Ramasse tes lettres : Zazie dans le métro, de Raymond Queneau

Carnaval dans le métro

Queneau (Raymond) 1959, Zazie dans le métro, Gallimard, coll. Folio.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Zazie, neuf ans et demi, arrive à Paris depuis sa province berrichonne pour rendre visite à son oncle Gabriel et plus encore pour visiter le métropolitain. Mais malheureusement, le métro est fermé pour cause de grève. Gabriel l’amène au café Turandot au dessus duquel il vit, lui présente ses amis et sa femme Marceline.
Zazie s’enfuit dès le matin pour découvrir le métro et se retrouve au marché aux puces. Elle a affaire avec un certain Trouscaillon, commerçant douteux. Gabriel l’emmène à la Tour Eiffel mais il est monopolisé par un groupe de touristes. Zazie retombe sur Trouscaillon, cette fois policier.

Gabriel invite tout le monde à voir son numéro de danseuse dans le cabaret homosexuel où il travaille pendant que Trouscaillon tente de violer Marceline.

Commentaires

Outre les libertés prises avec l’orthographe et la langue, qui s’accordent avec le cinéma tout en gouaille de l’époque (Jacques Prévert et Albert Simonin, Gabin et Ventura), les personnages loufoques et les natures des personnages s’accordent également avec ce Paris d’après guerre, qui à l’image de son métro, s’engouffre dans les Trente Glorieuses, sans trop chercher à savoir ce qu’il y aura à l’autre bout du tunnel. Cet optimisme, qui est illustré par l’innocence radieuse et entraînante de la petite fille sortie de sa campagne, inconsciente des cancers de la modernité qui s’épanouissent dans les zones d’ombres des mégalopoles, symbolisés par le personnage de Trouscaillon, diablotin en devenir sous divers habits, représentant les dérives possibles de cette modernité : l’escroquerie du commerce, l’autoritarisme en suspens, l’abus sur les femmes, les enfants, les faibles… Zazie, par sa curiosité espiègle, est-elle une future Lolita dans une monde qui se perversifie, ou une cousine de Mafalda, dévoilant au détour d’une parole innocente l’absurdité et l’inanité de la marche prétentieuse du monde.

Surréaliste mais ancré dans l’époque, Zazie se construit en parodiant et en jouant sur les codes littéraires et sociaux, dans un grand carnaval. De fait, chaque personnage semble ainsi porter un masque, un déguisement : Trouscaillon bien entendu, les groupes de touristes, l’oncle Gabriel qui se travestit… sa femme Marceline est-elle une femme ? Zazie n’est-elle pas trop intelligente pour une gamine ? Les travestissements, le langage fleuri, les brusques revirements et caprices… Le principe politique du carnaval étant de proposer un aperçu d’un monde à l’envers, fêtes, licences illimitées… provoquant une réflexion et une remise en question, une perturbation des certitudes du monde dans lequel on évolue. Rappelons au passage que le plus grand carnaval mondial est interdit à Paris depuis la Grande Guerre, c’est comme si, en l’absence de cette grande fête populaire et contestataire, nécessaire, les éléments de celle-ci émergeaient erratiquement dans la vie ordinaire. Si le roman tourne en fanfare cacophonique et se finit, comme toujours chez Queneau, par éclater en tout sens – illustrant cette fin de carnaval dans les flammes, qui laisse place au mercredi des cendres -, il en reste tout de même une grande fraîcheur, l’impression d’un roman écrit par les yeux et la bouche d’une jeune fille de quinze ans.

Passages retenus

p. 117 : « Pourquoi, qu’il disait, pourquoi qu’on supporterait pas la vie du moment qu’il suffit d’un rien pour vous en priver ? Un rien l’amène, un rien l’anime, un rien la mine, un rien l’emmène. Sans ça, qui supporterait les coups du sort et les humiliations d’une belle carrière, les fraudes des épiciers, les tarifs des bouchers, l’eau des laitiers, l’énervement des parents, la fureur des professeurs, les gueulements des adjudants, la turpitude des nantis, les gémissements des anéantis, le silence des espaces infinis, l’odeur des choux-fleurs ou la passivité des chevaux de bois, si l’on ne savait que la mauvaise et proliférante conduite de quelques cellules infimes (geste) ou la trajectoire d’une balle tracée par un anonyme involontaire irresponsable ne viendrait inopinément faire évaporer tous ces soucis dans le bleu du ciel. Moi qui vous cause, j’ai bien souvent gambergé à ces problèmes tandis que vêtu d’un tutu je montre à des caves de votre espèce mes cuisses naturellement poilues il faut le dire mais professionnellement épilées. »

Surveille tes images : Le Roi Mathias Ier, de Janusz Korczak

Le conte politique dont les orphelins sont les héros.

Korczak (Janusz) 1922, Le Roi Mathias Ier, éd. du Rocher, Monaco, 2017

Traduit du polonais et illustré par Eliza Schmierzchalzka (Król Maciuś Pierwszy)

Note : 4 sur 5.

Résumé :

Le père de Mathias vient de mourir… Alors Mathias est devenu roi. Mais c’est encore un enfant et les ministres gouvernent sans s’occuper de lui. Pour des questions d’étiquette, on lui interdit même de voir son nouvel ami Félix. Alors il décide d’apprendre à écrire pour lui faire parvenir des lettres, et de s’occuper de ces affaires desquelles on semble se satisfaire de le tenir écarté.
C’est alors que survient la guerre… Et Mathias voudrait partir au front comme tous, comme Félix. Il revient en héros, la guerre est gagnée. Mais le pays est endetté. Comment faire ?

Commentaires

Écrit d’après les remarques, les envies, les décisions, des enfants de son orphelinat. Un procédé créatif qu’on pourrait dans une certaine mesure rapprocher de celui d’Alice au pays des merveilles : Lewis Carroll aurait commencé son récit pour amuser la petite Alice Liddell et ses soeurs, pendant leurs promenades… Alice était l’héroïne du livre qui s’écrivait pour elle, pour lui plaire, mais donc aussi qui s’écrivait suivant ses réactions et ses fantaisies. Ici, le héros Mathias Ier est également l’un d’eux, un orphelin, il est chacun d’eux. L’univers des contes traditionnels est une métaphore du monde intime de l’enfance (cf. Psychanalyse des contes) : tout enfant est un prince appelé à devenir roi un jour, c’est-à-dire un adulte autonome qui n’est plus dominé par ses pulsions, ses peurs, ses caprices, et prend ses décisions lui-même. Or ici, Mathias est enfant-roi, c’est-à-dire que comme tout orphelin, il est devenu responsable de ses choix trop tôt.

Ainsi, faire participer les enfants de l’orphelinat à l’écriture de l’aventure de Mathias l’enfant-roi, c’est les mettre en position de héros responsable et actif et non plus passif comme un enfant qui reçoit l’histoire d’un enfant-prince qu’il pourrait être. On pourrait qualifier ce roman pédagogique d’écriture collective dont vous êtes les héros. Rien n’est détaillé sur les procédés précis d’écriture mais il est possible d’imaginer comment le professeur Korczak pouvait faire la lecture d’un épisode en classe, qu’il avait fraîchement écrit, écoutait ensuite les réactions des enfants, les remarques, questions, débats, qui entraînaient éventuellement des modifications, des passages complémentaires et la commande d’épisodes de suite ; Korczak soumettait probablement plus ou moins la direction du roman et les décisions du héros à la discussion, à la décision collective des enfants : quelles mesures prendriez-vous à la palace de Mathias ? Peut-être même les enfants écrivaient-ils des propositions de suite, qui, comme dans un atelier d’écriture, étaient ensuite lues à la classe, commentées, reprises, et intégrées au récit général.

L’univers dans lequel se déroule l’histoire de Mathias, comme celui des contes traditionnels, est similaire au nôtre mais alternatif, permettant ainsi d’expérimenter, d’explorer ses peurs et ses espoirs, les conséquences de décisions cruciales, sans danger. Cependant, le conte s’arrête quand le prince devient roi ; ici l’histoire commence quand il devient roi et un roi n’a plus à s’administrer lui-même, il doit administrer son royaume… L’apprentissage n’est donc plus relatif à l’intime, mais au politique, au collectif. D’où l’importance du caractère collectif de la construction du récit. Les décisions elles-mêmes de Mathias – qui incarne tour à tour différentes postures politiques possibles, l’autoritaire, le généreux, le démocrate – les aventures et mésaventures politiques, n’ont au fond qu’une valeur secondaire dans l’initiation au politique, c’est la construction collective qui a généré le récit ou la discussion qui l’a suivi qui en est la vraie valeur pédagogique. En cela, Korczak retrouve quelque part la vraie tradition collective des contes (village réuni, multiples conteurs, instabilité des histoires que chaque nouveau conteur s’approprie, commentaires, interruptions, discussions… comme le fait apparaître la transcription ethnologique des Deux soirées de contes Saamaka).

Citations

Du besoin d’apprendre à écrire, p. 27-29
Si Mathias avait la casquette qui rend invisible, il sortirait du parc et ferait connaissance avec Félix dans l’arrière-cour du palais. Il pourrait explorer tout le palais, il irait dans les cuisines pour voir comment on cuit la nourriture, il irait dans les écuries pour voir les chevaux, il irait dans tous ces endroits où il lui était interdit d’aller.
Cela peut paraître bizarre que tant de choses soient interdites à un roi. Je dois vous expliquer que dans les Cours royales on applique une étiquette très sévère. L’étiquette, ça veut dire que c’est comme cela que les rois ont fait depuis toujours, et un nouveau monarque ne peut agir autrement, car s’il voulait changer quelque chose il perdrait son honneur, et plus personne n’aurait peur de lui ni le respecterait. En effet, cela voudrait dire que lui-même ne respecte pas son illustre père-roi, grand-père-roi ou bien arrière-grand-père-roi. Lorsqu’un monarque désire un changement, il doit le demander au maître des cérémonies qui surveille l’étiquette de la Cour et sait ce que les rois ont fait depuis toujours.
[…]
Parfois un roi peut un tout petit peu changer l’étiquette, mais cela provoque de longs débats, comme cela avait été le cas pou les promenades de Mathias. Et c’est désagréable de demander quelque chose et d’attendre ensuite longtemps la réponse.
Le roi Mathias se trouvait dans une situation plus difficile que les autres monarques, car l’étiquette avait été, bien entendu, élaborée pour des rois adultes, tandis que Mathias était un enfant. On changea certains détails. Ainsi, Mathias devait boire deux verres d’huile de foie de morue qu’il avait en horreur, au lieu de boire de bons vins. Et au lieu de lire les journaux, il regardait juste les images, parce qu’il ne lisait pas encore très bien.
Tout aurait été différent si Mathias avait eu l’intelligence de son père et la casquette qui rend invisible. Il aurait réellement été roi, tandis qu’il se demandait maintenant s’il ne valait pas mieux venir au monde dans une chaumière, aller à l’école, arracher les feuilles des cahiers et lancer des pierres.
Soudain lui vint l’idée que, s’il savait écrire, il pourrait faire parvenir une lettre à Félix, qui lui répondrait peut-être. Ce serait comme s’ils se parlaient.
Désormais, le roi Mathias se consacra tout entier à l’apprentissage de l’écriture. Il écrivait des journées entières, recopiait des histoires et des poèmes qu’il trouvait dans les livres. Si on lui avait permis, il se serait même passé de promenades pour écrire du matin au soir.

La dictature militaire, p. 112-113
– Monsieur le Premier ministre, coupa Mathias, assez de blabla ! Il ne s’agit pas de conseils, mais du fait que vous voulez faire la loi, tandis que moi je dois jouer les poupées de porcelaine ! C’est pourquoi je vous dis, nom d’un chien, mille milliards de tonnerres, que je ne suis pas d’accord !
– Mais, Votre Majesté…
– Assez ! Je ne suis pas d’accord et basta ! Je suis roi et je le resterai.
– Je demande la parole, intervint le ministre de la Justice.
– Je vous en prie, mais soyez bref.
– Selon la loi, supplément 5 du paragraphe 777 555 du livre XII, volume 814 du code des lois et des règlements, à la page 5 alinéa 14, nous lisons : « Tant que l’héritier du trône n’a pas accompli ses vingt ans… »
– Monsieur le ministre de la Justice, cela ne m’intéresse pas !
– Je comprends : Votre Majesté désire revoir la loi. Je peux citer la loi qui prévoit ce cas de figure. C’est le paragraphe 105 486.
Monsieur le ministre de la Justice, je m’en fous !
– Pour ça aussi il y a une loi : « Au cas où le roi décidait de faire peu de cas des lois reprises aux paragraphes… »
– Vous allez arrêter, oui ? Que la peste vous emporte !
– Il y a aussi une loi pour la peste. « En cas d’épidémie de peste… »
À bout de patience, Mathias frappa dans ses mains. Les soldats entrèrent dans la salle.
– Messieurs, je vous arrête ! cria Mathias. Emmenez-les en prison.
– Pour cela aussi il y a une loi ! s’exclama le ministre, ravi. Cela s’appelle la dictature militaire… Oh, mais ça, c’est contre la loi ! s’écria-t-il lorsqu’un soldat le poussa d’un coup de crosse dans les côtes.
Les ministres, blancs comme la craie, furent emmenés en prison. Le ministre de la Guerre, laissé libre, fit sa révérence et sortit.
Un silence de mort s’abattit sur la salle. Mathias resta seul. Il croisa les mains derrière le dos et fit les cent pas. Et à chaque fois qu’il passait devant le miroir, il jetait un coup d’oeil en pensant : « Je ressemble un peu à Napoléon. »
Que faire maintenant ?

