Sommaire
– Le Horla (1887) *****
– Amour (1886) ***
– Le Trou (1886) ***
– Sauvée (1885) **** —> recueil La Petite Roque
– Clochette (1886) ****
– Le Marquis de Fumerol (1886) ***
– Le Signe (1886) ****
– Le Diable (1886) ***
– Les Rois (1887) ***
– Au bois (1886) *** *
– Une famille (1886) ****
– Joseph (1885) *** *
– L’Auberge (1886) ***
– Le Vagabond (1887) *****
ajoutées ultérieurement au recueil :
– Le Horla première version (1886) **** – disponible ICI
– Le Voyage du Horla (1887) **** – article disponible ICI
– Un fou ? (1884) ****
Le Horla *****
Un homme riche, cultivé et isolé, habitant dans les environs de Rouen, au bord de la Seine, raconte dans son journal comment, à la suite d’une fièvre persistante, il est progressivement pris d’une sensation de malaise, l’impression d’une présence autour de lui, qui l’oppresse pendant la nuit. Un matin, il remarque avec effroi que l’eau de sa carafe a été vidée…
Il s’agit d’aller au-delà du parallèle facile, mais fascinant, avec l’auteur, mort quelques années plus tard après avoir sombré dans la folie. Cette longue nouvelle peut être considérée comme l’aboutissement d’un travail incessant de réécritures, autour de thèmes que Maupassant a cherché à traiter depuis ses débuts en littérature. Dans ce qui est sans doute sa première nouvelle, La main d’écorché, un personnage se faisait harceler dans la nuit par un revenant et sombrait dans la folie… Dans Les Dimanches d’un bourgeois, ébauche de premier roman, on a pour la première fois une scène où le narrateur vit une impression de dédoublement en croyant voir quelqu’un assis à sa place à son bureau… Le dispositif permet à Maupassant de survoler une part importante du spectre du registre fantastique (inspiré notamment de Hoffmann). Chaque nouvel événement raconté par le journaliste est l’occasion de traiter un motif du genre : le cauchemar, la fièvre, la maladie, l’hypocondrie, la possession, l’hypnose, la pensée parasite, la folie… l’événement inexplicable, les vieilles légendes populaires, les limites des sens, les recherches scientifiques… le double, le vampire qui suce le sang, la maison hantée, l’homme invisible, le virus, le surhomme, l’extra-terrestre… Avec cet effet catalogue, Le Horla représente le fantastique par excellence. Qu’est-ce que le fantastique ? c’est lui. Lui l’incertitude toujours renouvelée, le dédoublement de la cause : et si ?… (cette erreur volontaire de deux entrées de journal pour le 19 août qui permet de faire co-exister deux interprétations contraires du récit : pleine dérive du fantastique dans l’horreur surnaturelle, le virus destructeur ; explication cartésienne du fantasme d’un homme perturbé d’hallucinations par ses lectures), Le si du doute qui à la fois fait exister le surnaturel et qui par là même, met en danger l’homme et sa raison en l’éparpillant hors de ses frontières…
La première version du Horla (1886) donnait la parole à un médecin-scientifique pour interroger la possibilité de cette frontière poreuse entre réalité et surnaturel. Le recours au journal intime enferme le lecteur dans le huis-clos oppressif du « je », lieu spectaculaire des flux et reflux de la conscience, lieu des épiphanies et déraillements de la pensée… Cette seconde version incorpore presque intégralement « La Lettre d’un fou » (1885), qui mettait en évidence l’influence de la lecture de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation. La captation du monde étant subjective, l’homme qui songe, l’intellectuel, prend conscience de l’inconnu, de ce qui échappe à ses sens (hors du lieu connu), de ce qui le dépasse. Mais ce qui, fut un temps, aurait été appelé du nom de « Dieu » tout réconfortant, devient dans un monde désenchanté, scientificisé et démystifié, le Horla. Et cet inconnu, qui est là tout près, impossible à percevoir ou à conceptualiser, hors de nos sens mais bien là présent, devient une présence de l’inconfort, pouvant être ou ne pas être, partout et nulle part, comme des microbes ou minuscules insectes invisibles dont l’existence connue et la pensée persistante cultiveraient la paranoïa et l’hypocondrie, l’impossibilité de ne plus jamais dormir tranquille. En l’absence de tout dieu, les démons investissent l’espace, et d’autant plus l’espace de l’esprit (en cela, le dieu, survivance du merveilleux, serait une lumière irrationnelle nécessaire pour éloigner les fantômes de la nuit de l’esprit humain).
