Ramasse tes lettres : Le Rosier de madame Husson (recueil), de Maupassant

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Maupassant (Guy de) 1883-1888 (1888), Le Rosier de madame Husson [in Oeuvres complètes, t. 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1979

Note : 4 sur 5.

Recueils :
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
Les Sœurs Rondoli (1884)
Yvette (1884)
Contes du jour et de la nuit (1885)
Monsieur Parent (1886)
Toine (1886)
La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

Le Rosier de madame Husson (1887) ****
Un échec (1885) ****
Enragée (1883) *** *
Le Modèle (1883) ****
La Baronne (1887) ***
Une vente (1884) ****
L’Assassin (1887) ***
La Martine (1883) ****
Une soirée (1887) ***
La Confession (1884) ****
Divorce (1888) ***
La Revanche (1884) ***
L’Odyssée d’une fille (1883) *****
La Fenêtre (1883) ****

Le Rosier de madame Husson ****

A la suite d’un accident de train, Raoul Aubertin rend visite à un vieux camarade, Albert Marambot, devenu médecin. Le gros bourgeois bon vivant et fervent admirateur de sa ville, lui raconte l’histoire du Rosier, un jeune homme autrefois récompensé pour sa candeur et sa vertu, devenu ivrogne par la suite.

Si l’histoire du Rosier, faite d’une ironie qui voit la plus grande fragilité au vice dans l’âme la plus pure, est particulièrement amusante et intéressante (en tant que chiquenaude à la bonne morale), le plus important est ailleurs : dans la profusion de bonne chère. Autodestruction par le plaisir qu’on pourra évidemment comparer à La Grande Bouffe, classique du cinéma de Marco Ferrari. Élite consciente de son vice, l’hédonisme jusqu’au nihilisme, jusqu’au cynisme. Non donnée comme cause spécifique et individuelle du dérèglement du jeune homme (qui tombe dans les senteurs délicieuses des bonnes chères alors qu’il n’était pas tombé dans le vice de chair), elle est en revanche clairement mise en évidence pour décrire la ville orgueilleuse, le gros médecin patriotique et fier (pour rien), ennuyeux dans ses digressions ridicules. Cette composition à étages révèle une tendance nouvelle de Maupassant : donner une importance au style du récitant secondaire, qui n’est plus un simple double du narrateur d’origine mais une personnalité autonome. Maupassant trouve le principe dialogique mis en évidence par Bakhtine dans sa Poétique de Dostoïevski : les personnages agissent et parlent suivant leurs propres préoccupations, leur propre « noyau » ou moteur, ne sont plus les pantins dans le grand destin dessiné par le narrateur-dieu-omniscient.


p. 951 : « En une seconde, toute la vie de province m’apparut, qui alourdit, épaissit et vieillit. Dans un seul élan de ma pensée, plus rapide que mon geste pour lui tendre la main, je connus son existence, sa manière d’être, son genre d’esprit et ses théories sur le monde. Je devinais les longs repas qui avaient arrondi son ventre, les somnolences après dîner, dans la torpeur d’une lourde digestion arrosée de cognac, et les vagues regards jetés sur les malades avec la pensée de la poule rôtie qui tourne devant le feu. Ses conversations sur la cuisine, sur le cidre, l’eau-de-vie et le vin, sur la manière de cuire certains plats et de bien lier certaines sauces me furent révélées, rien qu’en apercevant l’empâtement rouge de ses joues, la lourdeur de ses lèvres, l’éclat morne de ses yeux. »

Un échec ****

Notre conteur, en voyage vers Turin, en passant par la Corse, rencontre sur le bateau, une belle femme. Il lui cède une place dans le coupé qui va les emmener à Ajaccio.

Y a-t-il une raison à cette échec ? alors que tout semblait encourageant ? Le bonheur attendu est raté. La femme n’est pas vraiment sotte longtemps. Elle renverse la situation à son avantage et finit par se jouer du dragueur. Jouait-elle depuis le début ? Elle qui aime les choses gaies ? Dès lors, c’est toute l’intériorité de la femme qui passe dans le hors-texte, à la manière des « Bijoux« , trompeuse ? ou s’arrangeant bien de la situation qui permet de s’affranchir dans une société où la femme est dominée.


p. 498 : « On devine, par ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas. On sonde avec l’œil et la pensée les dedans du corsage et les dessous de la robe. On note la longueur du buste quand elle est assise ; on tache de découvrir la cheville ; on remarque la qualité de la main qui révélera la finesse de toutes les attaches, et la qualité de l’oreille qui indique l’origine mieux qu’un extrait de naissance toujours contestable. On s’efforce de l’entendre parler pour pénétrer la nature de son esprit, et les tendances de son cœur par les intonations de sa voix. Car le timbre et toutes les nuances de la parole montrent à un observateur expérimenté toute la contexture mystérieuse d’une âme, l’accord étant toujours parfait, bien que difficile à saisir, entre la pensée même et l’organe qui l’exprime. »

Enragée *** *

Une jeune fille naïve part pour son voyage de noce sans savoir ce qui l’attend, et elle s’est fait mordre le nez par son chien.

Double vision dans ce conte farcesque où la jeune fille peu préparée à la vie se rend ridicule. On retrouve les thèses de Sade sur les malheureuses conséquences de l’éducation « fleur bleue » des femmes, thème traité sur un ton autrement tragique dans Une vie, qu’on laisse volontairement dans l’ignorance de la vie sexuelle, presque sadiquement car cela permet en quelque sorte pour l’homme d’avoir de fait une ascendance sur elles pour les dominer. Une situation de pouvoir que Maupassant s’amuse à renverser dans un autre conte où un jeune homme inexpérimenté s’apprête à marier une veuve.


p. 941 : Et tout à coup, je crus qu’il avait perdu la tête. Puis, la peur m’envahissait, je me demandais s’il voulait me tuer. Quand la terreur vous saisit, on ne raisonne pas, on ne pense plus, on devient fou. En une seconde je m’imaginais des choses effroyables. Je pensai aux faits divers des journaux, aux crimes mystérieux, à toutes les histoires chuchotées de jeunes filles épousées par des misérables ! Est-ce que je le connaissais, cet homme ? Je me débattais, le repoussant, éperdue d’épouvante. Je lui arrachai même une poignée de cheveux et un côté de la moustache, et, délivrée par cet effort, je me levai en hurlant « au secours ! ». Je courus à la porte, je tirai les verrous et je m’élançai, presque nue, dans l’escalier. »

Le Modèle ****

Un peintre connu a épousé une de ses modèles, alors qu’il ne l’aimait plus et qu’elle était devenue infirme.

C’est toute une théorie de l’amour qui est développée dans ce conte : l’artiste peintre est attiré par les gestes et les poses affectées des femmes. Comme une obsession passagère car liée à un projet artistique, il finit par s’en lasser ou s’en dégoûter. Mais la femme, à la fois si sincère de passion ou si rusée pour obtenir ce qu’elle veut, finit par garder l’amant malgré lui-même. Ici, le peintre est piégé par la femme, par ses ruses. Un point de vue très inspiré de Schopenhauer – le piège de la nature -, qu’on peut prendre pour misogyne mais qui au regard d’autres nouvelles (à commencer par « Un échec » ou « Divorce » dans ce même recueil) est peut-être davantage à interpréter comme : l’homme (« être humain ») se piège lui-même. Peut-être d’autant plus en voulant enfermer la femme dans une relation de domination.


p. 1108 : « Je n’oublierai jamais l’effet que me fit cette fenêtre ouverte, après l’avoir vue traversée par ce corps qui tombait ; elle me parut en une seconde grande comme le ciel et vide comme l’espace. Et je reculai instinctivement, n’osant pas regarder, comme si j’allais tomber moi-même. »

La Baronne ***

Un marchand très doué raconte à notre narrateur et à leur ami commun Boisrené comment il a aidé la baronne Samoris qui, en période de crise, endettée, ne parvenait plus à attirer chez elle et sa fille le moindre amant. Il lui avait alors prêté un petit Christ d’ivoire et lui avait envoyé des clients.

Il est amusant de voir que ce conte reprend plus ou moins la courtisane de haute société de « Yveline Samoris » et de sa réécriture « Yvette ». En dehors de cela, on reste dans le conte assez facile. Le personnage du marchand fait penser à William Andermatt de Mont-Oriol. Le sujet plutôt subversif (comment une prostituée se trouve des clients…) et traité comme à l’habitude dans un registre farcesque, demeure toutefois un peu expéditif ici.


p. 909 : « Il était grand, mince, chauve, fort élégant. Sa voix douce, insinuante, avait un charme particulier, un charme tentateur qui donnait aux choses une valeur spéciale. Quand il tenait un bibelot en ses doigts, il le tournait, le retournait, le regardait avec tant d’adresse, de souplesse, d’élégance et de sympathie que l’objet paraissait aussitôt embelli, transformé par son toucher et par son regard. Et on l’estimait immédiatement beaucoup plus cher qu’avant d’avoir passé de la vitrine entre ses mains. »

Une vente ****

Brument et Cornu comparaissent devant la cour pour tentative de noyade de la femme Brument. Les accusés étaient ivres et M. Brument avait besoin de mille francs d’urgence.

Une nouvelle farce normande qui finit devant les tribunaux. L’immoralité innocente des deux hommes saouls fait écho à de nombreux autres contes (cet autre criminel de « L’Ivrogne« ). Cette sorte de frénésie du commerce, qui chez le campagnard fonde l’identité même, prend un visage absurde. Le Normand reste pour Maupassant une caricature du Français (Voir la révolution des hameaux, « Un coup d’Etat »).


p. 1210 : « Alors Brument se met à pleurer ; ça m’attendrit. Je lui demande ce qu’il a. Il me dit : « Il me faut mille francs pour jeudi. » Là-dessus, je deviens froid, vous comprenez. Et il me propose à brûle-tout-le-foin : « J’te vends ma femme. » »

L’Assassin ***

L’employé Lougère a assassiné son patron. Un jeune avocat parle en sa faveur, expliquant qu’il a tué par excès de respect.

Sous la forme d’un plaidoyer, ce conte trace le portrait d’un homme « bien », nous démontrant par là même comme ce type d’homme n’a pas sa place dans la société des hommes. Encore une fois, on retrouve ce côté négatif de l’éducation traditionnelle et des bonnes mœurs, ici transposé sur un homme. On retrouve aussi le thème de l’aveuglement.


p. 992 : « Nous voyons trop ce fleuve de corruption qui va des chefs de Pouvoir aux derniers des gueux, nous savons trop comment tout se passe, comment tout se donne, comment tout se vend. Places, fonctions, honneurs, brutalement en échange d’un peu d’or, adroitement en échange de titres et de parts dans les entreprises industrielles, ou plus simplement contre un baiser de femme. Notre devoir et notre profession nous forcent à ne rien ignorer, à soupçonner tout le monde, car tout le monde est suspect ; et nous demeurons surpris quand nous nous trouvons en face d’un homme qui a, comme l’assassin assis devant vous, la religion du respect assez puissante pour en devenir un martyr. »

La Martine ****

Benoist est bien amoureux de la Martine. Elle a même accepté de lui quelques câlins, et veut bien le marier plus tard. Mais voilà qu’un jour à la messe, le curé annonça le mariage de la Martine avec Vallin, riche fermier des environs.

Cet amour de campagne est décrit de manière touchante. Le paysan normand est ici aussi sensible que le bourgeois de la ville. Son comportement donne un message quant à l’aspect tue l’amour de la grossesse. On remarquera la puissante métaphore de la mouche en tant qu’image d’une idée obsédante.


p.976 : « Parfois une grosse mouche se trouve enfermée dans une chambre. On l’entend voler en ronflant, et ce bruit vous obsède, vous irrite. Soudain elle s’arrête ; on l’oublie ; mais tout à coup elle repart, vous forçant à relever la tête. On ne peut ni la prendre, ni la chasser, ni la tuer, ni la faire rester en place. A peine posée, elle se remet à bourdonner.
Or le souvenir de la Martine s’agitait dans l’esprit de Benoist comme une mouche emprisonnée. »

Une soirée ***

Le sous-officier Varajou, en permission, a rendu visite à sa sœur, Mme Padoie, mariée à un homme important de la petite ville tranquille du Morbihan, avec l’intention de lui emprunter de l’argent. Mais la soirée s’annonce affreusement ennuyeuse, alors Varajou sort se griser, puis demande au serveur où sont les demoiselles.

Comme le conte précédant, celui-ci met face à face deux univers : le petit militaire viveur et le bourgeois à haute morale. La méprise finale rappelle cependant la similaire organisation des maisons à filles et des maisons de la haute (dans « Yvette »). L’échange de mépris entre les deux univers est intéressant.


p. 895 : « Varajou considérait son beau-frère en songeant : « Quel crétin ! » Padoie devait avoir près de cinquante ans ; il était grand, maigre, osseux, lent, velu avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses deux yeux deux voûtes de poils. Coiffé d’un bonnet de velours orné d’un feston d’or, il regardait avec mollesse comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait : « Quel crétin ! »
Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n’a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l’existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l’univers entier du haut de son ignorance. »

La Confession ****

Un capitaine de régiment, sérieux, sévère et naïf, marie une jeune fille très jolie, maline et riche. Le capitaine, pendant une campagne, se retrouve ivre et se réveille dans la chambre d’une fille. Il finit par l’avouer à sa femme.

Conte assez analogue à « Les Bijoux », dans ce sens où il fait sentir tout un monde insoupçonné chez le conjoint avec qui on partage sa vie et pourtant duquel les pensées intimes réelles nous échapperont toujours. Ce monde qui nous échappe et nous inquiète, on croit parfois le deviner au détour d’un sourire, d’un regard étrange.


p. 219 : « Mlle Laurine le vit, le pénétra tout de suite et l’accepta pour mari. »

Divorce ***

Maître Bontran, spécialisé dans les cas de divorce, reçoit un gros homme rouge, notaire, qui s’est marié avec une de ses clientes qui se proposait en mariage par les journaux, avec une grosse dot. Mais celle-ci disparaît mystérieusement deux journées par semaine.

Encore une fois, ce conte aura tendance à montrer la ruse féminine – mais là encore n’est-ce pas plutôt l’homme qui se piège lui-même ? Le notaire qui croyait à une bonne affaire, qui croyait même avoir bien mené l’affaire devient en fait une bonne dupe. Malgré les soupçons justifiés qui étaient les siens, il a mordu de lui-même à l’appât à cause de l’obsession d’une idée, idée construite et proposée par la ruse féminine (a-t-elle autre option dans le jeu de domination ?). On retrouve donc le thème de l’idée obsédante qui possède et prend au piège ; et ainsi celui de la fatalité. La chute humoristique laisse resurgir l’aspect extérieur : les « qu’en dira-t-on ? » et toute la vie secrète de la femme, laissée dans l’ombre du récit (là encore comme dans « Les Bijoux »), mais pressentie.


p. 1023 : « Et je l’embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois… si bien que… le champagne aidant… je succombai… ou plutôt… non… elle succomba.
Ah ! monsieur, j’en fis une tête, après cela… et elle donc ! Elle pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne pas la perdre. Je promis tout ce qu’elle voulut, et je m’en allai dans un état d’esprit épouvantable.
Que faire ? J’avais abusé de ma cliente. Cela n’eût été rien si j’avais eu un client pour elle, mais je n’en avais pas. C’était moi, le client, le client naïf, le client trompé, trompé par lui-même. Quelle situation ! Je pouvais la lâcher, c’est vrai. Mais la dot, la belle dot, la bonne dot, palpable, sûre ! Et puis avais-je le droit de la lâcher, la pauvre fille, après l’avoir ainsi surprise ? Mais que d’inquiétudes plus tard !
Combien peu de sécurité avec une femme qui succombait ainsi ! »

La Revanche ***

M. de Garelle a fini par divorcer de sa femme, après l’avoir battue parce qu’il était presque sûr qu’elle le trompait. Mais voilà qu’elle passe, bien élégante, dans le fond de la salle, remariée à M. de Chantever. M. de Garelle se met en devoir de devenir l’amant de son ex-femme.

Petite saynète qui amène en fait un raisonnement paradoxal d’une sur les deux types de liaison et d’autre part sur la logique qui donne un retournement absurde. Il faut aussi noter ce très facile rebond de la femme, classique chez Maupassant. Encore une fois, si la parole rapportée des hommes exprime une évidente misogynie, le point de vue de l’auteur est sans doute plus complexe, croquant de manière satirique l’homme détestable qui se piège lui-même, et admirant la femme qui se meut habilement dans les interstices de liberté d’un système fait pour l’asservir.


p. 378 : « Quelle rouée et quelle menteuse, et quelle coquette, et quelle charmeuse, pour ceux qui ne l’avaient point épousée ! Étais-je cocu ? Cristi ! quelle torture de se demander cela du matin au soir sans obtenir de certitude ! »

L’Odyssée d’une fille *****

Notre conteur aide une prostituée à passer un filet de police. Elle lui raconte son parcours d’orpheline placée chez un grainetier à Yvetot, jusqu’à sa situation actuelle de prostituée mineure à Paris.

