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Surveille tes images : Deux soirées de contes Saamaka

Price (Richard & Sally) 1991, Deux soirées de contes Saamaka, Vents d’ailleurs, 2016

Traduit de l’anglais par Natacha Giafferi-Dombre (Two Evenings in Saaramka)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Dans le cadre d’une cérémonie funéraire, afin d’accompagner dans la joie celui qui se met « en route pour le pays des ancêtres », les Saamakas organisent des veillées de contes (kontu)… Les anthropologues étasuniens Richard & Sally Price donnent la transcription de deux de ces veillées.

La soirée commence par un échauffement de contes-devinettes (kisikontu), chacune introduite par l’échange traditionnel : « – Hiliti ! – Daiti ! ». Les réponses déjà connues de tous sont données en rafale (et chacun cherchera l’explication tout seul). Puis, une première personne prête à conter s’écrie « Mato ! ». Une autre lui lance « Tongoni ! », s’engageant à être son répondant (pikima), en ponctuant sa narration par des « Iya ! » ou « C’est vrai ! », « Tout à fait ! », « Certainement pas ! »…

Le village écoute, s’agite, réagit… engueule le répondant quand il s’oublie. Et tous attendent que quelqu’un interrompe le récit (kotu) par une pépite… Une petite prouesse saisissant un fil du récit (« À ce moment, j’étais là et… ») pour improviser un rapprochement avec un autre conte, évoqué au moyen d’une blague, d’une chanson, le plus souvent accompagné de musique, de mimes, de danses… Le récitant principal devient alors son répondant avant de reprendre son récit…

Le récit collectif de contes, affirmation culturelle et origine de la littérature ?

– Hiliti – Daiti
– Je me construis une maison. Je peins l’extérieur avec de la peinture verte. Je peins l’intérieur avec de la peinture rouge. Tous ceux qui sont à l’intérieur portent une veste noire. – La pastèque.
[…]
– Hiliti – Daiti
– Kalala kom. – Une perche [de pirogue] heurtant un rocher.
– Hiliti – Daiti
– Mon père a un chien qui aboie du matin au soir. Jamais il ne se tait. – Les rapides.
– Hiliti – Daiti
– Mon père a une cruche. Il la remplit d’eau sans arrêt. Elle n’est jamais pleine. – Une fourmilière.

p. 16
Description des contes (et plupart des pépites)

Veillée de Sindobobi
– le diable fait disparaître des villageois sur le chemin (une femme trompe son mari avec un singe hurleur), un jeune garçon joue de la trompe pour s’approcher de lui.
– trois filles se donnent pour femmes à Éléphant, Caïman et Aigle qui se révèlent bien vite tel que leur nom le laissait présager… (Jaguar invite Hurleur aux funérailles de sa femme, celle-ci gisant avec gourdin et machette à la main…) Le petit frère vient les rappeler à l’entraide familiale… ****
– le diable glouton empêche de protéger l’abattis en mangeant ceux qui veulent faire fuir les oiseaux. (un étranger nommé Kaka vient danser à chaque fête et s’enfuit avant le jour)
– un roi promet sa fille à celui qui posera une devinette que nul ne pourra découvrir (au temps où femmes et hommes vivaient séparés, une femme vient redonner vie à son jeune amant blessé mortellement en échange d’une promesse de fidélité).
– un roi blanc propose du travail impossible et punit ses ouvriers de mort en leur coupant les fesses (perroquet vient chercher poule des bois pour chanter au grand dieu ; les oiseaux affamés viennent demander au grand dieu pour manger un fruit inconnu)
– Cabri et Jaguar défrichent leur abattis. Jaguar part chasser et revient avec quelques chèvres… *****
– le plus jeune de trois frères n’ayant trouvé femme, part demander conseil au grand dieu, en chemin il rencontre trois filles sans mari, un arbre et un anaconda… (un homme défie le diable de la forêt pour pouvoir aller chasser)
– Trois filles et trois garçons promettent à leur mère de faire quelque chose de spécial à sa mort, l’aîné promet d’aller chercher le tambour dans la famille des diables pour jouer à ses funérailles. (Anasi, parti chasser, s’approche du vieil homme Gidigidi Zaabwongolo, qui avait toutes les maladies)

Veillée d’Alebidou et Bekioo
– Dans la forêt, les bêtes s’occupent des funérailles d’un vieil homme blanc qui se faisait appeler Oncle, mais le cerf veut lui offrir une petite aiguille…
– Un homme abandonne son fils qui ne fait que des bêtises dans la forêt, il trouve refuge dans un village de jaguars noirs. (un garçon empêche le diable de la manger grâce à son piano à lamelles ; un garçon part chercher l’esprit vengeur chez la vieille médium)
– Trois filles et trois garçons promettent des choses pour lui assurer de belles funérailles, prendre soin des invités… Le plus jeune part chercher le tambour chez les diables (écureuil et souris font un concours de lutte ; Anasi attrape un oiseau pour chanter avec lui aux funérailles)
– Deux sœurs qui ne veulent pas de mari partent pour se faire faire des incisions, suivies en secret par leur petit frère, mais elles ne suivent pas les recommandations de leur mère quant au chemin et arrivent au jardin du diable (Anasi demande un épi de maïs pour acheter un bateau ; lors d’une famine, une femme vient tenter la mort qui ne veut pas partager son manioc ; Mouche se venge du partage inégal de viande par Crapaud)
– Une femme a trois fils qui mangent tant qu’ils ne lui laissent rien, une femme du village voisin propose de la libérer d’eux (une jolie femme amène un homme sous un arbre) ****
– Kentu a marié une jeune fille qui était très demandée et voilà qu’il se bat avec tous les hommes (le mardi, chasse interdite à cause du diable, une jolie fille vient le tenter ; Anasi se plaint, sa femme ne prononce jamais son nom ; Anasi le paresseux dupe une femme en confectionnant de multiples cadeaux) ****
– Au temps où femmes et hommes vivaient séparés, Anasi se poste à l’endroit où les femmes enjambent un gros tronc (Tortue et Jaguar se battent pour un fruit ; un homme est convoqué par le conseil parce qu’il a quatre femmes)
– Cerf et Lapin vont pêcher à un étang, Cerf laisse la première pêche en échange de la seconde (une femme danse jusqu’à l’heure du diable ; un diable aide trois jeunes filles à draguer l’étang avec son oreille contre leur secret ; un diable tue les hommes de fatigue avec son tambour, des petits singes se déguisent en noir pour le berner)
– Anasi rend visite au vieil homme Adyaansipai, la mort, et lui offre sa fille mais celui-ci la mange (la jeune Byantina n’écoute pas et pêche au poison malgré l’esprit de la forêt)
– Une femme confie son enfant à la femme qui l’a baptisé pour assurer son éducation, elles le divisent en deux. Le jeune homme qui n’a qu’un côté met enceinte la jeune princesse avec son livre magique, le roi cherche le responsable (l’oiseau-pika se fait voler son abattis par un vieil homme de la forêt ou jaguar ; pour retenir un homme qui dansait et s’en allait, un village prépare du jus de canne, à l’aube les singes hurleurs appellent leur frère qui ne revient pas) **** *
– Anasi, Daguet et Cerf vont chercher des femmes dans un village, ils doivent cultiver l’abattis pendant qu’elles font la cuisine, mais Anasi veut piéger ses compagnons (la jolie Ayanda est promise à celui qui tirera le tronc de cèdre, Anasi se fait passer pour le vainqueur ; Crevette et Jaguar vont à la pêche)

Commentaires

Les Saamakas sont un groupe de « bushinengués » (noirs de la forêt en créole anglais) ou marrons du Suriname, échappés parmi les premiers de l’esclavage (profitant du désordre incessant des premières colonies, comptoirs et flibusteries entre Anglais, Français et Hollandais qui se soldèrent par le Traité de Breda en 1667, donnant le Suriname aux Hollandais et La Nouvelle Amsterdam – future New York – aux Anglais). En amalgamant les restes de croyances, pratiques et cultures de leurs origines africaines diverses, dans un bain de culture coloniale et au contact des Amérindiens, ils se recréent un mode de vie de village, le long des fleuves, l’Afrique noire en forêt amazonienne. Dans l’ensemble, les contes racontés ici semblent appartenir à un fond commun aux différentes populations marronnes et créoles (qu’on retrouve par exemple dans les Grands Contes de Guyane ou dans Les Contes des sages créoles, de Patrick Chamoiseau). Présence très fréquente du diable (qu’on met en scène pour mieux le repousser), animaux représentant des caractères : le caïman, le singe-hurleur, la tortue, le serpent, le jaguar… importance des abattis-brûlis, de la chasse, traversée de la rivière, de la pêche, du manioc, du mariage, des funérailles, de la musique… Hors contes étiologiques (proposant des explications comiques ou poétiques du monde), les tours ingénieux pour lutter contre plus fort ou contre les mauvais sorts, le tel est pris qui croyait prendre, et par dessus tout l’art de faire accepter un deal qui se révèle par la suite une belle arnaque, sont les principaux ressorts dramatiques des contes. Et Ana(n)si, sorte de Renart marron, en est le personnage le plus emblématique ; l’araignée qui s’immisce partout, vous prend dans des filets inattendus en ayant l’air de se moquer tout bas… quitte à se faire écraser dans la foulée. L’univers décrit mélange ainsi le contexte local amazonien à la culture européenne et à des restes de culture africaine suspendus, comme provenant d’un monde perdu (à l’image du personnage de l’éléphant…).

Racontés à une heure avancée de la nuit, par un villageois pas forcément expert en poésie, ne se souvenant pas toujours, mélangeant différentes histoires, gêné par les bruits, interrompu, peut-être alcoolisé… les contes ne trouvent pas ici une textualité stable et esthétiquement élaborée, au contraire des contes célèbres dont nous avons l’habitude, saisis par quelque professionnel de l’empaillage par les mots. Le grand intérêt de la transcription ethnographique est de nous montrer une séance traditionnelle de récitation de contes en train de se faire, avec la présence agitée des conteurs et auditeurs, avec tous ses détails, scories, hésitations, réactions à chaud… Les contes et fables sont ici vivants, accédant à une forme à mesure de leur récitation (qui n’est en aucun cas la répétition d’un texte existant ; relevant davantage de ce que Umberto Eco appelle une Oeuvre ouverte). Tout le groupe participe à la récitation, réagissant, questionnant, passant d’auditeur à auteur, chantant en chœur, dansant… Les récitants improvisent des éléments d’ambiance, des effets de réel, se trompent, tentent des allusions, qui feront peut-être partie intégrante du conte pour les auditeurs qui le re-raconteront peut-être des années plus tard. Le jeu surprenant des pépites (il s’agit d’interrompre la personne qui parle ! de faire une pause blague ou musique, de créer des échos avec d’autres contes) est clairement ce qui provoque le plus de joie dans le groupe – c’est le cœur vivant de la veillée, moment de relâche et de communion, d’intégration du récit au folklore…

Tradition orale, collective, mouvante, populaire, festive, qu’on peut supposer héritée de pratiques ancestrales importées à fond de cale et renforcée sans doute par l’urgence des esclaves et marrons cherchant à se dire, à échanger, à maintenir et réédifier, à revivifier, des lambeaux de cultures particulières dans une langue commune empruntée au colon, déformée à l’envi pour l’appropriation. On est à l’origine même de la littérature, performance verbale et imagée, devant ses pairs, sa famille et ses amis, pour raviver et transmettre aux jeunes la culture, les croyances, transformées par un décalage comique et métaphorique.