L’homme qui prend conscience de cet ailleurs, de cet inconnu (à l’instar de la crise existentielle de La Nausée ou de L’Étranger, découvrant l’absurdité du monde), peut-il continuer à vivre normalement, être guéri de son inquiétude ? Ou bien l’inconfort, telle une hypocondrie, comme un sans-domicile à jamais marqué par la vie dans la rue (et l’horrible impossibilité d’être seul), amène forcément à la folie ? Est-ce d’ailleurs le destin de l’homme intellectuel ? La raison découvrant ses limites, ses faiblesses, se fissurant de peur devant l’inconnu, ne serait plus capable d’exercer son rôle de calcul froid et de prise de décision…
Révolte contre l’inconnu, p. 931 :
Il faisait bon, il faisait tiède ! Comme j’aurais aimé cette nui-là autrefois !
Pas de lune. Les étoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements frémissants. Qui habite ces mondes ? Quelles formes, quels vivants, quels animaux, quelles plantes sont là-bas ? Ceux qui pensent dans ces univers lointains, que savent-ils plus que nous ? Que voient-ils que nous ne connaissons point ? Un d’eux, un jour ou l’autre, traversant l’espace, n’apparaîtra-t-il pas sur notre terre pour la conquérir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des peuples plus faibles ?
Nous sommes si infirmes, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres, sur ce grain de boue qui tourne délayé dans une goutte d’eau.
Je m’assoupis en rêvant ainsi au vent frais du soir.
Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne vis rien d’abord, puis, tout à coup, il me sembla qu’une page du livre resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle d’air n’était entré par ma fenêtre. Je fus surpris et j’attendis. Au bout de quarante minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt l’eût feuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide ; mais je compris qu’il était là, lui, assis à ma place, et qu’il lisait. D’un bond furieux, d’un bond de bête révoltée, qui va éventrer son dompteur, je traversai ma chambre pour le saisir, pour l’étreindre, pour le tuer !… mais mon siège, avant que je l’eusse atteint, se renversa comme si on eût fui devant moi… ma table oscilla, ma lampe tomba et s’éteignit, et ma fenêtre se ferma comme si un malfaiteur surpris se fût élancé dans la nuit, en prenant à pleines mains les battants.
Donc il s’était sauvé ; il avait eu peur, peur de moi, lui !
Alors… alors… demain… ou après… ou un jour quelconque, je pourrai donc le tenir sous mes poings, et l’écraser contre le sol ! Est-ce que les chiens, quelques fois, ne mordent point et n’étranglent pas leurs maîtres ?
Amour ***
Notre conteur se rappelle une journée de chasse où, par un froid puissant, à travers les marécages glauques, il abattit la moitié d’un couple de sarcelles au ventre argenté.
Le contraste entre le sujet porté et le décor âpre est saisissant. La rudesse du temps rapproche homme et animal dans leur fragilité. L’acte de chasse devient recherche sur soi. Faisant suite au « Horla », qui pourrait être donc l’inquiétude face à un nouvel être à venir pour remplacer l’humain, cette nouvelle rapproche au contraire l’ancien humain de sa fragilité animale.
p. 847 : « Dès les premiers pas dehors, je me sentis glacé jusqu’aux os. C’était une de ces nuits où la terre semble morte de froid. L’air gelé devient résistant, palpable tant il fait mal ; aucun souffle ne l’agite ; il est figé, immobile ; il mord, traverse, dessèche, tue les arbres, les plantes, les insectes, les petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des branches sur le sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l’étreinte du froid.
La lune, à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle, paraissait défaillante au milieu de l’espace, et si faible qu’elle ne pouvait plus s’en aller, qu’elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée par la rigueur du ciel. Elle répandait une lumière sèche et triste sur le monde, cette lueur mourante et blafarde qu’elle nous jette chaque mois, à la fin de sa résurrection. »
Le Trou ***
Leopold Renard, tapissier, est accusé d’avoir provoqué la mort de M. Flamèche. Leopold raconte qu’avec sa femme, ils avaient trouvé un trou le long de la Seine, une place où ils venaient pêcher chaque week-end. Mais un beau matin, la place était prise par un autre couple.
