les enfants commencent à travailler très jeunes. À 6 ans on peut repiquer, sarcler en terre légère, arroser avec un petit arrosoir, commencer à produire ses légumes. Ce qui aura coûté de la sueur, on aura moins tendance à le jeter : avec le travail et le travailleur, on respectera aussi le fruit du travail. Dès 10 ans, les écoles chinoises organisent des ateliers, dont la production est vendue. Voici donc des enfants qui participent à la production, ne sont plus des parasites, et se montrent au contraire très fiers de collaborer déjà à la construction du socialisme.

Ramasse tes lettres : Le Rosier de madame Husson (recueil), de Maupassant

Tout

Maupassant (Guy de) 1883-1888 (1888), Le Rosier de madame Husson [in Oeuvres complètes, t. 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1979

Note : 4 sur 5.

Recueils :
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
Les Sœurs Rondoli (1884)
Yvette (1884)
Contes du jour et de la nuit (1885)
Monsieur Parent (1886)
Toine (1886)
La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

Le Rosier de madame Husson (1887) ****
Un échec (1885) ****
Enragée (1883) *** *
Le Modèle (1883) ****
La Baronne (1887) ***
Une vente (1884) ****
L’Assassin (1887) ***
La Martine (1883) ****
Une soirée (1887) ***
La Confession (1884) ****
Divorce (1888) ***
La Revanche (1884) ***
L’Odyssée d’une fille (1883) *****
La Fenêtre (1883) ****

Le Rosier de madame Husson ****

A la suite d’un accident de train, Raoul Aubertin rend visite à un vieux camarade, Albert Marambot, devenu médecin. Le gros bourgeois bon vivant et fervent admirateur de sa ville, lui raconte l’histoire du Rosier, un jeune homme autrefois récompensé pour sa candeur et sa vertu, devenu ivrogne par la suite.

Si l’histoire du Rosier, faite d’une ironie qui voit la plus grande fragilité au vice dans l’âme la plus pure, est particulièrement amusante et intéressante (en tant que chiquenaude à la bonne morale), le plus important est ailleurs : dans la profusion de bonne chère. Autodestruction par le plaisir qu’on pourra évidemment comparer à La Grande Bouffe, classique du cinéma de Marco Ferrari. Élite consciente de son vice, l’hédonisme jusqu’au nihilisme, jusqu’au cynisme. Non donnée comme cause spécifique et individuelle du dérèglement du jeune homme (qui tombe dans les senteurs délicieuses des bonnes chères alors qu’il n’était pas tombé dans le vice de chair), elle est en revanche clairement mise en évidence pour décrire la ville orgueilleuse, le gros médecin patriotique et fier (pour rien), ennuyeux dans ses digressions ridicules. Cette composition à étages révèle une tendance nouvelle de Maupassant : donner une importance au style du récitant secondaire, qui n’est plus un simple double du narrateur d’origine mais une personnalité autonome. Maupassant trouve le principe dialogique mis en évidence par Bakhtine dans sa Poétique de Dostoïevski : les personnages agissent et parlent suivant leurs propres préoccupations, leur propre « noyau » ou moteur, ne sont plus les pantins dans le grand destin dessiné par le narrateur-dieu-omniscient.


p. 951 : « En une seconde, toute la vie de province m’apparut, qui alourdit, épaissit et vieillit. Dans un seul élan de ma pensée, plus rapide que mon geste pour lui tendre la main, je connus son existence, sa manière d’être, son genre d’esprit et ses théories sur le monde. Je devinais les longs repas qui avaient arrondi son ventre, les somnolences après dîner, dans la torpeur d’une lourde digestion arrosée de cognac, et les vagues regards jetés sur les malades avec la pensée de la poule rôtie qui tourne devant le feu. Ses conversations sur la cuisine, sur le cidre, l’eau-de-vie et le vin, sur la manière de cuire certains plats et de bien lier certaines sauces me furent révélées, rien qu’en apercevant l’empâtement rouge de ses joues, la lourdeur de ses lèvres, l’éclat morne de ses yeux. »

Un échec ****

Notre conteur, en voyage vers Turin, en passant par la Corse, rencontre sur le bateau, une belle femme. Il lui cède une place dans le coupé qui va les emmener à Ajaccio.