Passages retenus

Le roi blanc qui piégeait ses employés, les prenait en défaut et les tuait en leur coupant les fesses, p. 103
KASOLU : [Le gosse qui s’est fait employer par le roi pour garder ses cochons,] il les a tous coupés en morceaux. Il a coupé les queues, qu’il a gardées. – ANTONISI : Iya.
[…] Vous savez comment sont faites les queues des cochons. Il a emporté le reste des corps dans la forêt. Et les queues, il les a enterrées de manière à ce qu’elles ne ressortent qu’un tout petit peu. – Iya.
[…] Là-dessus, il court trouver le roi. Il va droit vers lui. (feignant la préoccupation et l’urgence) « Mon roi, mon roi ! » il lui dit. Le roi répond. Il dit : « je suis allé sortir les cochons… » L’autre répond. « Et ils se sont mis à creuser le sol ! – Iya.
Alors je suis vite venu vous le dire ! » – Iya.
(Rires)
Le roi a dit (très agité) : « Où ça ? » Il a dit : « Par là-bas ! » Le roi a dit : « Allons-y ! » – Iya.
(Kasolu adopte à cet instant un style précipité, saccadé.) Il court, et lorsqu’il arrive, il regarde partout autour de lui. En fait, de la manière dont elles étaient enterrées, les queues des cochons allaient loin dans la terre, et il n’en sortait qu’un tout petit bout qui se dressait, un si petit bout qu’on ne pouvait pas l’attraper et tirer dessus. – AKOBO : Pas du tout !
Ils ont essayé de les empoigner pour tirer dessus. Rien ! Le roi a dit : « Ça ne marchera pas comme ça. Tu sais ce qu’on va faire ? » « Quoi donc ? » A dit le petit garçon. « Cours trouver ma femme dans la maison là-bas.
(Rires)
Demande-lui de te donner une pelle. – Iya.
(Nouveaux rires)
Fais vite ! Rapporte-la moi ! » – Iya.
Le garçon… le gosse a couru vers la maison. – Iya.
Il a couru bien vite, et il a dit : « Vite ! Dépêchez-vous, faites au plus vite ! C’est mon roi qui l’ordonne ! » « Très bien », elle répond. Alors là il lui dit : « Mon roi m’a dit de vous dire… bon, ce qu’il dit, c’est qu’il faudrait que je « vive » avec vous. »
(Exclamations et rires)
« Qu’est-ce que tu dis ? », elle demande. « Mais oui », qu’il dit, – Iya.
« Vite ! Vite ! Vite ! C’est ce qu’il a dit ! » Elle répond : « Hors de question ! » Le roi s’est tourné vers la maison et lui a crié : « Vite ! Donne-le lui, vite ! Donne-le lui bien vite ! – Iya.
Donne-le lui tout de suite ! » – Iya.
Alors, elle dit : « OK, j’ai entendu. Le roi crie (en sranan) : « Donne-le lui ! Donne-le lui ! Donne-le lui ! Vite ! Vite ! » – Iya.
(Rires hystériques)
C’est ce qu’il a dit (dans un sranan ultra rapide) : « Donne lui ! Donne lui ! Donne lui ! Donne lui ! Donne lui ! » – Iya.
(Ralentissant jusqu’à une cadence usuelle) Déjà, le garçon avait saisi la femme et l’avait jetée sur le lit. Et il s’était mis au travail. Bon, cette pelle que le roi l’avait envoyé chercher, en toute urgence, pour qu’ils puissent déterrer les cochons, cette pelle, le garçon ne se pressait pas beaucoup de lui porter. Ça faisait un bout de temps qu’il était parti, alors le roi a fini par se dire : « Il se passe quelque chose. » Il court, gaagaa, vers la maison, et là qu’est-ce qu’il voit à l’intérieur ? Le garçon qui s’affaire sur sa femme.
(Exclamations)
Il a dit… Il est tombé sur le cul et il est resté comme ça. Le garçon a dit : « Mon roi, ça vous a fait mal ? » Il a dit : « Oui, ça m’a fait mal. » Le garçon a dit : « Ramène-tes fesses par ici ! »
(Rires déchaînés)
Le roi s’est tourné, il a présenté ses fesses et a reculé vers le garçon. Il lui a présenté son derrière. Le garçon en a coupé un kilo. Le roi est mort. Et c’est pourquoi les choses sont ce qu’elles sont par ici. Autrement, ce qui se serait passé, c’est qu’à chaque fois qu’on serait allé chercher du travail chez un blanc, un roi, on se serait fait tuer. (pause) Ce garçon a arrangé tout ça pour nous. – AKOBO : Y a quand même un truc qui n’a pas changé, c’est qu’ils vous coupent toujours les fesses à Kourou.
Mon histoire s’arrête ici. Parce que ça faisait mal. Il prétendait que rien ne pouvait lui faire mal. Mais ça, ça lui a vraiment fait mal. C’est là que mon histoire se termine.
(Suivent alors, pendant quelques minutes, un mélange de voix, de rires et de reprises de l’histoire)

Pépite blague, p. 241
KASINDO (interrompant) : En fait, à l’époque où la mère de l’enfant était enceinte, – ADUENGI : Iya.
Elle a chargé ses affaires et a emprunté un chemin qui menait à la forêt. – Iya.
Son ventre était gros et plein. – C’est vrai.
Alors, bon, elle a suivi le chemin à travers la forêt, et son pied a heurté quelque chose. Alors l’enfant qui était dans son ventre a dit : « Mère, va doucement ! » – Iya.
(une femme explose de rire.)
[…] La mère a fait « Mmm. » Elle s’est tournée pour faire demi-tour – Iya.
Et à nouveau elle s’est cogné le pied. L’enfant a dit : « Mère, va doucement. » […] Et puis elle est rentrée. Continue ton histoire.

Crache ton cerveau : Les Damnés de la Terre, de Frantz Fanon

Fanon (Frantz) 1961, Les Damnés de la terre, La Découverte & Syros, 2002

Préface de Jean-Paul Sartre (1961) ; Préface d’Alice Cherki et postface de Mohammed Harbi (2002).

Note : 5 sur 5.

Résumé

Médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Bilda-Joinville en Algérie à partir de 1953, par la suite engagé aux côtés des groupes nationalistes de libération, Frantz Fanon part des observations qu’il a faites chez ses patients, les dégâts psychiques causés par l’infériorisation systématique dont sont victimes les colonisés, les conséquences dans l’imaginaire et dans la violence du verbe et du corps, violence contre soi et contre le colonisateur, pour analyser la mécanique coloniale et décomposer les étapes menant à la décolonisation et les risques de dévoiement, de la parole engagée à la force des armes, de la révolte à la révolution, de la lutte de libération nationale à la prise de conscience sociale et économique…

Décolonisons la terre, les corps, les inconscients et les cultures. Vers l’autodétermination de l’être et du collectif.

Compte-rendu

  1. De la violence
    De la violence dans le contexte colonial Le colonisé, sans cesse diminué, oppressé physiquement ou psychologiquement, subit une violence inouïe qui le frappe avant toute chose dans sa dignité humaine. Sa réaction, d’abord se fait violence intérieure, comprimée, puis cette violence se tourne sur son monde immédiat, son présent, ses proches, avant de se retourner enfin sur le maître, le colon, le responsable originel de cette violence.

    p. 81 : Lui à qui on n’a jamais cessé de dire qu’il ne comprenait que le langage de la force, décide de s’exprimer par la force. En fait, depuis toujours, le colon lui a signifié le chemin qui devait être le sien, s’il voulait se libérer. L’argument que choisit le colonisé lui a été indiqué par le colon et, par un ironique retour des choses, c’est le colonisé qui, maintenant, affirme que le colonialiste ne comprend que la force. Le régime colonial tire sa légitimité de la force et à aucun moment , n’essaie de ruser avec cette nature des choses. Chaque statue, celle de Faidherbe ou de Lyautey, Bugeaud ou du sergent Blandan, tous ces conquistadors juchés sur le sol colonial n’arrêtent pas de signifier une seule et même chose : « Nous sommes ici par la force des baïonnettes… » On complète aisément.
  2. Grandeur et faiblesses de la spontanéité. Rôles des différentes classes sociales pendant la lutte d’indépendance.
    Des partis politiques radicaux, qui dans le fond, se satisfont de la situation actuelle ; du lumpenprolétariat, véritable démarreur de la révolution ; des paysans, force pure de l’identité nationale…

    p. 126 : Le Lumpen-prolétariat constitué et pesant de toutes ses forces sur la « sécurité » de la ville signifie le pourrissement irréversible, la gangrène installée au cœur de la domination coloniale. Alors les souteneurs, les voyous, les chômeurs, les droit commun, sollicités, se jettent dans la lutte de libération comme de robustes travailleurs. Ces désœuvrés, ces déclassés vont, par le canal de l’action militante et décisive retrouver le chemin de la nation. Ils ne se réhabilitent pas vis-à-vis de la société coloniale ou de la morale du dominateur. Tout au contraire, ils assument leur incapacité à entrer dans la cité autrement que par la force de la grenade ou du revolver. Ces chômeurs et ces sous-hommes se réhabilitent vis-à-vis d’eux-mêmes et vis-à-vis de l’histoire. Les prostituées elles aussi, les bonnes à 2000 francs, les désespérées, tous ceux et toutes celles qui évoluent entre la folie et le suicide vont se rééquilibrer, vont se remettre en marche et participer de façon décisive à la grande procession de la nation réveillée.
    p. 138 : Le peuple comprend alors que l’indépendance nationale met au jour des réalités multiples qui, quelquefois, sont divergentes et antagonistes. L’explication, à ce moment précis de la lutte, est décisive car elle fait passer le peuple du nationalisme global et indifférencié à une conscience sociale et économique. Le peuple, qui au début de la lutte avait adopté le manichéisme primitif du colon : les Blancs et les Noirs, les Arabes et les Roumis, s’aperçoit en cours de route qu’il arrive à des Noirs d’être plus blancs que les Blancs et que l’éventualité d’un drapeau national, la possibilité d’une nation indépendante n’entraînent pas automatiquement certaines couches de la population à renoncer à leurs privilèges ou à leurs intérêts.
  3. Mésaventures de la conscience nationale La libération nationale, qui a pour effet le retrait total du colon, de son savoir, de ses machines, etc., laisse le pays dans un état de délabrement et de vide : que faire maintenant ? Au lieu de tout commencer à zéro, le nouveau pays s’appuie sur les ruines coloniales. Et les anciens petits bourgeois de l’époque coloniale se goinfrent de toutes ces richesses faciles mais ne contribuent en rien à l’évolution et à l’activité du pays.

    p. 147 : Dans un pays sous-développé une bourgeoisie nationale authentique doit se faire un devoir impérieux de trahir la vocation à laquelle elle était destinée, de se mettre à l’école du peuple, c’est-à-dire de mettre à la disposition du peuple le capital intellectuel et technique qu’elle a arraché lors de son passage dans les universités coloniales.
    p. 148 : La bourgeoisie nationale se découvre la mission historique de servir d’intermédiaire. Comme on le voit, il ne s’agit pas d’une vocation à transformer la nation, mais prosaïquement à servir de courroie de transmission à un capitalisme acculé au camouflage et qui se pare aujourd’hui du masque néo-colonialiste. La bourgeoisie nationale va se complaire, sans complexes et en toute dignité, dans le rôle d’agent d’affaires de la bourgeoisie occidentale.
  4. Sur la culture nationale
    Fondements réciproques de la culture nationale et des luttes de libération Quelle place pour l’intellectuel dans la lutte d’indépendance ? pour lui qui a intégré la culture du colon ? Doit-il utiliser les armes culturelles coloniales pour lutter contre le colonialisme ? Doit-il renouer avec les formes archaïques de la culture nationale ? Doit-il entrer et participer de plain-pied à cette révolution ?
    Pourquoi la négritude est-elle en fait limitée ? pourquoi gêne-t-elle le développement d’une réelle identité nationale ?

    p. 199 : Le colonialisme est incapable de procurer aux peuples colonisés les conditions matérielles susceptibles de lui faire oublier son souci de dignité.
    p. 201 : Quand on réfléchit aux efforts qui ont été déployés pour réaliser l’aliénation culturelle si caractéristique de l’époque coloniale, on comprend que rien a été fait au hasard et que le résultat global recherché par la domination coloniale était bien de convaincre les indigènes que le colonialisme devait les arracher à la nuit. Le résultat, consciemment poursuivi par le colonialisme, était d’enfoncer dans la tête des indigènes que le départ du colon signifierait pour eux retour à la barbarie, encanaillement, animalisation.
  5. Guerre coloniale et troubles mentaux
    De l’impulsivité criminelle du Nord-Africain à la guerre de Libération nationale
    Quelques exemples de cas, traumatisés par la violence engendrée ou subie, traumatisés par cette période de bouleversements profonds qu’on ne peut éviter.

Commentaires

Les « damnés de la Terre », ce sont ces peuples dominés du Tiers-Monde (terme polémique qui renvoie à la notion de tiers-état dans l’essai de Sieyès, partie majoritaire qui ne veut plus être rien ; remplacé aujourd’hui par l’appellation très courageuse de « Pays Moins Avancés »), peuples condamnés à un enfer sur Terre, peuples esclavagisés puis/ou colonisés, infériorisés, dépossédés de l’usage de leur terre, démentis dans leur culture, maintenus sous la dépendance, astreints à la charité, fouettés de bonnes valeurs et de bons sentiments progressistes… Fanon est trop souvent caricaturé en apôtre de la violence, d’une vengeance exagérée contre des colonisateurs certes fautifs mais pas si mal intentionnés, enragé traître à la France engagé au F.L.N. et demi converti au barbarisme. J.-P. Sartre explique dans sa préface que l’essai s’adresse directement aux damnés, et non aux occidentaux, néglige donc toute précaution oratoire. Non. Fanon propose tant aux uns qu’aux autres une vision zéro concession du colonialisme, sans rôle positif aucun, vision inconcevable alors, toujours difficile à accepter malgré le poids des recherches historiques s’accumulant. La culture du pays colonisateur, avec son image ethnocentrique de progrès, implicitement présentée comme supérieure à une autre négligeable, sert de cache-canines, de voile d’innocence à une propagande fasciste défendant le droit à dominer humainement et à jouir de privilèges d’exploitation…

Référence des mouvements tiers-mondistes comme les non-alignés ou la Tricontinentale de Mehdi Ben Barka, Fanon se méfie de toute simplification et de tout manichéisme : nord-sud, blanc-noir, musulmans-chrétiens, éduqués et incultes, les gentils les méchants… Paradigme piège qui est justement celui promu par le pouvoir colonial ou impérialiste. Il ne s’agit pas d’expulser le colon, d’opposer l’arabe et le français, mais d’anéantir une machine administrative de domination et d’exploitation, qu’elle soit tenue par des originaires du pays colonisateur ou par des locaux. À l’instar d’Étienne de la Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire – talents précoces et destinées d’ailleurs très comparables – Fanon dénonce la collaboration de l’intérieur, l’importance de la classe administrative, les petites mains exécutantes, serviteurs modèles qui par leur travail décomposé, déresponsabilisés assurent la bonne marche du système colonial, contre avantages (privilège d’être moins exploité ; position moins basse dans la hiérarchie sociale ; miettes d’exploitation…). Important également de se méfier des élites intellectuelles colonisées (ce qu’il est lui-même), hommes politiques et écrivains, assimilés ou révolutionnaires, bons élèves du maître, parlant la langue du négoce, moralistes moins dans l’urgence de voir changer un système où ils réussissent plutôt bien, tergiverseurs ayant peur de perdre leur titre de révoltés en phrases (cf. l’analyse de Baudrillard sur le parti socialiste qui, élu sur le mécontentement du système, n’a pas d’intérêt à trop le changer…). Une caste qui, passée l’indépendance, sera tentée de reprendre les rênes du pouvoir, clamant que tout a changé grâce à elle sans rien modifier un système injuste reposant sur l’exploitation des uns par les autres.

