Lâche ta loupe : Pars vite et reviens tard, de Fred Vargas

Le criminel est ailleurs

Vargas (Fred) 2001, Pars vite et reviens tard, Viviane Hamy.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Joss le Guern, ancien marin reconverti en crieur public place Edgar Quinet, s’installe dans la colocation de Decambrais. L’ancien professeur d’histoire négocie avec lui, qu’il lui transmette les messages énigmatiques qu’il est amené à crier depuis quelques temps. Il sent bien que ce sont des citations tirées de vieilles chroniques du Moyen-Âge…

Une dame vient au commissariat pour avertir qu’un plaisantin a peint des grands 4 renversés sur les portes de son quartier. Chacun est sous-titré C.L.T. (Cito, Longe, Tarde = vite, loin, longtemps). Rien ne semble inviter à prendre la chose au sérieux, pourtant quelque chose intrigue le commissaire Adamsberg… Il reçoit alors Decambrais et Joss qui viennent lui parler de cette série de messages qui semblent prophétiser le retour de la peste comme châtiment…

Un premier cadavre est retrouvé, en apparence frappé par la peste noire, le cadavre a des marques de piqûres de puces… La nouvelle sème la panique dans les journaux mais quelque chose coince : le noircissement de la peau est une représentation populaire de la maladie… mais fausse !

Commentaires

Tous les personnages du roman, et particulièrement le groupe de la place Edgar Quinet, ont un passé trouble, accidenté, les ayant conduit à une vie de marginaux. Lizbeth fut une fille forcée à la prostituée ; Eva, une femme battue ayant fui le domicile… Joss le marin et Decambrais le professeur, ont fait de la prison à la suite d’une injustice. À l’image de Joss, le plus typique d’entre eux – impossible de retrouver un travail dans son secteur, surtout après la prison -, ils sont hantés par les fantômes d’un passé impossible à oublier et exercent des occupations professionnelles atypiques (Damas vend des rollers alors qu’il était physicien ; Decambrais est logeur et écoute les problèmes des gens alors qu’il était professeur ; Lizbeth chante le jazz…). Le jeune doctorant en histoire médiévale qui aide le commissaire Adamsberg exerce le boulot de femme de ménages… Cette poche de marginalité est ainsi une sorte de monde à l’envers, où personne n’est à la place qu’il devrait occuper, là où ses compétences lui permettraient de réaliser de bonnes choses pour la société (un point fondamental pour une société fonctionnelle d’après Platon, dans La République). Ainsi, ce monde dans lequel se déroulent des crimes est fondamentalement un monde à l’envers, où l’action mauvaise est trop peu souvent punie (le mari d’Eva, le patron de Joss…) ; les bons comportements trop souvent ignorés (comme cette dame qui vient au commissariat alerter sur les peintures étranges sur les portes de son bâtiment).

Ce jeune expert médiéviste auquel fait appel Adamsberg est en fait un personnage récurrent des romans de Fred Vargas (notamment Debout les morts !) : il vit en colocation avec deux autres doctorants en histoire, sans le sou, sans poste, et avec son oncle, un ancien chef de police viré pour avoir aidé un criminel… On peut faire le parallèle entre cette colocation et la maison collective de Decambrais et le bar où se réunissent les paumés de la place Edgar Quinet. Les trois sont des lieux d’entraide entre marginaux. On pourrait même parler de quartier « refuge » (dans L’Exode, les refuges sont des villes prévues pour abriter les personnes rejetées d’une autre ville pour avoir commis un crime, notamment sans préméditation, par accident ou par défense). Il est remarquable de voir que dans ce groupe, la seule personne qui semble ne pas avoir de passé douloureux est la sœur de Damas, Marie-Belle… qui se révélera être la plus viciée, manipulant ses deux frères pour obtenir un héritage… Un peu à la manière de Simenon et de son inspecteur Maigret (par exemple dans Le Chien jaune), si les crimes arrivent systématiquement dans ces poches de marginalité et les marginaux y sont inévitablement mêlés, les vrais responsables sont souvent ailleurs… Riches figures agissant impunément… Ici, le plus criminel serait un richissime industriel qui a abandonné ses enfants illégitimes, suscitant chez eux frustration, jalousie… Sentiments d’injustice, déclassement, vengeance impossible, sont le terreau du crime.

