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Mes petites écritures : Le rite de passage dans les contes (article)

Au sud de l’Éthiopie, chez le peuple Hamar,
un jeune marié, appelé « Ukili », doit faire quatre allers-retours sur le dos d’un bœuf castré.
(source : rootsmagazine.fr)

Essai d’interprétation du conte traditionnel comme transposition merveilleuse des anciens rites de passage à l’âge adulte, d’après les fonctions du conte selon Vladimir Propp

Cet article libre s’appuie donc sur ma lecture de l’ouvrage Morphologie du conte
et reprend la liste des fonctions ou étapes décrites par Vladimir Propp.

La structure très régulière des contes merveilleux remonterait d’après Propp à des schémas de pensée ancestraux, c’est-à-dire avant les grandes religions connues, avant l’écriture et la sédentarisation, schémas de pensée de peuplades dits « primaires », chamaniques, totémiques… L’aventure qui y est racontée est presque systématiquement celle d’un ou d’une jeune qui se retrouve forcé de traverser un certain nombres d’épreuves pour finalement réussir une prouesse difficile qui lui permet d’obtenir un nouveau statut social. On reconnaît dans ce schéma quelque chose qui s’apparente fortement aux rites initiatiques de passage à l’âge adulte tels que pratiqués par de nombreux peuples premiers, tels que décrits par les anthropologues. Ces rites constituent et constituaient le plus souvent une quête (le jeune part à la recherche de quelque chose difficile d’accès, lointain…), une épreuve de survie (part vivre en forêt), de force (performance de chasse), une confrontation à la souffrance (prise de drogues ou poisons, piqûres ou morsures, jeûne dans une grotte…), et débouchaient sur le retour du jeune devenant officiellement adulte, une fête et parfois un mariage.

Bien-sûr, ce récit de rite se présente sous une forme symbolique, car le conte pouvait être destiné aux enfants pour les préparer mentalement à l’épreuve qui les attendait et dans ce cas le conte ne peut mettre en scène que des personnages non ancrés dans la réalité, de manière que l’enfant puisse s’identifier. Ce peut être le parcours d’un patriarche mythique de la peuplade, mais le conte plus fréquemment se situe loin, autre temps autre lieu, pour une plus forte symbolique. Le conte percute, rencontre le récit de rite par le nouvel adulte, récit qui mélange probablement réalisme et féerie que ce soit pour être raconté devant les enfants (censure, émerveillement), pour impressionner et grandir la performance (probable tradition), et tout simplement parce qu’elle doit être une expérience mystique en soi, elle ne peut s’exprimer qu’en de tels termes où la réalité se métamorphose.

Ainsi, les fonctions du conte, telles que décrites par Vladimir Propp, peuvent représenter certaines étapes caractéristiques du rite de passage qui est à la fois une mise à l’épreuve de la maturité du jeune (est-il prêt à être un adulte ?) et une expérience forte provoquant la transformation dans son corps et son esprit du jeune garçon en adulte accompli membre d’un peuple.

1. Éloignement (Un des membres de la famille s’éloigne de la maison)

L’épreuve initiatique se caractérise toujours par l’isolement du jeune de ses protecteurs. Isolement qui est la condition première de la mise à l’épreuve. Le jeune n’est plus sous la responsabilité d’un adulte du groupe, il se retrouve ainsi maître de ses choix, il doit assumer ses décisions, ne pas espérer compter sur le retour des adultes mais sur ses propres compétences… Le rite de passage est en soi une mise à l’épreuve pour savoir si le jeune peut être considéré comme un adulte autonome.

L’éloignement se fait par un trait de réel (départ à la chasse, en forêt, voyage, commerce…), mais cet éloignement est sans doute symbolique, seulement momentané, l’isolement sera concret lorsque le jeune sera lui-même amené à partir.

2. Interdiction (Le héros se fait signifier une interdiction)
3. Transgression

Défense de faire quelque chose, recommandation, ordre, mise en garde… cette interdiction qui est forcément transgressée, qui donc doit être transgressée par le jeune. Dans le rite originel, cette étape est sans doute un piège tendu et la transgression impose donc au jeune la quête initiatique. Elle signifie sans doute, en tant que transgression de l’autorité, la revendication par le jeune de faire ses choix comme un autre adulte, de ne plus être dépendant. Le fait qu’il transgresse l’interdit le rend prêt pour le rite de passage.