La fille perdue sans personne au monde pour la conseiller et la protéger fit la seule chose qu’on ait bien voulu lui apprendre. Il serait aisé de replacer le récit de cette « fille » (publique) dans un cadre judiciaire (par ailleurs assez présent dans ce recueil). Cette fille que le narrateur sauve du coup de filet, aurait pu se faire arrêter, et on aurait pu l’entendre raconter son histoire au juge. Le récit du parcours de vie de la jeune fille, que le narrateur place d’emblée sous le signe de la fatalité, d’un enchaînement des choses qui n’aurait pu être différent (le mot « odyssée » renvoyant évidemment à la culture grecque où les parcours sont gouvernés par les dieux), devient un plaidoyer défendant les femmes prostituées contre l’accusation d’immoralité, de mauvaises moeurs… La fille publique est l’image radicalisée de la femme qui sort du cadre restreint des relations autorisées par les bonnes moeurs. Symboliquement, on peut ainsi voir cette défense comme une défense plus large de la femme dans une société moralisatrice – et la majorité des nouvelles du recueil peuvent être prises dans cette perspective -, qui en fait enserre les femmes dans un corset de relations piégées et perverses avec les hommes, qui les déterminent toujours d’une manière péjorative : filles couchant avant le mariage cédant à l’homme séducteur ou violent, femmes découchant et trompant leur mari aimant ou non, vieilles filles ne couchant pas, femmes physiquement dégradées par la grossesse et l’accouchement, femmes rejetées car ne pouvant enfanter… femmes idiotes car restant dévotement dans la morale maritale quand les maris les trompent, les battent et les moquent, femmes vues comme diaboliques et machinatrices lorsqu’elles s’arrangent des situations et les tournent à leur avantage…


p. 1001 : « Je pris par des rues où il y avait des femmes qui appelaient les hommes de passage. Dans ces cas-là, monsieur, on fait ce qu’on peut. Je me mis, comme elles, à inviter le monde. »

La Fenêtre ****

Un homme est invité à passer l’été dans la propriété de la femme qu’il veut marier, afin que celle-ci puisse le tester.

Conte grivois par excellence, cette petite aventure a tout pour allécher : de l’attente insupportable, de la légèreté immédiate et le baiser final, déplacé, farcesque, franchement hilarant.


p. 901 : « Je m’approchai si doucement que la jeune fille n’entendit rien. Je me mis à genoux ; je pris avec mille précautions les bords fins du jupon, et, brusquement, je relevai. Je la reconnus aussitôt, pleine, fraîche, grasse et douce, la face secrète de ma maîtresse, et j’y jetai, pardon, madame, j’y jetai un tendre baiser, un baiser d’amant qui peut tout oser. »

Ramasse tes lettres : Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, de Maurice Leblanc

Leblanc (Maurice) 1905-1907, Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, éd. Pierre Laffite, 1907

lien wikisource, éd. Pierre Laffite 1907.

Note : 3 sur 5.

Résumé

– « L’arrestation d’Arsène Lupin ». Un télégramme informe l’équipe qu’Arsène Lupin s’est introduit à bord de la croisière. Malgré les éléments de signalement et la surveillance des suspects, des vols sont commis…
– « Arsène Lupin en prison ». Le vieux baron de Cahorn, reclus dans sa propriété avec des oeuvres de valeur, reçoit une lettre du cambrioleur l’avertissant de sa prochaine venue. Paniqué, il s’adresse au commissaire Ganimard de passage dans la région.
– « L’Évasion d’Arsène Lupin ». La police intercepte un message laissant deviner qu’Arsène Lupin prépare sa prochaine évasion ; ils lui tendent un piège. Celui-ci affirme avec défi qu’il n’assistera pas à son procès.
– « Le Mystérieux Voyageur ». Dévalisé de même qu’une jeune femme dans un train, un homme courageux se lance à la poursuite du voleur qui ne peut être qu’Arsène Lupin.
– « Le Sept de coeur ». Le narrateur raconte comment il a rencontré Arsène Lupin. Récent acquéreur d’un vieux pavillon, un soir il découvre sur sa table une lettre l’avertissant de ne pas bouger de son lit ou bien il est perdu. Le lendemain, rien n’a été volé mais il raconte la chose dans le journal, faisant resurgir une affaire de plans secrets de sous-marin, volés.
– « Le Collier de la reine », propriété de la comtesse des Dreux-Soubise, a été volé. On a bien soupçonné la jeune femme employée, pauvre mère touchée par la misère et recueillie par la comtesse, mais le seul accès était par la fenêtre, au dessus du vide.
– « Le Coffre-fort de madame Imbert ». Arsène sauve le jeune mari Imbert du traquenard qu’il avait lui-même fait organiser. Pour le remercier, l’homme l’embauche.
– « La Perle noire ». Sur son terrain de cambriolage, il découvre la comtesse assassinée chez elle, et l’objet de sa venue, déjà dérobé.
– L’héritier d’un vieux manoir est persuadé qu’Arsène en a après ses collections : un livre a été volé, comportant une énigme permettant de découvrir un passage secret. Mais pour piéger le cambrioleur, il a invité le célèbre détective Herlock Sholmès.

Commentaires

Le gentleman-cambrioleur, magnifique oxymore inventé par Leblanc, n’est peut-être pas tant ici développé dans le sens d’un Robin-des-Bois qui volerait suivant son sens aigu des valeurs humaines et de la justice (pas absent pour autant), que dans celui plus simple du brigand qui s’introduit dans les hautes sphères de la bonne société. Le personnage d’Arsène Lupin, a clairement pour qualité principale son aptitude à se fondre en caméléon dans la haute société. Non repérable, maîtrisant les codes, Arsène Lupin s’exprime avec finesse, maîtrise l’art du discours galant, séduit ainsi les personnes qu’il fréquente, bénéficiant de la confiance instinctive que les riches se donnent par solidarité de classe… pour mieux les dévaliser. Un Christophe Rocancourt avant l’heure. Cependant, la jeune femme qui lui plaît hésite, comme le lecteur hésite lui aussi : jouer le jeu des riches, les piéger, les entourlouper, les faire se croire plus malin pour mieux les berner – car c’est bien la technique toujours employée -, et s’enrichir à leur place, l’audace est admirable, mais est-ce moralement admirable ? Leblanc ne semble pas questionner particulièrement le droit de propriété des riches. Si quelques victimes ont pu s’enrichir de manière douteuse, ce n’est pas tant cela qui est mis en avant que la finesse du cambrioleur, son art de la ruse, le plaisir de tromper et de se faire tromper, comparable en cela à la célèbre oeuvre collective du Roman de Renart. Le nom du personnage réfère à une légumineuse très nourrissante mais peu goûtée par les palais trop délicats du fait de son amertume ; la racine « lupinus » de la plante renvoyant d’ailleurs à un compère de maître Goupil, signifiant « mordante comme le loup ».

Le genre policier est fondé sur une entorse au contrat de lecture : l’auteur n’est pas censé mentir à son lecteur, se contredire, cacher des choses essentielles… Or, c’est par une narration volontairement incomplète que le lecteur peut s’amuser à jouer à l’enquêteur. Ici, le jeu avec le lecteur s’étend au delà des techniques de vol, dans la recherche du personnage d’Arsène lui-même, qui se cache – à la manière de Charlie dans les foules dessinées – aussi bien dans la bonne société que dans le récit lui-même…. son aptitude polymorphe (à apparaître sous différentes formes) fait que le récit peut faire semblant de se tromper… comme dans certaines nouvelles spectaculaires de l’ami Alphonse Allais (« Un drame bien parisien » dans À se tordre, « La Belle Inconnue » dans La Vie drôle). Le lecteur, peut-être lui aussi appartenant aux bonnes classes présomptueuses de leur statut socio-culturel, est joué en même temps que le cambriolé, par le personnage d’usurpateur. D’ailleurs un complexe que semble porter le personnage, peut-être à l’image de son auteur qui se lamentait de ne parvenir à réussir dans le métier d’écrivain.

Passages retenus

p. 63-64
– Que penses-tu de ma lettre au baron ?
– Je pense que tu as voulu te divertir, épater un peu la galerie.
– Ah ! voilà, épater la galerie ! Eh bien, je t’assure, Ganimard, que je te croyais plus fort. Est-ce que je m’attarde à ces puérilités, moi, Arsène Lupin ! Est-ce que j’aurais écrit cette lettre, si j’avais pu dévaliser le baron sans lui écrire ? Mais comprends dons, toi et les autres, que cette lettre est le point de départ indispensable, le ressort qui a mis toute la machination en branle. Voyons, procédons par ordre, et préparons ensemble, si tu veux, le cambriolage du Malaquis.
– Je t’écoute?
– Donc, supposons un château rigoureusement fermé, barricadé, comme l’était celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie et renoncer à des trésors que je convoite, sous prétexte que le château qui les contient est inaccessible ?
– Évidemment non.
Vais-je tenter l’assaut comme autrefois, à la tête d’une troupe d’aventuriers ?
– Enfantin !
– Vais-je m’y introduire sournoisement ?
– Impossible.
– Reste un moyen, l’unique à mon avis, c’est de me faire inviter par le propriétaire du château.
– Le moyen est original.
– Et combien facile ! Supposons qu’un jour, ledit propriétaire reçoive une lettre, l’avertissant de ce que trame contre lui un nommé Arsène Lupin, cambrioleur réputé, Que fera-t-il ?

p. 86-88
L’évasion prochaine d’Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne. Lui-même, d’ailleurs, l’annonçait en termes catégoriques, comme le prouva sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l’incident. Le juge raillant son échec, il le regarda et lui dit froidement :
– Écoutez bien ceci, monsieur, et croyez-m’en sur parole : cette tentative d’évasion faisait partie de mon plan d’évasion.
– Je ne comprends pas, ricana le juge.
– Il est inutile que vous compreniez.
Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire, qui parut tout au long dans les colonnes de l’Écho de France, comme le juge revenait à son instruction, il s’écria, d’un air de lassitude.
– Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon ! toutes ces questions n’ont aucune importance.
– Comment, aucune importance ?
– Mais non, puisque je n’assisterai pas à mon procès.
– Vous n’assisterez pas…
– Non, c’est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera transiger.
Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se commettaient chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y avait là des secrets qu’Arsène Lupin était seul à connaître, et dont la divulgation, par conséquent, ne pouvait provenir que de lui. Mais dans quel but les dévoilait-il ? et comment ?
On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l’étage inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya l’affaire à la chambre des mises en accusation.
Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son lit, le visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de cellule semblait l’avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À peine échangeait-il quelques mots avec ses gardiens.
Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se plaignait du manque d’air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de très bonne heure, flanqué de deux hommes.
La curiosité publique, cependant ne s’était pas affaiblie. Chaque jour on avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque, tellement le personnage plaisait à la foule avec sa verve, sa gaieté, sa diversité, son génie d’invention et le mystère de sa vie. Arsène Lupin devait s’évader. C’était inévitable, fatal. On s’étonnait même que cela tardât si longtemps. Tous les matins, le Préfet de police demandait à son secrétaire :
– Eh bien ! il n’est pas encore parti ?
– Non, monsieur le Préfet.
– Ce sera donc pour demain.
Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du Grand Journal, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa carte au visage, et s’éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots étaient inscrits :
« Arsène Lupin tient toujours ses promesses. »
C’est dans ces conditions que les débats s’ouvrirent.
L’affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Lupin et ne savourât d’avance la façon dont il se jouerait du président. Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes et femmes du monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de l’audience.
Il pleuvait, dehors le jour était sombre, on vit mal Arsène Lupin lorsque les gardes l’eurent introduit. Cependant son attitude lourde, la manière dont il se laissa tomber à sa place, son immobilité indifférente et passive ne prévinrent pas en sa faveur. Plusieurs fois son avocat […] lui adressa la parole. Il hochait la tête et se taisait.
Le greffier lut l’acte d’accusation, puis prononça :
– Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession ?
Ne recevant pas de réponse, il répéta :
– Votre nom ? Je vous demande votre nom.
Une voix épaisse et fatiguée articula :
– Baudru, Désiré.

Ramasse tes lettres : Retour à la case prison, de Louis Perego

La prison, fabrique des intouchables.

Perego (Louis) 1990, Retour à la case prison, Les Éditions Ouvrières (1ère édition), Jean-Pierre Huguet, 2018

Note : 4 sur 5.

Résumé

Louis Perego est incarcéré à Lyon en 1970 alors qu’il a une vingtaine d’années, pour participation à des braquages. Après une période de liberté en 1974-1978, au cours de laquelle il se marie et donne naissance à une fille, il prend douze années de réclusion. Il se met alors à lire beaucoup, crée un journal de prisonniers (L’Écrou) avec l’aide d’éducateurs intervenant en établissement pénitentiaire ; il reprend sa scolarité par correspondance avec l’aide d’une professeure de philosophie retraitée et passe un examen spécial d’entrée à l’université pour commencer des études de psychologie.

À sa sortie en 1985, il retrouve sa fille qui était à peine née lorsqu’il fut de nouveau incarcéré. Il participe à des émissions de radio, est présenté comme un modèle de réintégration et brigue un poste d’enseignant. Lors d’une émission, il rencontre Annette. Ils forment une petite famille recomposée.
Hélas, Perego est partout précédé par la lourdeur de son casier, et toutes les opportunités proposées se ponctuent par un refus désolé… Les possibilités d’exercer un travail honnête sont rares et Perego ne s’échappe de la honte qu’en recevant quelques anciens camarades de prison qui partagent ses sentiments…

« Les Responsables de l’administration pénitentiaire craignent les chaleurs de l’été, sources d’explosion… » peut-on lire toutes les années dans la presse. Comme s’il s’agissait de réfrigérer le mécontentement en même temps que les cellules pour obtenir des prisons calmes. Certes, les grosses chaleurs rendent plus pénibles l’ignoble promiscuité, mais ce n’est là qu’un adjuvant et non la source, pudiquement voilée, l’arbre qui cache la forêt. Le scandale est ailleurs, dans les conditions de survie, d’hygiène, dans la longueur des peines qui ne laissent plus beaucoup de place à l’espoir. Vivre dans l’hypothèse de sa libération est possible quand celle-ci est encore imaginable. Comment se projeter dans un avenir de dix ou vingt ans sans s’engluer dans le marais de cette attente figée, destructrice ? Il est encore possible de supporter, sans trop de dommages irrémédiables, les rigueurs de la détention si l’on peut croire que sa vie n’est pas définitivement gâchée. Pour tromper son attente, le prisonnier compte et recompte inlassablement les remises de peine escomptées, à condition de n’avoir pas été taxé d’une partie en peine incompressible. Un espoir fragile que la moindre peccadille peut compromettre. Une menace permanente qui conditionne le prisonnier, le force à devenir neutre, inexistant, transparent, à ne pas vouloir se faire remarquer. La pression est si intolérable à certains qu’ils n’hésitent pas à provoquer eux-mêmes le rapport d’incident libérateur. Ce n’est pas difficile : quelques mots sur un ton trop haut, voire un regard ou une attitude qualifié de méprisant à l’égard d’un gardien suffit. Le chantage, ainsi exercé, permet à certains gardiens d’assouvir leurs penchants sadiques grâce à un jeu d’incitations savamment élaboré, quand ce ne sont pas de franches provocations. (p. 117)

Commentaires

Condamné à tort ou à raison, plus ou moins sévèrement, n’est pas une question pertinente dans le récit de Louis Perego. Ce qu’il a fait, il l’a fait parce qu’il était un « mal élevé », plus exactement un incomplètement élevé, d’une famille souffrant le besoin, n’ayant pas eu les ressources pour continuer sa scolarité, la tranquillité d’esprit pour comprendre ses choix et leurs implications… Le crime est la manifestation d’un échec social. C’est une maladie sociale. Une violence contre soi aussi bien. Le suicide en prison, ou le désespoir menant à la récidive, illustrent trop bien cette déchéance de soi par l’acte criminel. La dureté de la peine, l’isolement total, n’amenant ainsi nullement à la reconstruction nécessaire de l’individu social. Dès lors, une équation impossible : comment convaincre la société que le système pénitentiaire devrait paradoxalement revaloriser l’individu reconnu comme criminel ! Or, comme le mettait en évidence Albert Londres dans Au bagne, le système juridico-pénitentiaire semble avoir pour fonction, aux yeux de la société, de redoubler, de décupler, la peine infligée, toujours trop clémente. Comme si l’entrain avec lequel on voulait punir le criminel, certifiait en retour d’une innocence d’autant plus grande (plutôt que d’un sadisme décomplexé). On pourrait faire un parallèle avec la rage de l’inquisiteur (dépeinte dans Le Nom de la Rose, de Umberto Eco), dont la charge punitive semble faire croire par contrecoup à une démarcation très nette d’avec l’Église officielle, à jamais irréprochable…

Imaginer qu’un prisonnier puisse se divertir, personne reconnue pour avoir fait du mal à quelqu’un qui pourrait être vous ou un proche, est généralement choquant. L’inconfort réservé aux prisonniers et le désoeuvrement en tant que parties de la punition, les petites persécutions et provocations visant à la riposte interdite du prisonnier, mettant en danger la temporalité de sa libération, la réinsertion rendue presque impossible par le casier judiciaire consultable qui marque l’ancien prisonnier au fer de l’indignité… Le parcours judiciaire labyrinthique frappé d’incohérences et d’absence de justification (Perego est immédiatement marqué DPS – Détenu à particulièrement surveiller – sans en savoir la raison ; sa conditionnelle refusée sans justification) rappelle inévitablement la machine kafkaïenne du Procès. Chaque refus, chaque mauvais traitement, chaque barrière, s’apparente dès lors à une pierre, dans une lapidation sociale qui s’étend bien au delà de la peine prévue. La justice existe notamment pour empêcher le lynchage (qu’on pense par exemple au film M le Maudit, de Fritz Lang), pour prononcer une sentence justifiée et proportionnée, censée préparer, après l’arrestation, le jugement et une certaine réparation, son retour dans le corps social. Mais il semble que le prisonnier, une fois coupable, ne doive jamais revenir dans la société, à part à être un « intouchable », au sens de caste indienne qu’on écarte de la société, qu’on frappe de malédiction, qu’on accepte uniquement pour servir de repoussoir au reste de la bonne société.