Manuel du parfait révolutionnaire décolonisateur donc, mais pas que, Fanon anticipe clairement le « néocolonialisme », domination pilotage à distance de gouvernements dans une dépendance aux mêmes circuits économiques de l’ancien maître (comme dans La Ferme des animaux d’Orwell)… Sous le racisme et la violence coloniale, se dissimule la prédation économique (La raison économique apparaissait déjà chez Montesquieu dans De l’esclavage des nègres, comme la raison profonde et atrocement simple de la traite). Ethnographie psychiatrique d’une terre en guerre de décolonisation. Langue claire, vibrante et incisive ; prose philosophique et poétique à la fois, déjà allégée du maniérisme complexé des poètes de la négritude qui cherchaient encore à briller ; langue du corps douloureux, du corps qui s’auto-mutile, s’auto-opère, se saigne, pour se séparer du corps étranger, de cellules cancéreuses comme autant de balles de fusil qui gangrènent et aliènent jusqu’à l’intimité, jusqu’à l’inconscient. Langue exhibant ses blessures comme le dos de « Peter le fouetté » mais déterminée et fière. On entre dans le corps de l’oppressé, derrière ce regard où se mêlent peur et défi, et où la lutte ne commence qu’après renoncement total à soi, homme trois fois mort se dressant encore parmi les manifestants gisant comme dans Le Cadavre encerclé de Kateb Yacine (cet autre mis au ban du panthéon littéraire français). Parce que, comme l’exprime Albert Camus dans L’Homme révolté, l’esclave fait front contre son maître armé lorsque la défense de sa vie, tant et tant dévalorisée, devient anecdotique en comparaison de celle d’une valeur qui le dépasse en tant qu’individu. Dans cette perspective, Fanon donne un vrai rôle, noble et quasi féerique, aux rejetés, aux marginaux, criminels, prostituées, mendiants… qui n’ont rien à perdre mais une chance dans l’action révolutionnaire de se racheter à leurs yeux et à ceux de leurs pairs, de passer du statut de moins que rien à celui de héros. Leur aptitude à sacrifier totalement leur personne pour une révolution, constitue sans doute la lame de fond de celle-ci.

Passages retenus

Écriture du corps, p. 209
Ainsi s’explique suffisamment le style des intellectuels colonisés qui décident d’exprimer cette phase de la conscience en train de se libérer. Style heurté, fortement imagé car l’image est le pont-levis qui permet aux énergies inconscientes de s’éparpiller dans les prairies environnantes. Style nerveux, animé de rythmes, de part en part habité par une vie éruptive. Coloré aussi, bronzé, ensoleillé et violent. Ce style, qui a en son temps étonné les occidentaux, n’est point comme on a bien voulu le dire un caractère racial mais traduit avant tout un corps à corps, révèle la nécessité dans laquelle s’est trouvé cet homme de se faire mal, de saigner réellement de sang rouge, de se libérer d’une partie de son être qui déjà renfermait des germes de pourriture. Combat douloureux, rapide, où immanquablement le muscle devait se substituer au concept.

Ramasse tes lettres : Les Aventures du Baron de Faeneste, d’Agrippa d’Aubigné

Pamphlet contre la norme de Cour, la courtisanerie, outil premier de l’absolutisme des rois du XVIIe…

Agrippa d’Aubigné (Théodore) 1617-1630, Les Aventures du baron de Faeneste, Paris, éd. P. Jannet, 1855

édition finement annotée et préfacée par Prosper Mérimée, Pdf disponible sur Gallica,

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Le baron de Faeneste, de Gascogne, perdu au retour d’une mission militaire à La Rochelle, en pays d’Aunis (huguenot), est accueilli par un gentilhomme du pays. L’accent fort, fort en gueule, voulant bien paraître, le baron raconte ses aventures, à la guerre, à la Cour de Paris, dans lesquelles il finit toujours par être la bonne dupe…

Commentaires

Considéré parfois comme le premier roman satirique français (genre à l’imitation du Don Quichotte, représenté en France par Scarron, Sorel, Furetière… – influencé tout autant par les oeuvres de Rabelais et le théâtre de farces du Moyen-Âge), Le Baron de Faeneste est en fait disposé en dialogue socratique. Mais c’est Lucien de Samosate qui popularise cette forme et l’adapte au genre satirique dans l’antiquité, notamment dans ses Dialogues des morts (traditionnellement donnés en exercices de version grecque dans l’enseignement), où des personnages porteurs de thèses philosophiques célèbres se retrouvent ridiculisés ou contredits face aux évidences de la mort. On pensera également au théâtre de moralités médiévales : le texte prend l’apparence d’une discussion allégorique entre Paraître, « Faeneste » en grec ancien, et Être, « Enay ». Cette forme permet avant tout de donner le spectacle d’une langue orale déformée par l’accent gascon retranscrit dans la graphie. Ce grotesque langagier (image d’une mauvaise appropriation de la langue), augmenté d’un lexique régional très présent, et de références à un contexte historique lointain et spécifique, rend la lecture parfois très obscure tout en étant par endroits hilarante d’étrangeté, de jeux de mots et de sonorités (nécessite de lire une page de notes de Mérimée pour une demi-page de texte à relire deux fois…). Ce phénomène de monstration d’une variante dialectale dans l’écrit, finalement rare dans la littérature française, sera repris par Cyrano de Bergerac dans sa pièce Le Pédant joué en 1654, avant de devenir systématique chez les paysans de Molière. L’étrangeté langagière a cependant ici un but satirique bien plus que sociologique. Elle illustre le décalage entre ce que le baron voudrait montrer de lui quand il parle – un gentilhomme valeureux, au courant des finesses de la Cour – et ce qu’il est vraiment – un obscur noblillon de cambrousse lointaine, le bon nigaud qui essaie de s’approprier les codes de la Cour, n’en acquiert que l’écume.

À la manière du Quichotte, Faeneste est un personnage dominé par une obsession risible, née du piège de ses représentations (sur ce que doit être un homme de Cour). Regardant la Cour de loin, de sa Gascogne, il n’en distingue que la partie saillante, grotesque, maniérée. Imitateur sans profondeur, il devient caricature (le plouc gentilhomme). Il mêle à son patois des expressions à la mauvaise mode (italianismes, tics de langage), s’attife en tout lieu de vêtements extravagants qu’il ne sait porter, feint d’être toujours au courant de tout… Il représente par le spectacle de son personnage en parole et en actes un exemple à ne pas suivre, à la manière des comédies de mœurs. Mais comme ses cousins littéraires Alonso Quichano ou Lysis (du Berger extravagant), Faeneste est un fou sympathique. Car tout en étant lui-même ridicule, il dévoile, il dénonce. Enay, son interlocuteur, le fait parler tant pour se divertir à ses dépens, que pour l’exorciser de sa bêtise (dispositif identique à celui du Berger extravagant), en l’amenant à la déployer jusqu’à ce qu’elle soit indéniable (principe de l’ironie socratique). Enay joue le rôle du vieux sage qui se présente comme naïf (se disant ignorant du grand monde – mais plus vraisemblablement éloigné de la Cour tant par choix qu’à cause de sa confession protestante), pour mieux le faire accoucher d’une vérité sur la nature de la société de Cour : tous ne sont que des imitateurs les uns des autres, singes d’autres singes (on pense à la Grande singerie du château de Chantilly…), voulant se rapprocher du détenteur du pouvoir, le mâle dominant, le roi absolu ; centralisation culturelle qui force toute la noblesse jusque dans les régions les plus éloignées géographiquement et culturellement à se conformer, à se dénaturer, à se déraciner : à se perdre en quittant sa terre, sa culture et même sa religion, pour embrasser d’autres codes qu’ils ne maîtriseront jamais, condamnés à demeurer perdants lamentables à un jeu où ils auront toujours un coup de retard. Le roman prend ainsi des allures de pamphlet contre l’un des fonctionnements les plus caractéristiques de la monarchie du XVIIe siècle…

Passages retenus

p. 29
Après aboir soupai en vone compenio, un home maigre me demanda si ye boulois passer l’après souppeio. Y ne cerchois autre chause, pour faire baloi tous les traits de cartes que y’abois appris des laqués de Monsur de Roquelaure : y’entendois la carte courte, la longue, la cirée, la pliée, les semences, la poncée, les marques de toute sorte, l’attrappe, la ripousse, le coude, le tour du petit doigt, la manche, lou chappeau, l’ange et lou mirail*… Pou ! Cap de you ! Abec tout cela, mon homme, qui s’appeloit Montaison, m’empourta les trois pistoles qu’on m’avoit laissai, encores fut-il si honneste homme que, pour ma varbe**, il paia l’hoste, et me monstra, de courtesie, une façon d’escamouter et de mettre aryent bif dedans lou dai pour faire petit. Comme au matin ye me lebois fort triste, y’abisai lou chapelet et lou fouët qui m’estoit demeurai ; ye bous ben l’un vrabement huict bons sous pour me mener yusques dans Paris, et me sers du fouët pour contenance et pour parestre ; et cela me faisoit hauneur, car ye disois aux passans qu’ils fissent haster mon poustillon… Ensi lou chapelet me serbit dux fois, et le fouët m’aida à louyer au fauxbourg Sant Yaques, non sans peno. Mais y’en eus vien dabantaye à trouber lou logis de Monsur lou comte, car ces vadaux se rioient quand ye le demandois. Il me soubenoit de l’arvaleste, mais non pas de la ruo***… Mon recours fut aux payes et laqués, à qui ye n’eus poent sitost demandai Monsur lou comte, qu’ils se prirent tous à crier : Au renard ! Il a chié au lict**** ! Comme s’ils eussent crié bibe lou Ré… et boilà mon entrée que bous demandiez.
//
* Je ne me flatte pas d’interpréter exactement tous ces termes d’ancien argot ; cependant il me semble que les cartes courtes, longues, pliées, poncées, cirées, sont des inventions à l’usage des escrocs, pour connoitre au tact le jeu qu’ils donnent à leurs dupes. Les semences sont, je crois de petits points distribués ou semés sur l’envers d’une carte, et qui servent à la faire remarquer. Je présume que le tour du petit doigt est l’ecamotage par lequel on remet le paquet de cartes dans l’ordre où il se trouvoit avant qu’on eût coupé ; c’est ce qu’on appelle aujourd’hui faire sauter la coupe. Le coude, la manche, le chapeau, servaient sans doute à cacher des cartes préparées. L’ange désigne, à ce que je suppose, un enfant ou tout autre complice du filou, qui, debout derrière la dupe et planant (comme un ange) sur son jeu, le fait connoître au moyen de signes convenus. […]
** Pour me consoler de la perte de mon argent.
*** Faeneste demandoit monsieur le comte, comme s’il n’y en avait qu’un à Paris. Probablement ce comte demeurait rue de l’Arbalète, et notre baron, arrivant tout bourru de son pays, cherchoit quelque place comme un tir pour l’exercice de l’arbalète.
**** Ce passage montre combien est ancien ce cri des enfants qu’on entend encore aujourd’hui pendant le carnaval. Son origine mériteroit peut-être une dissertation, mais j’en fais grâce à mon lecteur. – Dans quelques universités allemandes, on appelle renard un étudiant nouveau venu qui n’est pas encore au fait des usages du pays, et, par extension, un niais qui sert de plastron à tous les mauvais plaisants. Le cri : au renard ! peut encore s’entendre d’une autre manière. Écorcher le renard, c’est vomir. Les gamins vouloient peut-être dire : il est si sale, qu’il donne envie de vomir. – Enfin c’est peut-être tout simplement un cri d’alarme emprunté aux paysans qui découvrent un renard dans leur basse-cour. Au renard ! Voudroit dire alors : voici un ennemi, ou plutôt une victime que nous tenons.

Prendre le paraître pour l’être, p. 120
ENAY. Nous avons au commencement protesté de bourdes vrayes : nous n’avons rien dit en tout notre discours qui ne soit arrivé ; seulement avons-nous attribué à un même ce qui appartient à plusieurs. Le profit de tout nostre discours est qu’il y a six choses desquelles il est dangereux de prendre le paroistre pour l’estre : le gain, la volupté, l’amitié, l’honneur, le service du roi ou de la patrie, et la religion. Vous perdites vostre argent quand vous pensiez gagner ; vos voluptez de Paris vous ont donné des maladies ; vostre ami vous a fait fouëtter ; l’honneur, battre et mepriser. Les deux derniers points sont de plus haute conséquence, aussi en est la tromperie plus dangereuse ; car ceux qui font paroistre desirer le bien public le desirent, mais pour soi. […] Mais l’abus du paroistre en la religion, qui est le dernier point, est le plus pernicieux, pource que le terme d’hypocrisie, qui se peut appliquer au jeu, à l’amitié, à la guerre et au service des grands, est plus proprement voué au fait de la religion.

Imaginez la scène : Lucrèce Borgia, de Victor Hugo

Être une femme forte de l’élite impitoyable ou être une mère de douceur ?