Cache ta voix : Trotsky proteste bien trop, d’Emma Goldman

Le melon de la révolution

Emma Goldman 1938, « Trotsky proteste beaucoup trop », in Ni patrie ni frontières, n°1 Septembre-Octobre 2002

Trad. de l’anglais par Yves Coleman. Réédité notamment en 2007 dans Rébellion de Kronstadt, recueil d’articles de Berkman, Goldman, Voline et Viktor Serge. Article disponible en ligne ici.

Note : 4 sur 5.

Résumé :

Emma Goldman réagit à deux articles de Trotsky et son partisan John G Wright, qui critiquent la révolution espagnole.

Dix-sept ans plus tard, Trotsky défend encore l’entièreté de son action dans la Révolution bolchévique, se défendant de toute faute dans la répression sanglante de la révolte des marins de Cronstadt, se défendant en mentant de manière éhontée et en salissant de manière indigne l’honneur des marins. Ces héros applaudis de la Révolution, se montraient alors solidaires des ouvriers de Pétrograd en grève durement touchés par la famine, et exigeaient un plus grand respect de l’idéal communiste de la Révolution – le pouvoir aux Soviets librement élus, liberté de presse et de réunion… Faisant semblant de croire à la propagande inventée par lui-même à l’époque pour réprimer la révolte des marins, contre-pouvoir inacceptable – ils en venaient à dénoncer une dérive dictatoriale des bolchéviques –, Trotsky ment de manière éhontée et montre qu’il agit de manière similaire au dictateur qui le pourchasse alors jusqu’au Mexique…

Commentaires

Quel plaisir pour Emma Goldman de balafrer la figure mignonne de sacro-saint héros de la Révolution que veut se donner Trotsky ! Une tâche d’encre suffit. Le massacre des marins de Cronstadt, les vraies petites mains enflées des travailleurs qui ont fait la Révolution, une faute impardonnable. Il serait possible certes d’imputer ces crimes de la Terreur rouge au contexte de guerre civile des premières années, famines, révoltes et menaces contre-révolutionnaires, ainsi qu’à la déstabilisation et à l’inexpérience du parti bolchévique et de Trotsky. Bien loin d’assumer, alors que l’urgence de gouverner n’est plus, Trotsky perpétue les mensonges qui lui avaient servi à faire accuser les marins et à asseoir l’autorité du pouvoir bolchévik, mais cette fois dans son propre intérêt, pour préserver son image dans la perspective de son retour triomphal à la tête du régime soviétique, en tant que leader indiscutable du nouveau monde libre enfin advenu. Ironie de l’histoire, le voilà à son tour calomnié et accusé de contre-révolutionnaire par le dictateur Staline, selon des méthodes qu’il dénonce : propagande, élimination des ennemis politiques, culte de la personnalité, autoritarisme… méthodes lâches et machiavéliques qui sont exactement les siennes ! Aurait-il gouverné d’une manière si différente que son pire ennemi, avec des méthodes rigoureusement identiques ?

Goldman estime que cette tendance à l’autoritarisme et ces méthodes pour faire taire toute critique étaient déjà chez Marx, Engels et Lénine… En lieu et place d’une dictature des travailleurs, c’est la dictature d’égos surdimensionnés, persuadés d’avoir raison sur tout le monde, d’être infaillibles, de parler au nom du peuple, d’une arrogance et d’une susceptibilité monstre lorsqu’on critique leurs actions et leurs pensées… Pour notre part, ils nous font penser à ces bourgeois socialistes du XIXe – qu’on voit à l’oeuvre par exemple dans Germinal – qui se rendaient dans les usines pour collecter le vote ouvrier, prétendaient être engagés dans leur sang et âme pour la cause ouvrière, et finalement confondaient le bonheur des travailleurs enfin obtenu avec leur propre ascension bourgeoise aux affaires – une tromperie répétée que Jean Baudrillard dénonce dans À l’ombre des majorités silencieuses : le parti socialiste accédant à la présidence : ça y est ! le socialisme a triomphé, laissez nous faire, le jour promis est arrivé, faites-nous confiance ! aucune grève n’est plus légitime ! toute critique émane d’un opposant donc d’un réactionnaire. Réforme ou révolution, là n’est pas la question, tout est dans la lutte de la société contre la grosseur du melon.

Ce qui irrite particulièrement Emma Goldman, c’est que Trotsky bénéficie d’une sympathie sans bornes, en tant que malheureux évincé de sa révolution, opposant déclaré par le tyran lui-même, personnage d’intellectuel délicat et aux bonnes manières, en tout contrastant avec le rustre Staline. Trotsky et ses partisans voudraient ainsi que l’on reçoive leurs paroles sans discussion, comme des « vérités d’évangile ». On pourrait filer l’image et rapprocher Trotsky du pseudo apôtre saint Paul, qui se présente dans l’Histoire comme porteur ultime du message du Christ, super martyr et missionnaire, mais qui, avant de changer une lettre de son nom et de se convertir (Trotsky est lui aussi passé des Menchéviks aux Bolchéviks), avait persécuté les juifs chrétiens avec passion, et dont les Épîtres montrent qu’il n’a rien perdu par la suite de son intolérance et de sa sévérité, totalement à l’opposé de la sagesse de Jésus. À cette figure de chevalier fictif de la révolution, Emma Goldman oppose les figures effacées des marins de Cronstadt, ces incontestables héros de la Révolution, dont les faits et actes concrets, démocratie directe, solidarité et entraide matérielle avec les Soviets ouvriers de Pétrograd et paysans… sont exemplaires et collent mieux avec l’idéal anarchiste qui est le sien. Elle fait même entendre leur voix, dont le « nous » collectif détonne :

Notre cause est juste : nous sommes partisans du pouvoir des soviets, non des partis. Nous sommes pour l’élection libre de représentants des masses travailleuses. Les soviets fantoches manipulés par le Parti communiste ont toujours été sourds à nos besoins et à nos revendications; nous n’avons reçu qu’une réponse : la mitraille (…). Camarades ! Non seulement ils vous trompent, mais ils travestissent délibérément la vérité et nous diffament de la façon la plus méprisable (…). À Cronstadt, tout le pouvoir est exclusivement entre les mains des marins, soldats et ouvriers révolutionnaires — non entre celles des contre-révolutionnaires dirigés par un certain Kozlovsky, comme la radio de Moscou essaie mensongèrement de vous le faire croire (…). Ne tardez pas, camarades ! Rejoignez-nous, contactez-nous ; demandez à ce que vos délégués puissent venir nous rendre visite à Cronstadt. Seuls vos délégués pourront vous dire la vérité et dénoncer les abominables calomnies sur le pain offert par les Finlandais et l’aide proposée par l’Entente. Vive le prolétariat et la paysannerie révolutionnaire! Vive le pouvoir des soviets librement élus !

Citations

Mais pour un personnage d’envergure mondiale comme Léon Trotsky, le fait de passer sous silence les preuves avancées par les marins de Cronstadt indique, à mon avis, que cet homme est vraiment malhonnête. Le vieux dicton : « Un léopard change de tâches mais jamais de nature » s’applique parfaitement à Léon Trotsky. Le calvaire qu’il a subi durant ses années d’exil, la disparition tragique de ses proches, des êtres qu’il aimait, et, de façon encore plus dramatique, la trahison de ses anciens compagnons d’armes ne lui ont malheureusement rien appris. Pas une goutte de tendresse, de douceur, n’a irrigué l’esprit rancunier de Trotsky.

Quel dommage pour lui que l’on entende parfois mieux le silence des morts que la parole des vivants ! De fait, les voix étouffées à Cronstadt se sont fait entendre de plus en plus bruyamment au cours des dix-sept dernières années. Est-ce pour cette raison que leur son déplaît tant à Léon Trotsky ?

Selon le fondateur de l’Armée rouge, « Marx disait déjà qu’on ne pouvait pas juger les partis ni les individus sur ce qu’ils disent d’eux-mêmes. » Quel dommage que Trotsky ne se rende pas compte à quel point cette phrase s’applique parfaitement à son propre cas ! Parmi les bolcheviks capables d’écrire avec un certain talent, aucun auteur n’a réussi à se mettre en avant autant que Trostky. Aucun ne s’est vanté autant que lui d’avoir participé à la révolution russe et aux événements qui ont suivi. Si l’on applique à Trotsky le critère de son maître à penser, nous devrions en déduire que ses écrits n’ont aucune valeur – raisonnement évidemment absurde.

Ramasse tes lettres : Les Dangers de fumer au lit, de Mariana Enriquez

Enriquez (Mariana) 2017, Les Dangers de fumer au lit, Seuil, coll. « Sous-Sol », 2023

Note : 4 sur 5.

Résumé

– « L’Exhumation d’Angelita » *** *. Enfant, elle avait déterré des petits os dans le fond du jardin. Sa grand-mère avait dit que c’était l’une de ses soeurs, morte peu après naissance. Des années plus tard, lors d’un orage, un petit fantôme fait son apparition dans sa chambre…
– « La Vierge des tufières » *** *. Aux temps chauds de l’été, Silvia et les filles ont décidé d’emmener le beau Diego qu’elles fantasment toutes, se baigner dans un bassin naturel, celui dit de la Vierge, au bout de la route. Mais c’est une propriété privée.
– « Le Caddie » ****. Dans une rue populaire, un bougre de clochard est repoussé avec mépris ; il lance une malédiction sur le quartier.
– « Le Puits » ****. Une jeune fille grandit persécutée par des peurs disproportionnées. Elle se souvient qu’un soir, avec sa mère, sa soeur et sa grand-mère, elles avaient rendu visite à une dame mystérieuse qui avait pratiqué une sorte d’exorcisme sur celles-là.
– « Rambla triste » ****. Une jeune femme retrouve ses amis argentins expatriés à Barcelone, mais la joie de vivre dans cette ville de rêve a disparu.
– « Le Mirador » ***. Une fille hante un hôtel de vacances et guette une femme dépressive qui vient passer quelques jours.
– « Où es-tu mon coeur » **** *. Une fille est devenue fétichiste des corps malades, elle trouve un forum où s’échangent des enregistrements de battements cardiaques.
– « Viande » ***. Un jeune chanteur ténébreux sort un disque avant de se suicider de manière gore. Ses fans lui rendent hommage à leur manière.
– « Ni anniversaires ni baptêmes » *** *. Zedd propose ses services pour faire des vidéos spéciales. En dehors de la pornographie amatrice ordinaire, une mère lui demande de filmer sa fille qui prétend être agressée pendant son sommeil.
– « Les Petits Revenants » *** *. Mechi, aux archives, s’occupe des enfants disparus. Elle se prend d’une affection magnétique pour une belle jeune prostituée du nom de Vanadis. Son ami journaliste parvient à récupérer une vidéo, lorsque Mechi tombe sur la jeune fille, tranquillement assise dans un parc.
– « Les Dangers de fumer au lit » ***. Une femme alitée, en dépression, considère les papillons mites, si fragiles. Odeur de brûlé, une vieille voisine a mis le feu à son lit en fumant. La jeune femme se retranche sous son drap.
– « Quand on parlait avec les morts » ***. Cinq jeunes filles se réunissent chez Pinochia pour jouer à la Ouija, interrogeant les morts et les disparus. Mais il semblerait que l’une d’entre elles soit de trop.

Commentaires

La voix narrative a quelque chose de différent et moderne : tout en racontant avec un recul traditionnel, parvenant à restituer littérairement le ton, le caractère, d’une voix d’adolescente, par un jeu de paroles et de discours rapportés librement et intégrés à la narration un peu comme des tours légèrement ironiques ou attendris de la voix adulte littéraire qui s’amuse à retrouver les intonations et attitudes pas tout à fait oubliées de sa jeunesse. Une dualité équilibrée dont Enriquez tire fraîcheur et comique, qui pourrait faire penser dans un registre différent à la narration du Petit Nicolas, cet adulte qui joue à l’enfant. Bien-sûr, les bêtises adolescentes sont autrement plus trash… plus lourdes de conséquences, le monde alternatif plus noir, éveillé par la conscience tragique de la fragilité de la vie, de la peur d’échouer. La femme qui prend alors la parole, retrouvant sa sensibilité de jeune fille, assume sans broncher des sujets sensibles et choquants – peut-être même avec la délectation provocatrice de savoir qu’on agite le sale repoussé par l’adulte qui se prétend plus mature, plus fort -, se montre en revanche heurtée par des petits éléments d’injustice ordinaire, qu’un adulte négligerait, et surtout l’adolescente qu’elle joue incorpore dans son univers raconté des éléments de surnaturels, comme s’ils étaient indiscutables, ou plutôt comme si la réalité de ceux-ci n’avait pas d’importance sur le fait qu’ils occupent un rôle fondamental dans sa vie…

Le glauque humain, ordinairement traité avec prudence, derrière métaphores, ou bien utilisés dans un registre carnavalesque ou satirique (Rabelais bien-sûr, Aristophane, Fabliaux et Farces du Moyen-Âge), sinon le plus souvent évacué de la littérature et donc de la représentation collective du monde, apparaît ici comme mystérieusement lié au surnaturel. Usuellement cachés mais très présents, influents dans la vie intérieure, inquiétants, obsédants, douloureux, bizarres… Des intérêts en commun à hanter l’inconscient. Comme si le tabou de l’un impliquait le surgissement de l’autre. Le dégueulasse caché provoquerait des conséquences inattendues ; le refoulement du surnaturel s’exprimerait par déjections, morbidité… Curieuse association qui caractérise cependant parfaitement le goût ambivalent de l’adolescence pour le dégoûtant et pour l’horreur (un même amusement à se faire peur et à se dégoûter – peut-être pour se rassurer).