Le personnage de crieur est un métier de lettres oublié, proche du peuple, inverse de l’écrivain public, sorti de l’inconscient collectif comme d’un terrain de fouilles par Fred Vargas, archéo-zoologue de formation. Joss – qui disparaît au fil du récit – est pourtant bien le personnage le plus caractéristique du roman, le plus épais : porteur de messages incompris comme Cassandre, mêlés au bruit assourdissant de la foule, messages qu’il ne cherche pas à comprendre, qu’il ne peut sans doute même pas comprendre, Joss, l’homme du peuple qui subit, sur lequel pèse l’injustice d’un système, le frustré qui a renoncé à l’amour, au bonheur, le fou ordinaire qui parle avec les morts. Symboliquement, ses messages secrets ne peuvent être entendus que par son opposé, un professeur d’histoire, de retour au bas de l’ascenseur social. Mais surtout, c’est le commissaire qui est le vrai partenaire de Joss, celui qui va valoriser ses messages et lui rendre justice ou utilité. Les policiers sont souvent considérés comme des héros, à l’opposé des criminels, ou au contraire sont rapprochés des criminels pour l’esprit tordu qui leur permet de les comprendre… Mais Adamsberg est plutôt à rapprocher des marginaux, des victimes de l’injustice comme Joss et Decambrais. Sa mémoire défaillante (en termes de noms / visages) le sépare radicalement des caractéristiques attendues dans son corps de métier. Il partage ainsi une bizarrerie de caractère avec les plus célèbres figures d’enquêteurs, à commencer par Sherlock Holmes, drogué, excentrique… (cf. Une étude en rouge).

Citations

Misère affective due à la misère du logement, accueil dans la colocation, p. 69
Joss s’était habitué à vivre seul, bouffer seul, dormir seul et parler seul, sauf quand il allait parfois dîner chez Bertin. Durant les treize années de sa vie parisienne, il avait eu trois amies, pour des temps assez courts, mais jamais il n’avait osé les emmener dans sa chambre pour leur proposer l’accueil du matelas posé à même le sol. Les maisons des femmes, même rudimentaires, avaient toujours été plus accueillantes que sa retraite délabrée.
Joss fit un effort pour secouer cette balourdise qui semblait revenir des temps anciens de son adolescence, agressive et empruntée. Lizbeth lui sourit en lui tendant son rond de serviette personnel. Quand Lizbeth souriait si largement, il ressentait l’envie, dans un brusque élan, de se jeter contre elle, comme un naufragé qui rencontre un rocher dans la nuit. Un splendide rocher, rond, lisse et sombre, auquel on vouera une gratitude éternelle. Ça l’étonnait. Il ne connaissait cette violence sentimentale qu’avec Lizbeth, et quand elle souriait. Un murmure confus des convives souhaita la bienvenue à Joss, qui prit place à la droite de Decambrais.

Handicapé de l’amour et des relations sociales, p. 77 :
Sur son carnet, il écrivit Femme, Intelligence, Désir, égale Camille. Il s’interrompit et relut cette ligne. Des mots énormes et des mots plats. Mais posés sur Camille, ils se soulevaient, comme emplis d’évidence. Il pouvait presque les voir faire des bulles à la surface du papier. Bien. Égale Camille. Très ardu pour lui de rédiger le mot Amour. Le stylo formait le « A » puis s’immobilisait sur le « m », trop inquiet pour poursuivre. Cette réticence l’avait longtemps intrigué jusqu’à ce qu’il puisse, à force de la fréquenter, atteindre à son centre, croyait-il. Il aimait l’amour. Il n’aimait pas les trucs qu’entraînait l’amour. Car l’amour entraînait des trucs, tant il est utopique de vivre exclusivement au lit, ne serait-ce que deux jours. Toute une spirale de trucs, amorcée par quelques idées en l’air et assouvie par un baraquement en dur d’où l’amour était censé ne jamais s’enfuir. Parti violent comme un feu d’herbe entre deux portes et sous le ciel, il achevait sa course entre quatre murs au sol d’une cheminée. Et pour un type comme Adamsberg, la spirale des trucs s’annonçait comme un piège accablant.