Dans le parcours du prisonnier braqueur Louis Perego, modèle de réinsertion et modèle de récidive, se dessine ce que pourrait être une utopie judiciaire, visant à la resocialisation à l’intérieur de la prison (car celui qui commet un crime escamote ses propres liens sociaux) mais aussi avec la construction de nouveaux liens entre prison et extérieur (compensant les liens dysfonctionnels existant ; plus efficace qu’un entre-soi de criminels), à la re-éducation permettant l’accomplissement social dans l’après, l’activité d’expression notamment artistique (qui permet l’enrichissement de soi, la revalorisation d’une personnalité qui s’est auto-mutilée en enfreignant volontairement les règles de sa communauté), la responsabilisation et l’auto-organisation, la solidarité du groupe pour aider à surmonter une épreuve, à se reconstruire. Une approche qu’on pourrait éventuellement comparer à la « psychothérapie institutionnelle » de François Tosquelles et Jean Oury – l’interné est un membre actif de l’équipe oeuvrant au bon fonctionnement du lieu, à la prise en charge et au soin des internés. Il faut imaginer les prisonniers libres, organisant leur pénitence.

Passages retenus

p. 46 :
En promenade, avec les beaux jours, nous étions six à nous voir régulièrement. Nous décidâmes de nous manifester. Assez rapidement nous convînmes d’un mode d’action. Nous allions proposer la constitution d’un syndicat représentatif de la population pénale qui pourrait prendre contact avec les syndicats, chercher des solutions à la carence de travail en détention et préparer la transition, l’intégration en douceur dans le milieu professionnel. Nous n’étions pas naïfs au point de croire que notre démarche allait être applaudie par tous et encouragée, surtout dans le secteur juridico-pénal bien trop sclérosé par les conservateurs. Aussi nous rédigeâmes notre projet dans le plus grand secret. Nous savions que s’il venait à être découvert, nous serions bientôt séparés, placés dans des bâtiments différents, voire des établissements distincts de la région. C’est toujours le premier réflexe de la pénitentiaire quand elle se sent menacée dans sa sensibilité paranoïaque. Pour la même raison, nous utilisâmes des moyens clandestins d’acheminement de notre projet que nous adressâmes à un nombre varié d’institutions syndicales, administratives ou médiatiques. La plus grande diffusion devait pouvoir nous assurer un minimum de protection car nous avions délibérément opté pour la reconnaissance nominative du projet.
Très solennellement, chacun avait apposé son nom et sa signature sur le document, l’anonymat s’accordant mal avec une proposition responsable. En même temps nous avions adressé à la direction un exemplaire de notre projet. […]
Nous savions ce que nous avions fait et nous en étions même assez fiers. Nous avions enfin pu secouer la torpeur carcérale, refuser la passivité. Ce fut mon premier acte vraiment libérateur. Je n’en mesurais encore ni la portée, ni les incidences. Il pourrait sembler paradoxal d’être inquiet alors que nous allions dans le sens qui paraissait être souhaité par les théoriciens de la réinsertion, mais avec évidence il subsistait un doute quelque part en nous. Cependant, personne ne semblait s’intéresser à nous. […]
Apparemment, le flou créé par le virage politique, additionné à l’audience réelle ou supposée de notre proposition, nous avait préservés. En l’absence de directives précises, la direction régionale ne prenait aucun risque. Son réflexe fut défensif : rien ne se passait, nous n’existions pas en tant que groupe de pensée. Et pourtant il s’agissait bien d’une démarche illicite : en prison, aucune revendication collective n’est tolérée.

Journal, p. 88-89 :
Nous comprîmes que la lutte ne faisait que commencer rien qu’à la mine grave qu’arborait l’éducatrice quand elle revint, accompagnée de sa collègue, avec notre maquette. Selon elle, il convenait de reprendre chaque article, d’en adoucir les termes. Le ton était trop acerbe, nous allions nous attirer les foudres des surveillants et le journal serait sacrifié. Elle ne pouvait accepter de lui faire courir ce risque. D’autre part, notre vocabulaire était trop choisi, notre style trop élaboré. Nous ne devions pas oublier que nous nous adressions à la population pénale !!!
C’était le noeud du problème, le point sur lequel nos vues divergeaient. Si, dans l’esprit des travailleurs sociaux ce journal constituait un excellent instrument de travail pédagogique, il représentait pour nous un outil qui n’excluait pas l’aspect pédagogique, mais au contraire l’élargissait. Selon les éducateurs, il devait permettre de structurer la pensée logique de l’individu qui serait autorisé à écrire, encouragé à développer ses idées et auquel serait fourni un public. Si l’idée était généreuse, elle était restreinte à un petit nombre d’individus et on en apercevait vite les limites. D’abord, le public carcéral ne s’intéresse pas à ce genre de littérature qui ne lui apporte rien, comme nous en aurons plus tard la confirmation ; ensuite, le rédacteur ne parle pas librement. Il est conscient de la faveur qui lui est faite de s’exprimer et ne veut pas risquer de la compromettre. Il restera partagé entre le plaidoyer et la complaisance. Il voudra faire plaisir, cherchera à écrire ce que les autres, les responsables à un titre ou à un autre de sa situation pénale semblent attendre de lui. En tout premier lieu, la reconnaissance de sa faute, l’expression de sa contrition. Il pourra au passage et à ce prix récriminer contre le sort qui ne l’a pas favorisé, accuser la rigueur du système, à condition de se situer d’un point de vue suffisamment général et circonstancié : voilà ce que la prison a contribué à faire de moi quand j’étais plus jeune. Car non seulement ce genre de propos ne dérange personne, mais il est repris par ceux-là même qui contribuent à le justifier. Des avocats au Garde des sceaux, en passant par les magistrats, tous s’accordent à reconnaître la nécessité et l’urgence de réformes adaptées. Mais aucun ne se sent suffisamment concerné pour engager le combat, comme vaincu d’avance par l’ampleur de la tâche. Ce n’est pas nouveau. On peut affirmer que ce voeu de réformes est contemporain de l’existence de la prison dans sa fonction pénale. Comme si les législateurs avaient éprouvé le besoin de se donner bonne conscience en adoptant une mesure qu’ils savaient par avance dangereuse, une mesure d’urgence pour gérer le court terme.
Il n’était pas question de nous adresser exclusivement à nos copains de l’intérieur. Ce n’était pas un petit groupe de privilégiés qui parlaient aux autres, c’étaient les porte-parole de l’ensemble des prisonniers qui s’adressaient au monde libre, qui voulaient lui dire : discutons, travaillons ensemble, essayons de nous connaître, et tâchons de trouver des solutions satisfaisantes à nos problèmes. On ne réglera pas les conflits de l’extérieur, à coups de lois et de décrets, si répressifs soient-ils. La seule manière d’y parvenir est d’inclure la personne du condamné, de tenir compte de son point de vue. Ce journal était notre bouteille à la mer, un appel à la concertation.

Rejet de demande de conditionnelle, p. 131 :
D’abord le lien affectif avec ma « grenouille » avait pris une signification nouvelle depuis ma permission. Ensuite mes relations avec l’université évoluaient elles aussi, l’éventualité d’un emploi commençant à poindre. Toute cette maturation de pensées et d’efforts venait d’être balayée par la décision sans appel d’un quarteron de magistrats qui n’avait pas estimé devoir me rencontrer, m’écouter, se contentant, dans leur douillet bureau parisien, de se faire une opinion au vu d’un dossier constitué pour l’essentiel par la police. « Liberté, Égalité, Fraternité », quelle couillonnade ! Un sentiment de révolte, que je connaissais bien, m’étreignit si fort qu’une sorte de rage froide faillit me faire jeter tous mes livres. À quoi bon m’obstiner à sortir de ma condition ? J’avais besoin de réagir en m’enfermant délibérément dans le rôle que l’on me prêtait. Vous avez gagné, pensais-je, j’ai été assez fou de penser que l’on me permettrait de vivre normalement, je vais retrouver ma famille, celle que vous me réservez dans le ghetto des réprouvés, des hors-la-loi ; la société que vous fabriquez à force d’abus de pouvoir, d’arbitraire. Les sentiments n’entrent pas dans vos considérations de justice de classe. Que ne suis-je « bien né » pour m’attirer votre compréhension, infléchir la dureté de vos jugements iniques !

Imaginez la scène : Littoral, de Wajdi Mouawad

Aborder le drame populaire

Mouawad (Wajdi) et Leblanc (Isabelle) 1997(1999), Littoral (Le Sang des promesses / 1), Actes Sud, 2009

Note : 3 sur 5.

Résumé :

Wilfried, looser de son état, s’apprête à jouir au cours de la plus belle partie de sexe de son existence. Le téléphone sonne : « Dringallovenezvotrepèreestmort ». Il subit alors un choc étrange, il se vit par moments comme dans un film ou dans un conte médiéval, essayant de gérer l’enterrement de son père. La famille de sa mère lui refuse une place dans le caveau de la famille – son père n’était pas très apprécié… il avait laissé Wilfried à la naissance. Le fantôme de son père reste donc là. Wilfried se rend au pays natal de son père pour l’y enterrer.

Commentaires

Le titre de l’ensemble tétralogique « Le sang des promesses » (ajouté après la publication de cette première pièce) représente davantage le contenu de cette pièce que le titre de la pièce. Le dramaturge prend le théâtre comme un concentré d’émotions capitales, cherche à retrouver l’outrance et la parole impudique des Dionysies, l’horreur fondatrice des tragédies : jouissance sexuelle, dévouement filial, traumatismes de l’enfance, deuil, rancune, indifférence, torture… Mouawad exacerbe ces éléments passionnels, suivant les préceptes de Ionesco (cf. Notes et contre-notes), parfois jusqu’à un certain maniérisme. Toutefois, comme chez son aîné, le tragique n’est pas la tonalité dominante de la pièce, ce serait plutôt l’absurde, le sentiment d’étrangeté. Le traumatisme fondateur provoque un décollement de la réalité, une crise existentielle dirions-nous en nous rappelant de La Nausée de Sartre et surtout de L’Étranger de Camus, qui s’ouvre sur l’annonce de la mort de la mère. Mais si Camus demeure dans le réalisme, Mouawad bascule dans un inter-monde kafkaïen ou freudien.

Le surgissement spectaculaire de la rêvasserie non nettoyée de l’enfance, fuite dans le monde de la chevalerie, fantasme de l’adolescent mal refoulé qui se vit en star de cinéma… C’est l’intégration du vulgaire et de l’inconscient dans le grandiose tragique. Du drame bourgeois qui mêlait comédie et tragédie, on arriverait ainsi à un drame populaire, qui mêle les préoccupations du quotidien aux nobles sentiments, passions tristes ou au contraire lumineuses du rire nettoyage, moqueur, qui éloigne l’immoralité, le dérèglement… Le drame du n’importe qui, mais un n’importe qui qui se vit, non comme un individu lambda à l’aventure médiocre qui ne mériterait pas la mise en scène, mais comme un individu unique, spécial, roi d’une grande tragédie (comme l’enfant se reconnaît en tout prince de conte). L’agglutinement « Dringallovenezvotrepèreestmort » sur lequel démarre l’action – bien qu’on ne l’entendrait pas comme paquet sur scène -, renvoie inévitablement au « doukipudonktan » de Zazie dans le métro, de Raymond Queneau, une histoire qui démarre dans la réalité ordinaire et se poursuit comme un road trip dans l’irréel, dans la fantaisie. On retrouve dans cette pièce une similaire euphorie au franchissement des limites d’un monde étouffant, mais aussi un certain essoufflement au fur et à mesure du détachement du monde de départ.

Citations

Détachement du film que l’on joue, 2, p. 16
LE RÉALISATEUR. On envoie la pluie ! Moteur !
PRENEUR DE SON. Ça tourne au son !
LE CAMÉRAMAN. O.K. Ça roule !
LA SCRIPTE. Seul dans la nuit, sous la pluie, prise 1.
LE RÉALISATEUR. Attention ! Trois, deux, un !… ACTION ! Wilfried, tu avances et tu penses à la mort de ton père. Tu penses qu’il est mort seul, tu songes à son regard, à ses yeux, à son désarroi.
WILFRIED. Je ne sais pas d’où me vient cette manie d’avoir toujours l’impression que je suis en train de jouer dans un film.
[…]
LE RÉALISATEUR. Wilfried, je suis le réalisateur du film et comme tous, toi et moi avons tant d’idées fondamentales, tant de pensées métaphysiques à exprimer, que le monde se sent las. Le film que nous faisons est déjà si inutile car nous sommes dénués de tout souvenir et nous ne savons plus ce que nous avons filmé. Tout semble vain mais il nous faut filmer pour piéger le piège de notre vie. Marche, Wilfried, marche !

Rêveries sur lettres, 15 et 16, p. 60
JEANNE. Wilfried… je suis à la recherche de la tombe de ton père.
WILFRIED. Maman !
JEANNE. Je ne trouve pas la tombe. Pourtant, je suis certaine que c’était là. L’air de la mer est bon. Ton père est heureux d’être enterré dans son pays natal.
WILFRIED. Justement non ! Il n’est pas heureux. Il est encore parmi les vivants et je ne sais comment faire ! Comment fait-on pour enterrer son père ?
JEANNE. Wilfried, ton père est un gardeur de troupeaux.
WILFRIED. Quoi ??!
JEANNE. Ton père est un gardeur de troupeaux.
Wilfried se réveille.
WILFRIED. Je m’étais endormi sur ma lettre. Et la lettre que je tenais était une photo de mon père et de ma mère, au bord de la mer là-bas. Lorsque je me suis réveillé, j’avais cette phrase en tête : « Ton père est un gardeur de troupeaux ». J’avais ouvert toutes les lettres. La clarté du jour était là. J’étais devenu orphelin et il n’y avait rien à comprendre sauf qu’il y a des événements qui restent à jamais cadenassés. Je suis retourné au salon funéraire. Il n’y avait personne. J’avais mis la veste qu’il avait quand on l’a retrouvé. Dans la poche intérieure, j’ai trouvé une lettre pour moi. Sa dernière.
Wilfried ouvre l’enveloppe.
LE PÈRE. Wilfried, quel âge as-tu ? Je ne me souviens plus… Ma mémoire est une forêt. Ta mère seule s’y promène. Elle foule de ses pas mon cerveau et, sans cesse, ravive le souvenir. Ma tête est pleine de feuilles mortes qui bruissent sous les pieds de ta mère morte. Je ne suis plus qu’un voyageur cheminant entre ce que j’oublie, et le craquement continu de mon cerveau. Comment la mort peut-elle donner la vie ? Ma mémoire est une forêt dont on abat les arbres. J’oublie.

Rengaine contre les parents, 25, p. 86
AIMÉ. Je ne retournerai plus dans aucun village, si ce n’est pour tuer tout le monde. Tout le monde. Ce cadavre-là, je le regarde et je vois tous ceux-là qui ne perdent rien pour attendre. Je te le dis, les ennemis ce sont nos parents, alors on devrait plus retourner dans aucun village, rien ! Les parents, on devrait les éventrer, laisser leur corps pourrir au soleil et nous en aller partout pour tout faire sauter, tout casser, tout brûler. On les rassemblera le long d’un grand mur, on les alignera et on leur hurlera ! On leur dira que le mal qu’il nous ont fait est plus grand que le meurtre, on leur dira qu’il nous ont pris l’irremplaçable, qu’ils ont tué les visions de notre jeunesse, de nos plus chers miracles. On leur dira qu’ils nous ont pris nos compagnons de jeu et qu’en leur mémoire on déposera sur leurs tombes une couronne faire de leurs crânes décharnés. Puis, sur eux, sur nos parents, on lèvera nos armes, et sans remords : TaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTa !

Lâche ta loupe : Pars vite et reviens tard, de Fred Vargas

Le criminel est ailleurs

Vargas (Fred) 2001, Pars vite et reviens tard, Viviane Hamy.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Joss le Guern, ancien marin reconverti en crieur public place Edgar Quinet, s’installe dans la colocation de Decambrais. L’ancien professeur d’histoire négocie avec lui, qu’il lui transmette les messages énigmatiques qu’il est amené à crier depuis quelques temps. Il sent bien que ce sont des citations tirées de vieilles chroniques du Moyen-Âge…

Une dame vient au commissariat pour avertir qu’un plaisantin a peint des grands 4 renversés sur les portes de son quartier. Chacun est sous-titré C.L.T. (Cito, Longe, Tarde = vite, loin, longtemps). Rien ne semble inviter à prendre la chose au sérieux, pourtant quelque chose intrigue le commissaire Adamsberg… Il reçoit alors Decambrais et Joss qui viennent lui parler de cette série de messages qui semblent prophétiser le retour de la peste comme châtiment…

Un premier cadavre est retrouvé, en apparence frappé par la peste noire, le cadavre a des marques de piqûres de puces… La nouvelle sème la panique dans les journaux mais quelque chose coince : le noircissement de la peau est une représentation populaire de la maladie… mais fausse !

Commentaires

Tous les personnages du roman, et particulièrement le groupe de la place Edgar Quinet, ont un passé trouble, accidenté, les ayant conduit à une vie de marginaux. Lizbeth fut une fille forcée à la prostituée ; Eva, une femme battue ayant fui le domicile… Joss le marin et Decambrais le professeur, ont fait de la prison à la suite d’une injustice. À l’image de Joss, le plus typique d’entre eux – impossible de retrouver un travail dans son secteur, surtout après la prison -, ils sont hantés par les fantômes d’un passé impossible à oublier et exercent des occupations professionnelles atypiques (Damas vend des rollers alors qu’il était physicien ; Decambrais est logeur et écoute les problèmes des gens alors qu’il était professeur ; Lizbeth chante le jazz…). Le jeune doctorant en histoire médiévale qui aide le commissaire Adamsberg exerce le boulot de femme de ménages… Cette poche de marginalité est ainsi une sorte de monde à l’envers, où personne n’est à la place qu’il devrait occuper, là où ses compétences lui permettraient de réaliser de bonnes choses pour la société (un point fondamental pour une société fonctionnelle d’après Platon, dans La République). Ainsi, ce monde dans lequel se déroulent des crimes est fondamentalement un monde à l’envers, où l’action mauvaise est trop peu souvent punie (le mari d’Eva, le patron de Joss…) ; les bons comportements trop souvent ignorés (comme cette dame qui vient au commissariat alerter sur les peintures étranges sur les portes de son bâtiment).

Ce jeune expert médiéviste auquel fait appel Adamsberg est en fait un personnage récurrent des romans de Fred Vargas (notamment Debout les morts !) : il vit en colocation avec deux autres doctorants en histoire, sans le sou, sans poste, et avec son oncle, un ancien chef de police viré pour avoir aidé un criminel… On peut faire le parallèle entre cette colocation et la maison collective de Decambrais et le bar où se réunissent les paumés de la place Edgar Quinet. Les trois sont des lieux d’entraide entre marginaux. On pourrait même parler de quartier « refuge » (dans L’Exode, les refuges sont des villes prévues pour abriter les personnes rejetées d’une autre ville pour avoir commis un crime, notamment sans préméditation, par accident ou par défense). Il est remarquable de voir que dans ce groupe, la seule personne qui semble ne pas avoir de passé douloureux est la sœur de Damas, Marie-Belle… qui se révélera être la plus viciée, manipulant ses deux frères pour obtenir un héritage… Un peu à la manière de Simenon et de son inspecteur Maigret (par exemple dans Le Chien jaune), si les crimes arrivent systématiquement dans ces poches de marginalité et les marginaux y sont inévitablement mêlés, les vrais responsables sont souvent ailleurs… Riches figures agissant impunément… Ici, le plus criminel serait un richissime industriel qui a abandonné ses enfants illégitimes, suscitant chez eux frustration, jalousie… Sentiments d’injustice, déclassement, vengeance impossible, sont le terreau du crime.

Le personnage de crieur est un métier de lettres oublié, proche du peuple, inverse de l’écrivain public, sorti de l’inconscient collectif comme d’un terrain de fouilles par Fred Vargas, archéo-zoologue de formation. Joss – qui disparaît au fil du récit – est pourtant bien le personnage le plus caractéristique du roman, le plus épais : porteur de messages incompris comme Cassandre, mêlés au bruit assourdissant de la foule, messages qu’il ne cherche pas à comprendre, qu’il ne peut sans doute même pas comprendre, Joss, l’homme du peuple qui subit, sur lequel pèse l’injustice d’un système, le frustré qui a renoncé à l’amour, au bonheur, le fou ordinaire qui parle avec les morts. Symboliquement, ses messages secrets ne peuvent être entendus que par son opposé, un professeur d’histoire, de retour au bas de l’ascenseur social. Mais surtout, c’est le commissaire qui est le vrai partenaire de Joss, celui qui va valoriser ses messages et lui rendre justice ou utilité. Les policiers sont souvent considérés comme des héros, à l’opposé des criminels, ou au contraire sont rapprochés des criminels pour l’esprit tordu qui leur permet de les comprendre… Mais Adamsberg est plutôt à rapprocher des marginaux, des victimes de l’injustice comme Joss et Decambrais. Sa mémoire défaillante (en termes de noms / visages) le sépare radicalement des caractéristiques attendues dans son corps de métier. Il partage ainsi une bizarrerie de caractère avec les plus célèbres figures d’enquêteurs, à commencer par Sherlock Holmes, drogué, excentrique… (cf. Une étude en rouge).

Citations

Misère affective due à la misère du logement, accueil dans la colocation, p. 69
Joss s’était habitué à vivre seul, bouffer seul, dormir seul et parler seul, sauf quand il allait parfois dîner chez Bertin. Durant les treize années de sa vie parisienne, il avait eu trois amies, pour des temps assez courts, mais jamais il n’avait osé les emmener dans sa chambre pour leur proposer l’accueil du matelas posé à même le sol. Les maisons des femmes, même rudimentaires, avaient toujours été plus accueillantes que sa retraite délabrée.
Joss fit un effort pour secouer cette balourdise qui semblait revenir des temps anciens de son adolescence, agressive et empruntée. Lizbeth lui sourit en lui tendant son rond de serviette personnel. Quand Lizbeth souriait si largement, il ressentait l’envie, dans un brusque élan, de se jeter contre elle, comme un naufragé qui rencontre un rocher dans la nuit. Un splendide rocher, rond, lisse et sombre, auquel on vouera une gratitude éternelle. Ça l’étonnait. Il ne connaissait cette violence sentimentale qu’avec Lizbeth, et quand elle souriait. Un murmure confus des convives souhaita la bienvenue à Joss, qui prit place à la droite de Decambrais.

Handicapé de l’amour et des relations sociales, p. 77 :
Sur son carnet, il écrivit Femme, Intelligence, Désir, égale Camille. Il s’interrompit et relut cette ligne. Des mots énormes et des mots plats. Mais posés sur Camille, ils se soulevaient, comme emplis d’évidence. Il pouvait presque les voir faire des bulles à la surface du papier. Bien. Égale Camille. Très ardu pour lui de rédiger le mot Amour. Le stylo formait le « A » puis s’immobilisait sur le « m », trop inquiet pour poursuivre. Cette réticence l’avait longtemps intrigué jusqu’à ce qu’il puisse, à force de la fréquenter, atteindre à son centre, croyait-il. Il aimait l’amour. Il n’aimait pas les trucs qu’entraînait l’amour. Car l’amour entraînait des trucs, tant il est utopique de vivre exclusivement au lit, ne serait-ce que deux jours. Toute une spirale de trucs, amorcée par quelques idées en l’air et assouvie par un baraquement en dur d’où l’amour était censé ne jamais s’enfuir. Parti violent comme un feu d’herbe entre deux portes et sous le ciel, il achevait sa course entre quatre murs au sol d’une cheminée. Et pour un type comme Adamsberg, la spirale des trucs s’annonçait comme un piège accablant.

Tout le monde est marginal, p. 119 :
– C’est possible, dit Adamsberg. Mais c’est un effet d’optique. Tant qu’on regarde de loin, tout semble toujours proprement en ordre. Dès qu’on s’approche de près et qu’on prend le temps d’observer les détails, on s’aperçoit que tout le monde est plus ou moins cinglé, sur cette place, sur une autre, ailleurs et dans cette brigade.

Ramasse tes lettres : La Petite Roque (recueil), de Maupassant

Femmes-pièges ou société piège-femmes ?

Maupassant (Guy de) 1883-1886 (1886), La Petite Roque [in Œuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979

Note : 3.5 sur 5.

Recueils :
– Boule de Suif (1880) et premiers récits
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
Les Sœurs Rondoli (1884)
Yvette (1884)
Contes du jour et de la nuit (1885)
Monsieur Parent (1886)
Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

La Petite Roque (1885) ****
L’Épave (1886) ****
L’Ermite (1886) ***
Mademoiselle Perle (1886) ****
Rosalie Prudent (1883) ****
Sur les chats (1886) ****
Sauvée (1885) **** —> également inclus dans le recueil Le Horla
Madame Parisse (1886) ****
Julie Romain (1886) ***
Le Père Amable (1886) *****
ajoutées ultérieurement à l’édition Conard de 1910 :
La Peur (2e version : « Le train filait, à toute vapeur, dans les ténèbres. ») (1884) ***
Les Caresses (1883) ****

La Petite Roque ****

Le facteur du village, trouve une fillette allongée sur le dos, sous la futaie, près de la rivière, nue, un mouchoir sur le visage, un peu de sang sur la cuisse. On l’a étranglée. Les mois passent sans qu’on trouve qui est l’auteur de cet acte barbare. Mais on soupçonne qu’il s’agit de quelqu’un du village puisqu’il a eu la compassion de rapporter les sabots de la fille à sa pauvre mère.
Alors que tout le monde a fini par abandonner l’idée de découvrir quoi que ce soit, M. le maire, Renardet, est torturé chaque nuit par l’image de la fillette qu’il a violée et étranglée dans un moment d’égarement.

Nouvelle en deux parties, une un peu policière et l’autre qui nous livre les affres du meurtrier, rongé par les images du crime. En fait, toute la première partie, une fois qu’on connaît le coupable, est faite pour montrer le criminel d’un point de vue externe : chacun de ses mouvements est révélateur, porteur de la psychologie du personnage (on pensera au principe de description objective que Maupassant recommande dans sa préface de Pierre et Jean). Son comportement nous montre un être dont l’âme est possédée par un instinct, puis par son angoisse. Le crime a isolé le meurtrier de la société. Alors, il est pris à partie par son être instinctif intérieur, son inconscient qui finit par le rendre dément, incapable de vivre avec ce crime sur la conscience. On retrouve le thème de la culpabilité développé par Dostoïevski dans Crime et Châtiment de Dostoïevski en 1867.
On pourrait également rapprocher cette nouvelle, ainsi que l’ensemble du recueil, de l’univers de la série Twin Peaks (1990-1991) de David Lynch qui développe tout un monde intérieur et parallèle de culpabilité, de pulsions non assumées, qui se transforment peu à peu en démons qui grandissent jusqu’à déborder dans la réalité. Les caractères toujours un peu naïfs, piégés par eux-mêmes, drôlatres, aussi critiquables que dignes de pitié, sont également comparables. Et, comme dans tout ce recueil, ce sont le plus souvent les femmes qui sont les victimes de cet arrière-plan infernal…


p. 622 : « Puis le maire se remit en route, s’arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et l’étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d’eau lui coulaient le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou puissant et rouge et entraient, l’une après l’autre, sous le col blanc de sa chemise. »
p. 634 : « Renardet ne s’en allait plus ; il restait là du matin au soir, contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte d’impatience secrète et calme, comme s’il eût attendu, espéré, quelque chose à la fin de ce massacre. »

L’Épave ****

Georges, autrefois inspecteur de la Compagnie d’assurances maritimes, avait été envoyé le 31 décembre sur l’île de Ré pour constater l’échouage d’un trois-mâts. Pendant qu’il inspectait l’épave, un Anglais et ses trois filles blondes montèrent à bord par curiosité. L’aînée parlait bien le Français et était particulièrement attendrissante. La marée vient piéger les visiteurs dans l’épave.

Maupassant propose pour le 1er de l’an 1886 une petite aventure pleine de charme. Danger et amour se mêlent à merveille pour renforcer la puissance du souvenir. L’émotion renaissante à chaque 1er de l’an, célébration nostalgique et piège de soi-même dans le souvenir, est particulièrement bien sentie, comme un regret de cet amour juste agacé dont on se demande sans fin quelle aurait été la suite. L’épave représente dès lors l’homme qui a échoué, son projet d’amour tombé à l’eau… une vie de regrets qui se laisse deviner dans le noir informe du hors-texte.


p. 662 : « Une blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine, si mignonne ! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l’air de tendres fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec leur fraîcheur exquise, aux couleurs délicates des coquilles roses et aux perles nacrées, rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs inconnues des océans. »
p. 666 : « Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient, nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un d’eux surtout m’irritait. Il s’éteignait toutes les trente secondes pour se rallumer aussitôt ; c’était bien un œil, celui-là, avec sa paupière sans cesse baissée sur son regard de feu. »

L’Ermite ***

Après la visite d’un vieil ermite dans les environs de Cannes, un compagnon se souvient avoir rencontré deux ermites, un homme et une femme. N’ayant rien appris de la femme, il raconte l’histoire du vieil homme à qui il a fallu plusieurs semaines d’approche et un bon dîner bien arrosé pour obtenir son histoire. Il avait mené une vie moyenne, sans histoire, sans jamais vraiment s’attacher à une femme. Pour son quarantième anniversaire, il s’offrit, dans une « brasserie à femmes », une fraîche « blondine » qui l’avait servi : « Donc, je l’emmenai chez elle – car j’ai le respect de mes draps. » (p.689) Au moment de sortir, il aperçoit, amusé, un vieux portrait de lui quand il était jeune…

Ce conte voit le retour du thème obsédant de l’enfant inconnu, conçu sans le savoir, ou sans y faire attention, dans les années d’insouciance. Mais ici, cette bévue de jeunesse se double d’une plus grande angoisse d’homme plus mûr : celui de l’inceste. Le conte est ainsi à rapprocher de « M. Jocaste« , « Nos Anglais » ou « Le Port« . La fatalité et le piège selon Maupassant prennent ici toute leur force.
Vient ensuite la question de l’ermitage : quel est le sens de ce retirement de la vie sociale ? S’agit-il d’une autopunition ? ou plus fort, d’une sorte de masochisme, d’un acharnement à se voir souffrir ? On relèvera à nouveau deux mystères : pourquoi le vieil homme est-il parti de son ermitage ? est-ce parce que raconter pour la première fois son histoire l’a libéré ? Et ensuite pourquoi y a-t-il mention d’une femme retirée en Corse, apparemment ancienne belle femme du monde ? Serait-ce la mère oubliée, ici repoussée dans le hors-texte ?


p. 688 : « Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s’écoula lente et rapide, sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années monotones de Paris où n’entre dans l’esprit aucun de ces souvenirs qui font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l’on boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout ce qui se goûte et tout ce qui s’embrasse sans avoir envie de rien. On était jeune ; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les autres ; sans aucune attache ; aucune racine, aucun lien, presque sans amis, sans parents, sans femmes, sans enfants ! »
p. 689 : « Pardonnez-moi ces détails grossiers ; ceux qui n’ont pas aimé poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une côtelette à la boucherie, sans s’occuper d’autre chose que de la qualité de leur chair. »

Mademoiselle Perle ****

Mlle Perle était toute gênée quand notre conteur la choisit pour reine à l’occasion de la fête des Rois. Il s’aperçut qu’elle avait une certaine beauté un peu retenue. Le soir, le vieil ami Chantal raconte comment Mlle Perle a été abandonnée à leur porte, pendant la fête des Rois, dans son couffin, alors qu’il n’avait qu’une quinzaine d’années. Ce soir-là, Chantal eut la fève et prit pour reine la nouvelle arrivée dans la famille.