Y a-t-il une raison à cette échec ? alors que tout semblait encourageant ? Le bonheur attendu est raté. La femme n’est pas vraiment sotte longtemps. Elle renverse la situation à son avantage et finit par se jouer du dragueur. Jouait-elle depuis le début ? Elle qui aime les choses gaies ? Dès lors, c’est toute l’intériorité de la femme qui passe dans le hors-texte, à la manière des « Bijoux« , trompeuse ? ou s’arrangeant bien de la situation qui permet de s’affranchir dans une société où la femme est dominée.


p. 498 : « On devine, par ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas. On sonde avec l’œil et la pensée les dedans du corsage et les dessous de la robe. On note la longueur du buste quand elle est assise ; on tache de découvrir la cheville ; on remarque la qualité de la main qui révélera la finesse de toutes les attaches, et la qualité de l’oreille qui indique l’origine mieux qu’un extrait de naissance toujours contestable. On s’efforce de l’entendre parler pour pénétrer la nature de son esprit, et les tendances de son cœur par les intonations de sa voix. Car le timbre et toutes les nuances de la parole montrent à un observateur expérimenté toute la contexture mystérieuse d’une âme, l’accord étant toujours parfait, bien que difficile à saisir, entre la pensée même et l’organe qui l’exprime. »

Enragée *** *

Une jeune fille naïve part pour son voyage de noce sans savoir ce qui l’attend, et elle s’est fait mordre le nez par son chien.

Double vision dans ce conte farcesque où la jeune fille peu préparée à la vie se rend ridicule. On retrouve les thèses de Sade sur les malheureuses conséquences de l’éducation « fleur bleue » des femmes, thème traité sur un ton autrement tragique dans Une vie, qu’on laisse volontairement dans l’ignorance de la vie sexuelle, presque sadiquement car cela permet en quelque sorte pour l’homme d’avoir de fait une ascendance sur elles pour les dominer. Une situation de pouvoir que Maupassant s’amuse à renverser dans un autre conte où un jeune homme inexpérimenté s’apprête à marier une veuve.


p. 941 : Et tout à coup, je crus qu’il avait perdu la tête. Puis, la peur m’envahissait, je me demandais s’il voulait me tuer. Quand la terreur vous saisit, on ne raisonne pas, on ne pense plus, on devient fou. En une seconde je m’imaginais des choses effroyables. Je pensai aux faits divers des journaux, aux crimes mystérieux, à toutes les histoires chuchotées de jeunes filles épousées par des misérables ! Est-ce que je le connaissais, cet homme ? Je me débattais, le repoussant, éperdue d’épouvante. Je lui arrachai même une poignée de cheveux et un côté de la moustache, et, délivrée par cet effort, je me levai en hurlant « au secours ! ». Je courus à la porte, je tirai les verrous et je m’élançai, presque nue, dans l’escalier. »

Le Modèle ****

Un peintre connu a épousé une de ses modèles, alors qu’il ne l’aimait plus et qu’elle était devenue infirme.

C’est toute une théorie de l’amour qui est développée dans ce conte : l’artiste peintre est attiré par les gestes et les poses affectées des femmes. Comme une obsession passagère car liée à un projet artistique, il finit par s’en lasser ou s’en dégoûter. Mais la femme, à la fois si sincère de passion ou si rusée pour obtenir ce qu’elle veut, finit par garder l’amant malgré lui-même. Ici, le peintre est piégé par la femme, par ses ruses. Un point de vue très inspiré de Schopenhauer – le piège de la nature -, qu’on peut prendre pour misogyne mais qui au regard d’autres nouvelles (à commencer par « Un échec » ou « Divorce » dans ce même recueil) est peut-être davantage à interpréter comme : l’homme (« être humain ») se piège lui-même. Peut-être d’autant plus en voulant enfermer la femme dans une relation de domination.


p. 1108 : « Je n’oublierai jamais l’effet que me fit cette fenêtre ouverte, après l’avoir vue traversée par ce corps qui tombait ; elle me parut en une seconde grande comme le ciel et vide comme l’espace. Et je reculai instinctivement, n’osant pas regarder, comme si j’allais tomber moi-même. »

La Baronne ***

Un marchand très doué raconte à notre narrateur et à leur ami commun Boisrené comment il a aidé la baronne Samoris qui, en période de crise, endettée, ne parvenait plus à attirer chez elle et sa fille le moindre amant. Il lui avait alors prêté un petit Christ d’ivoire et lui avait envoyé des clients.