4. Interrogation (l’agresseur essaye d’obtenir des renseignements)
5. Information (l’agresseur reçoit des informations sur sa victime)
6. Tromperie (l’agresseur tente de tromper sa victime pour s’emparer d’elle ou de ses biens)
7. Complicité (La victime se laisse tromper et aide son ennemi malgré elle)

Cet ensemble de fonctions tend à recouvrir le duo précédent. Il représente probablement une ancienne forme de transgression et montre à quel point l’éloignement/interdiction est un piège symbolique. On imagine bien un adulte venant d’un autre village, ou déguisé, venir pendant l’absence des adultes questionner et piéger le jeune par des questions ou énigmes contradictoires. La complicité de la victime, qui est ici le héros, montre que celui-ci joue peut-être le jeu de manière à enclencher le rite. Un peu comme le rituel qui précède les veillées de contes (par exemple dans Deux nuits de contes Saamaka), ce jeu de dupes volontaires a tout du rituel accepté.

Cependant, cette tromperie peut aussi avoir prise sur une autre personne que le jeune qui va passer l’épreuve. Dès lors, le rite de passage est placé sous le signe de la solidarité du groupe. Le jeune accomplit la quête parce qu’il se charge de la faute ou des responsabilités d’un autre.

8. Méfait (l’agresseur nuit à l’un des membres de la famille ou lui porte préjudice)
8-a. Manque (Il manque quelque chose ; l’un des membres a envie de quelque chose)
9. Médiation, moment de transition (La nouvelle du méfait ou du manque est divulguée, demande ou ordre au héros)
10. Début de l’action contraire (Le héros-quêteur accepte ou décide d’agir)
11. Départ (Le héros quitte sa maison)

Enlèvement, vol, destruction, ensorcellement, menace, malédiction… Le méfait, ou le manque, présenté comme une conséquence de la désobéissance (ou donc de la complicité qui est également un manquement aux règles de l’adulte) est le vrai déclencheur de l’aventure, le prétexte à la quête, à l’épreuve… Il provoque le départ et donc le réel isolement du jeune qui accepte symboliquement pour réparer sa faute. Cet enchaînement de fonctions, Propp l’a codé par « ABC→ » (base d’un conte et donc d’un rite qui consiste quelque part en une mission confiée). La médiation que Propp mentionne est une vraie fonction dans le rite car elle est la chose rendue publique : aux yeux du village, aux yeux de ses pairs, le jeune est lancé dans sa quête (ce qui signifie donc en substance que personne des adultes ne doit l’aider…).

12. Première fonction du donateur (le héros subit une épreuve, questionnaire, attaque… le préparant à la réception d’un auxiliaire magique)
13. Réaction du héros
14. Réception de l’objet magique

L’auxiliaire magique a quelque chose de fondamental. D’un côté, c’est une aide, un outil, qui peut l’aider concrètement dans sa quête, mais de l’autre c’est surtout un objet magique qui symbolise l’entrée dans un autre univers, l’univers mystique. L’objet va également déterminer certaines caractéristiques de sa quête (si c’est un moyen pour se nourrir, pour chasser, ou si c’est un objet orientant sa quête dans une direction particulière). Le pouvoir magique de l’objet représente l’importance du rite organisé donc de la culture et des croyances, l’entrée dans l’extra-ordinaire. Il montre que la quête est avant tout une quête spirituelle. L’auxiliaire magique est un outil de passage vers le monde des esprits.

Les actions et épreuves qui conditionnent la réception de l’objet font office de préparatifs à la maîtrise de l’objet ou à la quête même. Propp observe une insistance particulière des contes pour raconter des ratés aux épreuves et donc une répétition des épreuves effectuées à la demande du donateur. Il s’agit donc bien d’un entraînement qui va préparer, conditionner mentalement le jeune. L’épreuve sous forme de questionnaire montre que le rite est placé sous le signe de la quête spirituelle. S’il y ait le plus souvent question de morale, cette préparation montre que le jeune doit se questionner, penser… et non pas seulement vaincre par sa force (la morale est clairement inséparable chez les peuples anciens de la sagesse et de l’intelligence pratique).

