Ramasse tes lettres : Monsieur Parent (recueil), de Maupassant

Les pièges que l’on se tend pour vivre…

Maupassant (Guy de) 1883-1885 (1885), Monsieur Parent [in Œuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979

Note : 3.5 sur 5.

Recueils :
– Boule de suif (1879) et nouvelles non reprises en recueil
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
Les Sœurs Rondoli (1884)
Yvette (1884)
Contes du jour et de la nuit (1885)
Monsieur Parent (1885)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

Monsieur Parent (1885) ****
La Bête à Maît’ Belhomme (1885) ***
À vendre (1885) ****
L’Inconnue (1885) ****
La Confidence (1885) ****
Le Baptême (« Allons, docteur, un peu de cognac… ») (1885) ****
Imprudence (1885) ***
Un fou (1885) ***
Tribunaux rustiques (1884) ***
L’Épingle (1885) ****
Les Bécasses (1885) ***
En wagon (1885) ***
Ça ira (1885) ***
Découverte (1884) ***
Solitude (1884) ****
Au bord du lit (1883) ****
Petit soldat (1885) ****

Monsieur Parent ****

Monsieur Parent est un gros bourgeois, doux, timide et faible, inactif vivant sur une rente confortable. Il se laisse marcher sur les pieds par sa femme, se fait engueuler par Julie, la vieille servante de famille, mais, heureusement, il a son petit Georges ! Mais voilà que Julie, dans un excès d’exaspération, lui révèle tout : sa femme le trompe avec son ami Paul Limousin depuis leur mariage, et son petit Georges n’est pas de lui. M. Parent les jette tous dehors et se renferme sur lui, et vide son temps dans un bar.

Reprise développée et modifiée de « Le Petit« . Toute la première partie suit scrupuleusement le conte précité, à l’exception du fait que la femme est encore en vie. Mais lorsque le mari apprend son malheur, il choisit toujours de se retirer de la vie, mais n’a pas la force de se suicider, et devient une loque de comptoir, plus mort que vif. Tout son monde s’est écroulé en une soirée. S’est révélé d’un coup le hors-champ de son existence, et l’évaluation de celle-ci s’est complètement inversée, comme pour cet autre bourgeois dans « Les Bijoux« .

Le thème essentiel de cette nouvelle est cependant l’enfant bâtard, thème très cher à Maupassant.
En plus du simple récit que contenait l’ancien conte, Monsieur Parent fait intervenir l’aspect torturant et autodestructeur du doute concernant la paternité de l’enfant chéri (qu’on retrouve trois ans plus tard dans Pierre et Jean, mais en vision inversée, du point de vue de l’enfant). À cause de ce doute, M. Parent est incapable d’aimer l’enfant qu’il aimait auparavant, car il a une conception limitée de l’enfant comme extension de soi. Avoir un doute sur le sang du gamin, c’est alors avoir un doute sur sa propre identité.
Ce doute, dans le caractère faible de Monsieur Parent, se mue en incapacité d’affronter la vie. (Louis Forestier note la ressemblance avec le caractère de M. Folantin dans À vau-l’eau de Huysmans, publié en 1882. On pourrait également faire un parallèle avec le personnage de Cidrolin des Fleurs bleues de Raymond Queneau, personnage lui aussi fuyant, déçu par sa femme et ses enfants…)


p. 582 : « Et il entra dans son appartement. Dès qu’il y fut, il poussa le verrou pour être seul, bien seul, tout seul. Il était tellement habitué, maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu’il ne se jugeait en sûreté que sous la protection des serrures. Il n’osait même plus penser, réfléchir, raisonner avec lui-même, s’il ne se sentait garanti par un tour de clef contre les regards et les suppositions. »

p. 583 : « L’enfant riait enchanté, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir, et le père aussi riait et criait de contentement, secouant son gros ventre, s’amusant plus encore que le petit. »

p. 589 : « Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller examiner dans la glace la face de son enfant à côté de la sienne. Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent tout proches, et il parlait haut, tant son égarement était grand. « Oui… nous avons le même nez… le même nez… peut-être… ce n’est pas sûr… et le même regard… Mais non, il a les yeux bleus… Alors… oh ! mon Dieu !… mon Dieu !… mon Dieu !… je deviens fou !… Je ne veux plus voir… je deviens fou !… » »

La Bête à Maît’ Belhomme ***

La diligence de Césaire Horlaville est pleine et emporte quelques villageois vers Le Havre. Parmi eux, le grand et maigre maît’Belhomme applique son mouchoir sur son oreille et trépigne de douleur. Il prétend avoir une bête dans l’oreille et se rend en ville voir un guérisseur car il n’aime pas les médecins.

On pense ici immédiatement à Boule de Suif. Mais sur le ton léger de la farce, Maupassant trace fermement des portraits sociaux, en couleur vives, des paysans normands. Finalement, le prétexte de la diligence, en plus de permettre un clin d’œil évident au premier succès de l’auteur, offre une chute hilarante mais tellement crédible qui laisse exprimer encore tous les comportements pittoresques du paysan.


p. 559 : « – C’est-il point quéque lapin qu’t’as dans l’oreille ? Il aura pris çu trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j’vas l’fé sauver.
Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même l’instituteur qui ne riait jamais. »

À vendre ****

Notre conteur se promène sur les côtes du Finistère et sent passer en lui toute une allégresse rêveuse. Au fond d’une plage, il aperçoit une petite maison blanche. Elle est à vendre. Piqué de curiosité, il décide de la visiter. Tombé sous le charme de la grande photographie d’une femme, il interroge la vieille bonne.

Ce conte est étrangement positif. Il reprend le thème de la femme inconnue mais familière de Rimbaud (« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant… »), mais placé dans une situation d’excellente disposition peu habituelle de l’auteur. L’emportement naïf du narrateur, d’ailleurs bien peu développé, peut même paraître ridicule. Cet emportement provient en fait de la séduction de la nature, qui a fait ressurgir un rêve de jeunesse. Mais ce rêve ne peut qu’être à nouveau crevé. Un motif qui annonce les considérations de Fort comme la mort sur le temps et sa perception psychologique, et dans le prolongement, celles de Marcel Proust.


p. 420
Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de certaines minutes d’amour avec la Terre, le souvenir d’une sensation délicieuse et rapide, comme de la caresse d’un paysage rencontré au détour d’une route, à l’entrée d’un vallon, au bord d’une rivière, ainsi qu’on rencontrerait une belle fille complaisante ?

L’Inconnue ****

Gontran et Roger des Annettes discutent des rencontres d’un instant, de ces femmes croisées seulement. Roger des Annettes raconte comment quatre fois il a croisé une même femme et que ces quatre fois ont fini par le rendre amoureux.

Dans la continuité du thème abordé dans « À vendre », ce conte reprend aussi le thème de Baudelaire dans « À une passante », de la femme croisée qui reste comme un rêve potentiel poignant et regretté. Mais contrairement au poème de Baudelaire, où la passante n’est adorée que parce qu’elle n’est croisée qu’une seule fois, une fois dans laquelle se loge toute la puissance du fantasme, le second conteur finit par tomber amoureux de cette femme étrange alors qu’il lui parle enfin. L’emportement amoureux se constitue par tout un jeu d’émotions conjuguées qui n’ont pas tant à voir avec la femme croisée : « La vérité est que ce ne sont pas précisément ces étrangers qui nous inspirent ces vagues regrets. En réalité, ils nous sont indifférents. Ce sont ces moments-là que nous regrettons, ces miettes de notre existence, envolées à jamais ». (« Guy de Maupassant intime », La Grande Revue, 25 octobre 1912, Mme X, Lecomte du Noüy) Ainsi Maupassant méditant sur la perception subjective de l’expérience annonce clairement le phénomène de cristallisation du sentiment amoureux chez Marcel Proust : Swann n’est plus amoureux d’Odette mais de la fantaisie qu’il s’était fait d’elle au début de leur rencontre (cf. Du côté de chez Swann).


p. 442-443
Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui vient de l’église ou qui va chez son amant ? Qu’importe ! La poitrine est ronde sous le corsage transparent. – Oh ! si on pouvait mettre le doigt dessus ? le doigt ou la lèvre. – Le regard est timide ou hardi, la tête brune ou blonde ? Qu’importe ! L’effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu’au soir, celle qu’on a rencontrée ainsi ! Certes, j’ai bien gardé le souvenir d’une vingtaine de créatures vues une fois ou dis fois de cette façon et dont j’aurais été follement amoureux si je les avais connues plus intimement.
Mais voilà, celles qu’on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. Avez-vous remarqué ça ? c’est assez drôle ! On aperçoit, de temps en temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres adorables que j’ai coudoyés dans les rues de Paris, j’ai des crises de rage à me pendre.

La Confidence ****

La petite marquise Rennedon vient rendre visite à son amie, la petite baronne de Grangerie, afin de lui confier qu’elle vient, aujourd’hui même, de se venger de son gros mari jaloux.

Premier épisode d’un tryptique où on retrouvera les deux jeunes femmes, avec « Sauvée » et « Le Signe ».
Ce conte reste dans les mêmes thématiques que les précédents comme « Joseph » ; mais il est surtout à rapprocher de « Clair de Lune ». Tout l’intérêt du conte présent est dans la manière dont le personnage expose son aventure et prépare la chute. Elle prend une confidente, qui joue le rôle de tout lecteur modèle, afin de rire avec elle de son mari. Mais la leçon du conte est ambiguë : est-ce la faute des hommes mauvais si les femmes mal mariées deviennent perverses ? ou est-ce que les femmes, paradoxalement, s’amusent et s’accommodent très bien de leurs mauvais maris, grâce auxquels elles peuvent déployer toute une étendue de perversité ?
On retrouve le rôle important du rire, comme symbole révélateur de l’adultère.


p. 526 : « Oh ! ma chère, en voilà un supplice que d’être… aimée par un homme grotesque… Non, vraiment, je ne pouvais plus… plus du tout… c’est comme si on vous arrachait une dent tous les soirs… bien pis que ça, bien pis ! Enfin figure-toi dans tes connaissances quelqu’un de très vilain, de très ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre – c’est ça qui est affreux -, et de gros mollets velus. Tu le vois, n’est-ce pas ? Eh bien, figure-toi encore que ce quelqu’un est ton mari… et que tous les soirs… tu comprends. Non ! c’est odieux !… odieux !… Moi, ça me donnait des nausées, de vraies nausées… des nausées dans ma cuvette. Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les femmes dans ces cas-là. – Mais figure-toi ça, tous les soirs… Pouah ! que c’est sale ! »

Le Baptême (« Allons, docteur, un peu de cognac… ») ****

A l’occasion d’un verre d’alcool, un vieux raconte une histoire. Un hiver, dans sa maison de campagne en Bretagne, la famille qui gardait la maison le reste de l’année venait d’avoir un bébé. Et malgré la neige et le froid, ils appliquent jusqu’au bout la coutume de laisser l’enfant nu jusqu’au baptême.

Placé sous le signe de la déchéance alcoolique, avec la référence à l’Assommoir, ce conte ne pouvait que finir affreusement mal. Et ce qui pourtant ressemble à ce qui aurait pu être une farce paysanne devient un drame horrible, à rapprocher également de « L’Ivrogne« . En illustrant l’absurdité des coutumes – ou plutôt de leur respect à la lettre -, ce conte nous montre la plus stupide d’entre elles : l’abus d’alcool. La Bretagne apparaît ainsi comme une terre sauvage, bestiale, mal-civilisée, différente de ce qu’on verra chez Loti dans Pêcheur d’Islande, même si on retrouve cette mer mangeuse d’hommes. Une autre comparaison intéressante pourrait être faite avec le film Wake in Fright (1971), de Ted Kotcheff, illustrant l’impossibilité en culture australienne de dire non à une bière…


p. 437 : « Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous demandez à la femme ce qu’est devenu son homme, elle tendra les bras sur la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. Il est resté dedans un soir qu’il avait bu un peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. A bientôt leur tour. »

Imprudence ***

Les jeunes mariés commencent à se lasser un peu… Madame a l’idée, pour pimenter leur couple, d’aller passer la soirée dans un bar que fréquentait son mari, étant jeune. Ainsi, ils joueront aux amants. Elle se met à interroger son mari sur ses anciennes amantes.

Cette petite sortie du couple bourgeois mal marié, révèle comment la femme, découvrant que son mari s’est bien amusé avant, va à coup sûr se trouver un amant, puisque dès le départ, ce qui l’animait était ce jeu dangereux. Fait partie de ces tableaux, comme Une vie, montrant les dégâts de l’éducation bien-pensante des femmes, qui croyant les protéger, les prépare très mal à la vie sexuelle qu’elles vont mener.


p. 551 : « Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente, une peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à tout voir et à tout oublier, à n’entrer qu’aux instants nécessaires, et à sortir aux minutes d’épanchement, allaient et venaient vite et doucement. »

Un fou ***

Un magistrat très respecté vient d’être mis en terre. Le notaire retrouve dans un tiroir, quelques pages de son journal. Il y livre une irrésistible envie de goûter au meurtre.