Le surnaturel se trouve ainsi chez Mariana Enriquez comme déjà chez E.T.A. Hoffmann, dans les recoins, les refoulés, de l’esprit humain. Un autre motif de surnaturel ici très présent, et qui était davantage présent chez le premier chercheur littéraire de fantastique, est celui de la malédiction : impossible influence, pour le rationnel, d’un acte langagier ou de la sanction morale d’un acte sur l’enchaînement des événements non liés matériellement, sur le hasard… Est-il possible qu’il y ait réellement d’une manière ou d’une autre des déterminations surnaturelles ? Est-ce la magie ou la malchance ? la punition divine ou bien la croyance de la personne, agissant comme une sorte de placebo, qui provoquerait les conséquences qu’elle souhaite voir à ses actes ? C’est comme si l’adolescent pressentait l’existence de connexions secrètes et surpassant la science entre ses actes et le monde qui l’entoure, des liens souterrains et irrationnels, ou dans une sorte d’alter-monde de l’esprit. Un peu comme Bettleheim le suggérait dans sa Psychanalyse des contes, le jeune esprit retrouverait en quelque sorte par intuition une vision du monde de type « chamanique », qui a sans doute caractérisé la croyance et la culture des premières sociétés humaines (on pensera notamment au chamane de l’Afrique du sud qui voyage dans le monde alternatif pour guérir les maladies ou commander la pluie, cf. L’Art rupestre en Afrique du Sud), voire qui caractérise le fonctionnement de l’esprit humain, de l’inconscient.

Passages retenus

Rambla triste, p. 82-83 :
Cinq ans plus tôt, la rue Escudellers était pleine de toxicos d’un bout à l’autre, tous allongés sur les trottoirs, sur leurs vêtements crasseux. Ils avaient disparu ; sûrement expulsés par la police, des amendes, des sanctions, en plus des camions qui nettoyaient la ville toute la nuit, arrosant n’importe quel endroit où l’on pouvait s’asseoir en toute innocence pour boire une bière ou manger un kebab. Il fallait marcher ou entrer dans les bars ; la rue ne servait qu’à circuler. Déambulant dans le quartier de Raval qu’elle connaissait, elle évita l’inquiétante rue Robadors – sombre et pleine de voleurs selon une légende perpétuée par son nom, que personne n’osait remettre en question – et arriva rue Marquès de Barberà, plus large et lumineuse. Une fille marchait devant elle, un peu fragile, avec un jean trop bas et serré aux hanches, de sorte que son ventre replet jaillissait de son t-shirt court, un morceau de chair blanche avec des vergetures qu’il aurait été facile de cacher sous un t-shirt long et large, mais la fille se fichait sans doute de son apparence. Elles étaient seules ; il était tôt, à peine huit heures du soir, mais la rue était étrangement vide, même les touristes de l’auberge à côté du cybercafé n’étaient pas dehors.
À un moment, la fille se retourna, regarda Sofia dans les yeux et dit, avec un fort accent catalan mais dans un espagnol très clair : « Je n’en peux plus. » Alors elle baissa son pantalon et déféqua sur le trottoir, une diarrhée explosive, douloureuse, des crampes intestinales qui la firent grimacer. Puis elle s’affala contre le mur, à quelques centimètres de sa merde.

Où es-tu mon coeur, p. 125-126 :
Après des années de quête stérile, j’ai découvert sur Internet un site où des fétichistes partageaient leurs battements du coeur. Ils le faisaient en live, en chats, mais mettaient également à disposition d’importantes archives sonores, qu’on pouvait télécharger, délicieusement classées en pulsations normales, anormales, pendant l’effort, lentes, rapides… Je n’intervenais jamais pendant les chats. Je me contentais de copier les sons et me couchais pour les écouter. Un rythme accéléré, régulier ; soudain un pouls plus rapide, un autre plus lent (extrasystoles ou contractions ventriculaires). Moi qui pensais jusque-là que je me masturbais trop brutalement ! Je ne me rendais pas compte, je ne savais pas jusqu’où pouvait aller l’excitation. Mon médium entre la petite lèvre droite et le clitoris, frottant jusqu’à l’os, jusqu’à la douleur, jusqu’au sang parfois, et les orgasmes se succédaient l’un après l’autre, implacables, énormes, pendant des heures. Les draps humides, la transpiration entre mes seins, ma peau hérissée en permanence et sentir mon clitoris gonflé, glorieux, les contractions de mon vagin et de mon utérus. Les tachycardies supraventiculaires, le souffle sublime de la sténose aortique, l’arythmie provoquée par l’hyperventilation ou la manoeuvre de Valsalva, auxquelles seuls les plus courageux se risquaient. De temps à autre un coeur discret, à peine audible et affolé derrière les côtes, un son obtenu en retenant sa respiration ; et quand l’oxygène revenait à la fin, ce coeur s’agitait comme s’il vivait à l’intérieur d’une boîte de tomates, déconcerté, bien trop lent quelquefois, comme s’il était sur le point de s’arrêter.
Je ne répondais plus au téléphone. J’arrivais partout en retard. Je m’arrêtais uniquement quand ma vulve irritée, blessée, me faisait trop mal, gâchant le plaisir. Dans le noir, avec mes écouteurs et les coeurs, telle était ma vie, plus jamais de sexe avec des vraies gens. Pour quoi faire ?


Tranche ton oreille : L’Utopie ou la Mort ! de René Dumont

Arrêter le moteur de la culture dystopique.

Dumont (René) 1973, L’Utopie ou la Mort, éd. Seuil

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

René Dumont, agronome productiviste à ses débuts, a complètement renversé ses conceptions avec le choc du terrain, au Vietnam puis en Afrique, avec les guerres de décolonisation et les premières publications écologistes dont le rapport Meadows, « Halte à la croissance ? », en 1972. Ce dernier autrement connu comme le premier rapport du GIEC acte l’impossible perpétuation de l’écosystème mondial tel qu’il est, dans un monde fini, en tenant compte de certaines tendances de notre modernité : « l’industrialisation accélérée, la croissance rapide de la population, la très large étendue de la malnutrition, l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables et la dégradation de l’environnement ».

Cependant, l’approche a-politique de ces experts est insuffisante car il va falloir contraindre ceux qui dirigent le monde et profitent de cet écosystème dysfonctionnel. Il s’agit ainsi de pointer clairement du doigt les responsables de cette fausse route civilisationnelle, afin de proposer un champ d’action, une réorientation du système et de la civilisation intellectuelle et culturelle, qui ne peut passer que par un affaiblissement de l’élite actuelle, par un arrêt de l’exploitation à profit des pauvres et des ressources, par une aide aux pays en développement, par des instances supranationales fortes mais aussi et surtout par une réduction du niveau de confort et de luxe des classes moyennes.

Il ne suffit plus de proclamer universellement, comme les deux livres cités au départ Halte à la croissance ; ou encore Changer ou disparaître. Il faudrait encore identifier pour qui, en quels lieux et sur quelles productions il serait plus logique et plus justifié d’arrêter la croissance : de façon au contraire à la faciliter, en la dirigeant mieux, là où elle s’avère encore indispensable pour combattre une faim, une misère et une ignorance désormais de plus en plus inacceptables.
Pour éviter de disparaître, il faudra modifier tout le mode de vie, tous les concepts de base de notre civilisation ; et d’abord son système d’appropriation et de gestion de la production. Mais pour qui est-ce le plus urgent, où, comment ? Le club de Rome et les écologistes anglais semblent s’être efforcés de traiter ces problèmes aussi vastes que complexes d’une façon un peu apolitique : comme si c’était possible. En réalité, c’est là une dangereuse illusion : toute tentative d’apolitisme cache, sur le point visé, une position satisfaite des structures économiques actuelles, donc finalement conservatrice. Si l’on veut éviter les drames effroyables dont nous sommes désormais tous menacés à moyen terme (au moins dans notre descendance, pour les plus âgés d’entre nous), il faut d’abord analyser les responsabilités des gaspillages intolérables qui nous mènent à notre perte. C’est notre seul espoir de survie.

p. 52

Commentaires

L’image du premier candidat écologiste à la présidentielle de 1974 brandissant son verre d’eau, avait quelque chose de sympathique mais un peu risible – le bon papa rappelant d’aller se laver les dents -, comme son score… Pas de quoi perturber les électeurs dans les rayons de supermarché (ces Non-lieux au sens de Marc Augé, emblématiques de notre civilisation industrielle de marché). Maintenant que les prophéties sont confirmées, que la fiction naïve de fin de l’Histoire s’est effondrée, c’est comme si le message qui les avait portées n’était plus audible, trop daté, trop contraire aux habitudes de pensée du XXIe siècle et surtout trop culpabilisant pour une civilisation qui a trop savouré ce mode de vie destructeur écologiquement, pour ne pas pratiquer l’esquive en fusée dans la techno-fantasmagorie quand il s’agit de le remettre en question. Quasi inaudible aujourd’hui : les classes moyennes et mêmes les basses classes prolétaires des pays riches mènent un train de vie inacceptable car impossible à généraliser à l’échelle de la planète. Mode de vie bourgeois par excellence (la voiture, la viande, les vacances à l’autre bout du monde, la dernière nouveauté, la distinction vestimentaire…) basé sur une culture du luxe à bas prix – nous sommes tous le Bourgeois Gentilhomme de Molière -, accessible grâce à l’exploitation de pays tiers ou de franges de population intérieure à droits inférieurs – eux aussi revendiqueront leur droit à la bourgeoisie frelatée. En somme, à l’image des dominés intéressés de La Servitude volontaire, nous sommes tous les complices du tyran de la globalisation, industrie facteur de dystopie à toutes les échelles, avec les armes nucléaires, les technologies de contrôle, les armes biologiques, les épidémies d’obésité, de cirrhose, de cancers, de dégénérescence et de diabètes… Culture industrielle du suicide civilisationnel assisté.

Ce qui frappe, c’est la cohésion d’ensemble du discours, articulations tellement évidentes au fil de l’essai : industrialisation, démographie… colonisation, exploitation, quête du profit… consumérisme, gaspillage, pollution, émigration… promotion du luxe accessible, course technologique… Dumont joignait sans difficultés problématiques écologiques, industrielles, internationales et sociales, dénonçait le piège de la mode, gonflée à la publicité, qui amène inévitablement à la surconsommation, au jetable, au gaspillage, à la recherche d’obsolescence… C’est comme si depuis le problème écologique posé par la civilisation industrielle avait été partitionné, cartésianisé pour une analyse rationnelle (Gouvernance par les nombres oblige…). Or, ce qui caractérise la question écologique est la convergence d’éléments qui, pris chacun à part, n’ont qu’assez peu d’impacts remarquables, mais qui, à l’image de l’effet cocktail des perturbateurs endocriniens, provoquent en synergie un désastre planétaire.

Des pans entiers de l’argumentation de Dumont se trouvent aujourd’hui en retrait derrière la question des émissions de CO2, comme s’il était possible de contrôler celles-ci sans toucher aux caractères essentiels de notre civilisation de vitesse, de consommation, d’urbanité, de technologie… L’inquiétude devant la croissance démographique était un élément fondamental de la pensée de Dumont. La surpopulation, et notamment celle des mégalopoles, va de pair avec une gestion déshumanisée, réduction de la liberté, comme critiquait Romain Gary dans La Lettre à l’éléphant à la même époque. Aujourd’hui que la population mondiale atteint la dizaine de milliards, la chose ne semble même plus en question… Les politiques natalistes reviennent même dans l’actualité, et le poids d’une voix européenne semble être fonction du poids démographique du pays… Comme si le principe de la démocratie majoritaire condamnait les sociétés à cette compétition des naissances. Faire naître des têtes pour voter, peser militairement, travailler, mais des bouches à nourrir, des consommateurs, des pollueurs, des dépenseurs d’énergie, des futurs retraités… Absurdité que d’exciter la natalité pour équilibrer la pyramide des âges dans le seul but de financer un système des retraites qui pourrait l’être de mille autres manières…

Évidence sans appel du mouvement à enclencher – la décroissance, parfaitement assumée comme « croissance zéro de notre consommation globale de produits industriels ». Changer de paradigme économique apparaît dès lors comme une lutte comparable à celles des peuples premiers comme décrit par Pierre Clastres dans La Société contre l’État. C’est-à-dire que la société (désormais à l’échelle internationale) doit s’organiser pour empêcher l’acquisition de pouvoir par les détenteurs de capitaux industriels qui autrement dictent les règles des États afin de favoriser leur propre croissance illimitée, jusqu’à dévorer la société qui les a fait naître… Ce devrait être la conclusion logique du rapport Meadows « Les limites à la croissance » (premier rapport du GIEC) et donc le mot d’ordre explicite de l’écologie, au lieu de phrases technicistes, « réduction des émissions de gaz carbonique », « limitation du réchauffement climatique à 2% », répétées depuis tant d’années, preuves de sérieux scientifique et d’apolitisme… C’est là tout ce que déplore Dumont : l’écologie doit au contraire taper du poing et être politique. N’est-ce pas là le sens même de sa candidature ? L’écologie implique un changement de système, la fin du capitalisme (un élément en commun avec les partis révolutionnaires de gauche)…

Titre coup de poing résumant de manière littéraire et philosophique la vraie pensée écologiste. Qu’est-ce que « l’utopie » ? Au lieu de l’action négative à effectuer sur le monde économique (restructuration d’une grande part des secteurs, changement des règles, refus des promesses de hausses de rémunération, abolition des privilèges existants, baisse des possibilités d’enrichissement…), Dumont invite à penser la vie collective à réinventer, une nouvelle civilisation à bâtir, en faisant référence au lieu idéal imaginaire dont parlait Thomas More – L’Utopia doit advenir pour remplacer les Non-lieux dont nous parlions plus haut -, mais aussi et surtout aux communautés autonomes fonctionnant sur un idéal communiste, du socialisme utopique des premiers temps post-révolutionnaire aux ZAD anarchistes, des communautés philosophiques (cf. Vie de Pythagore) aux communautés paysannes (cf. Les Bons Dieux, Jean Anglade)… Pensons encore aux communautés religieuses, à l’exemple des Franciscains ou des Amish, pour se figurer la partie plus controversée pour le grand public du discours décroissant : quand bien même il s’agit de réinventer, jusqu’à quel point civilisationnel rétropédaler ? une petite Sobriété individuelle à la manière de Pierre Rabhi, une vie ascétique ?