Le caractère « magique » de l’objet fait penser aussi aux rites qui ont recours à l’usage de stupéfiants ou hallucinogènes. Ces substances qui provoquent une espèce de transe ou de rêverie (et peuvent être remplacées par la souffrance physique, la faim et la soif, la chaleur… ou encore par la prière répétée) représentent là aussi aussi l’entrée dans le merveilleux, et donc dans l’inframonde (monde des esprits). L’expérience brutale que constitue cette prise de substance dangereuse (poison) constitue en soi une épreuve, une errance entre les mondes…

15. Déplacement dans l’espace, voyage avec un guide (Le héros est transporté, conduit ou amené près du lieu où se trouve l’objet de sa quête)

L’intitulé de la fonction montre comme l’épreuve pouvait être organisée par la tribu (le guide est un adulte déguisé, comme le donateur, ce qui se transforme dans le merveilleux du conte par des fées ou des animaux surnaturels, c’est l’apport de l’adulte). « L’objet de la quête se trouve dans « un autre » royaume. » (p. 63) Le rite de passage impose une sortie du royaume mental du connu, de la famille, et de la patrie. Même si dans certains cas, il ne s’agit que d’une mise à l’écart relative (dans une grotte ou dans une forêt peu éloignée où le jeune doit survivre), le jeune est bien en dehors de son royaume. Il part explorer d’autres royaumes. Comme le mentionne Lévi-Strauss dans les premières pages de Tristes Tropiques, ce rite de passage caractérisé par le voyage, l’éloignement, la performance physique, la prise de drogues… est encore très présent de nos jours quoique évidemment édulcoré (malgré l’aspect « toujours plus » de notre civilisation, le danger y est finalement relatif par le recourt à la technologie moderne – objets magiques ? – si l’on compare aux rites traditionnels qui mettaient réellement leurs jeunes dans des situations périlleuses).

16. Combat (Le héros et son agresseur s’affrontent)
17. Marque (Le héros reçoit une marque)
18. Victoire (L’agresseur est vaincu)
19. Réparation (Le méfait initial est réparé, le manque comblé)
20. Retour

Le combat peut bien entendu avoir été organisé comme toute l’épreuve. Le combat, même s’il achève l’épreuve, ne la résume pas. L’épreuve est faite de l’ensemble de la quête, de l’erreur initiale à la décision adulte de la réparer, du voyage à la compréhension que la victoire se fait sur un plan de surpassement de soi. La marque est une séquelle, une preuve aux yeux de ses pairs d’avoir passé l’épreuve (c’est pourquoi quantité de rites initiatiques se résument à l’exposition à des douleurs et des blessures : piqûres de guêpes ou de fourmis rouges… aboutissant à des cicatrices visibles).

D’un point de vue plus spirituel, le combat peut avoir lieu alors que le jeune est sous l’emprise de drogues ou sous le coup de l’épuisement, redoublant ainsi l’effort nécessaire et donc la valeur de la performance.

21. Le héros est poursuivi
22. Le héros est secouru
21bis. Le héros repart, recommence une quête
22bis. Le héros subit à nouveau les actions du donateur
23bis. Nouvelle réaction
24bis. Nouvel objet magique
25bis. Nouveau déplacement

Ce redoublement de la quête peut-il symboliser une seconde tentative, ou bien l’accession à un second niveau de réussite (cas de hiérarchisation de la société, si le jeune est le fils d’un notable) ? Ce redoublement peut aussi avoir pour but de placer le jeune sur un second niveau de quête (l’épreuve physique du combat se transforme ou se rejoue sur un autre plan, le triomphe ne peut avoir lieu que sur ce second plan plus spirituel).

Dans les cultures totémiques, le rite de passage se caractérise par la quête par le jeune d’une « rencontre » avec un animal-esprit qui sera le nahual, l’animal-essence, l’entité compagne… du nouvel adulte (qui sera son auxiliaire, sa manière de voir le monde, sa singularité dans le groupe…).