Le récit est évidemment à rapprocher de tous les contes préparatoires du « Horla ».
On retrouve ici l’une des thèses de Sade dans La Philosophie dans le boudoir, sur la nature meurtrière de l’homme, sur ce délicieux vice nécessaire à l’homme, pour son équilibre. Ainsi, le magistrat, personnage officiellement au-delà de tout soupçon, comprend que le meurtre n’est que l’autre facette de la pureté (« tuer n’est-il pas ce qui ressemble le plus à créer ? Faire et détruire ! Ces deux mots enferment l’histoire des univers », p. 541), et ne lui cède que plus facilement. Mais la perversité, l’envie de tuer, provient ici d’abord d’un raisonnement avant d’être pulsion, ce qui confirme toute l’atrocité du personnage qui tue par intelligence. Bien-sûr, le récit met également en évidence la défaillance – typique chez Maupassant – de la mentalité d’un individu peu à peu dévorée par une idée, une tentation, une obsession.


p. 546 : « Comme c’est beau de voir trancher la tête d’un homme ! Le sang a jailli comme un flot, comme un flot ! Oh ! Si j’avais pu, j’aurais voulu me baigner dedans. Quelle ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux, sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge ! Ah ! Si on savait ! »

Tribunaux rustiques ***

Mme Bascule a élevé le jeune Isidore pour ses plaisirs. Mais ce dernier l’a laissée et s’est marié, donnant en guise de dot à sa jeune femme, les terres qu’il avait reçues de Mme Bascule.

Reprise de « Autres temps ».
La situation est une inversion de ces comédies de mariage de Molière où un vieux riche élève et se garde précieusement une jeune fille pour la marier… On regrettera le peu d’action dramatique. On applaudit en revanche à la magnificence de la langue normande.


p. 390 : « LE JUGE DE PAIX, riant : Quels ont été vos rapports avec Mme Bascule, ici présente ?
ISIDORE : A m’a servi de traînée.
(Rires dans l’auditoire)
LE JUGE : Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations n’ont pas été aussi pures qu’elle le prétend.
LE PERE PATURON, prenant la parole : I n’avait point quinze ans, point quinze ans, m’sieu l’Juge, quand a m’la débouché…
LE JUGE : Vous voulez dire débauché ? »

L’Épingle ****

Notre conteur, en voyage dans un pays exotique, trouve refuge pour la nuit chez un Français bien installé dans le pays depuis dix ans, très enrichi à force de travail acharné. L’homme regrette pourtant Paris et conserve une mystérieuse épingle, sur « un carré de satin blanc encadré d’or » suspendu dans sa chambre (p. 521), en souvenir d’une parisienne.

Conte de la possession d’un homme par une femme qui ne lui convient pas (qu’on retrouve bien entendu dans Du côté de chez Swann, partie « Un amour de Swann »). Thème de l’emballement disproportionné du cœur qui prend ici une tournure de « monomanie » dans le fétichisme de l’homme qui a gardé jusqu’au symbole de son plus malheur. Attachement malsain, masochiste, pour une femme qui le trompe et le maltraite…

Ce qui ressort d’une manière particulièrement actuelle, c’est que plus la femme est femme, libre, affirmée, plus l’attachement est fort mais plus son caractère devient détestable à l’homme qui n’arrive à la posséder, à la maîtriser. Le femme libérée, ce sont tous ses défauts et qualités sublimés, quand ils sont en sourdine dans la femme traditionnelle, étranglée dans son corset de femme-poupée (cf. Une Maison de poupées). D’où, devant la femme moderne, l’homme douloureusement amoureux et misogyne à la fois. masculiniste pathétique. C’est un thème que développera également Notre cœur. Il y a dans la confession de ce personnage quelque chose de proche et de familier avec ces hommes déçus d’eux-mêmes, que sont les narrateurs neurasthéniques et inarrêtables des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, du Bavard de des Forêts ou de La Chute de Camus. Personnages frappés d’un complexe d’infériorité/supériorité, s’apitoyant sur eux-mêmes de manière à s’autoriser le mépris…


p. 522 : « Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux cœurs et de deux âmes ; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement torturant, fait de l’invincible enlacement de deux êtres disparates qui se détestent en s’adorant. »
p. 523 : « Quand je la regardais… je sentais un besoin furieux d’ouvrir les bras, de l’étreindre et de l’étrangler. Il y avait en elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d’insaisissable qui me faisait l’exécrer ; et c’est peut-être à cause de cela que je l’aimais tant. En elle, le Féminin, l’odieux et affolant Féminin était plus puissant qu’en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée comme d’un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu’on ne l’a jamais été.
Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son œil sur tous les hommes d’une telle façon, qu’elle semblait se donner à chacun, d’un seul regard. »

Les Bécasses ***

Notre conteur explique à sa chère amie pourquoi il ne rentre pas à Paris. La période des bécasses est arrivée et il part chasser avec les frères d’Orgemol, deux grands colosses normands. Au détour d’un chemin, ils aperçoivent Gargan, le berger sourd-muet. Maître Picot, qui les loge et les accompagne, a dû le défendre devant le juge, car il a étranglé sa femme, une pauvre gueuse, surnommée la Goutte en raison de son fort penchant à l’eau de vie.

Dans ce texte, on retrouve l’ambiance légère des farces normandes. La chasse est décrite comme une vraie bouffée d’air. Le récit central est en revanche à rapprocher des contes tels que « Coco« , « L’Aveugle », « Le Gueux« , et autres récits de « boulets » de la société. Ici, bien qu’on lui ait trouvé une place, et même une femme, il reste à part, et les paysans s’amusent cruellement à le faire cocu. Mais le drame montre que « l’infirme » a les mêmes réactions, les mêmes sentiments que n’importe quel autre, simplement silencieux et donc pathétiquement impuissants à crier.


p. 566 : « Car nous ne chassons pas la bécasse, mais le lapin. Nous sommes convaincus qu’il ne faut paschercher la bécasse, mais la trouver. On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand on veut spécialement en rencontrer, on ne les pince jamais. C’est vraiment une chose belle et curieuse que d’entendre dans l’air frais du matin, la détonation brève du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l’horizon et hurler : « Bécasse. – Elle y est. »
Moi je suis sournois. Quand j’ai tué une bécasse, je crie : « Lapin ! » et je triomphe avec excès lorsqu’on sort les pièces du carnier, au déjeuner de midi. »

En wagon ***

L’abbé Lecuir est chargé d’aller chercher les fils de ses dames, à Paris, et de les escorter jusqu’à leur mère pour les vacances. Il doit veiller sur eux et empêcher qu’ils partagent leur wagon avec des filles de Paris, qui, paraît-il, arpentent les grandes lignes pendant l’été. Il trouve un wagon occupé par une fille très bien mais un peu pâle.

Dans le prolongement des aventures de voyage en train, des « Soeurs Rondoli » bien-sûr, différents degrés pour voir ce conte : la simple farce ; l’éducation saugrenue des enfants laissés dans l’insouciance (thèse de Sade ou Schopenhauer) ; l’abbé avec la sexualité et le bébé interdits.
Évidemment la dernière parole vient provoquer tout un imaginaire par rapport à l’abbé.


p. 482 : « L’abbé tenait dans ses mains un enfant tout nu. Il le regardait avec des yeux effarés ; il semblait content et désolé, prêt à rire et prêt à pleurer ; on l’aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues. »

Ça ira ***

Notre conteur, au hasard d’un voyage dans une ville ennuyeuse du nom de Barviller, entre dans un bureau de tabac pour s’acheter un cigare et reconnaît la patronne : c’était « Ça ira », une fille insignifiante qui s’était accrochée à la bande de canotiers dont il faisait partie, étant jeune. Elle, avait été surnommée « Ça ira », parce qu’elle se plaignait tout le temps de son sort.
L’ancienne fille lui raconta son histoire. Ancienne modiste, elle complétait son maigre revenu par « deux ou trois amants habitués qui donnaient un peu », et par quelques coups de débrouilles avec ses amies. Un étudiant oisif finit par la mettre enceinte.

Le conte renvoie aux temps de canotage de Maupassant sur la Seine, vers 1876, avant son entrée dans le monde du journalisme. L’histoire de la fille devenue quelqu’un, vient montrer que la réussite s’accomplit au prix d’une certaine perte de la liberté. Même la fille pauvre et sans importance, regrette d’une certaine façon, cette existence un peu folle de la jeunesse. Son histoire est à la fois touchante et drôle, à l’image de la transformation de son surnom : Ça ira > Zaïra > Zara > Sarah > La Juive.


p. 578 : « La marchande de tabac allait toujours, vidant d’un seul coup tous ses souvenirs amassés depuis si longtemps dans son cœur fermé de débitante officielle. Tout l’autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et d’amour vrai par moments. »

Découverte ****

Notre conteur croise un vieil ami, Henri Sidoine, qui semble en haine contre les Anglais. Il a lui-même épousé une Anglaise, tombé sous le charme d’un accent, de sa mauvaise prononciation exotique, qui finit par disparaître.

Ce conte est un exemple flagrant de la thèse du piège selon l’étude de Micheline Besnard-Coursodon. L’homme est piégé par un artifice exotique. C’est aussi le piège de la nature selon Schopenhauer, la cristallisation de Swann pour Odette (dans Du côté de chez Swann). Cependant, le comique est provoqué par la conséquence inverse de l’effet attendu des efforts d’instruction de la pauvre femme… Un effet comparable à celui décrit dans La Maison du chat-qui-pelote par Balzac où la jeune femme de catégorie sociale inférieure s’instruisant pour comprendre son mari peintre perd le côté charmant de sa naïveté innocente et n’arrive qu’à être une piètre admiratrice d’art… Mais outre ce piège qui offre une vision négative de l’amour, on retrouve une vision acerbe de l’éducation puritaine des Anglais, assez à la mode alors, prolongation de « Miss Harriet ».


p. 317 : « Je l’épousai ! Je l’aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les vrais amants n’adorent jamais qu’un rêve qui a pris forme de femme.
[…]
Eh bien, mon cher, le seul tort que j’ai eu, ç’a été de donner à ma femme un professeur de Français.
Tant qu’elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je l’ai chérie. »

Solitude ****

Pendant une promenade d’un soir, un ami exprime l’ampleur de sa conscience de la solitude.

Magnifique étude auto-analytique de la solitude avec incessantes prises de recul. Maupassant semble ici avoir cherché à exprimer le plus directement – sans presque de détour par la fiction – d’une dépression existentielle chronique et grandissante depuis Bel-Ami.


p. 1257 : « Gustave Flaubert, un des plus grands malheureux de ce monde, parce qu’il était un des grands lucides, n’écrivit-il pas à une amie cette phrase désespérante : « Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne. »
[…]
Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des êtres que nous ne pouvons pénétrer ! Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d’union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans l’un vers l’autre ne font que nous heurter l’un à l’autre. »
p. 1259 : « Quant à moi, maintenant, j’ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j’aime. Me sachant condamné à l’horrible solitude, je regarde les choses sans jamais émettre mon avis. Que m’importe les opinions, les querelles, les plaisirs, les croyances ! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis désintéressé de tout. Ma pensée invisible demeure inexplorée. J’ai des phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit : « oui », quand je ne veux même pas prendre la peine de parler.
Me comprends-tu ? »

Au bord du lit ****

Une femme se refuse à son époux, qui, il y a encore peu, ne voulait plus d’elle et lui préférait des cocottes. Elle veut maintenant qu’il la paye comme il a payé les autres.

Une comédie en deux actes fut tirée de ce conte : « La Paix du ménage » (ou « Un duel au canif »). Composé comme une saynète, ce petit conte de ménage mêle les thèmes ambigus du mariage libéré du XVIIIe et du statut de la prostituée.


p. 1043 : « Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à manger des choses qu’on aimerait point à un autre moment. Je suis le plat… négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous la dent… ce soir. »

Le Petit Soldat ****

Deux tout jeunes soldats ont trouvé un coin de campagne qui leur rappelle leur village breton. Ils y vont tous les dimanches et regardent passer la fille à la vache, avec laquelle ils finissent par sympathiser, à partager un peu de lait.

Entrelacs de thèmes : militaire, liberté, jeunesse, timidité, amour, mort. Les deux nouvelles recrues recréent leur village perdu, pendant leur repos du dimanche : un coin de campagne, une fermière, un ami, un repas. Mais cette idylle à trois finit par se rompre. Une amitié qui rejoint d’une certaine manière celle des « Deux amis« , qui ne retrouvent humanité qu’en s’éloignant de la ville, de la caserne, amitié tout autant gâchée… La solidarité de l’amitié est pour ces deux jeunes hommes le remède à la brutalité de l’arrachement au pays natal, à la douleur du déracinement.


p. 489 : « Le dimanche suivant, elle s’assit à côté d’eux pour deviser plus longtemps, et tous trois, côte à côte, les yeux perdus au loin, les genoux enfermés dans leurs mains croisées, ils racontèrent des menus faits et des menus détails des villages où ils étaient nés, tandis que la vache, là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait vers elle sa lourde tête aux naseaux humides, et mugissait longuement pour l’appeler.
La fille accepta bientôt de manger un morceau avec eux et de boire un petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa poche ; car la saison des prunes était venue. Sa présence dégourdissait les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux. »

Oublie tes concepts : La mentalité de marché est obsolète, de Karl Polanyi

Extirper la pensée libérale de marché de la société.