La voiture pour Dumont, c’est déjà trop ! comme Illich qui à la même époque dans La Convivialité s’arrête au vélo, bonne mesure des choses. La voiture, symbole de l’industrie, du cancer-béton, de la civilisation bourgeoise, de la société de consommation, attribut bourgeois par excellence, la frénésie de la vitesse mêlée à l’ivresse, le mépris de ce qui défile trop vite au bord des routes (cf. description corrosive de Céline dans D’un château l’autre). Métaphore dont chaque tour de roue nous approche du bord de la falaise à l’image du jeu dangereux que se livrent les adolescents dans Rebel without a cause (ou « La Fureur de vivre »), le gagnant sera celui qui s’arrêtera le plus près du vide. Le jeu de James Dean fait émerger tout le mal-être refoulé de notre civilisation, qui appuie sur les épaules de la jeunesse, la vacuité . L’excitation de la mort si proche, à un coup de volant, pulsion de mort sado-masochiste, la même que les cyniques nazis « soit nous triomphons soit nous crevons, rien après nous », celle de ces survivalistes qui attendent la venue d’un monde post-apocalyptique du genre Mad Max pour se vivre en « héros », justice expéditive au fusil, survivant transfiguré en demi-dieu, enfin clairement distingués de la masse, idée fondatrice de l’idéologie bourgeoise.

Cette relative généralisation des privilèges (mot plus exact que « démocratisation »), que symbolise l’ouvrier nord-américain de Détroit par exemple, avec sa grosse « bagnole » (ou ce gosse qui a déjà acheté plus de deux cents autos-jouets à l’âge de 8 ans) n’en constitue nullement une justification. Car leur train de vie ne pourrait absolument pas être généralisé à l’échelle de la planète : les ressources manqueraient vite pour cela, et la pollution nous étoufferait tous. Ce qui le remettrait vite en cause, dans l’hypothèse d’une option socialiste universaliste, qui accorderait une double priorité : à la justice sociale établie au plan mondial, et à la survie. Il va donc falloir s’attaquer à l’ensemble des privilégiés ; donc à la majorité d’entre nous, vous et moi inclus, en citant quelques exemples plus parlants.

p. 52

Passages retenus

p. 62
Les États-Unis ont renoncé à la justice sociale mondiale ; il faudra les y contraindre.

Voiture, p. 62
On ne voit pas vraiment pourquoi dans un monde qui viserait la justice sociale, les paysans des deltas de l’Inde, du Vietnam, de la Chine n’auraient pas droit un jour – même si celui-ci est lointain – aux mêmes commodités que les « riches » du monde atlantique de 1973. Mais s’ils dépassent déjà, dans certains districts ruraux, mille habitants au km², cela ferait 500 voitures au km², soit 5 à l’hectare ! Plus celles venues de grandes villes voisines, Changhaï ou Canton, Bombay ou Calcutta.
Regardez ce qu’exige en surface, béton, bâtiments… une voiture américaine : garage à la maison et son accès, places de parking au bureau, au supermarché, devant les bâtiments administratifs… Comptez la surface par unité-voiture des rues, des routes, des autoroutes ; ajoutez-y les ponts, les savants ouvrages de croisements, parfois à plusieurs étages ; les usines de fabrication, les ateliers d’entretien et de réparation ; les stations de service de ravitaillement… et j’en oublie. Si les routes couvrent 1 % de la surface des États-Unis, quelle proportion devraient-elles recouvrir, au même niveau de richesse, les pays de population cinquante fois plus dense ? Mais les États-Unis ont renoncé à la justice sociale mondiale ; il faudra les y contraindre.

Embourgeoisement des pauvres riches, p. 77-78
La seule possession d’une automobile, on l’a vu en France le 1er juin 1968, présente un caractère d’embourgeoisement incontestable : le week-end est devenu trop sacré pour le sacrifier à une manifestation, même si celle-ci pouvait devenir révolutionnaire. La diffusion de l’auto privée prépare une génération d’égoïstes, de plus en plus éloignée de cet « homme nouveau », que le « Che » appelait de tous ses vœux. Et pourtant la société de demain en aura bien besoin. « La restriction de la consommation populaire ne se justifie en rien », dit l’Humanité du 4 octobre 1972. Il faut certes restreindre d’abord celle des riches. Mais à l’échelle planétaire, tout possesseur d’auto privée de loisir est un riche abusif, un exploiteur.
Marx nous disait, en somme, que l’intérêt de l’humanité toute entière rejoint celui des classes les plus exploitées. Ceci paraît toujours vrai, à condition de rechercher désormais ces « plus exploités » en dehors de notre société de consommation, de la fraction embourgeoisée de la classe ouvrière, désormais majoritaire en pays riches, et des autres travailleurs de ces pays. Ces plus exploités se trouvent surtout dans les pays dominés, une fois mises à part leurs minorités privilégiées.

Gaspillage de papier, pubs…
117 : fiscalité contre le luxe
impôt international…
Impôt sur les matières premières… p. 120

p. 136
Le travail le moins coûteux, pour la collectivité nationale et mondiale, est celui que les paysans accomplissent dans leur village, ou aux environs immédiats ; ce qui permet d’économiser toutes les dépenses d’habillement, de transport et même d’outils à main des bataillons de jeunesses paramilitaires. Le travail le plus soigné, surtout pour les plantations, est celui que ces paysans feraient pour eux, sur leur ferme ; et non pas au profit du grand propriétaire voisin, du commerçant et de l’usurier ; ou encore sur une coopérative de production bureaucratisée, à laquelle ils n’auraient pas demandé d’adhérer.

Travail manuel et école, p. 156-157
La ségrégation actuelle, parfois plus poussée que jamais, entre travailleurs manuels et intellectuels, conduit bien des jeunes de nos familles aisées, du lycée à l’université, à ne jamais « travailler » avant 25, sinon 27 ans ! Ensuite, de leur auto à leur bureau et à leur résidence, ils ne feront aucun travail manuel ; sauf peut-être la tonte de leur pelouse, et parfois du sport. Pendant ce temps, pour ramasser nos ordures, balayer nos rues, et servir de domestiques, ce qui nous reste de prolétaires ne suffit plus : il faut faire appel à des esclaves d’un nouveau type, baptisés immigrés : d’Espagne et du Portugal, de la Turquie, du Maghreb et maintenant tropicaux. Un maçon à Aix présente son manœuvre tunisien comme « son esclave », et le traite de même. L’écart entre les rémunérations des différents travaux s’accroît plutôt chez nous ; il s’amplifie davantage encore à l’échelle internationale.
Le mépris du travail manuel qu’enseigne ce système d’éducation s’étend vite à celui qui le réalise, surtout quand il s’y mêle du racisme. Tant qu’il persistera, toutes les tentatives d’une société moins inégale en resteront au niveau des propositions moralisatrices, des incantations. Supprimer ce mépris n’a pas été réalisé pleinement en Union soviétique. Il exigerait d’abord que chacun, au moins au début de sa vie, ait largement participé à un travail manuel. Il n’est certes point question de revenir à l’exploitation du travail des enfants de 1820-1840. Mais j’ai toujours regardé avec sympathie le jeune Américain distribuer des journaux après l’école pour avoir son argent de poche ; et l’étudiant québécois gagner, en cinq mois de vacances, l’essentiel de ces sept mois de scolarité. Quand ils ont travaillé avec des ouvriers agricoles, ils en ont des choses à m’apprendre, mes étudiants de l’université d’Ottawa !
L’école chinoise comporte au village un jardin, où les enfants commencent à travailler très jeunes. À 6 ans on peut repiquer, sarcler en terre légère, arroser avec un petit arrosoir, commencer à produire ses légumes. Ce qui aura coûté de la sueur, on aura moins tendance à le jeter : avec le travail et le travailleur, on respectera aussi le fruit du travail. Dès 10 ans, les écoles chinoises organisent des ateliers, dont la production est vendue. Voici donc des enfants qui participent à la production, ne sont plus des parasites, et se montrent au contraire très fiers de collaborer déjà à la construction du socialisme.

Ramasse tes lettres : Le Rosier de madame Husson (recueil), de Maupassant

Tout

Maupassant (Guy de) 1883-1888 (1888), Le Rosier de madame Husson [in Oeuvres complètes, t. 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1979

Note : 4 sur 5.

Recueils :
– La Maison Tellier (1881)
– Mademoiselle Fifi (1882)
– Contes de la bécasse (1883)
– Clair de Lune (1883)
– Miss Harriet (1884)
– Les Sœurs Rondoli (1884)
– Yvette (1884)
– Contes du jour et de la nuit (1885)
– Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

– Le Rosier de madame Husson (1887) ****
– Un échec (1885) ****
– Enragée (1883) *** *
– Le Modèle (1883) ****
– La Baronne (1887) ***
– Une vente (1884) ****
– L’Assassin (1887) ***
– La Martine (1883) ****
– Une soirée (1887) ***
– La Confession (1884) ****
– Divorce (1888) ***
– La Revanche (1884) ***
– L’Odyssée d’une fille (1883) *****
– La Fenêtre (1883) ****

Le Rosier de madame Husson ****

A la suite d’un accident de train, Raoul Aubertin rend visite à un vieux camarade, Albert Marambot, devenu médecin. Le gros bourgeois bon vivant et fervent admirateur de sa ville, lui raconte l’histoire du Rosier, un jeune homme autrefois récompensé pour sa candeur et sa vertu, devenu ivrogne par la suite.

Si l’histoire du Rosier, faite d’une ironie qui voit la plus grande fragilité au vice dans l’âme la plus pure, est particulièrement amusante et intéressante (en tant que chiquenaude à la bonne morale), le plus important est ailleurs : dans la profusion de bonne chère. Autodestruction par le plaisir qu’on pourra évidemment comparer à La Grande Bouffe, classique du cinéma de Marco Ferrari. Élite consciente de son vice, l’hédonisme jusqu’au nihilisme, jusqu’au cynisme. Non donnée comme cause spécifique et individuelle du dérèglement du jeune homme (qui tombe dans les senteurs délicieuses des bonnes chères alors qu’il n’était pas tombé dans le vice de chair), elle est en revanche clairement mise en évidence pour décrire la ville orgueilleuse, le gros médecin patriotique et fier (pour rien), ennuyeux dans ses digressions ridicules. Cette composition à étages révèle une tendance nouvelle de Maupassant : donner une importance au style du récitant secondaire, qui n’est plus un simple double du narrateur d’origine mais une personnalité autonome. Maupassant trouve le principe dialogique mis en évidence par Bakhtine dans sa Poétique de Dostoïevski : les personnages agissent et parlent suivant leurs propres préoccupations, leur propre « noyau » ou moteur, ne sont plus les pantins dans le grand destin dessiné par le narrateur-dieu-omniscient.


p. 951 : « En une seconde, toute la vie de province m’apparut, qui alourdit, épaissit et vieillit. Dans un seul élan de ma pensée, plus rapide que mon geste pour lui tendre la main, je connus son existence, sa manière d’être, son genre d’esprit et ses théories sur le monde. Je devinais les longs repas qui avaient arrondi son ventre, les somnolences après dîner, dans la torpeur d’une lourde digestion arrosée de cognac, et les vagues regards jetés sur les malades avec la pensée de la poule rôtie qui tourne devant le feu. Ses conversations sur la cuisine, sur le cidre, l’eau-de-vie et le vin, sur la manière de cuire certains plats et de bien lier certaines sauces me furent révélées, rien qu’en apercevant l’empâtement rouge de ses joues, la lourdeur de ses lèvres, l’éclat morne de ses yeux. »

Un échec ****

Notre conteur, en voyage vers Turin, en passant par la Corse, rencontre sur le bateau, une belle femme. Il lui cède une place dans le coupé qui va les emmener à Ajaccio.

Y a-t-il une raison à cette échec ? alors que tout semblait encourageant ? Le bonheur attendu est raté. La femme n’est pas vraiment sotte longtemps. Elle renverse la situation à son avantage et finit par se jouer du dragueur. Jouait-elle depuis le début ? Elle qui aime les choses gaies ? Dès lors, c’est toute l’intériorité de la femme qui passe dans le hors-texte, à la manière des « Bijoux« , trompeuse ? ou s’arrangeant bien de la situation qui permet de s’affranchir dans une société où la femme est dominée.


p. 498 : « On devine, par ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas. On sonde avec l’œil et la pensée les dedans du corsage et les dessous de la robe. On note la longueur du buste quand elle est assise ; on tache de découvrir la cheville ; on remarque la qualité de la main qui révélera la finesse de toutes les attaches, et la qualité de l’oreille qui indique l’origine mieux qu’un extrait de naissance toujours contestable. On s’efforce de l’entendre parler pour pénétrer la nature de son esprit, et les tendances de son cœur par les intonations de sa voix. Car le timbre et toutes les nuances de la parole montrent à un observateur expérimenté toute la contexture mystérieuse d’une âme, l’accord étant toujours parfait, bien que difficile à saisir, entre la pensée même et l’organe qui l’exprime. »

Enragée *** *

Une jeune fille naïve part pour son voyage de noce sans savoir ce qui l’attend, et elle s’est fait mordre le nez par son chien.

