
Femmes-pièges ou société piège-femmes ?
Maupassant (Guy de) 1883-1886 (1886), La Petite Roque [in Œuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979
Recueils :
– Boule de Suif (1880) et premiers récits
– La Maison Tellier (1881)
– Mademoiselle Fifi (1882)
– Contes de la bécasse (1883)
– Clair de Lune (1883)
– Miss Harriet (1884)
– Les Sœurs Rondoli (1884)
– Yvette (1884)
– Contes du jour et de la nuit (1885)
– Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)
Sommaire
– La Petite Roque (1885) ****
– L’Épave (1886) ****
– L’Ermite (1886) ***
– Mademoiselle Perle (1886) ****
– Rosalie Prudent (1883) ****
– Sur les chats (1886) ****
– Sauvée (1885) **** —> également inclus dans le recueil Le Horla
– Madame Parisse (1886) ****
– Julie Romain (1886) ***
– Le Père Amable (1886) *****
ajoutées ultérieurement à l’édition Conard de 1910 :
– La Peur (2e version : « Le train filait, à toute vapeur, dans les ténèbres. ») (1884) ***
– Les Caresses (1883) ****
La Petite Roque ****
Le facteur du village, trouve une fillette allongée sur le dos, sous la futaie, près de la rivière, nue, un mouchoir sur le visage, un peu de sang sur la cuisse. On l’a étranglée. Les mois passent sans qu’on trouve qui est l’auteur de cet acte barbare. Mais on soupçonne qu’il s’agit de quelqu’un du village puisqu’il a eu la compassion de rapporter les sabots de la fille à sa pauvre mère.
Alors que tout le monde a fini par abandonner l’idée de découvrir quoi que ce soit, M. le maire, Renardet, est torturé chaque nuit par l’image de la fillette qu’il a violée et étranglée dans un moment d’égarement.
Nouvelle en deux parties, une un peu policière et l’autre qui nous livre les affres du meurtrier, rongé par les images du crime. En fait, toute la première partie, une fois qu’on connaît le coupable, est faite pour montrer le criminel d’un point de vue externe : chacun de ses mouvements est révélateur, porteur de la psychologie du personnage (on pensera au principe de description objective que Maupassant recommande dans sa préface de Pierre et Jean). Son comportement nous montre un être dont l’âme est possédée par un instinct, puis par son angoisse. Le crime a isolé le meurtrier de la société. Alors, il est pris à partie par son être instinctif intérieur, son inconscient qui finit par le rendre dément, incapable de vivre avec ce crime sur la conscience. On retrouve le thème de la culpabilité développé par Dostoïevski dans Crime et Châtiment de Dostoïevski en 1867.
On pourrait également rapprocher cette nouvelle, ainsi que l’ensemble du recueil, de l’univers de la série Twin Peaks (1990-1991) de David Lynch qui développe tout un monde intérieur et parallèle de culpabilité, de pulsions non assumées, qui se transforment peu à peu en démons qui grandissent jusqu’à déborder dans la réalité. Les caractères toujours un peu naïfs, piégés par eux-mêmes, drôlatres, aussi critiquables que dignes de pitié, sont également comparables. Et, comme dans tout ce recueil, ce sont le plus souvent les femmes qui sont les victimes de cet arrière-plan infernal…
p. 622 : « Puis le maire se remit en route, s’arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et l’étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d’eau lui coulaient le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou puissant et rouge et entraient, l’une après l’autre, sous le col blanc de sa chemise. »
p. 634 : « Renardet ne s’en allait plus ; il restait là du matin au soir, contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte d’impatience secrète et calme, comme s’il eût attendu, espéré, quelque chose à la fin de ce massacre. »
L’Épave ****
Georges, autrefois inspecteur de la Compagnie d’assurances maritimes, avait été envoyé le 31 décembre sur l’île de Ré pour constater l’échouage d’un trois-mâts. Pendant qu’il inspectait l’épave, un Anglais et ses trois filles blondes montèrent à bord par curiosité. L’aînée parlait bien le Français et était particulièrement attendrissante. La marée vient piéger les visiteurs dans l’épave.