Si ce tribunal a la première apparence farcesque des tribunaux rustiques, ce n’est pas tout à fait cela. Ici, il est question de bourgeois de Paris. Et la farce finit en drame. Malgré la voix comique du narrateur Leopold, les forces qui interviennent dans ce conte sont plus profondes et plus sombres. Leopold charge une part de la responsabilité sur le dos de sa femme qui aurait comme toutes plutôt tendance à exciter la bagarre qu’à la calmer (c’est la femme qui encouragerait l’homme à la violence ; figure de la tentatrice, d’Eve ou Pandore qui perd le masculin…). Quant à cette apparition d’un deuxième couple, il rappelle le thème du double, qui apparaissait dans le précédent conte écrit par l’auteur (« Horla première version »).
Toutefois, le conte reste tout à fait comique et rudement bien employé pour laisser parler, pour une fois, un personnage moins bon parleur. La quantité de poissons de plus en plus importante qui sort du trou paraît fortement exagérée par le témoin peu crédible.
p. 832 : « Ca n’a l’air de rien, c’est petit, c’est maigre ; eh bien ! c’est plus malfaisant qu’une fouine. […]
Tous les jours elle me reprochait ma douceur : « C’est moi qui ne me laisserais pas faire ci ! C’est moi qui ne me laisserais pas faire ça. » En l’écoutant, m’sieu l’Président, j’aurais eu au moins trois duels au pugilat par mois… »
Sauvée ****
cf. La Petite Roque
Clochette ****
Le conteur se rappelle d’une vieille couturière nommée la mère Clochette, qui venait faire un peu d’ouvrage chez ses parents alors qu’il était encore tout jeune. La vieille fille paysanne était drôlement poilue partout sur le visage, boitait terriblement et portait d’énormes verres grossissants. Elle lui racontait les petites anecdotes du bourg, comme autant d’aventures extraordinaires.
Le jour de sa mort, le médecin fit le récit du noble et simple accident qui détruisit la jambe de la si belle jeune fille, qu’on appelait alors Hortense.
Le contraste est violent entre l’âme généreuse, pure et simple de la paysanne, et l’enveloppe grotesque que lui a concocté la fatalité. Remarquons aussi le motif du petit instant d’erreur qui se paye très cher, ainsi que la lâcheté de l’homme – dont la répercussion est souvent payée par la femme – et l’aspect destructeur des mœurs contraires aux natures. Ajoutons enfin la mise en abyme de l’art de conter. Reste le portrait vivant d’une femme qui a sans doute existé, une vieille conteuse au génie naturel (on pourra penser aux Âmes fortes de Giono et ainsi esquisser une comparaison entre les deux conteurs champêtres). Maupassant ne se moque pas vraiment des figures paysannes qu’il croque, apparences grotesques parce que non raffinées à la parisienne mais tordues par le pays, il s’étonne d’avantage des compétences surprenantes et souvent non apprises non intellectualisées qui se logent en elles.
p. 852 : « Elle voyait gros et simple. Elle me contait les évènements du bourg, l’histoire d’une vache qui s’était sauvée de l’étable et qu’on avait retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner les ailes de bois, ou l’histoire d’un œuf de poule découvert dans le clocher de l’église sans qu’on eût jamais compris quelle bête était venue le pondre là, ou l’histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un passant tandis qu’elle séchait devant la porte après une course à la pluie. Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu’elles prenaient en mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et mystérieux ; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me narrait ma mère, le soir, n’avaient point cette saveur, cette ampleur, cette puissance des récits de la paysanne. »
Le Marquis de Fumerol ***
Le jeune vicomte Roger de Tourneville, fils d’un royaliste influent, raconte à des amis comment, avec l’aide de sa mère et de l’abbé Poivron, il s’était rendu dans un petit appartement rue des Martyrs, afin de sauver la réputation du marquis de Fumerol, libre penseur, proche de la mort, installé avec ses deux maîtresses.
Avec des allures de tableau comique, ce conte amène en fait à réfléchir sur la situation politique du pays. Ce conte prend place dans une actualité où le Pape et l’Église catholique tentent désespéramment de raffermir leur pouvoir en France. Les royalistes soutiennent cette initiative et se disent derniers détenteurs des valeurs morales chrétiennes dans un pays de décadence. Or, la famille du narrateur ne fait que sauver les apparences, bien loin d’assumer la vie d’un des leurs qui a choisi de vivre différemment. Famille et religion ne sont que question d’apparence. Les royalistes disputent l’hypocrisie et la bonne morale d’apparats à la bourgeoisie. Le jeune narrateur semble plutôt se moquer des comportements plutôt bourgeois de ses parents et a l’air de finalement admirer son vieil oncle libertin, débris d’une belle époque reniée.
p. 811 : « Et l’abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en retraite avec mon clergé ; et, vengées, les deux petites femmes s’étaient levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s’étaient placées des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la Famille et de la Religion. »
Le Signe ****
La petite baronne de Grangerie se rend de bon matin chez son amie, la petite marquise de Rennedon. En pleurs, nerveuse, elle raconte à son amie comment voyant sa voisine d’en face faire, il lui a pris l’envie d’essayer le signe de connivence avec un beau jeune homme qui passait devant sa fenêtre.