Double vision dans ce conte farcesque où la jeune fille peu préparée à la vie se rend ridicule. On retrouve les thèses de Sade sur les malheureuses conséquences de l’éducation « fleur bleue » des femmes, thème traité sur un ton autrement tragique dans Une vie, qu’on laisse volontairement dans l’ignorance de la vie sexuelle, presque sadiquement car cela permet en quelque sorte pour l’homme d’avoir de fait une ascendance sur elles pour les dominer. Une situation de pouvoir que Maupassant s’amuse à renverser dans un autre conte où un jeune homme inexpérimenté s’apprête à marier une veuve.


p. 941 : Et tout à coup, je crus qu’il avait perdu la tête. Puis, la peur m’envahissait, je me demandais s’il voulait me tuer. Quand la terreur vous saisit, on ne raisonne pas, on ne pense plus, on devient fou. En une seconde je m’imaginais des choses effroyables. Je pensai aux faits divers des journaux, aux crimes mystérieux, à toutes les histoires chuchotées de jeunes filles épousées par des misérables ! Est-ce que je le connaissais, cet homme ? Je me débattais, le repoussant, éperdue d’épouvante. Je lui arrachai même une poignée de cheveux et un côté de la moustache, et, délivrée par cet effort, je me levai en hurlant « au secours ! ». Je courus à la porte, je tirai les verrous et je m’élançai, presque nue, dans l’escalier. »

Le Modèle ****

Un peintre connu a épousé une de ses modèles, alors qu’il ne l’aimait plus et qu’elle était devenue infirme.

C’est toute une théorie de l’amour qui est développée dans ce conte : l’artiste peintre est attiré par les gestes et les poses affectées des femmes. Comme une obsession passagère car liée à un projet artistique, il finit par s’en lasser ou s’en dégoûter. Mais la femme, à la fois si sincère de passion ou si rusée pour obtenir ce qu’elle veut, finit par garder l’amant malgré lui-même. Ici, le peintre est piégé par la femme, par ses ruses. Un point de vue très inspiré de Schopenhauer – le piège de la nature -, qu’on peut prendre pour misogyne mais qui au regard d’autres nouvelles (à commencer par « Un échec » ou « Divorce » dans ce même recueil) est peut-être davantage à interpréter comme : l’homme (« être humain ») se piège lui-même. Peut-être d’autant plus en voulant enfermer la femme dans une relation de domination.


p. 1108 : « Je n’oublierai jamais l’effet que me fit cette fenêtre ouverte, après l’avoir vue traversée par ce corps qui tombait ; elle me parut en une seconde grande comme le ciel et vide comme l’espace. Et je reculai instinctivement, n’osant pas regarder, comme si j’allais tomber moi-même. »

La Baronne ***

Un marchand très doué raconte à notre narrateur et à leur ami commun Boisrené comment il a aidé la baronne Samoris qui, en période de crise, endettée, ne parvenait plus à attirer chez elle et sa fille le moindre amant. Il lui avait alors prêté un petit Christ d’ivoire et lui avait envoyé des clients.

Il est amusant de voir que ce conte reprend plus ou moins la courtisane de haute société de « Yveline Samoris » et de sa réécriture « Yvette ». En dehors de cela, on reste dans le conte assez facile. Le personnage du marchand fait penser à William Andermatt de Mont-Oriol. Le sujet plutôt subversif (comment une prostituée se trouve des clients…) et traité comme à l’habitude dans un registre farcesque, demeure toutefois un peu expéditif ici.


p. 909 : « Il était grand, mince, chauve, fort élégant. Sa voix douce, insinuante, avait un charme particulier, un charme tentateur qui donnait aux choses une valeur spéciale. Quand il tenait un bibelot en ses doigts, il le tournait, le retournait, le regardait avec tant d’adresse, de souplesse, d’élégance et de sympathie que l’objet paraissait aussitôt embelli, transformé par son toucher et par son regard. Et on l’estimait immédiatement beaucoup plus cher qu’avant d’avoir passé de la vitrine entre ses mains. »

Une vente ****

Brument et Cornu comparaissent devant la cour pour tentative de noyade de la femme Brument. Les accusés étaient ivres et M. Brument avait besoin de mille francs d’urgence.

Une nouvelle farce normande qui finit devant les tribunaux. L’immoralité innocente des deux hommes saouls fait écho à de nombreux autres contes (cet autre criminel de « L’Ivrogne« ). Cette sorte de frénésie du commerce, qui chez le campagnard fonde l’identité même, prend un visage absurde. Le Normand reste pour Maupassant une caricature du Français (Voir la révolution des hameaux, « Un coup d’Etat »).


p. 1210 : « Alors Brument se met à pleurer ; ça m’attendrit. Je lui demande ce qu’il a. Il me dit : « Il me faut mille francs pour jeudi. » Là-dessus, je deviens froid, vous comprenez. Et il me propose à brûle-tout-le-foin : « J’te vends ma femme. » »

L’Assassin ***

L’employé Lougère a assassiné son patron. Un jeune avocat parle en sa faveur, expliquant qu’il a tué par excès de respect.

Sous la forme d’un plaidoyer, ce conte trace le portrait d’un homme « bien », nous démontrant par là même comme ce type d’homme n’a pas sa place dans la société des hommes. Encore une fois, on retrouve ce côté négatif de l’éducation traditionnelle et des bonnes mœurs, ici transposé sur un homme. On retrouve aussi le thème de l’aveuglement.


p. 992 : « Nous voyons trop ce fleuve de corruption qui va des chefs de Pouvoir aux derniers des gueux, nous savons trop comment tout se passe, comment tout se donne, comment tout se vend. Places, fonctions, honneurs, brutalement en échange d’un peu d’or, adroitement en échange de titres et de parts dans les entreprises industrielles, ou plus simplement contre un baiser de femme. Notre devoir et notre profession nous forcent à ne rien ignorer, à soupçonner tout le monde, car tout le monde est suspect ; et nous demeurons surpris quand nous nous trouvons en face d’un homme qui a, comme l’assassin assis devant vous, la religion du respect assez puissante pour en devenir un martyr. »

La Martine ****

Benoist est bien amoureux de la Martine. Elle a même accepté de lui quelques câlins, et veut bien le marier plus tard. Mais voilà qu’un jour à la messe, le curé annonça le mariage de la Martine avec Vallin, riche fermier des environs.

Cet amour de campagne est décrit de manière touchante. Le paysan normand est ici aussi sensible que le bourgeois de la ville. Son comportement donne un message quant à l’aspect tue l’amour de la grossesse. On remarquera la puissante métaphore de la mouche en tant qu’image d’une idée obsédante.


p.976 : « Parfois une grosse mouche se trouve enfermée dans une chambre. On l’entend voler en ronflant, et ce bruit vous obsède, vous irrite. Soudain elle s’arrête ; on l’oublie ; mais tout à coup elle repart, vous forçant à relever la tête. On ne peut ni la prendre, ni la chasser, ni la tuer, ni la faire rester en place. A peine posée, elle se remet à bourdonner.
Or le souvenir de la Martine s’agitait dans l’esprit de Benoist comme une mouche emprisonnée. »

Une soirée ***

Le sous-officier Varajou, en permission, a rendu visite à sa sœur, Mme Padoie, mariée à un homme important de la petite ville tranquille du Morbihan, avec l’intention de lui emprunter de l’argent. Mais la soirée s’annonce affreusement ennuyeuse, alors Varajou sort se griser, puis demande au serveur où sont les demoiselles.

Comme le conte précédant, celui-ci met face à face deux univers : le petit militaire viveur et le bourgeois à haute morale. La méprise finale rappelle cependant la similaire organisation des maisons à filles et des maisons de la haute (dans « Yvette »). L’échange de mépris entre les deux univers est intéressant.


p. 895 : « Varajou considérait son beau-frère en songeant : « Quel crétin ! » Padoie devait avoir près de cinquante ans ; il était grand, maigre, osseux, lent, velu avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses deux yeux deux voûtes de poils. Coiffé d’un bonnet de velours orné d’un feston d’or, il regardait avec mollesse comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait : « Quel crétin ! »
Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n’a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l’existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l’univers entier du haut de son ignorance. »

La Confession ****

Un capitaine de régiment, sérieux, sévère et naïf, marie une jeune fille très jolie, maline et riche. Le capitaine, pendant une campagne, se retrouve ivre et se réveille dans la chambre d’une fille. Il finit par l’avouer à sa femme.

Conte assez analogue à « Les Bijoux », dans ce sens où il fait sentir tout un monde insoupçonné chez le conjoint avec qui on partage sa vie et pourtant duquel les pensées intimes réelles nous échapperont toujours. Ce monde qui nous échappe et nous inquiète, on croit parfois le deviner au détour d’un sourire, d’un regard étrange.


p. 219 : « Mlle Laurine le vit, le pénétra tout de suite et l’accepta pour mari. »

Divorce ***

Maître Bontran, spécialisé dans les cas de divorce, reçoit un gros homme rouge, notaire, qui s’est marié avec une de ses clientes qui se proposait en mariage par les journaux, avec une grosse dot. Mais celle-ci disparaît mystérieusement deux journées par semaine.

Encore une fois, ce conte aura tendance à montrer la ruse féminine – mais là encore n’est-ce pas plutôt l’homme qui se piège lui-même ? Le notaire qui croyait à une bonne affaire, qui croyait même avoir bien mené l’affaire devient en fait une bonne dupe. Malgré les soupçons justifiés qui étaient les siens, il a mordu de lui-même à l’appât à cause de l’obsession d’une idée, idée construite et proposée par la ruse féminine (a-t-elle autre option dans le jeu de domination ?). On retrouve donc le thème de l’idée obsédante qui possède et prend au piège ; et ainsi celui de la fatalité. La chute humoristique laisse resurgir l’aspect extérieur : les « qu’en dira-t-on ? » et toute la vie secrète de la femme, laissée dans l’ombre du récit (là encore comme dans « Les Bijoux »), mais pressentie.


p. 1023 : « Et je l’embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois… si bien que… le champagne aidant… je succombai… ou plutôt… non… elle succomba.
Ah ! monsieur, j’en fis une tête, après cela… et elle donc ! Elle pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne pas la perdre. Je promis tout ce qu’elle voulut, et je m’en allai dans un état d’esprit épouvantable.
Que faire ? J’avais abusé de ma cliente. Cela n’eût été rien si j’avais eu un client pour elle, mais je n’en avais pas. C’était moi, le client, le client naïf, le client trompé, trompé par lui-même. Quelle situation ! Je pouvais la lâcher, c’est vrai. Mais la dot, la belle dot, la bonne dot, palpable, sûre ! Et puis avais-je le droit de la lâcher, la pauvre fille, après l’avoir ainsi surprise ? Mais que d’inquiétudes plus tard !
Combien peu de sécurité avec une femme qui succombait ainsi ! »

La Revanche ***

M. de Garelle a fini par divorcer de sa femme, après l’avoir battue parce qu’il était presque sûr qu’elle le trompait. Mais voilà qu’elle passe, bien élégante, dans le fond de la salle, remariée à M. de Chantever. M. de Garelle se met en devoir de devenir l’amant de son ex-femme.

Petite saynète qui amène en fait un raisonnement paradoxal d’une sur les deux types de liaison et d’autre part sur la logique qui donne un retournement absurde. Il faut aussi noter ce très facile rebond de la femme, classique chez Maupassant. Encore une fois, si la parole rapportée des hommes exprime une évidente misogynie, le point de vue de l’auteur est sans doute plus complexe, croquant de manière satirique l’homme détestable qui se piège lui-même, et admirant la femme qui se meut habilement dans les interstices de liberté d’un système fait pour l’asservir.


p. 378 : « Quelle rouée et quelle menteuse, et quelle coquette, et quelle charmeuse, pour ceux qui ne l’avaient point épousée ! Étais-je cocu ? Cristi ! quelle torture de se demander cela du matin au soir sans obtenir de certitude ! »

L’Odyssée d’une fille *****

Notre conteur aide une prostituée à passer un filet de police. Elle lui raconte son parcours d’orpheline placée chez un grainetier à Yvetot, jusqu’à sa situation actuelle de prostituée mineure à Paris.

La fille perdue sans personne au monde pour la conseiller et la protéger fit la seule chose qu’on ait bien voulu lui apprendre. Il serait aisé de replacer le récit de cette « fille » (publique) dans un cadre judiciaire (par ailleurs assez présent dans ce recueil). Cette fille que le narrateur sauve du coup de filet, aurait pu se faire arrêter, et on aurait pu l’entendre raconter son histoire au juge. Le récit du parcours de vie de la jeune fille, que le narrateur place d’emblée sous le signe de la fatalité, d’un enchaînement des choses qui n’aurait pu être différent (le mot « odyssée » renvoyant évidemment à la culture grecque où les parcours sont gouvernés par les dieux), devient un plaidoyer défendant les femmes prostituées contre l’accusation d’immoralité, de mauvaises moeurs… La fille publique est l’image radicalisée de la femme qui sort du cadre restreint des relations autorisées par les bonnes moeurs. Symboliquement, on peut ainsi voir cette défense comme une défense plus large de la femme dans une société moralisatrice – et la majorité des nouvelles du recueil peuvent être prises dans cette perspective -, qui en fait enserre les femmes dans un corset de relations piégées et perverses avec les hommes, qui les déterminent toujours d’une manière péjorative : filles couchant avant le mariage cédant à l’homme séducteur ou violent, femmes découchant et trompant leur mari aimant ou non, vieilles filles ne couchant pas, femmes physiquement dégradées par la grossesse et l’accouchement, femmes rejetées car ne pouvant enfanter… femmes idiotes car restant dévotement dans la morale maritale quand les maris les trompent, les battent et les moquent, femmes vues comme diaboliques et machinatrices lorsqu’elles s’arrangent des situations et les tournent à leur avantage…


p. 1001 : « Je pris par des rues où il y avait des femmes qui appelaient les hommes de passage. Dans ces cas-là, monsieur, on fait ce qu’on peut. Je me mis, comme elles, à inviter le monde. »

La Fenêtre ****

Un homme est invité à passer l’été dans la propriété de la femme qu’il veut marier, afin que celle-ci puisse le tester.