Polanyi (Karl) 1947, La mentalité de marché est obsolète, éd. Allia, 2021

Trad. de l’anglais par Laurence Collaud (Our Obsolete Market Mentality)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Le libéralisme économique donnait des signes d’affaiblissement dans l’après Seconde Guerre. Polanyi considère que c’est la conséquence de la progressive autonomisation du champ économique. C’est-à-dire que l’économie de culture libérale, se mêlant de tout mais en ne prenant en compte rien d’autre que l’aspect financier, devenant dominante dans les décisions politiques et représentations du monde, s’est ainsi progressivement fermée à toute autre interprétation du monde et de l’humain… Tout objet devenant un produit marchand, y compris des choses qui ne le sont peut-être pas, comme le travail, la nature et la monnaie. L’être humain n’est plus qu’un animal uniquement mû par sa faim et par sa peur du manque.

En ignorant la complexité des rapports sociaux qui conditionnent le marché, la théorie de l’économie de marché détériore et déforme les objets qu’elle considère finissant inévitablement par affaiblir le marché lui-même, perdant ainsi sa pertinence dans la recherche d’une évolution harmonieuse des civilisations.

Commentaires

La notion d' »autonomisation du champ économique » est le négatif du « fait social total » avec lequel Marcel Mauss caractérisait l’économie dans les civilisations traditionnelles, dans son Essai sur le don, vingt années plus tôt. C’est-à-dire que les échanges économiques se limitent rarement à de simples questions d’intérêts, d’acquisition et de profit… mais sont le plus souvent conditionnés et indissociables des autres sphères d’activité humaine (spiritualité, tradition, honneur, solidarité, amitié, rivalité…). Au contraire, les théoriciens libéraux du XVIIIe siècle, dans une démarche cartésienne, comme des scientifiques de laboratoires, auraient extrait l’échange économique du reste de la configuration sociale pour mieux l’analyser. Puis, dans leur quête de pureté, à l’imitation des sciences mathématiques, et dans leur quête de pouvoir sur la décision politique, les économistes libéraux auraient continué à découdre la société, jusqu’à promouvoir des réformes qui forçaient le réel à se conformer à leurs théories… C’est-à-dire que la qualité, le goût, le respect des rites, l’honneur, l’amour, les valeurs morales, etc. n’ont pas de chiffres, n’ont donc pas d’existence dans le modèle économique… Pléonasme définitoire : l’économie libérale est un succès car on n’y mesure que ce qui relève de son succès. Le succès du libéralisme (considérant l’unique enrichissement quantifiable) se mesure en cachant sous la table de calcul les restes et déchets peu chiffrables, qui ne relèvent pas de ce qu’ils considèrent comme de l’économique pure… De plus, cette réussite économique européenne des XVIIIe-XXe siècles – et donc sa prétendue supériorité civilisationnelle – s’est faite en très grande partie sur la minimisation des avantages conférés par l’esclavage, les génocides, l’appropriation impérialiste des terres et des matières premières, les avantages concurrentiels en défaveur des pays du Tiers-Monde, la dévaluation des ouvriers et paysans…

L’utilisation du mot « obsolète » mène inévitablement à un rapprochement avec la pensée de son contemporain Günther Anders (cf. L’Obsolescence de l’Homme, 1956 – le mot allemand recouvrant une signification similaire). L’Homme, réduit à un simple opérateur marchand répondant à ses manques comme un animal à ses besoins, ou à un simple usager des technologies, perd logiquement son humanité : homo oeconomicus comme homo technologicus est un animal domestiqué, industrialisé, enfermé dans un enclos comme le porc de Raymond Cousse (cf. Stratégie pour deux jambons, 1978), consentant et même fier d’être réduit à son facteur de production de lui-même pour servir à la consommation. Comme lui nous nous photographions souriant dans notre costume de produit… Mais Polanyi déporte la caractérisation : si cette mentalité économique détruit l’humain, c’est que c’est celle-là qui est obsolète. Et on voit ce qu’il y aurait de proprement paradoxal et pourtant quelque part salvateur à dire de même de la course à l’innovation technologique… Le nucléaire, la high tech, le numérique, le monde connecté, l’IA, réalité virtuelle, voyages pour Mars… ne sont-ils pas tout simplement obsolètes puisqu’ils ne correspondent pas à une évolution humaine possible et souhaitable ? L’économiste libéral et la technologie numérique ont en commun leur monomanie idolâtre du chiffre : « computer » signifiant d’ailleurs calculatrice ; « ordinateur » évoquant l’agent d’autorité qui confère une valeur hiérarchique dans l’Église catholique. Le chiffre de droit divin : La Gouvernance par les nombres, mise en évidence par Alain Supiot, indépassable car sacrée. Une religion, avec une anti-morale (la morale des affaires, à l’opposé de toute règle de vie en société, cf. Avertissement aux écoliers…, de Raoul Vaneigem), avec ses aristocrates hommes d’affaire de bonne lignée, marquis, ducs et princes, qui se font la guerre complicitement, ravagent les champs économiques pour mieux monnayer leur protection et garder le pouvoir…

L’approche anthropologique de Polanyi a longtemps été négligée, parce que ne provenant pas d’un économiste pur, mais aussi parce que prédisant la fin du libéralisme pour les années 70, or que celui-ci semblait au contraire triompher durant les trente glorieuses (jusqu’à l’énormité ridicule de « fin de l’histoire » du pseudo-économiste-Nostradamus Francis Fukuyama…) Or, c’est bien dans ces années-là que les problématiques écologiques émergent avec notamment le premier rapport Meadows, « Les limites de la croissance », en 1972 – futur GIEC. Aujourd’hui qu’elles sont incontournables, la pensée de Polanyi apparaît plus pertinente que jamais. Il dénonçait déjà l’imposture de l’exploitation gratuite de la nature (qu’il ajoute à celles des travailleurs et de la monnaie, traitées par Marx et Keynes)… Mais au-delà, Polanyi met en évidence la faiblesse anthropologique des théories libérales de l’économie de marché, la supercherie de leurs résultats et leur illégitimité fondamentale à orienter la prise de décisions politiques… Le plus grave n’est d’ailleurs pas l’incapacité du libéralisme à répondre aux crises et à apporter la prospérité, mais la dégradation de l’être humain qu’elle engendre par les vues limitées de son idéologie. Le libéralisme premier prônait l’affranchissement d’une régulation injuste verrouillée par des seigneurs privilégiés… Le néo-libéralisme, fondé sur le mythe que c’est la libération des règles et donc le grossissement de la sphère économique qui a permis le développement social et économique de la civilisation – et non le passage à des règles plus justes -, refuse par principe toute régulation qui risquerait de freiner le gonflement de la bulle économique capitaliste… Les preuves chiffrées des contre-performances du libéralisme niées, aveuglement dogmatique, accompagnent la fuite en avant du néo-libéralisme qui ne trouve plus de marge de croissance que dans la sur-extension du domaine d’exploitation capitaliste : données privées, bénévolat, chômage, santé, intellect, éducation, migrants illégaux… On peut dès lors se demander si la fin du libéralisme n’a pas effectivement eu lieu, et que ce qui a suivi n’était déjà plus cela, mais un capitalisme cloisonné, verrouillant des monopoles tout en se donnant des airs d’idéologie libérale : le néo-libéralisme, le libertarianisme, sont-ils encore des libéralismes ?

Passages retenus

p. 12-13
L’économie libérale, cette réaction première de l’homme face à l’avènement de la machine, constitua une rupture brutale avec la situation antérieure. Ce fut le début d’une réaction en chaîne : les marchés isolés d’autrefois ont été transmués en un système de marchés autorégulateur. Cette nouvelle économie donna naissance à une nouvelle société.
L’étape décisive fut la suivante : on transforma le travail et la terre en marchandises, c’est-à-dire qu’on les traita comme s’ils avaient été produits pour être vendus. Certes, l’un comme l’autre n’étaient pas réellement des marchandises, dans la mesure où ils n’étaient pas produits du tout (comme la terre) ou, s’ils l’étaient, ils n’étaient pas destinés à la vente (comme le travail). Et pourtant, jamais fiction plus efficace ne fut imaginée. En achetant et en vendant librement le travail et la terre, on leur imposa le mécanisme du marché. Il y eut désormais offre de travail et demande de terre. Il y eut, en conséquence, un prix de marché pour l’emploi de la force de travail, appelé salaire, et un prix pour l’utilisation de la terre, appelé rente. Les marchés du travail et de la terre se sont constitués, à l’image de ceux des marchandises que ces facteurs concouraient à produire. L’ampleur réelle d’un tel changement est mieux perçue si l’on rappelle que les mots travail et terre n’indiquent pas autre chose que, respectivement, l’homme et la nature. La fiction de la marchandise consigne le destin de l’homme et de la nature au fonctionnement d’un automate qui suit sa routine et est régi par ses propres lois.

p. 32
Nous dirons que les relations sociales sont désormais enchâssés dans le système économique alors qu’autrefois le système économique était enchâssé dans les relations sociales.
Si les classes sociales résultaient directement du mécanisme du marché, celui-ci déterminait indirectement d’autres institutions. L’État et le gouvernement, le mariage et le fait d’élever des enfants, l’organisation de la science et de l’éducation, de la religion et des arts, le choix du métier, les formes d’habitat et les types de peuplement, jusqu’aux choix esthétiques personnels, tout devait se conformer au modèle utilitariste ou, pour le moins, ne devait pas interférer avec le fonctionnement du mécanisme de marché. Or, bien peu d’activités humaines peuvent être réalisées dans le vide ; puisque même le stylite a besoin de son pilier, le système de marché en est venu indirectement à déterminer quasiment la société tout entière. Il devint presque impossible d’éviter la conclusion erronée selon laquelle le système économique était « réellement » la société, de la même façon que l’homme « économique » était l’homme réel.

p. 34-35 :
Tenter d’appliquer le déterminisme économique à toutes les sociétés humaines relève presque du fantastique. Pour tous ceux qui étudient l’anthropologie sociale, il est bien évident qu’un grand nombre d’institutions très diverses sont compatibles avec des moyens de production presque identiques. La créativité de l’homme n’a été suspendue que lorsqu’on a permis au marché de broyer le tissu social pour lui donner l’apparence uniforme et monotone de l’érosion lunaire. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que son imagination sociale montre des signes de grande fatigue. Un jour, peut-être sera-t-il devenu incapable de retrouver la souplesse, la richesse et le pouvoir imaginatif de ses attributs primitifs.
J’ai conscience qu’il est inutile de me défendre aux yeux de ceux qui me prendront pour un « idéaliste ». Celui qui, en effet, remet en cause l’importance des motivations « matérielles » est supposé s’appuyer sur la force des motivations qualifiées d’ « idéales ». Il s’agit pourtant d’une très grave erreur d’interprétation. La faim et le gain n’ont rien de particulièrement « matériel ». À l’inverse, la fierté, l’honneur et le pouvoir ne sont pas nécessairement des motivations plus « élevées » que la faim et le gain.
J’affirme que cette dichotomie est arbitraire. Reprenons l’analogie du sexe. Il est certain qu’une différence réelle existe entre des motivations plus ou moins « élevées ». Cependant, en ce qui concerne, la faim ou le sexe, il est pernicieux d’institutionnaliser cette séparation entre les composantes « matérielles » et « idéales » de l’homme. Concernant le sexe, cette vérité, si vitale à l’épanouissement total de l’homme, a toujours été reconnue comme telle ; c’est le fondement de l’institution du mariage. Pourtant, dans le domaine tout aussi stratégique de l’économie, cette donnée a été négligée. Ce domaine-ci a été « séparé » de la société et défini comme le royaume de la faim et du gain. Notre dépendance toute animale vis-à-vis de la nourriture a été mise en évidence et l’on a permis que la peur de la famine puisse agir sans spécifications ni limites. Cet esclavage humiliant, constitué par notre dépendance au « matériel », que toute culture humaine est censée atténuer, a été délibérément renforcé. Il constitue la racine de la « maladie d’une société acquisitive », contre laquelle Tawney nous mettait en garde ; un siècle auparavant, le génial Robert Owen, dans ses meilleurs écrits, décrivait la motivation par le profit comme « un principe allant totalement à l’encontre du bonheur individuel et public ».

Imaginez la scène : Stratégie pour deux jambons, de Raymond Cousse

La joie de donner son corps à la réussite industrielle.

Cousse (Raymond) 1957, Stratégie pour deux jambons, éd. Serpent à plumes, coll. Motifs, 2001

Note : 4 sur 5.

Résumé

Un porc se propose un questionnement existentiel, un compte-rendu de recherches, en spécialiste de l’hysologie (l’étude, les discours, à propos du porc), depuis son enclos de 2m sur 2m, avant que ne vienne le temps où il remettra fièrement ses beaux jambons bien produits à l’équarrisseur…

Commentaires

L’auteur prête sa voix au cochon industrialisé, d’abord sans doute dans un geste de défenseur de la cause animale, peut-être plus encore en tant que fabuliste critiquant l’humanité par la voix animale. Entendre la voix d’un élément absurde, une nature pathétiquement étouffée avant même son premier souffle, vie qui n’a d’autre but que sa fin lamentable et pré-écrite, a déjà quelque chose de provocateur, de choquant : voilà le spectateur-lecteur, ce bourgeois consommateur satisfait de viande, assis-forcé à écouter sa victime pérorer, développer ses doléances. Raymond Cousse se fait ainsi juge, donnant la parole à qui en était privé jusque là. Mais étrangement, cette victime ne se lamente pas, n’implore pas, ne réclame pas pitié. Au contraire, la voilà complice de son cochonier. Parallèle évident avec la traite négrière ou avec les systèmes coloniaux, la victime a incorporé dans son être, dans sa raison d’être, l’indiscutabilité de son infériorité, de la direction d’existence qu’on lui a attribué. Et c’est là sans doute la plus vertigineuse conséquence de l’exploitation.