Cette nouvelle renoue avec des thèmes essentiels d’Une vie : la vie sacrifiée d’une femme à cause de la force des conventions sociales, la vieille fille dont la vie morne, la sexualité morte, vibrent de douleur dans le hors-texte. Ici, c’est encore toute une famille qui est plongée dans une léthargie malsaine. Le conteur semble s’amuser fortement à faire exploser le tabou familial. La littérature de Maupassant ne s’attaque pas tant à des individus qui seraient moralement condamnables – car toujours jouets d’enchaînements de causes et conséquences qui le piègent dans la fatalité -, qu’à cette morale sociale destructrice qui achève d’enfermer les marionnettes humaines dans leurs tragédies respectives.


p. 672 : « J’étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux fauteuils de tapisserie sur lesquels on s’assied depuis l’enfance sans y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu’un rayon tombe sur le siège, on se dit tout à coup : « Tiens, mais il est fort curieux, ce meuble. » ; et on découvre que le bois a été travaillé par un artiste, et que l’étoffe est remarquable. Jamais je n’avais pris garde à Mlle Perle. »

Rosalie Prudent ****

Rosalie Prudent, servante chez les époux Varambot, est poursuivie pour infanticide. Pourtant, elle avait tout préparé pour accueillir le nouveau-né, elle s’était même cherchée une nouvelle place puisque les Varambot « ne plaisantaient pas sur la morale » (p.699).

Ce conte reprend une nouvelle fois la critique acerbe des normes morales, et de leurs conséquences terribles sur la vie de la femme (on pense bien entendu à Une vie). On voit bien ici comment ces normes servent en fait aux bourgeois pour tenir les classes populaires. Comme dans Boule de Suif, la classe bourgeoise se satisfait de ce corset social qui lui procure un semblant de noblesse, par son aptitude au secret ou à l’évitement, par rapport au bas peuple incapable de respecter ces règles trop strictes, par manque d’éducation, et aussi parce que la vie du peuple est trop exposée, les pièces trop étroites – ici la jeune femme habite chez les bourgeois. Là encore, Maupassant prend un plaisir évident à dévoiler ce non-dit bourgeois compromettant sur la scène de tribunal populaire – ici mis en lien avec le non-dit de la guerre, comme si les deux avaient un accord secret.
Conclu par le dévoilement surprise de la composante inconnue puis par une pirouette très comique, ce conte évite un sentimentalisme inutile et conserve toute son efficacité.


p. 699 : « Ils étaient là, assistant aux assises, l’homme et la femme, petits rentiers de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans jugement, et ils l’accablaient de dépositions haineuses devenues dans leur bouche des accusations. »

Sur les chats ****

Notre conteur, occupé de lecture, est interrompu par son chat. Il décrit les sensations contraires que lui inspirent le contact de cet être mystérieux. Il raconte comment une fois, étant gamin, il laissa mourir un chat pris au collet. Puis il établit un parallèle évident avec les femmes. Enfin, il se rappelle une nuit étrange pleine de songes qu’il passa au château des Quatre-Tours.

Ce récit, très proche de la chronique, est composite, comprenant description, récit et poésie. La réflexion, très bien amenée, avance tout à fait logiquement, de l’immédiat des sens à l’imagination. Cet aspect double et contradictoire de l’animal, suscitant attendrissement profond et agacement brutal, s’associe merveilleusement à la femme pour Maupassant.
Ce récit semble être constitué d’une sorte d’errance rêveuse. D’ailleurs, les rêves décrits par le conteur sont d’une conception psychologique très fine. On comparera au poème « Les Chats » de Baudelaire (in Les Fleurs du Mal), qui utilise lui aussi cette analogie entre chat et femme et le monde de rêve à la fois paisible et inquiétant qu’il semble porter en lui.


p. 692 : « J’ai plaisir à les toucher, à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n’est plus doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d’un chat. Mais elle me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce d’étrangler la bête que je caresse. »
p. 697 : « Ce n’est pas dans nos stupides pays du Nord, nos pays de bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu’on recevrait un étranger de cette façon. »

Sauvée ****

La petite marquise de Rennedon raconte à son amie la petite baronne de Grangerie comment elle a obtenu des preuves lui permettant de faire annuler son mariage. Elle a embauché une femme de chambre du nom de Rose, qui ressemblait fort à l’amante du marquis.

Suite de « La Confidence« , on retrouvera les mêmes deux personnages féminins dans « Le Signe ».
Ce petit conte continue de nous montrer la finesse des femmes quand il s’agit de comprendre l’homme et son comportement instinctif. Les femmes s’amusant à piéger leurs hommes témoignent d’une féminité moderne, loin de la faiblesse traditionnelle de la société bourgeoise, sauf si l’on pense aux intrigues de cour du XVIIe-XVIIIe. Elles rappellent donc la noblesse décadente. Quelles voies d’émancipation pour les femmes, hormis la bourgeoise frustrée et l’aristocratique méprisante ? Comment se « sauver » du carcan moral qui corsète les femmes…? Le thème du double est ici décliné sur le ton de la farce et reste une obsession qui perd l’homme. Ces contes annoncent sur le long terme, le roman Notre Coeur.


p. 654-655 : « Une heure plus tard mon mari rentrait. Rose ne leva même pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à plein nez. […]
Le soir même, Rose me disait : « Je puis maintenant promettre à madame, que ça ne durera pas quinze jours. Monsieur est très facile !
– Ah ! vous avez déjà essayé ?
– Non, madame ; mais ça se voit au premier coup d’œil. Il a déjà envie de m’embrasser en passant à côté de moi.
– Il ne vous a rien dit ?
– Non, madame ; il m’a seulement demandé mon nom… pour entendre le son de ma voix. » »

Madame Parisse ****

Sur le port d’Antibes, notre conteur et son ami M. Martini admirent le spectacle étonnant du paysage encadré par l’écume en bas et la neige en haut, quand Madame Parisse passa devant eux. M. Martini lui raconta sa singulière histoire avec un commandant qui usa des grands moyens pour la posséder.

Ce conte repose sur le spectacle de l’intemporel ; de la ville d’abord, qui fait penser aux temps des héros anciens ; puis de l’histoire éternelle de la femme et l’homme avec la vraie conquête et preuve d’amour de l’homme. Il s’oppose à la toile de fond du site touristique, et à celle du mariage bourgeois.
Le mode de l’hypothétique pour raconter l’histoire de Madame Parisse et du commandant est particulièrement frappant. C’est la rumeur qui raconte et enferme les femmes dans le point de vue de l’homme…


p. 704 : « Peu importe ce qu’elle fut. Je vous dit que j’ai sous les yeux une ville de l’Odyssée. »
p. 705 : « Comment s’aimèrent-ils ? Le sait-on ? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l’un à l’autre, sans doute. […]
A force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être ; et à force de se revoir, ils s’imaginèrent qu’ils se connaissaient. Il la salua assurément. »

Julie Romain ***

Notre conteur, se promène rêvassant, sur les rivages de la Méditerranée. Il découvre une jolie petite maison pleine de poésie. Il apprend que l’ancienne grande actrice Julie Romain demeure ici. Il ne résiste pas au désir de rencontrer cette ancienne gloire.

Opposant dans les deux premiers paragraphes la rêverie des temps anciens et les habitudes modernes d’affichage mondain, ce conte présente une figure appartenant à l’ancien temps, déjà effacée. Comme pour « Menuet », ce personnage inspire pitié et rire. Là encore, une émancipation féminine qui n’est pas vraiment réussie… La femme enfermée dans son passé de jeunesse et de gloire.


p. 714 : « Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à cette vieille, à cette caricature de lui-même ; puis elle regarda les deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient dire : « Que nous veut cette vieille ruine ? » »

Le Père Amable *****

Césaire veut marier Céleste, mais le vieux pé, un peu sourd, ne veut rien entendre car Céleste a un fils du valet de ferme, Victor. Le mariage a lieu tout de même et Céleste et son petit viennent s’installer chez Césaire. Le père Amable se sent floué par chaque petite assiette qu’avale ce nourrisson qui n’est pas de leur sang. Un soir, Césaire qui se démène pour faire tourner la ferme, rentre fiévreux.

Cette nouvelle entremêle de nombreux motifs chers à Maupassant : l’inutile social (cf. « Coco« , « Le Gueux« , « Le Vagabond », « L’Aveugle »…), ici aussi bien l’enfant pour le vieux père, que le vieux père pour la femme ; le naturel paysan, les histoires d’enfant illégitime et de femme piégée par la grossesse (Une vie). Seulement, cette fois, ce n’est pas la vieille morale rigide qui est dénoncée par Maupassant. Les paysans normands sont ici globalement très tolérants à cet enfant conçu hors mariage – même le marié, même le curé, l’accueillent. Contrairement à de nombreux contes de campagne, Maupassant ne se moque d’aucun de ses personnages, ne les accuse pas davantage : leur rudesse, leur simplicité, est même touchante, humaine, avec en arrière-plan la solidarité des travaux des champs, la convivialité des repas et des fêtes. Même la pingrerie enkystée du vieux, qui l’amène à s’opposer au mariage de son fils par son refus borné de nourrir l’enfant d’un autre, apparaît comme la résultante d’une vie endurcie par le labeur usant, la privation, l’inconfort et la peur du manque. Ainsi la tragédie n’est due qu’à la pauvreté. Le vieux père, comparé à un « vieux chien jaloux », se condamne lui-même au malheur par sa peur quasi animale de se faire déposséder du peu acquis dans toute une vie de labeur douloureux. C’est le motif typiquement maupassantien de l’idée fixe qui grandit, s’enracine, s’incorpore jusqu’à dévorer la pensée et gouverner l’être entier (motif qui formera par exemple l’idée de base du film Inception, de Christopher Nolan en 2010).

Dans cette nouvelle, une des favorites de l’auteur, on devine un début d’application du principe de description objective que Maupassant présentera dans son article-préface « Le Roman », de Pierre et Jean : la mécanique psychologique des personnages se devine de l’extérieur, par les actions, les hésitations et débuts de gestes… Qu’on pense à l’analyse des lapsus que fera Sigmund Freud, comme manifestation extérieure d’un conflit intérieur, dans ses cours d’Introduction à la psychanalyse. Toutefois, ici, le conteur indique encore au lecteur la manière dont il doit interpréter ces mouvements et attitudes de paysans peu à l’aise avec la communication verbale. C’est sans doute même par son observation assidue et son expérience de lecture de l’attitude bougonnante et taiseuse des vieux Normands, que Maupassant a développé l’une des caractéristiques les plus remarquables de son style : la puissance du non-dit.


p. 746 : « Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s’en allait de son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu’il voyait planer sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en marchant. »
p. 743 : « C’était son fils qui payait, après tout, il fallait prendre sa part. A chaque cuillerée de soupe qui lui tombait dans l’estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d’avare qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu’il apportait autrefois à ses labeurs persévérants.
[…] Et le vieux souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout ce qu’avalait les autres. »
p. 735 : « Dans l’esprit du paysan tout l’effort de la religion consistait à desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le coffre du ciel. C’était une sorte d’immense maison de commerce dont les curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des campagnards. »

La Peur (« Le train filait, à toute vapeur, dans les ténèbres. ») ***

Dans le P.L.M, notre conteur et un vieil homme assis en face de lui, se mettent à parler après que sont apparues, un instant, dans la forêt traversée, sous la nuit, deux hommes autour d’un feu. Le vieil homme disserte sur la vraie peur et soupire : « On n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas. » Notre conteur fait part d’une peur que Tourgueniev éprouva, un jour qu’il nageait en pleine rivière, en forêt, par le contact inattendu d’une main. Le vieil homme conte à son tour une peur qu’il a ressentie alors qu’il marchait seul sur un sentier du bord de mer, dans le noir complet, au bruit d’une roue qui se rapprochait.

Patchwork d’anecdotes qui viennent étoffer un développement sur le thème de la peur de l’inconnu (structure assez similaire à cet autre conte intitulé « La Peur« ). Ces histoires n’ont pas vraiment de structure élaborée ; chacune est précédée d’une description (d’un personnage, d’un lieu) qui prépare la peur et elles ont comme dénominateur la forêt, la nature isolée, l’ombre, source inépuisable d’inexplicables êtres surnaturels. Elles servent donc surtout d’illustrations pour le développement d’une discussion sur le thème de la peur. On est donc ici proche de l’article utilisant le prétexte de la trame narrative.
La thèse principale est le lien entre peur et incompréhension. Le vieil homme développe le sentiment du désenchantement du monde, vidé de plus en plus de son mystérieux baroque par la science. Pour lui, la peur serait donc liée à l’ancien temps, en voie d’extinction donc. Le XXe siècle développera par la science-fiction une peur propre au développement incontrôlé de la science, preuve que la peur n’est pas tant liée à l’incompréhension qu’à l’incertain. Il est clair que la science n’a pas détruit toute forme de superstition – croyance qui poétise cet incertain. La discussion se termine d’ailleurs sur l’évocation d’une épidémie de choléra : la peur ne serait pas celle d’un microbe, mais bien celle d’une entité abstraite, d’une allégorie, un esprit malin. La peur ainsi serait un travail fantasmagorique, un enrichissement poétique de la vie humaine, que la science viendrait perturbait. Maupassant se réfère à Hoffmann et Poe, critiquant le recours au surnaturel, qui crève l’illusion fragile du fantastique. Chez Maupassant, ce besoin d’inconnu, de peur, trouve son expression la plus complète dans l’inconnu intérieur, l’inconscient pourrait-on dire de manière anachronique, avec bien-sûr Le Horla.


p. 199 : « Oui, monsieur, on a dépeuplé l’imagination en supprimant l’invisible. Notre terre m’apparaît aujourd’hui comme un monde abandonné, vide et nu. Les croyances sont parties qui la rendaient poétique. »

Les Caresses ****

Une femme considère que les caresses sont l’horreur et la défaite de l’amour, la victoire du corps sur le cœur. Son amant lui envoie une plaidoirie en faveur des caresses.

Structure similaire à plusieurs nouvelles-articles comme « La Moustache » et « Mots d’amour« , avec une trame discursive prétexte – ici épistolaire. La femme est (ou se croit être) porte-parole d’une vision platonique de l’amour, dans laquelle un amour élevé et pur se placerait au dessus de la sexualité qu’il refuserait pour se tourner vers l’abstraction de l’âme et du divin (cf. Le Banquet de Platon, Correspondance d’Héloïse et Abélard), point de vue qui dans les faits rejoint la condamnation chrétienne du plaisir sexuel. Comme dans bien d’autres parties de son oeuvre (à commencer par Une vie), Maupassant par son personnage se fait le défenseur d’une certaine liberté sexuelle et dénonce cette éducation morale pudibonde réservée aux femmes afin de les détourner d’un désir sexuel assumé, d’un rapport à la jouissance de leur corps, l’hypocrisie d’une société qui à voix haute, à destination des femmes, condamne fermement les plaisirs de la chair, mais à voix basse les tolère et même en rit et les favorise pour les hommes. L’allusion à Schopenhauer amène à une certaine complexification du sujet : la caresse peut être pur plaisir et bénéfique, mais peut aussi être ce piège de la nature assurant la reproduction d’une espèce. Devant cette ambiguïté, Maupassant considère au contraire la sexualité comme révélateur de l’amour si elle n’est pas suivie d’amertume ; et prône une esthétisation de l’acte sexuel, une élaboration, qui à son tour tromperait la bestialité de l’acte et l’élèverait à la hauteur de l’esprit.


p. 954 : « Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c’est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, Madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions.
Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu’elle est belle, parce qu’elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains. »

Surveille tes images : Le Petit Prince, d’Antoine Saint-Exupéry

L’imagination de l’enfant est plus sérieuse que la réalité de l’adulte…

Saint-Exupéry (Antoine) 1943, Le Petit Prince, Gallimard, coll. « Folio », 1999

Première édition à New York en 1943, première édition française en 1945.

Note : 5 sur 5.