23. Arrivée incognito (le héros arrive incognito chez lui ou dans une autre contrée)
24. Prétentions mensongères (Un faux héros fait valoir des prétentions mensongères)
25. Tâche difficile (On propose au héros une tâche difficile)
26. Tâche accomplie
27. Reconnaissance (le héros est reconnu)
28. Découverte (sic., dévoilement) (Le faux héros ou l’agresseur est démasqué)

Ce rebondissement inattendu fait-il encore partie du rite ? Sans aucun doute car il est le répondant de la médiation initiale : par la confrontation aux yeux de tous du nouvel adulte à une épreuve, le jeune confirme publiquement sa réussite au rite. Sa marque authentifie son passage et le différencie. On ne peut qu’imaginer cette mise en scène par le village lui-même : jouant par exemple l’ignorance, ou la non-reconnaissance du jeune (qui es-tu ?). Ce jeu est d’ailleurs très logique puisque le jeune symboliquement a quitté son corps d’enfant pour un corps d’adulte. Il est donc nouveau et inconnu de son village (ou en tout cas transformé par l’épreuve – les rites de survie poussent évidemment à cette métamorphose du corps par la faim, la soif, la vie à l’état sauvage…). La tâche difficile permet de montrer au village la valeur du nouvel adulte.

Le dévoilement du faux-héros, c’est aussi la révélation au jeune qu’il a été la dupe du village (le déclenchement de la quête, jeu de rôle réaliste, a pu être assez brutal et a pu provoquer des disputes). Il y a réconciliation.

29. Transfiguration (Le héros reçoit une nouvelle apparence)
30. Punition (de l’agresseur)
31. Mariage (Le héros se marie et monte sur le trône)

La transfiguration est bien-sûr la transformation de l’enfant en adulte. Également, dans le langage du conte, le héros ne devient héros qu’avec cette transfiguration. Avant cela, il n’est qu’aspirant. La transfiguration se caractérise par un changement de statut social, de vêtements de coiffe… pouvant être accompagné d’un changement de nom en rapport avec l’épreuve subie (avec l’animal-essence rencontré, avec les circonstances particulières)…

La punition a bien-sûr un rôle de réparation morale et de justice. Mais elle est aussi la première action du nouvel adulte venant d’avoir sa nouvelle position. C’est rarement le héros qui qui décide de la punition mais il consent. Il prend désormais part aux décisions importantes.

Le mariage qui en est le pendant de la punition de l’agresseur, a là aussi un sens moral. Mais il est question aussi d’achever l’accession du jeune à l’état adulte par une autre composante fondamentale qui est la vie sexuelle, la formation d’un foyer, la perpétuation du clan, le renforcement des liens sociaux de la tribu ou inter-tribal…

Contes et rites au féminin

Si la majorité des contes mettent en scène des jeunes garçons, et que les rites les plus marquants leur étaient semble-t-il majoritairement réservés (la jeune fille devenant femme par la venue des règles, elle a moins besoin de rite de passage), il est fort possible que des rites et des contes correspondants aient existé (configurés différemment car correspondant à une vision de la place des femmes). On sait que de nombreux peuples organisent des cérémonies de premières règles et bien-sûr des cérémonies de mariage. A quoi pourraient ressembler le conte de passage féminin ? La structure de Propp paraît moins adaptée. Une telle recherche n’est-elle pas l’objet des Contes de Madame d’Aulnoy (où la majorité des héros sont des héroïnes) ? Si l’on prend comme micro-corpus Blanche-Neige, Cendrillon ou Le Petit Chaperon rouge de Charles Perrault, il est évident que l’épreuve proposée à la jeune fille est bien différente : on peut repérer principalement la maltraitance par la belle famille (on lui demande donc un travail harassant), le reniement (séparation de la famille, abandon des parents), mise à l’écart dans un royaume lointain (celui de son futur mari), menace d’un mauvais mariage (le loup en est clairement l’incarnation)… Ces éléments pourraient aussi faire l’objet d’un jeu de rôles organisé par la tribu afin de préparer la jeune fille. Quoique confrontée à des travaux difficiles ou à un traumatisme (enlèvement, perte de la famille), celle-ci a davantage un rôle passif d’attente (et la mise en garde du Petit Chaperon en est symptomatique), elle doit endurer patiemment les épreuves et difficultés en gardant espoir dans l’amélioration de sa situation qui viendra de l’extérieur par des fées (aide du groupe-famille)… ou par des princes-héros accomplissant eux-mêmes leur rites. En cela, la jeune pouvait être prise dans le rite de passage d’un jeune (enlèvement par un agresseur déguisé) et le mariage constituait pour les deux une récompense à leur épreuve respective.