Quelque part entre La Ferme des animaux d’Orwell et Le Terrier de Kafka, l’astuce littéraire fait entendre la voix du cochon tout en se laissant deviner comme masque d’une voix proprement humaine. La pyramide sociale décrite par le porc, ce destin de consommateur consommé, producteur de soi-même, rappelle inévitablement la critique marxiste de la société de consommation. Le genre monologué, ici écrit pour être porté à la scène, fait bien-sûr penser aux one-man shows les plus ironiques et féroces de Coluche ou Desproges. Un texte aussi à rapprocher des grands textes littéraires du genre comme les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, Le Bavard de René-Louis Des Forêts ou La Chute de Camus… Le porc, réduit à ne pouvoir être qu’expert dans l’analyse de son exploitation, ne pouvant retrouver sa fierté qu’en se faisant critique de cette critique marxiste, qu’en se présentant comme consentant et même collaborateur de cette exploitation de lui-même, fait montre d’un masochisme éclaboussant, tellement énorme qu’il laisse entendre l’ironie toute socratique de l’auteur-acteur, ironie qui, tel que l’analyse Jankélévitch, fait éclater la thèse qu’il surjoue..

Bientôt, le cochon n’étant qu’humain mal déguisé, devient l’image à peine déformée du spectateur-lecteur. Ce clown d’abattoir qui se vante de son libre-arbitre, de vendre son corps rentabilisé, c’est lui. Comme on est ce qu’on mange, on devient aussi l’image du traitement infligé à ceux dont on a la protection. Comme le dit Césaire, le colon s’est bestialisé en traitant le colonisé comme une bête (cf. Discours sur le colonialisme). L’homme qui a industrialisé l’animal pour le déguster, qui a optimisé en négligeant tout souci de l’animal, en négligeant sa propre humanité, s’est transformé lui aussi en produit industriel, a consenti, et participe à cette matrice où il n’est plus question que de rendement, de production de soi, de vente de soi, de fierté de cette vente… Il est ainsi producteur de sa propre déshumanisation, prisonnier morbide de la seule joie de l’autodestruction.

Passages retenus

Renoncement à regarder vers le haut, p. 8-9
Et c’est ainsi que, délivré de l’obsession des hauteurs, je pus désormais me consacrer à des tâches plus terre à terre, auxquelles l’exercice des deux dimensions suffit largement. Et si ce revirement ne se fit pas sans heurts, il se fit et c’est là l’essentiel. Je n’ai pas souvenir d’avoir, depuis, ne fût-ce qu’une fois, levé les yeux aux plafond, si ce n’est par inadvertance ou pour compter les mouches. C’est une belle performance, à mon avis, tant la tentation est grande, ici, d’en appeler aux puissances célestes pour un oui ou pour un non. Mais j’ai su y résister et tout me dit que je saurai y résister jusqu’au bout. Le plafond ne me contemplera plus que de dos désormais, qu’il se le tienne pour dit ! Il pourrait bien me tomber sur la tête que cela ne changerait rien à ma détermination.

Intérêt de la castration, p. 24-25
Quant au cochon, inutile d’énumérer les avantages qu’il en tire. Il suffit d’apprécier un instant la démarche empruntée du verrat et l’embarras que lui cause cet énorme paquet au niveau de l’entre-jambons, et dont il n’a que faire, le plus souvent. Sans parler de la convoitise des truies, immanquablement fascinées par ce spectacle, je me suis toujours demandé pourquoi, ni de la jalousie des autres verrats, contrariés par la fascination de la truie et lui reprochant amèrement. Mais il serait injuste de ne pas mentionner également l’amertume et la jalousie de la truie vis-à-vis d’une, voire de plusieurs, de ses consoeurs pour peu que son verrat favori en vienne à reporter, comme c’est trop fréquent, ses affection et tendresse sur l’une ou les autres, prises isolément ou conjointement.

p. 85-86
Quoi qu’on prétende – et qui le prétend, sinon ces messieurs -, les différences anatomiques entre le porcher et son pensionnaire sont minces. Un extra-terrestre averti ne verrait là que des particularismes locaux. Pour ma part, je ne distingue en lui qu’un cochon ordinaire dégénéré. Il suffit de jeter un oeil sur la négligence dans laquelle il tient sa propre marchandise : atrophie des jambons, travers de côtes énigmatiques, jambonneaux dérisoires… Ou de se le représenter avant sa chute, au temps béni où l’instinct des hauteurs l’épargnait encore. On mesure alors l’étendue du carnage. Voilà où mène l’ambition sordide. Dès lors que privée de sa finalité naturelle, on comprend que la vie perde de son sens. Le sujet glisse imperceptiblement vers la révolte, d’abord inférieure, et de ce fait respectable puis, de fil en aiguille, passe à la rébellion ouverte. L’outil de travail devient le cadet des soucis, on n’a de cesse de ruer dans les brancards et faire verser le local. Le désespoir aidant, on finit par implorer le ciel puis par imaginer ou constater au plafond l’existence d’une trappe salvatrice. Il n’en faut pas plus pour voir des troupeaux de cochons se dresser sur leurs ergots et s’élancer à la conquête des portes du ciel. Évidemment, on ne renie pas sa nature sans laisser quelques plumes dans la bagarre. Mais le pli est pris. Finies les vicissitudes de la production, il ne sera plus question désormais que des aléas de l’ascension.
L’indignité ne se limite en rien à la promotion personnelle. Encore faut-il mystifier la classe laborieuse en suscitant une gauche et une droite bidons dans les culs-de-basse-fosse quand le débat réel se déroule à l’étage supérieur, entre les diverses factions de porchers. Voilà qui suffit à neutraliser la classe des porcine pour longtemps, dès lors que la mangeoire est pleine.

Ramasse tes lettres : Chez les fous (reportage), d’Albert Londres

Du droit d’être librement fou.

Londres (Albert) 1925, Chez les fous, Le Serpent à plumes, coll. Motifs, 2006

Note : 4 sur 5.

Résumé

Usant de diplomatie ou de ruse, Albert Londres s’introduit dans quelques asiles français, parfois se faisant passer pour infirmier, patient… Il visite, discute avec les directeurs, les employés et bien-sûr les patients. Rapporte ce qu’il voit, ce qu’on lui dit. Les mauvais traitements infligés par manque de moyens, la non-personnalisation des traitements selon le type de folie et son stade, la toute puissance du docteur-psychiatre, les objets-encombrants pour jeunes filles et vieux indésirables, la dialectique kafkaïenne des lois pour traiter de la criminalité des fous, de la proximité entre addiction et folie, l’impossible sortie et réintégration sociale… Rares sont les exceptions où le fou est traité en humain comme chez le docteur Dide qui leur confie des responsabilités (précurseur en quelque sorte de la psychothérapie institutionnelle…).

Commentaires

Fouille-merde reconnu, spécialiste des lieux de privation de liberté, par ses reportages en Guyane (Au bagne, 1923) et dans les colonies d’Afrique du Nord (Dante n’avait rien vu, 1924), Albert Londres ouvre ce reportage en rapportant les ruses qu’il a dû employer pour s’introduire dans les asiles de France, soufflant qu’il y a déjà quelque chose de louche qu’on préfère cacher au grand public (pas juste un isolement de sécurité), que ce sont comme les bagnes des zones de non respect du droit… En paraphrasant Diderot dans son pamphlet contre les couvents (dans La Religieuse), nous pourrions dire que l’asile « en est une [de prison] mille fois plus affreuse » car il n’y a pas l’excuse de la punition pour justifier des traitements infligés… La maltraitance est essentiellement causée par le manque de moyens humains et matériels, et par le manque de formation (comme aujourd’hui dans les EHPAD). Mais comme dans les couvents, elle est justifiée rétrospectivement par une justice divine infernale : si Dieu t’a frappé de déraison, c’est que tu l’as mérité, donc tu mérites encore un coup… ; et, comme pour les bagnes, cette dégradation morale se double d’une transfiguration du malade en bouc émissaire : en le voyant souffrir, on frappe par procuration la folie qui nous menace et notre propre peur… pour également marquer une frontière nette entre la folie et nous (constat bien proche de celui que fera Michel Foucaut dans son Histoire de la folie en 1961). Or, les limites entre folie et raison sont dans les faits bien plus floues, la raison perméable à la déraison : il y a continuum, le fou n’est pas fou en continu, il n’y a pas de repères satisfaisants pour distinguer entrée dans la folie et guérison, nombreux sont les symptômes de folie qui se retrouvent dans des circonstances de la vie ordinaire : dépression, obsessions, traumatisme, addiction… La limite est dès lors arbitraire et décrétée par l’expertise-jugement d’un directeur/docteur/psychiatre/patron de l’asile. Et les questions de symptômes et d’enfermement dominent celles du traitement ou celle de la vie humaine à rendre possible pour un « fou »…

Albert Londres mêle ainsi restitution d’éléments descriptifs, conversations et insertions subjectives, commentaires littéraires à portée évaluative. D’une manière similaire à Au Bagne, sa présence se renforce à mesure de l’avancée du reportage, d’abord par de petites touches caustiques provoquant un comique de répétition (mettant en évidence des récurrences, une convergence d’indices), puis comme l’évidence du jugement critique qui s’affirme face à l’évidence des faits observés. D’abord dans une simple attitude observante, on le voit s’impliquer de plus en plus et prendre des risques, s’engager, dans son enquête, comme dans le compte-rendu de celle-ci. De la surprise amusée de la première rencontre, du silence devant la complexité, de la perplexité face aux contradictions, du choc devant l’absurde, de la révolte face à l’injustice, de l’admiration devant l’humain et ses résistances… Le littéraire surgit comme expression de l’humanité révoltée. S’exprime parce que l’observation neutre n’est plus possible… la langue se poétise car ne trouve plus d’expression régulière convenable pour exprimer le choc.

Qu’est-ce qu’un reportage ? Se rendre sur un terrain, interroger et noter ses observations ressemble au travail de l’enquêteur sociologique ou anthropologique. Restituer la parole, décrire les visages, les lieux, c’est donner matière, objet pouvant être manipulé et non plus un concept éternellement manipulé par les aprioris. Mais l’impératif du métier de journaliste/reporteur n’est-il pas d’outrepasser la transparence de la démarche, de recourir à des moyens détournés – c’est le côté sale des tabloids, qui ne peut devenir propre qu’à condition de se faire pour une cause supérieure, le bien commun, et non pour la sensation… – afin de pénétrer les secrets et tabous, car il y a urgence ? Le journaliste piège, comme l’inspecteur Maigret de Simenon, par des questions anodines ; il ruse comme le renard pour faire tomber les camemberts… Les faits rapportés seront de toute façon contestés, la valeur du reportage ne peut se fonder que sur la confiance du lecteur, donc sur la réputation d’intégrité du reporteur et du journal. De plus, les révélations « volées » – contraires à l’éthique de l’enquête judiciaire, de l’enquête sociologique et contraires à la loi – n’ont pas pour but de faire scandale en soi, mais de forcer les autorités à des enquêtes approfondies, de déclencher procès et révisions des lois… Le vrai journalisme aurait ainsi quelque chose de la désobéissance civile…

Passages retenus

Individualisme et folie, p. 27
Le fou est individualiste. Chacun agit à sa guise. Il ne s’occupe pas de son voisin. Il fait son geste, il pousse son cri en toute indépendance. Quand plusieurs vous parlent à la fois, l’homme sain est seul à s’apercevoir que tous beuglent en même temps. Eux ne se rendent pas compte.
L’un se suiciderait lentement au milieu de cette cour qu’aucun ne songerait à intervenir.
Ils sont des rois solitaires.
Le corps que nous leur voyons n’est qu’une doublure cachant une seconde personnalité invisible aux profanes que nous sommes, mais qui habite en eux. Quand le malade vous semble un être ordinaire, c’est que sa seconde personnalité est sortie faire un tour. Elle reviendra au logis. Ils l’attendent.
Si leur conversation paraît incohérente, ce n’est que pour nous ; eux se comprennent. La rapidité de leur pensée est telle qu’elle dépasse les capacités de traduction de la langue.
Ils laissent des mots en route, comme on saute deux marches de l’escalier à la fois quand on est jeune et que l’on a du souffle. Les poètes, partis dans le cercle lumineux de leur inspiration, inventent des termes, les fous forgent leur vocabulaire. Les conventions séculaires, qui font qu’un même peuple s’entend parce que les individus de ce peuple accordent aux mots une signification définie, ne jouent pas pour eux. Les fous parlent en dehors des règles établies. Il n’y a pas un peuple de fous : chaque fou forme à lui-seul un propre peuple.