Ce conte est le troisième et dernier de la série, reprenant toujours les deux jeunes héroïnes, à l’école de la malice. Il est d’abord question d’imitation : la femme (ici) est obsédée par l’idée de faire quelque chose qu’elle a vu faire. Il faut dire que cette fois, les petites dames innocentes entrent sur un nouveau terrain encore plus en avant dans le vice puisqu’il est question de prostitution. Mais ce principe ne semble même pas les gêner tant que la chose n’est pas sue ou ainsi définie par des mots. De plus, comme pour le conte Rose, la position privilégiée des dames nobles, leur permet de prendre et jeter sans gêne aucune. Le final adroit à l’attention du mari montre toute la ruse et le peu de scrupules de ces femmes avec leur mari – potentiellement que les convenances leur ont attachés, et aussi le ridicule de ces bons maris tranquilles, sûrs de leur supérieure intelligence sociale.
p. 726 : « Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette ronde et ferme enveloppe du cœur des femmes, qui suffit souvent aux hommes et les empêche de rien chercher dessous. »
Le Diable ***
La mère d’Honoré n’en a plus pour très longtemps et le médecin a interdit à Honoré d’aller rentrer son blé en la laissant seule. Il marchande donc avec la Rapet pour qu’elle accompagne la vieille jusqu’à la fin, à bon prix. Mais la vieille, bien que très affaiblie, pourrait bien tenir encore une semaine…
Le thème du vieux qui ne se décide pas à mourir (« En famille », « Le Vieux », « Le Petit-Fût », « La Reine Hortense ») est ici l’objet d’une sorte de jeu sordide de pari. Mais encore une fois, dans le monde paysan, normand, de Maupassant, ce vice existerait presque en toute innocence et la farce l’emporte sur la cruauté (inversement du conte « Une famille », écrit juste avant celui-ci et publié dans ce même recueil), comme témoigne ce ridicule constat final d’une perte de quelques sous : une perte tellement infime qu’elle pousse au rire bien plus qu’au dégoût. Différence fondamentale entre la méchanceté bête et drôle des peu instruits qui certes fait mal mais n’est que le résultat de l’arrangement d’un dénuement de moyens avec un mode de vie impitoyable, et celle des bourgeois instruits qui font le mal consciemment pour accumuler le confort et la supériorité.
p. 771 : « « J’aime ben qu’vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu’au bout. J’courrons la chance d’part et d’autre. L’médecin dit qu’alle passera tantôt. Si ça s’fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all’ tient jusqu’à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour vous ! »
La garde, surprise, regardait l’homme. Elle n’avait jamais traité un trépas à forfait. Elle hésitait, tentée par l’idée d’une chance à courir. »
Les Rois ***
Le régiment du comte de Garens, maréchal des logis de Hussards, est chargé de garder le petit village de Porterin, lieu stratégique et vidé d’une grande partie de sa population. Pierre de Marchas, jeune dégourdi, trouve au régiment une maison abandonnée et fait préparer un bon repas pour fêter les Rois. Le comte de Garens va demander au curé de venir faire la fête avec eux et d’amener si possible quelques femmes. Mais il n’y a plus dans le village que de pauvres invalides hospitalisées.
Ce conte mêle un tableau de militaires et de leur sans-gêne habituel avec un drame de l’absurde. Mettant face à face les militaires avec les invalides physiques ou morales, c’est l’absurde qui en ressort. C’est cette rencontre inattendue de deux univers qui fait toute la valeur de ce conte.
p. 893 : « Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entrouvrait par moments ses yeux mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient stupides d’étonnements, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, abruties par la surprise et par l’épouvante. »
Au bois *** *
Dans un petit village de campagne, un beau matin, le garde champêtre surprend un couple de bourgeois bien mûrs en pleine action sous les feuilles. Le gros mari, tout honteux, reconnaît son crime et accuse la folie poétique de sa femme qui, elle, raconte comment ils se sont rencontrés ici alors qu’ils étaient tout jeunes.
