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Ramasse tes lettres : Le Chant du monde, de Giono (roman)

Une harmonie avec la nature est impossible dans l’isolement qui laisse grandir les pouvoirs mafieux et cupides

Giono (Jean) 1934, Le Chant du monde, Gallimard, Folio

Note : 4 sur 5.

Résumé

Le vieux Matelot, du nom de sa première profession, vient demander l’aide d’Antonio, l’homme de la rivière, pour remonter celle-ci à la recherche du besson, son fils qui a disparu depuis plusieurs mois. Dans le haut pays, ils assistent une jeune femme aveugle, sur le point de donner naissance et apprennent que le besson aux cheveux rouges a des ennuis avec le Madru, le chef des bouviers de la région…

On ne fait pas les enfants rien qu’avec du lait caillé, vieux père. Et on ne les fait pas comme on veut. On les fait avec ce qu’on est et ce qu’on est on ne sait pas. On a tant de choses dans son sang.

p. 121

Commentaires

Roman de la description de la nature, de la forêt, des eaux et des saisons, Le Chant du monde est pour Giono l’occasion de chercher la poésie, la parole, de faire sentir les sensations poétiques de la vie des montagnes, des forêts et des rivières, la voix de l’homme quand elle se mêle à la nature. Les descriptions sont souvent un peu rudes et manquent parfois de lien à l’action, mais certaines sont de superbes prouesses verbales. C’est la trame qui introduit une histoire de rivalité et de bandits qui donne une vraie puissance à ces descriptions difficiles du début. Proche de l’épopée des villages de montagne, le roman a quelque chose du célèbre Mèmed le Mince de Mustapha Kemal où l’on retrouve ce même conflit entre de simples « paysans » (au sens gionesque d’habitants du pays) et un riche propriétaire terrien (on y retrouve d’ailleurs une même opposition au capitalisme dévorant, quasi mafieux, opposition que Giono manifestera clairement dans sa Lettre aux paysans).
La nature dans le romantisme tendait à réfléchir les sentiments de l’homme comme un miroir, à s’en faire l’écho. Chez Giono, ce seraient plutôt les hommes qui seraient les caisses de résonance de la puissance de la nature. Ainsi le besson (mot issu du provençal pour « jumeau »), grandit habité par la fougue sauvage, la violence naturelle à l’état brut, symbolisée par ses cheveux rouges et manifestée par son tempérament emporté. La mort précoce de son frère jumeau pouvant être vue comme une cause de son caractère sanglant mais surtout une cause de l’isolement de la famille Matelot. Antonio vit pour sa part davantage en harmonie avec la nature. Il est à l’écoute de la rivière et du temps comme il est à l’aise avec ses semblables. La nature elle-même parle à travers son corps et semble l’animer de son énergie, le traverser. Il représente ainsi une figure ancestrale, quasi mythique, de l’homme ayant trouvé la paix dans la nature. Au contraire, les Matelot, peut-être à la suite du traumatisme de la mort précoce du premier fils, se sont retirés de leur première vie. Ils symbolisent davantage le retour à la terre et ses difficultés (notamment pour un homme de la mer), situation qui résonne à notre époque moderne en quête écologique d’autonomie et de nature. Dans ce cas, la violence du besson, ce mauvais héritage de la nature, serait dû à l’isolement et au déracinement. Antonio est un ami de la famille, mais Matelot ne l’a pas vu depuis plusieurs mois. Cet isolement – dont le problème apparaît clairement chez la femme aveugle et enceinte – pose question : il représente un désir de se retirer d’une société et d’un monde bruyant et déviant, parallèle au Rousseau aigri des Rêveries du promeneur solitaire ou plus encore à l’acte presque de révolte de Henri David Thoreau dans Walden, mais la rupture avec la société, avec le collectif n’est-elle pas une erreur ? Cet isolement des uns et des autres dans les montagnes et les campagnes, individualisme grandissant du XXe siècle, s’oppose à l’ancienne vie communautaire du paysan (dépeinte notamment par Jean Anglade dans Les Bons Dieux) faite d’entraide et d’échanges pour les grands travaux et les récoltes. Dans le roman, le puissant propriétaire Maudru profite largement de cette situation de fragilité. Cette erreur de confondre retour à la nature et rupture du lien social, autonomie et autarcie, sera aussi bien celle des premiers hippies et néo-ruraux des années 70, que celle récente des survivalistes, qui en se retirant de la société environnante, la laisse péricliter. L’isolement provoque un affaiblissement du tissu social, propice à la croissance des relations mafieuses, à la domination du plus riche ou plus fort, à la naissance et à l’envenimement de conflits d’intérêts et différends entre familles (dégradation menant à la paupérisation et à la désertification des villages dans L’Homme qui plantait des arbres). Le retour à la terre doit se faire en maintenant la construction des liens du collectif. La famille n’est pas un collectif suffisant (c’est au contraire un faux niveau de collectif, qui représente plutôt l’individualisme, et s’oppose dans L’Entraide de Kropotkine, à l’échelle de la tribu organisée), la communication n’est pas non plus porteuse de liens suffisants, ce sont les corps qui doivent être en lien, par exemple par l’effort collectif, l’aventure, l’entraide comme celle Matelot et Antonio… La musique, la danse, le corps et l’air vibrant, et bien-sûr le chant, sont également pour l’auteur un moyen d’harmonie collective, qui ressemblent fort aux vibrations de la nature (qu’on pense ici à la psychophonie – ou chant thérapie – de Marie-Louise Aucher, dans laquelle la pratique du chant provoque une libre circulation des énergies et vibrations dans le corps, de la tête au coeur, au ventre et aux pieds, reliant ainsi l’homme au ciel et à la terre).