Tableau de torture, p. 40
Au fond est la Salle de Pitié. C’était inattendu et incompréhensible. Juchées sur une estrade, onze chaises étaient accrochées au mur. Onze femmes ficelées sur onze chaises. Pour quel entrepreneur d’épouvante étaient-elles « en montre » ? Cela pleurait ! Cela hurlait ! Leur buste se balançait de droite à gauche, et, métronome en mouvement, semblait battre une mesure funèbre. On aurait dit de ces poupées mécaniques que les ventriloques amènent sur la scène des music-halls. Les cheveux ne tenaient plus. Les nez coulaient… La bave huilait les mentons. Des « étangs » se formaient sous les sièges. Dans quel musée préhistorique et animé étais-je tombé ? L’odeur, la vue, les cris vous mettaient le fiel aux lèvres.
Ce sont les grandes gâteuses qui ne savent plus se conduire.
Qu’on les laisse au lit !
On les attache parce que les asiles manquent de personnel.
Tout de même !

Coincé entre criminalité et aliénation, p. 122
Eh bien ! à quoi peut aboutir, ad-mi-nis-tra-ti-ve-ment la grande misère des fous criminels ? A des vaudevilles.
Ces vaudevilles ont deux auteurs.
Ces auteurs n’ont pas la réputation qu’ils méritent.
Je réclame, pour ces éminents humoristes, deux fauteuils jumelés à l’Académie française, la cravate de la Légion d’honneur, puis, leur mort venue, une statue sur le toit du Palais-Royal.
L’un s’appelle : l’article 64 ; l’autre : la loi de 38.
Ils se valent. S’ils ne partagent pas équitablement les droits d’auteur, c’est que l’un vole l’autre.
L’article 64 fait bénéficier d’un non-lieu ou fait acquitter le personnage principal de la pièce, lequel porte toujours le nom d' »aliéné criminel ».
Aussitôt, la loi de 38 s’empare du monsieur. Elle le déshabille, elle le palpe, elle le retourne, puis, haussant les épaules, s’écrie : « Criminel si tu veux, mon vieux collaborateur, cela ne me regarde pas. Mais, aliéné ? Holà ! Ton homme, je le relâche. »
Le personnage retrouve sa liberté. Le rideau tombe. C’est l’entracte.
Le personnage profite de l’entracte, non pas, comme vous pourriez le supposer, pour acheter des oranges, pastilles à la menthe, bonbons acidulés, mais pour recommencer son petit métier, qui est de voler, de pirater, d’assassiner.
On tape les trois coups : second acte.
Le gendarme introduit une nouvelle fois le personnage au palais de justice.
– Quoi ? fait l’article 64, c’est toi ? La loi de 38 t’a mis à la porte ?
– La loi de 38 dit que je ne suis pas un aliéné.
– Elle dit cela ? Attend !
L’article 64 ouvre son tiroir et débouche le pot à colle. – Tourne-toi, dit-elle au personnage. Sur son dos, elle placarde une affiche où se lit : « Aliéné dit criminel » Signé : Article 64.
– Reconduisez cet homme à la loi de 38, dit l’article au gendarme.
Rideau. Entracte.

Imaginez la scène : Une maison de poupée, de Henrik Ibsen

Le bonheur empoisonné

Ibsen (Henrik) 1879, Une maison de poupée, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2016

Trad. du norvégien par Éloi Recoing (Et dukkehjem), 2009.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Le temps de Thank’s Giving est venu. Nora se réjouit, son mari Helmer va devenir directeur de banque. Finis les sacrifices. Seul le docteur Rank, ami des deux mariés, malade, a des mots lugubres. Pour la partie prochaine, Nora dansera la tarantelle dans un beau costume italien…

Voilà que sonne madame Linde, une amie d’enfance de Nora. Elle aimerait que Nora intervienne auprès de son mari pour lui trouver une place à la banque. Nora accepte et lui avoue avoir connu elle aussi des périodes difficiles, quand elle a dû faire un emprunt dans le dos de son mari… Helmer, devenu directeur, se débarrasse d’un certain Krogstad, un employé qui aurait fait des opérations douteuses par le passé…

Commentaires

L’intrigue laisse d’abord croire à un vaudeville ou un drame bourgeois sur le thème de l’argent, une comédie légère, avant de prendre un virage inattendu qui désoriente la grille d’interprétation du spectateur. Les détails qu’on avait négligés dans une perspective prennent soudain une toute autre valeur. Ce petit malaise qu’on avait à peine relevé – la maladresse répétée du mari – puis discriminé, devient déterminent. Ces petits éléments négligeables du quotidien sont comme des perturbateurs endocriniens, provoquant un effet cocktail ravageur. On imaginerait presque un nouveau genre avec ses nouveaux codes, l’inverse des comédies de mariage : le drame féministe de rupture ou comment une femme en vient à la décision de se libérer des liens du mariage… On pourrait ici faire un rapprochement avec les récits autobiographiques de Colette, Les Vrilles de la vigne (1908), dans lesquels elle déclare s’être mise à écrire la nuit comme le rossignol chante, s’échapper du faux confort du mariage, pour s’expliquer à elle-même cet abandon du sentier commun du bonheur… De la même manière Nora refuse l’hypothèse d’un prochain amour traditionnel plus réussi…

Pourquoi une femme bourgeoise, visiblement à l’abri de tout problème dans la vie, décide de rompre les liens sacrés du mariage ? Non. Nora n’est pas une femme maltraitée, dominée par la force… Elle ne pourrait se rendre à la police pour montrer des marques de violence physique, ni donner des enregistrements de menace verbale ou témoignages de tromperie… Non, la pièce d’Ibsen est le symbole d’un féminisme plus subtil : Nora est au contraire l’habitante surprotégée d’une cage dorée. Soignée, entretenue, guidée… infantilisée. On lui évite toute erreur, toute mauvaise expérience, toute prise de risque. On lui évite donc d’apprendre par elle-même, et de se déterminer en conséquence. Préservée à l’état d’enfant et encore – l’enfant est éduqué pour devenir adulte, on le somme de le devenir -, maintenue dans un état de non croissance, la femme est bien réduite à une poupée, qu’on rend belle, qu’on soigne, mais qui n’est pas pleinement vivante. Son mouvement, ses paroles, sont pilotées, attendues, comme celles d’un jouet. Et c’est sans doute le vrai caractère du paternalisme.

Le choc du spectateur devant ce renversement de genre, devant cette décision inattendue et controversée (les films et romans usent en général de mobiles bien plus évidents pour justifier la décision d’une femme de se séparer de son mari – ici Nora abandonne ses enfants derrière elle !) est à la hauteur de la difficulté de la décision et du choc probable de la femme lors de son arrachement au confort trompeur du schéma social admis, du choc de l’entrée dans la liberté totale pour une personne non-préparée… comme une première sortie des murs de la cité… Nora reconnaît parfaitement n’être pas prête : mais comment l’être sans violence sur soi, sans se jeter à l’eau, sans tout risquer ? L’impossibilité du bonheur marital n’est pas dans la nullité de son mari, mais dans sa propre faiblesse à l’auto-détermination. Nora doit se confronter au monde pour se définir elle-même. Une émancipation douloureuse qui pourrait bien ressembler quelque part à celle de l’espèce humaine pour se sortir du mode de vie assisté des machines industrielles et des services numériques empoisonnés.

Passages retenus

p. 129-130
HELMER. Mais, chère Nora, une femme a-t-elle à s’en préoccuper ?
NORA. Nous y voilà. Tu ne m’as jamais comprise. – On m’a fait grand tort, Torvald. D’abord papa puis toi.
HELMER. Quoi ! Nous deux – nous deux qui t’avons aimée plus que tout autre ?
NORA (secouant la tête). Vous ne m’avez jamais aimée. Vous avez seulement trouvé amusant d’être amoureux de moi.
HELMER. Mais, Nora, que dis-tu là ?
NORA. Oui, c’est comme ça, Torvald. Quand j’étais chez papa, il m’exposait ses opinions et alors j’avais les mêmes opinions ; et si j’en avais d’autres, je les cachais ; car il n’aurait pas aimé ça. Il m’appelait sa poupée et il jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Et puis je suis venue chez toi –
HELMER. Quelle curieuse expression pour parler de notre mariage ?
NORA (imperturbable). Je veux dire, des mains de papa, je suis passée dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût et j’ai fini par avoir le même goût que toi ; ou bien je faisais semblant ; je ne sais plus – c’était selon, je crois ; tantôt l’un, tantôt l’autre. Quand j’y pense, il me semble que j’ai vécu ici comme une pauvresse – au jour le jour. J’ai vécu des pirouettes que je faisais pour toi, Torvald. Mais c’est bien ce que tu voulais. Toi et papa, vous avez grandement péché contre moi. C’est votre faute si je suis bonne à rien.
HELMER. Nora, tu es absurde et ingrate ; n’as-tu pas été heureuse, ici ?
NORA. Non, je ne l’ai jamais été. Je croyais l’être ; mais je ne l’ai jamais été.
HELMER. En rien – heureuse ?
NORA. Non ; seulement gaie. Et tu as toujours été si gentil avec moi. Mais notre maison n’a rien été d’autre qu’un espace de jeux. Ici, j’étais ton épouse de chiffon, ta poupée, comme j’étais la poupée de papa. Et les enfants, à leur tour, ont été mes poupées. Je trouvais amusant que tu me prennes et joues avec moi, comme ils trouvaient amusant que je les prenne et joue avec eux. Voilà ce qu’a été notre mariage, Torvald.
HELMER. Il y a du vrai dans ce que tu dis – même si tu exagères outrageusement. Mais désormais il en sera autrement. Le temps des jeux a passé ; maintenant vient le temps de l’éducation.
NORA. L’éducation de qui ? La mienne ou celle des enfants ?
HELMER. La tienne et celle des enfants, Nora, mon bien-aimée.
NORA. Ah, Torvald, tu n’es pas homme à faire l’éducation de ton épouse.
HELMER. Et c’est toi qui dit cela ?
NORA. Et – comment serais-je préparée, moi, à faire l’éducation des enfants ?
HELMER. Nora !
NORA. Ne le disais-tu pas toi-même – cette tâche, tu n’oses pas me la confier.
HELMER. C’était sous le coup de la colère ! Comment peux-tu m’en faire grief ?
NORA. C’était très bien dit de ta part. La tâche est au-dessus de mes forces. Il me faut d’abord accomplir une autre tâche. Je dois faire ma propre éducation. Et tu n’es pas homme à pouvoir m’y aider. Je dois être seule pour cela. Et c’est pourquoi je te quitte.

Ramasse tes lettres : Les Nuits blanches, de Dostoïevski

On a tous besoin d’un grand malheur à raconter pour continuer à écrire son rêve.

Dostoïevski (Fédor) 1848, Les Nuits blanches, éd. Actes Sud, coll. Babel, 1992

Trad. du russe par André Markowicz (Белые Ночи). Lecture de Michel del Castillo.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Alors qu’il se promène dans un Petersbourg estival vidé, une de ces nuits où le soleil ne se couche pas avant 10h du soir, un jeune homme solitaire surprend les larmes d’une jeune femme. En écartant un indésirable il réussit à l’aborder. Les deux commencent alors à se raconter l’un à l’autre : lui détaché, seul, inquiet, dans son monde de rêveur ; elle qui attendait un homme lequel lui avait donné rendez-vous un an plus tôt…

Commentaires

Le rêveur est-il vraiment ce jeune homme qui erre dans la ville, fragilisé par la solitude, effrontément contre la vie ordinaire en réalité inapte à interagir avec ses congénères par excès de timidité, comparable au personnage du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet attendant son destin de conte, s’inventant un monde imaginaire comme le fait l’écrivain ? Ou bien est-ce cet amoureux qui passa cinq nuits d’exception, d’espoir, sortie éphémère de l’ennui ordinaire ? Les premiers mots du récit annoncent une aventure comparable à celle d’un conte ; la fin fait inévitablement penser à un cauchemar. Le bonheur par l’amour est un conte déceptif, un interstice de songe, une aventure qu’on n’est plus sûr de n’avoir pas rêvée, une concorde si exceptionnelle dans une vie médiocre que même si tout s’arrête le rêve sera ce qui habite le reste de l’existence, passé à attendre et former ce rêve, puis à fêter religieusement ces cendres de bonheur potentiel frôlé. Le conte, supposément la métaphore d’un accomplissement de soi dans la prise de risque, l’action et l’amour, devient mythologie de l’effondrement de soi.

Récit pathétique car on devine que le jeune homme introverti risque de bien mal se relever d’un tel échec. Mais contrairement à l’idée avancée par Michel del Castillo dans sa lecture, il n’est pas certain qu’on puisse parler de sadisme ici. Nastenka ne souhaite aucun mal au jeune rêveur qu’elle estime même très sincèrement au-dessus de l’homme qu’elle aime, et peut-être davantage qu’elle-même. Dostoïevski nous raconte une déconvenue assez fréquente. La jeune femme préfère l’homme qu’elle s’était choisi. Parce qu’il lui échappe, parce qu’elle l’a rêvé, parce qu’il la domine, parce que c’est incertain…? tandis que le rêveur accessible et à son écoute est un bonheur trop facile, trop petit ou pas assez salissant. Elle semble avoir parfaitement conscience que le jeune homme lui correspondrait mieux et qu’elle risque beaucoup plus de malheur avec l’autre… Il est donc peut-être ici davantage question de masochisme. Les personnages dostoïevskiens anticipent leur malheur, attendent leur malheur, le provoquent, le racontent, s’en délectent, s’y larvent. Ce jeune homme narrateur – racontant au jour le jour ou reconstruisant son récit en se plaignant dès la première page « Est-il possible que, sous un ciel pareil, vivent toutes sortes de gens méchants et capricieux » ? – ne serait-il pas en train de se chercher, dans ce revers amoureux – qui devrait être anecdotique -, une raison au malheur, un quelque chose à livrer au lecteur (comme le fera Le Bavard de René-Louis des Forêts) ? L’on peut bien imaginer ce pauvre rêveur, à force de s’enfermer dans le récit de soi, devenir le narrateur névrosé, mythomane et rampant des Carnets du Sous-sol.