Tout le monde est marginal, p. 119 :
– C’est possible, dit Adamsberg. Mais c’est un effet d’optique. Tant qu’on regarde de loin, tout semble toujours proprement en ordre. Dès qu’on s’approche de près et qu’on prend le temps d’observer les détails, on s’aperçoit que tout le monde est plus ou moins cinglé, sur cette place, sur une autre, ailleurs et dans cette brigade.

Ramasse tes lettres : La Petite Roque (recueil), de Maupassant

Femmes-pièges ou femmes toujours piégées ?

Maupassant (Guy de) 1883-1886 (1886), La Petite Roque [in Œuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979

Note : 3.5 sur 5.

Recueils :
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
Les Sœurs Rondoli (1884)
Yvette (1884)
Contes du jour et de la nuit (1885)
Monsieur Parent (1886)
Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

La Petite Roque (1885) ****
L’Épave (1886) ****
L’Ermite (1886) ***
Mademoiselle Perle (1886) ****
Rosalie Prudent (1883) ****
Sur les chats (1886) ****
Sauvée (1885) **** —> également inclus dans le recueil Le Horla
Madame Parisse (1886) ****
Julie Romain (1886) ***
Le Père Amable (1886) *****
ajoutées ultérieurement à l’édition Conard de 1910 :
La Peur (2e version : « Le train filait, à toute vapeur, dans les ténèbres. ») (1884) ***
Les Caresses (1883) ****

La Petite Roque ****

Le facteur du village, trouve une fillette allongée sur le dos, sous la futaie, près de la rivière, nue, un mouchoir sur le visage, un peu de sang sur la cuisse. On l’a étranglée. Les mois passent sans qu’on trouve qui est l’auteur de cet acte barbare. Mais on soupçonne qu’il s’agit de quelqu’un du village puisqu’il a eu la compassion de rapporter les sabots de la fille à sa pauvre mère.
Alors que tout le monde a fini par abandonner l’idée de découvrir quoi que ce soit, M. le maire, Renardet, est torturé chaque nuit par l’image de la fillette qu’il a violée et étranglée dans un moment d’égarement.

Nouvelle en deux parties, une un peu policière et l’autre qui nous livre les affres du meurtrier, rongé par les images du crime. En fait, toute la première partie, une fois qu’on connaît le coupable, est faite pour montrer le criminel d’un point de vue externe : chacun de ses mouvements est révélateur, porteur de la psychologie du personnage. Son comportement nous montre un être dont l’âme est possédée par un instinct, puis par son angoisse. Le crime a isolé le meurtrier de la société. Alors, il est pris à partie par son être instinctif intérieur, son inconscient qui finit par le rendre dément, incapable de vivre avec ce crime sur la conscience. On retrouve le thème de la culpabilité développé par Dostoïevski dans Crime et Châtiment de Dostoïevski en 1867.

Il est quelque peu dommage que le personnage en lui-même ne soit pas plus remarquable, restant un peu en deçà du commun du personnel maupassantien.


p. 622 : « Puis le maire se remit en route, s’arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et l’étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d’eau lui coulaient le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou puissant et rouge et entraient, l’une après l’autre, sous le col blanc de sa chemise. »
p. 634 : « Renardet ne s’en allait plus ; il restait là du matin au soir, contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte d’impatience secrète et calme, comme s’il eût attendu, espéré, quelque chose à la fin de ce massacre. »

L’Épave ****

Georges, autrefois inspecteur de la Compagnie d’assurances maritimes, avait été envoyé le 31 décembre sur l’île de Ré pour constater l’échouage d’un trois-mâts. Pendant qu’il inspectait l’épave, un Anglais et ses trois filles blondes montèrent à bord par curiosité. L’aînée parlait bien le Français et était particulièrement attendrissante. La marée vient piéger les visiteurs dans l’épave.