Il est amusant de voir que ce conte reprend plus ou moins la courtisane de haute société de « Yveline Samoris » et de sa réécriture « Yvette ». En dehors de cela, on reste dans le conte assez facile. Le personnage du marchand fait penser à William Andermatt de Mont-Oriol. Le sujet plutôt subversif (comment une prostituée se trouve des clients…) et traité comme à l’habitude dans un registre farcesque, demeure toutefois un peu expéditif ici.


p. 909 : « Il était grand, mince, chauve, fort élégant. Sa voix douce, insinuante, avait un charme particulier, un charme tentateur qui donnait aux choses une valeur spéciale. Quand il tenait un bibelot en ses doigts, il le tournait, le retournait, le regardait avec tant d’adresse, de souplesse, d’élégance et de sympathie que l’objet paraissait aussitôt embelli, transformé par son toucher et par son regard. Et on l’estimait immédiatement beaucoup plus cher qu’avant d’avoir passé de la vitrine entre ses mains. »

Une vente ****

Brument et Cornu comparaissent devant la cour pour tentative de noyade de la femme Brument. Les accusés étaient ivres et M. Brument avait besoin de mille francs d’urgence.

Une nouvelle farce normande qui finit devant les tribunaux. L’immoralité innocente des deux hommes saouls fait écho à de nombreux autres contes (cet autre criminel de « L’Ivrogne« ). Cette sorte de frénésie du commerce, qui chez le campagnard fonde l’identité même, prend un visage absurde. Le Normand reste pour Maupassant une caricature du Français (Voir la révolution des hameaux, « Un coup d’Etat »).


p. 1210 : « Alors Brument se met à pleurer ; ça m’attendrit. Je lui demande ce qu’il a. Il me dit : « Il me faut mille francs pour jeudi. » Là-dessus, je deviens froid, vous comprenez. Et il me propose à brûle-tout-le-foin : « J’te vends ma femme. » »

L’Assassin ***

L’employé Lougère a assassiné son patron. Un jeune avocat parle en sa faveur, expliquant qu’il a tué par excès de respect.

Sous la forme d’un plaidoyer, ce conte trace le portrait d’un homme « bien », nous démontrant par là même comme ce type d’homme n’a pas sa place dans la société des hommes. Encore une fois, on retrouve ce côté négatif de l’éducation traditionnelle et des bonnes mœurs, ici transposé sur un homme. On retrouve aussi le thème de l’aveuglement.


p. 992 : « Nous voyons trop ce fleuve de corruption qui va des chefs de Pouvoir aux derniers des gueux, nous savons trop comment tout se passe, comment tout se donne, comment tout se vend. Places, fonctions, honneurs, brutalement en échange d’un peu d’or, adroitement en échange de titres et de parts dans les entreprises industrielles, ou plus simplement contre un baiser de femme. Notre devoir et notre profession nous forcent à ne rien ignorer, à soupçonner tout le monde, car tout le monde est suspect ; et nous demeurons surpris quand nous nous trouvons en face d’un homme qui a, comme l’assassin assis devant vous, la religion du respect assez puissante pour en devenir un martyr. »

La Martine ****

Benoist est bien amoureux de la Martine. Elle a même accepté de lui quelques câlins, et veut bien le marier plus tard. Mais voilà qu’un jour à la messe, le curé annonça le mariage de la Martine avec Vallin, riche fermier des environs.