Le comportement des deux gros bourgeois pris en flagrant délit est particulièrement bien rendu : les mouvements et attitudes reflètent leurs pensées et leur mentalité (ce qu’on appelle description objective : on nous montre des personnages dans un tel état qu’on a plus besoin de précisions concernant les pensées qui animent leurs actions). Quant au récit de la jeunesse puis de la vie du couple, il comporte les caractéristiques du mode de vie bourgeois, rendant évident le ridicule de leur faute, de leur retour en jeunesse, inadapté.
La réflexion sur le loupé de la vie bourgeoise, que veut rattraper la bonne femme, et celle sur la non-évolution du cœur de la femme (toujours poétique, sentimentale) font de ce petit conte un peu grivois, une sorte de débat entre l’instinct, la nature de l’homme et la morale bourgeoise créée artificiellement par la pensée intéressée et égocentrée.
p. 761-762 : « Voilà que je me suis remise à rêver comme une petite pensionnaire. […] C’est bête comme tout, ces choses-là, à mon âge ! Que voulez-vous, monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un moment où on s’aperçoit qu’on aurait pu faire autre chose, et, alors, on regrette, oh ! oui, on regrette ! Songez donc que, pendant vingt ans, j’aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres, comme les autres femmes. Je songeais comme c’est bon d’être couché sous les feuilles en aimant quelqu’un ! Et j’y pensais tous les jours, toutes les nuits. Je rêvais de clairs de lune sur l’eau jusqu’à avoir envie de me noyer. »
Une famille ****
Georges rend visite à un vieil ami, qu’il n’a pas vu depuis quinze ans, depuis que celui-ci s’est marié. Simon Radevin est installé à la campagne avec sa grosse femme, ses cinq enfants et son beau-grand-père, très gourmand, mais à qui l’on refuse tout de peur pour sa santé. On s’ennuie pas mal ici, admet-il, mais il y a le repas où toute la famille se régale de voir le pauvre visage décomposé et salivant du vieil homme devant les petits plats succulents auxquels il n’a pas droit de toucher.
Ce conte laisse d’abord place au thème du vieillissement et de l’impact du temps et du mariage sur l’homme (on est ici dans une version carrément négative de « L’Ami Patience »). L’ancien ami est devenu une caricature d’homme, le stéréotype du père de famille bourgeoise. Ainsi, les comportements, les moindres mouvements décrits, de toute cette famille deviennent l’exemple même de ce que peut avoir de négatif la bourgeoisie. Ce conte est ainsi une véritable attaque contre son aspect, ses manières, son bonheur posé et flemmard, son repli sur soi.
De plus, cette famille s’offre à chaque repas un théâtre de cruauté, inventé instinctivement par le génie bourgeois. Le vieil homme subit en fait le supplice de Tantale et est donné en spectacle comme on peut le voir également dans le conte « L’Aveugle ». Sauf qu’ici, l’acte est encore plus révoltant car il n’est plus perpétré pour faire du mal, par haine de l’autre, mais juste par morale absurde et irréfléchie, et par amusement. Supplice qui entre en résonance avec les questions d’euthanasie, d’acharnement médical, d’empiètement du médical sur la liberté.
p. 765 : « C’était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre préoccupation dans l’âme que ses enfants et son livre de cuisine. »
p. 767 : « Je me tus, rêvant sur cette parole. Ô morale, ô logique, ô sagesse ! A son âge ! Donc on le privait du seul plaisir qu’il pouvait encore goûter, par souci de sa santé ! Sa santé ! qu’en ferait-il, ce débris inerte et tremblotant ? On ménageait ses jours, comme on dit ? Ses jours ? Combien de jours, dix, vingt, cinquante ou cent ? Pourquoi ? Pour lui ? ou pour conserver plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante ?
Il n’avait plus rien à faire en cette vie, plus rien. Un seul désir lui restait, une seule joie ; pourquoi ne pas lui donner entièrement cette joie dernière, la lui donner jusqu’à ce qu’il en mourût ? »
Joseph *** *
La petite baronne Andrée de Fraisières et la comtesse Noëmi de Gardens, laissées seules en vacances dans un coin isolé, un peu ivres toutes deux, se laissent aller à quelques confidences. Même à des kilomètres de la civilisation, la baronne trouve toujours à sa disposition quelqu’un pour l’aimer.