Résumé :

Un aviateur se souvient comme il était seul, étant enfant, comme les adultes ne comprenaient rien à ses dessins, comme il avait donc abandonné sa pratique, comme il avait alors adopté leur mode de fonctionnement. Un jour, alors qu’il a cassé son moteur et se trouve isolé au milieu du Sahara, un étrange petit garçon tout blond apparaît et lui demande de lui dessiner un mouton…

Commentaires

Rédigé en pleine Second Guerre, alors qu’il est isolé à New York, ce petit conte a bien-sûr cette horreur de l’Histoire en arrière-plan, dans un hors-texte lointain, en négatif du désert la folie meurtrière, à travers la métaphore de ces baobabs qui pourraient occuper la planète du petit Prince si on n’y prend pas garde… Ce petit prince n’est-il pas le double enfantin de l’écrivain ? Un double qu’il avait perdu de vue, à cause du monde absurde des adultes, du faux sérieux qui amène à la guerre ? Il retrouverait ainsi cet esprit de l’enfance au moment où il est contraint à l’isolement à cause d’une « panne » intérieure : « quelque chose s’est cassé dans mon moteur », déclare-t-il (s’inspirant d’un réel accident dans le désert de Libye en 1935 où il avait été sauvé miraculeusement par le passage d’une caravane). Moment critique, désespéré, moment d’interrogation existentielle. Comment encore voler dans une civilisation qui a perdu son humanité ? L’écrivain renoue avec l’enfant qui est encore en lui, celui qui sommeillait dans le cosmos infini qui est en lui, sur une petite planète où lui suffisaient de petites choses qui lui sont tout : sa fleur, ses trois volcans…

Si le conte traditionnel est souvent une métaphore du rite de passage à l’âge adulte (cf. notre article sur le sujet), donc le récit d’une rupture avec l’enfance, le conte de Saint-Exupéry serait la métaphore d’une réconciliation avec cette enfance laissée en arrière. De formation chrétienne jésuite, Saint-Exupéry se souvient sans doute de L’Évangile de Matthieu dans laquelle Jésus avertit : « En vérité je vous le dis, si vous ne retournez pas à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Chapitre 18, verset 3). Redevenir enfant, c’est retrouver les qualités qu’on prête à l’enfant : l’innocence de jugement, la pureté des intentions, la non-dualité du discours… L’enfant est celui qui n’attend pas qu’on lui dise que quelque chose est possible, celui qui fait exister ce qui est impossible par son imaginaire. Cette renaissance de l’enfant dans l’homme permet un retour à la source de l’humain, à sa profondeur, ses liens avec la nature, avec autrui… Le Royaume est ainsi la métaphore d’un stade supérieur de sagesse. Le disciple qui suit le parcours de sagesse proposé par Jésus doit rechercher en lui cet accès au Royaume : il doit régner sur lui-même, être en paix avec lui-même, se connaître, donc devenir roi dans son intériorité, faire un seul avec son moi de l’enfance, avec celui qui rêvait sérieusement.

Le petit prince qui est donc l’enfant en l’homme, est appelé à devenir son propre roi. En cela, la symbolique est donc la même que dans les contes traditionnels (dans lesquels tout enfant est un prince qui va devenir roi après une épreuve, cf. Psychanalyse des contes). Sauf que pour trouver son royaume, le vrai royaume de sagesse, l’homme doit justement retourner à soi, à ses profondeurs, retrouver l’enfant en lui-même : celui qui s’émerveille d’une fleur comme Alexis Zorba s’émerveille chaque jour du lever du soleil, celui qui ne juge pas par avance, celui qui sans à priori se lie d’amitié avec un renard, comme François d’Assise se lia d’amitié avec un loup (cf. Dario Fo, François, le saint Jongleur). Ce renard, qui ici est l’équivalent des bonnes fées et marraines des contes, est celui qui se déguise en monstre ou en vieillard, qui fait passer un nouveau stade à l’enfant s’il passe l’épreuve, qui le forme. Il est le guide. Ici, c’est le Petit Prince qui en racontant son histoire, son aventure fantaisiste, ses épreuves, fait figure de guide pour l’adulte dans son parcours vers une nouvelle sagesse, une nouvelle humanité rajeunie. L’adulte – Saint-Exupéry ou le lecteur – retrouve dans son intériorité cet autre qu’est devenu celui qu’il était étant enfant. Il doit l’écouter, accorder foi à son récit et considérer avec sérieux ses soucis, ses rêves, ses fictions : « Retrouver le sérieux que nous avions dans nos jeux d’enfant » disait Nietzsche dans Par delà bien et mal.

Citations

p. 37
Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté d’elle. Il avait pris au sérieux des mots sans importance, et était devenu très malheureux.
« J’aurais dû ne pas l’écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas m’en réjouir. Cette histoire de griffes, qui m’avait tellement agacé, eût dû m’attendrir… »
Il me confia encore :
« Je n’ai alors rien su comprendre ! J’aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m’embaumait et m’éclairait. Je n’aurais jamais dû m’enfuir ! J’aurais dû deviner sa tendresse derrière des pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j’étais trop jeune pour savoir l’aimer. »

Chap. XII, la planète du buveur, p. 48
La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie :
« Que fais-tu là ? dit-il au buveur, qu’il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
– Je bois, répondit le buveur, d’un air lugubre.
– Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince.
– Pour oublier, répondit le buveur.
– Pour oublier quoi ? s’enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
– Pour oublier que j’ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
– Honte de quoi ? s’informa le petit prince qui désirait secourir.
– Honte de boire ! » acheva le buveur qui s’enferma définitivement dans le silence.
Et le petit prince s’en fut, perplexe.
« Les grandes personnes sont décidément très très bizarres », se disait-il en lui-même durant le voyage.

p. 78
– Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose.

Imaginez la scène : Zoo ou l’Assassin philanthrope, de Vercors

L’avenir de l’espèce humaine est reliée, par un chaînon manquant, au devenir de l’animal.

Vercors (Jean Bruller, dit) 1963, Zoo ou l’Assassin philanthrope, Magnard, coll. « Classiques & Contemporains », 2007

Note : 3 sur 5.

Résumé :

Le journaliste Douglas Templemore fait venir de bon matin le docteur Figgins et l’inspecteur Mimms. Dans un landau, un bébé empoisonné à la strychnine… Mais ce bébé a quelque chose de particulier : il a des mains à la place des pieds. C’est l’enfant de Douglas et d’une femelle Tropi, une espèce récemment découverte en Papouasie, couramment appelée paranthrope.

Le juge sir Arthur Draper est en charge du procès : doit-on condamner le journaliste pour avoir tué un enfant humain ou bien a-t-il tué un animal comme une autre ? Si le petit est reconnu comme un animal, Templemore est sauvé mais l’espèce sera la propriété d’un industriel sans vergogne qui compte bien exploiter leur force de travail ; s’il est considéré comme humain, alors l’espèce est sauve, mais Templemore sera condamné…

Commentaires


Cette pièce reprend exactement la trame du roman Les Animaux dénaturés, paru dix ans et qui questionnait essentiellement les limites de la nature humaine après l’horreur de la Second Guerre, mettant en évidence l’insuffisance des définitions traditionnelles. La pièce semble étendre le questionnement sur la nature des animaux, allant jusqu’à présenter des arguments assez proches de ceux de l’encyclopédiste Charles Georges Leroy, pionnier de l’éthologie, dans ses Lettres philosophiques sur l’intelligence des animaux. Le problème apparaît dès lors encore plus épineux et insoluble : même si les paranthropes étaient classés parmi les animaux, aurions-nous le droit de les exploiter à volonté ?

Douglas Templemore a symboliquement lié son destin à celui de l’animal qu’il a choisi de défendre contre l’exploitation industrielle et sa raison économique. En quelque sorte, ce qui définirait l’humanité serait son aptitude à ne pas mépriser l’animal. Nous pourrions dire à la manière de Césaire dans son Discours sur le colonialisme : si l’homme traite autrui en sous-être, alors il se déshumanise. Ou comme Romain Gary dans sa Lettre à l’éléphant : pour « demeurer humain » dans l’avenir, les hommes doivent prendre sur leurs épaules le poids supplémentaire des éléphants… La mise en forme dramaturgique de la réflexion peut faire penser aux dialogues socratiques, le juge étant dès lors une sorte d’accoucheur de vérité, les avocats des participants à cette dispute philosophique qui déploie une réflexion par la dialectique du jeu de questions-réponses. Mais comme dans les Premiers dialogues socratiques de Platon, le procès n’aboutit à aucune réponse tranchée, à aucune thèse philosophique définitive. Le dilemme apparemment insoluble rappelle les tragédies antiques et pourtant Vercors n’exploite pas vraiment ces possibilités de tension dramatique mais privilégie le registre burlesque et la légèreté qui de l’écriture d’un Jacques Prévert (Scénarios inédits) ou d’un Raymond Queneau (Zazie) à la même époque. L’action dramatique est peu élaborée, à l’exception de flashbacks qui rappellent les drames à histoires d’Alexis Michalik (comme Le Porteur d’histoires).

L’on peut ainsi considérer qu’il s’agit d’une forme spectaculaire et revendicative de procès. En commettant volontairement un délit puis en se soumettant ensuite au procès volontairement, Douglas Templemore rappelle des figures de la désobéissance comme Henry David Thoreau ou Rosa Parks. Le procès est l’occasion de la médiatisation de prise de décision de justice, et donc d’une discussion sur la légitimité et le bien-fondé des lois et pratiques en vigueur ; le but étant indirectement de pousser à une redéfinition de la législation. La justice est piégée, soit elle prend une décision innovante qui fera jurisprudence, soit elle se révèle injuste, montrant inévitablement que les lois sont inadaptées. Le procès, organisant une réflexion sur la culpabilité en regard de grandes définitions, est déjà à proprement parler un genre dramatique. La parole est répartie de manière à observer les différents éléments d’une réflexion. Qu’on pense aux Procès en scène de Basile Ader qui a porté sur scène les procès menés par Gisèle Halimi et Robert Badinter concernant l’avortement et la peine de mort… De la répartition des paroles, chacun ayant pour rôle de la développer, d’exacerber sa position, de la justifier jusqu’à épuisement, de l’affrontement de chacune, le procès fait émerger les limites d’un discours, les limites d’une loi, d’un comportement… Un lieu où se crée la loi.

Citations

La vie est lente, Douglas, mais l’espérance est violente. (citation d’Apollinaire) p. 43

Au Muséum. Tribunal invisible. Une grille est roulée en avant de la scène. Des hommes d’aspect simiesque, mais vêtus en gardiens, regardent vers l’intérieur, dos au public. Les jurés, entrant côté jardin, les aperçoivent et s’arrêtent, intimidés.
JUSTICE DRAPER (les détrompant) : Non, non, ceux-là, ce sont les gardiens…
Il conduit les jurés vers la grille, et l’on comprend alors que les tropis, s’ils étaient là, seraient à la place des spectateurs. Les jurés examinent ceux-ci les yeux ronds. Longue perplexité. Le juge a pris discrètement du champ, ainsi que les deux avocats.
UN JURÉ PRESBYTÉRIEN (comme malgré lui) : C’est saisissant.
LE PRÉSIDENT DU JURY (même ton) : Jamais je ne me serais figuré…
UNE PETITE DAME QUAKER : C’est aussi qu’on leur a mis des habits, pourquoi ? Pour la décence ? C’est quand même tricher, non ?
UN EX-COLONEL DES INDES : C’est vrai… Savoir comment ils sont là-dessous ? Tenez : moi j’avais au Bengale un jeune gorille que j’habillais en indigène pour servir le thé. Eh bien, aucune de nos ladies n’a jamais pris garde à la différence.
UN JURÉ MOUSTACHU : Ça ne m’étonne pas d’elles.
LE PRESBYTÉRIEN : Moi non plus ; et que serait-ce si, au lieu d’un gorille, ç’avait été un de ces tropis ?… (Il les regarde.) C’est vraiment saisissant… On croirait avoir affaire à des hommes véritables.

p. 108

Chacun a les gris-gris de son âge, je pense. De beaux bijoux, n’est-ce pas ? Ou une auto rapide… Ou l’ordre de la Jarretière. (Elle montre les portraits)… Et les peuples aussi, il me semble. Les plus jeunes, les plus sauvages, leurs gris-gris sont les plus simples, aux autres il faut des gris-gris plus compliqués. Mais tous en ont, je crois. Or, voyez-vous, les tropis n’en ont pas… (Sir Artur s’est penché en avant. Il écoute sa femme avec surprise, se gratte un peu la tempe mais ne dit rien.) Il faut bien des gris-gris dès que l’on croit à quelque chose, n’est-ce pas ? Si l’on ne croit à rien… je veux dire : on peut naturellement refuser de croire aux choses admises, qu’on vous enseigne à l’école, à l’église, cela n’empêche pas… même les esprits forts, veux-je dire, qui prétendent ne croire ni à Dieu ni à Diable, nous les voyons chercher, n’est-ce pas. Mon pauvre père, il aurait voulu être yogi. Il en a lu, le pauvre, des bouquins ! Que des gris-gris ! Toute une bibliothèque. D’autres, c’est la physique, la chimie ou bien l’astronomie, ou bien ils peignent des tableaux, écrivent de la musique… Ce sont leurs gris-gris, en somme. C’est leur manière à eux de… de se défendre… contre toutes ces choses incompréhensibles qui nous font tellement peur, quand nous y pensons. Vous voyez ce que je veux dire… la nuit et les fantômes, l’éternité, la mort, est-ce que je sais ? Ce ciel qui n’en finit pas…

p. 121

JUSTICE DRAPER : Voulez-vous dire que, si nous portons des gris-gris, c’est parce que nous nous sommes arrachés, séparés de la nature ? Que c’est pour ça que l’homme a peur ?
POP : Évidemment, my lord. Pour avoir peur d’être mouillé, il ne faut pas être dans l’eau. Un poisson n’aura pas l’idée de se munir d’un parapluie. Pour trembler devant la nature, comme aussi bien pour l’admirer, voire pour l’adorer, il faut avoir pris de la distance. Nous la contemplons du dehors, comme un spectacle épouvantable et merveilleux.
JUSTICE DRAPER : Tandis que l’animal n’a pas pris cette distance, et par conséquent n’a pas même conscience du spectacle ?
POP : Évidemment.
JUSTICE DRAPER : En somme l’animal fait « un » avec la nature, tandis que l’homme fait « deux » ? N’est-ce pas là, révérend, une très grande différence ?

p. 126

Ramasse tes lettres : Toine (recueil), de Maupassant

Derrière le masque de la dérision ordinaire, les cruautés qu’on s’inflige dans l’ombre…

Maupassant (Guy de) 1883-1885 (1886), Toine [in Œuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979

Note : 4 sur 5.

Recueils :
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
Les Sœurs Rondoli (1884)
Yvette (1884)
Contes du jour et de la nuit (1885)
Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

Toine (1885) ****
L’Ami Patience (1883) ****
L’Homme-fille (1883) ***
La Moustache (1883) ****
La Dot (1884) ****
Le Lit 29 (1884) ****
Le Protecteur (1884) ***
Bombard (1884) ***
La Chevelure (1884) ****
Le Père Mongilet (1885) ***
L’Armoire (1884) ****
La Chambre 11 (1884) ****
Les Prisonniers (1884) ****
Nos Anglais (1883) ***
Le Moyen de Roger (1885) ***
La Confession (« Tout Véziers-le-Réthel avait assisté… ») (1884) ****
La Mère aux monstres (1883) ****
La Confession de Théodule Sabot (1883) ***

Toine ****

Le gros Toine est cabaretier dans un petit hameau. A dix lieues à la ronde, tout le monde vient le voir pour boire un coup de son cognac, rire à foison avec ce bon-vivant, et pour le voir s’engueuler avec sa femme : « elle était née de mauvaise humeur et elle avait continué à être mécontente de tout. Fâchée contre le monde entier, elle en voulait principalement à son mari. ». Mais voilà, qu’une attaque cardiaque le scotche au lit. Un ami propose en rigolant de lui faire couver des œufs.