Maupassant propose pour le 1er de l’an une petite aventure pleine de charme. Danger et amour se mêlent à merveille pour renforcer la puissance du souvenir. L’émotion renaissante à chaque 1er de l’an est particulièrement bien sentie, comme un regret de cet amour juste agacé dont on se demande quelle aurait été la suite. L’épave représente dès lors l’homme qui a échoué, son projet d’amour tombé à l’eau… une vie de regrets qui se laisse deviner dans le noir du hors-texte.


p. 662 : « Une blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine, si mignonne ! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l’air de tendres fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec leur fraîcheur exquise, aux couleurs délicates des coquilles roses et aux perles nacrées, rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs inconnues des océans. »
p. 666 : « Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient, nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un d’eux surtout m’irritait. Il s’éteignait toutes les trente secondes pour se rallumer aussitôt ; c’était bien un œil, celui-là, avec sa paupière sans cesse baissée sur son regard de feu. »

L’Ermite ***

Après la visite d’un vieil ermite dans les environs de Cannes, un compagnon se souvient avoir rencontré deux ermites, un homme et une femme. N’ayant rien appris de la femme, il raconte l’histoire du vieil homme à qui il a fallu plusieurs semaines d’approche et un bon dîner bien arrosé pour obtenir son histoire. Il avait mené une vie moyenne, sans histoire, sans jamais vraiment s’attacher à une femme. Pour son quarantième anniversaire, il s’offrit, dans une « brasserie à femmes », une fraîche « blondine » qui l’avait servi : « Donc, je l’emmenai chez elle – car j’ai le respect de mes draps. » (p.689) Au moment de sortir, il aperçoit, amusé, un vieux portrait de lui quand il était jeune…

Ce conte voit le retour du thème obsédant de l’enfant inconnu, conçu sans le savoir, ou sans y faire attention, dans les années d’insouciance. Mais ici, cette bévue de jeunesse se double d’une plus grande angoisse d’homme plus mûr : celui de l’inceste. Le conte est ainsi à rapprocher de « M. Jocaste« , « Nos Anglais » ou « Le Port« . La fatalité et le piège selon Maupassant prennent ici toute leur force.
Vient ensuite la question de l’ermitage : quel est le sens de ce retirement de la vie sociale ? S’agit-il d’une autopunition ? ou plus fort, d’une sorte de masochisme, d’un acharnement à se voir souffrir ? On relèvera à nouveau deux mystères : pourquoi le vieil homme est-il parti de son ermitage ? est-ce parce que raconter pour la première fois son histoire l’a libéré ? Et ensuite pourquoi y a-t-il mention d’une femme retirée en Corse, apparemment ancienne belle femme du monde ? Serait-ce la fille du vieux ?


p. 688 : « Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s’écoula lente et rapide, sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années monotones de Paris où n’entre dans l’esprit aucun de ces souvenirs qui font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l’on boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout ce qui se goûte et tout ce qui s’embrasse sans avoir envie de rien. On était jeune ; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les autres ; sans aucune attache ; aucune racine, aucun lien, presque sans amis, sans parents, sans femmes, sans enfants ! »
p. 689 : « Pardonnez-moi ces détails grossiers ; ceux qui n’ont pas aimé poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une côtelette à la boucherie, sans s’occuper d’autre chose que de la qualité de leur chair. »

Mademoiselle Perle ****

Mlle Perle était toute gênée quand notre conteur la choisit pour reine à l’occasion de la fête des Rois. Il s’aperçut qu’elle avait une certaine beauté un peu retenue. Le soir, le vieil ami Chantal raconte comment Mlle Perle a été abandonnée à leur porte, pendant la fête des Rois, dans son couffin, alors qu’il n’avait qu’une quinzaine d’années. Ce soir-là, Chantal eut la fève et prit pour reine la nouvelle arrivée dans la famille.