À rapprocher du conte « Rose« , quant à la perversion que montrent les femmes nobles avec leurs domestiques amoureux. Et il s’agit bien de perversion, pour un simple caprice de femme qui, se sachant de classe supérieure, ne se gêne pas pour abuser des personnes à ses ordres. La baronne a provoqué l’amour de son domestique (« ce rustre, je l’ai allumé », p. 510), en le sonnant à chaque fois qu’elle s’habillait ou se déshabillait. Elle s’amuse ensuite avec son amour, se joue de ses sentiments, se moque de sa pauvre figure. On pourrait penser que « Rose » serait la suite logique de ce conte, c’est à dire, Joseph finit par devenir fou, viole et tue son ancienne patronne. Ou alors mieux, un jour d’ivresse de la baronne, elle s’abandonne à lui puis le vire le lendemain en l’accusant de viol (variante du récit biblique de la vie de Joseph, séduit par la femme de son maître Potiphar, qui fuit en laissant son manteau)… alors il la tue. Ce conte tout comme « Rose » ou « Pétition d’un viveur malgré lui » montre des femmes premières séductrices, qui peuvent par ce biais obtenir un pouvoir sur l’homme, et peuvent donc être rendues responsables des folies de celui-ci. Cependant, comme invite à le faire le parallèle avec l’histoire biblique, il ne faut sans doute pas y voir une critique de la femme dans sa nature, mais plutôt de la femme placée dans une position d’élite oisive détentrice d’un pouvoir sur la vie d’autrui. Le domestique a une valeur humaine dégradée, de par sa condition sociale inférieure, comme l’esclave juif en Égypte. Or, comme l’exprime très bien Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme, le fait de rabaisser autrui par contrecoup rabaisse, dénature, celui qui rabaisse. Ces apparentes épures de femmes de bonne société ne sont plus que les trompeuses figures corrompues du plaisir sadique.
p. 507 : « – Ma chère, moi je ne peux pas vivre sans être aimée. Si je n’étais pas aimée, je me croirais morte.
– Moi aussi.
– N’est-ce pas ?
– Oui. Les hommes ne comprennent pas ça ! nos maris surtout !
– Non, pas du tout. Comment veux-tu qu’il en soit autrement ? L’amour qu’il nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, de galanteries. C’est la nourriture de notre cœur, ça. C’est indispensable à notre vie, indispensable, indispensable…
– Indispensable
– Il faut que je sente que quelqu’un pense à moi, toujours, partout. Quand je m’endors, quand je m’éveille, il faut que je sache qu’on m’aime quelque part, qu’on rêve de moi, qu’on me désire. Sans cela je serais malheureuse, malheureuse. Oh ! mais malheureuse à pleurer tout le temps. […] Quand un mari a été gentil pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcément une brute, oui, une vraie brute… Il ne se gêne plus pour rien, il se montre tel qu’il est, il fait des scènes pour les notes, pour toutes les notes. On ne peut pas aimer quelqu’un avec qui on vit toujours. »
L’Auberge ***
Dans les Hautes-Alpes suisses, la famille de Jean Hauser possède une auberge, isolée dans la montagne, au pied des glaciers. Elle doit quitter l’auberge pour l’hiver, et descendre sur la ville de Loëche. Elle laisse tout de même sur place pour garder la maison, deux guides de montagne, le vieux Gaspard Hari, habitué à passer ces rudes hivers isolés, et le jeune Ulrich Kunsi, novice en la matière. Les deux doivent passer six mois dans l’auberge, sans aucun contact, à des kilomètres de toute habitation.
Un matin, le vieux Gaspard sort avec son fusil pour chasser le chamois. A quatre heures de l’après-midi, Ulrich, inquiet, part à sa recherche avec le gros chien Sam.
Récit très prenant par les thèmes frères de la solitude et du froid, à l’origine de la naissance de la peur, elle-même ici à l’origine de la folie. Il est dommage que la peur superstitieuse du jeune homme soit assez peu crédible. Le récit se fait trop long ou trop court pour avoir un réel impact ou développer la perte progressive de la raison. Remarquons que ce conte sur la folie vient former un diptyque avec le précédent écrit par l’auteur, « Un cas de divorce », laissant deviner une obsession de plus en plus croissante pour le thème de la folie, annonçant le développement prochain du « Horla ».
