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Regarde ta face : Médée de Corneille (théâtre)

À qui profite le crime ?

Corneille, Pierre (1635), Médée, in Oeuvres complètes t. 2, Hachette, 1872

Disponible en version numérisée sur Gallica ou archive.org

Note : 3.5 sur 5.
Résumé

Jason a décidé de répudier Médée afin d’épouser la fille du roi Créon et d’hériter du trône. Pour rendre l’alliance possible et satisfaire son gendre, Créon fait exiler l’étrangère au titre de ses anciens crimes, mais lui laisse une journée pour préparer son départ. En plus de quoi, Jason veut garder les enfants.

Commentaires

Après les versions d’Euripide et de Sénèque, et celle de La Péruse en 1575 dont il reprend le célèbre monologue de démence, de sorcellerie et de colère, Médée est la seconde pièce tragique de Corneille après Clitandre trois ans plus tôt et après six comédies. Elle s’ouvre d’ailleurs sur une scène où Jason se vante, scène qui aurait bien pu trouver sa place dans une comédie. Mais le coeur de la tragédie est pour Corneille politique. Il pose bien l’injustice de la décision d’exil : à qui profite le crime ? L’image de Médée, celle d’une horrible criminelle, dérange. Jason est au contraire considéré comme un héros de l’antiquité, de la célèbre épopée des Argonautiques. Pourtant, c’est bien lui le commanditaire, et celui qui jouit du crime. Le roi, qui va marier sa fille à un héros, bénéficie du brillant de cette alliance, donc du crime. Les grands du monde profitent ainsi des crimes, et font les innocents en se débarrassant des mains sales qui ont servi à leur grandeur.

On pourrait rétorquer que Médée a fait ses forfaits par amour, une folie venue d’un pays barbare. Mais dès la première scène, Jason est présenté comme un beau parleur, un ambitieux, un intrigant qui profite des femmes et les jette après usage, à l’image d’un Bel-ami chez Maupassant. On n’aura pas de mal non plus à imaginer comme il aura profité de sa facilité de flatterie pour convaincre Créon, qui semble être un père aimant, un roi responsable et un être compatissant. Comme il aura également séduit la jeune fille. Comment il les aura convaincus et apitoyés sur la nécessité de prendre sous leur protection ses deux enfants et les priver ainsi de leur mère. Ce sont d’ailleurs des éléments qui manquent à cette tragédie trop recentrée sur le personnage de Médée, et qui auraient permis de mieux comprendre les enjeux politiques de l’alliance. Jason est un être de pure ambition, peut-être aussi par rage d’avoir initialement été chassé du trône qui lui était destiné.

La tragédie n’a ainsi pas d’hésitation sinon, sur le courage de Médée à se venger alors que Corneille aurait pu donner à Créuse et Créon des hésitations, des remords, et à Jason, des accès de colère, de rage, un retour d’affection, une fièvre d’ambition.

L’injustice faite à Médée est aussi celle faite à une femme forte. Plus qu’une étrangère aux mœurs barbares, à la sorcellerie, Corneille insiste sur sa parole bien pesée, son orgueil, sa ténacité… C’est d’ailleurs sa raison même qui la rend folle face à l’ampleur de l’injustice, qui se révolte face cette décision autoritaire qui se cache sous les traits de la justice. Mais il est dommage que cette facette – très féministe – ne soit pas davantage développée.

Passages retenus

Acte II, scène 2 :

MÉDÉE. Je ne me repens pas d’avoir, par mon adresse,
Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce ;
Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et castor,
Et le charmant Orphée, et le sage Nestor,
Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie ;
Je vous les enverrai tous posséder sans envie :
Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous ;
Je n’en veux qu’un pour moi, n’en soyez point jaloux.
Pour de si bons effets laissez-moi l’infidèle :
Il est mon crime seul, si je suis criminelle ;
Aimer cet inconstant, c’est tout ce que j’ai fait :
Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait.
Est-ce user comme il faut d’un pouvoir légitime,
Que me faire coupable et jouir de mon crime ?

CRÉON. Va te plaindre à Colchos.

MÉDÉE. Le retour m’y plaira.
Que Jason m’y remette ainsi qu’il m’en tira :
Je suis prête à partir sous la même conduite
Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite.
Ô d’un injuste affront les coups les plus cruels !
Vous faites différence entre deux criminels !
Vous voulez qu’on l’honore, et que de deux complices
L’un ait votre couronne, et l’autre des supplices !

CRÉON. Cesse de plus mêler ton intérêt au sien.
Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien :
Le séparant de toi, sa défense est facile ;
Jamais il n’a trahi son père ni sa ville ;
Jamais sang innocent n’a fait rougir ses mains ;
Jamais il n’a prêté son bras à tes desseins ;
Son crime, s’il en a, c’est de t’avoir pour femme.
Laisse-le s’affranchir d’une honteuse flamme ;
Rends-lui son innocence en t’éloignant de nous ;
Porte en d’autres climats ton insolent courroux ;
Tes herbes, tes poisons, ton coeur impitoyable,
Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable.

MÉDÉE. Peignez mes actions plus noires que la nuit ;
Je n’en ai que la honte, il en a tout le fruit :
Ce fut en sa faveur que ma savante audace
Immola son tyran par les mains de sa race ;
Joignez-y mon pays et mon frère : il suffit
Qu’aucun de tant de maux ne va qu’à son profit.
Mais vous les saviez tous quand vous m’avez reçue ;
Votre simplicité n’a point été déçue ;
En ignoriez-vous un quand vous m’avez promis
Un rempart assuré contre mes ennemis ?
Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie,
Soulevait contre moi toute la Thessalie,
Quand votre coeur, sensible à la compassion,
Malgré tous mes forfaits, prit ma protection.
Si l’on me peut depuis imputer quelque crime,
C’est trop peu que l’exil, ma mort est légitime :
Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi ?
Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici.

CRÉON. Je ne veux plus ici d’une telle innocence,
Ni souffrir en ma cour ta fatale présence.
Va…

[…]
Quel indomptable esprit ! quel arrogant maintiennent
Accompagnait l’orgueil d’un si long entretien !
A-t-elle rien fléchi de son humeur altière ?
A-t-elle pu descendre à la moindre prière ?
Et le sacré respect de ma condition
En a-t-il arraché quelque soumission ?

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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