Maupassant propose pour le 1er de l’an 1886 une petite aventure pleine de charme. Danger et amour se mêlent à merveille pour renforcer la puissance du souvenir. L’émotion renaissante à chaque 1er de l’an, célébration nostalgique et piège de soi-même dans le souvenir, est particulièrement bien sentie, comme un regret de cet amour juste agacé dont on se demande sans fin quelle aurait été la suite. L’épave représente dès lors l’homme qui a échoué, son projet d’amour tombé à l’eau… une vie de regrets qui se laisse deviner dans le noir informe du hors-texte.
p. 662 : « Une blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine, si mignonne ! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l’air de tendres fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec leur fraîcheur exquise, aux couleurs délicates des coquilles roses et aux perles nacrées, rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs inconnues des océans. »
p. 666 : « Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient, nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un d’eux surtout m’irritait. Il s’éteignait toutes les trente secondes pour se rallumer aussitôt ; c’était bien un œil, celui-là, avec sa paupière sans cesse baissée sur son regard de feu. »
L’Ermite ***
Après la visite d’un vieil ermite dans les environs de Cannes, un compagnon se souvient avoir rencontré deux ermites, un homme et une femme. N’ayant rien appris de la femme, il raconte l’histoire du vieil homme à qui il a fallu plusieurs semaines d’approche et un bon dîner bien arrosé pour obtenir son histoire. Il avait mené une vie moyenne, sans histoire, sans jamais vraiment s’attacher à une femme. Pour son quarantième anniversaire, il s’offrit, dans une « brasserie à femmes », une fraîche « blondine » qui l’avait servi : « Donc, je l’emmenai chez elle – car j’ai le respect de mes draps. » (p.689) Au moment de sortir, il aperçoit, amusé, un vieux portrait de lui quand il était jeune…
Ce conte voit le retour du thème obsédant de l’enfant inconnu, conçu sans le savoir, ou sans y faire attention, dans les années d’insouciance. Mais ici, cette bévue de jeunesse se double d’une plus grande angoisse d’homme plus mûr : celui de l’inceste. Le conte est ainsi à rapprocher de « M. Jocaste« , « Nos Anglais » ou « Le Port« . La fatalité et le piège selon Maupassant prennent ici toute leur force.
Vient ensuite la question de l’ermitage : quel est le sens de ce retirement de la vie sociale ? S’agit-il d’une autopunition ? ou plus fort, d’une sorte de masochisme, d’un acharnement à se voir souffrir ? On relèvera à nouveau deux mystères : pourquoi le vieil homme est-il parti de son ermitage ? est-ce parce que raconter pour la première fois son histoire l’a libéré ? Et ensuite pourquoi y a-t-il mention d’une femme retirée en Corse, apparemment ancienne belle femme du monde ? Serait-ce la mère oubliée, ici repoussée dans le hors-texte ?
p. 688 : « Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s’écoula lente et rapide, sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années monotones de Paris où n’entre dans l’esprit aucun de ces souvenirs qui font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l’on boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout ce qui se goûte et tout ce qui s’embrasse sans avoir envie de rien. On était jeune ; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les autres ; sans aucune attache ; aucune racine, aucun lien, presque sans amis, sans parents, sans femmes, sans enfants ! »
p. 689 : « Pardonnez-moi ces détails grossiers ; ceux qui n’ont pas aimé poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une côtelette à la boucherie, sans s’occuper d’autre chose que de la qualité de leur chair. »
Mademoiselle Perle ****
Mlle Perle était toute gênée quand notre conteur la choisit pour reine à l’occasion de la fête des Rois. Il s’aperçut qu’elle avait une certaine beauté un peu retenue. Le soir, le vieil ami Chantal raconte comment Mlle Perle a été abandonnée à leur porte, pendant la fête des Rois, dans son couffin, alors qu’il n’avait qu’une quinzaine d’années. Ce soir-là, Chantal eut la fève et prit pour reine la nouvelle arrivée dans la famille.