Bonne farce de paysan, « Toine » a quelque chose de plus. Hormis ce style toujours plus limpide, Maupassant a emmêlé au travers de ces quelques pages nombreux thèmes qui lui tiennent à cœur comme l’avancée de la mort sur le corps, comme la place de l’infirme, l’éducation des jeunes filles, les relations d’un ménage… C’est toute une vie qui grouille dans ces quelques pages. Tableau de l’alcool destructeur bien-sûr, ici le portrait est satirique autant que L’Ivrogne était tragique… la fameuse façon de Maupassant qui tourne le monde à la dérision pour se trouver remède au mal grandissant de l’existence allant à la destruction.


p. 428 : « Toine, en effet, était surprenant à voir, tant il était devenu épais et gros, rouge et soufflant. C’était un de ces êtres énormes sur qui la mort semble s’amuser, avec des ruses, des gaietés et des perfidies bouffonnes, rendant irrésistiblement comique son travail lent de destruction. Au lieu de se montrer comme elle fait chez les autres, la gueuse, de se montrer dans les cheveux blancs, dans la maigreur, dans les rides, dans l’affaissement croissant qui fait dire avec un frisson : « Bigre ! comme il a changé ! » elle prenait plaisir à l’engraisser, celui-là, à le faire monstrueux et drôle, à l’enluminer de rouge et de bleu, à le souffler, à lui donner l’apparence d’une santé surhumaine ; et les déformations qu’elle inflige à tous les êtres devenaient chez lui risibles, cocasses, divertissantes, au lieu d’être sinistres et pitoyables. »

L’Ami Patience ****

L’inspecteur des finances Gontran Lardois et son ami se remémorent leurs camarades d’enfance en constatant l’œuvre incroyable du temps. Gontran se souvient qu’il avait rencontré le gros Patience quelques années avant à Limoges, à la terrasse d’un café. Celui-ci, semblant être devenu un bon bourgeois, l’invita à déjeuner chez lui au 17 rue du Coq-Qui-Chante. Gontran y découvrit une grosse maison luxueuse mais particulièrement suspecte…

Il est ici difficile de saisir à la première lecture l’enjeu de ce conte assez court, jouant à merveille sur l’implicite. Si le texte reste séduisant de forme, la trajectoire d’écriture est ambiguë d’autant qu’il n’y a aucune péripéties. Les choix de vie de l’ami Patience sont-ils critiqués ? Ou finissent-ils par séduire le conteur ? En fait, le personnage s’est rendu chez l’ami Patience avec un préjugé : il s’attendait à retrouver le petit gros qu’il avait connu… et moqué, dans la vie demi-bourgeoise et ratée qu’il lui avait imaginé étant jeune. Et Maupassant détourne d’abord son lecteur sur la fausse piste de la farce, avec l’attente de « l’histoire au gros Patience » et ce premier contact un peu « bourgeois », l’embonpoint du bonhomme…

Le récit-cadre rappelle la fin de L’Éducation sentimentale de Flaubert, avec ces deux amis qui n’ont pas vraiment réussi leur vie et se remémorent le passé. Ici, les deux amis cherchent à se réconforter en pensant à des connaissances de leur enfance, de pauvres souffre-douleur qui ont sans doute vraiment tout rater. À mesure que le gros Patience fait entrer son visiteur-conteur, et avec lui le lecteur, il tire peu à peu le rideau, dévoile le non-dit, le hors-texte de son passé. Lorsque le Gontran ressort de chez Patience, il n’est plus nécessaire de parler : on ne pose pas de mots, à la fois par tabou, mais aussi parce que la métamorphose, la révolution du gros enfant moqué au proxénète à succès, est un choc, et tout mot ferait ressortir la médiocrité de la vie du conteur…

Un aspect important de ce conte reste la réflexion sur le temps qui passe, l’évolution : le nom « Patience » symbolisant bien entendu ce temps écoulé qui a porté ses fruits. Patience a d’ailleurs illustré ce travail du temps dans son intérieur aux peintures elles aussi craquelées, comme s’il avait épinglé au mur cette nostalgie, cet attachement au soi ancien, qui doit être oublié pour avancer. Pendant que les deux amis sont restés bloqués dans leur jeunesse et dans la morale moqueuse qui y officiait, Patience a changé de peau et a assumé toute une vie qui s’offrait à lui.


p. 972 : »La pièce était richement meublée, mais avec une prétention de parvenu polisson. Des gravures du siècle dernier, assez belles, d’ailleurs, représentaient des femmes à haute coiffure poudrée, à moitié nues, surprises par des messieurs galants en des postures intéressantes. Une autre dame, couchée en un grand lit ravagé, batifolait du pied avec un petit chien noyé dans les draps ; une autre résistait avec complaisance à son amant, dont la main fuyait sous les jupes. Un dessin montrait quatre pieds dont les corps se devinaient, cachés derrière un rideau. La vaste pièce, entourée de divans moelleux, était tout entière imprégnée de cette odeur énervante et fade qui m’avait déjà saisi. Quelque chose de suspect se dégageait des murs, des étoffes, du luxe exagéré, de tout. »

p. 973 : « Il me regarda au fond des yeux de l’air sournois qu’on prend pour les confidences amoureuses, et, d’un geste large et circulaire, d’un geste de Napoléon, il me montra son salon somptueux, son parc, les trois femmes qui repassaient au fond, puis, d’une voix triomphante où chantait l’orgueil : « Et dire que j’ai commencé avec rien… ma femme et ma belle-sœur. » »

L’Homme-fille ***

Certains Français ce sont-ils pas des hommes-filles ? Ne se comportent-ils pas comme des filles ?

Est-ce tout un caractère français qui est décrit comme tel ou juste une classe de jeunes hommes mondains ridicules ? Est-ce honorable ou moqueur comme comparaison ? C’est l’homme qui par amabilité, par élégance, par raffinement, par goût, par délicatesse de l’attention, semble chercher à séduire toute personne à qui il parle. Ce petit tableau comparable aux Caractères de Le Bruyère ne propose pas d’anecdote pour l’illustrer et le mettre en scène mais fait ainsi songer aux personnages de Maupassant. Cette chronique décrit ainsi davantage un caractère qui pourrait bien être celui de Bel-Ami, qui réussit en se servant des autres, bien plus que l’efféminé.


p. 755 : « L’homme-fille, tel qu’on le rencontre dans le monde, est si charmant qu’il vous capte en une causerie de cinq minutes. Son sourire semble fait pour vous ; on ne peut penser que sa voix n’ait point à votre intention des intonations particulièrement aimables. Quand il vous quitte, on croit le connaître depuis vingt ans. On est tout disposé à lui prêter de l’argent, s’il vous en demande. Il vous a séduit comme une femme. »

La Moustache ****

Jeanne envoie un petit courrier à son amie Lucie. Son mari s’est rasé pour jouer les petites pièces de salon grossières qui sont à la mode et qui servent à occuper les journées pluvieuses. Le résultat est affreux : tous ses baisers sont sans goût et sa figure a perdu sa personnalité et son identité française.

Sorte de plaidoyer du port de la moustache, ce faux conte permettant de s’étendre discrètement sur un sujet en le traitant indirectement mêle adroitement les arguments de l’attribut patriotique et de l’outil érotique. Comme le tout est écrit par l’intermédiaire d’une voix féminine, ces conseils prennent l’allure de judicieux conseils pour les jeunes amants voulant séduire.


p. 919 : « Non, jamais tu ne pourrais imaginer comme cette petite brosse de poils sur la lèvre est utile à l’œil et… aux… relations entre époux. […]
Et sur le cou ! Oui, as-tu jamais senti une moustache sur ton cou ? Cela vous grise et vous crispe, vous descend dans le dos, vous court au bout des doigts. On se tord, on secoue ses épaules, on renverse la tête ; on voudrait fuir et rester ; c’est adorable et irritant ! Mais que c’est bon !
Et puis encore…, vraiment, je n’ose plus ? Un mari qui vous aime, mais là, tout à fait, sait trouver un tas de petits coins où cacher des baisers, des petits coins dont on ne s’aviserait guère toute seule. Eh bien, sans moustaches, ces baisers-là perdent aussi beaucoup de leur goût, sans compter qu’ils deviennent presque inconvenants ! Explique cela comme tu pourras. »

La Dot ****

Un notaire emmène sa jeune mariée et sa dot fraîche, en voyage de noces à Paris.

L’art de la comédie cruelle : Maupassant se délecte de montrer la jeune fille amoureuse, innocente, insouciante, à mille lieues de pouvoir imaginer, même dans ses pires cauchemars, le vrai cœur de son escroc d’époux. La cruauté est poussée dans le détail avec ce refus symbolique de gaspiller quelques sous pour le fiacre. Le trajet en fiacre, cette petite scène de théâtre en mouvement symbolise assez bien le style incisif de Maupassant qui ouvre la porte, jette un oeil amusé aux caractères qu’il a réunis dans le petit espace, constate le comportement qu’il attendait d’eux, et referme la porte violemment avec un rire moqueur, oeuvrant ainsi comme Zola le conçoit dans son Roman expérimental : définir socialement des personnages et les placer en situation pour observer leurs réactions logiques.


p. 328 : « Tous les autre voyageurs, alignés et muets – un garçon épicier, une ouvrière, un sergent d’infanterie, un monsieur à lunettes d’or coiffé d’un chapeau de soie aux bords énormes et relevés comme des gouttières, deux dames à l’air important et grincheux, qui semblaient dire par leur attitude : « Nous sommes ici, mais nous valons mieux que ça », deux bonnes sœurs, une fille en cheveux et un croque-mort -, avaient l’air d’une série de caricatures, d’un musée des grotesques, d’une série de charges de la face humaine, semblables à ces rangées de pantins comiques qu’on abat, dans les foires, avec des balles. »

Le Lit 29 **** *

Le capitaine Epivent, grand conquérant de femmes, s’est finalement attaché à la belle Irma, lorsque la guerre éclate. Le capitaine revient décoré à Rouen, mais il apprend qu’Irma est internée à l’hôpital au service des « Syphilitiques ».

Reprenant les thèmes à succès de la prostituée patriotique (comme dans « Boule de suif », « Mademoiselle Fifi« ), ce conte, contrairement aux autres évoqués, n’est pas tout à fait un récit de guerre. Le moment de guerre dont il est question ici est évoqué mais le conte comporte une ellipse, auquel finalement tous les éléments se rapportent. Et la chute consiste en un dévoilement de ce hors-texte qui surgit tout entier et soudainement à l’imagination du lecteur.

Le capitaine quitte et retrouve une société idéale ; au contraire, Irma est le lambeau honteux d’une époque de désordre qu’on souhaite effacer. Rien ne dit qu’elle ait effectivement été forcée par les Prussiens. Au fond peu importe, même non consentante, même si elle a réellement agi pour venger sa patrie, elle pue encore l’ennemi, et elle sent cette période où les règles de vie usuelles n’avaient plus cours, où l’on viole, on tue, on pille, avec autorisation, période dont on a aujourd’hui honte. Le fait de laisser cette part honteuse du récit dans l’implicite est symbolique de cette volonté d’effacer cette période d’exception guerrière… Mais le capitaine peut ne pas dire les actions peu reluisantes qu’il a faites. Le corps d’Irma témoigne, rappelle à tous par sa seule existence ce comportement indigne qui caractérise le temps de guerre, qui fut celui de tous à un moment ou à un autre dans cette guerre…


p. 184 : « Les autres malades le dévisageaient et il croyait sentir une odeur de pourriture, une odeur de chair gâtée et d’infamie dans ce dortoir plein de filles atteintes du mal ignoble et terrible. »

Le Protecteur ***

M. Marin, conseiller d’État fier de sa position, arrivé par le jeu des connaissances, use de son poste pour recommander un peu tout le monde, dont par hasard un vieux prêtre rencontré sous la pluie.

La sphère politique qui réclame qualité et compétences est pourrie par le piston. D’autre part, un homme trop gentil en politique, finit par causer du tort à ses propres intérêts. Un politique roulé finit par être fondamentalement méchant, et en a de plus le pouvoir. Une inhabituelle leçon de politique à l’occasion d’une farce. On pourrait voir dans cette nouvelle une illustration d’une fable de La Fontaine comme « La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le boeuf ».


p. 1178 : « Il eut d’abord une crise d’orgueil à en perdre la tête. Il allait dans les rues pour le plaisir de se montrer comme si on eût pu deviner sa position rien qu’à le voir. Il trouvait le moyen de dire aux marchands chez qui il entrait, aux vendeurs de journaux, même aux cochers de fiacre, à propos des choses les plus insignifiantes :
« Moi qui suis conseiller d’État… »
Puis il éprouva, naturellement, comme par suite de sa dignité, par nécessité professionnelle, par devoir d’homme puissant et généreux, un impérieux besoin de protéger. »

Bombard ***

Simon Bombard est bon gros fainéant, un peu viveur. Un peu à court d’argent, il finit par se marier avec une veuve anglaise assez bien rentée. Mais il a bien envie de quelques aventures pour avoir le « bonheur de ficher dedans Mme Bombard » (p.370)

Bombard est un viveur manqué, dépassé par son envie bourgeoise d’oisiveté, qui a cherché à se servir d’une femme, comme Bel-Ami, pour assouvir ses ambitions simplistes ; il en est la caricature burlesque. Sa femme, bien plus habile, le surpasse et le devine en tout. Il ressemble à tous ces bourgeois chez Maupassant qui donnent l’impression de préférer être trompé, comme par exemple celui des « Les Bijoux« . Seulement ici, l’horizon confortable du mode de vie bourgeois est clairement considéré comme un piège désagréable (exactement comme dans « Le Père Mongilet »).


p. 369 : « Son œil triste déshabillait la reine de trèfle ou la dame de carreau, tandis que le problème des jambes absentes dans ces figures à deux têtes embrouillait tout à fait les images écloses en sa pensés. »

La Chevelure ****

Un homme passionné par les vies antérieures des objets, trouve un jour dans un meuble une vieille mèche de cheveux blonds.

Le fétichisme vient ici s’expliquer naturellement par la peur de l’homme devant l’avenir, l’inconnu, la dégradation, le néant, et donc par le désir de retenir. Il est donc question de posséder une trace impérissable du passé dont on peut se délecter sans fin, comme d’une victoire sur le temps. On comparera bien sûr avec le poème de Baudelaire du même titre, extrait des Fleurs du Mal. On retrouve par ailleurs ce thème de l’idée obsédante, graine qui germe et devient immense jusqu’à devenir le principal moteur d’un esprit.

D’autre part, la mèche de cheveux appartient à une vie inconnue, une femme sûrement pensera-t-on, une vie qu’on a tout loisir d’imaginer, un corps qu’on peut reconstruire en pensée, ses aventures, ses passions… Encore une fois, le conte est l’occasion de faire surgir à l’esprit du lecteur, un hors-texte infini et savoureux.


p. 107 : « On sentait ravagé, rongé par sa pensée, par une Pensée, comme un fruit par un ver. Sa Folie, son idée était là, dans cette tête, obstinée, harcelante, dévorante. Elle mangeait le corps peu à peu. Elle, l’Invisible, l’Impalpable, l’Immatérielle Idée minait la chair, buvait le sang, éteignait la vie. »

Le Père Mongilet ***

Le père Mongilet, ne veut plus sortir de Paris. Il y a longtemps, il avait accepté de passer une journée à la campagne, à Colombes, avec un collègue nommé Boivin. Celui-ci habite une maison désagréable avec sa bourgeoise désagréable qui ne lui autorise rien et décide de tout autoritairement, refusant même de servir du vin non dilué à l’invité. Après une promenade désagréable, les deux collègues atterrissent dans un bar et Boivin, après quelques verres, ne se contrôle plus.

Ce conte reprend, en certains endroits à la ligne près, « Chez un ami », troisième récit des Dimanches d’un bourgeois de Paris. Maupassant donne cependant une nouvelle portée à ce conte : le narrateur devient le héros lui-même, mais qui regarde cet épisode avec un fort recul critique et dégoûté par rapport à cet épisode de sa vie lointain et révolu. Une misogynie, un dégoût de la banlieue, qui sont surtout rejet du mode de vie bourgeois. On retrouve un schéma similaire à celui de « Bompard », celui d’un homme affaibli par le confort bourgeois, dominé par sa femme. Seulement, celui-ci noie son sentiment d’échec humain dans l’alcool. Là encore, le conte est l’occasion du surgissement d’un hors-texte insupportable, une vie d’échec, de mépris de soi, qui n’apparaît pas ordinairement mais qu’on aperçoit seulement à quelques rares occasions.


p. 466-467 : « Oh ! j’en vois, des choses, et plus que vous, allez ! Je change de quartier. C’est comme si je faisais un voyage à travers le monde, tant le peuple est différent d’une rue à une autre. Je connais mon Paris mieux que personne. Et puis il n’y a rien de plus amusant que les entresols. Ce qu’on voit de choses là-dedans, d’un coup d’œil, c’est inimaginable. On devine des scènes de ménage rien qu’en apercevant la gueule d’un homme qui crie ; on rigole en passant devant les coiffeurs qui lâchent le nez du monsieur tout blanc de savon pour regarder dans la rue. On fait de l’œil aux modistes, de l’œil à l’œil, histoire de rire, car on n’a pas le temps de descendre. Ah ! ce qu’on en voit de choses !
C’est du théâtre, ça, du bon, du vrai, le théâtre de la nature, vu au trot de deux chevaux. Cristi, je ne donnerais pas mes promenades en omnibus pour vos bêtes de promenades dans les bois. »

L’Armoire ****

Notre conteur, un peu assommé d’une angoisse de solitude, s’en va dans les rues de Paris et dégotte une fille pour la nuit. Il lui demande de raconter son histoire. Mais voilà que se font entendre des bruits bizarres tout proches...

Plongée dans la situation finalement courante d’une prostituée, mais souvent passée sous silence : la maternité. La solitude du conteur semble faire écho à la souffrance du petit. Pendant que l’un se console dans les bras de la mère, le fils se ronge d’être abandonné. On a une imbrication de diverses obsessions de Maupassant. Là encore, la souffrance vertigineuse du personnage rencontrée est laissée dans le hors-texte (ou avant-texte). Mais elle se double de celle de l’enfant : quelle vie sera la sienne dans le hors-texte postérieur ?


p. 407 : « L’enfant pleurait toujours. Un pauvre enfant chétif et timide, oui, c’était bien l’enfant de l’armoire, de l’armoire froide et sombre, l’enfant qui revenait de temps en temps reprendre un peu de chaleur dans la couche un instant vide. »

La Chambre 11 ****

Mme Amandon, femme d’un homme important, se trouve des amants dans le régiment, ne pouvant donc les garder que trois ans. Elle a une chambre dans une petite auberge où elle se rend un après-midi sur deux, déguisée en bonne.

Récit parallèle à celui du « Lit 29 » de ce même recueil, mais en négatif. Il s’agit toujours de relations avec des soldats en temps de guerre, mais ceux-ci sont du bon côté et l’action finit par être socialement récompensée.