édition utilisée :

Hugo (Victor) 1833, Lucrèce Borgia [in Oeuvres complètes, Drame t. 3], Paris, éd. Hetzel & Quantin, 1882

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Lors du Carnaval de Venise, une femme s’approche du jeune soldat Gennaro. Elle lève son masque, parle avec douceur. Les frères d’armes de Gennaro alertent, cette belle femme, c’est Lucrèce Borgia, horrible femme célèbre pour ses relations incestueuses et pour ses assassinats par empoisonnement…

Lucrèce se plaint d’eux à Gubetta, son homme de main infiltré dans le groupe. Mais elle ne veut révéler que Gennaro est son fils…

Commentaires

À la suite de Notre Dame de Paris en 1831 et Le roi s’amuse en 1832, Hugo continue de puiser dans l’histoire du Moyen-Âge tardif des motifs romantiques. Dans la famille des Borgia et les légendes les entourant, il retrouve l’horreur grandiose des tragédies grecques et de la dynastie maudite des Atrides ou des Labdacides : assassinats, inceste, matricide et infanticide… Gennaro tient d’Oedipe, jeune homme vaillant et naïf, il accomplit sans le savoir, alors même qu’il veut s’en tenir à distance, le destin maudit de l’héritage de son sang. Irritant d’innocence et de pureté, Gennaro méprise tant les mauvaises mœurs qu’il ne peut épargner une femme tueuse qui pourtant lui veut du bien. Lucrèce, extrêmement susceptible, envoie des hommes à la mort parce qu’ils se moquent d’elle, par exemple en abîmant son nom (« Borgia » devenant « orgia »). L’un comme l’autre, c’est leur haut degré de fierté – sentiment d’être d’une nature noble que nul ne peut souiller – qui les oblige à tuer. Ainsi, la volonté maternelle de préserver son fils de la noirceur du sang, de le conserver dans la pureté et l’innocence, ce secret entêté – Lucrèce ne veut entacher dans l’esprit de son fils le sentiment magnifique d’amour pour l’image qu’il s’est faite de sa mère -, quête de pureté noble qui provoque le tragique sublime.

À l’inverse de la plupart des héros hugoliens (depuis le bossu jusqu’à Gwynplaine) dont l’apparence misérable dissimule un cœur d’or, Lucrèce est une dame noble et belle cachant l’intériorité la plus malsaine. Comme Hugo le précise dans sa préface, elle ne devient un personnage romantique et dramatique (pas totalement mauvais) que par l’introduction du sentiment positif de maternité (complexité redoublée par la réputation qui dégrade l’extériorité). L’intrigue se réduit quasiment à ses scènes de face à face entre Lucrèce et son fils, entre magnétisme incestueux et fureur d’un sang suicide (duo qui rappelle Phèdre et Hippolyte de Racine). Aucun autre enjeu. Même l’infiltré charismatique Gubetta joue un rôle anecdotique. Hormis le langage délicieux et trop facile de Hugo, ce qui pourrait bien avoir séduit le public à travers les temps, c’est ce portrait d’une élite corrompue, irrémédiablement viciée sous des dehors luxueux, méritant la mort horrible qu’ils s’assènent les uns les autres, comme Lucrèce semble appeler la mort de la main de son fils, seule punition à hauteur de sa nature pourrie.

Passages retenus

p. 26
Vous avez métamorphosé votre nom, vous avez métamorphosé votre habit, à présent vous métamorphosé votre âme. En honneur, c’est pousser furieusement loin le carnaval.

p. 36
Gennaro ! Ayez pitié des méchants. Vous ne savez pas ce qui se passe dans leur coeur.

p. 52
Les femmes ne déguisent leur personne que pour déshabiller plus hardiment leur âme. Visage masqué, coeur à nu.

p. 106
Dans la bouche d’une femme Non n’est que le frère aîné de Oui.

Arrache ta science : La véritable manière d’instruire les Sourds, par l’abbé de l’Épée

Double objectif : donner une langue visuelle aux Sourds, les amener au mieux à la culture écrite

Abbé de L’Épée (Charles Michel) 1784, La véritable manière d’instruire les sourds et muets, Fayard, 1984

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Avertissement sur les circonstances de la mise au point de sa méthode et les méthodes concurrentes ou complémentaires alors en pratique (la dactylologie permettant de coder l’alphabet avec les mains ; l’oralisme).
1. Dans la plus importante partie de l’ouvrage, l’Épée explique comment il s’y prend concrètement pour mettre en place avec un groupe de sourds un ensemble de signes référant directement aux objets de la réalité, aux personnes puis aux actions et aux idées (non par l’intermédiaire des lettres des mots tel que c’est le cas dans la dactylologie), jusqu’à constituer une langue autonome du parler ; mais il ajoute également des signes calqués sur grammaire du français (préposition, féminin, adjectif…).
2. Apprentissage secondaire mais essentiel, s’inspirant des méthodes préexistantes de MM. Bonnet et Amman, l’Épée explique comment concrètement faire articuler les sons du français par les sourds (technique du doigt dans la bouche de celui qui fait le son…), puis comment les faire lire sur les lèvres.
3. Controverse en latin (!) sur la meilleure méthode d’instruction pour les Sourds, opposant la méthode de l’Abbé et l’oralisme exclusif de Samuel Heinicke, de Leipzig.

Commentaires

On honore l’abbé de l’Épée comme pionnier de la langue des signes. Pour cette même raison, on le lit rarement, le considérant comme dépassé, charmante touche d’histoire, has been lui et sa méthode. Mais Charles-Michel l’Épée est un homme des Lumières. Sa préoccupation est de justice sociale autant que de charité chrétienne. Si deux petits chapitres concernant l’acquisition des principes catholiques font sourire aujourd’hui – il faut voir à quel point c’était alors nécessaire pour être reconnu comme personne instruite -, l’Épée fait davantage penser à l’abnégation révolutionnaire de Jésus et de saint François, qu’à l’institution chrétienne hiérarchisée. De plus, sa méthode se lit rapidement et facilement : sa langue est concise, directe et parfaitement claire ; l’organisation rigoureuse permet d’aller droit vers ce qui peut intéresser.

On considère que la langue des signes dits « méthodiques » élaborée par l’abbé contient une erreur originelle, qui est d’être resté obnubilé par la grammaire de la langue française (adjonction de signes déterminant, apostrophe, préposition, conjonction, verbe ou adjectif, temps et mode…). La Langue des signes français (LSF) s’est logiquement affranchie de ces lourdeurs pour privilégier l’efficacité communicative. Mais si l’Épée décrit concrètement comment il met en place un système de signes avec un groupe de Sourds, leur permettant de communiquer efficacement, il ne prétend pas constituer une langue, la figer (certains passages laissent accroire qu’il en laisse l’évolution à l’usage – comme toute langue vivante orale). Sa préoccupation première est « l’instruction » des sourds, c’est-à-dire leur pleine entrée dans la culture de l’écrit (l’écriture « littératie », entendue non comme un encodage mais comme un outil intellectuel). Encore de nos jours, les sourds ont des difficultés particulières à maîtriser le français écrit – complexe, irrégulier, à moitié basé sur l’oral (problèmes des homonymes, des expressions figées, de construction syntaxique…). Certes, l’usage de signes « méthodiques » est laborieux, et impose une syntaxe contre-nature par rapport à la LSF, mais ne s’agit-il pas justement d’un outil, similaire à la grammaire scolaire, qui permet dans l’enceinte de la classe, un rapprochement de la langue des signes et de la langue écrite, dès le départ des enseignements ? Contrairement au français signé, la langue des signes méthodiques de l’Épée n’a pas pour but de transposer l’oral mais directement l’écrit, langue intellectuelle, lente et organisée (le parler spontané a une syntaxe bien différente). Elle proposerait ainsi à l’intérieur même de la pratique des signes une distinction forte, une diglossie, entre une pratique communicative, efficace, expressive, la LSF, et une pratique dédiée à l’usage scolaire, intellectuel, analytique. Une diglossie qu’on déplore souvent en français (le parler spontané est en réalité très différent de l’écrit, en prononciation et vocabulaire, mais également dans sa syntaxe – ce qui pose des difficultés dans l’enseignement), mais qui a longtemps existé en Europe (usage du latin) et s’est imposée dans de très nombreuses cultures (pays arabes, Afrique, Chine…). Préserver l’expressivité, la fraîcheur d’une langue vivante, ne tiendrait-il pas d’ailleurs à l’usage volontaire d’une autre langue (répondant à des besoins différents de précision scientifique, de liens avec les autres langues et cultures…) ?

Passages retenus

Avertissement, p. 9
Je vais exposer les moyens dont je me suis servi pour préparer un nombre d’entr’eux à des Exercices publics, dans lesquels des enfants qu’on avoit regardés jusqu’alors comme des demi-automates, ont donné des preuves non-douteuses d’une intelligence supérieure à celle de la plupart des jeunes personnes de leur âge.
On verra d’une manière sensible comment on doit s’y prendre pour faire monter par la fenêtre ce qui ne peut entrer par la porte, c’est-à-dire pour insinuer dans l’esprit des Sourds et Muets, par le canal de leurs yeux, ce qu’on ne peut y introduire par l’ouverture de leurs oreilles.

p. 21
Dans quelque Langue que ce soit, ce n’est point la prononciation des mots qui fait entendre leur signification. En vain dans la nôtre nous eût-on répété cent et cent fois les noms de porte et de fenêtre, etc. etc. etc. nous n’y aurions attaché aucune idée, si on n’eut pas montré en même temps les objets qu’on vouloit désigner par ces noms. Le signe de la main ou des yeux a été le seul par lequel nous avons appris à unir l’idée de ces objets avec les sons qui frappoient nos oreilles. Toutes les fois que ces mêmes sons se faisaient entendre, ces mêmes idées se présentaient à notre esprit, parce que nous nous souvenions des signes qu’on nous avoit faits en les prononçant.

Du principe LSF aux signes méthodiques, p. 78
Si c’est l’amour que je veux faire écrire, je fais les mêmes signes que pour l’amitié, mais j’y ajoute une plus grande activité, tant sur la bouche que sur le coeur, parce que l’amour est plus ardent que l’amitié, (même dans le sens de religion, dans lequel nous le prenons toujours).
Ces deux mots aimé et aimée sont deux Adjectifs, l’un au masculin, l’autre au féminin : il faut ajouter l’un de ces deux signes au signe radical et au signe Adjectif. Est-il question de ce mot aimable, je fais le signe radical, ensuite le signe d’Adjectif, mais comme c’est un adjectif qui se termine en able, et qui dérive d’un Verbe, il faut ajouter à ce signe celui de possible ou de nécessaire, comme nous l’avons dit.
En substantifiant cet Adjectif, comme nous l’avons dit, cela fait amabilité.

La LSF pour l’usage commun, la méthodique pour l’instruction d’une langue, p. 102
La Langue naturelle des Sourds et Muets est la Langue des signes : ils n’en ont point d’autre, tant qu’ils ne sont point instruits, et c’est la nature même, et leurs différents besoins, qui les guident dans ce langage.
Il importe peu en quelle langue on veuille les instruire : elles leur sont toutes également étrangères, et celle même du pays dans lequel ils sont nés, n’offre pas plus de facilité que toute autre, pour réussir dans cette entreprise. Mais quelque (sic.) soit la Langue qu’on désire apprendre, ils ont besoin d’une Méthode, pour en connoître les règles, et d’un bon Dictionnaire, pour en apprendre la juste valeur des mots.

p. 134
Les Sourds et Muets acquérant cette facilité de très-bonne heure [observer les mouvements des lèvres], et d’ailleurs étant curieux, comme le reste des hommes, de sçavoir ce que l’on dit, sur-tout lorsqu’ils supposent qu’on parle d’eux, ou de quelque chose qui les intéresse, ils nous dévorent des yeux (cette expression n’est pas trop forte), et devinent très aisément tout ce que nous disons, lorsqu’en parlant nous ne prenons pas de la précaution de nous soustraire à leur vue. C’est un fait d’expérience journalière dans les trois maisons qui renferment plusieurs de ces enfans, et j’ai soin de recommander aux Personnes qui nous font l’honneur d’assister à nos Leçons, de ne point dire en leur présence ce qui n’est pas à propos qu’ils entendent, parce que cela seroit capable d’exciter l’orgueil des uns et la jalousie des autres.

idée d’une langue séparée de la lettre et de la prononciation mais connectée à sa transcription, p. 135
Je ne me presse point de leur communiquer cette science [lecture sur les lèvres] : elle leur seroit plus nuisible qu’utile, jusqu’à ce qu’ils aient acquis la facilité d’écrire imperturbablement sous la dictée des signes en toute orthographe, quoique ces signes ne leur représentent ni aucun mot, ni même aucune lettre, mais seulement des idées dont ils ont acquis la connoissance par un long usage.

User de patience avec les sourds qui essaient de communiquer, p. 137
Nous avons cette complaisance pour les Étrangers qui apprennent notre Langue, et qui commencent à l’entendre et à la parler ; et de leur côté ils font la même chose avec nous, tant que la leur ne nous est pas familière. Pourquoi n’en userons-nous pas de même avec les Sourds et Muets nos freres, no parens, nos amis, nos commensaux ?

Ramasse tes lettres : Le Cri de la mouette, Emmanuelle Laborit

La surdité : malédiction ou diversité culturelle empêchée ?

Laborit (Emmanuelle) 1994, Le Cri de la mouette, Robert Laffont

Note : 4 sur 5.