Conte grivois par excellence, cette petite aventure a tout pour allécher : de l’attente insupportable, de la légèreté immédiate et le baiser final, déplacé, farcesque, franchement hilarant.


p. 901 : « Je m’approchai si doucement que la jeune fille n’entendit rien. Je me mis à genoux ; je pris avec mille précautions les bords fins du jupon, et, brusquement, je relevai. Je la reconnus aussitôt, pleine, fraîche, grasse et douce, la face secrète de ma maîtresse, et j’y jetai, pardon, madame, j’y jetai un tendre baiser, un baiser d’amant qui peut tout oser. »

Ramasse tes lettres : Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, de Maurice Leblanc

Leblanc (Maurice) 1905-1907, Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, éd. Pierre Laffite, 1907

lien wikisource, éd. Pierre Laffite 1907.

Note : 3 sur 5.

Résumé

– « L’arrestation d’Arsène Lupin ». Un télégramme informe l’équipe qu’Arsène Lupin s’est introduit à bord de la croisière. Malgré les éléments de signalement et la surveillance des suspects, des vols sont commis…
– « Arsène Lupin en prison ». Le vieux baron de Cahorn, reclus dans sa propriété avec des oeuvres de valeur, reçoit une lettre du cambrioleur l’avertissant de sa prochaine venue. Paniqué, il s’adresse au commissaire Ganimard de passage dans la région.
– « L’Évasion d’Arsène Lupin ». La police intercepte un message laissant deviner qu’Arsène Lupin prépare sa prochaine évasion ; ils lui tendent un piège. Celui-ci affirme avec défi qu’il n’assistera pas à son procès.
– « Le Mystérieux Voyageur ». Dévalisé de même qu’une jeune femme dans un train, un homme courageux se lance à la poursuite du voleur qui ne peut être qu’Arsène Lupin.
– « Le Sept de coeur ». Le narrateur raconte comment il a rencontré Arsène Lupin. Récent acquéreur d’un vieux pavillon, un soir il découvre sur sa table une lettre l’avertissant de ne pas bouger de son lit ou bien il est perdu. Le lendemain, rien n’a été volé mais il raconte la chose dans le journal, faisant resurgir une affaire de plans secrets de sous-marin, volés.
– « Le Collier de la reine », propriété de la comtesse des Dreux-Soubise, a été volé. On a bien soupçonné la jeune femme employée, pauvre mère touchée par la misère et recueillie par la comtesse, mais le seul accès était par la fenêtre, au dessus du vide.
– « Le Coffre-fort de madame Imbert ». Arsène sauve le jeune mari Imbert du traquenard qu’il avait lui-même fait organiser. Pour le remercier, l’homme l’embauche.
– « La Perle noire ». Sur son terrain de cambriolage, il découvre la comtesse assassinée chez elle, et l’objet de sa venue, déjà dérobé.
– L’héritier d’un vieux manoir est persuadé qu’Arsène en a après ses collections : un livre a été volé, comportant une énigme permettant de découvrir un passage secret. Mais pour piéger le cambrioleur, il a invité le célèbre détective Herlock Sholmès.

Commentaires

Le gentleman-cambrioleur, magnifique oxymore inventé par Leblanc, n’est peut-être pas tant ici développé dans le sens d’un Robin-des-Bois qui volerait suivant son sens aigu des valeurs humaines et de la justice (pas absent pour autant), que dans celui plus simple du brigand qui s’introduit dans les hautes sphères de la bonne société. Le personnage d’Arsène Lupin, a clairement pour qualité principale son aptitude à se fondre en caméléon dans la haute société. Non repérable, maîtrisant les codes, Arsène Lupin s’exprime avec finesse, maîtrise l’art du discours galant, séduit ainsi les personnes qu’il fréquente, bénéficiant de la confiance instinctive que les riches se donnent par solidarité de classe… pour mieux les dévaliser. Un Christophe Rocancourt avant l’heure. Cependant, la jeune femme qui lui plaît hésite, comme le lecteur hésite lui aussi : jouer le jeu des riches, les piéger, les entourlouper, les faire se croire plus malin pour mieux les berner – car c’est bien la technique toujours employée -, et s’enrichir à leur place, l’audace est admirable, mais est-ce moralement admirable ? Leblanc ne semble pas questionner particulièrement le droit de propriété des riches. Si quelques victimes ont pu s’enrichir de manière douteuse, ce n’est pas tant cela qui est mis en avant que la finesse du cambrioleur, son art de la ruse, le plaisir de tromper et de se faire tromper, comparable en cela à la célèbre oeuvre collective du Roman de Renart. Le nom du personnage réfère à une légumineuse très nourrissante mais peu goûtée par les palais trop délicats du fait de son amertume ; la racine « lupinus » de la plante renvoyant d’ailleurs à un compère de maître Goupil, signifiant « mordante comme le loup ».

Le genre policier est fondé sur une entorse au contrat de lecture : l’auteur n’est pas censé mentir à son lecteur, se contredire, cacher des choses essentielles… Or, c’est par une narration volontairement incomplète que le lecteur peut s’amuser à jouer à l’enquêteur. Ici, le jeu avec le lecteur s’étend au delà des techniques de vol, dans la recherche du personnage d’Arsène lui-même, qui se cache – à la manière de Charlie dans les foules dessinées – aussi bien dans la bonne société que dans le récit lui-même…. son aptitude polymorphe (à apparaître sous différentes formes) fait que le récit peut faire semblant de se tromper… comme dans certaines nouvelles spectaculaires de l’ami Alphonse Allais (« Un drame bien parisien » dans À se tordre, « La Belle Inconnue » dans La Vie drôle). Le lecteur, peut-être lui aussi appartenant aux bonnes classes présomptueuses de leur statut socio-culturel, est joué en même temps que le cambriolé, par le personnage d’usurpateur. D’ailleurs un complexe que semble porter le personnage, peut-être à l’image de son auteur qui se lamentait de ne parvenir à réussir dans le métier d’écrivain.

Passages retenus

p. 63-64
– Que penses-tu de ma lettre au baron ?
– Je pense que tu as voulu te divertir, épater un peu la galerie.
– Ah ! voilà, épater la galerie ! Eh bien, je t’assure, Ganimard, que je te croyais plus fort. Est-ce que je m’attarde à ces puérilités, moi, Arsène Lupin ! Est-ce que j’aurais écrit cette lettre, si j’avais pu dévaliser le baron sans lui écrire ? Mais comprends dons, toi et les autres, que cette lettre est le point de départ indispensable, le ressort qui a mis toute la machination en branle. Voyons, procédons par ordre, et préparons ensemble, si tu veux, le cambriolage du Malaquis.
– Je t’écoute?
– Donc, supposons un château rigoureusement fermé, barricadé, comme l’était celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie et renoncer à des trésors que je convoite, sous prétexte que le château qui les contient est inaccessible ?
– Évidemment non.
Vais-je tenter l’assaut comme autrefois, à la tête d’une troupe d’aventuriers ?
– Enfantin !
– Vais-je m’y introduire sournoisement ?
– Impossible.
– Reste un moyen, l’unique à mon avis, c’est de me faire inviter par le propriétaire du château.
– Le moyen est original.
– Et combien facile ! Supposons qu’un jour, ledit propriétaire reçoive une lettre, l’avertissant de ce que trame contre lui un nommé Arsène Lupin, cambrioleur réputé, Que fera-t-il ?

p. 86-88
L’évasion prochaine d’Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne. Lui-même, d’ailleurs, l’annonçait en termes catégoriques, comme le prouva sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l’incident. Le juge raillant son échec, il le regarda et lui dit froidement :
– Écoutez bien ceci, monsieur, et croyez-m’en sur parole : cette tentative d’évasion faisait partie de mon plan d’évasion.
– Je ne comprends pas, ricana le juge.
– Il est inutile que vous compreniez.
Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire, qui parut tout au long dans les colonnes de l’Écho de France, comme le juge revenait à son instruction, il s’écria, d’un air de lassitude.
– Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon ! toutes ces questions n’ont aucune importance.
– Comment, aucune importance ?
– Mais non, puisque je n’assisterai pas à mon procès.
– Vous n’assisterez pas…
– Non, c’est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera transiger.
Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se commettaient chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y avait là des secrets qu’Arsène Lupin était seul à connaître, et dont la divulgation, par conséquent, ne pouvait provenir que de lui. Mais dans quel but les dévoilait-il ? et comment ?
On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l’étage inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya l’affaire à la chambre des mises en accusation.
Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son lit, le visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de cellule semblait l’avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À peine échangeait-il quelques mots avec ses gardiens.
Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se plaignait du manque d’air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de très bonne heure, flanqué de deux hommes.
La curiosité publique, cependant ne s’était pas affaiblie. Chaque jour on avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque, tellement le personnage plaisait à la foule avec sa verve, sa gaieté, sa diversité, son génie d’invention et le mystère de sa vie. Arsène Lupin devait s’évader. C’était inévitable, fatal. On s’étonnait même que cela tardât si longtemps. Tous les matins, le Préfet de police demandait à son secrétaire :
– Eh bien ! il n’est pas encore parti ?
– Non, monsieur le Préfet.
– Ce sera donc pour demain.
Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du Grand Journal, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa carte au visage, et s’éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots étaient inscrits :
« Arsène Lupin tient toujours ses promesses. »
C’est dans ces conditions que les débats s’ouvrirent.
L’affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Lupin et ne savourât d’avance la façon dont il se jouerait du président. Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes et femmes du monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de l’audience.
Il pleuvait, dehors le jour était sombre, on vit mal Arsène Lupin lorsque les gardes l’eurent introduit. Cependant son attitude lourde, la manière dont il se laissa tomber à sa place, son immobilité indifférente et passive ne prévinrent pas en sa faveur. Plusieurs fois son avocat […] lui adressa la parole. Il hochait la tête et se taisait.
Le greffier lut l’acte d’accusation, puis prononça :
– Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession ?
Ne recevant pas de réponse, il répéta :
– Votre nom ? Je vous demande votre nom.
Une voix épaisse et fatiguée articula :
– Baudru, Désiré.

Ramasse tes lettres : Retour à la case prison, de Louis Perego

La prison, fabrique des intouchables.

Perego (Louis) 1990, Retour à la case prison, Les Éditions Ouvrières (1ère édition), Jean-Pierre Huguet, 2018

Note : 4 sur 5.

Résumé

Louis Perego est incarcéré à Lyon en 1970 alors qu’il a une vingtaine d’années, pour participation à des braquages. Après une période de liberté en 1974-1978, au cours de laquelle il se marie et donne naissance à une fille, il prend douze années de réclusion. Il se met alors à lire beaucoup, crée un journal de prisonniers (L’Écrou) avec l’aide d’éducateurs intervenant en établissement pénitentiaire ; il reprend sa scolarité par correspondance avec l’aide d’une professeure de philosophie retraitée et passe un examen spécial d’entrée à l’université pour commencer des études de psychologie.

À sa sortie en 1985, il retrouve sa fille qui était à peine née lorsqu’il fut de nouveau incarcéré. Il participe à des émissions de radio, est présenté comme un modèle de réintégration et brigue un poste d’enseignant. Lors d’une émission, il rencontre Annette. Ils forment une petite famille recomposée.
Hélas, Perego est partout précédé par la lourdeur de son casier, et toutes les opportunités proposées se ponctuent par un refus désolé… Les possibilités d’exercer un travail honnête sont rares et Perego ne s’échappe de la honte qu’en recevant quelques anciens camarades de prison qui partagent ses sentiments…

« Les Responsables de l’administration pénitentiaire craignent les chaleurs de l’été, sources d’explosion… » peut-on lire toutes les années dans la presse. Comme s’il s’agissait de réfrigérer le mécontentement en même temps que les cellules pour obtenir des prisons calmes. Certes, les grosses chaleurs rendent plus pénibles l’ignoble promiscuité, mais ce n’est là qu’un adjuvant et non la source, pudiquement voilée, l’arbre qui cache la forêt. Le scandale est ailleurs, dans les conditions de survie, d’hygiène, dans la longueur des peines qui ne laissent plus beaucoup de place à l’espoir. Vivre dans l’hypothèse de sa libération est possible quand celle-ci est encore imaginable. Comment se projeter dans un avenir de dix ou vingt ans sans s’engluer dans le marais de cette attente figée, destructrice ? Il est encore possible de supporter, sans trop de dommages irrémédiables, les rigueurs de la détention si l’on peut croire que sa vie n’est pas définitivement gâchée. Pour tromper son attente, le prisonnier compte et recompte inlassablement les remises de peine escomptées, à condition de n’avoir pas été taxé d’une partie en peine incompressible. Un espoir fragile que la moindre peccadille peut compromettre. Une menace permanente qui conditionne le prisonnier, le force à devenir neutre, inexistant, transparent, à ne pas vouloir se faire remarquer. La pression est si intolérable à certains qu’ils n’hésitent pas à provoquer eux-mêmes le rapport d’incident libérateur. Ce n’est pas difficile : quelques mots sur un ton trop haut, voire un regard ou une attitude qualifié de méprisant à l’égard d’un gardien suffit. Le chantage, ainsi exercé, permet à certains gardiens d’assouvir leurs penchants sadiques grâce à un jeu d’incitations savamment élaboré, quand ce ne sont pas de franches provocations. (p. 117)