Cet amour de campagne est décrit de manière touchante. Le paysan normand est ici aussi sensible que le bourgeois de la ville. Son comportement donne un message quant à l’aspect tue l’amour de la grossesse. On remarquera la puissante métaphore de la mouche en tant qu’image d’une idée obsédante.


p.976 : « Parfois une grosse mouche se trouve enfermée dans une chambre. On l’entend voler en ronflant, et ce bruit vous obsède, vous irrite. Soudain elle s’arrête ; on l’oublie ; mais tout à coup elle repart, vous forçant à relever la tête. On ne peut ni la prendre, ni la chasser, ni la tuer, ni la faire rester en place. A peine posée, elle se remet à bourdonner.
Or le souvenir de la Martine s’agitait dans l’esprit de Benoist comme une mouche emprisonnée. »

Une soirée ***

Le sous-officier Varajou, en permission, a rendu visite à sa sœur, Mme Padoie, mariée à un homme important de la petite ville tranquille du Morbihan, avec l’intention de lui emprunter de l’argent. Mais la soirée s’annonce affreusement ennuyeuse, alors Varajou sort se griser, puis demande au serveur où sont les demoiselles.

Comme le conte précédant, celui-ci met face à face deux univers : le petit militaire viveur et le bourgeois à haute morale. La méprise finale rappelle cependant la similaire organisation des maisons à filles et des maisons de la haute (dans « Yvette »). L’échange de mépris entre les deux univers est intéressant.


p. 895 : « Varajou considérait son beau-frère en songeant : « Quel crétin ! » Padoie devait avoir près de cinquante ans ; il était grand, maigre, osseux, lent, velu avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses deux yeux deux voûtes de poils. Coiffé d’un bonnet de velours orné d’un feston d’or, il regardait avec mollesse comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait : « Quel crétin ! »
Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n’a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l’existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l’univers entier du haut de son ignorance. »

La Confession ****

Un capitaine de régiment, sérieux, sévère et naïf, marie une jeune fille très jolie, maline et riche. Le capitaine, pendant une campagne, se retrouve ivre et se réveille dans la chambre d’une fille. Il finit par l’avouer à sa femme.

Conte assez analogue à « Les Bijoux », dans ce sens où il fait sentir tout un monde insoupçonné chez le conjoint avec qui on partage sa vie et pourtant duquel les pensées intimes réelles nous échapperont toujours. Ce monde qui nous échappe et nous inquiète, on croit parfois le deviner au détour d’un sourire, d’un regard étrange.


p. 219 : « Mlle Laurine le vit, le pénétra tout de suite et l’accepta pour mari. »

Divorce ***

Maître Bontran, spécialisé dans les cas de divorce, reçoit un gros homme rouge, notaire, qui s’est marié avec une de ses clientes qui se proposait en mariage par les journaux, avec une grosse dot. Mais celle-ci disparaît mystérieusement deux journées par semaine.

Encore une fois, ce conte aura tendance à montrer la ruse féminine – mais là encore n’est-ce pas plutôt l’homme qui se piège lui-même ? Le notaire qui croyait à une bonne affaire, qui croyait même avoir bien mené l’affaire devient en fait une bonne dupe. Malgré les soupçons justifiés qui étaient les siens, il a mordu de lui-même à l’appât à cause de l’obsession d’une idée, idée construite et proposée par la ruse féminine (a-t-elle autre option dans le jeu de domination ?). On retrouve donc le thème de l’idée obsédante qui possède et prend au piège ; et ainsi celui de la fatalité. La chute humoristique laisse resurgir l’aspect extérieur : les « qu’en dira-t-on ? » et toute la vie secrète de la femme, laissée dans l’ombre du récit (là encore comme dans « Les Bijoux »), mais pressentie.


p. 1023 : « Et je l’embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois… si bien que… le champagne aidant… je succombai… ou plutôt… non… elle succomba.
Ah ! monsieur, j’en fis une tête, après cela… et elle donc ! Elle pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne pas la perdre. Je promis tout ce qu’elle voulut, et je m’en allai dans un état d’esprit épouvantable.
Que faire ? J’avais abusé de ma cliente. Cela n’eût été rien si j’avais eu un client pour elle, mais je n’en avais pas. C’était moi, le client, le client naïf, le client trompé, trompé par lui-même. Quelle situation ! Je pouvais la lâcher, c’est vrai. Mais la dot, la belle dot, la bonne dot, palpable, sûre ! Et puis avais-je le droit de la lâcher, la pauvre fille, après l’avoir ainsi surprise ? Mais que d’inquiétudes plus tard !
Combien peu de sécurité avec une femme qui succombait ainsi ! »

La Revanche ***

M. de Garelle a fini par divorcer de sa femme, après l’avoir battue parce qu’il était presque sûr qu’elle le trompait. Mais voilà qu’elle passe, bien élégante, dans le fond de la salle, remariée à M. de Chantever. M. de Garelle se met en devoir de devenir l’amant de son ex-femme.