Ce rôle passif et traditionnel de la femme (que Mme d’Aulnoy ne parvient à dépasser) qui attend l’amélioration de sa condition par un mariage qui sera en même temps événement traumatique (départ dans la famille de l’homme, sexualité, accouchement, responsabilités…), ne recouvre pourtant pas tous les contes et cultures (dans certaines cultures, c’est l’homme qui quitte son groupe pour se fixer à sa nouvelle famille, telle que l’atteste Malinowski dans La paternité dans la psychologie primitive). L’héroïne de conte a parfois plus de responsabilités, usant de son intelligence pour surmonter des situations et vaincre des opposants, partant elle-même en quête. Il est possible que des contes plus « féministes », allant avec des sociétés moins machistes, aient existé mais que la tradition de transmission, en civilisation machiste, les ait peu valorisés voire transformés.

Conclusions

Les différents contes correspondent à différentes configurations possibles du rite de passage. Soit que ces variations correspondent à des variations au sein d’un même groupe, soit plus certainement qu’elles correspondent aux rites de différents groupes. Les évolutions d’un conte selon les cultures et les auteurs ne correspondraient ainsi pas simplement à la coloration locale ou à la liberté d’invention prise par un auteur sur une histoire amusante ou édifiante, mais à une mise à jour du conte selon ce qui est attendu du passage de l’enfant à l’âge adulte dans chaque société. Si l’on considère l’importance probable d’un véritable jeu de rôles entourant l’épreuve rituelle, un même groupe pourrait bien organiser des variations (bien que le rite reste globalement le même) pour préserver la prise au sérieux de l’épreuve (même si le jeune sait qu’il est dans son rite de passage, il faut que l’épreuve ait quelque chose d’inattendu et même de choquant). Le jeune ne pouvant prendre l’épreuve à la rigolade, un degré d’incertitude et d’inconnu est souhaitable (comme dans le premier épisode de la série Racines avec son célèbre personnage Kunta Kinté). Plus certainement tel que régulièrement attesté, le rite de passage se répète à peu près à l’identique pour tous (la rigidité de forme assurant sa perpétuation et son caractère sacré et symbolique). Dès lors certains aspects de l’épreuve devaient rester voilés afin de préserver la curiosité des jeunes (notamment dans la préparation qui constitue le véritable objet du conte). Cette culture du mystère se manifeste logiquement dans le récit de l’épreuve par le recours au merveilleux. Ainsi, le récit lui-même devient un rite, une performance approchant l’art oratoire.

Une autre raison pour le merveilleux des contes est que l’essentiel des rites de passage se résulte, selon Lévi-Strauss, par un échec partiel du jeune à sa quête. Dans Tristes Tropiques, les jeunes d’aujourd’hui partant à l’assaut des montagnes échouent non à cause de la difficulté, réduite à rien par la modernité, mais parce que l’objet de ce qu’ils cherchent est un leurre. Il en serait de même dans les rites ancestraux : le jeune qui part dans un autre royaume chercher quelque chose de difficile, échoue. L’épreuve est très difficile ou tout bonnement impossible. Il est finalement secouru par une intervention de son peuple (en cela le rite du jeûne est symptomatique : le peuple vient secourir un nouvel adulte au bord de la mort). Le jeune échoue et n’en revient qu’avec des balafres. La marque de l’épreuve dans son corps est finalement l’objet de sa quête. Mais le récit qu’il va faire de son épreuve se doit d’être une réussite, le merveilleux permet de changer la défaite en victoire (le combat a échoué mais un second a eu lieu en rêve ; l’aide d’une fée ou de l’animal-totem…). L’épreuve que contient le rite de passage se doit quelque part d’être un échec, et l’objet de la quête une déception : le jeune part dans un autre royaume chercher quelque chose, son bonheur, la grandeur, la fortune… Symboliquement, son échec lui montre qu’il n’y a pas à chercher le bonheur hors du royaume de son peuple, hors de sa culture, et que sa réussite repose aussi sur l’acceptation d’une manière de vivre et sur l’entraide.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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