Cette nouvelle renoue avec des thèmes essentiels d’Une vie : la vie sacrifiée d’une femme à cause de la force des conventions sociales, la vieille fille dont la vie morne, la sexualité morte, vibrent de douleur dans le hors-texte. Ici, c’est encore toute une famille qui est plongée dans une léthargie malsaine. Le conteur semble s’amuser fortement à faire exploser le tabou familial. La littérature de Maupassant ne s’attaque pas tant à des individus qui seraient moralement condamnables – car toujours jouets d’enchaînements de causes et conséquences qui le piègent dans la fatalité -, qu’à cette morale sociale destructrice qui achève d’enfermer les marionnettes humaines dans leurs tragédies respectives.
p. 672 : « J’étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux fauteuils de tapisserie sur lesquels on s’assied depuis l’enfance sans y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu’un rayon tombe sur le siège, on se dit tout à coup : « Tiens, mais il est fort curieux, ce meuble. » ; et on découvre que le bois a été travaillé par un artiste, et que l’étoffe est remarquable. Jamais je n’avais pris garde à Mlle Perle. »
Rosalie Prudent ****
Rosalie Prudent, servante chez les époux Varambot, est poursuivie pour infanticide. Pourtant, elle avait tout préparé pour accueillir le nouveau-né, elle s’était même cherchée une nouvelle place puisque les Varambot « ne plaisantaient pas sur la morale » (p.699).
Ce conte reprend une nouvelle fois la critique acerbe des normes morales, et de leurs conséquences terribles sur la vie de la femme (on pense bien entendu à Une vie). On voit bien ici comment ces normes servent en fait aux bourgeois pour tenir les classes populaires. Comme dans Boule de Suif, la classe bourgeoise se satisfait de ce corset social qui lui procure un semblant de noblesse, par son aptitude au secret ou à l’évitement, par rapport au bas peuple incapable de respecter ces règles trop strictes, par manque d’éducation, et aussi parce que la vie du peuple est trop exposée, les pièces trop étroites – ici la jeune femme habite chez les bourgeois. Là encore, Maupassant prend un plaisir évident à dévoiler ce non-dit bourgeois compromettant sur la scène de tribunal populaire – ici mis en lien avec le non-dit de la guerre, comme si les deux avaient un accord secret.
Conclu par le dévoilement surprise de la composante inconnue puis par une pirouette très comique, ce conte évite un sentimentalisme inutile et conserve toute son efficacité.
p. 699 : « Ils étaient là, assistant aux assises, l’homme et la femme, petits rentiers de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans jugement, et ils l’accablaient de dépositions haineuses devenues dans leur bouche des accusations. »
Sur les chats ****
Notre conteur, occupé de lecture, est interrompu par son chat. Il décrit les sensations contraires que lui inspirent le contact de cet être mystérieux. Il raconte comment une fois, étant gamin, il laissa mourir un chat pris au collet. Puis il établit un parallèle évident avec les femmes. Enfin, il se rappelle une nuit étrange pleine de songes qu’il passa au château des Quatre-Tours.
Ce récit, très proche de la chronique, est composite, comprenant description, récit et poésie. La réflexion, très bien amenée, avance tout à fait logiquement, de l’immédiat des sens à l’imagination. Cet aspect double et contradictoire de l’animal, suscitant attendrissement profond et agacement brutal, s’associe merveilleusement à la femme pour Maupassant.
Ce récit semble être constitué d’une sorte d’errance rêveuse. D’ailleurs, les rêves décrits par le conteur sont d’une conception psychologique très fine. On comparera au poème « Les Chats » de Baudelaire (in Les Fleurs du Mal), qui utilise lui aussi cette analogie entre chat et femme et le monde de rêve à la fois paisible et inquiétant qu’il semble porter en lui.
p. 692 : « J’ai plaisir à les toucher, à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n’est plus doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d’un chat. Mais elle me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce d’étrangler la bête que je caresse. »
p. 697 : « Ce n’est pas dans nos stupides pays du Nord, nos pays de bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu’on recevrait un étranger de cette façon. »
Sauvée ****
La petite marquise de Rennedon raconte à son amie la petite baronne de Grangerie comment elle a obtenu des preuves lui permettant de faire annuler son mariage. Elle a embauché une femme de chambre du nom de Rose, qui ressemblait fort à l’amante du marquis.
Suite de « La Confidence« , on retrouvera les mêmes deux personnages féminins dans « Le Signe ».
Ce petit conte continue de nous montrer la finesse des femmes quand il s’agit de comprendre l’homme et son comportement instinctif. Les femmes s’amusant à piéger leurs hommes témoignent d’une féminité moderne, loin de la faiblesse traditionnelle de la société bourgeoise, sauf si l’on pense aux intrigues de cour du XVIIe-XVIIIe. Elles rappellent donc la noblesse décadente. Quelles voies d’émancipation pour les femmes, hormis la bourgeoise frustrée et l’aristocratique méprisante ? Comment se « sauver » du carcan moral qui corsète les femmes…? Le thème du double est ici décliné sur le ton de la farce et reste une obsession qui perd l’homme. Ces contes annoncent sur le long terme, le roman Notre Coeur.
p. 654-655 : « Une heure plus tard mon mari rentrait. Rose ne leva même pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à plein nez. […]
Le soir même, Rose me disait : « Je puis maintenant promettre à madame, que ça ne durera pas quinze jours. Monsieur est très facile !
– Ah ! vous avez déjà essayé ?
– Non, madame ; mais ça se voit au premier coup d’œil. Il a déjà envie de m’embrasser en passant à côté de moi.
– Il ne vous a rien dit ?
– Non, madame ; il m’a seulement demandé mon nom… pour entendre le son de ma voix. » »
Madame Parisse ****
Sur le port d’Antibes, notre conteur et son ami M. Martini admirent le spectacle étonnant du paysage encadré par l’écume en bas et la neige en haut, quand Madame Parisse passa devant eux. M. Martini lui raconta sa singulière histoire avec un commandant qui usa des grands moyens pour la posséder.
Ce conte repose sur le spectacle de l’intemporel ; de la ville d’abord, qui fait penser aux temps des héros anciens ; puis de l’histoire éternelle de la femme et l’homme avec la vraie conquête et preuve d’amour de l’homme. Il s’oppose à la toile de fond du site touristique, et à celle du mariage bourgeois.
Le mode de l’hypothétique pour raconter l’histoire de Madame Parisse et du commandant est particulièrement frappant. C’est la rumeur qui raconte et enferme les femmes dans le point de vue de l’homme…
p. 704 : « Peu importe ce qu’elle fut. Je vous dit que j’ai sous les yeux une ville de l’Odyssée. »
p. 705 : « Comment s’aimèrent-ils ? Le sait-on ? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l’un à l’autre, sans doute. […]
A force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être ; et à force de se revoir, ils s’imaginèrent qu’ils se connaissaient. Il la salua assurément. »
Julie Romain ***
Notre conteur, se promène rêvassant, sur les rivages de la Méditerranée. Il découvre une jolie petite maison pleine de poésie. Il apprend que l’ancienne grande actrice Julie Romain demeure ici. Il ne résiste pas au désir de rencontrer cette ancienne gloire.
Opposant dans les deux premiers paragraphes la rêverie des temps anciens et les habitudes modernes d’affichage mondain, ce conte présente une figure appartenant à l’ancien temps, déjà effacée. Comme pour « Menuet », ce personnage inspire pitié et rire. Là encore, une émancipation féminine qui n’est pas vraiment réussie… La femme enfermée dans son passé de jeunesse et de gloire.
p. 714 : « Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à cette vieille, à cette caricature de lui-même ; puis elle regarda les deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient dire : « Que nous veut cette vieille ruine ? » »
Le Père Amable *****
Césaire veut marier Céleste, mais le vieux pé, un peu sourd, ne veut rien entendre car Céleste a un fils du valet de ferme, Victor. Le mariage a lieu tout de même et Céleste et son petit viennent s’installer chez Césaire. Le père Amable se sent floué par chaque petite assiette qu’avale ce nourrisson qui n’est pas de leur sang. Un soir, Césaire qui se démène pour faire tourner la ferme, rentre fiévreux.
Cette nouvelle entremêle de nombreux motifs chers à Maupassant : l’inutile social (cf. « Coco« , « Le Gueux« , « Le Vagabond », « L’Aveugle »…), ici aussi bien l’enfant pour le vieux père, que le vieux père pour la femme ; le naturel paysan, les histoires d’enfant illégitime et de femme piégée par la grossesse (Une vie). Seulement, cette fois, ce n’est pas la vieille morale rigide qui est dénoncée par Maupassant. Les paysans normands sont ici globalement très tolérants à cet enfant conçu hors mariage – même le marié, même le curé, l’accueillent. Contrairement à de nombreux contes de campagne, Maupassant ne se moque d’aucun de ses personnages, ne les accuse pas davantage : leur rudesse, leur simplicité, est même touchante, humaine, avec en arrière-plan la solidarité des travaux des champs, la convivialité des repas et des fêtes. Même la pingrerie enkystée du vieux, qui l’amène à s’opposer au mariage de son fils par son refus borné de nourrir l’enfant d’un autre, apparaît comme la résultante d’une vie endurcie par le labeur usant, la privation, l’inconfort et la peur du manque. Ainsi la tragédie n’est due qu’à la pauvreté. Le vieux père, comparé à un « vieux chien jaloux », se condamne lui-même au malheur par sa peur quasi animale de se faire déposséder du peu acquis dans toute une vie de labeur douloureux. C’est le motif typiquement maupassantien de l’idée fixe qui grandit, s’enracine, s’incorpore jusqu’à dévorer la pensée et gouverner l’être entier (motif qui formera par exemple l’idée de base du film Inception, de Christopher Nolan en 2010).
Dans cette nouvelle, une des favorites de l’auteur, on devine un début d’application du principe de description objective que Maupassant présentera dans son article-préface « Le Roman », de Pierre et Jean : la mécanique psychologique des personnages se devine de l’extérieur, par les actions, les hésitations et débuts de gestes… Qu’on pense à l’analyse des lapsus que fera Sigmund Freud, comme manifestation extérieure d’un conflit intérieur, dans ses cours d’Introduction à la psychanalyse. Toutefois, ici, le conteur indique encore au lecteur la manière dont il doit interpréter ces mouvements et attitudes de paysans peu à l’aise avec la communication verbale. C’est sans doute même par son observation assidue et son expérience de lecture de l’attitude bougonnante et taiseuse des vieux Normands, que Maupassant a développé l’une des caractéristiques les plus remarquables de son style : la puissance du non-dit.
p. 746 : « Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s’en allait de son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu’il voyait planer sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en marchant. »
p. 743 : « C’était son fils qui payait, après tout, il fallait prendre sa part. A chaque cuillerée de soupe qui lui tombait dans l’estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d’avare qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu’il apportait autrefois à ses labeurs persévérants.
[…] Et le vieux souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout ce qu’avalait les autres. »
p. 735 : « Dans l’esprit du paysan tout l’effort de la religion consistait à desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le coffre du ciel. C’était une sorte d’immense maison de commerce dont les curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des campagnards. »
La Peur (« Le train filait, à toute vapeur, dans les ténèbres. ») ***
Dans le P.L.M, notre conteur et un vieil homme assis en face de lui, se mettent à parler après que sont apparues, un instant, dans la forêt traversée, sous la nuit, deux hommes autour d’un feu. Le vieil homme disserte sur la vraie peur et soupire : « On n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas. » Notre conteur fait part d’une peur que Tourgueniev éprouva, un jour qu’il nageait en pleine rivière, en forêt, par le contact inattendu d’une main. Le vieil homme conte à son tour une peur qu’il a ressentie alors qu’il marchait seul sur un sentier du bord de mer, dans le noir complet, au bruit d’une roue qui se rapprochait.
Patchwork d’anecdotes qui viennent étoffer un développement sur le thème de la peur de l’inconnu (structure assez similaire à cet autre conte intitulé « La Peur« ). Ces histoires n’ont pas vraiment de structure élaborée ; chacune est précédée d’une description (d’un personnage, d’un lieu) qui prépare la peur et elles ont comme dénominateur la forêt, la nature isolée, l’ombre, source inépuisable d’inexplicables êtres surnaturels. Elles servent donc surtout d’illustrations pour le développement d’une discussion sur le thème de la peur. On est donc ici proche de l’article utilisant le prétexte de la trame narrative.
La thèse principale est le lien entre peur et incompréhension. Le vieil homme développe le sentiment du désenchantement du monde, vidé de plus en plus de son mystérieux baroque par la science. Pour lui, la peur serait donc liée à l’ancien temps, en voie d’extinction donc. Le XXe siècle développera par la science-fiction une peur propre au développement incontrôlé de la science, preuve que la peur n’est pas tant liée à l’incompréhension qu’à l’incertain. Il est clair que la science n’a pas détruit toute forme de superstition – croyance qui poétise cet incertain. La discussion se termine d’ailleurs sur l’évocation d’une épidémie de choléra : la peur ne serait pas celle d’un microbe, mais bien celle d’une entité abstraite, d’une allégorie, un esprit malin. La peur ainsi serait un travail fantasmagorique, un enrichissement poétique de la vie humaine, que la science viendrait perturbait. Maupassant se réfère à Hoffmann et Poe, critiquant le recours au surnaturel, qui crève l’illusion fragile du fantastique. Chez Maupassant, ce besoin d’inconnu, de peur, trouve son expression la plus complète dans l’inconnu intérieur, l’inconscient pourrait-on dire de manière anachronique, avec bien-sûr Le Horla.
p. 199 : « Oui, monsieur, on a dépeuplé l’imagination en supprimant l’invisible. Notre terre m’apparaît aujourd’hui comme un monde abandonné, vide et nu. Les croyances sont parties qui la rendaient poétique. »
Les Caresses ****
Une femme considère que les caresses sont l’horreur et la défaite de l’amour, la victoire du corps sur le cœur. Son amant lui envoie une plaidoirie en faveur des caresses.
Structure similaire à plusieurs nouvelles-articles comme « La Moustache » et « Mots d’amour« , avec une trame discursive prétexte – ici épistolaire. La femme est (ou se croit être) porte-parole d’une vision platonique de l’amour, dans laquelle un amour élevé et pur se placerait au dessus de la sexualité qu’il refuserait pour se tourner vers l’abstraction de l’âme et du divin (cf. Le Banquet de Platon, Correspondance d’Héloïse et Abélard), point de vue qui dans les faits rejoint la condamnation chrétienne du plaisir sexuel. Comme dans bien d’autres parties de son oeuvre (à commencer par Une vie), Maupassant par son personnage se fait le défenseur d’une certaine liberté sexuelle et dénonce cette éducation morale pudibonde réservée aux femmes afin de les détourner d’un désir sexuel assumé, d’un rapport à la jouissance de leur corps, l’hypocrisie d’une société qui à voix haute, à destination des femmes, condamne fermement les plaisirs de la chair, mais à voix basse les tolère et même en rit et les favorise pour les hommes. L’allusion à Schopenhauer amène à une certaine complexification du sujet : la caresse peut être pur plaisir et bénéfique, mais peut aussi être ce piège de la nature assurant la reproduction d’une espèce. Devant cette ambiguïté, Maupassant considère au contraire la sexualité comme révélateur de l’amour si elle n’est pas suivie d’amertume ; et prône une esthétisation de l’acte sexuel, une élaboration, qui à son tour tromperait la bestialité de l’acte et l’élèverait à la hauteur de l’esprit.
p. 954 : « Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c’est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, Madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions.
Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu’elle est belle, parce qu’elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains. »