Résumé

Emmanuelle est née sourde, en 1971. Jusqu’à ses sept ans, elle communiquait tant bien que mal avec sa mère par un code « ombilical » connu d’elles seules. Son père demeurait étranger. À l’école, elle restait à dessiner dans un coin. Voilà qu’un jour son père entend à la radio l’existence d’un institut à Vincennes où se pratique une langue gestuelle pour les sourds. Emmanuelle y découvre alors la communication, une communauté, une culture… Elle comprend qui elle est et dans quel monde elle vit. La langue des signes est encore interdite à l’école, et mal vue : les sourds-muets doivent parler et entendre en lisant sur les lèvres… Emmanuelle se révolte. Chaque jour elle retrouve sa bande à Opéra et ils signent pendant des heures avec de grands gestes, se soûlent, vont en boîte de nuit…

Commentaires

Le cri d’une mouette, c’est l’image poétique de cette voix étrange qui provient d’une personne sourde (et pas tout à fait « muette ») essayant difficilement de parler, plainte d’un oiseau, comme « L’Albatros » de Baudelaire, contraint à marcher maladroitement à terre, alors qu’il serait si à l’aise pour battre des ailes, au milieu d’autres mouettes. Ces petits groupes de sourds, cercles remuant de personnes faisant de grands gestes silencieux, augmentés de cris inhabituels et de rires inattendus, donnent aux passants cette impression d’inquiétante étrangeté… Une gestuelle cabalistique pour les non-initiés… Reproche récurrent d’Emmanuelle Laborit aux entendants : le manque d’efforts et de patience pour communiquer. Comme si il était hors de question de s’adapter à ces citoyens fonctionnant différemment. L’appareillage cochléaire et l’opération constituent un espoir de panacée pour limiter cette maladie terrible de ces pauvres nés-mouettes. La société préfère voir le sourd comme un handicapé, un citoyen incomplet, que de laisser une place à sa différence, que de voir la langue des sourds comme une richesse communicative et culturelle complémentaire (qui commence à émerger dans la pédagogie aux premiers âges). L’abbé de l’Épée (pionnier de la langue des signes, XVIIIe) remarquait déjà comme les enfants sourds développent une acuité visuelle impressionnante. Comme Tirésias, aveugle disposant du pouvoir de divination, les enfants nés « handicapés » dans certaines sociétés sont dits bénis des dieux, disposant d’un pouvoir secret en compensation (on a retrouvé à plusieurs reprises des sépultures faisant l’objet d’honneurs particuliers). Les sourds n’ont-ils pas quelque chose des X-Men de la communication, ces mutants rejetés qui tiennent de leur non-conformité génétique des pouvoirs à la fois effrayants mais utiles qu’ils activent avec de grands gestes ?

À l’école comme dans le cercle familial, domine le principe éducatif du « parle et entend » (à laquelle répond idéalement un « lève-toi et marche ! » adressé par un sourd à un pédagogue en fauteuil roulant). Si cette injonction n’est pas si absurde (les sourds sont rarement muets et peuvent « entendre » en lisant sur les lèvres), cette méthode dite « oraliste » leur permettant d’interagir au maximum avec les entendants est très lente, gourmande cognitivement et s’avère finalement peu efficace (un lecteur sur les lèvres comprend 20-30% du message, et leur prononciation conserve cet accent fort de surdité). Et cette focalisation se fait au détriment de la progression dans les autres apprentissages… Née dans une famille à fort patrimoine culturel (petite fille du scientifique Henri Laborit), disposant du soutien de ses parents et de sa sœur qui ont appris la langue des signes, Emmanuelle réussit son baccalauréat… après un échec. Nombreux sont les enfants sourds qui demeurent en échec scolaire complet, maîtrisant mal la langue écrite (et parfois mal aussi la langue des signes), et se construisent en conflit avec la société des entendants, avec leur famille, rejetant la langue orale, la langue écrite et la culture commune aussi bien qu’ils s’en sentent rejetés… Nombre de sourds s’abîment ainsi dans l’isolement ou la marginalité.

Cette méthode oraliste s’est souvent imposée à l’exclusion de la langue des signes, interdite dans l’enseignement en France jusqu’en 1991 ! Langue obscène, langue non-civilisée, langue de singes (seule langue d’ailleurs qu’on ait réussi à enseigner à un singe). Suivant le Congrès de Milan de 1880, son apprentissage nuirait à la maîtrise du français et provoquerait la confusion dans l’esprit… Préjugé qui a longtemps servi d’excuse pour condamner le bilinguisme, préjugé qu’on trouve dans les discours colonialistes de Jules Ferry, dissimulant mal son obsession de concurrence impérialiste, d’emprise du français sur le territoire, aboutissant à la nécessité ne pas bien apprendre les langues étrangères !! Il s’agit bien d’un interdit idéologique. Symétrique de l’immigré malvenu, le sourd évoque une altérité venant de l’intérieure (d’où cette empathie instinctive que ressent l’auteure à plusieurs reprises pour les autres minorités discriminées). Cette communauté-refuge décrite comme nécessaire à tout sourd pour enfin se relâcher (par opposition à tout autre contexte où la concentration doit être dix fois supérieure pour toute communication), comme tout communautarisme dans la citoyenneté « à la française », est interprétée comme un refus de s’intégrer.

Ayant pour projet de démontrer qu’une sourde peut parfaitement se développer intellectuellement et maîtriser la langue écrite de norme haute, Emmanuelle Laborit n’a pas cherché, par l’innovation poétique, le détournement volontaire des règles de grammaire, à manifester dans l’écrit la structure particulière de la langue des signes (plus directe, sans flexion…) ou la sensibilité pré-langagière et purement visuelle des sourds : cela aurait pu être mal perçu (nouveau refus de s’intégrer)… Certains discours rapportés – il dit, elle dit -, alors que la personne ne signe pas, paraissent parfois en lieu et place d’une interprétation des visages et attitudes. Ce que l’autrice fait sentir au contraire parfaitement, c’est le sentiment d’injustice et de révolte du jeune sourd, impuissant face à l’emprise des parents, des institutions scolaires ou administratives, face au débat ininterrompu des discours le prenant pour objet, débat dont il est de fait exclu… face à une société qui se sert de sa non-conformité pour l’assujettir, le maintenir dans la dépendance et assouvir un fantasme de domination et de contrôle (légitimant ainsi une société de charité et de déférence, comme le montre Baudrillard dans À l’ombre des majorités silencieuses : en fabriquant des échoués, on justifie le rôle des contremaîtres). Cette volonté de contrôle cache mal le complexe de supériorité d’une société pudibonde, héritière d’un malaise très chrétien dans son rapport au corps, à l’insécurité grandissante dans l’usage d’une langue néo-précieuse, cancérisée par le politiquement correct et le jargonage anglo-intempestif, le fétichisme orthographique, langue dans laquelle comme le dit l’autrice, les mots servent davantage à recouvrir, à dissimuler les sentiments, à voiler, à brouiller, à ne pas dire… à faire taire. Il y a ainsi renversement, la langue silencieuse se révèle bien plus expressive et libératrice (directe, intense par le face à face et du regard, l’engagement du corps vers l’autre et dans l’échange…) là où la voix se fait bavardage, cloison, injonction, empêcheuse de penser ensemble…

Passages retenus

p. 51
Nous avons, elle et moi, notre système de communication compliqué, celui que j’appelle « ombilical ». Nous y sommes habitués. Mon père, lui, n’a rien. Il sait que je suis faite pour communiquer avec les autres, que j’en ai très envie, tout le temps. Cette possibilité qui lui tombe du ciel par la radio l’enthousiasme.
Je crois que c’est la première fois qu’il a accepté réellement ma surdité, en m’offrant ce cadeau inestimable. Et en se l’offrant à lui-même, car il voulait désespérément communiquer avec moi.
Évidemment, moi, je ne comprends rien, je ne sais pas ce qui se passe. Mon père a le visage perturbé, c’est mon seul souvenir de ce jour émouvant pour lui, et formidable pour moi : la radio et son visage.

La bande du métro Opéra, p. 120
Mes parents me permettent déjà beaucoup de choses, hélas, j’en fais davantage. Ils ne savent pas, par exemple, ils l’apprendront par la rumeur, que je « fréquente ma bande » au métro Opéra. C’est la base des sourds de l’époque, le petit ghetto où tout se raconte, se commente, s’organise, entre sourds. Les jeunes entendants font ça ailleurs, dans les banlieues, les terrains vagues, les cours d’immeubles.
La grande différence est que lorsqu’un sourd rencontre pour la première fois un autre sourd, ils se racontent… des histoires de sourds, c’est-à-dire leur vie. Tout de suite, comme s’ils se connaissaient depuis une éternité. Le dialogue est immédiat, direct, facile. Rien à voir avec celui des entendants. Un entendant ne saute pas sur un autre au premier contact. Faire connaissance, c’est lent, c’est précautionneux, il faut du temps pour se connaître. Des tas de mots pour le dire. Ils ont leur manière de construire leur pensée, différente de la mienne, de la nôtre.
Un entendant commence une phrase par le sujet, puis le verbe, le complément et enfin, tout au bout, « l’idée ». « J’ai décidé d’aller au restaurant manger des huîtres. »
(J’adore les huîtres.)
En langue des signes, on exprime d’abord l’idée principale, ensuite on ajoute éventuellement les détails et le décor de la phrase. Pour les détails, je peux signer des kilomètres. Il paraît que je suis aussi friande de détails que d’huîtres.
De plus, chacun a sa manière de signer, son style. Comme des voix différentes. Il y a ceux qui en rajoutent pendant des heures. Et ceux qui font des raccourcis. Ceux qui signent argot, ou classique. Mais faire connaissance en langue des signes prend quelques secondes.
Nous, on se connaît d’avance. « Tu es sourd ? Je suis sourd. » C’est parti. La solidarité est immédiate, comme deux touristes en pays étranger. Et la conversation va aussitôt à l’essentiel. « Qu’est-ce que tu fais ? T’aimes qui ? Qui tu fréquentes ? Qu’est-ce que tu penses d’Untel ? Où tu vas ce soir ?… »
Avec ma mère aussi la communication est franche, directe. Elle n’est pas comme les entendants qui se cachent souvent derrière les mots, qui n’expriment pas profondément les choses.
Éducation, convenance, mot qu’on ne dit pas, mot suggéré, mot évité, mot grossier, mot interdit ou mot apparence. Mots non dits. Des mots comme un bouclier.
Il n’y a pas de signe interdit, caché, ou suggéré, ou grossier. Un signe est direct et signifie simplement ce qu’il représente. Parfois brutalement, pour un entendant.
Il était impensable, quand j’étais petite, que l’on m’interdise de montrer quelque chose ou quelqu’un du doigt par exemple ! On ne m’a pas dit : « Ne fais pas ça, c’est impoli ! »
Mon doigt qui désignait un être, ma main qui prenait un objet, c’était ma communication à moi. Je n’avais pas d’interdit de comportement gestuel. Exprimer que l’on a faim, soif, ou mal au ventre, c’est visible. Que l’on aime, c’est visible, que l’on n’aime pas, c’est visible. Cela gêne peut-être, cette « visibilité », cette absence d’interdit conventionnel.
À treize ans, j’ai décidé que je ne voulais plus d’interdits, d’où qu’ils viennent. Mes parents ont tenu le choc comme ils ont pu. Au métro Auber, j’étais chez moi, dans ma communauté, libre.

p. 168-169
Quand j’allais passer la soirée chez [une camarade], on dînait avec sa famille. Évidemment, je n’allais pas me taire toute la soirée ; la première fois, je me suis donc exprimée en signes avec elle. Aussitôt, les parents m’ont arrêtée :
« Non, il faut que tu t’exprimes oralement.
– Mais c’est à elle que je parle. Je ne vais pas parler à une sourde ! »
Je trouvais ça tellement artificiel, tellement stupide ! Leur parler à eux, d’accord, puisqu’ils ne connaissent pas ma langue. Mais à ma copine ?
« Excusez-moi, mais ça me paraît ridicule de parler oralement avec elle !
– Parle, sinon nous ne comprenons pas ce que tu dis ! »
Non seulement, ils la privaient de s’exprimer naturellement avec moi, mais en plus, ils voulaient tout comprendre de ce qu’on disait ! Mais où est la liberté dans cette histoire ?
Ma copine s’est rebellée. Plus tard, elle m’a expliqué que ses relations avec ses parents étaient complètement folles. Des disputes monstrueuses. Il lui arrivait d’exploser et de flanquer des meubles par terre, tellement elle avait besoin de se défouler physiquement. Son père était violent. L’ambiance était perpétuellement agressive, conflictuelle.
[…] Finalement, je ne pouvais plus supporter d’aller chez elle, et c’est elle qui venait à la maison, pour pouvoir discuter librement. Cependant, elle s’obligeait à s’exprimer oralement avec ma mère, bien que celle-ci connaisse la LSF.
On se défoulait le soir pendant des heures, à papoter dans la chambre. Elle me racontait sa vie, moi la mienne. Ça la soulageait.
Ses parents ont eu d’elle une image d’handicapée, une malade. Leur fille ne sera jamais « normale », à moins de cacher sa surdité et de l’obliger à parler. Ils pensent, comme beaucoup, que si l’enfant utilise les signes, il ne parlera jamais. Or, ça n’a rien à voir. […] Ses parents ont pour elle un amour égoïste. Ils la veulent à leur ressemblance. Les miens ont accepté merveilleusement ma différence. Ils la partagent avec moi. Elle, elle ne peut rien partager d’important avec sa mère. Comment lui dire ce qu’elle ressent profondément, tous ses problèmes de gamine, de jeune fille, ses histoires d’amour, ses déceptions, ses joies ?
La communication reste superficielle, avec les mots qu’elle utilise. Il est normal, dans ces conditions, qu’elle s’entende mal avec ses parents. Ils ne savent rien d’elle, ou presque, et elle ne sait rien d’eux. Elle est si seule !