Commentaires

Condamné à tort ou à raison, plus ou moins sévèrement, n’est pas une question pertinente dans le récit de Louis Perego. Ce qu’il a fait, il l’a fait parce qu’il était un « mal élevé », plus exactement un incomplètement élevé, d’une famille souffrant le besoin, n’ayant pas eu les ressources pour continuer sa scolarité, la tranquillité d’esprit pour comprendre ses choix et leurs implications… Le crime est la manifestation d’un échec social. C’est une maladie sociale. Une violence contre soi aussi bien. Le suicide en prison, ou le désespoir menant à la récidive, illustrent trop bien cette déchéance de soi par l’acte criminel. La dureté de la peine, l’isolement total, n’amenant ainsi nullement à la reconstruction nécessaire de l’individu social. Dès lors, une équation impossible : comment convaincre la société que le système pénitentiaire devrait paradoxalement revaloriser l’individu reconnu comme criminel ! Or, comme le mettait en évidence Albert Londres dans Au bagne, le système juridico-pénitentiaire semble avoir pour fonction, aux yeux de la société, de redoubler, de décupler, la peine infligée, toujours trop clémente. Comme si l’entrain avec lequel on voulait punir le criminel, certifiait en retour d’une innocence d’autant plus grande (plutôt que d’un sadisme décomplexé). On pourrait faire un parallèle avec la rage de l’inquisiteur (dépeinte dans Le Nom de la Rose, de Umberto Eco), dont la charge punitive semble faire croire par contrecoup à une démarcation très nette d’avec l’Église officielle, à jamais irréprochable…

Imaginer qu’un prisonnier puisse se divertir, personne reconnue pour avoir fait du mal à quelqu’un qui pourrait être vous ou un proche, est généralement choquant. L’inconfort réservé aux prisonniers et le désoeuvrement en tant que parties de la punition, les petites persécutions et provocations visant à la riposte interdite du prisonnier, mettant en danger la temporalité de sa libération, la réinsertion rendue presque impossible par le casier judiciaire consultable qui marque l’ancien prisonnier au fer de l’indignité… Le parcours judiciaire labyrinthique frappé d’incohérences et d’absence de justification (Perego est immédiatement marqué DPS – Détenu à particulièrement surveiller – sans en savoir la raison ; sa conditionnelle refusée sans justification) rappelle inévitablement la machine kafkaïenne du Procès. Chaque refus, chaque mauvais traitement, chaque barrière, s’apparente dès lors à une pierre, dans une lapidation sociale qui s’étend bien au delà de la peine prévue. La justice existe notamment pour empêcher le lynchage (qu’on pense par exemple au film M le Maudit, de Fritz Lang), pour prononcer une sentence justifiée et proportionnée, censée préparer, après l’arrestation, le jugement et une certaine réparation, son retour dans le corps social. Mais il semble que le prisonnier, une fois coupable, ne doive jamais revenir dans la société, à part à être un « intouchable », au sens de caste indienne qu’on écarte de la société, qu’on frappe de malédiction, qu’on accepte uniquement pour servir de repoussoir au reste de la bonne société.

Dans le parcours du prisonnier braqueur Louis Perego, modèle de réinsertion et modèle de récidive, se dessine ce que pourrait être une utopie judiciaire, visant à la resocialisation à l’intérieur de la prison (car celui qui commet un crime escamote ses propres liens sociaux) mais aussi avec la construction de nouveaux liens entre prison et extérieur (compensant les liens dysfonctionnels existant ; plus efficace qu’un entre-soi de criminels), à la re-éducation permettant l’accomplissement social dans l’après, l’activité d’expression notamment artistique (qui permet l’enrichissement de soi, la revalorisation d’une personnalité qui s’est auto-mutilée en enfreignant volontairement les règles de sa communauté), la responsabilisation et l’auto-organisation, la solidarité du groupe pour aider à surmonter une épreuve, à se reconstruire. Une approche qu’on pourrait éventuellement comparer à la « psychothérapie institutionnelle » de François Tosquelles et Jean Oury – l’interné est un membre actif de l’équipe oeuvrant au bon fonctionnement du lieu, à la prise en charge et au soin des internés. Il faut imaginer les prisonniers libres, organisant leur pénitence.

Passages retenus

p. 46 :
En promenade, avec les beaux jours, nous étions six à nous voir régulièrement. Nous décidâmes de nous manifester. Assez rapidement nous convînmes d’un mode d’action. Nous allions proposer la constitution d’un syndicat représentatif de la population pénale qui pourrait prendre contact avec les syndicats, chercher des solutions à la carence de travail en détention et préparer la transition, l’intégration en douceur dans le milieu professionnel. Nous n’étions pas naïfs au point de croire que notre démarche allait être applaudie par tous et encouragée, surtout dans le secteur juridico-pénal bien trop sclérosé par les conservateurs. Aussi nous rédigeâmes notre projet dans le plus grand secret. Nous savions que s’il venait à être découvert, nous serions bientôt séparés, placés dans des bâtiments différents, voire des établissements distincts de la région. C’est toujours le premier réflexe de la pénitentiaire quand elle se sent menacée dans sa sensibilité paranoïaque. Pour la même raison, nous utilisâmes des moyens clandestins d’acheminement de notre projet que nous adressâmes à un nombre varié d’institutions syndicales, administratives ou médiatiques. La plus grande diffusion devait pouvoir nous assurer un minimum de protection car nous avions délibérément opté pour la reconnaissance nominative du projet.
Très solennellement, chacun avait apposé son nom et sa signature sur le document, l’anonymat s’accordant mal avec une proposition responsable. En même temps nous avions adressé à la direction un exemplaire de notre projet. […]
Nous savions ce que nous avions fait et nous en étions même assez fiers. Nous avions enfin pu secouer la torpeur carcérale, refuser la passivité. Ce fut mon premier acte vraiment libérateur. Je n’en mesurais encore ni la portée, ni les incidences. Il pourrait sembler paradoxal d’être inquiet alors que nous allions dans le sens qui paraissait être souhaité par les théoriciens de la réinsertion, mais avec évidence il subsistait un doute quelque part en nous. Cependant, personne ne semblait s’intéresser à nous. […]
Apparemment, le flou créé par le virage politique, additionné à l’audience réelle ou supposée de notre proposition, nous avait préservés. En l’absence de directives précises, la direction régionale ne prenait aucun risque. Son réflexe fut défensif : rien ne se passait, nous n’existions pas en tant que groupe de pensée. Et pourtant il s’agissait bien d’une démarche illicite : en prison, aucune revendication collective n’est tolérée.

Journal, p. 88-89 :
Nous comprîmes que la lutte ne faisait que commencer rien qu’à la mine grave qu’arborait l’éducatrice quand elle revint, accompagnée de sa collègue, avec notre maquette. Selon elle, il convenait de reprendre chaque article, d’en adoucir les termes. Le ton était trop acerbe, nous allions nous attirer les foudres des surveillants et le journal serait sacrifié. Elle ne pouvait accepter de lui faire courir ce risque. D’autre part, notre vocabulaire était trop choisi, notre style trop élaboré. Nous ne devions pas oublier que nous nous adressions à la population pénale !!!
C’était le noeud du problème, le point sur lequel nos vues divergeaient. Si, dans l’esprit des travailleurs sociaux ce journal constituait un excellent instrument de travail pédagogique, il représentait pour nous un outil qui n’excluait pas l’aspect pédagogique, mais au contraire l’élargissait. Selon les éducateurs, il devait permettre de structurer la pensée logique de l’individu qui serait autorisé à écrire, encouragé à développer ses idées et auquel serait fourni un public. Si l’idée était généreuse, elle était restreinte à un petit nombre d’individus et on en apercevait vite les limites. D’abord, le public carcéral ne s’intéresse pas à ce genre de littérature qui ne lui apporte rien, comme nous en aurons plus tard la confirmation ; ensuite, le rédacteur ne parle pas librement. Il est conscient de la faveur qui lui est faite de s’exprimer et ne veut pas risquer de la compromettre. Il restera partagé entre le plaidoyer et la complaisance. Il voudra faire plaisir, cherchera à écrire ce que les autres, les responsables à un titre ou à un autre de sa situation pénale semblent attendre de lui. En tout premier lieu, la reconnaissance de sa faute, l’expression de sa contrition. Il pourra au passage et à ce prix récriminer contre le sort qui ne l’a pas favorisé, accuser la rigueur du système, à condition de se situer d’un point de vue suffisamment général et circonstancié : voilà ce que la prison a contribué à faire de moi quand j’étais plus jeune. Car non seulement ce genre de propos ne dérange personne, mais il est repris par ceux-là même qui contribuent à le justifier. Des avocats au Garde des sceaux, en passant par les magistrats, tous s’accordent à reconnaître la nécessité et l’urgence de réformes adaptées. Mais aucun ne se sent suffisamment concerné pour engager le combat, comme vaincu d’avance par l’ampleur de la tâche. Ce n’est pas nouveau. On peut affirmer que ce voeu de réformes est contemporain de l’existence de la prison dans sa fonction pénale. Comme si les législateurs avaient éprouvé le besoin de se donner bonne conscience en adoptant une mesure qu’ils savaient par avance dangereuse, une mesure d’urgence pour gérer le court terme.
Il n’était pas question de nous adresser exclusivement à nos copains de l’intérieur. Ce n’était pas un petit groupe de privilégiés qui parlaient aux autres, c’étaient les porte-parole de l’ensemble des prisonniers qui s’adressaient au monde libre, qui voulaient lui dire : discutons, travaillons ensemble, essayons de nous connaître, et tâchons de trouver des solutions satisfaisantes à nos problèmes. On ne réglera pas les conflits de l’extérieur, à coups de lois et de décrets, si répressifs soient-ils. La seule manière d’y parvenir est d’inclure la personne du condamné, de tenir compte de son point de vue. Ce journal était notre bouteille à la mer, un appel à la concertation.

Rejet de demande de conditionnelle, p. 131 :
D’abord le lien affectif avec ma « grenouille » avait pris une signification nouvelle depuis ma permission. Ensuite mes relations avec l’université évoluaient elles aussi, l’éventualité d’un emploi commençant à poindre. Toute cette maturation de pensées et d’efforts venait d’être balayée par la décision sans appel d’un quarteron de magistrats qui n’avait pas estimé devoir me rencontrer, m’écouter, se contentant, dans leur douillet bureau parisien, de se faire une opinion au vu d’un dossier constitué pour l’essentiel par la police. « Liberté, Égalité, Fraternité », quelle couillonnade ! Un sentiment de révolte, que je connaissais bien, m’étreignit si fort qu’une sorte de rage froide faillit me faire jeter tous mes livres. À quoi bon m’obstiner à sortir de ma condition ? J’avais besoin de réagir en m’enfermant délibérément dans le rôle que l’on me prêtait. Vous avez gagné, pensais-je, j’ai été assez fou de penser que l’on me permettrait de vivre normalement, je vais retrouver ma famille, celle que vous me réservez dans le ghetto des réprouvés, des hors-la-loi ; la société que vous fabriquez à force d’abus de pouvoir, d’arbitraire. Les sentiments n’entrent pas dans vos considérations de justice de classe. Que ne suis-je « bien né » pour m’attirer votre compréhension, infléchir la dureté de vos jugements iniques !

Imaginez la scène : Littoral, de Wajdi Mouawad

Aborder le drame populaire

Mouawad (Wajdi) et Leblanc (Isabelle) 1997(1999), Littoral (Le Sang des promesses / 1), Actes Sud, 2009

Note : 3 sur 5.

Résumé :

Wilfried, looser de son état, s’apprête à jouir au cours de la plus belle partie de sexe de son existence. Le téléphone sonne : « Dringallovenezvotrepèreestmort ». Il subit alors un choc étrange, il se vit par moments comme dans un film ou dans un conte médiéval, essayant de gérer l’enterrement de son père. La famille de sa mère lui refuse une place dans le caveau de la famille – son père n’était pas très apprécié… il avait laissé Wilfried à la naissance. Le fantôme de son père reste donc là. Wilfried se rend au pays natal de son père pour l’y enterrer.

Commentaires

Le titre de l’ensemble tétralogique « Le sang des promesses » (ajouté après la publication de cette première pièce) représente davantage le contenu de cette pièce que le titre de la pièce. Le dramaturge prend le théâtre comme un concentré d’émotions capitales, cherche à retrouver l’outrance et la parole impudique des Dionysies, l’horreur fondatrice des tragédies : jouissance sexuelle, dévouement filial, traumatismes de l’enfance, deuil, rancune, indifférence, torture… Mouawad exacerbe ces éléments passionnels, suivant les préceptes de Ionesco (cf. Notes et contre-notes), parfois jusqu’à un certain maniérisme. Toutefois, comme chez son aîné, le tragique n’est pas la tonalité dominante de la pièce, ce serait plutôt l’absurde, le sentiment d’étrangeté. Le traumatisme fondateur provoque un décollement de la réalité, une crise existentielle dirions-nous en nous rappelant de La Nausée de Sartre et surtout de L’Étranger de Camus, qui s’ouvre sur l’annonce de la mort de la mère. Mais si Camus demeure dans le réalisme, Mouawad bascule dans un inter-monde kafkaïen ou freudien.