Petite saynète qui amène en fait un raisonnement paradoxal d’une sur les deux types de liaison et d’autre part sur la logique qui donne un retournement absurde. Il faut aussi noter ce très facile rebond de la femme, classique chez Maupassant. Encore une fois, si la parole rapportée des hommes exprime une évidente misogynie, le point de vue de l’auteur est sans doute plus complexe, croquant de manière satirique l’homme détestable qui se piège lui-même, et admirant la femme qui se meut habilement dans les interstices de liberté d’un système fait pour l’asservir.


p. 378 : « Quelle rouée et quelle menteuse, et quelle coquette, et quelle charmeuse, pour ceux qui ne l’avaient point épousée ! Étais-je cocu ? Cristi ! quelle torture de se demander cela du matin au soir sans obtenir de certitude ! »

L’Odyssée d’une fille *****

Notre conteur aide une prostituée à passer un filet de police. Elle lui raconte son parcours d’orpheline placée chez un grainetier à Yvetot, jusqu’à sa situation actuelle de prostituée mineure à Paris.

La fille perdue sans personne au monde pour la conseiller et la protéger fit la seule chose qu’on ait bien voulu lui apprendre. Il serait aisé de replacer le récit de cette « fille » (publique) dans un cadre judiciaire (par ailleurs assez présent dans ce recueil). Cette fille que le narrateur sauve du coup de filet, aurait pu se faire arrêter, et on aurait pu l’entendre raconter son histoire au juge. Le récit du parcours de vie de la jeune fille, que le narrateur place d’emblée sous le signe de la fatalité, d’un enchaînement des choses qui n’aurait pu être différent (le mot « odyssée » renvoyant évidemment à la culture grecque où les parcours sont gouvernés par les dieux), devient un plaidoyer défendant les femmes prostituées contre l’accusation d’immoralité, de mauvaises moeurs… La fille publique est l’image radicalisée de la femme qui sort du cadre restreint des relations autorisées par les bonnes moeurs. Symboliquement, on peut ainsi voir cette défense comme une défense plus large de la femme dans une société moralisatrice – et la majorité des nouvelles du recueil peuvent être prises dans cette perspective -, qui en fait enserre les femmes dans un corset de relations piégées et perverses avec les hommes, qui les déterminent toujours d’une manière péjorative : filles couchant avant le mariage cédant à l’homme séducteur ou violent, femmes découchant et trompant leur mari aimant ou non, vieilles filles ne couchant pas, femmes physiquement dégradées par la grossesse et l’accouchement, femmes rejetées car ne pouvant enfanter… femmes idiotes car restant dévotement dans la morale maritale quand les maris les trompent, les battent et les moquent, femmes vues comme diaboliques et machinatrices lorsqu’elles s’arrangent des situations et les tournent à leur avantage…


p. 1001 : « Je pris par des rues où il y avait des femmes qui appelaient les hommes de passage. Dans ces cas-là, monsieur, on fait ce qu’on peut. Je me mis, comme elles, à inviter le monde. »

La Fenêtre ****

Un homme est invité à passer l’été dans la propriété de la femme qu’il veut marier, afin que celle-ci puisse le tester.

Conte grivois par excellence, cette petite aventure a tout pour allécher : de l’attente insupportable, de la légèreté immédiate et le baiser final, déplacé, farcesque, franchement hilarant.


p. 901 : « Je m’approchai si doucement que la jeune fille n’entendit rien. Je me mis à genoux ; je pris avec mille précautions les bords fins du jupon, et, brusquement, je relevai. Je la reconnus aussitôt, pleine, fraîche, grasse et douce, la face secrète de ma maîtresse, et j’y jetai, pardon, madame, j’y jetai un tendre baiser, un baiser d’amant qui peut tout oser. »

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer