Ramasse tes lettres : Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes

La compétition des intelligences.

Keyes (Daniel) 1966, Des fleurs pour Algernon, éd. J’ai lu, 2011

Traduit de l’anglais par Georges H. Gallet (Flowers for Algernon).
Contient également :
– « Algernon, Charlie et moi (Trajectoire d’un écrivain) ». Récit autobiographique à propos des éléments qui ont inspiré le roman et qui ont environné son écriture, sa publication.
– « Des fleurs pour Algernon (nouvelle originale) » (1959). Trame générale identique, mais Charlie est employé à l’usine, et l’arrière-plan psychologique familial ainsi que la seconde partie où Charlie vit de son côté, sont complètement absents.

Note : 4 sur 5.

Résumé :

Charlie Gordon est employé dans une boulangerie. Il y a des amis avec lesquels il rigole bien. Il voudrait être intelligent. Il va à l’école de Miss Kinnian et passe des tests au laboratoire des docteurs Strauss et Nemur qui lui ont demandé de tenir un journal comme il le pouvait. Il a en effet été sélectionné pour une opération du cerveau. Ainsi pourra-t-il peut-être battre Algernon, la petite souris blanche qui a subi avant lui cette opération.

Après cette opération, Charlie sent bientôt des vieux souvenirs d’enfance lui revenir : sa mère qui s’acharne à le maintenir à l’école normale ; sa petite soeur qui a peur et ne veut pas qu’il joue avec elle ; son père qui se dispute… À la boulangerie, il se rend compte que ses amis qui se moquaient de lui, ont maintenant peur. Et miss Kiniann, il l’aime, mais quelque chose le bloque au fond de lui.

Commentaires

La souris blanche triomphant chaque jour du labyrinthe – mais jusqu’à quand ? – représente métaphoriquement l’obsession de l’intelligence, son inévitable dégradation, de plus en plus patente à mesure que l’homme cultive la performance et le dépassement des limites. Il y a quelque chose du pacte de Faust dans l’opération que subit Charlie pour obtenir l’intelligence qu’il voulait, à tout prix ; il y perd ses amis, son travail, ses cours, ce qui le rattachait à la société. Et comme dans La Peau de Chagrin, la supériorité obtenue est à la fois trompeuse et éphémère, annonce une retombée fatale. Charlie est ainsi un personnage tragique : son acte de franchissement des limites le condamne. Le genre du journal nous plonge dans l’avancée psychologique incertaine du personnage et peut être rapproché du Horla de Maupassant : le « je » vivant des choses entre chaque entrée de son journal nous enferme dans sa tête bouleversée, pleine de zones d’ombres, démons que le personnage ignore mais que le lecteur pressent parfois bien mieux que lui. La découverte progressive des secrets de famille, par des scènes incomplètes et traumatiques, renforce cette ambiance oppressante : le mal était à l’intérieur et l’opération l’a libéré…

Charlie est aussi un lointain descendant de Benjy (personnage de Faulkner dans Le Bruit et la Fureur, dont on découvre d’abord le monde par le prisme de sa compréhension restreinte, monde dont on considère ensuite par d’autres voix narratives l’ampleur de la dégradation), sauf qu’ici, c’est lui-même qui, par le « truc » de science-fiction de l’opération chirurgicale, redécouvre son monde avec un nouveau point de vue, et va ainsi réinterpréter le sens de sa vie. On comprend alors avec lui l’appellation ancienne d' »imbécile heureux » : le Charlie boulanger était un être solaire, aimant sans attente en retour, aimé de tous et même y compris et surtout des abrutis qui se moquaient de lui, sans complication ; le Charlie intelligent entre dans la compétition, les pièges de l’égo, des traumatismes de l’enfance, les rapports de domination, de hiérarchie de la parole, de la culture… le labyrinthe destructeur du jeu social. Charlie est d’ailleurs incapable malgré son intelligence de « battre », d’effacer le Charlie ancien, qu’il sait être plus heureux et donc meilleur, plus apte au bonheur que lui. Seule le personnage de Rose, femme libérée, effrontée, vivant davantage avec le corps qu’avec l’esprit, lui donne à vivre un répit, une réconciliation partielle du personnage avec lui-même, avec son intelligence qui est comme un étranger habitant son corps, un aperçu inachevé d’un autre mode de fonctionnement possible non piégé par l’obsession de l’intelligence – parallèle avec la femme qui construit son indépendance.

L’idée centrale de séparation des gens suivant les différences d’intelligence est à la fois intéressante et discutable. Si les grands esprits surdoués se sentent sûrement différents, incompris (on pense à l’aspect « autistique » devenu mythique de certains surdoués célèbre), on pourrait avancer que la majorité du temps, ce n’est peut-être pas tant les capacités intellectuelles brutes qui provoquent la honte chez les autres, que la culture snobe et la connaissance pédante qui créent un fossé d’incompréhension, de mépris, une division de classe sociale. Et c’est bien ça qui arrive à Charlie qui, au lieu de chercher à vivre avec les gens en « meilleure » intelligence, emmagasine des connaissances pointues et ne peut s’empêcher d’écraser les autres avec (même si ils l’ont parfois bien mérité) ; lui qui s’est toujours senti lésé dans une société hiérarchisée par l’intelligence – décevant sa mère et donc lui-même – ne peut que s’inscrire dans ce fonctionnement sociétal et prendre sa revanche sur les savants, les professeurs… les réduisant aux demi-imposteurs qu’ils se savent déjà être au fond, par l’imperfection de leur biologie (on touche ici à la honte de l’homme par rapport au rêve de perfection des machines, tel que développé par Günther Anders dans L’Obsolescence de l’Homme – et au rêve transhumaniste auquel se rattache cette opération chirurgicale destinée à l’échec).

Jubilation donc de triompher du système dont on a été victime. Mais frustration de se trouver dans l’impasse. La voix de Charlie cependant ne parvient pas vraiment à exprimer ce type d’émotions débordantes, extrêmes, contradictoires… et tend à se réfugier dans une sage narration et dans la sur-élaboration de l’intrigue. Ainsi, toute cette seconde partie de « révolte » de Charlie, de rejet de son statut de souris de laboratoire, absente de la nouvelle originale, permet davantage de retarder la fin, d’augmenter la taille du roman, plutôt que d’amener à un renouvellement dans l’écriture pouvant refléter ces expériences vitales nouvelles essentiellement physiques – sexe, danse, alcool… Charlie ayant déjà pris son parti de l’échec de l’opération et de la déception de la vie intelligente avant cette seconde partie.

On pourra soupçonner une traduction parfois un peu maladroite (anglicismes) ou trop sage (scolaire), notamment pour les jeux dysorthographiques illustrant les difficultés de maîtrise de Charlie, l’ambiguïté provoquée en français par le mot « collège », les « Mr » au lieu de « M. »…

Citations

Pacte faustien, p. 112 :
La plupart partageaient les sentiments de Joe, Frank et Gimpy. Tout avait été très bien tant qu’ils pouvaient rire de moi et paraître malins à mes dépens, mais maintenant, ils se sentaient inférieurs à l’idiot. Je commençai à voir que, par mon étonnant développement intellectuel, je les avais comme rabaissés, j’avais souligné leurs inaptitudes, je les avais trahis, et c’est pour cela qu’ils me haïssaient.
Fanny Birden était la seule qui ne pensait pas qu’il faille m’obliger à partir et, en dépit de leur insistance et de leurs menaces, elle avait été seule à ne pas signer la pétition.
– Ce qui ne veut pas dire, remarqua-t-elle, que je ne pense pas que tu es devenu très étrange, Charlie. Qu’est-ce que tu as changé ! Je ne sais pas, moi… Tu étais un bon garçon, à qui on pouvait se fier – ordinaire, pas trop malin peut-être, mais honnête – et qui sait ce que tu t’es fait pour devenir brusquement si intelligent. Comme tout le monde le dit… ce n’est pas normal.
– Mais qu’y a-t-il de mal pour quelqu’un à vouloir devenir plus intelligent, acquérir des connaissances, se comprendre soi-même et comprendre le monde ?
– Si tu avais lu la Bible, Charlie, tu saurais que l’homme n’a pas à chercher à en connaître davantage que ce que Dieu, en le créant, lui a permis de connaître. Le fruit de l’arbre de la science lui était défendu. Charlie, si tu as fait quelque chose que tu n’aurais pas dû… tu sais, avec le diable ou n’importe quoi… peut-être n’est-il pas trop tard pour t’en sortir. Peut-être pourrais-tu redevenir le bon garçon simple que tu étais avant.

Fossé créé par la différence d’intelligence, p. 128 :
Tout ce que je peux faire, c’est écouter, opiner de la tête et prétendre que je comprends tout sur les variations culturelles, les mathématiques néo-booléennes et la logique postsymbolique, et je me sens de plus en plus stupide. Quand tu t’en vas de chez moi, je me regarde dans la glace et je me hurle : « Non, tu ne deviens pas de jour en jour plus stupide ! Tu ne perds pas ton intelligence ! Tu ne deviens pas sénile et idiote ! C’est Charlie, la rapidité avec laquelle il évolue qui te fait croire que tu régresses. » Voilà ce que je me dis, Charlie, mais chaque fois que nous nous rencontrons et que tu me parles en me regardant de cet air impatient, je sais que tu te moques. Et quand tu m’expliques des choses et que je ne peux pas les retenir, tu crois que c’est parce que cela ne m’intéresse pas et que je ne veux pas en prendre la peine. Mais tu ne sais pas comme je me torture quand tu es parti. Tu ne sais pas tous les livres sur lesquels j’ai peiné, les conférences auxquelles j’ai assisté à l’université, et cependant, chaque fois que je parle, je vois ton impatience, comme si tout cela n’était qu’enfantillages. J’ai voulu que tu sois intelligent. Je voulais t’aider et partager avec toi… et maintenant, tu m’as bannie de ta vie.

Fais tes prières : L’Évangile expliqué aux enfants, de Tolstoï

Devenir un enfant suivant l’Esprit de Dieu qui est en soi.

Tolstoï (Léon) 1908, L’Évangile expliqué aux enfants, Payot & Rivages, coll. Rivages Poche, 2010

Traduit du russe par Bernard Kreise.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Expurgé de tout élément de miracle, de tous les ajouts potentiels des premiers passeurs du message de Jésus, l’Évangile réécrite par Tolstoï, devient l’histoire d’un homme ayant un discours de sagesse et d’amour, un homme en constante discussion avec ses disciples et en dispute théologique avec les Pharisiens, jusqu’à sa condamnation par le préfet Romain Ponce Pilate et par Hérode Antipas.

Combinant ainsi les quatre évangiles du Nouveau Testament, Tolstoï espère proposer aux enfants et plus largement au peuple, une version sans équivoque du message du Christ, propice à l’éducation en donnant une ligne morale claire et cohérente : agir uniquement par amour, se détacher de son intérêt charnel pour le monde, écouter l’esprit de Dieu qui est en nous afin d’être un enfant de Dieu…

Tolstoï expose également une méthode de lecture progressive des textes bibliques, par distinction en couleurs des passages transparents, par distinction des voix, celle de Jésus de celle des évangélistes racontant et commentant, par recherche d’une cohérence générale du passage pour inférer du sens des passages obscurs.

Commentaires

En évacuant les éléments extraordinaires (signes prémonitoires, miracles, résurrection…) qui rapprochent le message de Jésus d’un conte pour enfants, l’Évangile selon Tolstoï en vient à ressembler de manière surprenante à l’Évangile selon Thomas (qui ne sera retrouvé qu’en 1945 à Neg Hammadi). Ayant notamment écarté les questions d’eschatologie (vie après la mort), les paroles de Jésus esquissent désormais un parcours de sagesse, de travail sur soi, afin de trouver le royaume de Dieu en soi (et non après la mort) en s’approchant de « la perfection de Dieu ». Comme dans l’évangile apocryphe (très certainement antérieur aux autres évangiles), Jésus n’est pas un être extraordinaire mais simplement celui qui a écouté l’esprit de Dieu qui était en lui, qui l’a suivi jusqu’au bout comme un enfant suivant son père, est parvenu à se détacher des préoccupations terrestres, des désirs, des pulsions, envies et jalousies… qui rendent l’homme esclave de lui-même (la métaphore de l’âme prisonnière du corps, comme déjà chez Platon, cf. le Phédon), et communique à ceux qui le souhaitent le chemin pour trouver le royaume de Dieu (parvenir à cette libération de l’âme).

Suivant ses préoccupations pédagogiques pour refonder la civilisation sur des bases morales saines, Tolstoï cherche à retrouver l’esprit des premiers chrétiens. Sa méthode progressive de lecture (par repérage des passages clairs, distinction des voix, inférences du sens des passages obscurs…), l’amène à constater que, comme chez Thomas, le temple ou église ne désigne nullement une construction matérielle ni une institution, mais bien un mode de vie en communauté, concret, reposant sur les principes d’amour et de fraternité (on devine l’arrière-plan de ce mode de vie ci et là entre les lignes des Actes et des Épîtres)… Une quête de sagesse et un mode de vie en communauté qu’on pourra aisément rapprocher des écoles pythagoriciennes (Vers d’or, Vie de Pythagore), le néopythagorisme est en effet très actif dans les Iers siècles avant et après J.C. et qui a très probablement influencé les communautés esséniennes, auprès desquelles Jean le Baptiste aurait été formé (et Jésus à sa suite). Le juif néopythagoricien Philon d’Alexandrie (-20 ; 45), exemple même de ce judéo-hellénisme, rapproche en effet dans De la vie contemplative les principes des groupes Esséniens de Jérusalem et Thérapeutes des pourtours d’Alexandrie : vie en communauté, pas de propriété individuelle, pratiquent une lecture et une interprétation collective des textes, adoptent le comportement le plus vertueux possible, cultivent l’égalité entre les membres (refusent l’esclavage)…

En sarclant le message de Jésus, Tolstoï tombe sur une problématique brûlante, aussi bien antique que moderne. L’universalité du message et de l’esprit de Dieu (au-delà de la communauté des Juifs), est-elle un ajout tardif visant à faire grandir les communautés chrétiennes après la mort de Jésus et la destruction du temple de Jérusalem en 70 (ce qui expliquerait l’ajout d’un cadre narratif et d’éléments de merveilleux visiblement inspirés des mythes gréco-romains, des vies légendaires des héros, d’Alexandre, de Pythagore…) ? ou bien Jésus aurait-il justement été haï par une partie de son peuple pour avoir « détourné » le Dieu spécifique des Juifs, en ouvrant le royaume de Dieu à tous, en s’opposant à une quelconque spécificité des Juifs par essence ou de par leurs rites religieux ? Contradiction interne entre le nationalisme propre aux religions anciennes – chaque peuple a son dieu protecteur qui lui donne force contre les autres peuples et leurs dieux – et une unicité de Dieu qui se serait imposée dans l’Ancien Testament au fur et à mesure des couches d’écriture (cf. cours au Collège de France « Dieu en guerre » de Thomas Römer à propos du Livre de Josué) : si le dieu des Juifs est le seul dieu vrai, alors c’est le même que prient – même mal – les autres peuples… En rabaissant l’importance des rites et traditions propres au culte – à quoi sont attachés les notables de la religion, au premier rang les Pharisiens – Jésus n’efface-t-il pas cette dernière frontière, et donc cette raison de fierté d’un peuple qui détiendrait le seul vrai dieu, cet espoir de supériorité par essence ? N’est-ce pas sous des prétextes comparables – vous n’honorez plus les dieux « de la cité » – que les écoles de Pythagore furent qualifiées de sectes et détruites, et que Socrate fut condamné à mort ?

Citations

(#30) p. 72 :
Comprenez ce que signifient les paroles du prophète : le temple vivant, c’est le monde des hommes quand ils s’aiment les uns les autres. Il faut servir Dieu non dans un temple, mais par une vie dans l’esprit et par de bonnes actions.

Précepte comparable à la sagesse de Pythagore, (# 43) p. 97 :
La vie consiste à se rapprocher de plus en plus de la perfection de Dieu. C’est la voie. Je la suis, et vous connaissez cette voie.

Universalité du message de Jésus versus nationalisme religieux (#41) p. 92-93 :
Ayant entendu que les Grecs voulaient être ses disciples, Jésus fut d’abord troublé. Il savait que s’il ne faisait pas de différence entre les Juifs et les païens, le peuple serait furieux contre lui. Mais aussitôt il se reprit et dit : il n’y a pas de distinction entre les Juifs et les païens, et c’est le même et unique fils de l’homme chez tous les hommes. Même si je dois périr à cause de cela, le temps est venu de reconnaître le fils de l’homme, l’unique esprit de Dieu chez tous les hommes. Un grain de blé ne donne son fruit que lorsque lui-même périt. De même l’homme apporte un fruit quand il consacre sa vie à l’accomplissement de la volonté de Dieu. Celui qui aime la vie charnelle amoindrit sa vie spirituelle, et celui qui est prêt à donne sa vie charnelle reçoit la vie spirituelle.
Mon âme se bat maintenant pour savoir si je vais me livrer aux calculs d’une vie éphémère ou si je vais accomplir la volonté du Père. Est-ce que maintenant, alors qu’est venue l’heure où je dois faire ce pour quoi j’ai été envoyé dans ce monde, je devrais dire : Père, libère-moi de ce que je dois faire ? Je ne peux le dire, et je dis ceci : Père, manifeste-toi en moi de sorte que je puisse glorifier le fils de l’homme et réunir tous les hommes.
À ces paroles, les Juifs lui dirent : Nous savons que le Christ doit venir, mais nous ne comprenons pas ce que signifie glorifier le fils de l’homme.
Et Jésus dit : Glorifier le fils de l’homme signifie vivre par la lumière spirituelle. La lumière spirituelle est en chacun de nous. Glorifier le fils de l’homme au-dessus du monde terrestre signifie croire que l’esprit de Dieu vit en chaque homme. Celui qui croit en mon enseignement croit non pas en moi, mais en l’esprit de Dieu ; et l’esprit de Dieu donne la vie au monde et vit en chacun de vous. Et celui qui comprend mon enseignement connaît cet esprit, car cet esprit vit en lui et donne la vie au monde. Si celui qui entend mes paroles ne les comprend pas, je ne l’accuse pas, car je suis venu non pour accuser, mais pour sauver. Celui qui ne comprend pas mes paroles ne croit pas en l’esprit de Dieu, car ce que je dis ne vient pas de moi, mais de l’esprit du Père. Et l’esprit du Père vit en moi. Ce que je dis est ce que m’a dit cet esprit.

Méthode de lecture (Préface de 1896), p. 120 :
Afin de comprendre un livre, quel qu’il soit, il est nécessaire de distinguer en lui tout ce qui est parfaitement compréhensible de ce qui est incompréhensible et embrouillé et, à partir des éléments compréhensibles mis à part, se former une notion du sens et de l’esprit de l’ensemble du livre ; alors, sur la base de ce qui est parfaitement compréhensible, s’expliquer les passages qui ne sont pas parfaitement compréhensibles et embrouillés. C’est ainsi que nous lisons toute sorte de livres. Il est d’autant plus nécessaire de lire de cette façon les Évangiles, un livre qui est passé par des combinaisons complexes, des traductions et des transcriptions, qui a été composé il y a dix-huit siècles par des hommes peu instruits et superstitieux. (Comme le savent tous les ceux qui ont étudié l’origine de ces livres, les Évangiles ne sont en aucun cas l’expression impeccable de la vérité de Dieu, mais une oeuvre composée par plusieurs mains et plusieurs esprits humains, remplie de fautes, et elle ne peut donc en aucune façon être considérée comme l’oeuvre du saint esprit, comme le prétendent les gens d’Église. S’il en était ainsi, Dieu lui-même les aurait dévoilés, comme il est dit qu’il a dévoilé les commandements sur le mont Sinaï, ou par quelque miracle il aurait transmis aux hommes ce livre tout prêt, comme l’affirment les mormons à propos de leurs écritures saintes. Mais maintenant nous savons comment ils ont été composés, comment ont été compilés ces livres, comment ils ont été corrigés et traduits, et c’est pourquoi non seulement nous ne pouvons les accepter comme une révélation infaillible, mais nous sommes obligés, si nous respectons la vérité, de corriger les fautes qui s’y trouvent.)
[…]
Que chacun, en lisant les Évangiles, souligne au crayon bleu tout ce qui lui semble parfaitement simple, clair et limpide, et souligne en outre au crayon rouge, dans ce qui est marqué en bleu, les paroles du Christ lui-même, à la différence des paroles des évangélistes ; qu’il relise ensuite plusieurs fois ce qui est souligné en rouge. Et après seulement, une fois qu’il aura bien compris ces passages, qu’il relise les autres, ceux qu’il n’avait pas compris précédemment et qu’il n’avait donc pas soulignés, et qu’il souligne en rouge les paroles du Christ, celles qui lui sont devenues compréhensibles. Quant aux passages qui contiennent les paroles du Christ et qui demeurent tout à fait incompréhensibles, ainsi que les mots incompréhensibles des Évangélistes, qu’il les laisse sans les souligner. Les paroles ainsi soulignées en rouge fourniront au lecteur l’essence de la doctrine du Christ, elles donneront au lecteur ce qui est nécessaire à tous les hommes.

Surveille tes images : La Pastèque métèque, de Pierre Aroneanu

Les légumes et les fruits ont migré avant nous.

Aroneanu (Pierre) 1996, La Pastèque métèque, éd. Alternatives.

illustré par Nestor Salas.

Note : 3 sur 5.

Résumé

Un petit garçon, à qui son père racontait souvent les légendes de l’Amiral de Soliman le Magnifique, est devenu capitaine de navire. Il est témoin, aux quatre coins du globe du spectacle atroce de fruits et légumes flottant dans les ports… On a demandé à chaque espèce immigrée de rentrer chez elle, chaque pays ne gardant plus que ses quelques espèces autochtones…

Commentaires

Ce récit appartient au genre des fables et contes philosophiques dans lesquels le motif du voyage est central car il permet d’ouvrir l’horizon, de faire rêver, de faire expérimenter, sans danger ni résistance, d’autres manières de penser le monde. Le seul nom de Soliman le Magnifique (sultan ottoman du XVIe siècle) et le naufrage du jeune héros devenu marin, suffisent à évoquer l’imaginaire merveilleux des Mille et une Nuits et les Voyages de Sindbad le marin, où tout est possible.

À la manière d’un Socrate pour enfants, Aroneanu systématise une idée pour la rendre ridicule, l’une des idées de base des nationalismes qui se voudrait non raciste : « chacun chez soi et les moutons seront bien gardés », c’est-à-dire qu’en replaçant chaque population dans le territoire qui a vu naître sa culture, cela mettrait logiquement fin aux conflits culturels, aux difficultés d’intégration, aux actes racistes… Il applique ainsi la « recette » politique sur le plan des fruits et des légumes, décalage du registre sociétal à l’alimentaire, au corporel. Comme les populations dites « d’origine », ces fruits et légumes ont beaucoup évolué depuis leur importation et se sont adaptés à la nouvelle terre, se sont transformés… Ils sont métissés et seront donc tout autant étrangers à leur terre d’origine. Aroneanu en profite pour informer sur l’origine lointaine souvent méconnue de nombres de fruits et légumes qui nous sont si ordinaires, et pour montrer la richesse culinaire qu’a permis le métissage culturel. Le grotesque de la théorie nationaliste s’exprime dès le titre, qui associe, comme les portraits d’Archimboldo (ici servant d’illustrations), visages sérieux faits d’assemblages de légumes biscornus, un fruit commun apprécié avec un adjectif humanisant et péjoratif.

Passages retenus

p. 22
Au début, les plantes eurent leurs partisans chez les humains qui, tant que leur digestion n’était pas en jeu, ne voyaient dans ces accrochages que l’expression légumière de leurs propres allergies héréditaires…
Jusqu’au jour où les cabas des ménagères se transformèrent en cirques romains.
À l’arrivée, les tomates étaient en bouillie ; les patates, en purée ; les poivrons, farcis de coups ; les concombres, dégorgés ; les oignons, en larmes ; les poires, coupées en deux ; les pommes, en compote ; les cerises, en sang ; les oranges, amères et les citrons, pressés !
La préparation des repas devenait de plus en plus problématique : les tomates et les patates, les olives et les endives, les oignons et les poivrons, se refusant à toute cohabitation, la plus simple des salades tournait à l’aigre ou sentait le soufre.

Ramasse tes lettres : Le Horla (recueil), de Maupassant

Et l’homme moderne devint différent à lui-même, un Horla, un antéchrist…

Maupassant (Guy de) 1885-1887 (1887), Le Horla [in Oeuvres complètes, t. 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1979

Note : 4.5 sur 5.

Recueils :
– La Maison Tellier (1881)
– Mademoiselle Fifi (1882)
– Contes de la bécasse (1883)
– Clair de Lune (1883)
– Miss Harriet (1884)
– Les Sœurs Rondoli (1884)
– Yvette (1884)
– Contes du jour et de la nuit (1885)
– Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

– Le Horla (1887) *****
– Amour (1886) ***
– Le Trou (1886) ***
– Sauvée (1885) **** —> recueil La Petite Roque
– Clochette (1886) ****
– Le Marquis de Fumerol (1886) ***
– Le Signe (1886) ****
– Le Diable (1886) ***
– Les Rois (1887) ***
– Au bois (1886) *** *
– Une famille (1886) ****
– Joseph (1885) *** *
– L’Auberge (1886) ***
– Le Vagabond (1887) *****
ajoutées ultérieurement au recueil :
– Le Horla première version (1886) **** – disponible ICI
– Le Voyage du Horla (1887) **** – article disponible ICI
– Un fou ? (1884) ****

Le Horla *****

Un homme riche, cultivé et isolé, habitant dans les environs de Rouen, au bord de la Seine, raconte dans son journal comment, à la suite d’une fièvre persistante, il est progressivement pris d’une sensation de malaise, l’impression d’une présence autour de lui, qui l’oppresse pendant la nuit. Un matin, il remarque avec effroi que l’eau de sa carafe a été vidée…

Il s’agit d’aller au-delà du parallèle facile, mais fascinant, avec l’auteur, mort quelques années plus tard après avoir sombré dans la folie. Cette longue nouvelle peut être considérée comme l’aboutissement d’un travail incessant de réécritures, autour de thèmes que Maupassant a cherché à traiter depuis ses débuts en littérature. Dans ce qui est sans doute sa première nouvelle, La main d’écorché, un personnage se faisait harceler dans la nuit par un revenant et sombrait dans la folie… Dans Les Dimanches d’un bourgeois, ébauche de premier roman, on a pour la première fois une scène où le narrateur vit une impression de dédoublement en croyant voir quelqu’un assis à sa place à son bureau… Le dispositif permet à Maupassant de survoler une part importante du spectre du registre fantastique (inspiré notamment de Hoffmann). Chaque nouvel événement raconté par le journaliste est l’occasion de traiter un motif du genre : le cauchemar, la fièvre, la maladie, l’hypocondrie, la possession, l’hypnose, la pensée parasite, la folie… l’événement inexplicable, les vieilles légendes populaires, les limites des sens, les recherches scientifiques… le double, le vampire qui suce le sang, la maison hantée, l’homme invisible, le virus, le surhomme, l’extra-terrestre… Avec cet effet catalogue, Le Horla représente le fantastique par excellence. Qu’est-ce que le fantastique ? c’est lui. Lui l’incertitude toujours renouvelée, le dédoublement de la cause : et si ?… (cette erreur volontaire de deux entrées de journal pour le 19 août qui permet de faire co-exister deux interprétations contraires du récit : pleine dérive du fantastique dans l’horreur surnaturelle, le virus destructeur ; explication cartésienne du fantasme d’un homme perturbé d’hallucinations par ses lectures), Le si du doute qui à la fois fait exister le surnaturel et qui par là même, met en danger l’homme et sa raison en l’éparpillant hors de ses frontières…

La première version du Horla (1886) donnait la parole à un médecin-scientifique pour interroger la possibilité de cette frontière poreuse entre réalité et surnaturel. Le recours au journal intime enferme le lecteur dans le huis-clos oppressif du « je », lieu spectaculaire des flux et reflux de la conscience, lieu des épiphanies et déraillements de la pensée… Cette seconde version incorpore presque intégralement « La Lettre d’un fou » (1885), qui mettait en évidence l’influence de la lecture de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation. La captation du monde étant subjective, l’homme qui songe, l’intellectuel, prend conscience de l’inconnu, de ce qui échappe à ses sens (hors du lieu connu), de ce qui le dépasse. Mais ce qui, fut un temps, aurait été appelé du nom de « Dieu » tout réconfortant, devient dans un monde désenchanté, scientificisé et démystifié, le Horla. Et cet inconnu, qui est là tout près, impossible à percevoir ou à conceptualiser, hors de nos sens mais bien là présent, devient une présence de l’inconfort, pouvant être ou ne pas être, partout et nulle part, comme des microbes ou minuscules insectes invisibles dont l’existence connue et la pensée persistante cultiveraient la paranoïa et l’hypocondrie, l’impossibilité de ne plus jamais dormir tranquille. En l’absence de tout dieu, les démons investissent l’espace, et d’autant plus l’espace de l’esprit (en cela, le dieu, survivance du merveilleux, serait une lumière irrationnelle nécessaire pour éloigner les fantômes de la nuit de l’esprit humain).

L’homme qui prend conscience de cet ailleurs, de cet inconnu (à l’instar de la crise existentielle de La Nausée ou de L’Étranger, découvrant l’absurdité du monde), peut-il continuer à vivre normalement, être guéri de son inquiétude ? Ou bien l’inconfort, telle une hypocondrie, comme un sans-domicile à jamais marqué par la vie dans la rue (et l’horrible impossibilité d’être seul), amène forcément à la folie ? Est-ce d’ailleurs le destin de l’homme intellectuel ? La raison découvrant ses limites, ses faiblesses, se fissurant de peur devant l’inconnu, ne serait plus capable d’exercer son rôle de calcul froid et de prise de décision…


Révolte contre l’inconnu, p. 931 :
Il faisait bon, il faisait tiède ! Comme j’aurais aimé cette nui-là autrefois !
Pas de lune. Les étoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements frémissants. Qui habite ces mondes ? Quelles formes, quels vivants, quels animaux, quelles plantes sont là-bas ? Ceux qui pensent dans ces univers lointains, que savent-ils plus que nous ? Que voient-ils que nous ne connaissons point ? Un d’eux, un jour ou l’autre, traversant l’espace, n’apparaîtra-t-il pas sur notre terre pour la conquérir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des peuples plus faibles ?
Nous sommes si infirmes, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres, sur ce grain de boue qui tourne délayé dans une goutte d’eau.
Je m’assoupis en rêvant ainsi au vent frais du soir.
Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne vis rien d’abord, puis, tout à coup, il me sembla qu’une page du livre resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle d’air n’était entré par ma fenêtre. Je fus surpris et j’attendis. Au bout de quarante minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt l’eût feuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide ; mais je compris qu’il était là, lui, assis à ma place, et qu’il lisait. D’un bond furieux, d’un bond de bête révoltée, qui va éventrer son dompteur, je traversai ma chambre pour le saisir, pour l’étreindre, pour le tuer !… mais mon siège, avant que je l’eusse atteint, se renversa comme si on eût fui devant moi… ma table oscilla, ma lampe tomba et s’éteignit, et ma fenêtre se ferma comme si un malfaiteur surpris se fût élancé dans la nuit, en prenant à pleines mains les battants.
Donc il s’était sauvé ; il avait eu peur, peur de moi, lui !
Alors… alors… demain… ou après… ou un jour quelconque, je pourrai donc le tenir sous mes poings, et l’écraser contre le sol ! Est-ce que les chiens, quelques fois, ne mordent point et n’étranglent pas leurs maîtres ?

Amour ***

Notre conteur se rappelle une journée de chasse où, par un froid puissant, à travers les marécages glauques, il abattit la moitié d’un couple de sarcelles au ventre argenté.

Le contraste entre le sujet porté et le décor âpre est saisissant. La rudesse du temps rapproche homme et animal dans leur fragilité. L’acte de chasse devient recherche sur soi. Faisant suite au « Horla », qui pourrait être donc l’inquiétude face à un nouvel être à venir pour remplacer l’humain, cette nouvelle rapproche au contraire l’ancien humain de sa fragilité animale.


p. 847 : « Dès les premiers pas dehors, je me sentis glacé jusqu’aux os. C’était une de ces nuits où la terre semble morte de froid. L’air gelé devient résistant, palpable tant il fait mal ; aucun souffle ne l’agite ; il est figé, immobile ; il mord, traverse, dessèche, tue les arbres, les plantes, les insectes, les petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des branches sur le sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l’étreinte du froid.
La lune, à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle, paraissait défaillante au milieu de l’espace, et si faible qu’elle ne pouvait plus s’en aller, qu’elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée par la rigueur du ciel. Elle répandait une lumière sèche et triste sur le monde, cette lueur mourante et blafarde qu’elle nous jette chaque mois, à la fin de sa résurrection. »

Le Trou ***

Leopold Renard, tapissier, est accusé d’avoir provoqué la mort de M. Flamèche. Leopold raconte qu’avec sa femme, ils avaient trouvé un trou le long de la Seine, une place où ils venaient pêcher chaque week-end. Mais un beau matin, la place était prise par un autre couple.

Si ce tribunal a la première apparence farcesque des tribunaux rustiques, ce n’est pas tout à fait cela. Ici, il est question de bourgeois de Paris. Et la farce finit en drame. Malgré la voix comique du narrateur Leopold, les forces qui interviennent dans ce conte sont plus profondes et plus sombres. Leopold charge une part de la responsabilité sur le dos de sa femme qui aurait comme toutes plutôt tendance à exciter la bagarre qu’à la calmer (c’est la femme qui encouragerait l’homme à la violence ; figure de la tentatrice, d’Eve ou Pandore qui perd le masculin…). Quant à cette apparition d’un deuxième couple, il rappelle le thème du double, qui apparaissait dans le précédent conte écrit par l’auteur (« Horla première version »).
Toutefois, le conte reste tout à fait comique et rudement bien employé pour laisser parler, pour une fois, un personnage moins bon parleur. La quantité de poissons de plus en plus importante qui sort du trou paraît fortement exagérée par le témoin peu crédible.


p. 832 : « Ca n’a l’air de rien, c’est petit, c’est maigre ; eh bien ! c’est plus malfaisant qu’une fouine. […]
Tous les jours elle me reprochait ma douceur : « C’est moi qui ne me laisserais pas faire ci ! C’est moi qui ne me laisserais pas faire ça. » En l’écoutant, m’sieu l’Président, j’aurais eu au moins trois duels au pugilat par mois… »

Sauvée ****

cf. La Petite Roque

Clochette ****

Le conteur se rappelle d’une vieille couturière nommée la mère Clochette, qui venait faire un peu d’ouvrage chez ses parents alors qu’il était encore tout jeune. La vieille fille paysanne était drôlement poilue partout sur le visage, boitait terriblement et portait d’énormes verres grossissants. Elle lui racontait les petites anecdotes du bourg, comme autant d’aventures extraordinaires.
Le jour de sa mort, le médecin fit le récit du noble et simple accident qui détruisit la jambe de la si belle jeune fille, qu’on appelait alors Hortense.

Le contraste est violent entre l’âme généreuse, pure et simple de la paysanne, et l’enveloppe grotesque que lui a concocté la fatalité. Remarquons aussi le motif du petit instant d’erreur qui se paye très cher, ainsi que la lâcheté de l’homme – dont la répercussion est souvent payée par la femme – et l’aspect destructeur des mœurs contraires aux natures. Ajoutons enfin la mise en abyme de l’art de conter. Reste le portrait vivant d’une femme qui a sans doute existé, une vieille conteuse au génie naturel (on pourra penser aux Âmes fortes de Giono et ainsi esquisser une comparaison entre les deux conteurs champêtres). Maupassant ne se moque pas vraiment des figures paysannes qu’il croque, apparences grotesques parce que non raffinées à la parisienne mais tordues par le pays, il s’étonne d’avantage des compétences surprenantes et souvent non apprises non intellectualisées qui se logent en elles.


p. 852 : « Elle voyait gros et simple. Elle me contait les évènements du bourg, l’histoire d’une vache qui s’était sauvée de l’étable et qu’on avait retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner les ailes de bois, ou l’histoire d’un œuf de poule découvert dans le clocher de l’église sans qu’on eût jamais compris quelle bête était venue le pondre là, ou l’histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un passant tandis qu’elle séchait devant la porte après une course à la pluie. Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu’elles prenaient en mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et mystérieux ; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me narrait ma mère, le soir, n’avaient point cette saveur, cette ampleur, cette puissance des récits de la paysanne. »

Le Marquis de Fumerol ***

Le jeune vicomte Roger de Tourneville, fils d’un royaliste influent, raconte à des amis comment, avec l’aide de sa mère et de l’abbé Poivron, il s’était rendu dans un petit appartement rue des Martyrs, afin de sauver la réputation du marquis de Fumerol, libre penseur, proche de la mort, installé avec ses deux maîtresses.

Avec des allures de tableau comique, ce conte amène en fait à réfléchir sur la situation politique du pays. Ce conte prend place dans une actualité où le Pape et l’Église catholique tentent désespéramment de raffermir leur pouvoir en France. Les royalistes soutiennent cette initiative et se disent derniers détenteurs des valeurs morales chrétiennes dans un pays de décadence. Or, la famille du narrateur ne fait que sauver les apparences, bien loin d’assumer la vie d’un des leurs qui a choisi de vivre différemment. Famille et religion ne sont que question d’apparence. Les royalistes disputent l’hypocrisie et la bonne morale d’apparats à la bourgeoisie. Le jeune narrateur semble plutôt se moquer des comportements plutôt bourgeois de ses parents et a l’air de finalement admirer son vieil oncle libertin, débris d’une belle époque reniée.


p. 811 : « Et l’abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en retraite avec mon clergé ; et, vengées, les deux petites femmes s’étaient levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s’étaient placées des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la Famille et de la Religion. »

Le Signe ****

La petite baronne de Grangerie se rend de bon matin chez son amie, la petite marquise de Rennedon. En pleurs, nerveuse, elle raconte à son amie comment voyant sa voisine d’en face faire, il lui a pris l’envie d’essayer le signe de connivence avec un beau jeune homme qui passait devant sa fenêtre.

Ce conte est le troisième et dernier de la série, reprenant toujours les deux jeunes héroïnes, à l’école de la malice. Il est d’abord question d’imitation : la femme (ici) est obsédée par l’idée de faire quelque chose qu’elle a vu faire. Il faut dire que cette fois, les petites dames innocentes entrent sur un nouveau terrain encore plus en avant dans le vice puisqu’il est question de prostitution. Mais ce principe ne semble même pas les gêner tant que la chose n’est pas sue ou ainsi définie par des mots. De plus, comme pour le conte Rose, la position privilégiée des dames nobles, leur permet de prendre et jeter sans gêne aucune. Le final adroit à l’attention du mari montre toute la ruse et le peu de scrupules de ces femmes avec leur mari – potentiellement que les convenances leur ont attachés, et aussi le ridicule de ces bons maris tranquilles, sûrs de leur supérieure intelligence sociale.


p. 726 : « Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette ronde et ferme enveloppe du cœur des femmes, qui suffit souvent aux hommes et les empêche de rien chercher dessous. »

Le Diable ***

La mère d’Honoré n’en a plus pour très longtemps et le médecin a interdit à Honoré d’aller rentrer son blé en la laissant seule. Il marchande donc avec la Rapet pour qu’elle accompagne la vieille jusqu’à la fin, à bon prix. Mais la vieille, bien que très affaiblie, pourrait bien tenir encore une semaine…

Le thème du vieux qui ne se décide pas à mourir (« En famille », « Le Vieux », « Le Petit-Fût », « La Reine Hortense ») est ici l’objet d’une sorte de jeu sordide de pari. Mais encore une fois, dans le monde paysan, normand, de Maupassant, ce vice existerait presque en toute innocence et la farce l’emporte sur la cruauté (inversement du conte « Une famille », écrit juste avant celui-ci et publié dans ce même recueil), comme témoigne ce ridicule constat final d’une perte de quelques sous : une perte tellement infime qu’elle pousse au rire bien plus qu’au dégoût. Différence fondamentale entre la méchanceté bête et drôle des peu instruits qui certes fait mal mais n’est que le résultat de l’arrangement d’un dénuement de moyens avec un mode de vie impitoyable, et celle des bourgeois instruits qui font le mal consciemment pour accumuler le confort et la supériorité.


p. 771 : « « J’aime ben qu’vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu’au bout. J’courrons la chance d’part et d’autre. L’médecin dit qu’alle passera tantôt. Si ça s’fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all’ tient jusqu’à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour vous ! »
La garde, surprise, regardait l’homme. Elle n’avait jamais traité un trépas à forfait. Elle hésitait, tentée par l’idée d’une chance à courir. »

Les Rois ***

Le régiment du comte de Garens, maréchal des logis de Hussards, est chargé de garder le petit village de Porterin, lieu stratégique et vidé d’une grande partie de sa population. Pierre de Marchas, jeune dégourdi, trouve au régiment une maison abandonnée et fait préparer un bon repas pour fêter les Rois. Le comte de Garens va demander au curé de venir faire la fête avec eux et d’amener si possible quelques femmes. Mais il n’y a plus dans le village que de pauvres invalides hospitalisées.

Ce conte mêle un tableau de militaires et de leur sans-gêne habituel avec un drame de l’absurde. Mettant face à face les militaires avec les invalides physiques ou morales, c’est l’absurde qui en ressort. C’est cette rencontre inattendue de deux univers qui fait toute la valeur de ce conte.


p. 893 : « Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entrouvrait par moments ses yeux mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient stupides d’étonnements, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, abruties par la surprise et par l’épouvante. »

Au bois *** *

Dans un petit village de campagne, un beau matin, le garde champêtre surprend un couple de bourgeois bien mûrs en pleine action sous les feuilles. Le gros mari, tout honteux, reconnaît son crime et accuse la folie poétique de sa femme qui, elle, raconte comment ils se sont rencontrés ici alors qu’ils étaient tout jeunes.

Le comportement des deux gros bourgeois pris en flagrant délit est particulièrement bien rendu : les mouvements et attitudes reflètent leurs pensées et leur mentalité (ce qu’on appelle description objective : on nous montre des personnages dans un tel état qu’on a plus besoin de précisions concernant les pensées qui animent leurs actions). Quant au récit de la jeunesse puis de la vie du couple, il comporte les caractéristiques du mode de vie bourgeois, rendant évident le ridicule de leur faute, de leur retour en jeunesse, inadapté.
La réflexion sur le loupé de la vie bourgeoise, que veut rattraper la bonne femme, et celle sur la non-évolution du cœur de la femme (toujours poétique, sentimentale) font de ce petit conte un peu grivois, une sorte de débat entre l’instinct, la nature de l’homme et la morale bourgeoise créée artificiellement par la pensée intéressée et égocentrée.


p. 761-762 : « Voilà que je me suis remise à rêver comme une petite pensionnaire. […] C’est bête comme tout, ces choses-là, à mon âge ! Que voulez-vous, monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un moment où on s’aperçoit qu’on aurait pu faire autre chose, et, alors, on regrette, oh ! oui, on regrette ! Songez donc que, pendant vingt ans, j’aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres, comme les autres femmes. Je songeais comme c’est bon d’être couché sous les feuilles en aimant quelqu’un ! Et j’y pensais tous les jours, toutes les nuits. Je rêvais de clairs de lune sur l’eau jusqu’à avoir envie de me noyer. »

Une famille ****

Georges rend visite à un vieil ami, qu’il n’a pas vu depuis quinze ans, depuis que celui-ci s’est marié. Simon Radevin est installé à la campagne avec sa grosse femme, ses cinq enfants et son beau-grand-père, très gourmand, mais à qui l’on refuse tout de peur pour sa santé. On s’ennuie pas mal ici, admet-il, mais il y a le repas où toute la famille se régale de voir le pauvre visage décomposé et salivant du vieil homme devant les petits plats succulents auxquels il n’a pas droit de toucher.

Ce conte laisse d’abord place au thème du vieillissement et de l’impact du temps et du mariage sur l’homme (on est ici dans une version carrément négative de « L’Ami Patience »). L’ancien ami est devenu une caricature d’homme, le stéréotype du père de famille bourgeoise. Ainsi, les comportements, les moindres mouvements décrits, de toute cette famille deviennent l’exemple même de ce que peut avoir de négatif la bourgeoisie. Ce conte est ainsi une véritable attaque contre son aspect, ses manières, son bonheur posé et flemmard, son repli sur soi.

De plus, cette famille s’offre à chaque repas un théâtre de cruauté, inventé instinctivement par le génie bourgeois. Le vieil homme subit en fait le supplice de Tantale et est donné en spectacle comme on peut le voir également dans le conte « L’Aveugle ». Sauf qu’ici, l’acte est encore plus révoltant car il n’est plus perpétré pour faire du mal, par haine de l’autre, mais juste par morale absurde et irréfléchie, et par amusement. Supplice qui entre en résonance avec les questions d’euthanasie, d’acharnement médical, d’empiètement du médical sur la liberté.


p. 765 : « C’était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre préoccupation dans l’âme que ses enfants et son livre de cuisine. »

p. 767 : « Je me tus, rêvant sur cette parole. Ô morale, ô logique, ô sagesse ! A son âge ! Donc on le privait du seul plaisir qu’il pouvait encore goûter, par souci de sa santé ! Sa santé ! qu’en ferait-il, ce débris inerte et tremblotant ? On ménageait ses jours, comme on dit ? Ses jours ? Combien de jours, dix, vingt, cinquante ou cent ? Pourquoi ? Pour lui ? ou pour conserver plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante ?
Il n’avait plus rien à faire en cette vie, plus rien. Un seul désir lui restait, une seule joie ; pourquoi ne pas lui donner entièrement cette joie dernière, la lui donner jusqu’à ce qu’il en mourût ? »

Joseph *** *

La petite baronne Andrée de Fraisières et la comtesse Noëmi de Gardens, laissées seules en vacances dans un coin isolé, un peu ivres toutes deux, se laissent aller à quelques confidences. Même à des kilomètres de la civilisation, la baronne trouve toujours à sa disposition quelqu’un pour l’aimer.

À rapprocher du conte « Rose« , quant à la perversion que montrent les femmes nobles avec leurs domestiques amoureux. Et il s’agit bien de perversion, pour un simple caprice de femme qui, se sachant de classe supérieure, ne se gêne pas pour abuser des personnes à ses ordres. La baronne a provoqué l’amour de son domestique (« ce rustre, je l’ai allumé », p. 510), en le sonnant à chaque fois qu’elle s’habillait ou se déshabillait. Elle s’amuse ensuite avec son amour, se joue de ses sentiments, se moque de sa pauvre figure. On pourrait penser que « Rose » serait la suite logique de ce conte, c’est à dire, Joseph finit par devenir fou, viole et tue son ancienne patronne. Ou alors mieux, un jour d’ivresse de la baronne, elle s’abandonne à lui puis le vire le lendemain en l’accusant de viol (variante du récit biblique de la vie de Joseph, séduit par la femme de son maître Potiphar, qui fuit en laissant son manteau)… alors il la tue. Ce conte tout comme « Rose » ou « Pétition d’un viveur malgré lui » montre des femmes premières séductrices, qui peuvent par ce biais obtenir un pouvoir sur l’homme, et peuvent donc être rendues responsables des folies de celui-ci. Cependant, comme invite à le faire le parallèle avec l’histoire biblique, il ne faut sans doute pas y voir une critique de la femme dans sa nature, mais plutôt de la femme placée dans une position d’élite oisive détentrice d’un pouvoir sur la vie d’autrui. Le domestique a une valeur humaine dégradée, de par sa condition sociale inférieure, comme l’esclave juif en Égypte. Or, comme l’exprime très bien Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme, le fait de rabaisser autrui par contrecoup rabaisse, dénature, celui qui rabaisse. Ces apparentes épures de femmes de bonne société ne sont plus que les trompeuses figures corrompues du plaisir sadique.


p. 507 : « – Ma chère, moi je ne peux pas vivre sans être aimée. Si je n’étais pas aimée, je me croirais morte.
– Moi aussi.
– N’est-ce pas ?
– Oui. Les hommes ne comprennent pas ça ! nos maris surtout !
– Non, pas du tout. Comment veux-tu qu’il en soit autrement ? L’amour qu’il nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, de galanteries. C’est la nourriture de notre cœur, ça. C’est indispensable à notre vie, indispensable, indispensable…
– Indispensable
– Il faut que je sente que quelqu’un pense à moi, toujours, partout. Quand je m’endors, quand je m’éveille, il faut que je sache qu’on m’aime quelque part, qu’on rêve de moi, qu’on me désire. Sans cela je serais malheureuse, malheureuse. Oh ! mais malheureuse à pleurer tout le temps. […] Quand un mari a été gentil pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcément une brute, oui, une vraie brute… Il ne se gêne plus pour rien, il se montre tel qu’il est, il fait des scènes pour les notes, pour toutes les notes. On ne peut pas aimer quelqu’un avec qui on vit toujours. »

L’Auberge ***

Dans les Hautes-Alpes suisses, la famille de Jean Hauser possède une auberge, isolée dans la montagne, au pied des glaciers. Elle doit quitter l’auberge pour l’hiver, et descendre sur la ville de Loëche. Elle laisse tout de même sur place pour garder la maison, deux guides de montagne, le vieux Gaspard Hari, habitué à passer ces rudes hivers isolés, et le jeune Ulrich Kunsi, novice en la matière. Les deux doivent passer six mois dans l’auberge, sans aucun contact, à des kilomètres de toute habitation.
Un matin, le vieux Gaspard sort avec son fusil pour chasser le chamois. A quatre heures de l’après-midi, Ulrich, inquiet, part à sa recherche avec le gros chien Sam.

Récit très prenant par les thèmes frères de la solitude et du froid, à l’origine de la naissance de la peur, elle-même ici à l’origine de la folie. Il est dommage que la peur superstitieuse du jeune homme soit assez peu crédible. Le récit se fait trop long ou trop court pour avoir un réel impact ou développer la perte progressive de la raison. Remarquons que ce conte sur la folie vient former un diptyque avec le précédent écrit par l’auteur, « Un cas de divorce », laissant deviner une obsession de plus en plus croissante pour le thème de la folie, annonçant le développement prochain du « Horla ».


p. 789 : « Et le jeune homme eut peur tout à coup. Il lui sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses membres, faire de lui un être immobile et glacé. Et il se mit à courir, s’enfuyant vers sa demeure. »

p. 791-792 : « Il dormit longtemps, très longtemps, d’un sommeil invincible. Mais soudain, une voix, un cri, un nom : « Ulrich », secoua son engourdissement profond et le fit se dresser. Avait-il rêvé ? Était-ce un de ces appels bizarres qui traversent les rêves et les âmes inquiètes ? Non, il l’entendait encore, ce cri vibrant, entré dans son oreille et resté dans sa chair jusqu’au bout de ses doigts nerveux. »

Le Vagabond *****

Jacques Randel, jeune charpentier vigoureux et volontaire, quitte sa ville natale et parcourt le cœur du pays en quête d’ouvrage. Mais la crise générale et l’hostilité des habitants à l’égard des étrangers et des voyageurs, le rejettent sur les routes, sans le sou, affamé, plein de colère.

Cette destinée de vagabond rappelle quelque peu celle de « L’Odyssée d’une fille« . L’étude de la construction d’un cas social y est du même type, mettant en valeur une mauvaise fortune qui fait succéder la logique des faits. On pourrait rapprocher ce récit et le précédemment cité du célèbre roman de Dickens, Oliver Twist dont les mésaventures ne sont qu’un enchaînement de malheurs dont la cause première est la malédiction de la pauvreté. Ici, le personnage est d’autant plus touchant qu’il est a priori l’inverse de ce qu’il devient. Il y a une vraie tragédie à l’antique dans cette fin violente. Le symbole chrétien du métier de « charpentier » – Jésus et ses disciples allaient d’ailleurs comme des vagabonds -, contraste fort avec les valeurs d’inhospitalité des habitants des contrées traversées par l’homme. Dans nos sociétés modernes d’individualisme, le messie revenant serait de nouveau crucifié.


p. 857-858 : « Depuis deux jours, il parlait haut en allongeant le pas sous l’obsession de ses idées. Il n’avait guère pensé, jusque là, appliquant tout son esprit, toutes ses simples facultés, à sa besogne professionnelle. Mais voilà que la fatigue, cette poursuite acharnée d’un travail introuvable, les refus, les rebuffades, les nuits passées sur l’herbe, le jeûne, le mépris qu’ils sentaient chez les sédentaires pour le vagabond, cette question posée chaque jour : « Pourquoi ne restez-vous pas chez vous ? », le chagrin de ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu’il sentait pleins de force, le souvenir des parents demeurés à la maison et qui n’avaient guère de sous, non plus, l’emplissaient peu à peu d’une colère lente, amassée chaque jour, chaque heure, chaque minute, et qui s’échappait de sa bouche, malgré lui, en phrases courtes et grondantes.
Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il grognait : « Misère… misère… tas de cochons… laisser crever de faim un homme… un charpentier… tas de cochons… pas quatre sous… pas quatre sous… v’là qu’il pleut… tas de cochons !… »
Il s’indignait de l’injustice du sort et s’en prenait aux hommes, à tous les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable, féroce et perfide.
Il répétait, les dents serrées : « Tas de cochons » en regardant la mince fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Et sans réfléchir à cette autre injustice, humaine celle-là, qui se nomme violence et vol, il avait envie d’entrer dans une de ces demeures, d’assommer les habitants et de se mettre à table, à leur place. »

Le Horla (première version) ****

L’aliéniste Dr. Marrande a convié des confrères à considérer le témoignage inquiétant d’un homme qui se plaint d’être persécuté par une sorte d’être invisible, qui dans la nuit boit l’eau de sa carafe, se penche au-dessus de son épaule pendant qu’il lit, absorbe sa vie pendant son sommeil…

Cette première version diffère essentiellement par la posture du narrateur : ici assez conventionnel le récit est réalisé en une fois d’un personnage qui a vécu quelque chose, et a donc une conclusion quant à cela, une émotion… contrairement au genre du journal qui permet dans la version finale une montée progressive dans l’inquiétude, des changements d’humeur et donc de ton en fonction des étapes et des expériences du narrateur… c’est-à-dire un suivi plus direct du lecteur de l’évidence du mal. La trame et le nom même du docteur, paronyme de « marrante », qui ont tout autant pour but d’installer un cadre scientifique et donc réaliste, que de mettre à distance le récit, de le présenter comme une curiosité amusante, non comme l’altérité potentielle d’un auteur vivant des accès de folie, seront replacés à l’intérieur du récit dans la version finale, laissant le spectateur seul aux prises avec un témoignage glaçant. Le témoignage de l’homme, les expériences qu’il raconte avoir faites pour mettre en évidence le horla, sont incomparablement moins efficaces dans cette version (probablement écrite pour la publication rapide dans un journal), racontées en bloc, moins crédibles, que les mêmes racontées dans l’emportement de quelqu’un qui n’en croit pas ses yeux, sans recul. La version initiale nous raconte l’émotion puissante de l’homme qui découvre le horla, la version finale nous la fait vivre.


« Un domestique fit entrer un homme. Il était fort maigre, comme sont maigres certains fous que rongent une pensée, car la pensée malade dévore la chair du corps plus que la fièvre ou la phtisie. »

Le Voyage du Horla ****

Maupassant est convié à prendre part à l’envolée du dirigeable nommé Le Horla, sous la direction du capitaine Jovis. Après le gonflage, le ballon s’envole et survole les villes, les passagers contemplent les villes, entendent les cris d’admiration des gens et des animaux en bas, assistent au coucher de Soleil puis au lever de Lune, avant de redescendre sur Lille puis en Belgique, à l’aube.

Chronique journalistique qui s’appuie sur le récent succès de la nouvelle de Maupassant. Ce qui fait le contenu du récit est le sentiment d’étrangeté de ces sensations nouvelles, de ce nouveau point de vue sur le monde, comme si par l’invention de cette machine volante, l’humanité se transformait, accédait à un « monde nouveau ». Ainsi, le nom donné au ballon n’est pas qu’un clin d’oeil, Maupassant considère cette invention – la technologie de l’homme – comme un être étrange ou plutôt, l’homme augmenté par cette technologie, comme un double, une altérité à l’homme ancien, une altérité à la fois merveilleuse et inquiétante, comme en témoignent les animaux instinctivement effrayés devant cette machine démoniaque, oeuvre qui outrepasse la création de la nature.


p. 255-257 (éd. 1909) :
Des hommes nous appellent ; des locomotives sifflent ; nous répondons avec la sirène qui pousse des gémissements plaintifs, affreux, maigres, vraie voix d’être fantasque errant autour du monde.
Des lumières s’allument de place en place, feux isolés dans les fermes chapelets de gaz dans les villes. Nous allons vers le nord-ouest après avoir plané longtemps sur le petit lac d’Enghien. […]
Nous nous trouvons en vérité sur Creil. Le spectacle est surprenant ; sur la terre, il fait nuit et nous sommes encore dans la lumière, à dix heures passées. Maintenant nous entendons les bruits légers des champs, le double cri des cailles surtout, puis les miaulements des chats et les hurlements des chiens. Certes, les chiens sentent le ballon, le voient et donnent l’alarme. On les entend , par toute la plaine, aboyer contre nous et gémir, comme ils gémissent à la lune. Les boeufs aussi semblent se réveiller dans les étables, car ils mugissent ; toutes les bêtes effrayées s’émeuvent devant ce monstre aérien qui passe.
Et les odeurs du sol montent vers nous délicieuses, odeurs des foins, des fleurs, de la terre verte et mouillée, parfumant l’air, un air léger, si léger, si doux, si savoureux que jamais de ma vie, je n’avais respiré avec tant de bonheur. Un bien-être profond, inconnu, m’envahit, bien-être du corps et de l’esprit, fait de nonchalance, de repos infini, d’oubli, d’indifférence ç tout et de cette sensation nouvelle de traverser l’espace sans rien sentir de ce qui rend insupportable le mouvement, sans bruit, sans secousses et sans trépidations.

Un fou ? ****

Jacques Parent est mort fou. Notre conteur l’avait connu, c’était un homme inquiétant qui cachait ses mains car il prétendait avoir un pouvoir de magnétisme.

Les limites de la perception humaine supposent l’existence du fantastique. L’homme qui perçoit plus ne devient-il pas fou ? puisqu’il n’est plus tout à fait homme ? Si les questions sont bien amenées, la tension dramatique est, elle, un peu désactivée. Il est aisé de voir ici l’influence des nouvelles de E.T.A. Hoffmann (par exemple Le Magnétiseur) où cette question d’une perception au-delà de l’ordinaire – et des liens avec la vision artiste, le merveilleux et la folie – revient très fréquemment.


p. 310 : « Tout est mystère. Nous ne communiquons avec les choses que par nos misérables sens, incomplets, infirmes, si faibles qu’ils ont à peine la puissance de constater ce qui nous entoure. Tout est mystère. Songe à la musique, cet art divin, cet art qui bouleverse l’âme, l’emporte, la grise, l’affole, qu’est-ce donc ? Rien. »

Imaginez la scène : Théâtre de Guignol, de Fernand Beissier

Et Guignol se joua du plus grand des salauds !

Beissier (Fernand), Théâtre de Guignol, Paris, Librairie théâtrale, 1894

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Note : 3.5 sur 5.

Sommaire

Guignol au public
Guignol et la Cabaretière
Le Docteur Cornibus
Propriétaire et locataire
Guignol en Enfer
Les Chasseurs et l’Ours
Les Noces de Polichinelle

Résumés
  • Guignol au public
    Poème de présentation.
  • Guignol et la Cabaretière *** *
    Guignol s’en va frapper chez la mère Michel pour demander à boire, mais celle-ci veut qu’il lui paye avant ce qu’il lui doit. Guignol insiste avec quelques coups de bâton, elle s’enfuit chercher le gendarme…
  • Le Docteur Cornibus, Guignol domestique ****
    Ayant absolument besoin d’un employé pour accueillir ses patients pendant qu’il est de sortie, le docteur embauche Guignol malgré ses exigences et ses mauvaises dispositions à travailler…
  • Propriétaire et locataire, Guignol locataire *** *
    Guignol vire à coups de bâton le concierge puis l’huissier, le propriétaire vient à son tour pour lui demander de partir…
  • Guignol en Enfer **** *
    Guignol riche, sur le point de s’endormir bienheureux, quelqu’un frappe à la porte, insiste, c’est le Diable qui réclame le paiement de ses services…
  • Les Chasseurs et l’Ours *** *
    Guignol accompagne le gendarme pour chasser l’ours contre une grosse récompense, mais l’ours avale le gendarme…
  • Les Noces de Polichinelle *** *
    Guignol et Pierrot sont témoins pour le mariage de leur ami et de la fille de M. et Mme Marcuchet. Mais il s’agit juste d’encaisser la dot sans finaliser le mariage, Polichinelle étant déjà marié à Rosette.

Commentaires

Fernand Beissier (1856-1936), romancier et librettiste a recueilli six pièces parmi les plus emblématiques du répertoire de Guignol. Employé au ministère de l’instruction publique, il a écrit des pièces de théâtre pour la jeunesse. C’est par ce biais qu’il aborde l’univers de Guignol, des pièces qui ont un aspect didactique. Le recueil d’Onofrio (publié en 1865-1870) montrait une plus grande diversité qui mettait plus en avant l’aspect politique de la marionnette lyonnaise. Ici, la question primaire est : toute action entraîne des conséquences, et sera rétribuée à hauteur. Cette question de justice est fondamentale pour les enfants (si radicaux dans leur réaction à l’injustice) : la mauvaise action de Guignol fait rire, mais d’autant mieux qu’on sait qu’elle sera punie, ou qu’elle punit une action antérieure qui avait fait du mal. Par une technique dramatique très rigoureuse, avec didascalies mais sans aucun commentaires, Beissier pourrait laisser accroire que les spectacles du Guignol s’apparentaient à de simples petites pièces de théâtre, alors que, bien que souvent inspirées des pièces de théâtre du moment, les spectacles donnaient une grande place à des phases d’improvisation, souvent en rapport avec l’actualité locale ou nationale.

On trouve ici mis en scène les facettes les plus systématiques du caractère de Guignol : radinerie et alcoolisme dans Guignol et la Cabaretière : on imagine que trop bien le surgissement d’anecdotes du quotidien entre chaque coup de bâton ; ruse et partisan du moindre effort dans Docteur Cornibus ; difficultés économiques dans Propriétaire et locataire ; prêt à tout pour son confort dans Guignol en Enfer ; intéressement pas téméraire dans Les Chasseurs et les Ours ; le goût de la fête et du vol aux riches dans Les Noces de Polichinelle. Les questions économiques sont omniprésentes dans les pièces de ce recueil. Le public originel des spectacles de marionnettes était composé de parents ouvriers, accompagnés éventuellement de leurs enfants. En axant les intrigues sur ces questions, le marionnettiste captait sûrement l’attention des adultes, qui se reconnaissaient quelque peu dans ce Guignol, caricature du meilleur et du pire en eux : flemmard, intéressé, mais profondément gentil et révolté par l’injustice. Ce sont aussi les traits typiques de l’enfance, de l’adolescence, traits que porte Guignol sur son visage de bois, sa tête ronde, gentille, naïve, souriante.

On reconnaît dans le Guignol en Enfer, une parodie du drame romantique Faust de Goethe, ou encore de la Peau de chagrin de Balzac. Guignol face au diable, c’est l’homme devant sa mauvaise conscience. D’un côté celui qui se vautre dans la paresse et les plaisirs faciles finit par le payer, dans une moralité proche de celle de La Cigale et la Fourmi. De l’autre, en peignant Guignol en riche, on le voit bien plus paresseux et vicieux que dans la pauvreté. L’enrichissement de la nouvelle société industrielle bourgeoise ne peut être que le résultat d’une vente de son âme au diable, d’une mise au placard de la moralité. On retrouve d’ailleurs tous les personnages de la société dans les enfers. Guignol aux prises avec le diable, c’est aussi l’affrontement du sacré et du profane sur scène, comme l’ange et l’ivrogne dans Le Mystère bouffe de Dario Fo. Et comme chez Fo, le représentant du peuple l’emporte sur le guindé du monde austère, et le ridiculise… Guignol a bien-sûr une filiation avec la culture carnavalesque du Moyen-Âge, les farces et le Roman de Renart, dépeignant un monde à l’envers qui rétablit, compense, punit ceux qui devraient l’être. Et pourquoi les fautes du pauvre Guignol, qui a fait ce qu’il a pu de sa vie, devraient être punies au même titre que celles des privilégiés ? Et quoi de plus jouissif que de voir le bon Guignol se jouer du plus puissant d’entre les salauds du monde ?

Passages retenus

poème :
Ô petits garçons, ô petites filles !
Pour vous on me fait aujourd’hui sortir
D’un vieux carton vert, où sous des quadrilles
Aux flons flons naïfs, je semblais dormir.

Pour tous vos aînés vidant ma musette,
J’avais épuisé mes coups de bâton,
J’avais fait la paix – même avec Rosette –
Je croyais finie – ici – ma chanson

J’avais remisé jusqu’à la potence
Où pendait encore, la fourche à la main,
Le grand diable noir qui, chaque séance,
À me rôtir vif s’escrimait en vain.

Et le coeur encor rempli de leur rire
De leur longue joie et de leur merci,
– Comme un vieil acteur, qui, las, se retire, –
Je me croyais mort.
Mais me revoici !

Car Guignol, Pierrot et Polichinelle
– Chacun à son tour doit les applaudir.
Ils sont à tous trois la joie éternelle,
Ils sont la chanson du gai souvenir ;

C’est le rire vrai qui par eux s’évoque.
Désir des petits – regret des aînés,
Rien qu’en secouant leur maigre défroque
Ils sèment pour tous leurs saines gaietés.

Et trempant leur plume aux vieux écritoires,
Trouvant rien de mieux qu’un coup de bâton,
Ils vont vous servir leurs mêmes histoires.
Pourquoi rien changer quand le rire est bon ?

Vous allez les voir donc tous apparaître,
Tous gais et pimpants dans leurs vieux habits.
La mère Michel crie à sa fenêtre.
Le juge est tout prêt. Le gendarme est gris.

Donc ouvrez très grands vos yeux, vos oreilles,
Et ne craignez pas de nous courroucer.
Riez votre saoul. – Voici les merveilles.
Le rideau se lève. On va commencer !

Balance ta science : Sur l’intelligence des animaux, Charles-Georges Le Roy

L’empereur est une fourmi comme une autre.

Le Roy (Charles-Georges) 1762-1781, Sur l’intelligence des animaux, Sillage, 2017

édition originale : Lettres philosophiques sur l’intelligence et la perfectibilité des animaux, avec quelques lettres sur l’homme. 1802

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Collaborateur de l’Encyclopédie et ami de d’Alembert, Diderot et Helvétius, Charles-Georges Le Roy a été le lieutenant des chasses du château de Versailles de 1753 à 1789. Fort de cette expérience de fréquentation quotidienne des animaux du vaste domaine depuis l’enfance, il démonte les arguments de vision mécaniste des animaux inspirée de Descartes, alors en vogue. Les animaux n’agissent pas seulement en réponse réflexe à leur instinct, mais adaptent leurs comportement suivant ce qu’ils vivent, hésitent, font des choix, ont des préférences, apprennent, évoluent…

L’homme se dégraderait-il en reconnaissant les facultés qui existent dans les êtres inférieurs à lui, et ce qu’il a de commun avec eux ôte-t-il rien des avantages qui le distinguent ? Non, il se dégraderait beaucoup plus en affectant de méconnaître les privilèges dont jouissent ces êtres subordonnés. (p. 128)

Commentaires

Ironie de l’histoire, un lieutenant des chasses royales l’un des premiers grands défenseurs de la cause animale ! Si Le Roy est chasseur et facilitateur de chasse, sa charge est aussi celle d’entretenir l’environnement de chasse, d’assurer le renouvellement des espèces chassées, l’équilibre entre prédateurs et proies. Savoir à quelle période chasser, où, quelles espèces, quelles quantités… On pourrait presque parler de protecteur des écosystèmes. Reconnu comme l’un des pionniers de l’éthologie, il revendique être possesseur d’un réel savoir sur les animaux, construit à partir d’une observation assidue de leurs comportements. S’il remarque les différences entre les animaux qui ont l’expérience de l’homme et les autres – la menace du super-prédateur les pousse à réfléchir -, il décrit aussi la vie en société chez les lièvres, que la peur au contraire fragilise. Une pratique que l’on pourrait comparer à celles de l’arpenteur écrivain Baptiste Morizot, traqueur sans chasse (track en anglais « piste ») et à celle du photographe documentariste Vincent Munier… L’observation de la nature n’est plus seulement utilitaire ou contemplative, mais a pour but une compréhension profonde, dans la conviction que mieux comprendre les animaux aiderait à mieux se situer dans l’écosystème. Il s’agirait ainsi de re-naturer les hommes que Vercors dans son roman définissait comme des « animaux dénaturés » qui, à cause de leur pensée, objectivation du monde, se sont mis à distance, extraits de la nature.

Le Roy a beau s’en défendre, démontrer que les bêtes sentent, souffrent, apprennent, pensent, jugent, tout comme l’être humain, qu’elles ont même développé certaines de leurs compétences bien davantage que les hommes, amène bien à une relativisation de l’exceptionnalité de l’être humain. L’homme avec un petit h devient une espèce parmi d’autres. Cette remise à sa place de l’être humain prolonge le mouvement de décentrement opéré par les Lumières (point de vue des sages indiens sur la morale chrétienne dans les Dialogues avec un sauvage (1708), des Perses sur le raffinement de la Cour dans les Lettres persanes (1720), d’un singe sur l’humanisme dans la Lettre d’un singe (1781)… Au delà de la contradiction de la conception d’animal-machine de Descartes, c’est une attaque contre la vision anthropocentrée du monde défendue par l’Église, un vision qui s’appuie sur la Genèse mais qui est surtout caractéristique de la civilisation européenne depuis la Renaissance, qualifiée de « naturaliste » par Philippe Descola – c’est-à-dire que l’humain se considère comme coupé du reste de la Nature, d’une nature différente de la nature, même plus nature du tout mais culture. D’après Romain Gary dans sa Lettre à l’éléphant, la civilisation occidentale se fantasme même entièrement culture d’elle-même – qu’on pense au transhumanisme, où le corps, l’esprit même, seraient perfectionnés par la technologie -, ce qui relève selon lui d’un complexe d’infériorité certain (faiblesse physiologique de l’espèce humaine comparée à d’autres espèces, cf. Manger la chair de Plutarque ; inquiétude devant la perfection supposée de la machine pour Günther Anders, cf. Obsolescence de l’Homme).

La domination extinctive de l’Homme sur l’animal, symbolisée par la pratique de la chasse (à l’éléphant par excellence), donne une illusion d’importance – le sentiment de supériorité que procure le fait d’être décisionnaire arbitraire, selon « son bon vouloir », comme l’ancien monarque absolu, de la vie et de la mort d’autres êtres -, dans un monde où le nombre vertigineux d’humains, leur similaire nature imparfaite, fait assimiler le premier empereur venu à une fourmi parmi d’autres, une fourmi avec un drôle de chapeau. Les hommes ont la rage de la distinction. La pratique nobiliaire de la chasse à cour avait pour principe la gratuité de la mise à mort des animaux pourchassés, traqués, l’animal cerné étant même le plus souvent laissée aux chiens… Un jeu ? une cérémonie de domination ! Si la chasse peut s’entendre aujourd’hui à des fins de régulation des espèces invasives – dépourvues de prédateurs naturels -, les groupes politiques réactionnaires d’aujourd’hui derrière la défense d’une tradition paraissent surtout promouvoir le culte des armes et du sang versé. La chasse qu’ils revendiquent, en dehors de toute nécessité de complément d’alimentation ou de menace, revient à un luxe nobiliaire mis à la portée de la petite bourgeoisie – toujours ces prétentions de Bourgeois gentilhomme. La chasse-sport, dans notre civilisation, ressemble à un entraînement au massacre en temps de paix, succédané de défouloir pour des meurtriers ordinaires qui attendent les périodes d’exception pour que l’animal se transfigure en homme indésirable et que renaissent les délices de la chasse à l’homme.

La lecture que fait l’Église de la Genèse – interprétation d’une traduction d’une traduction d’une réécriture d’un mythe emprunté à une autre civilisation -, amène généralement à penser que l’animal aurait été créé uniquement pour le profit de l’Homme, qu’il peut en user et en abuser. On retrouve en effet des mots comme « dominer », « commander », « soumettre », « assujettir », mais cela reflète surtout l’ancienne vision du monde, pré-Renaissance, dite « analogique » (selon le concept de Descola) qui avait cours dans l’antiquité et jusqu’au Moyen-Âge : l’Homme est le sujet de Dieu comme l’animal le sujet de l’Homme. Le concept décadent de monarchie absolue n’existe pas encore, un seigneur a la responsabilité de ses sujets, il n’en jouit pas simplement. Si l’on replace ce mythe de zoogonie et anthropogonie dans le contexte historique qui l’a généré, plusieurs milliers d’années avant le temps présent, il est possible d’en proposer une interprétation toute différente. Le néolithique est un temps où l’Homme passe maître dans la domestication des animaux et des plantes. Les bêtes dorment souvent sous le même toit, les plantes cultivées poussent autour de sa maison. Il découvre le pouvoir de contrôler le vivant, mais il éprouve sûrement aussi les crises de subsistance dues aux mauvaises récoltes ou aux maladies qui touchent le bétail. Si le Dieu (ou les dieux) peut annihiler les hommes d’un déluge, il n’y aura plus de prières, plus personne pour reconnaître l’existence d’un dieu, pas d’humain pas de dieu. Le grand pouvoir de l’Homme lui donne de fait une responsabilité dans la gestion du vivant. L’homme est supérieur à l’animal non parce qu’il peut le tuer, mais parce qu’il a conscience que ses actions peuvent bouleverser les équilibres et qu’il vit en interdépendance avec celui-ci.

Passages retenus

De l’idée de propriété chez les lapins et de leur sociabilité, p. 84-95
Par exemple, la disposition qui porte les lapins à se creuser un terrier, n’est pas purement machinale, puisque ceux qui ont été longtemps domestiques manquent absolument de cette industrie. Ils ne s’en avisent que quand la nécessité de garantir leur faiblesse du froid et du danger les a forcés de réfléchir sur les moyens d’y pourvoir. […] On fait peut-être honneur à son industrie de ce qui n’est dû qu’à sa faiblesse. Mais lorsque le besoin a conduit une espèce d’animaux à une découverte de cette nature, ce premier pas fait, il doit en résulter une foule d’idées successives qui élèvent cette espèce fort au dessus des autres. Travailler de concert à se loger et habiter ensemble, c’est un nouvel ordre de choses qui devient bien fécond pour des êtres sensibles qui erraient auparavant sans demeure. Il est impossible que l’idée de propriété ne naisse pas de la peine qu’a causé le travail joint au sentiment de son utilité, et que la cohabitation n’établisse pas de rapports de voisinage. L’idée de propriété est certaine chez les lapins. Les mêmes familles occupent les mêmes terriers sans en changer, et la demeure s’étend quand la famille augmente. Nous avons vu qu’ils prennent un intérêt vif et courageux à tous ceux de leur espèce. La vieillesse et la paternité sont fort respectées parmi eux. Par ce qu’on voit, il est vraisemblable que, si l’on pouvait juger de l’économie domestique de ce peuple souterrain, on y trouverait autant d’ordre qu’on croit en remarquer parmi les abeilles.

Complexité du social, p. 95
Il ne suffit pas que les animaux vivent rassemblés pour qu’ils aient une société proprement dite et féconde en progrès. Ceux même qui paraissent se réunir par une sorte d’attrait, et goûter quelque plaisir à vivre les uns près des autres, n’ont point la condition essentielle de la société, s’ils ne sont pas organisés de manière à se servir réciproquement pour les besoins journaliers de la vie. C’est l’échange de secours qui établit des rapports qui constituent la société proprement dite. Il faut que ces rapports soient fondés sur différentes fonctions qui concourent au bien commun de l’association, et dont le partage rende à chacun des individus la vie plus facile, aille à l’épargne du temps, et produise par conséquent du loisir pour tous ; alors l’utilité générale des offices que les individus ont choisis devient une mesure commune de leur mérite. L’émulation s’établit par l’habitude qu’ils prennent de se comparer entre eux, et elle enfante des efforts. Ceux qui se sentent trop faibles pour être, veulent du moins paraître, et là commence le règne des passions factices, qui sont le produit de la société et du loisir.

Fais des ricochets : À la ligne, de Joseph Ponthus

Promenades en chanson sur une ligne de déshumanisation.

Ponthus (Joseph) 2019, À la ligne. Feuillets d’usine , La Table ronde.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Joseph Pontus a choisi de suivre la femme qu’il aime en Bretagne. Mais il ne trouve que trop difficilement du travail en lien avec ses études littéraires et son expérience d’éducateur. Alors, il a donc fini par accepter des contrats d’intérim pour différentes usines de la région. Il commence par le poisson. Le rythme est épuisant, l’odeur atroce, les machines dangereuses, mais l’auteur chante, se laisse aller au jeu des nombres et de la performance. Et la fatigue extrême à son retour devient une fierté, comme l’argent durement mérité.

Mais viennent encore s’ajouter aux difficultés son statut de précaire, qu’on appelle au dernier moment ou qu’on décommande sans motif, qu’on finit par changer de poste alors qu’il est habitué, puis changer d’usine. Joseph passe ainsi à l’usine de bulots, puis à la viande, descente aux enfers dans la difficulté physique et l’horreur.

Commentaires

Les « feuillets d’usine » de Ponthus s’inscrivent dans la lignée du Journal d’un manoeuvre de Thierry Metz publié en 1990 (qu’il mentionne) et indirectement du Journal d’usine de Simone Weil (dont il ne semble pas avoir connaissance). Si le second n’est pas souvent reconnu comme un texte de poésie, l’expérience en usine de Ponthus ressemble davantage à celle de la philosophe qui découvrait comme lui l’usine, en provenance d’un milieu socio-professionnel très différent, littéraire et intellectuel, qu’à celle de Metz qui a plutôt un profil d’ouvrier-écrivain (extraction populaire qui va développer un goût pour l’écriture). Dans la forme aussi : l’état de brouillon, la destructuration des phrases dans les notes par Simone Weil au retour d’usine dans un état de sidération exténuée ressemble évidemment au martèlement des machines, au bruit assourdissant, au rythme faussement régulier… une similaire harmonie imitative se retrouve chez Joseph Ponthus, qui lui se sert de vers libres très écourtés pour figurer cette hachure de la parole, de la pensée, de la journée, de la vie, que provoque le rythme effréné de l’usine et son effet sur le corps (découpage manifesté sur l’illustration en couverture, rappelant aussi la découpe industrielle de la viande). L’absence de point et de virgules (le poète-ouvrier va à la ligne et c’est tout) laisse à entendre l’emprise de l’usine sur la vie extérieure du travailleur – les nuits, les fins de semaines, les congés ne suffisent pas à éloigner l’usine -, par la fatigue, les douleurs physiques, les blessures, le rythme et l’appréhension panique du retour à l’usine, les odeurs infâmes persistantes même dans le souvenir, les images obsédantes… Ressemblances dans le destin de ces trois poètes de l’usine, morts à 34 (Weil), 40 (Metz) et 42 (Ponthus), comme si l’usine avait écourté leur temps de vie.

Mais le poème ne se lit pas uniquement comme une critique des conditions de vie à l’usine. Ponthus tire fierté de réaliser avec succès ce travail extrêmement dur. Les petites balafres des doigts gonflés et la douleur dorsale intolérable qu’il ramène à la maison sont les preuves de ses victoires dans les défis lancés par l’usine. Fierté de la souffrance au travail qui a un côté masochiste, mais aussi un côté machiste : un homme, un vrai travailleur, un ouvrier, ça souffre en silence, c’est dur au mal, ça ne se plaint pas, ça ne se révolte pas… Cette fierté malsaine, qui est la mentalité même de l’exploitation de l’ouvrier (cf. Le Mythe de l’entrepreneur, où l’on découvre que la souffrance au travail est survalorisée dans le parcours de réussite individuelle), le poète l’incorpore à son être car il devient ouvrier, il est métamorphosé en ouvrier par son travail qui le transforme physiquement. L’usine, ça produit les ouvriers, comme dirait Marx. Un ouvrier, ça n’écrit donc pas de poésie. La poésie devient une confession secrète de sa sensibilité refoulée, un rattrapage de sa personnalité littéraire écartée et forcée au silence de l’ouvrier. L’expérience vitale du travail à l’usine est tellement puissante qu’elle charge l’écrivain en petits tremblements poétiques concentrés, variés, éclatés, bien que encore très classiques grammaticalement (à l’opposé par exemple du travail de François Bon dans Retour à l’usine). La langue est très simple, intégrant seulement quelques tournures populaires et orales, exprime peut-être quelque chose d’un certain refus d’élitisme de la part d’un littéraire ayant rejoint et fraternisé avec les ouvriers dans l’épreuve. On pense à la fraternité simple dans le travail collectif des champs, qui attire tant L’Enfant de Jules Vallès, maltraité par le ton sec et rigide des études latines et par l’austérité brutale de la bonne manière petite bourgeoise aspirant à l’élévation. Ponthus khâgneux chômeur exilé du monde intellectuel, accueilli à l’usine. La camaraderie paraît quelques fois mais n’est que peu mise en avant par le poète. Le statut d’intérimaire, affre de la modernité ré-esclavagiste, ne facilite pas la naissance d’amitiés (les agences d’intérim prolifèrent car ne paient pas certaines charges, leur permettant d’assurer avec rentabilité le bouche-trou qui ne le serait pas pour les entreprises…). Le poète-ouvrier trouve tout de même une joie simple et populaire dans son travail à l’usine, peut-être un peu comme le rire de relâche dans une situation désespérée : il chante, il siffle, il s’écoute en boucle dans sa tête, les grandes chansonnettes connues qui font le lien entre monde des mots des pensées et usine des ouvriers rustauds, poésie populaire qui traverse et infuse la voix poétique de Ponthus.

Citations

« J’en chie mais à l’usine on se tait », p. 53-54
Je reprends après-demain
C’est comme si c’était
Demain
Commencer à préparer son rythme de sommeil
Son rythme de vie
Que l’usine impose

Il faut y aller
Il faut dormir
Il faut

J’en chie de cette usine
De son rythme à la con
De ces trucs insensés à faire tous les soirs

Ne pas le dire
L’écrire

J’ai mal de mes muscles
J’ai mal de cette heure de pause où je devrais être
mais où je ne suis pas
En fumant ma clope chez moi
Je suis encore à l’usine

Qui pourra me covoiturer demain ou après-demain
À travailler de nuit je perds le goût des jours
C’est dur

Si je ne covoiture pas je n’aurai plus de boulot
Ce sera la mort
Ce sera la merde
On verra bien avec les collègues

Mais il faudrait déjà que l’on se parle
Malgré les bouchons d’oreille les machines qui
martèlent nos silences à la pause pourquoi se dire
et quoi se dire d’ailleurs
Que l’on en chie
Que l’on peine à trouver le sommeil le week-end
Mais que l’on fait
Comme si
Tout allait bien
On a un boulot
Même si de merde
Même si l’on ne se repose pas
On gagne des sous
Et l’usine nous bouffera
Et nous bouffe déjà

Mais ça on ne le dit pas
Car à l’usine
C’est comme chez Brel
« Monsieur
On ne dit pas
On ne dit pas »

p. 109
La nuit sur ma ligne
Je rêve
De repas arrosés de champagne de mon pays
Avec des gens que j’aime
Plein de gens
À manger
À rire
À boire
À fumer
Avec un feu de cheminée et un sapin
Entendre sur FIP des Christmas Carols comme
autant de chansons de Noël
À jouer au tarot avec les derniers résistants
En mangeant de petits sandwiches casse-dalle de
langouste et de crabe au bonheur d’une garde
contre

Ça m’aide à tenir
Ces putains de six jours sur sept infernaux
Encore une semaine de six jours au moins
Je bosserai le samedi 24 décembre
Et plus si affinités

J’en pleure à l’avance d’épuisement accumulé

p. 190
« Ne pas parler de poésie
Ne pas parler de poésie
En écrasant des fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cours aux murs gris
Où l’aube aurait enfin sa chance »

Barbara
Perlimpinpin

À l’usine on chante
Putain qu’on chante
On fredonne dans sa tête
On hurle à tue-tête couvert par le bruit des machines
On sifflote le même air entêtant pendant deux heures
On a dans le crâne la même chanson débile
entendue à la radio le matin
C’est le plus beau passe-temps qui soit
Et ça aide à tenir le coup
Penser à autre chose
Aux paroles oubliées
Et à se mettre en joie
Quand je ne sais que chanter
J’en reviens aux fondamentaux
L’Internationale
Le Temps des cerises
La Semaine sanglante

Trenet
Toujours Trenet et encore
Le grand Charles « sans qui nous serions tous des comptables » comme disait Brel
Trenet qui met de la joie dans ce putain d’abattoir
qui me fait sourire à mon épouse quand J’ai ta main dans ma main et puis La Folle Complainte
reste quand même la plus belle chanson de tous les temps ou Ménilmontant
L’Âme des poètes
Que je les cite
Reggiani évidemment Daniel Darc Nougaro Brel Philip Buty Fersen Fréhel et la Môme Vian Jonasz Les Frères Jacques ou Bashung les Wampas Ferrat Bourvil Stromae NTM Anne Sylvestre et toujours Leprest et Barbara

Imaginez la scène : Théâtre lyonnais de Guignol, par Mourguet & Cie

La paresse est un sentiment révolutionnaire

Mourguet (Laurent, Jacques et Louis), L. Josserand, V.N. Vuillerme-Durand, Théâtre lyonnais de Guignol, séries 1 & 2, Paris, Librairie théâtrale, 1865-1870

Textes rassemblés, sélectionnés, complétés, commentés par Jean-Baptiste Onofrio (1814-1892).

Lire sur Gallica : Tome 1, Tome 2

Note : 4 sur 5.

Résumé

Laurent Mourguet est le fils d’une famille de canuts lyonnais. Il n’apprend pas à écrire mais sa famille a le goût du théâtre et des livres. À la Révolution, le travail manquant, il se fait marchand ambulant de bricoles, picarlats, aiguilles et remèdes… Il découvre l’ambiance carnavalesque des fêtes votives des campagnes ou « Vogues » dans le patois de la région.

Vers 1797, il s’installe comme arracheur de dents sur les places et attire la foule par des spectacles de marionnettes, lors desquelles il improvise sur l’actualité du jour. Il utilise les marionnettes à gaine du Burattino, improvise autour des trames de la Commedia dell’arte, utilise parfois musique et théâtre d’ombres… Il monte un premier théâtre régulier. Puis, vers octobre 1808, il crée la marionnette de Guignol d’après son visage, et bientôt celle de Gnafron d’après son collaborateur Lambert Grégoire. À mesure que le répertoire s’étoffe, ses enfants viennent l’aider et créent leurs propres spectacles.

Les pièces étaient initialement non écrites. À partir de 1854, Napoléon III dans une perspective de censure oblige les théâtres de marionnettes à déposer les textes de leur spectacle. Cela n’empêche pas les marionnettistes d’improviser autour des canevas transmis. Le magistrat Jean-Baptiste Onofrio, spectateur assidu des Guignols, commence à prendre des notes et à collecter ces textes en vue d’une publication.

Sommaire et résumés

Tome 1

– Introduction
– Les Bijoux volés (pièce en deux actes) **** : Guignol est chargé par son maître Cassandre d’une commande de pâtisseries pour un grand dîner. Mais voilà que le borjois embauche un nouveau cuisiner, que Guignol connaît sous le nom de Scapin et qu’il avait dénoncé comme voleur de vaisselles…
– Le Pot de confitures *** * : Cassandre se plaint à son fils Octave du domestique Guignol qui se sert dans les pots de vin et de confiture. Mais celui-ci a été placé là par Émilie, la fiancée du jeune homme…
– Les Frères Coq ***** : Le frère Jacques Coq rentre à Lyon après s’être enrichi en Martinique. Il se déguise en pauvre pour éprouver l’accueil de ses frères. Gaspard est devenu notaire et a payé trois cents Francs à son frère pour qu’il n’use plus son nom. Celui-ci se fait désormais appeler Guignol, il a une fille nommée Louison, et est savetier de métier, tout comme son compère de boisson Gnafron.
– Le Portrait de l’oncle **** : Le testament de M. Durand laisse sa maison et ses biens à Guillaume et seulement son portrait à Guignol à la condition qu’il accepte de le restaurer avec le peu d’argent dont il dispose.
– Le Duel *** : Le voisin Bertrand veut échapper à un duel qu’il a provoqué, il propose à Guignol de prendre sa place contre une belle somme.
– Le Marchand de veaux *** : Gnafron demande à Guignol trois Louis d’or pour conclure le mariage avec sa fille Madelon. Guignol a un veau à vendre : un paysan, un médecin et une aubergiste passent tour à tour pour lui acheter.
– Le Dentiste (Fantaisie) *** * : Guignol a invité Gnafron à dîner, mais il ne sera payé pour son oeuvre que dans trois semaines. Aucune maison ne leur fait plus crédit. Ils passent en revue les emplois qu’ils pourraient faire et en arrivent au métier de dentiste. Mais qui est le plus grand menteur ?
– Le Marchand de picarlats *** * : Guignol vend du bois de chauffe à la criée, qu’il promène sur son âne. Le perruquier Pommadin lui joue un tour en prenant avec la cargaison le bât qu’on accroche sur l’âne…
– Les Valets à la porte ** * : L’intendant annonce que le maître s’est ruiné en Martinique. Il congédie les valets Gros Pierre, Gnafron et Guignol en leur réglant leurs honoraires par le bois…
– Le Déménagement (Fantaisie) *** : Le propriétaire somme Guignol de lui régler ses impayés. Guignol joue l’idiot qui comprend de travers… Puis, avec Gnafron et Madelon, ils déménagent sous la Lune…

Tome 2

– Le Testament *** * : Mme Bobinard se désole, son mari l’a déshéritée. Le voisin, ignorant la chose, la demande en mariage à condition de voir le testament… Mme Bobinard demande à Guignol de s’allonger et appelle le notaire pour refaire un testament…
– Le Marchand d’aiguilles * * : M. Cassandre l’épicier veut marier sa fille mais celle-ci ne veut qu’un mari avec un titre de noblesse. Les jeunes hommes éconduits déguisent Guignol en prince turc.
– Les voleurs volés *** : Guignol a l’opportunité d’un bon emploi mais doit avancer une caution importante. Il demande au voisin Gripardin. Celui-ci vient de recevoir le loyer de son paysan mais prétend ne rien avoir et planque son sac d’écus sous une pierre.
– Tu chanteras, tu ne chanteras pas *** : Un rentier veut maintenir le calme car sa femme va bientôt accoucher ; un sergent veut fêter des promotions et paye Guignol pour qu’il chante.
– L’Enrôlement *** : Gnafron ne veut pas donner sa fille Madelon en mariage à Guignol parce qu’il est sans le sou, il lui affirme donc qu’il ne la donnera pas à quelqu’un qui n’a pas fait son service.
– Le Château mystérieux *** * : À cause d’une vieille promesse de son père, Léonce doit épouser la fille du comte de Hautepierre, recluse dans un vieux château… Son cousin Alfred, jeune prodigue désirant se caser, se présente à sa place, accompagné de son domestique Guignol.
– La Racine merveilleuse *** * : M. Mouton rentre à Lyon après des années en Martinique, il prend des nouvelles de son ancien employé Guignol. Gnafron lui apprend qu’il est tyrannisé par sa femme.
– Les Conscrits de 1809 *** * : Un jeune noble endetté vient demander la main de la fille du patron de la filature où travaille Guignol, lequel vient de se faire éconduire… On tire d’ailleurs au sort les employés qui vont devoir partir à la guerre…
– Ma porte d’allée *** * : Guignol décline un dernier verre et rentre sagement mais voilà qu’il n’a pas la loquetière. Il fait du boucan pour réveiller sa femme.
– Les Souterrains du vieux château *** * : Le comte de Beaufort offre cent mille livres et la main de sa fille Estelle à qui passera une nuit dans les souterrains hantés du vieux château. Parmi ceux qui relèvent le défi, Victor de Sirval et son domestique Guignol, peu rassuré.

Commentaires

Guignol, personnage multiple, caméléon, se fait le représentant de l’homme du peuple, dans ses défauts et qualités. Derrière sa fainéantise et son comportement de panier percé, et sa mauvaise foi intégrale d’ado qui joue à celui qui ne comprend pas, se cache la fatalité de sa mauvaise situation professionnelle. Dans Un dentiste, lui et Gnafron se lamentent des faibles revenus que génèrent leur métier. Et derrière cette figure de pauvre asservi, crédule, victime, se cache une âme libertaire, incapable de suivre à la lettre ce qu’on lui demande, parce qu’il veut préserver ce petit quelque chose d’insoumis, comme l’ado qui ne se résigne pas tout à fait encore aux règles du jeu adulte. Et c’est sans doute cette jolie exigence libre de l’adolescence, un peu désordonnée mais irrésistible qui séduit.

La fainéantise de Guignol a aussi un sens politique, anarchiste ou communiste (qu’on pense au Droit à la Paresse, de Lafargue). Les emplois où sont relégués Guignol et Gnafron sont souvent les tâches les plus dévalorisées, salissantes, les moins bien payées, emplois inconfortables et instables (Guignol aujourd’hui, serait immigré, intérimaire, sans papier…). Ils sont en quelque sorte comparables à la caste des Intouchables en Inde, des sous-humains indignes dont on critique les moeurs, or que ce sont sans doute les mauvaises conditions de travail, les discriminations sociales, qui déterminent des moeurs comme le manque d’entrain au travail ou la fuite dans l’alcool. Parfois au chômage, souvent partisans du moindre effort, mais toujours enthousiastes pour une meilleure position, ils ne sont pas incarnation de la paresse, mais incarnation d’une classe sociale mal traitée qui n’a pas trouvé d’autre moyen de révolte que la paresse.

On devine l’héritage des farces du Moyen-Âge et du théâtre de foire dans le plaisir du coup de bâton, du gag attendu, du comique de répétition, le goût de la grossièreté et de l’usurpation… La violence paraît ici comme naturelle, comme faisant partie de la vie des modestes, ou comme l’image de la vie vue par les modestes, dans la mémoire de leurs corps : l’éducation par les coups, la relation orageuse du mariage, du maître au serviteur, du patron à l’employé, et l’envie terrible de revanche de la victime envers son tyran – qui est réalisée ici sans jamais prêter à conséquence.

On pourrait faire le rapprochement avec les contes de fées, qui racontent non la réalité de la vie mais l’image intérieure de celle-ci dans la conscience profonde (cf. La Psychanalyse des contes). Guignol est comme un anti-prince de conte burlesque : de la même manière qu’un héros de conte, il représente les pulsions, les émotions refoulées, le conflit interne entre contraintes sociales et envies, mais il échouera systématiquement à triompher, comme si, malgré sa mauvaise condition, il demeurait attaché à elle, fier, éternel représentant d’une caste à laquelle on l’a assigné et qu’il a donc choisi d’endosser.

Certaines pièces comme « La Racine merveilleuse » sont de claires réécritures de farces à succès, ici un mélange du « Pont aux asnes » et du « Cuvier » (cf. Farces du Moyen-Âge). Certaines s’inspirent des comédies de mariage typiques comme dans « Les Conscrits 1809 » ou « Le Château mystérieux » ; des classiques de Molière comme dans « Le Marchand d’aiguilles » (mélange des Femmes savantes et du Bourgeois gentilhomme). Guignol est aussi placé dans le monde du conte merveilleux (« Les souterrains du vieux château »), poltron prototypique, son terre à terre démasque le faux merveilleux et le rend à la réalité. Mais c’est dans le registre de la farce que les pièces trouvent leur potentiel comique, avec cet effet jouissif des coups de bâton qu’on distribue à l’envie, qu’on reçoit… catharsis évidente que ce soit pour petits ou grands, mettant en scène cette envie cachée de tout un chacun pour les coups qui se perdent, quand bien même l’on sait que soi-même en méritons…

Typique de la tradition orale (cf. Deux soirées de contes Saamaka), on peut voir le génie populaire qui prend ce qui l’intéresse sans gêne, agglutine, taille, transforme et aboutit à une nouvelle oeuvre adaptée au goût du jour, à un public, à l’opposé de la tradition de l’écriture élitiste qui tend à vouloir figer le texte d’une histoire et à en protéger l’intégrité, alors qu’elle procède en réalité d’une manière comparable : la réécriture est le ressort le plus puissant de la création littéraire selon Genette, cf. Palimpseste. L’écriture populaire n’a pas le temps pour travailler à la finesse de ses oeuvres avant de les partager, elle profite en revanche d’un retour extrêmement rapide sur son travail. Le marionnettiste joue un soir, modifie le lendemain suivant les critiques, ajoute une blague en lien avec le nouveau lieu, le public spécial du jour… Les textes des pièces dont nous n’avons bien-sûr qu’une occurrence stabilisée et dépouillée de tout jeu d’improvisation et de contextualisation, sont ainsi à être retravaillées pour leur nouveau public.

Certaines pièces montrent cependant comme les intrigues étaient conçues pour donner place à l’improvisation ou plutôt à une adaptation à la culture et à l’actualité locale : ainsi dans « Le Dentiste » où Guignol et Gnafron mentionnent à la chaîne les rumeurs qu’ils ont fait courir ; dans « Déménagement », des situations se créent par la présentation au public d’un objet usuel mais hors d’usage ou complètement insolite, quelle remarque, quel gag, peuvent se créer ? élan lyrique ou lubrique… Les compères ne manquent pas une occasion de faire référence à un évènement récent ou passé, de faire un lien entre la petite histoire racontée et la réalité autour. C’est dans cette mesure que Guignol est le lointain parent des Guignols de l’info : qu’on pense aux nombreuses fois où les marionnettes se donnent des coups dans la pure tradition de la farce. Le marionnettiste de Guignol lui-même héritier du jongleur du Moyen-Âge qui s’adaptait au public venu écouter en curieux et se faisait colporteur d’actualité et parfois allumeur de mèches agitatrices (cf. Mystère bouffe).

Passages retenus

De la fatalité des métiers mal payés, p. 211
GUIGNOL. Ah ! ouich ! je peux bien faire l’arbre fourchu, sans craindre de perdre ma monnaie… Et toi, pourquoi paierais-tu pas à déjeuner ?
GNAFRON. Pourquoi ? C’est que je suis comme toi. Nos goussets se ressemblent comme deux frères bessons… J’ai ben rendu hier quatre paires de groles qu’on m’avait données à rassemeler, mais personne m’a pôné de pécuniaux… Ah ! vois-tu, c’est pas le Pérou que d’être cordonnier en vieux !… Nos parents ont bien eu tort ; ils nous ont pas donné des bons états.
GUIGNOL. T’as raison, la saveterie et la tailleuserie, ça donne pas gros à boire… Il nous faudrait pouvoir trouver un autre état.
GNAFRON. C’est ça, un état où y ait rien à faire
GUIGNOL. Comme te connais bien mon tempérament !
GNAFRON. Ah ! si j’avais une vigne… V’là un bon état !… Si j’avais une vigne, j’en aurais soin comme d’un enfant !… C’est le vin qui nous rend le coeur gai, c’est le vin qui nous soutient.
GUIGNOL. Et l’autre jour, te t’es phostographié dans la crotte parce que t’en avais trop bu !
GNAFRON. C’est pas parce que j’en avais trop bu, mais parce qu’il était drogué… Ah ! si je les tenais ceux qui droguent le vin… Scélérats ! je leur ferais passer un mauvais quart d’heure. Droguer le vin ! ce rayon de soleil qui dore nos cheveux blancs, qui colore notre nez & nos rêves !… brigands !… Y avait de l’eau dedans l’autre jour ; et l’eau, ça me dérange… Quand y a que la graine pure, je trempalle même pas. Mais mon ventre crie comme un sourd. Dis-donc, as-tu rien à mettre au Mont-de-Piété ?
GUIGNOL. Ah bah ! tout y est déjà passé… Mets-y donc ton ventre au Mont-de-Piété.
GNAFRON. On me prêterait rien sur cette caisse d’horloge. Elle est arrête (sic.) pour le moment, elle a besoin d’être graissée.

Le déménagement, p. 339, Scène VI
On voit paraître la Lune.
GUIGNOL, GNAFRON & MADELON passent successivement sur le devant de la scène, en portant divers objets de ménage, & repassent ensuite dans le fond pour retourner au logement de Guignol. À chaque rencontre, ils échangent des lazzis.
Il est impossible d’écrire cette scène ; elle est essentiellement à gusto. Le temps, le lieu, les objets déménagés font varier sans cesse le thème sur lequel s’exerce l’artiste.
Dans le défilé figurent le plus souvent un bois de lit en fort mauvais état, un matelas idem, une commode sans tiroirs, une poêle percée, une ouche de boulanger d’une longueur démesurée, &c. &c. Cette série se clôt toujours par deux meubles indispensables, la seringue & le pot de chambre ; et on devine, sans de grands efforts d’imagination, le texte de ces plaisanteries dont ils sont l’objet.
À la fin du déménagement, Guignol voit venir la maréchaussée, & tous s’enfuient en criant : SAUVE QUI PEUT !

Tu ne chanteras pas, p. 134
GUIGNOL, seul
(À la cantonnade.) C’est bon ! c’est bon ! vieux bugnon ! On en trouvera ben une place que vaudra la tienne. Crois-tu que je n’en verserai des pleurs de quitter ta cassine ? (Il vient en scène.) Je sais pas comme je m’y prends… mais v’là quéque temps que je peux pas faire pus de vuit jours dans une place… Ce matin, je m’étais levé tout guilleret… j’avais fait un joli rêve… J’avais rêvé que je mangeais de châtaignes… à l’eau… dans un pot jaune… au coin du feu… Ça veut dire qu’on recevra d’argent dans la journée, de rêver de châtaignes. Hé ben ! ça a tourné tout de traviole… À neuf heures, mon maître me dit : Guignol, apportez-moi vite mon déjeuner, je suis pressé. – Oui, borgeois, que je li réponds. – Je cours à l’office pour prendre la soupière… j’empoigne quéque chose… j’arrive avec mon quéque chose… quand je vais pour le mettre sur table, je vois que j’ai biché le… oui, nom d’un rat ! je le tenais… C’était la cuisinière qui l’avait entreposé là… Je veux le remporter mais le borgeois l’avait vu… Il se monte comme une soupe au lait… J’ai beau m’excuser… – Borgeois, c’est pour m’être trop pressé, pour avoir trop voulu bien faire… Y a que ceux qui font rien qui se trompent pas. – Ah ! ouich ! il m’écoute pas… il me fait mon compte… sept & sept dix-vuit, & sept vingt-neuf, & neuf septante-deux… Il me donne trois francs douze sous… il me flanque un certificat de bonne conduite… avec son soulier… au dessous des reins… Et me v’là sur le pavé… mais, comme dit Gnafron, faut jamais se faire de mauvais sang. (Il chante sur l’air de Préville & Taconnet.)
Quand j’ai pas l’sous, je chante pour être pas triste ;
Quand j’ai d’l’argent, je chante parce que j’suis gai.
(bis)

Balance ta science : Le Mythe de l’entrepreneur, de Anthony Galluzzo

Et pendant qu’il croque la pierre, l’esclave rêvera qu’il devient maître.

Galluzzo (Anthony) 2023, Le Mythe de l’entrepreneur, éd. La Découverte, coll. « Zones »

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

La vie de Steve Jobs est racontée et répétée avec toujours les mêmes éléments : débuts dans un garage avec Steve Wozniak, mêmes adjectifs élogieux faisant de lui une personnalité à part, créative, géniale, formé à l’école de la vie et non par les grandes écoles et les cercles élitistes… pleinement habité par sa vision d’ouvrir un nouveau chemin pour la civilisation, au-delà des préoccupations d’argent et de célébrité. Or, ces motifs se retrouvent presque à l’identique pour parler de quantité d’autres « entrepreneurs », c’est-à-dire grands propriétaires et dirigeants de grandes entreprises. À y regarder de plus près encore, on s’aperçoit que ce type d’histoire rappelle étrangement le genre du conte de fée qui transforme un pauvre enfant sans famille en roi, après un ensemble d’épreuves surmontées grâce à un ensemble de dons… On remarque aussi des points communs avec les récits hagiographiques de Jésus et des saints, avec les grands mythes grecs de l’antiquité, parlant des exploits et miracles des hommes et des demi-dieux. Enfin, ce récit reflète à merveille l’identité culturelle américaine fantasmée : histoire des pionniers partis de rien défrichant un territoire immense, celle de l’indépendance d’hommes affranchis de la tutelle de l’Angleterre pour créer leur propre histoire et la réussite individuelle sans l’aide de personne…

Il s’agit de storytellings typiques, élaborés par les entreprises qui ont compris que donner une figure sympathique, reconnaissable et admirable à leur entreprise et à ses productions marchandes, séduisait aussi bien les partenaires, les investisseurs, que les acheteurs. Des éléments choisis du parcours de l’entrepreneur sont communiqués à une presse partenaire ou publiés dans des livres, relayés et répétés, et le parcours de l’entrepreneur devient l’histoire de l’entreprise même. De tels procédés ont été utilisés pour faire grimper la cote d’entreprises naissantes comme Theranos, entreprise qui s’est révélée une escroquerie alors que sa jeune dirigeante, Elizabeth Holmes, était déjà milliardaire. Des stratégies marketing similaires été déjà utilisées au XIXe siècle, par le grand patron Andrew Cornegie, migrant écossais devenu richissime industriel, auteur de nombreux livres dont L’Évangile de la richesse, se présentant dans les médias comme philanthrope, proche de ses salariés, sympathisant socialiste, mais qui engage volontiers des miliciens pour réprimer une grève.

Cette vision réductrice de « l’entreprise » à son propriétaire ou à l’un de ses dirigeants a pour conséquence de focaliser l’attention sur un individu et ses qualités, et de faire presque disparaître le contexte intellectuel et matériel qui a servi de terreau à l’émergence de ces entreprises, l’apport des collaborateurs, les partenaires financiers, médiatiques… et surtout les milliers d’ouvriers. Le mythe tait les éléments moins glorieux du parcours… à commencer par les conditions de travail imposées aux salariés, mais aussi l’espionnage industriel, le débauchage d’ingénieurs, l’écrasement de certains collaborateurs, la mise au pas des syndicats, la sous-traitance (comme les séries de suicides dans les usines du sous-traitant d’Apple Foxconn, de travailleurs traités en esclaves)… Ces récits publicitaires qui semblent avoir pour ambition d’introduire l’entrepreneur dans l’Histoire aux côtés des grands hommes, présidents, conquérants, inventeurs, artistes… célèbrent surtout la réussite individuelle. Et par contrecoup, la masse est responsable de son échec, les travailleurs de leur piètre condition…

L’entrepreneur élaborant sa geste créatrice doit à tout prix éviter d’apparaître comme un patron, c’est-à-dire comme un agent économique extrayant de la plus-value et comme un maître régnant sur ses subordonnés. Il lui faut appartenir au monde éthéré des idées et donc s’éloigner des trivialités de la production. Le patron appelle dialectiquement la figure de l’ouvrier. L’entrepreneur, à l’inverse, est un pur esprit solitaire, habité par le génie. En investissant dans les relations publiques, en alimentant le storytelling, l’entrepreneur construit avec les journalistes sa persona. Malgré d’importants moyens, il ne contrôle pas entièrement le récit médiatique qui, à l’occasion d’un scandale, peut le faire basculer d’un imaginaire à l’autre et le reléguer au rang de simple exploiteur. (p. 157)

Commentaires

Imaginez donc Steve Jobs posant ses lunettes et enfilant son collant moulant de super-homme, Musk sortant de sa Tesla-cave dans sa Tesla-car, Bezos dans une armure d’homme de fer, Zuckerberg jetant des toiles pour sauter de bâtiment en bâtiment, Bolloré avec ses griffes rétractables, Bernard Arnaud dans sa chaise volante de Professeur $… Les héros de l’antiquité ? Hercule n’était-il pas un entrepreneur de légende ayant fait fortune dans l’import-export de peaux de bêtes ? Achille dans la vente de boucliers et d’armures (presque) indestructibles ? Ulysse dans le conseil stratégique aux entreprises ? Supercherie, mensonge, abus ? Ces entrepreneurs racontent des histoires partiellement fausses sur leurs parcours, mettent en valeur leurs bons côtés, atténuent leurs défauts… Quoi de scandaleux ? N’est-ce pas ce que ferait tout un chacun, depuis l’adulte racontant son dernier voyage sous la forme d’un conte aux enfants ébahis (cf. notre article sur le rite de passage dans les contes), jusqu’au prototype de bar PMU, contant une anecdote dont il est le héros, récit arrosé de chiffres gonflés, à quoi on aurait tort de préférer la vérité sèche. « Conter », n’est-ce pas déjà ça : exagérer, métaphoriser, amplifier, mythifier ? Ne nous vivons-nous pas tous comme des héros de conte, évoluant, avançant, princes aspirant à devenir roi ? (cf. Psychanalyse des contes)

Selon les mots d’Arthur Schopenhauer, le monde est notre représentation. Nous vivons dans l’imaginaire que nous projetons sur le monde. Et c’est bien ça qu’ont compris les entreprises et leurs conseillers en stratégie marketing, attachés de presse, experts en communication et lobbyistes… Contrairement à la théorie libérale simpliste d’un « homo economicus » psychologiquement déterminé par l’envie de satisfaire ses besoins et par la peur du manque qui le pousse à accumuler (cf. La mentalité de marché est obsolète), les échanges commerciaux y compris dans nos sociétés modernes sont rarement « purs » (besoin + argent disponible = achat), mais au contraire continuent de répondre (comme dans les sociétés anciennes étudiées par Marcel Mauss dans son Essai sur le don) aux multiples interactions souterraines inextricables de tous les pans de notre vie humaine : tradition, religion, honneur, lien social, compétition sociale, esthétique, charité… Nous faisons ainsi nos courses dans une espèce de supermarché de l’imaginaire, dont l’immensité se perd dans l’inconscient. Le supermarché, non-lieu de Marc Augé, lieu sans âme sans histoire de notre modernité industrielle, est substitué, colorisé, virtuellement rempli dans notre esprit, par des milliers d’histoires, de couleurs vives et de formes associées, de mélodies et de bons mots, de sourires et de corps séduisants, de slogans et de petits attributs de réussite… En cela, il légitime largement son préfixe « super », à prendre davantage dans le sens du monde merveilleux des DC et Marvel : vente de morceaux de mythes.

Acheter un produit Mac, c’est un peu de Steve Jobs qu’on ramène à la maison. Les entreprises produisent de belles histoires, des contes de réussite, dont les entrepreneurs sont les héros-modèles : partant de rien, un jeune homme prouve sa valeur en surmontant de grandes difficultés et finit par triompher en fondant son entreprise. Les bonnes fées de l’esprit d’entreprise nous proposent de passer à notre tour des épreuves difficiles afin de devenir un « roi » comme eux, c’est-à-dire un homme riche et puissant. Or, l’épreuve dans la vie réelle consiste à travailler dur et à attendre son heure… Mais les grands patrons et puissants dirigeants, les autrefois bien nommés « barons voleurs », sont en fait des vieilles sorcières cachées sous une belle apparence, qui nous aiguillent sur un mauvais chemin (comme le gros Monnayus des Aventures de Nono qui détourne Nono d’un monde d’entraide par la promesse de confort sans travailler, et l’enfant devient un travailleur pauvre et exploité…). Il n’y a aucune réussite possible aux épreuves proposées. L’ouvrier opprimé ne deviendra jamais un patron (c’est même l’une des bases fondatrices de la classe bourgeoise d’avoir rompu la possibilité ancienne pour l’apprenti de devenir maître puis marchand en fin de carrière, cf. La Révolte des Canuts).

Le conte de réussite est un attrape-nigaud, un roman de gare construit de toutes pièces à partir des histoires à la mode (contes d’enfance, super-héros, cinéma hollywoodien, héros patriotiques pionniers d’une nation qui s’est construite dans la difficulté, valeurs chrétiennes…) dans le but de cacher le processus de reproduction des élites décrit par Bourdieu, et d’inciter les travailleurs à se tenir bien sagement, à accepter leur condition et à patienter pour une promesse de paradis… L’exaltation spectaculaire de la pauvreté, des difficultés et de la souffrance, comme conditions nécessaires dans cette mythologie du self made man, a quelque chose de typiquement chrétien. Que l’on pense en premier lieu aux Épîtres de Pierre, l’apôtre qui « trahira trois fois avant le chant du coq », adepte de l’autoflagellation qui se délecte d’être « aspergé du sang du Christ », propose une version très masochiste du message chrétien : plus on souffre à l’image de Jésus, et plus on se rapproche du paradis de Dieu… Altération très probable d’un message originel du Christ qui, si l’on en croit l’Évangile de Thomas, parlait plutôt d’un royaume de Dieu ici et maintenant par la sagesse et le renoncement volontaire aux richesses superflues ; on connaît sa rébellion contre l’empire colonial romain, sa critique des élites pharisiennes dodues et collaboratrices, et sa détestation des marchands qui s’établissent autour du temple…

Au delà du mensonge – les dirigeants sont tous des favorisés, par la famille, les relations, la fortune ou la chance -, Galluzzo souligne que l’éloge de la réussite individuelle, de celui qui sait surmonter les difficultés, condamne les non-réussissant – c’est-à-dire en réalité toutes les personnes qui ne sont pas favorisées – à porter la charge de la responsabilité de l’échec, abattu par la fatigue, abruti par les produits magiques addictifs censés l’aider à performer, découvrant la supercherie et sombrant dans le cynisme nihiliste et la haine de soi. Faux-prophètes vrais tyrans capitalistes qui usurpent l’image vraie de l’aventure collective que devrait être l’entreprise, en y superposant leur figure de pseudo-philanthrope blanchisseur d’argent, et en s’en appropriant les mérites et les bénéfices.

Passages retenus

p. 96
L’un des premiers grands collaborateurs d’Apple au moment de sa création a été le consultant en relations publiques Regis McKenna. Alors que l’entreprise était totalement inconnue, ce dernier a embarqué Jobs, Wozniak et Markkula dans une tournée des rédactions à New York, où tous les quatre ont déjeuner et discuté avec les équipes d’une multitude de magazines, généralistes comme spécialisés. Lorsqu’une nouvelle entreprise cherche à s’attirer les faveurs des investisseurs, elle ne peut pas s’appuyer sur ses accomplissements passés. Inconnue, sans histoire, elle souffre d’un déficit d’image et donc de légitimité. Pour pallier ce manque, elle doit réaliser des investissements narratifs, disséminer des histoires entrepreneuriales et donner ainsi au monde des affaires des raisons de croire en sa valeur.
Ce travail narratif a été décrit par de nombreux chercheurs comme un élément essentiel de la constitution du capital. En analysant les discours des fondateurs de start-ups, Ellen O’Connor a par exemple montré comment ceux-ci se mettent, eux et leur entreprise, en récit : « Ils écrivent des intrigues marketing, stratégiques et financières pour leur entreprise, et dans les conversations de tous les jours, racontent leurs rêves et leurs projets de réussite, personnelle et professionnelle. » À partir d’un même canevas, ces entrepreneurs adaptent leurs récits, ajustent leurs métaphores, pour mieux toucher l’interlocuteur du jour : le banquier, le capital-risqueur, le fournisseur, ou encore le futur collaborateur. En analysant leurs techniques narratives, on repère des constantes qui coïncident avec les composantes du mythe de l’entrepreneur que nous avons décrites jusqu’ici. Face aux investisseurs, les entrepreneurs-narrateurs racontent par exemple fréquemment l’histoire des origines de leur entreprise et la façon dont leur est apparue leur « vision ».

p. 121
L' »école de la pauvreté » est un véritable lieu commun, que l’on retrouve dans un nombre considérable de sermons, de discours, d’articles, de romans, de manuels et de biographies du début du siècle. La pauvreté y est décrite dans un style à la fois pathétique et héroïque qui accompagne très souvent une célébration primitive de la ruralité. L’entrepreneur à succès, on en est sûr, vient de la campagne, où il a respiré le bon air, les pieds solidement ancrés dans la glaise. Le garçon des villes, lui, est trop souvent englouti par la jungle urbaine et ses vices. On verra plus loin dans ce chapitre à quel point cette célébration de la saine pauvreté relève du folklore et ne correspond en rien aux véritables trajectoires des Américains du début du siècle. Constatons pour l’instant qu’elle permet d’inscrire la nouvelle économie dans les cadres rassurants de la tradition américaine. À travers ces idées, le marché apparaît finalement comme un opérateur de justice, plaçant les hommes à hauteur de leur propre volonté, les récompensant en proportion de leurs efforts. Certes, l’économie américaine a subi un grand bouleversement, mais les fondamentaux de l’individualisme de marché restent inchangés. Les meilleurs, l’aristocratie naturelle, continuent de se révéler, et les imméritants, d’être châtiés. L’idéal protestant du caractère est préservé : la richesse est en quelque sorte une sanctification.

p. 141-142
« [Les entrepreneurs] ont été à l’industrialisation ce que les pères fondateurs furent à la création de la nation américaine. Sans eux, l’inventeur aurait eu du mal à développer, produire ou trouver un marché pour ses créations, et les scientifiques, les ingénieurs et les constructeurs n’auraient pas eu de grandes entreprises pour louer leurs services ou financer leur travail. […] On les a appelés « capitaines d’industrie », « barons voleurs » ou encore « hommes d’État industriels ». Ils restent controversés car les Américains ont toujours eu des sentiments partagés à leur égard : faut-il admirer ces hommes pour ce qu’ils ont fait ou les mépriser pour la façon dont ils l’ont fait ? Personne cependant ne conteste le fait qu’ils ont dirigé et transformé l’économie américaine en un mastodonte de richesse et de productivité. Ils sont devenus les principaux agents de changement dans la vie américaine. » (Maury Klein, The Genesis of Industrial America, 1870-1920, Cambridge University Press, 2007, p. 19-20)
Grand orchestrateur, force primordiale, l’entrepreneur apparaît dans ces lignes comme une quasi-divinité qui donne son souffle au monde. La littérature historique américaine cultive cette métaphore du surhumain : les premiers entrepreneurs sont qualifiés de « titans », de « géants » à l’existence « épique »… Conséquence logique de cette vision : pour comprendre notre présent, il nous suffit de conter l’épopée de ces êtres exceptionnels. L’histoire de tous pourra être contenue dans la biographie d’un seul Tout au long du XXe siècle, un véritable panthéon entrepreneurial s’est ainsi constitué dans l’imaginaire américain.

p. 204
L’apologie du mérite dénonce implicitement des imméritants. Dans l’ordre des choses, les « ratés », les chômeurs, les pauvres, aussi, sont self-made. Ils ne sont certes pas responsables de là où ils sont nés, mais toujours de ce qu’ils sont devenus. Pour les sortir de leur condition, il faut les responsabiliser, les faire changer d’attitude face au travail, et non les conforter dans leurs échecs par l’assistance sociale. La rhétorique du mérite porte en elle le refus de toute surdétermination, qu’elle soit sexuelle, sociale ou raciale. Les trajectoires sont irréductiblement individuelles : chacun ne peut être expliqué que par lui-même. Ainsi, la célébration médiatique des personnalités africaines-américaines ayant « réussi » permet de tenir à distance les discours critiques quant au racisme structurel aux États-Unis. Dans la littérature sociologique, on appelle « tokénisme » la pratique consistant à intégrer symboliquement des groupes minoritaires pour échapper à l’accusation de discrimination. Dans de multiples biographies, l’entrepreneuse noire Oprah Winfrey est célébrée comme celle qui s’est arrachée à la pauvreté et à l’adversité pour partir à la conquête de l’American dream. Ces « biographies tokénistes », explique Dana L. Cloud, commencent par reconnaître l’oppression et les barrières structurelles qui contraignent l’individu, pour ensuite les abolir en célébrant le dépassement de soi. « Le tokénisme glorifie l’exception afin de mieux dissimuler les règles du jeu du succès dans la société capitaliste. » Ayant lui aussi triomphé du marché, l’entrepreneur afro-américain peut rejoindre les rangs d’une bourgeoisie universelle, déracialisée. « Érigées en modèles, [ces personnalités] sont la « preuve » que rien n’empêche les Noirs du ghetto de réussir s’ils s’en donnent la peine. » L’américaniste Sylvie Laurent a montré comment la célébration de l’entrepreneuriat noir aux États-Unis a permis symétriquement de réactiver la vieille image raciste du « pauvre indolent et oisif, vivant aux crochets de la société et qu’il faut discipliner. » « Le culte de l’initiative personnelle de ceux qui savent « se prendre en main » et la condamnation morale de ceux qui « se cherchent des excuses » aboutissent logiquement à la délégitimation des programmes de « promotion préférentielle » (affirmative action). »

Surveille tes images : Les Aventures de Nono, de Jean Grave

Le simple rêve d’une utopie est un crime au pays de l’argent.

Grave (Jean) 1901, Les Aventures de Nono, éd. Stock

disponible sur wikisource.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Nono, bon enfant parfois turbulent et têtu, comme tant d’autres. Les parents, comme tant, parfois ne sachant comment faire autrement, lui administrent pédagogiquement une petite gifle. Voilà qu’un jour, Nono se retrouve perdu dans la forêt. Alors qu’il a faim, il aide une abeille mal en point, qui pour le remercier le mène à Autonomia, une petite communauté d’enfants vivant à peine encadrés de quelques adultes et apprenant en faisant toutes les choses nécessaires par eux-mêmes, selon les principes de l’entraide. On y travaille beaucoup car il y a beaucoup de choses à faire, mais avec le plaisir de faire ensemble. Nono s’y fait de bons amis.

Cependant, un gros homme insistant l’invite à venir avec lui dans un pays merveilleux, Monnaya, où il y n’y a même pas besoin de travailler…

Croyance du besoin d’autorité, p. 258
Quand il leur racontait les joies d’Autonomie, la douceur de Labor, les prévenances de Solidaria, tous l’écoutaient ravis, mais plus ou moins incrédules, ou affirmant que cela était bien pour Autonomie, mais que ce genre de vie était impossible pour les Argyrocratiens, qu’il fallait des riches pour faire travailler les pauvres – c’est ce que ne se gênaient pas de faire les riches Argyrocratiens – puis des lois, des gens d’armes, et des prisons pour ceux qui avaient mauvaise tête.

Commentaires

Le roman pourrait être considéré comme une réécriture d’Oliver Twist (1837) au sens de Gérard Genette (dans Palimpsestes). C’est-à-dire que Dickens présente et décrit de manière réaliste le parcours d’un enfant dans les enfers des pensionnats et des ghettos, dans la précarité : c’est le pire apprentissage de la vie qu’on peut imaginer pour un enfant, une injustice absolue et insupportable, mais c’est aussi la triste réalité de l’Angleterre du début XIXe qui découvre les joies du capitalisme industriel et la pauvreté de masse… Jean Grave va raconter un parcours d’apprentissage totalement inverse en proposant une utopie pédagogique caractérisée par les principes de l’anarchie : l’enfant est un être à part entière qui n’appartient à personne, n’est pas là pour obéir à l’adulte et doit être placé dans de bonnes conditions pour se développer de lui-même ; il ne doit être ni exploité, ni assisté, le temps, le jeu et la compagnie d’autres enfants doivent l’amener à vouloir apprendre à faire les choses par lui-même. C’est le sens du message d’Autonomie : « Je te mettrai aux prises avec les circonstances. Comme tu agiras, elles seront bonnes ou néfastes pour toi. – C’est donc toi qui en définitive feras tes aventures, et les ornementeras par la façon de te comporter » (p. 195). Dans un contexte d’apprentissage favorable, l’enfant grandit et peut assumer ses propres choix et les conséquences de ceux-là, il devient autonome, il se gouverne de lui-même. C’est bien-sûr l’opposé des lieux d’apprentissage par la force et l’autoritarisme décrits par Dickens. Le savoir ne provient pas de professeurs détenteurs d’un savoir théorique reconnu et qui décident qui apprend quoi à quel moment. Comme dans les articles d’Élysée Reclus et Kropotkine (cf. La Joie d’apprendre), les enfants apprennent par exemple lors de promenades dans la nature : la curiosité les amène à questionner un adulte passionné qui montre, raconte et explique pour répondre à l’envie d’apprendre. Les circonstances et les les initiatives, la bonne entente collective, l’amitié, amènent l’envie de l’entraide, la volonté d’apprendre et de créer, d’oeuvrer, pour soi et pour les autres. Aucune figure d’autorité n’est présente, l’adulte est discrètement caché derrière les allégories d’Autonomie, Solidaria, Labor et Initiativa, encadrant simplement l’action collective des jeunes, qui agissent de leur chef. Même si elle essaie de le retenir, Autonomie laisse Nono libre de ses choix, libre de quitter la communauté.

Dans la seconde partie du roman, Nono ayant cédé à la tentation, comme quelques années plus tard son cousin des Aventures de Pinocchio (1881), découvre le même type de pays de l’inégalité que chez Dickens, où les enfants travaillent dur, où les enfants peuvent aller en prison. Pays de l’injustice, l’inégalité est présentée comme la source de toutes les maux et les vices, jalousie, égoïsme… tout en étant la source même du profit et la garantie du règne de l’argent car l’individualisme constitue la source d’enrichissement. Les travailleurs, au lieu de se liguer contre les exploiteurs dans une lutte au résultat incertain, à la menace judiciaire terrible, peuvent choisir de soutenir la tyrannie, de dénoncer leurs proches, y gagner un peu pendant que les autres y perdent… Ils deviennent les utiles soutiens d’une tyrannie, ici un homme, lui aussi symbolisé par une allégorie – existe-t-il ? a-t-il besoin d’exister ? est-il un individu ou un groupe ? -, illustration du Contre-un ou Discours de la Servitude volontaire de La Boétie. Au fond, ce sont les valeurs mêmes d’individualisme ainsi que l’approbation sociale des profits et des inégalités, qui créent le soutien d’un grand nombre à cette entité tyrannique. Mais le monde injuste dépeint, tient également surtout par l’incrédulité devant l’hypothèse d’un autre monde possible – une utopie, un conte de fées. Et Grave décrit bien l’aventure de Nono comme un rêve, comme un conte dans lequel Nono aide les petits animaux et en est récompensé… Mais le monde de Monnaya, comme celui de l’Angleterre du XIXe, est tout autant un cauchemar. La petite communauté décrite est-elle si impossible à mettre en place ? N’est-elle pas d’ailleurs déjà existante quelque part ? Dans un tel monde, le nôtre, le simple récit d’une utopie, description d’un autre monde, affirmation qu’il existe, est subversif.

Citations

p. 174
Cinq insectes, un peu moins longs qu’un hanneton, mais bien moins larges, de couleur noire, tachetés de bandes fauves, s’étaient glissés sous le corps du mulot, et là, s’aidant de leurs pattes, poussant de la tête, cherchaient à changer le corps de place.
Nono reconnut dans ces insectes le coléoptère désigné sous le nom de nécrophore, à cause de son habitude d’enterrer les cadavres des animaux dont ses larves font leur nourriture. […]
[Les nécrophores] le transportèrent ainsi une trentaine de centimètres plus loin, sachant tourner les obstacles qui auraient pu les entraver ; puis, arrivés à l’emplacement propice, ils s’espacèrent autour du cadavre, et commencèrent à fouir la terre de leurs fortes pattes, la rejetant derrière eux, formant ainsi un talus qui s’élevait au fur et à mesure que la fosse se creusait.
Fortement intrigué, Nono les examinait, se demandant où ils voulaient en venir.
Petit à petit, il voyait le corps du mulot s’enfoncer comme si la terre se dérobait sous lui. Au bout d’un certain temps, il avait complètement disparu à ses yeux. Les nécrophores sortirent alors de la fosse, y rejetant la terre pour combler le trou qu’ils avaient fait ; à la fin un petit renflement et la terre remuée indiquaient seuls le travail qui venait de s’accomplir.
Les nécrophores partirent à la recherche d’une autre proie. Seul l’un d’eux resta sur la fosse, faisant sa toilette, se passant les pattes sur les élytres, sur ses antennes. On aurait dit un être content de lui, se frottant les mains de satisfaction.
Et Nono, vaguement assoupi, le regardait faire, ne le voyant que comme à travers un brouillard.
Puis il lui sembla que l’insecte grandissait, grandissait, que son ventre s’élargissait, qu’il prenait forme humaine.
– Eh bien, as-tu réfléchi depuis hier ?
Nono, subitement tiré de sa torpeur, se dressa alarmé sur son séant.
C’était le gros monsieur de la veille qui était debout devant lui, et lui parlait ; car l’astucieux Monnaïus n’abandonnait pas celui qu’il considérait comme sa proie, et venait, à nouveau, essayer ses tentatives de séduction, au risque d’être découvert par Solidaria.

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