Ramasse tes lettres : Neige, d’Orhan Pamuk

Quand la neige du politique recouvre l’humain, la poésie, l’amour…

Pamuk (Orhan) 2002, Neige, Gallimard, 2005

Traduit du turc par Jean-François Pérouse (titre original : Kar)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Ka, poète exilé à Francfort depuis de nombreuses années, se rend à Kars pour un reportage sur des jeunes filles qui se sont suicidées parce qu’on leur interdisait de porter le voile à l’école. Alors qu’il discute dans une boulangerie avec İpek, la femme dont il était autrefois amoureux, fraîchement divorcée, voilà qu’à quelques tables d’eux, le directeur de l’école est tué par un extrémiste. Les esprits s’échauffent, les camps se forment, un coup de force se prépare… et Ka marchant dans les rues, observant la neige tomber, pris d’élans poétiques.

Commentaires

De Kars (la ville) à Kar (la neige) à Ka (le personnage), on devine la référence à Kafka et à son avatar littéraire K., protagoniste des romans Le Château et Le Procès (Karl dans L’Amérique). Ka est lui aussi pris dans les pièges de l’absurde, essentiellement le sac de nœuds coulissants constitué par les jeux de la politique, de l’idéologie et de la religion. Bien que les événements qui se produisent soient tout à fait vraisemblables (même un terrible goût de déjà-vu pour les Turcs, avec la propension du pays aux coups d’État et aux ébauches de guerre civile entre front kémaliste républicain, fondamentalistes et nationalistes kurdes…), Ka le poète apparaît déphasé, pas du tout à la hauteur de l’Histoire en train de se jouer. Illuminé par sa quête poétique, auto-illusionné par un amour de jeunesse fantasmé, touriste en promenade semblant futile alors que tout autour est politique, implication, menace et langage sérieux et serré… que la mort violente survient juste à côté de lui. Même les jeunes adolescents fondamentalistes le piègent à la conversation, cernent la faiblesse de ses positions. Ka est baladé de lieu en lieu, de rencontre en rencontre, chaque personnage semble vouloir l’utiliser dans ses propres affaires, dans son jeu… Même l’amour d’İpek paraît presque trop facile et intéressé.

Le plus absurde est-il ce personnage pris d’une épiphanie poétique et d’un amour naïf alors que l’Histoire s’écrit, ou bien au contraire cette Histoire désespérante de recyclage d’oppositions idéologiques stériles, guéguerres d’étiquettes, théâtre suranné de postures et de grimaces renforcées dignes de la Commedia dell’Arte, servant à couvrir la médiocrité ambiante d’une soif d’importance de soi ? Le bien-être, l’amitié, l’amour et l’art sont laissés de côté, vus comme négligeables ou ridicules. Le flocon poétique de Ka, peut-être un chef-d’œuvre, se perd. Sacrifiées aussi les ambitions littéraires inavouables des jeunes fondamentalistes. L’amour est tu au profit de l’action, de l’honneur, ou bien fantasmé, simple jeu de position où les rôles sont interchangeables (on n’aime pas la femme mais le symbole qu’elle incarne ; on ne quitte pas la femme mais c’est sentiment de puissance que de faire passer son engagement au-dessus). Comme la poésie de Ka, son enquête sur le suicide des jeunes filles voilées est vite mise de côté, oubliée, non pertinente dans ce monde du tout politique. Ses intuitions sur ses jeunes filles fragilisées, leur souffrance existentielle, leurs rêves de bien-être empêchés, sont balayées d’une voix unanime : leur geste est simplement un acte politique.

Usant de polyphonie directe ou indirecte, Pamuk fait évoluer des personnages à l’épaisseur dostoïevskienne (cf. Bakhtine, Poétique de Dostoïevski), chacun pris dans la profondeur des engagements nécessaires au sentiment d’exister. Tous capricieux suivant leurs rôles et non les besoins de la réussite d’une belle histoire, ils veulent encombrer la scène, l’occuper de leur parole, la dominer même en donnant en spectacle leur bassesse (tels Les Démons ou L’Idiot). En même temps, hors cet événement exceptionnel, cet emballement tragique de l’histoire, Zaim le chef de la troupe de théâtre le dit : quantité d’hommes et de femmes semblent perdus, sans densité, feuilles mortes jaunissant à la terrasse d’un salon de thé. Même l’art y est mort, Ka retrouvant l’inspiration uniquement au beau milieu du désastre. La politique n’est-elle pas un théâtre nécessaire, ce mouvement de pleurs et de rires, d’espérances infinies et de tragédies, qui créent une dynamique de vie ? Une drogue meurtrière et déplorablement remplissante ? La réalité aurait-elle besoin d’une épaisseur de fiction pour concerner les hommes ? Ainsi Zaim serait tout à fait dans son rôle en organisant ce coup d’État pour ranimer ce triste monde… Dans ce contexte, la fiction de Pamuk qui intervient de lui-même dans son récit pour rechercher cette poésie perdue et reconstituer l’histoire de son auteur frère de sensibilité disparu dans la fiction comme dans la réalité, pourrait être l’image d’un combat bien réel pour faire apparaître l’âme humaine ensevelie sous cette fausse couche de neige politique.

Passages retenus

Épaisseur de vie, p. 197
Par exemple, Sabdullah Bey, journaliste et folkloriste respecté par tous les Kurdes de Kars, personnalité ayant connu au cours de sa vie quelques coups d’État, avait préparé ses affaires dès qu’il avait entendu à la télé l’annonce du couvre-feu, sentant qu’il n’échapperait pas à la prison. Après avoir mis dans sa valise ses pyjamas à carreaux bleus sans lesquels il ne pouvait pas dormir, son médicament pour la prostate et ses somnifères, son bonnet de laine et ses chaussettes, la photo d’Istanbul où sa fille sourit avec son enfant dans les bras, les études préparatoires pour le livre qu’il écrivait sur les élégies kurdes collectées laborieusement, il attendit devant un thé, en regardant à la télévision la deuxième danse du ventre enflammée de Funda Eser. Quand on frappa à la porte au milieu de la nuit, bien tardivement, il salua sa femme, prit sa valise et ouvrit ; mais ne voyant personne, il sortit dans la rue et sous la mystérieuse lumière couleur soufrée des lampadaires, dans la beauté de la rue silencieuse couverte de neige, il fut tué par des inconnus qui visèrent sa tête et sa poitrine tandis qu’il se rappelait avec émotion les séances de patin à glace sur les ruisseaux de Kars dans son enfance.

Culpabilité, p. 222-223
Il raconta que tout au long de ses années passées à jouer au théâtre dans les bourgades reculées d’Anatolie, il avait vu combien les hommes de ce pays étaient paralysés par un sentiment de mélancolie : « Ils restent assis sans rien faire dans les maisons de thé, des jours et des jours. Il y a, dans chaque bourgade, des centaines, dans toute la Turquie, des centaines de milliers, des millions de chômeurs, de perdants, de désespérés, d’apathiques et de pauvres hères. Ces hommes, mes frères, ils ne sont même plus en état de mettre un peu d’ordre dans leur apparence et leurs cheveux, ils n’ont plus la volonté de nouer leur veste grasse et tachée, ils n’ont plus l’énergie de bouger les mains ou les bras, ni la faculté d’attention suffisante pour écouter une histoire jusqu’au bout, ils ne sont même plus en mesure de rire à une plaisanterie. » Puis il raconta que la plupart, de désespoir, n’arrivaient plus à dormir, prenaient plaisir à fumer en disant que ça les tuerait, interrompaient en chemin la phrase qu’ils avaient commencée, une fois réalisée l’absurdité qu’il y avait à la terminer ; il ajouta qu’ils ne regardaient pas la télé parce qu’ils appréciaient l’émission ou s’en amusaient, mais parce qu’ils ne pouvaient supporter la mélancolie de ceux qui les entouraient, qu’en fait ils souhaitaient mourir mais qu’ils ne s’estimaient pas dignes du suicide ; enfin, il expliqua qu’aux élections ils votaient pour les candidats les plus nuls des partis les plus lamentables, en se disant qu’ils leur infligeraient la peine qu’ils méritaient, et qu’ils préféraient les putschistes qui menacent en permanence de les châtier aux politiciens qui font en permanence des promesses. Entrée dans la pièce, Funda Eser ajouta que leurs femmes étaient toutes malheureuses, à s’occuper à la maison des enfants en surnombre, ou à travailler pour un salaire de misère comme domestiques dans des endroits inconnus même de leurs maris, comme ouvrières dans des fabriques de tabac ou de tapis ou bien comme gardes-malades. Mais s’il n’y avait pas ces femmes reliées à la vie par leurs cris et leurs lamentations incessantes à l’adresse de leurs enfants, ces millions d’hommes qui recouvrent toute l’Anatolie, ces hommes qui se ressemblent tous les uns les autres, avec leurs chemises sales, ces hommes mal rasés, sans joie, sans travail ni occupation, eh bien ils s’en iraient et disparaîtraient, tels ces mendiants qui meurent de froid au coin de la rue par les nuits glaciales, tels ces ivrognes engloutis dans le trou d’une canalisation au sortir de la meyhane ou bien tels ces vieux gâteux envoyés acheter du pain à l’épicerie en pantoufles et pyjama qui se perdent en route. Et tous ces hommes, comme on peut le voir dans cette « pauvre ville de Kars », forment une foule démesurée ; et la seule chose à laquelle ils prennent plaisir étant d’opprimer leurs femmes, à qui pourtant ils doivent de rester en vie et qu’ils aiment d’un amour honteux.

Porno révélateur, p. 298
En me retrouvant dans le World Sex Center à la recherche d’autres cassettes de Melinda parmi tous ces pauvres hommes, aussi seuls que des spectres, je me dis que l’unique chose qui les unissait sur terre, c’était de regarder une cassette porno, cachés dans un coin, submergés par la culpabilité.

p. 301
L’être humain ignore qu’il est heureux au moment où il l’est. C’est des années plus tard que j’ai décrété que j’avais été un enfant heureux : à la vérité, c’est faux. Mais je n’étais pas pour autant malheureux comme j’ai pu l’être durant les années qui ont suivi. Pendant mon enfance, je ne me souciais pas d’être heureux.

Désespérance de la perte de foi, p. 328
– Nous sommes pauvres et sans importance, tout le problème est là, dit Fazil avec une étrange hargne. Notre vie misérable n’a aucune place dans l’histoire de l’humanité. Pour finir, nous tous qui vivons dans cette misérable ville de Kars, eh bien nous crèverons et disparaîtrons. Personne ne se souviendra de nous, personne de s’intéressera à nous. Nous resterons des personnes insignifiantes qui s’égorgent les unes les autres pour des histoires de voile, qui s’étouffent dans leurs propres petites et stupides rivalités. Tout le monde nous oubliera. Voyant que nous passerons et quitterons ce monde sans laisser de traces, après avoir eu des vies aussi débiles, je réalise avec rage qu’il n’y a rien d’autre que l’amour dans la vie. Alors mon sentiment pour Kadife et l’évidence que la seule consolation possible dans ce monde est de la prendre dans les bras me font encore plus souffrir ; elle ne quitte pas mon esprit.
– Je vois, ce sont là des pensées dignes d’un athée, dit Ka sans aucune pitié.

Garde le fil : Vis ma vie, l’épopée d’une anarchiste, de Emma Goldmann

L’intime est le lieu d’un combat politique.

Goldmann (Emma) 1932, L’Épopée d’une anarchiste (New York 1886 – Moscou 1920), éditions Complexe, Hachette, 1979.

Morceaux choisis de l’autobiographie d’Emma Goldmann (Living my Life). Traduits de l’anglais américain par Cathy Bernheim et Annette Lévy-Willard.