p. 789 : « Et le jeune homme eut peur tout à coup. Il lui sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses membres, faire de lui un être immobile et glacé. Et il se mit à courir, s’enfuyant vers sa demeure. »
p. 791-792 : « Il dormit longtemps, très longtemps, d’un sommeil invincible. Mais soudain, une voix, un cri, un nom : « Ulrich », secoua son engourdissement profond et le fit se dresser. Avait-il rêvé ? Était-ce un de ces appels bizarres qui traversent les rêves et les âmes inquiètes ? Non, il l’entendait encore, ce cri vibrant, entré dans son oreille et resté dans sa chair jusqu’au bout de ses doigts nerveux. »
Le Vagabond *****
Jacques Randel, jeune charpentier vigoureux et volontaire, quitte sa ville natale et parcourt le cœur du pays en quête d’ouvrage. Mais la crise générale et l’hostilité des habitants à l’égard des étrangers et des voyageurs, le rejettent sur les routes, sans le sou, affamé, plein de colère.
Cette destinée de vagabond rappelle quelque peu celle de « L’Odyssée d’une fille« . L’étude de la construction d’un cas social y est du même type, mettant en valeur une mauvaise fortune qui fait succéder la logique des faits. On pourrait rapprocher ce récit et le précédemment cité du célèbre roman de Dickens, Oliver Twist dont les mésaventures ne sont qu’un enchaînement de malheurs dont la cause première est la malédiction de la pauvreté. Ici, le personnage est d’autant plus touchant qu’il est a priori l’inverse de ce qu’il devient. Il y a une vraie tragédie à l’antique dans cette fin violente. Le symbole chrétien du métier de « charpentier » – Jésus et ses disciples allaient d’ailleurs comme des vagabonds -, contraste fort avec les valeurs d’inhospitalité des habitants des contrées traversées par l’homme. Dans nos sociétés modernes d’individualisme, le messie revenant serait de nouveau crucifié.
p. 857-858 : « Depuis deux jours, il parlait haut en allongeant le pas sous l’obsession de ses idées. Il n’avait guère pensé, jusque là, appliquant tout son esprit, toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que la fatigue, cette poursuite acharnée d’un travail introuvable, les refus, les rebuffades, les nuits passées sur l’herbe, le jeûne, le mépris qu’ils sentaient chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque jour : « Pourquoi ne restez-vous pas chez vous ? », le chagrin de ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu’il sentait pleins de force, le souvenir des parents demeurés à la maison et qui n’avaient guère de sous, non plus, l’emplissaient peu à peu d’une colère lente, amassée chaque jour, chaque heure, chaque minute, et qui s’échappait de sa bouche, malgré lui, en phrases courtes et grondantes.
Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il grognait : « Misère… misère… tas de cochons… laisser crever de faim un homme… un charpentier… tas de cochons… pas quatre sous… pas quatre sous… v’là qu’il pleut… tas de cochons !… »
Il s’indignait de l’injustice du sort et s’en prenait aux hommes, à tous les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable, féroce et perfide.
Il répétait, les dents serrées : « Tas de cochons » en regardant la mince fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et sans réfléchir à cette autre injustice, humaine celle-là, qui se nomme violence et vol, il avait envie d’entrer dans une de ces demeures, d’assommer les habitants et de se mettre à table, à leur place. »
Le Horla (première version) ****
L’aliéniste Dr. Marrande a convié des confrères à considérer le témoignage inquiétant d’un homme qui se plaint d’être persécuté par une sorte d’être invisible, qui dans la nuit boit l’eau de sa carafe, se penche au-dessus de son épaule pendant qu’il lit, absorbe sa vie pendant son sommeil…
Cette première version diffère essentiellement par la posture du narrateur : ici assez conventionnel le récit est réalisé en une fois d’un personnage qui a vécu quelque chose, et a donc une conclusion quant à cela, une émotion… contrairement au genre du journal qui permet dans la version finale une montée progressive dans l’inquiétude, des changements d’humeur et donc de ton en fonction des étapes et des expériences du narrateur… c’est-à-dire un suivi plus direct du lecteur de l’évidence du mal. La trame et le nom même du docteur, paronyme de « marrante », qui ont tout autant pour but d’installer un cadre scientifique et donc réaliste, que de mettre à distance le récit, de le présenter comme une curiosité amusante, non comme l’altérité potentielle d’un auteur vivant des accès de folie, seront replacés à l’intérieur du récit dans la version finale, laissant le spectateur seul aux prises avec un témoignage glaçant. Le témoignage de l’homme, les expériences qu’il raconte avoir faites pour mettre en évidence le horla, sont incomparablement moins efficaces dans cette version (probablement écrite pour la publication rapide dans un journal), racontées en bloc, moins crédibles, que les mêmes racontées dans l’emportement de quelqu’un qui n’en croit pas ses yeux, sans recul. La version initiale nous raconte l’émotion puissante de l’homme qui découvre le horla, la version finale nous la fait vivre.