Passages retenus

p. 15
Je marchais et chantais, car, quand je suis heureux, je marmonne toujours je ne sais quoi en moi-même, comme tout homme heureux qui n’a ni amis ni relations et qui, en cet instant de joie, ne peut la partager avec personne. Il m’arriva soudain la plus inattendue des aventures.

p. 42
Et cependant, l’âme exige, elle veut quelque chose d’autre ! C’est en vain que le rêveur fouille, comme la cendre, ses rêves anciens, cherchant dans cette cendre ne fût-ce qu’une braise, pour lui souffler dessus et, par un feu renouvelé, réchauffer un coeur qui s’éteint, ressusciter en lui ce qui lui fut si cher, ce qui l’émouvait tant, ce qui faisait bouillir son sang, lui arrachait des larmes et l’abusait si somptueusement ! Savez-vous, Nastenka, où j’en suis ? savez-vous que j’en suis à fêter l’anniversaire de mes sensations, l’anniversaire de ce qui me fut cher, de quelque chose qui, au fond, n’a jamais existé – parce que l’anniversaire que je fête est celui de mes rêves stupides et vains – et de faire cela parce que même mes rêves stupides ont cessé d’exister, parce qu’il n’ait rien qui puisse les aider à survivre : même les rêves doivent lutter pour survivre ! Savez-vous qu’à présent, j’aime me souvenir, et visiter à telle ou telle date des lieux où j’ai été heureux à ma façon, j’aime construire mon présent en fonction d’un passé qui ne reviendra plus et j’erre souvent comme une ombre, sans raison et sans but, morne, triste, dans les ruelles et dans les rues de Petersbourg. […] Et vous vous demandez vous-même : Où sont passés tes rêves ? Et vous hochez la tête et vous vous dîtes : Comme les années s’envolent vite ! Et vous vous demandez encore : Qu’as-tu donc fait de tes années ? Om as-tu enterré la meilleure partie de toi ? As-tu vécu ou non ? Attention, vous dîtes-vous, attention, tout sur terre s’éteint. Les années passeront, elles seront suivies par une solitude lugubre, et la vieillesse branlante avec sa canne, la souffrance et l’ennui. Ton monde fantastique pâlira, tes rêves mourront, de faneront, ils tomberont comme des feuilles en automne… Ô Nastenka ! quelle tristesse de devoir rester seul, complètement seul, et de n’avoir même plus rien à regretter – rien, rien du tout… Parce que tout ce qu’on a perdu, tout cela, ce n’était rien, rien qu’un zéro pointé, stupide, tout n’était rien qu’un rêve !

p. 66
Écoutez, pourquoi ne sommes-nous pas tous comme des frères ? Pourquoi l’homme le meilleur du monde semble-t-il toujours cacher je ne sais quoi à son voisin, et refuse-t-il de lui parler ? Pourquoi ne peut-on pas dire directement, là, maintenant, tout ce qu’on a sur le coeur, si l’on sait qu’on ne parlera pas pour rien ? Parce que chacun a l’air de vouloir faire croire qu’il est plus dur que ce qu’il est vraiment, comme si les gens avaient tous peur de froisser leurs sentiments s’ils les expriment trop tôt.

Ramasse tes lettres : Le Bavard, de René-Louis des Forêts

Autocritique du littérateur menteur

Des Forêts (René-Louis) 1946, Stratégie pour deux jambons, éd. Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1978

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Le narrateur nous entretient sur ce qu’il considère comme son « mal ». Remontant aux origines de celui-ci, il se présente comme un homme réservé, qui lors d’un moment d’exaltation fut pris d’une crise d’envie de parler. Cette crise explose lors d’une soirée arrosée, lorsqu’il s’ouvre à une belle espagnole qu’il avait invitée à danser…

Commentaires

Le genre du récit monologué et l’anecdote comico-pitoyable, incomplète et peu fiable, rappellent inévitablement les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, et caractérisent à merveille cet alter-égo de l’écrivain, le bavard. Du pathétique perdant magnifique au prophète de sa propre défaite existentielle, le bavard n’est-il pas un écrivain raté ? Ou tout simplement la caricature d’un écrivain : un fanfaron prêt à toutes les acrobaties de langage, tous les mensonges (l’un des sens étymologiques de « jongleur »), pour garder l’attention de son lecteur ? Le roman de des Forêts relèverait donc de l’autodérision, ou de la parodie du genre littéraire de l’autobiographie (ou l’autofiction). Le discours de confession ne semble plus être ici que comédie pathologique, se donnant comme séance de psychanalyse, dans laquelle l’égotisme est développé jusqu’à envahir la totalité de l’espace-temps. Et c’est le lecteur qui paie la séance de l’auteur… Dans Les Confessions, Rousseau racontait les hontes de sa vie ; dans Le Bavard, Des Forêts confesse, montre, sa honte d’écrivain : je raconte ma vie pour vendre. Dix ans plus tard, dans La Chute, Albert Camus poussera cette dérive du littéraire jusqu’à son comble autodestructeur : le cynisme.

Parole qui s’étend sans-cesse, s’auto-génère, se reprend, s’autocritique jusqu’à l’effet de remplissage, écriture du retour incessant sur soi, autoanalytique, défoulement offert par le spectacle de sa propre parole, dans laquelle l’on peut étaler sa mauvaise foi sans retenue, sans contradicteur. Jacqueline Authier-Revuz analyse en 1996 dans Ces mots qui ne vont pas de soi. Boucles réflexives et non-coïncidences du dire, une caractéristique stylistique spectaculaire de la littérature de la fin du XXe siècle qui correspond si bien à cette littérature de bavardage : la modalisation autonymique. Le discours se prend pour son propre objet de discours (ex : ou pour mieux dire, objet de discussion, sujet de conversation… le discours rectifie ce qu’il vient de dire, laisse apparaître son hésitation, son évolution de pensée plutôt que d’en donner le résultat sec et concis). Cette « boucle » du langage sur lui-même crée un enfermement verbal interminable et malsain qu’on trouve de manière symptomatique chez Céline : derrière la voix « à prendre ou à laisser » du pilier de comptoir se cache une haine pathologique, de soi, du langage direct… Le bavardage caractérise ainsi un certain style littéraire moderne, opposé du classicisme (clair et concis), une littérature post-décadente en mal d’objet, croyant avoir perdu son projet intellectuel, capturé par les sciences (Zola se voyait en sociologue dans son Roman expérimental). L’homme non-spécialiste est privé du droit de parler de tout sujet (Proust dans cette perspective serait le dernier, s’exprimant avec une précision phénoménologique et psychologique, sur l’analyse des mouvements du cerveau). Le littérateur se voit privé de son rôle social, blessé dans son égo de grand Homme. La littérature, son objet fictionnel et sa langue spécifique, sont soupçonnées de mythomanie. Un malaise qu’on trouve quelque peu décrit dans Les Fleurs de Tarbes de Jean Paulhan lequel parle volontiers de terreur dans les lettres, de misologie.

Passages retenus

Bien qu’il me paraît nécessaire pour entretenir l’état agréable où je me trouvais de conserver intacte toute ma lucidité, j’avais une connaissance assez éprouvée de ma faiblesse pour prévoir avec certitude qu’aucune considération de ce genre ne me retiendrait de céder à la tentation absurde et immédiate de vider ce verre qui brillait devant moi ; et je crois même que c’est la certitude d’une chute prochaine qui m’entraînait à en avancer l’échéance.

Je bus quatre verres consécutifs, c’était bien agréable aussi. La meilleure justification à ma faiblesse me semblait résider dans le fait que ma sensibilité, au lieu de se brouiller, devenait à la fois plus nette et plus réceptive, et je me sentais plein de sympathie, une sympathie formidable, pour tous ces gens agités. Qu’ils avaient raison de rire, de danser, de boire, de se préparer par des mots et des gestes à faire l’amour ! Quel passe-temps utile ! Dans le spectacle de ces gens emplis d’espoir ou de désespoir qui s’aiment ou cherchent l’amour, dans ce bruit de rafale, dans cette odeur chaude et confinée, consiste tout le secret de la vie, me disais-je en soulevant mon verre. Vivre c’est sentir, donc boire, danser et rire c’est sentir, donc boire, danser et rire c’est cela vivre et sur ce plaisant syllogisme je vidais mon verre.

p. 28

Imaginez la scène : La Paix, d’Aristophane

Buvons sur la tombe des partisans de la guerre.

Aristophane (-421), La Paix, [in Théâtre complet, t. 1], GF, 1966

Traduction du grec ancien par Marc-Jean Alfonsi (Εἰρήνη)

Note : 4 sur 5.
Résumé

Le bon vigneron Trygée nourrit un coléoptère bousier pour que celui-ci l’emmène en Olympe demander la paix aux dieux. Sur place, il ne trouve qu’Hermès qui l’informe que les dieux ont déménagé, exaspérés par les guerres incessantes des Grecs. Que le palais est occupé uniquement par Polémos qui a emprisonné la déesse de la Paix dans une cave… Avec l’aide des agriculteurs de différentes cités, il la délivre ainsi que deux jeunes filles, Opôra (récolte) avec laquelle il va se marier, et Theôria (spectacle, fête) qu’il rentre offrir à ses compatriotes. Les fabricants d’armes viennent se plaindre…

Sommaire

Tome 1 :
Les Acharniens *** * (-425)
Les Cavaliers **** (-424)
Les Nuées *** * (-423)
Les Guêpes **** (-422)
La Paix **** (-421)

Tome 2 :
– Les Oiseaux (-414)
– Lysistrata (-411)
– Les Thesmophories (-411)
– Les Grenouilles (-405)
– L’Assemblée des femmes (-392)
– Ploutos (-388)

Commentaires

Pourrions-nous parler de science-fiction low-tech pour l’appareil volant imaginé par Aristophane, ou pour sa proposition de reconversion des industries d’armement ? L’auteur donne un tableau allégorique de la situation politique : la Grèce est divisée par les polémiques, il n’y a donc plus qu’un seul dieu honoré par les hommes, Polémos seul maître de l’Olympe, toute autre divinité ou valeur est éloignée des préoccupations ; la déesse Paix est oubliée, ensevelie sous terre, sous les décombres de la guerre, il faudrait un véritable effort collectif pour la libérer, l’envisager à nouveau, difficile vu les divisions et les haines… Ce sont les agriculteurs de toutes les régions qui ont un commun intérêt à associer leurs forces pour forcer au retour de la paix. Car la Paix, amène avec elle deux petites déesses, car elle est favorable aux récoltes et au commerce des denrées, aux festins et aux spectacles. Et le culte du vin seul peut faire oublier les dissensions, les plaies et les rancunes, par la fête et l’ivresse (de la même manière que le Carnaval réconcilie pour un temps les divisions sociales). En revanche, la Paix a pour ennemis ceux qui tirent prospérité et pouvoir de la guerre : producteurs et vendeurs d’armes, colonels jouant à Warcraft depuis leur fauteuil, investisseurs en terres et esclaves, politiciens jouant sur la colère… Un tableau clair qui fait ressortir la tautologie absurde de la guerre : les Grecs font la guerre car ils sont divisés…

Contrairement aux divinités homériques de l’Iliade divisées et se faisant la guerre par l’intermédiaire des hommes (Homère décharge quelque peu les Grecs de la culpabilité d’avoir anéanti un peuple), celles d’Aristophane sont tout à fait opposées à la guerre qui occupe les hommes loin des services et offrandes qu’ils devraient leur distribuer équitablement. Le polythéisme, avec ses dieux incarnations allégoriques, n’est-il pas la recherche d’équilibre entre les diverses priorités existentielles ? Le privilège de l’une amène inévitablement à la dégradation de la civilisation (La déesse Finance n’est-elle pas aujourd’hui l’objet d’un culte bien trop exclusif ?). Aristophane propose d’autres raisons que le destin tragique imposé par les dieux pour expliquer la guerre : c’est le triomphe de certains intérêts des riches urbains contre ceux des paysans… Les riches entrepreneurs de toutes les cités (vendeurs d’armes, acheteurs de terres et d’esclaves), généraux des deux camps qui font métier des armes sans les utiliser (Warcraft en ligne), les populistes qui gagnent le pouvoir en soufflant sur les braises, ont un intérêt commun à la guerre… Intérêt bourgeois : production accélérée, accumulation, déflation, investissement, popularité… Tandis que les paysans et artisans n’ont aucun intérêt à la guerre et devraient s’entendre, surtout que ce sont eux qui sont envoyés en première ligne pour tuer d’autres paysans, ravager des terres arables, aux frais de leurs impôts… Une position pacifiste et anti-bourgeoise qu’on retrouve exprimée presque à l’identique deux millénaires et demi plus tard dans la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix de Giono.