Je vais te parler comme je parle à moi, veux-tu ?

p. 152

Passages retenus

p. 203 :
Tout le corps était d’une maigreur terrible, chaque os avait déjà sa place de mort sous la peau.

L’entraide chez les oiseaux, leur vue et leur harmonie avec la nature, p. 211-212 :
De la falaise de l’arche les oiseaux arrivèrent. Ils tournèrent au dessus de la ville avec leurs ailes gonflées de pluie, si propres qu’on pouvait voir toutes les couleurs des plumes. Ils montèrent jusqu’à boucher les nuages et ils regardèrent tout le pays en tournant. De là-haut ils pouvaient voir l’ensemble du pays Rebeillard sous la pluie. Ils disaient entre eux ce qu’ils voyaient. Mais un qui devait être un verdier mâle piqua droit vers les montagnes et disparut dans les nuages. Il revint à toute vitesse et on l’entendit crier sous la brume sans le voir. Il traversa la ronde des oiseaux comme une pierre et tous le suivirent à pleines ailes vers la falaise de l’arche. Le ciel resta vide avec sa pluie. D’ailleurs la pluie s’arrêta au bord de la nuit. Le matin d’après tout était silencieux et écrasé de gel.
Mais le soleil ne revint pas. Le ciel resta boueux et vivant. Au-dessus de la terre immobile, du fleuve blessé de froid et qui n’avait plus que la force de gémir doucement contre le sable de ses golfes, le ciel travaillé d’un halètement terrible soulevait et abaissait sa poitrine de nuages. Des brumes lourdes traînaient parfois tout le jour au ras des herbes. D’autres fois les nuages étaient si haut, si loin, qu’à travers leur chair transparente on pouvait voir le soleil comme un cœur en train de faire là-haut son travail de lanceur de sang.

Réponse à l’éternel isolement des hommes, p. 221 :
Antonio avança son visage vers Matelot.
– Viens ici que je te parle.
Sous ses paupières lourdes, il n’avait plus qu’un petit fil d’oeil. Le poids de l’alcool abaissait les deux coins de sa bouche.
– Rien, dit-il. Tu veux que je te dise ? Femme ! On croit comme ça que ça peut faire (il fit lentement avec sa grosse main gourde le geste de rafler une mouche), voilà ce que ça fait. Plus bête qu’avant. Et moi aussi. On ne peut pas se faire comprendre des autres. Tu comprends ? Jamais rien, jamais rien de ce qu’on a ; le meilleur, jamais tu le feras comprendre. Il n’y a pas de mots (il renifla à plein nez en plissant d’un coup tout son visage), ça devrait se respirer comme une odeur. Ah ! Foutre non ! Tu as beau avoir femme et enfant, tu es toujours seul. Le monde c’est rien, voilà.
Il retomba contre le dossier de sa chaise. Sa tête aux yeux fermés flottait.
– Bonté de Dieu, dit-il les dents serrées, j’ai envie de casser la gueule à quelqu’un.
Le bruit d’une guitare lui fit ouvrir les yeux.
La petite fille était revenue s’asseoir sur sa chaise. Elle tenait sur ses genoux et dans ses bras une grosse guitare d’homme. Elle la dorlotait avec sa main comme une grande sœur. Elle frottait les notes basses toujours dans la même cadence et le bruit du fleuve, le bruit des femmes dans la rue, le hennissement des chevaux libres et du vent chantaient tout autour.
Peu à peu maintenant tout prenait corps et musique. La nuit était descendue. Des enfants couraient dans la ville en secouant des torches de lavande sèche. Une phosphorescence blême huilait les bonds du fleuve et ses détours gras éclairaient au loin la plaine comme des lunes. Tout le ciel tiède battait contre la fenêtre. On entendait vivre la terre des collines débarrassées de gel, et loin, là-haut dans la montagne, les avalanches tonnaient en écartant le brouillard, éclaboussant la nuit de gros éclairs ronds comme des roues.
Matelot regardait droit devant lui. Il battait la mesure en frappant sur la table avec sa main plate.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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