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Après un mariage décevant, Emma arrive à New York et frappe à la porte d’un anarchiste entendu à d’une conférence… Le procès des anarchistes tenus responsables du massacre de Haymarket Square à Chicago le 4 mai 1886, anime les cercles anarchistes. Emma détonne par sa jeunesse, sa fougue et ses lectures, elle rencontre vite des personnalités influentes comme Johann Most, orateur charismatique qui tient une revue et la pousse à ses premières prises de parole.
Sasha, militant exemplaire, devient son amant. Ils choisissent de vivre en petite communauté avec d’autres camarades dont Fedya l’artiste qui devient également son amant. En revanche, elle rompt avec Most qui veut en faire sa femme exclusive. Elle refuse une opération qui rendrait possible un enfantement…
En 1892, Sasha est condamné à vingt-et-une années de prison pour un attentat manqué visant à venger les manifestants massacrés à Homestead. Emma s’engage, ses conférences sont de plus en plus virulentes, lui valent ses premiers procès et passage en prison. Elle devient Emma la Rouge, la rebelle enragée.
Tour à tour couturière, infirmière pour pauvres et prostituées, sage-femme diplômée après des études à Vienne où s’intéresse aux cours de Freud. Voyage à Londres et Paris, où elle rencontre des personnalités du mouvement anarchiste comme Kropotkine, Malatesta, Louise Michel…
En 1906, Sasha est libéré mais reste profondément traumatisé. Les lois contre l’anarchisme se font de plus en plus dures. En 1916, exprimant leur opposition à la guerre, Emma et Sasha sont incarcérés, puis expulsés vers la Russie nouvellement bolchevique. Là, le décalage de la réalité avec leur idéal, la sévérité extrême du parti contre les voix dissonantes, les plongent dans le doute…

Commentaires

Ce qui marque cette autobiographie, c’est le lien étroit entre politique et intime. Si il y a là quelque chose de féministe, c’est surtout l’une des caractéristiques essentielles de l’anarchisme (l’engagement politique implique un mode de vie et un mode de relation aux autres et à soi-même). La chose chez Emma Goldman semble innée et viscérale, telle une Rimbaud de l’anarchisme (celui-ci ayant d’ailleurs une sensibilité anarchiste, cf. Lettre aux voyants et ses rapports avec la Commune). Pas une décision concernant ses amours, son divorce, son logement, son travail, son refus d’être opérée pour avoir des enfants, qui ne soit déterminée politiquement, par une réflexion sur ce qu’est être anarchiste. L’amour libre ne vient pas d’une espèce d’hédonisme, se justifiant parce que les choses sont arrivées ainsi et devraient alors être acceptées, mais parce que c’est combattre en soi l’envie de posséder, l’exclusivité, le sentiment destructeur de la jalousie (selon Alexander « Sasha » Berkman), ou inversement la tentation de se laisser posséder, de se laisser diriger (et Johann Most, par son charisme, son style de gentleman, son leadership, propose cette tentation à Emma)… Il s’agit d’accepter la diversité et la richesse de l’autre – un autre plein et émancipé -, son instabilité, la quasi impossibilité de l’entourer entièrement de ses bras seuls, pour la vie. Fedya répond à un besoin existentiel d’Emma, auquel Sasha ne peut répondre (on pourrait ici faire le lien avec la comique interprétation d’Amadou Hampâté Bâ de la polygamie traditionnelle, cf. Contes initiatiques peuls).

En même temps, les combats politiques relèvent de l’intime : soutien et vengeance des camarades en lutte, malthusianisme pour libérer le corps des femmes, liberté d’expression pour exprimer son mécontentement, refus de donner son corps à la boucherie guerrière… Pour un anarchiste (comme par exemple chez Murray Bookchin), la lutte contre l’autoritarisme politique, l’exploitation des ouvriers, les inégalités de classe, le racisme, le sexisme… commence par le refus de toute domination ou emprise à l’échelle de l’intime : dans la famille, dans la relation amoureuse, dans la communauté… L’action politique devient ainsi le prolongement de l’émancipation personnelle. C’est cette libération de l’individu qui lui permet de participer pleinement et activement à la vie sociale et politique (de manière similaire chez les Épicuriens, libérer l’individu dans son esprit – le point le plus intime – de la peur de la mort et des superstitions est le premier mouvement permettant une nouvelle sagesse politique). Le caractère entier et radical de la Rouge fait toute sa légende (cette scène phénoménale où Emma monte sur scène et fouette au visage Johann Most qui a médit par jalousie de l’action terroriste de Sasha). Son récit fait justement tout ce parcours de l’échelle de soi à l’échelle collective : se révolte d’abord contre l’autorité violente du père, puis contre les injonctions de sa famille et de sa communauté juive, puis contre l’exploitation par le travail, contre l’emprisonnement de l’amour et de l’enfantement, contre la formalisation de parti, les privilèges de la célébrité…

Les récits moscovites nous introduisent d’une manière assez étrange dans cette révolution bolchevique. Les convictions d’Emma et de Sasha, militants infatigables de l’émancipation, se trouvent bousculées dans un environnement politique inversé (presque un Carnaval) où les dirigeants se veulent accueillants, familiers, défenseurs des mêmes idées… tout en maintenant une même violence d’autorité d’État au nom de la lutte contre l’opposant contre-révolutionnaire tsariste ou bourgeois (rappelant la Terreur révolutionnaire…). Plongée dans un monde absurde, société de contrôle extrême et de licence totale, où la suppression du marché aboutit au trafic, à l’accaparement, à la misère, où la bureaucratie égalitariste aboutit aux privilèges, où d’anciens militants dévoués banquettent comme des tsars et siègent au Kremlin. Emma et Sasha flottent dans une illusion, protégés par quelques figures importantes, non intégrés dans le tissu social de la réalité, dans un véritable réseau anarchiste comme celui dans lequel ils évoluaient en Amérique.

Il est évident qu’avec l’envie d’y croire et d’être indulgent avec ce début de révolution, l’arrivée au pouvoir d’intellectuels ayant passé leur vie à militer, le machiavélisme de Lénine et la Terreur de la révolution permanente du commissaire à la défense Trotski-Robespierre ont pu perturber et continuent même de voiler la perception et l’évaluation du régime bolchevique des premières années avant le fascisme plus grossier de Staline. Mais, si l’on pourrait être d’accord avec Lénine pour dire que le peuple russe n’était pas prêt à une révolution, il apparaît dans ce témoignage (certes rétrospectif) que les Bolcheviks étaient en réalité profondément incompétents en matière de gouvernement et de gestion d’un pays, et que au lieu de déléguer, de décentraliser, ils ont, pour pouvoir exercer le pouvoir et se protéger de l’extérieur, et peut-être pour pouvoir en jouir, utilisé les exacts mêmes moyens que les régimes tsariste ou monarchique : hiérarchisation, centralisation, discipline militaire, limitation des libertés, écrasement des manifestations et voix dissidentes, justice militaire expéditive… Destruction totale de l’individu dans sa richesse. Or ce sont justement ces éléments-là qu’un anarchiste tel Emma Goldman rejette.

Passages retenus

Amour et politique, p. 36
Le meeting touchait à sa fin. Nous nous acheminions vers la sortie, Sasha et moi. Je ne parvenais pas à articuler un seul mot ; nous marchions en silence. Comme nous arrivions devant la maison, mon corps fut secoué de fièvre. Un élan insurmontable me traversa, le désir inexprimable de me donner à Sasha, de me libérer dans ses bras de la tension terrifiante de cette soirée.
Mon petit lit abritait maintenant deux corps serrés l’un contre l’autre. Ma chambre ne me paraissait plus sombre, mais baignée d’une chaude et apaisante lumière venue d’on ne sait où. Comme dans un rêve, des mots tendres murmurés à mon oreille me rappelaient les douces et belles comptines russes de mon enfance. Le vertige me prit et mes pensées s’embrouillèrent.
Le meeting… Shevitch me hisse sur l’estrade… le visage froid d’Hellen von Dönniges… Johann Most… l’extraordinaire puissance de sa parole, ses appels à l’extermination – j’ai déjà entendu tout cela quelque part… ah oui, Maman, les nihilistes ! – à nouveau, submergée par l’horreur que m’avait inspiré sa cruauté. Pourtant, ce n’était pas une idéaliste ! Most, lui, est un idéaliste et il appelle à l’extermination ! Les idéalistes peuvent-ils être cruels ? Les ennemis de la vie, de la joie et de la beauté. Ils sont implacables, ils ont tué nos merveilleux camarades. Mais faut-il qu’à notre tour nous les exterminions ?
Je fus tirée de mon demi-rêve comme par une décharge électrique. Je sentis une main tremblante et timide glisser tendrement sur moi. Affamée d’amour, je la saisis, je saisis mon amour dans une étreinte sauvage qui nous emporta tous les deux. Il y eut encore cette douleur, comme un coup de poignard aiguisé. Mais elle fut atténuée par une passion surgie au fond de moi qui balayait sur son passage tout ce qui en moi avait été nié, refoulé, anesthésié.
Au matin, cette faim, ce désir brûlant ne m’avaient pas quittée. Mon bien-aimé dormait à mes côtés, épuisé et heureux. Je me soulevais et ma tête appuyée sur la main, je contemplais longtemps le visage de ce garçon qui m’avait tour à tour attirée et déplu, qui pouvait être si dur et dont les caresses, pourtant, étaient si tendres. Mon coeur débordait d’amour pour lui – et j’eus la certitude que nos vies étaient liées pour longtemps. Je pressais mes lèvres contre son épaisse chevelure et m’endormis à mon tour.

Amour libre 1, p. 38
Je demandai à Feyda s’il pensait que l’on pouvait aimer deux personnes ou plus en même temps. Il me regarda avec surprise et me répondit qu’il n’en savait rien : il n’avait jamais aimé personne auparavant. Il s’était laissé absorber par son amour pour moi à l’exclusion de tout autre. En tout cas, tant qu’il m’aimait, il ne pouvait penser à aucune autre femme. Puis il ajouta qu’à son avis, Sasha ne voudrait jamais me partager : son sens de la propriété était bien trop aigu !
L’idée d’être partagée me déplut fortement. J’insistai sur le fait qu’on ne peut donner à l’autre que ce qu’il éveille en vous. Pour moi, Sasha n’était pas un être possessif. Quand on a un tel désir de liberté et qu’on s’en fait l’avocat avec une si grande passion, on peut difficilement refuser à quelqu’un le droit de se donner à qui bon lui semble. Il fut alors décidé que, quoi qu’il arrive, nous n’en éprouverions aucune déception. Nous irions voir Sasha pour lui parler franchement de nos sentiments et il comprendrait.
Amour libre 2, p. 50
Feyda et moi étions devenus amants. Il m’était apparu comme une évidence que mes sentiments vis-à-vis de lui n’affectaient en rien mon amour pour Sasha. Chacun d’eux éveillaient en moi des émotions distinctes, m’entraînait dans des mondes différents qui, loin d’entrer en conflit, se complétaient.
Je mis Sasha au courant de mon amour pour Fedya : sa réaction fut encore plus généreuse et plus belle que je ne l’avais espéré. « Je crois que tu as le droit d’aimer librement », répondit-il. Il se savait possessif et se détestait lorsqu’il était ainsi, comme il détestait toute trace de son passé bourgeois. Peut-être eût-il été jaloux si Fedya n’avait pas été son ami : il se savait très capable de jalousie. Et Fedya n’était pas seulement un ami, c’était aussi un camarade de combat ; quant à moi, je n’étais pas seulement une femme pour lui. La révolutionnaire et la combattante lui étaient encore plus chères.

Décision intime et politique, pp. 48-50
Arrivée en Amérique, je parlai de mes douleurs à Solotaroff qui m’emmena consulter un spécialiste. Celui-ci parut surpris que j’ai pu les endurer si longtemps, et avoir le moindre rapport physique. Mes amis me traduisirent ce que disait le médecin : seule une opération pouvait me permettre de me débarrasser de ces douleurs et d’avoir des rapports sexuels satisfaisants.
Solotaroff me demanda si je désirais avoir un enfant. « Parce que, expliqua-t-il, tu pourras avoir des enfants seulement si tu te fais opérer. Jusqu’à présent, ta conformation ne te le permet pas. »
Un enfant ! J’avais toujours aimé follement les enfants. J’aimais passionnément les bébés, et voilà qu’il me devenait possible d’en avoir un, de vivre l’expérience merveilleuse et mystérieuse de la maternité ! C’était un rêve magnifique !
Mais soudain mon coeur se serra, comme saisi par une main de fer. Je revis ma sinistre enfance, ma faim de tendresse que Maman avait été incapable de rassasier et la dureté de mon père vis-à-vis de ses enfants, ses explosions de violence, les coups qu’il nous donnait à mes sœurs et à moi. Aussi loin que je m’en souvienne je l’avais toujours entendu dire qu’il ne m’avait pas désirée. Il voulait un garçon et sa femme, cette truie, l’avait trahi. Je pensais souvent : peut-être que si je tombe malade, il va devenir gentil et cesser de me battre, ou de me mettre au coin pendant des heures, ou de me faire faire les cent pas un verre d’eau à la main, en me menaçant : « Si tu en renverses une seule goutte, tu recevras le fouet. » Le fouet et le tabouret étaient toujours à sa portée – symboles de ma honte et de ma tragédie. Il m’avait fallu bon nombre d’essais et de sérieuses punitions pour apprendre à transporter le verre sans renverser l’eau. L’opération me rendait si nerveuse que j’en étais malade des heures après l’avoir accomplie.
Mon père était un bel homme fringant et plein de vitalité. J’éprouvais de l’amour pour lui, même quand il me faisait peur. Je voulais être aimée de lui mais je ne découvris jamais comment atteindre son coeur. Quant à sa dureté, elle ne réussissait qu’à une seul chose : me rendre plus obstinée.
Puis cet amour et les élans que j’éprouvais pour lui tournèrent à la haine. Je finis par l’éviter, et ne llui parlais plus que pour répondre à ses questions. Je lui obéissais de façon mécanique, et le fossé ne fit que se creuser entre nous au fil des ans. La maison m’était devenue une prison. Chaque fois que j’essayais d’en partir mon père me rattrapait et me remettait dans les chaînes qu’il avait forgées pour moi. De Saint-Pétersbourg à l’Amérique, de Rochester à mon mariage, je n’avais cessé de tenter d’y échapper. Enfin, l’ultime tentative, réussie cette fois, avait eu lieu lorsque j’avais quitté Rochester pour New York.
Ce jour-là, Maman ne se sentait pas très bien et j’étais venue l’aider à mettre sa maison en ordre. J’étais à quatre pattes en train de brosser le plancher, écoutant mon père me reprocher d’avoir épousé Kershner, de l’avoir quitté puis de lui être revenue. Il ne faisait que répéter : « Tu as toujours été un être faible, la honte de la famille. » Il parlait, et moi je continuais à frotter.
Soudain, quelque chose se déchira en moi. Je lui jetai à la figure tout ce que j’avais sur le coeur : mon enfance solitaire et désolée, mon adolescence tourmentée, ma jeunesse sans joie. Mes accusations le laissèrent sans voix : je soulignais chaque reproche d’un coup de brosse rageur, versant à mon réquisitoire le plus petit incident, la moindre cruauté dont il avait émaillé mon existence. Tout ce qui avait hanté mes joues et mes nuits en me plongeant dans la terreur ressurgissait en moi : je lui rappelai avec amertume notre maison où sa colère résonnait comme dans un hangar, la façon dont il traitait les domestiques, et ma mère, qu’il tenait dans sa poigne de fer. Si je n’étais pas devenue la traînée qu’il m’accusait d’être à tout moment, ce n’était certainement pas grâce à lui. Plus d’une fois, j’avais failli me retrouver sur le trottoir, et je n’avais dû ma sauvegarde qu’à l’amour et au dévouement d’Helena.
Mes paroles jaillissaient comme l’eau d’un torrent, la brosse ponctuait le sol de toute la haine et de tout le mépris que j’éprouvais pour mon père. L’horrible scène s’acheva sur mes cris hystériques. Mes frères m’emportèrent et me mirent au lit. Le lendemain matin, de quittai la maison. Je ne revis pas mon père avant mon départ pour New York.
J’avais appris depuis que mon enfance tragique n’avait rien d’exceptionnel : c’était celle de milliers d’enfants nés sans être désirés, une enfance gâchée et mutilée par la pauvreté, et plus encore, par l’ignorance et l’incompréhension. Je n’allais pas ajouter un enfant au nombre de ces malheureuses victimes.
Mais j’avais aussi une autre raison : l’idéal que je venais de rencontrer m’absorbait de plus en plus. J’étais déterminée à me mettre entièrement à son service. Pour remplir cette mission, il fallait se défaire de tout lien et de toute entrave. Ces années de douleur, ce désir inassouvi d’enfant, qu’était-ce donc en comparaison du prix payé par tant de martyrs. Moi aussi, j’avais un prix à payer, une souffrance à endurer. Et mon amour maternel, je l’assouvirais avec tous les enfants. Il n’y eut pas d’opération.