Le personnage d’artisan de la paix choisi par Aristophane est un vigneron… Avatar du dramaturge car comme lui serviteur de Dionysos et organisateur de réjouissances collectives, rituels de convivialité – mais dans les campagnes. C’est par le jeu d’interaction décrit ou sous-entendu par le texte qu’Aristophane provoque lui aussi convivialité, réjouissance, ivresse collective. Hormis ces spectateurs volontaires qu’on fait monter sur scène et qu’on intègre à un dispositif dans lequel ils ne sont finalement qu’accessoires pseudo-animés et malgré quelques expérimentations modernes plus malaisantes que réjouissantes (i.e. Outrage au public, de Peter Handke)… le jeu avec le public dans le théâtre est souvent loin de donner un véritable rôle complémentaire au spectateur (qui achèverait l’oeuvre comme le conçoit Umberto Eco dans L’Oeuvre ouverte). On mentionne comme un trait folklorique historique les huées devant les personnages vils, les tomates romaines. Mais ici, en plus des giclées d’eau au premier rang, il est possible d’envisager de nombreuses interventions du peuple non plus spectateur mais co-acteur : volontaires pour rouler les boulettes de crotte, cordes à tirer pour libérer la paix, distribution de figues, distribution d’aigrettes-plumeaux, un volontaire chargé d’illustrer l’usage de la cuirasse-pot de chambre, des chargés de jouer au fameux jeu de boisson du cottabe avec une trompette… On imagine le peuple accueillir l’entrée des vendeurs d’armes sur scène avec un tollé puis les pousser à la fuite par tapage et jets d’objets divers, et même un envahissement final de la scène pour le festin. Entracte et après-scène transposés sur la scène.

Il est facile d’exciter à la guerre en attisant le patriotisme, toujours la même recette. On imagine les discours avec lesquels Cléon entre autres avait excité à la guerre sur le modèle donné par Platon dans la parodie patriotique du Ménéxène, modèle des envolées médiatiques nationalistes et fascistes de tout temps. Cléon est l’exemple intemporel du populisme originel, non pas celui qui propose des réformes plaisantes pour le peuple (mais potentiellement difficiles à mettre en oeuvre), mais celui qui utilise les émotions faciles du peuple (flatterie dans Les Cavaliers, envie de punir dans Les Guêpes), pour orienter la politique dans un sens qui l’avantage lui (pouvoir, enrichissement) et non le peuple (mort, appauvrissement). Cléon n’est pas nommé explicitement ici, mais est encore clairement raillé alors qu’il est mort au moment où la pièce est présentée aux Dionysies. La Paix est une représentation de la joie collective que devrait symboliser la mort d’un ennemi de la paix, ennemi du peuple !

Citations

p. 335
TRYGÉE
Toi, passe-moi de l’orge et présente-moi l’eau lustrale, dont tu te purifieras toi-même les mains. Enfin jette des grains aux spectateurs.
LE SERVITEUR
C’est fait
TRYGÉE
La distribution est terminée ?
LE SERVITEUR
Oui, par Hermès ; et, malgré la foule des spectateurs, il n’en est pas un qui n’ait reçu sa ration.
TRYGÉE
Les femmes n’ont pas eu la leur.
LE SERVITEUR
Ce soi, leurs maris la leur donneront.
TRYGÉE
Allons, faisons notre prière. Qu’y a-t-il ici ? S’y trouve-t-il beaucoup d’honnêtes gens ?
LE SERVITEUR
Laisse-moi leur en donner ; ils sont en quantité. (Il asperge d’eau les spectateurs.)
TRYGÉE
Tu dis qu’ils sont honnêtes ?
LE SERVITEUR
Ne faut-il pas qu’ils soient bien honnêtes pour rester à leur place après avoir été arrosés de cette quantité d’eau ?
TRYGÉE
Allons, ne perdons pas de temps ; prions.
LE SERVITEUR
Prions donc.
TRYGÉE
Ô sainte des saintes, déesse souveraine, Paix vénérée, patronne des choeurs, reine des noces, accepte notre sacrifice.
LE SERVITEUR
Accepte-le, par Zeus, ô très honorée déesse, et n’agis pas à la manière des femmes qui cherchent un amant ; on les voit qui se penchent par la porte entrouverte, et qui se retirent quand on les a remarquées, pour se pencher de nouveau, une fois qu’on s’est éloigné. Toi, n’use plus de ces manières à notre égard.

Appel à la Paix, p. 336
Fais cesser parmi nous les malins sous-entendus de ces bavardages où nous nous faisons un mal réciproque. Mêle de nouveau au sang des Grecs le suc de l’amitié ; adoucis notre caractère en le délayant de mutuelle indulgence. Que notre marché regorge de bons produits ; que les Mégariens nous envoient leurs têtes d’ail, leurs concombres précoces, leurs coings, leurs grenades, leurs petits manteaux d’esclaves ; et qu’on puisse voir les Béotiens apporter leurs oies, leurs canards, leurs pigeons, leurs alouettes ; qu’on y voie affluer à pleins paniers les anguilles du lac Copaïs, et que, formant une foule compacte, nous ayons à jouer des coudes avec Morychos, Téléas, Glaucétès et une quantité d’autres gourmands de cette espèce ; et qu’enfin Mélanthios arrive trop tard au marché, qu’il n’y trouve plus rien, et qu’il n’ait plus alors qu’à verser des pleurs de désespoir et à chanter tout seul comme dans Médée :
« Je suis volé, je suis perdu, je suis fichu.
Sous des bettes en tas elles ont disparu. »
Et les gens de se tordre.

Lâcheté des notables urbains, paysans chair à canon, p. 342
LE CHOEUR
Quel plaisir lorsque la cigale fait retentir son aimable chanson, de faire le tour de nos vignes de Lemnos, pour voir si les grappes mûrissent – car ce plant mûrit de bonheur – quel plaisir aussi de voir grossir la figue, et, quand elle est mûre, d’y coller sa bouche pour la manger et de s’écrier : ah ! les heures sont belles. Après quoi, c’est une infusion de thym broyé que l’on se prépare. Si bien qu’à cette époque de l’année, je ne manque pas de faire du ventre…
LE CORYPHÉE
…plus qu’à regarder un maudit capitaine avec sa triple aigrette et sa tunique d’un rouge aveuglant, qu’il prétend être une teinture de Sardes. Mais si d’aventure il faut se battre avec cet uniforme, il a tôt fait de se teindre lui-même d’une couleur cysicaine de caca d’oie. Et le voilà qui donne le signal de la fuite. Avec son panache qu’il agite, on dirait d’un cheval rouge pourvu d’ailes de coq. Et moi, pendant ce temps, je demeure à l’affût. Même quand nous sommes rentrés dans nos foyers, ils nous rendent la vie impossible. Il manient et remanient deux ou trois fois les listes d’appel, effaçant des noms pour les remplacer par d’autres, et c’est l’avis de mobilisation affiché la veille pour le lendemain. On n’avait pas acheté de vivres, on ne se doutait pas qu’il y aurait un départ. Devant la statue de Pandion on reste planté en apercevant son nom sur la liste, puis, ne sachant que devenir sous le coup qui vous frappe, l’on se met à courir la larme à l’oeil. Voilà leur conduite à notre égard, à nous les paysans ; ils ont plus d’égards pour ceux de la ville, ces « balanceurs de boucliers », devant les dieux et les hommes. Mais ils m’en rendront des comptes un jour ou l’autre, si le ciel le permet ; car ils m’ont fait subir trop d’avanies, ces gens-là qui sont des lions à l’arrière, et qui ne sont que des renards sur le champ de bataille.

Tombée du canap : 3 x Manon (série)

La tignasse de la rebelle. Le regard figé de la dépression.

Ado rebelle cherchant cause.

France, 2014. 3 épisodes.
Réalisé par Jean-Xavier de Lestrade.
Scénario de J.-X. de Lestrade et Antoine Lacomblez.
Librement inspiré de l’expérience d’enseignement d’Isabelle Pandazopoulos
Avec Alba Gaïa Bellugi, Alix Poisson, Marina Foïs.
Diffusion Arte.
Fiche Allociné

Note : 4.5 sur 5.

Pitch :

Manon 15 ans, est envoyée dans un centre spécialisé dans l’attente d’un jugement, après avoir poignardé sa mère dans un accès de colère et de chagrin nerveux. Toujours à vif, elle sort d’elle-même à chaque provocation des autres jeunes filles ou face à la rigidité de certains personnels d’encadrement. Une poignée d’autres personnes plus attentionnées parviennent à l’apaiser un peu, et la professeure de français arrive à l’intéresser.

Griffe :

Si la série a quelques airs de L’Instit en version ghetto français, avec ce scénario un peu attendu de la prof qui va sauver les garnements par la littérature… et que le personnage de Manon est un peu trop beau, trop victime malgré ses actes – victime parce que trop sensible dans un monde absurde, la série prend, fermement et viscéralement. La réussite de cette princesse Sarah des quartiers qui en arriverait presque à transformer le centre en une utopie… a quelque chose du conte de fées. Séparation d’avec la mère, isolement en terrain hostile, rencontre d’adjuvants, mises à l’épreuve, accession à un nouveau stade social. L’adolescence est bien un parcours initiatique et un rite de passage avec affrontements de monstres.

Jean-Xavier Lestrade, reconnu pour son travail de documentariste, nous introduit dans cet établissement pour jeunes en détresse sociale, et nous fait apercevoir son fonctionnement : les tensions, les irrégularités, les forces et les failles. Un centre expérimental, forcément très coûteux (beaucoup d’employés pour un encadrement maximal), et l’on devine que la réussite de Manon et celle de ce centre sont quelque part liés. Et celle de toute une pédagogie portée sur l’attention à l’individu, la confiance progressive, par opposition à la gestion collective par la rigidité autoritaire (qui a comme soutien la gestion financière). La cause de la « folie » de Manon n’est pas expliquée (comme n’est même pas mentionné l’acte du condamné dans Le Dernier jour d’un condamné de Hugo), comme nombreux actes adolescents, tout adolescent n’est-il pas parfois dominé par quelques accès peu explicable qui peuvent mal-tourner ? Le personnage de Marina Foïs est clairement celui d’une mère dépassée… Quel parent n’a pas eu au moins peur d’être dépassé ? Le spectateur peut s’identifier – par l’oeil maternel de la prof – en dépit de l’acte de Manon.

Comme si l’on était Manon finalement, tout tourne autour d’elle, certes, elle se trompe quelques fois mais la plupart du temps elle est tout de même la victime d’injustice, mais c’est son point de vue. Et par son jeu impressionnant sur ses bouillonnements de rage, elle nous fait vivre son sentiment d’injustice (exagéré, mais illustrant justement bien l’exagération adolescente), sentiment qui dans la réalité pourrait être de mauvaise foi, mais qui de son point de vue est entièrement légitime. Le scénario est simple, et tout en lissant un peu les personnages pour les rendre attachants ou repoussants, ils ne sont pas exempts d’erreur et donc d’humanité (et illustrent bien la difficulté de l’entreprise humaine, imparfaite aux yeux de la gestion comptable). Le jeu d’Alba Gaïa Bellugi a quelque chose du Rebelle sans cause de James Dean, connu en français sous le titre de « La Fureur de vivre ». Et le passage d’un titre à l’autre pourrait assez bien qualifier cette séduisante boule de nerfs qu’est Manon. La jeune ado cherche la raison de sa colère, de sa détresse et explose de ne pas la trouver. Mais ce qui séduit, c’est en même temps dans le fond de ses explosions rageuses et presque épileptiques, dans l’intensité même de ces folies, elle impressionne, on sent cette fureur de refuser et donc de vivre.

Balance ta science : Le sacré et le profane, de Mircea Éliade

La religion, c’est l’écriture collective d’un roman dont nous sommes les personnages…

Éliade (Mircea) 1957, Le sacré et le profane, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1997

Traduit du roumain par Mircea Éliade et Jean Gouillard (première édition de 1957 en allemand : Das Heilige und das Profane)

Note : 4 sur 5.

Résumé

La réalité dans laquelle l’homme religieux (homo) évolue n’est pas homogène. C’est-à-dire qu’une partie de cette réalité touche au domaine du sacré, renvoie à des rites, à des mythes, à une symbolique particulières, est en lien avec la puissance divine, tandis que le reste est dit profane, sans lien apparent avec le sacré, relève de la contingence, plat, sans signification. Ainsi, le sacré n’est pas un affaiblissement de la réalité laissant la place à l’imaginaire mais plutôt un ajout de sens à une partie de la réalité, une dimension supplémentaire.

Ainsi, la sacralisation du monde consiste en une sorte de cartographie de la réalité : lieux et moment d’apparition du sacré (hiérophanie), définition de centres, d’orientations, de seuils, de points de passage, de références, d’interdits… La réalité sacrée est ainsi recouverte de signes, rappelle à qui sait les déchiffrer, l’actualité, la vivacité et la véracité des récits fondateurs, des mythes, les traces de l’action divine. Et plus l’homme religieux cultive sa religiosité, plus la partie sacrée de l’existence s’étend et diminue la partie ordinaire, plate. Il aspire logiquement à se rapprocher de ces lieux d’apparition du sacré, à être le plus souvent possible à l’intérieur de ces espaces-temps sacrés, car son existence gagne en épaisseur de réalité.