Le surgissement spectaculaire de la rêvasserie non nettoyée de l’enfance, fuite dans le monde de la chevalerie, fantasme de l’adolescent mal refoulé qui se vit en star de cinéma… C’est l’intégration du vulgaire et de l’inconscient dans le grandiose tragique. Du drame bourgeois qui mêlait comédie et tragédie, on arriverait ainsi à un drame populaire, qui mêle les préoccupations du quotidien aux nobles sentiments, passions tristes ou au contraire lumineuses du rire nettoyage, moqueur, qui éloigne l’immoralité, le dérèglement… Le drame du n’importe qui, mais un n’importe qui qui se vit, non comme un individu lambda à l’aventure médiocre qui ne mériterait pas la mise en scène, mais comme un individu unique, spécial, roi d’une grande tragédie (comme l’enfant se reconnaît en tout prince de conte). L’agglutinement « Dringallovenezvotrepèreestmort » sur lequel démarre l’action – bien qu’on ne l’entendrait pas comme paquet sur scène -, renvoie inévitablement au « doukipudonktan » de Zazie dans le métro, de Raymond Queneau, une histoire qui démarre dans la réalité ordinaire et se poursuit comme un road trip dans l’irréel, dans la fantaisie. On retrouve dans cette pièce une similaire euphorie au franchissement des limites d’un monde étouffant, mais aussi un certain essoufflement au fur et à mesure du détachement du monde de départ.

Citations

Détachement du film que l’on joue, 2, p. 16
LE RÉALISATEUR. On envoie la pluie ! Moteur !
PRENEUR DE SON. Ça tourne au son !
LE CAMÉRAMAN. O.K. Ça roule !
LA SCRIPTE. Seul dans la nuit, sous la pluie, prise 1.
LE RÉALISATEUR. Attention ! Trois, deux, un !… ACTION ! Wilfried, tu avances et tu penses à la mort de ton père. Tu penses qu’il est mort seul, tu songes à son regard, à ses yeux, à son désarroi.
WILFRIED. Je ne sais pas d’où me vient cette manie d’avoir toujours l’impression que je suis en train de jouer dans un film.
[…]
LE RÉALISATEUR. Wilfried, je suis le réalisateur du film et comme tous, toi et moi avons tant d’idées fondamentales, tant de pensées métaphysiques à exprimer, que le monde se sent las. Le film que nous faisons est déjà si inutile car nous sommes dénués de tout souvenir et nous ne savons plus ce que nous avons filmé. Tout semble vain mais il nous faut filmer pour piéger le piège de notre vie. Marche, Wilfried, marche !

Rêveries sur lettres, 15 et 16, p. 60
JEANNE. Wilfried… je suis à la recherche de la tombe de ton père.
WILFRIED. Maman !
JEANNE. Je ne trouve pas la tombe. Pourtant, je suis certaine que c’était là. L’air de la mer est bon. Ton père est heureux d’être enterré dans son pays natal.
WILFRIED. Justement non ! Il n’est pas heureux. Il est encore parmi les vivants et je ne sais comment faire ! Comment fait-on pour enterrer son père ?
JEANNE. Wilfried, ton père est un gardeur de troupeaux.
WILFRIED. Quoi ??!
JEANNE. Ton père est un gardeur de troupeaux.
Wilfried se réveille.
WILFRIED. Je m’étais endormi sur ma lettre. Et la lettre que je tenais était une photo de mon père et de ma mère, au bord de la mer là-bas. Lorsque je me suis réveillé, j’avais cette phrase en tête : « Ton père est un gardeur de troupeaux ». J’avais ouvert toutes les lettres. La clarté du jour était là. J’étais devenu orphelin et il n’y avait rien à comprendre sauf qu’il y a des événements qui restent à jamais cadenassés. Je suis retourné au salon funéraire. Il n’y avait personne. J’avais mis la veste qu’il avait quand on l’a retrouvé. Dans la poche intérieure, j’ai trouvé une lettre pour moi. Sa dernière.
Wilfried ouvre l’enveloppe.
LE PÈRE. Wilfried, quel âge as-tu ? Je ne me souviens plus… Ma mémoire est une forêt. Ta mère seule s’y promène. Elle foule de ses pas mon cerveau et, sans cesse, ravive le souvenir. Ma tête est pleine de feuilles mortes qui bruissent sous les pieds de ta mère morte. Je ne suis plus qu’un voyageur cheminant entre ce que j’oublie, et le craquement continu de mon cerveau. Comment la mort peut-elle donner la vie ? Ma mémoire est une forêt dont on abat les arbres. J’oublie.

Rengaine contre les parents, 25, p. 86
AIMÉ. Je ne retournerai plus dans aucun village, si ce n’est pour tuer tout le monde. Tout le monde. Ce cadavre-là, je le regarde et je vois tous ceux-là qui ne perdent rien pour attendre. Je te le dis, les ennemis ce sont nos parents, alors on devrait plus retourner dans aucun village, rien ! Les parents, on devrait les éventrer, laisser leur corps pourrir au soleil et nous en aller partout pour tout faire sauter, tout casser, tout brûler. On les rassemblera le long d’un grand mur, on les alignera et on leur hurlera ! On leur dira que le mal qu’il nous ont fait est plus grand que le meurtre, on leur dira qu’il nous ont pris l’irremplaçable, qu’ils ont tué les visions de notre jeunesse, de nos plus chers miracles. On leur dira qu’ils nous ont pris nos compagnons de jeu et qu’en leur mémoire on déposera sur leurs tombes une couronne faire de leurs crânes décharnés. Puis, sur eux, sur nos parents, on lèvera nos armes, et sans remords : TaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTaTa !

Lâche ta loupe : Pars vite et reviens tard, de Fred Vargas

Le criminel est ailleurs

Vargas (Fred) 2001, Pars vite et reviens tard, Viviane Hamy.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Joss le Guern, ancien marin reconverti en crieur public place Edgar Quinet, s’installe dans la colocation de Decambrais. L’ancien professeur d’histoire négocie avec lui, qu’il lui transmette les messages énigmatiques qu’il est amené à crier depuis quelques temps. Il sent bien que ce sont des citations tirées de vieilles chroniques du Moyen-Âge…

Une dame vient au commissariat pour avertir qu’un plaisantin a peint des grands 4 renversés sur les portes de son quartier. Chacun est sous-titré C.L.T. (Cito, Longe, Tarde = vite, loin, longtemps). Rien ne semble inviter à prendre la chose au sérieux, pourtant quelque chose intrigue le commissaire Adamsberg… Il reçoit alors Decambrais et Joss qui viennent lui parler de cette série de messages qui semblent prophétiser le retour de la peste comme châtiment…

Un premier cadavre est retrouvé, en apparence frappé par la peste noire, le cadavre a des marques de piqûres de puces… La nouvelle sème la panique dans les journaux mais quelque chose coince : le noircissement de la peau est une représentation populaire de la maladie… mais fausse !

Commentaires

Tous les personnages du roman, et particulièrement le groupe de la place Edgar Quinet, ont un passé trouble, accidenté, les ayant conduit à une vie de marginaux. Lizbeth fut une fille forcée à la prostituée ; Eva, une femme battue ayant fui le domicile… Joss le marin et Decambrais le professeur, ont fait de la prison à la suite d’une injustice. À l’image de Joss, le plus typique d’entre eux – impossible de retrouver un travail dans son secteur, surtout après la prison -, ils sont hantés par les fantômes d’un passé impossible à oublier et exercent des occupations professionnelles atypiques (Damas vend des rollers alors qu’il était physicien ; Decambrais est logeur et écoute les problèmes des gens alors qu’il était professeur ; Lizbeth chante le jazz…). Le jeune doctorant en histoire médiévale qui aide le commissaire Adamsberg exerce le boulot de femme de ménages… Cette poche de marginalité est ainsi une sorte de monde à l’envers, où personne n’est à la place qu’il devrait occuper, là où ses compétences lui permettraient de réaliser de bonnes choses pour la société (un point fondamental pour une société fonctionnelle d’après Platon, dans La République). Ainsi, ce monde dans lequel se déroulent des crimes est fondamentalement un monde à l’envers, où l’action mauvaise est trop peu souvent punie (le mari d’Eva, le patron de Joss…) ; les bons comportements trop souvent ignorés (comme cette dame qui vient au commissariat alerter sur les peintures étranges sur les portes de son bâtiment).

Ce jeune expert médiéviste auquel fait appel Adamsberg est en fait un personnage récurrent des romans de Fred Vargas (notamment Debout les morts !) : il vit en colocation avec deux autres doctorants en histoire, sans le sou, sans poste, et avec son oncle, un ancien chef de police viré pour avoir aidé un criminel… On peut faire le parallèle entre cette colocation et la maison collective de Decambrais et le bar où se réunissent les paumés de la place Edgar Quinet. Les trois sont des lieux d’entraide entre marginaux. On pourrait même parler de quartier « refuge » (dans L’Exode, les refuges sont des villes prévues pour abriter les personnes rejetées d’une autre ville pour avoir commis un crime, notamment sans préméditation, par accident ou par défense). Il est remarquable de voir que dans ce groupe, la seule personne qui semble ne pas avoir de passé douloureux est la sœur de Damas, Marie-Belle… qui se révélera être la plus viciée, manipulant ses deux frères pour obtenir un héritage… Un peu à la manière de Simenon et de son inspecteur Maigret (par exemple dans Le Chien jaune), si les crimes arrivent systématiquement dans ces poches de marginalité et les marginaux y sont inévitablement mêlés, les vrais responsables sont souvent ailleurs… Riches figures agissant impunément… Ici, le plus criminel serait un richissime industriel qui a abandonné ses enfants illégitimes, suscitant chez eux frustration, jalousie… Sentiments d’injustice, déclassement, vengeance impossible, sont le terreau du crime.

Le personnage de crieur est un métier de lettres oublié, proche du peuple, inverse de l’écrivain public, sorti de l’inconscient collectif comme d’un terrain de fouilles par Fred Vargas, archéo-zoologue de formation. Joss – qui disparaît au fil du récit – est pourtant bien le personnage le plus caractéristique du roman, le plus épais : porteur de messages incompris comme Cassandre, mêlés au bruit assourdissant de la foule, messages qu’il ne cherche pas à comprendre, qu’il ne peut sans doute même pas comprendre, Joss, l’homme du peuple qui subit, sur lequel pèse l’injustice d’un système, le frustré qui a renoncé à l’amour, au bonheur, le fou ordinaire qui parle avec les morts. Symboliquement, ses messages secrets ne peuvent être entendus que par son opposé, un professeur d’histoire, de retour au bas de l’ascenseur social. Mais surtout, c’est le commissaire qui est le vrai partenaire de Joss, celui qui va valoriser ses messages et lui rendre justice ou utilité. Les policiers sont souvent considérés comme des héros, à l’opposé des criminels, ou au contraire sont rapprochés des criminels pour l’esprit tordu qui leur permet de les comprendre… Mais Adamsberg est plutôt à rapprocher des marginaux, des victimes de l’injustice comme Joss et Decambrais. Sa mémoire défaillante (en termes de noms / visages) le sépare radicalement des caractéristiques attendues dans son corps de métier. Il partage ainsi une bizarrerie de caractère avec les plus célèbres figures d’enquêteurs, à commencer par Sherlock Holmes, drogué, excentrique… (cf. Une étude en rouge).

Citations

Misère affective due à la misère du logement, accueil dans la colocation, p. 69
Joss s’était habitué à vivre seul, bouffer seul, dormir seul et parler seul, sauf quand il allait parfois dîner chez Bertin. Durant les treize années de sa vie parisienne, il avait eu trois amies, pour des temps assez courts, mais jamais il n’avait osé les emmener dans sa chambre pour leur proposer l’accueil du matelas posé à même le sol. Les maisons des femmes, même rudimentaires, avaient toujours été plus accueillantes que sa retraite délabrée.
Joss fit un effort pour secouer cette balourdise qui semblait revenir des temps anciens de son adolescence, agressive et empruntée. Lizbeth lui sourit en lui tendant son rond de serviette personnel. Quand Lizbeth souriait si largement, il ressentait l’envie, dans un brusque élan, de se jeter contre elle, comme un naufragé qui rencontre un rocher dans la nuit. Un splendide rocher, rond, lisse et sombre, auquel on vouera une gratitude éternelle. Ça l’étonnait. Il ne connaissait cette violence sentimentale qu’avec Lizbeth, et quand elle souriait. Un murmure confus des convives souhaita la bienvenue à Joss, qui prit place à la droite de Decambrais.

Handicapé de l’amour et des relations sociales, p. 77 :
Sur son carnet, il écrivit Femme, Intelligence, Désir, égale Camille. Il s’interrompit et relut cette ligne. Des mots énormes et des mots plats. Mais posés sur Camille, ils se soulevaient, comme emplis d’évidence. Il pouvait presque les voir faire des bulles à la surface du papier. Bien. Égale Camille. Très ardu pour lui de rédiger le mot Amour. Le stylo formait le « A » puis s’immobilisait sur le « m », trop inquiet pour poursuivre. Cette réticence l’avait longtemps intrigué jusqu’à ce qu’il puisse, à force de la fréquenter, atteindre à son centre, croyait-il. Il aimait l’amour. Il n’aimait pas les trucs qu’entraînait l’amour. Car l’amour entraînait des trucs, tant il est utopique de vivre exclusivement au lit, ne serait-ce que deux jours. Toute une spirale de trucs, amorcée par quelques idées en l’air et assouvie par un baraquement en dur d’où l’amour était censé ne jamais s’enfuir. Parti violent comme un feu d’herbe entre deux portes et sous le ciel, il achevait sa course entre quatre murs au sol d’une cheminée. Et pour un type comme Adamsberg, la spirale des trucs s’annonçait comme un piège accablant.

Tout le monde est marginal, p. 119 :
– C’est possible, dit Adamsberg. Mais c’est un effet d’optique. Tant qu’on regarde de loin, tout semble toujours proprement en ordre. Dès qu’on s’approche de près et qu’on prend le temps d’observer les détails, on s’aperçoit que tout le monde est plus ou moins cinglé, sur cette place, sur une autre, ailleurs et dans cette brigade.

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