Le tableau est croustillant d’une femme puissante, telle le vizir des Mille et une Nuits, descendant dans la rue déguisée en bonne et veillant à la santé physique et morale du régiment… Il y a un imaginaire très scabreux dans la scène de cette dame importante se couchant presque nue auprès d’un homme mort, « saisissant à pleins bras et baisant à pleines lèvres » (p. 399). La conclusion qui semble décrochée est en fait pleine de suggestions. Alors que le scandale était inévitable, qu’a donc fait Mme Amandon pour obtenir cet avancement pour son mari ? Ici est laissé dans le hors-texte ultérieur, à l’imaginaire du lecteur, le visage fier que promèneront les époux Amandon dans la bonne société.


p. 393 : « La provinciale fine a une allure toute particulière, plus discrète que celle de la Parisienne, plus humble, qui ne promet rien et donne beaucoup, tandis que la Parisienne, la plupart du temps, promet beaucoup et ne donne rien au déshabillé. »

Les Prisonniers ****

Un régiment prussien égaré dans la forêt trouve refuge dans la maison d’une forestière, servant d’avant-poste pour avertir la ville. Pendant la nuit, la jeune femme fait croire à l’approche d’un détachement français et les enferme dans la cave.

Encore un épisode de guerre, qui montre ici une certaine cruauté du patriotisme. Aucun personnage n’a de développements humains, ils sont tous effacés dans la guerre. On remarquera, comme dans « Les Idées du colonel », l’importance de la neige, de la faim et de la fatigue comme freins à la frénésie guerrière. La condition difficile des soldats les ré-humanise tandis que le patriotisme déshumanise l’ennemi et le patriote. On pourra rapprocher ce texte d’autres oeuvres de vengeance comme le film Inglourious Basterds de Quentin Tarantino : tout comme ce film dépeignant des Juifs mitraillant des nazis, Maupassant offre à ses lecteurs une vengeance par procuration contre les « méchants ».


p. 408 : « Oh ! je tuerais ben un loup ou un prussien tout de même. »

Nos Anglais ***

Un journal de voyage a été perdu par un homme ayant passé quelques jours dans la station thermale de Menton. Notre conteur en recopie les trois dernières pages, qui contiennent l’arrivée à Menton, dans un grand hôtel, uniquement occupé par des Anglais dévots qui chantent affreusement les quantiques, jusqu’au départ de Menton.

Par l’usage du narrateur second, Maupassant n’assume pas totalement les propos du voyageur, très voltairien, qui fustige les croyances absurdes des Anglais, cette dévotion à toute épreuve, toute british, qu’on avait pu apercevoir dans « Miss Harriet« . Le voyageur use, pour décrédibiliser ces croyances, des récits de la Génèse, contenant notamment un inceste dans la généalogie de David. Il déforme nombre de citations bibliques pour leur donner tournure ridicule.


p. 453 : « Menton, capitale des Poitrinaires, célèbre par ses tubercules pulmonaires. Tout différent du tubercule de la patate qui vit et pousse dans la terre pour nourrir et engraisser l’homme, ce genre de végétation vit et pousse dans l’homme pour nourrir et engraisser la terre. »
p. 455 : « Un silence solennel règne dans la grand salle, un silence qui ne doit pas être normal. Je suppose que ma présence est désagréable à cette colonie, où n’était entrée jusque-là aucune brebis impure. »

Le Moyen de Roger *** *

Le jeune Roger s’était marié avec une veuve, expérimentée, libérée. Mais la première nuit, la veuve intimidait tant Roger qu’il perdait ses moyens. Il eut recours à un « moyen » radical...

On retrouve le mauvais présage du bouchon de champagne qui ne saute pas. Louis Forestier propose un regroupement sur le thème de l’impuissance masculine avec « La Rouille », « L’Inconnue », avec « Un coq chanta » auxquels on peut rajouter « L’Héritage ». Cet épisode est convoqué à la suite d’une simple connexion d’idées dans le récit cadre : « Le moyen de se débarrasser de sa belle mère ». Par analogie, le « moyen de Roger » est un stratagème pour éviter l’impuissance par manque de confiance, pour être au niveau attendu par sa femme. Il s’agit d’un « truc » d’homme, d’une simple technique nécessaire pour ne pas se laisser dépasser par son amour pour une femme. Maupassant met ainsi en scène cette traditionnelle fréquentation des bordels par les jeunes hommes avant leur mariage. Si l’on peut y voir une pratique « masculiniste » traditionnelle, on peut aussi comprendre le conte – en considérant le nombre de nouvelles de Maupassant critiquant l’éducation prude des jeunes filles – comme évoquant un certain besoin d’égalité des jeunes mariés devant la sexualité pour favoriser le bon équilibre du mariage (présentant ici une situation inversée acceptable : enverrait-on la jeune vierge se faire voir avant de retourner coucher avec son mari plus âgé ?).


p. 473 : « Elle aimait beaucoup les histoires gaies, les anecdotes grivoises, en tout bien tout honneur. Les pêchés de langue ne sont pas graves, en certains cas ; elle est hardie, moi je suis un peu timide et elle s’amusait souvent, avant notre mariage, à m’embarrasser par des questions ou des plaisanteries auxquelles il ne m’était pas facile de répondre. Du reste, c’est peut-être cette hardiesse qui m’a rendu amoureux d’elle. Quant à être amoureux, je l’étais des pieds à la tête, corps et âme, et elle le savait, la gredine. »

La Confession (« Tout Véziers-le-Réthel avait assisté… ») ****

Dans son testament, le bon M. Badon-Leremincé fait confession d’un crime à ses enfants. Lorsqu’il était jeune, il s’était attaché à une jeune fille de classe inférieure, en attendant un mariage digne. Mais voilà qu’elle fut enceinte.

Histoire d’un infanticide et histoire d’un crime avoué uniquement après la mort. Une lâcheté dans une certaine mesure contrebalancée par une sorte d’acharnement à faire le bien pour se racheter par la suite. Néanmoins, ce lourd secret, qu’il transmet à ses enfants a un sens étrange : quel est le but de cet acte ? soulager sa conscience ? Non. Il est plutôt effectué par le personnage dans le but d’apprendre à ses enfants à se défaire de toute fierté inutile. Mais dans l’univers poétique de Maupassant, il est aussi l’occasion de renverser le sens d’une vie entière, de faire défiler d’un coup dans l’imaginaire du lecteur les longues années de culpabilité dévorantes qui étaient cachées sous une façade de caractère familière.


p. 375 : « Un souffle d’air glacé entra ainsi qu’un assassin, si froid que je reculai devant lui ; et les deux bougies palpitèrent. Et je restai debout près de la fenêtre, n’osant pas me retourner comme pour ne pas voir ce qui se passait derrière moi, et sentant se glissait sur mon front, sur mes joues, sur mes mains, l’air mortel qui entrait toujours. »

La Mère aux monstres *** *

Une servante de ferme, engrossée par innocence, comprima son ventre pour ne pas découvrir sa faute. Elle accoucha d’un enfant monstrueux que des montreurs lui rachetèrent. Depuis, elle reproduit cette prouesse avantageuse.

Toujours pointant du doigt les clauses sociales qui font souffrir le corps féminin, le dénaturent, ce conte soulève le dégoût devant ce résultat ignoble d’une femme qui met volontairement au monde des monstres par intérêt. On pourra voir dans ce conte une très bonne mise en application de la Modeste Proposition très ironique de Swift pour enrichir les pauvres en donnant leurs enfants à manger aux riches amateurs de bonne viande. On pourra bien-sûr rapprocher le conte des montreurs de monstres de L’Homme qui rit de Victor Hugo.


p. 845 : « Elle se sentit bientôt enceinte et fut torturée de honte et de peur. Voulant à tout prix cacher son malheur, elle se serrait le ventre violemment avec un système qu’elle avait inventé, corset de force, fait de planchettes et de cordes. Plus son flanc s’enflait sous l’effort de l’enfant grandissant, plus elle serrait l’instrument de torture, souffrant le martyre, mais courageuse à la douleur, toujours souriante et souple, sans laisser rien voir ou soupçonner. »

La Confession de Théodule Sabot ***

Menuisier et curé se détestent cordialement. Mais voilà qu’un travail de menuiserie, très rémunérateur, est à faire dans l’église.

Se rapprochant finalement assez de « Un normand », histoire d’un curé qui mesure son taux d’alcoolémie, ce conte nous montre combien la religion est pour l’homme de campagne, une simple affaire de pratiques. L’inimitié des deux n’est qu’humaine. On peut regretter la si rapide conversion.


p. 1028 : « Pour ça non ; oh ! pour ça non, m’sieu le curé. Ma pauvre femme, la tromper ! Non ! Non ! Pas seulement du bout du doigt ; pas plus t’en pensée qu’en action. Bien vrai.
[…]
Quand j’vas t’à la ville, dire que je n’vas jamais dans une maison de tolérance, histoire de rire et d’badiner un brin et d’changer d’peau pour voir, pour ça je n’dis pas… Mais j’paye, monsieur le curé, j’paye toujours, du moment qu’on paye, ni vu ni connu je t’embrouille. »

Attache tes lacets : Voyage à pied dans la Haute-Drôme, de Jean Giono

Marche à rebours de la civilisation des guerres.

Giono (Jean) 1939, Voyage à pied dans la Haute-Drôme (Notes pour Les Grands Chemins), Gallimard, Busclats, 2024

Note : 3 sur 5.
Bibliographie de Jean Giono

– Naissance de l’Odyssée (1925-1926 – 1930)
– Trilogie de Pan : Colline (1929), Un de Baumugnes (1929), Regain (1930)
– Le Grand Troupeau (1931) ; Jean le Bleu (1932)
Solitude de la pitié (1932), recueil de nouvelles
– Le Serpent d’étoiles (1933), récit initiatique
Le Chant du monde (1934) ; Que ma joie demeure (1935)
– Les Vraies Richesses (1936), essai ; Refus d’obéissance (1937), essai ;
– Batailles dans la montagne (1937)
Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), essai
Moby Dick de Melville, trad. par Giono (1938-1939) ; Pour saluer Melville (1941), essai
– Voyage à pied (1939), carnets de notes pour Les Grands Chemins
– L’Eau vive (1943), recueil de nouvelles
– Un roi sans divertissement (1947), Noé (1947), Les Âmes fortes (1949)
– Cycle du Hussard : Mort d’un personnage (1949), Le Hussard sur le toit (1951), Angelo (1953 – 1958), Le Bonheur fou (1957)
Les Grands Chemins (1951) ; Le Moulin de Pologne (1952)
L’Homme qui plantait des arbres (1954), nouvelle
– Notes sur l’affaire Dominici, Essai sur le caractère des personnages (1955), compte-rendu d’un procès
– Le Déserteur et autres récits (1951-1966 – 1973), recueil de récits
– Les Récits de la demi-brigade (1972), recueil de nouvelles

Résumé

En juillet 39, Jean Giono effectue une grande promenade de reconnaissance de La Motte-Chalençon à Luc-en-Diois, de Bouvières à Nyons, Rémuzat, dans le but de trouver un décor, des personnages, de la sève, de se gonfler d’odeurs, de couleurs, de formes, pour un nouveau roman qu’il projette d’écrire et qui portera bientôt le titre « Les Grands Chemins », hommage à cette habitude de marcher pour le plaisir.

Commentaires

La déclaration de guerre n’est pas loin, tandis que Jean Giono se promène dans la Haute-Drôme, non loin du Vercors où se dérouleront certains des plus mémorables épisodes de la résistance… La promenade à pieds, pour le plaisir, la randonnée – on pense bien-sûr au modèle des Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau -, à l’heure des moyens de transport mécanisés, la voiture, le train, l’avion, est anti-moderne en soi, anachronique, comme le pacifisme que Giono a âprement défendu dans sa Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix un an plus tôt, avec le ton engagé de Zola ou Hugo. Mais Giono a été vaincu, emporté par l’Histoire. En raison de son pacifisme militant et de son communisme utopique (celui des rencontres du Contadour), Jean Giono est suspecté par le régime de Vichy de participer à des réseaux de résistance… C’est ainsi qu’il transmet ce carnet de notes comme preuve de son emploi du temps en juillet 39.

Jean Giono est bien en décalage complet avec les événements et son temps. Rien d’extérieur concernant l’actualité brûlante ne vient s’immiscer dans les pages du carnet. Rares sont même les envolées réflexives. L’écrivain est tout entier à sa vivance : la fatigue, la faim, les cailloux sous les pieds, le soleil qui tape, les arbres qui bordent la route, les oiseaux, les murs et les fontaines, les visages et les paroles… les odeurs et les sons, les couleurs, le contentement. Il semble ne pas vouloir s’encombrer de la pensée, de la haute littérature, de la belle langue, pour marcher avec plus de facilité. C’est l’être-poète, s’imprégnant charnellement de toutes ses sensations, les saisissant dans toute leur intensité. Dans ces carnets, Giono y refuse l’écriture littéraire, il cherche le brut, le verbe non-écrit, anti-civilisé. Ainsi, Giono marche bien à l’instar de Rousseau, à contre-courant de sa civilisation, de son temps, fâché comme celui-ci et retournant alors son regard sur le vivant, la nature, le bon sauvage. Le roman Les Grands Chemins ne sera écrit et publié qu’une dizaine d’années plus tard, mais sera bien infusé de ces grandes marches où l’individu retrouve son corps, se retrouve, loin du souci de l’Histoire, du souci social, redevient « un monde tout seul ». S’y rencontreront un marcheur libre détaché du monde et un jeune homme marginal poussé de fuite en fuite…

Citations

Rencontre de personnages, p. 75 :
Au berge de Condorcet. Déjeuner magnifique. Alouettes. Je rencontre dans cette salle d’auberge mes personnages des Grands Chemins, équipe d’électrification des campagnes. Je vois ce que pourra être ce livre pour lequel j’ai fait cette balade et pris ces notes. Bien entendu tout ce pays est le livre, tout ce pays depuis mon départ et il sera en même temps tous les pays qu’à partir de celui-là je pourrai inventer (en partant de tout, vent, pluies, [orient] des choses) et il sera en même temps tous les personnages que j’ai rencontrés plus les personnages que je pourrai inventer (en partant de tout ce que j’ai vu – sang, lumière de l’oeil, les bouches et les sombres histoires que m’ont racontées les murs, les portes, les lits et les photographies des chambres) et en plus bien entendu moi et en plus, bien entendu, le personnage qui m’habite et m’accompagne tout le long de cette route avec sa présence inéluctable et constamment désirée. Mais ici, j’ai quand-même rencontré à table mes personnages. Les Grands Chemins sont aussi des personnages. Il y a aussi la grand-route, la route.

Songerie à l’aube, p. 78 :
Les enseignes : banque, librairie, café de la Bourse. Tout dort, pas de griffes, pas de hurlements, pas de préparation de bond avec la gueule ouverte. Tout dort, tout est couché dans les roseaux du plus noir de la jungle et tout dort. Et cependant le jour est là. Ce n’est plus le sommeil de nuit ; c’est déjà un étrange sommeil de jour. Comme si tout devait s’éveiller tout à l’heure pour vivre sur des plans nouveaux, ou même ne pas se réveiller du tout, que cette histoire soit finie, qu’il y ait en fait une aube.
Et c’est ça, la magie de l’aube. C’est que pendant la première seconde où le jour se lève, rien n’oblige à poursuivre ce jour suivant les anciennes traces. Bien entendu à la deuxième seconde on est déjà ligoté, empaqueté, emporté dans des « manchys plus ou moins de rotin » par des « plus ou moins rampes de la colline » ou des enfers… Mais la première seconde a donné toute sa magie à l’aube. Ici maintenant, Nyons (sans Nyons) pourrait tout recommencer, il n’y a plus que le Nyons obligatoire, c’est-à-dire le Nyons que le monde oblige à vivre et qui oblige le monde à vivre. Aussi naturel et indispensable au monde que le saule, le peuplier, l’olivier, la tomate, la baleine, l’huître, l’éléphant et l’aigle.

Mode de prises de notes, p. 87 :
Je crois aussi que mon idée de partager la page en deux mettant d’un côté une suite de descriptions, très large, pas composée et surtout (ah ça, c’est très important pour garder la vie) pas française. Je veux dire pas grammaticale surtout. Je veux dire mal écrit, je veux dire non pas écrit comme je dois l’écrire – mais d’ailleurs je ne dois pas. Je n’ai pas le devoir d’écrire comme ça – mais comme je le sens sur l’instant où j’écris ([…] car il faut surtout – il faut seulement – que j’aie la sensation vierge et vivace). Alors, donc d’un côté de la page la description très large, écrite comme « un cochon » mais comme un cochon d’or. Et de l’autre côté de la page les notations de son, de couleur et d’odeur. Comme le deuxième registre à ma disposition l’un pouvant se renforcer de l’autre, l’un pouvant jouer par rapport à l’autre (ce qui est très important). Les solutions de l’un et l’autre prenant ainsi parfois leur grandeur de l’absence. Enfin tout ce qu’il est possible de faire déjà avec deux registres et deux claviers. Ainsi les notes resteront vives. Les couleurs ne sécheront pas dans les tubes.

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