« Un domestique fit entrer un homme. Il était fort maigre, comme sont maigres certains fous que rongent une pensée, car la pensée malade dévore la chair du corps plus que la fièvre ou la phtisie. »
Le Voyage du Horla ****
Maupassant est convié à prendre part à l’envolée du dirigeable nommé Le Horla, sous la direction du capitaine Jovis. Après le gonflage, le ballon s’envole et survole les villes, les passagers contemplent les villes, entendent les cris d’admiration des gens et des animaux en bas, assistent au coucher de Soleil puis au lever de Lune, avant de redescendre sur Lille puis en Belgique, à l’aube.
Chronique journalistique qui s’appuie sur le récent succès de la nouvelle de Maupassant. Ce qui fait le contenu du récit est le sentiment d’étrangeté de ces sensations nouvelles, de ce nouveau point de vue sur le monde, comme si par l’invention de cette machine volante, l’humanité se transformait, accédait à un « monde nouveau ». Ainsi, le nom donné au ballon n’est pas qu’un clin d’oeil, Maupassant considère cette invention – la technologie de l’homme – comme un être étrange ou plutôt, l’homme augmenté par cette technologie, comme un double, une altérité à l’homme ancien, une altérité à la fois merveilleuse et inquiétante, comme en témoignent les animaux instinctivement effrayés devant cette machine démoniaque, oeuvre qui outrepasse la création de la nature.
p. 255-257 (éd. 1909) :
Des hommes nous appellent ; des locomotives sifflent ; nous répondons avec la sirène qui pousse des gémissements plaintifs, affreux, maigres, vraie voix d’être fantasque errant autour du monde.
Des lumières s’allument de place en place, feux isolés dans les fermes chapelets de gaz dans les villes. Nous allons vers le nord-ouest après avoir plané longtemps sur le petit lac d’Enghien. […]
Nous nous trouvons en vérité sur Creil. Le spectacle est surprenant ; sur la terre, il fait nuit et nous sommes encore dans la lumière, à dix heures passées. Maintenant nous entendons les bruits légers des champs, le double cri des cailles surtout, puis les miaulements des chats et les hurlements des chiens. Certes, les chiens sentent le ballon, le voient et donnent l’alarme. On les entend , par toute la plaine, aboyer contre nous et gémir, comme ils gémissent à la lune. Les boeufs aussi semblent se réveiller dans les étables, car ils mugissent ; toutes les bêtes effrayées s’émeuvent devant ce monstre aérien qui passe.
Et les odeurs du sol montent vers nous délicieuses, odeurs des foins, des fleurs, de la terre verte et mouillée, parfumant l’air, un air léger, si léger, si doux, si savoureux que jamais de ma vie, je n’avais respiré avec tant de bonheur. Un bien-être profond, inconnu, m’envahit, bien-être du corps et de l’esprit, fait de nonchalance, de repos infini, d’oubli, d’indifférence ç tout et de cette sensation nouvelle de traverser l’espace sans rien sentir de ce qui rend insupportable le mouvement, sans bruit, sans secousses et sans trépidations.
Un fou ? ****
Jacques Parent est mort fou. Notre conteur l’avait connu, c’était un homme inquiétant qui cachait ses mains car il prétendait avoir un pouvoir de magnétisme.
Les limites de la perception humaine supposent l’existence du fantastique. L’homme qui perçoit plus ne devient-il pas fou ? puisqu’il n’est plus tout à fait homme ? Si les questions sont bien amenées, la tension dramatique est, elle, un peu désactivée. Il est aisé de voir ici l’influence des nouvelles de E.T.A. Hoffmann (par exemple Le Magnétiseur) où cette question d’une perception au-delà de l’ordinaire – et des liens avec la vision artiste, le merveilleux et la folie – revient très fréquemment.
p. 310 : « Tout est mystère. Nous ne communiquons avec les choses que par nos misérables sens, incomplets, infirmes, si faibles qu’ils ont à peine la puissance de constater ce qui nous entoure. Tout est mystère. Songe à la musique, cet art divin, cet art qui bouleverse l’âme, l’emporte, la grise, l’affole, qu’est-ce donc ? Rien. »