Horizontalement, le village se construit autour d’un temple qui a été fondé sur un lieu symbolique (lieu d’une hiérophanie, choix symbolique à l’imitation d’un autre lieu) et comme une répétition de la fondation du monde (on y a symboliquement reproduit certains mythes). L’habitat est lui aussi fondé comme un mini-monde sacré. On y aménage un lieu de culte. On y transporte des objets symboliques, des figurines… Les murs de la maison sont comme les frontières du village natal, les portes des seuils dont le franchissement possède quelque chose de magique. Verticalement, certains lieux comme les tours, les clochers, les montagnes proposent une montée vers un autre monde – souvent celui du divin -, tandis que les grottes, les puits, les lacs… sont accès potentiels à un inframonde – souvent celui des morts. Le temps est balisé par un retour du même, les saisons, renouvellement imité et rythmé par le retour de fêtes, rites et cérémonies qui rejouent et réactualisent la fondation mythique du monde, du pays, du village, du clan, de la famille, la pertinence de l’univers décrit par ces mythes… La vie elle-même est balisée par des rites de naissance, de passage à l’âge adulte, de mort comme passage à une autre dimension d’existence, rites qui laissent également à penser que tout est recommencement, circularité continue créée et entretenue par des forces originaires.

Commentaires

Ce que cherche à faire comprendre Mirtcha Éliade, c’est l’expérience vitale de l’homme religieux (homo), sa perception du monde, sa sensibilité, non les spécificités de telle ou telle croyance, ontologie, mythologie (dont il traite dans d’autres ouvrages). Et pour cela, il opère un renversement provocateur pour le non-religieux épris d’appréhension scientifique du monde : lui qui voyait le religieux comme un illuminé évoluant parmi ses propres fantômes, perdu dans les brumes des contes d’un gourou-charlatan… Éliade lui représente qu’une plus grande réalité se situe au contraire du côté du religieux…! En effet, ce dernier éprouve le réel bien plus intensément, il voit dans ce qu’il considère comme sacré une épaisseur de significations qui passe inaperçu aux yeux du profane. Ce pourrait être le sens de l’expression chrétienne : « dévoiler le monde ». Un peu à la manière d’un archéologue, l’homme religieux découvre, à mesure qu’il cherche sous le voile d’une réalité d’apparence plate, non-signifiante, des strates profondes de signification, comme s’il creusait et remontait ainsi vers l’origine mythique (qui donne sens).

Avec cette dichotomie sacré / profane, on pourrait se figurer un monde globalement en noir et blanc, avec seulement des tâches de couleurs çà et là, sur les temples, à l’intérieur de sa maison, sur certaines personnes dépositaires, explosion de couleurs pour les grandes fêtes du calendrier religieux… Dans ces zones colorées, des fils qu’on peut suivre menant à d’autres zones qu’on croyait incolores et qui prennent vie soudain. Rien n’y est laissé au hasard. Un objet posé dans un sens, un oiseau qui passe dans le cadre d’une fenêtre, un liquide qui coule d’une manière, une ombre qui apparaît d’une certaine forme à un certain endroit à une certaine date (cf. la civilisation des pierres monumentales)… Les objets, les animaux, les lieux, les couleurs, acquièrent un pouvoir symbolique, celui de nous lier à l’antique, à l’unique, à l’autre, au lointain… La réalité possède ainsi une dimension supérieure de transcendance. Cultiver sa religion revient alors à coloriser son monde, tandis que celui se laissant aller au vulgaire, argent, passions, nourriture… verrait les tâches de couleurs se rétracter, il verrait son monde se ternir.

Dès lors, que la signification apportée par la religion soit fondée ou imaginaire est sans pertinence, car l’enjeu n’est pas celui de la vérité, mais bien davantage celui de la couleur de la vie. Il s’agit d’embellir l’existence, de l’enrichir, de la rendre plus passionnante, plus en résonance avec soi. Au delà encore, il est question d’établir des liens – qui ne seront jamais qu’artificiels – entre la beauté de l’existence et des notions de bien et de mal que l’on désire voir en partage dans la société. Qui dit artificiel dit produits par l’art humain. Les récits mythologiques ont bien à voir avec la fiction littéraire, la poésie, la peinture et la musique, bien plus qu’avec le discours scientifique et le récit historique… En conséquence, le mythe lui-même, relevant par essence de l’invraisemblable (il y a là quelque chose de commun au phénomène de « hiérophanie » = apparition du sacré – le religieux n’est-il pas justement cette venue à l’existence de l’irréel ?), ne s’oppose pas au discours de raison et de logique, mais à d’autres mythes ou à une nouvelle formulation de lui-même… L’incrédibilité du mythe est même quelque part une garantie contre la lecture littéraliste. Elle garantit sa malléabilité, son appropriation par la collectivité. D’origine orale, il n’a d’ailleurs pas de forme définie (la mise par écrit est un affaiblissement), chaque énonciation est une reformulation du mythe, une réappropriation. La transmission collective est le lieu d’un re-questionnement sur les valeurs en partage et le pourquoi des rites et des actions. Processus qu’on peut aisément rapprocher de la transmission traditionnelle des contes (cf. Deux soirées de contes Saamaka).

Éliade explique que le profane (ou mécréant), en reniant le religieux, non seulement perd une dimension de l’humanité, mais s’arrache violemment de la lignée humaine qui le précède, s’imposant ainsi un mal-être existentiel certain. Même si elle n’est pas « vraie », l’interprétation religieuse du monde, le coeur religieux, serait un héritage historique, culturel, et même peut-être génétique (quelque chose de l’inconscient culturel de Carl Gustav Young ?). Comme le suggère Bruno Bettelheim dans sa Psychanalyse des contes de fées, l’esprit humain contemplant son environnement pour essayer de le comprendre serait porté intuitivement vers une interprétation animiste du monde : l’enfant – en absence d’explication scientifique – confère à ce qui l’entoure des facultés similaires aux siennes, des intentions, un lien entre ses actions et la marche du monde… Il a été dit que la modernité avait « désenchanté » le monde en le vidant des vieux mythes, des monstres… traqués et éliminés par la méthode scientifique impitoyable. Le mystère et la magie ne sont plus que trucages et effets spéciaux. Or, ce faisant, l’esprit scientifique a provoqué une désorientation du fonctionnement humain. En paraphrasant Günther Anders, nous pourrions dire que dans un monde purement scientifique, la fonction religieuse, imaginative, est obsolète (cf. L’Obsolescence de l’Homme)…

Avoir une approche religieuse du monde n’est pas rassurant parce que des mythes proposeraient des réponses farfelues à des questions complexes. La religion rassure sans doute davantage parce qu’elle intègre l’action de chacun dans le monde, dans la chaîne des actions humaines, dans la communauté, pas tant dans un grand dessein suprahumain que dans un grand dessin, une réalisation collective de l’imaginaire, les plans de définition de l’être au monde de l’humanité, plans infinis qu’on résumera aisément d’un mot : dieu.x.éesse.s.

Passages retenus

Recharge symbolique de la vie humaine par le mythe fondateur, p. 85
Il s’agit évidemment des réalités sacrées, car c’est le sacré qui est le réel par excellence. Rien de ce qui appartient à la sphère du profane ne participe à l’Être, puisque le profane n’a pas été fondé ontologiquement par le mythe, il n’a pas de modèle exemplaire. Comme nous le verrons plus bas, le travail agricole est un rite révélé par les dieux ou par les Héros civilisateurs. Aussi constitue-t-il un acte à la fois réel et significatif. Comparons-le avec le travail agricole dans une société désacralisée : ici, il est devenu un acte profane, justifié uniquement par le profit économique. On laboure la terre pour l’exploiter, on poursuit la nourriture et le gain. Vidé de symbolisme religieux, le travail agricole devient « opaque » et exténuant : il ne révèle aucune signification, ne ménage aucune « ouverture » vers l’universel, vers le monde de l’esprit.
Aucun dieu, aucun Héros civilisateur n’a jamais révélé un acte profane. Tout ce que les dieux ou les Ancêtres ont fait, donc tout ce que les mythes racontent sur leur activité créatrice, appartient à la sphère du sacré et, par conséquent, participe à l’Être. Par contre, ce que les hommes font de leur propre initiative, ce qu’ils font sans modèle mythique appartient à la sphère du profane : aussi est-ce une activité vaine et illusoire, en fin de compte irréelle. Plus l’homme est religieux, plus il dispose des modèles exemplaires pour ses comportements et ses actions. Ou encore, plus il est religieux, plus il s’insère dans le réel, et moins il risque de se perdre dans des actions non-exemplaires, « subjectives » et, en somme, aberrantes.

Ciel et divinité, p. 102
La simple contemplation de la voûte céleste suffit à déclencher une expérience religieuse. Le ciel se révèle infini, transcendant. Il est par excellence le ganz andere par rapport à ce rien que représentent l’homme et son environnement. La transcendance se révèle par la simple prise de conscience de la hauteur infinie. Le « très haut » devient spontanément un attribut de la divinité. Les régions supérieures inaccessibles à l’homme, les zones sidérales, acquièrent les prestiges du transcendant, de la réalité absolue, de l’éternité. Là est la demeure des dieux ; là parviennent quelques privilégiés par des rites d’ascension ; là s’élèvent, selon les conceptions de certaines religions, les âmes des morts. Le « très haut » est une dimension inaccessible à l’homme comme tel ; elle appartient de droit aux forces et aux Êtres surhumains. Celui qui s’élève en gravissant les marches d’un sanctuaire ou l’échelle rituelle qui conduit au Ciel cesse alors d’être homme : d’une manière ou d’une autre, il participe à une condition surnaturelle.

p. 112
Un symbole religieux transmet son message même s’il n’est plus saisi consciemment dans sa totalité, car le symbole s’adresse à l’être humain intégral, et non pas seulement à son intelligence.
[…] En analysant les valeurs religieuses des Eaux, on saisit mieux la structure et la fonction du symbole. Or, le symbolisme joue un rôle considérable dans la vie religieuse de l’humanité ; grâce aux symboles, le Monde devient « transparent », susceptible de « montrer » la transcendance.
Les Eaux symbolisent la somme universelle des virtualités ; elles sont fons et origo, le réservoir de toutes les possibilités d’existence ; elles précèdent toute forme et supportent toute création. Une des images exemplaires de la Création est l’Île qui soudainement se « manifeste » au milieu des flots. En revanche, l’immersion symbolise la régression dans le préformel, la réintégration dans le mode indifférencié de la préexistence.

p. 171
L’homme religieux assume un mode d’existence spécifique dans le monde, et, malgré le nombre considérable des formes historico-religieuses, ce mode spécifique est toujours reconnaissable. Quel que soit le contexte historique dans lequel il est plongé, l’homo religiosus croit toujours qu’il existe une réalité absolue, le sacré, qui transcende ce monde-ci, mais qui s’y manifeste et, de ce fait, le sanctifie et le rend réel. Il croit à une origine sacrée et que l’existence humaine actualise toutes ses potentialités dans la mesure où elle est religieuse, c’est-à-dire : participe à la réalité. Les dieux ont créé l’homme et le Monde, les Héros civilisateurs ont achevé la Création, et l’histoire de toutes ces oeuvres divines ou semi-divines est conservée dans les mythes. En réactualisant l’histoire sacrée, en imitant le comportement divin, l’homme s’installe et se maintient auprès des dieux, c’est-à-dire dans le réel et le significatif.
Il est facile de voir tout ce qui sépare ce mode d’être dans le monde de l’existence d’un homme areligieux. Il y a avant tout ce fait : l’homme religieux refuse la transcendance, accepte la relativité de la « réalité », et il lui arrive même de douter du sens de l’existence. Les autres grandes cultures du passé ont connu, elles aussi, des hommes areligieux,et il n’est pas impossible qu’il en ait existé à des niveaux archaïques de culture, bien que les documents ne les aient pas encore attestés. Mais c’est seulement dans les sociétés occidentales modernes que l’homme areligieux s’est pleinement épanoui. L’homme moderne areligieux assume une nouvelle situation existentielle : il se reconnaît uniquement sujet et agent de l’Histoire, et il refuse tout appel à la transcendance. Autrement dit, il n’accepte aucun modèle d’humanité en dehors de la condition humaine, telle qu’elle se laisse déchiffrer dans les diverses situations historiques. L’homme se fait lui-même, et il n’arrive à se faire complètement que dans la mesure où il se désacralise et désacralise le monde. Le sacré est l’obstacle par excellence devant sa liberté. Il ne deviendra lui-même qu’au moment où il sera radicalement démystifié. Il ne sera vraiment libre qu’au moment où il aura tué le dernier dieu.
Il ne nous appartient pas de discuter, ici, cette prise de position philosophique. Constatons seulement qu’en dernière instance l’homme moderne areligieux assume une existence tragique et que son choix n’est pas dépourvu de grandeur. Mais cet homme areligieux descend de l’homo religiosus et, qu’il le veuille ou non, il est aussi son oeuvre, il s’est constitué à partir des situations assumées par ses ancêtres. En somme, il est le résultat d’un processus de désacralisation. Tout comme la « Nature » est le produit d’une sécularisation progressive du Cosmos oeuvre de Dieu, l’homme profane est le résultat d’une désacralisation de l’existence humaine. Il se reconnaît lui-même dans la mesure où il se « délivre » et se « purifie » des « superstitions » de ses ancêtres. […] Pour disposer d’un monde à lui, il a désacralisé le monde dans lequel vivaient ses ancêtres, mais, pour y arriver, il a été obligé de prendre le contrepied d’un comportement qui le précédait, et ce comportement il le sent toujours, sous une forme ou une autre, prêt à se réactualiser au plus profond de son être.

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