Tableau de l’anarchisme français en 1900, p. 121
La France est le berceau de l’anarchie. C’est à ses fils les plus brillants que nous en devons la paternité, notamment au plus grand de tous, Proudhon. Ils ont livré pour leur idéal une bataille exténuante, ont encouru les persécutions, l’emprisonnement, parfois au prix de leur propre vie. Pas en vain. Grâce à eux, l’anarchie est devenu en France un facteur social avec lequel il faut compter. Et si en cette année 1900, la bourgeoisie française craignait et persécutait toujours l’anarchie, elle le faisait différemment des Américains. J’ai eu l’occasion d’assister à la répression brutale de certaines manifestations par la police française, ainsi qu’à des procès politiques devant les tribunaux français : les méthodes d’approche du phénomène anarchiste sont différentes. C’est la différence même qu’il peut y avoir entre un peuple sans cesse secoué par la tradition révolutionnaire et un peuple qui commence à peine à lutter pour une indépendance minimale. Celle-ci est sensible partout en France, et même dans les rangs anarchistes. Dans tous les groupes que j’ai pu fréquenter, je n’ai jamais rencontré un seul camarade qui utilise le mot « philosophie » pour masquer ses convictions anarchistes comme le font les Américains, croyant sans doute que cela fait plus respectable.
Pelloutier était en train d’insuffler un renouveau du mouvement syndicaliste révolutionnaire et les forces anarchistes s’y infiltraient. Dans les organisations ouvrières, la presque totalité des leaders étaient anarchistes. Les nouvelles tendances en matière d’éducation, représentées par l’Université populaire, reposaient presque entièrement sur des anarchistes qui avaient réussi à obtenir le soutien et la coopération d’universitaires dans tous les domaines, et organisaient des cours du soir dans toutes les disciplines scientifiques. Des classes entières d’ouvriers y assistaient. Les arts n’étaient pas pour autant oubliés. Zola, Richepin, Mirbeau et Brieux appartenaient à la littérature anarchiste au même titre que Kropotkine, ainsi d’ailleurs que les pièces magnifiques qui étaient à l’affiche du théâtre Antoine. Et les révolutionnaires semblaient mieux apprécier Meunier, Rodin et Steinlen que les bourgeois, qui pourtant se disent amateurs d’art. Visiter les groupes anarchistes, observer leurs efforts et l’avancement de nos idées en terre française était une véritable leçon pour moi.

Éducation, p. 124
[Paul Robin] était, me dit Victor, un des grands libertaires de l’éducation. Il avait acheté un vaste domaine, qui d’ailleurs n’était pas dans ses moyens, et y avait établi une école pour les déshérités. L’endroit s’appelait Sempuis. Robin avait ramassé dans les rues les enfants abandonnés, ainsi que les orphelins des asiles et les enfants prétendument « difficiles ». « Tu devrais les voir maintenant ! L’école de Robin est un exemple vivant de ce que l’éducation peu faire quand elle est basée sur la compréhension et l’amour de l’enfant. »

Ramasse tes lettres : Métaphysique des tubes, Amélie Nothomb

Le paradis perdu du bébé premier

Nothomb (Amélie) 2000, Métaphysique des tubes, Albin Michel, Le Livre de Poche

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Pendant les deux premières années de sa vie, Amélie s’était contentée d’une vie végétative, sans émotion, sans réaction, sans mouvement, les yeux ouverts mais sans regard. Puis, elle se mit à hurler, à brailler, à taper. Ses parents désemparés, invitent la grand-mère à les rejoindre au Japon pour observer ce bouleversement. La grand-mère amadoue l’enfant sauvage avec un bâton de chocolat blanc. Le goût éveille alors la sensibilité de l’enfant. La petite rattrape son retard et expérimente la vie avec sa nourrice japonaise qui l’adore comme une petite princesse. Elle perd peu à peu sa conviction d’être un Dieu, qu’elle avait gardée toute sa jeunesse de tube à nourriture et à vie, plein de suffisance.

Commentaires

L’impression d’être au centre du monde quand on est bébé est amenée par la comparaison du bébé-dieu (prolongement ou plutôt origine de l’enfant-roi). Très prolixe, la comparaison permet un filet allégorique : de la chute de l’Homme depuis le paradis ; des retournements étonnants : la première enfance, vie sans conscience ni sensibilité de « tube » est en fait un état de mort – ou mort de l’être humain – ; une interprétation de l’égocentrisme incorrigible de l’Homme. De même, l’image du tube permet de considérer l’absurdité de la vie : Dieu n’est Dieu que s’il est indifférent, l’Homme n’est satisfait qu’inconscient. Le tube est ainsi le stade de la vie où l’Homme est encore en adéquation avec la nature ou avec l’Un (la conscience serait ce qui décolle l’Homme de la nature, comme dans Les Animaux dénaturés, de Vercors). Cependant, Amélie Nothomb trouve dans cette vision épicurienne du Dieu indifférent une légèreté de la vie, une jouissance des sens et des instants.

Enfin, sa période anormalement prolongée à l’état de bébé suffisant lui permet un festival de commentaires humoristiques sur la situation, ainsi que des réflexions intéressantes sur la première jeunesse et l’éveil. En revanche, tout comme Sartre dans Les Mots, Amélie Nothomb a une fâcheuse tendance à vouloir prouver rétrospectivement et très artificiellement sa vocation d’écrivain. On pensera tout de même que le bébé a une vie sensuelle et psychologique probablement plus élaborée… avec des douleurs inexplicables, des frustrations inacceptables, une envie insatiable de faire comme les autres humains, saisir, marcher, parler… En cela, le développement stoppé de la petite Amélie, son apathie, est significatif d’une illusion rétrospective d’un temps idéal fantasmé, par opposition au mal-être de l’âge adulte conscient.

Passages retenus

p. 5-7
Dieu était l’absolue satisfaction. Il ne voulait rien, n’attendait rien, ne percevait rien, ne refusait rien et ne s’intéressait à rien. La vie était à ce point plénitude qu’elle n’était pas la vie. Dieu ne vivait pas, il existait. […] Il était impossible de remarquer le moment où Dieu avait commencé à exister. C’était comme s’il avait existé depuis toujours.
Dieu n’avait pas de langage et il n’avait donc pas de pensée. Il était satiété et éternité. Et tout ceci prouvait au plus au point que Dieu était Dieu. Et cette évidence n’avait aucune importance, car Dieu se fichait éperdument d’être Dieu. […] Les seules occupations de Dieu étaient la déglutition, la digestion et, conséquence directe, l’excrétion. […] Dieu ouvrait tous les orifices nécessaires pour que les aliments solides et liquides le traversent.
C’est pourquoi, à ce stade de son développement, nous appellerons Dieu le tube. […] Les tubes sont de singuliers mélanges de plein et de vide, de la matière creuse, une membrane d’existence protégeant un faisceau d’inexistence. […] Dieu avait la souplesse du tuyau mais demeurait rigide et inerte, confirmant ainsi sa nature de tube. Il connaissait la sérénité absolue du cylindre. Il filtrait l’univers et ne retenait rien.

p. 46-47
Qu’avaient-ils donc pensé que je faisais, dans mon berceau, pendant si longtemps, sinon mourir ma vie, mourir le temps, mourir la peur, mourir le néant, mourir la torpeur ?
La mort, j’avais examiné la question de près : la mort, c’est le plafond. Quand on connaît le plafond mieux que soi-même, cela s’appelle la mort. Le plafond est ce qui empêche les yeux de monter et la pensée de s’élever. Qui dit plafond dit caveau : le plafond est le couvercle du cerveau. Quand vient la mort, un couvercle géant se pose sur votre boîte crânienne. Il m’était arrivé une chose peu commune : j’avais vécu ça dans l’autre sens, à un âge où ma mémoire pouvait sinon s’en souvenir, au moins en conserver une vague impression.
Quand le métro sort de terre, quand les rideaux noirs s’ouvrent, quand l’asphyxie est finie, quand les seuls yeux nécessaires nous regardent à nouveau, c’est le couvercle de la mort qui se soulève, c’est notre caveau crânien qui devient un cerveau à ciel ouvert.
Ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont connu la mort de trop près et en sont revenus contiennent leur propre Eurydice : ils savent qu’il y a en eux quelque chose qui se rappelle trop bien la mort et qu’il vaut mieux ne pas la regarder en face. C’est que la mort, comme un terrier, comme une chambre aux rideaux fermés, comme la solitude, est à la fois horrible et tentante : on sent qu’on pourrait y être bien. Il suffirait qu’on se laisse aller pour rejoindre cette hibernation intérieure. Eurydice est si séduisante qu’on a tendance à oublier pourquoi il faut lui résister.

Tombée du canap : Face au doute (Podezrení)

Le visage froid du tueur ? ou le visage glacé de la victime désignée ?

Quand la société se cherche des bouc émissaires pour éviter de résoudre ses problèmes…

Tchéquie, 2022.
Réalisé par Stepan Hulik (4 épisodes de 50’), diffusion Arte.
Fiche Allociné.

Note : 3.5 sur 5.

Pitch :

Une infirmière vieillissante, particulièrement aigrie et désagréable, est accusée d’avoir provoqué volontairement la fin de vie d’un patient, peut-être même d’autres…

Griffe de critique :

Rappelant par son titre français la pièce de théâtre et son adaptation en film « Doubt » de John Patrick Shanley, dans laquelle la culpabilité d’un prêtre accusé de pédophilie n’est jamais confirmée ni infirmée, laissant le spectateur dans un doute inconfortable. Ici, le doute est vite écarté, le titre original signifiant « soupçon » est ainsi très mal traduit (le marquetage et sa formation Franprix fait des dégâts même dans les secteurs intellos…). Peu importe ici la culpabilité du personnage (celle-ci admet qu’elle s’est peut-être trompé malencontreusement). C’est son comportement qui la rend suspecte tant aux yeux de ses collègues, de la police que du public. On est ainsi particulièrement proche de L’Étranger de Camus. Sa froideur et son insensibilité (qui sont en fait ici la conséquence normale d’une vie professionnelle et personnelle difficiles) invitent à la détester, à la rejeter, à la charger, à la condamner… Elle sert ainsi idéalement de bouc émissaire pour une société qui, en condamnant une coupable désignée, en la lynchant publiquement, fait semblant de croire à sa propre innocence alors même que l’immoralité flotte en toute évidence en plein milieu du corps social… On observe tel mécanisme social dans Au bagne d’Albert Londres ou dans les processus d’épuration d’après Seconde guerre mondiale (les femmes tondues), ou encore dans les procès d’animaux au Moyen-âge. Cette série nous montre une société qui se passionne pour une affaire criminelle, rêvant de charger une personne qu’on aime à détester (« the nigga you love to hate », comme le rappait Ice Cube) de tous les maux pour s’en délester soi-même comme un bouc émissaire qu’on offre en sacrifice. Et ainsi toute personne de se mêler, de cracher, et de respirer plus légèrement dans sa propre culpabilité (et en cela on pourra faire le lien avec Kafka, dont les livres ne cessent de faire émerger ce sentiment de culpabilité que tout le monde s’arrange toujours pour repousser dans les eaux profondes de l’inconscient).