Cette nouvelle renoue avec un thème présent à l’époque d’Une vie : la vie sacrifiée d’une femme à cause de quelques conventions sociales. Ici, c’est toute une famille – en tout cas le père – qui est aussi plongée dans une léthargie malsaine. Le conteur semble s’amuser fortement à faire exploser le tabou familial. L’accent aurait pu être mis davantage sur le personnage de Mlle Perle.


p. 672 : « J’étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux fauteuils de tapisserie sur lesquels on s’assied depuis l’enfance sans y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu’un rayon tombe sur le siège, on se dit tout à coup : « Tiens, mais il est fort curieux, ce meuble. » ; et on découvre que le bois a été travaillé par un artiste, et que l’étoffe est remarquable. Jamais je n’avais pris garde à Mlle Perle. »

Rosalie Prudent ****

Rosalie Prudent, servante chez les époux Varambot, est poursuivie pour infanticide. Pourtant, elle avait tout préparé pour accueillir le nouveau-né, elle s’était même cherchée une nouvelle place puisque les Varambot « ne plaisantaient pas sur la morale » (p.699).

Ce conte reprend une nouvelle fois la critique acerbe des normes morales, et de leurs conséquences terribles sur la vie de la femme (on pense bien entendu à Une vie). Comme dans Boule de Suif, la classe bourgeoise semble se satisfaire de ce corset social qui leur procure un semblant de noblesse, par leur aptitude au secret, par rapport au bas peuple, incapable d’éviter ces règles trop strictes – la vie du peuple est trop exposée, notoire. Conclu par le dévoilement surprise de la composante inconnue puis par une pirouette très comique, ce conte évite un sentimentalisme inutile et conserve toute son efficacité.


p. 699 : « Ils étaient là, assistant aux assises, l’homme et la femme, petits rentiers de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans jugement, et ils l’accablaient de dépositions haineuses devenues dans leur bouche des accusations. »

Sur les chats ****

Notre conteur, occupé de lecture, est interrompu par son chat. Il décrit les sensations contraires que lui inspirent le contact de cet être mystérieux. Il raconte comment une fois, étant gamin, il laissa mourir un chat pris au collet. Puis il établit un parallèle évident avec les femmes. Enfin, il se rappelle une nuit étrange pleine de songes qu’il passa au château des Quatre-Tours.

Ce récit, très proche de la chronique, est composite, comprenant description, récit et poésie. La réflexion, très bien amenée, avance tout à fait logiquement, de l’immédiat des sens à l’imagination. Cet aspect double et contradictoire de l’animal, suscitant attendrissement profond et agacement brutal, s’associe merveilleusement à la femme pour Maupassant.
Ce récit semble être constitué d’une sorte d’errance rêveuse. D’ailleurs, les rêves décrits par le conteur sont d’une conception psychologique très fine. On comparera au poème « Les Chats » de Baudelaire (in Les Fleurs du Mal), qui utilise lui aussi cette analogie entre chat et femme et le monde de rêve à la fois paisible et inquiétant qu’il semble porter en lui.


p. 692 : « J’ai plaisir à les toucher, à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n’est plus doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d’un chat. Mais elle me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce d’étrangler la bête que je caresse. »
p. 697 : « Ce n’est pas dans nos stupides pays du Nord, nos pays de bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu’on recevrait un étranger de cette façon. »

Sauvée ****

La petite marquise de Rennedon raconte à son amie la petite baronne de Grangerie comment elle a obtenu des preuves lui permettant de faire annuler son mariage. Elle a embauché une femme de chambre du nom de Rose, qui ressemblait fort à l’amante du marquis.

Suite de « La Confidence« , on retrouvera les mêmes deux personnages féminins dans « Le Signe ».
Ce petit conte continue de nous montrer la finesse des femmes quand il s’agit de comprendre l’homme et son comportement instinctif. Les femmes s’amusant à piéger leurs hommes témoignent d’une féminité moderne et loin de la faiblesse traditionnelle de la société bourgeoise, sauf si l’on pense aux intrigues de cour du XVIIe-XVIIIe. Elles rappellent donc une noblesse décadente. Quelles voies d’émancipation pour les femmes, hors la bourgeoise frustrée et la noble décadente ? Comment se « sauver » du corset moral qui semble obliger les femmes…?
Le thème du double est ici décliné sur le ton de la farce et reste une obsession qui perd l’homme. Ces contes annoncent sur le long terme, le roman Notre Coeur.


p. 654-655 : « Une heure plus tard mon mari rentrait. Rose ne leva même pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à plein nez. […]
Le soir même, Rose me disait : « Je puis maintenant promettre à madame, que ça ne durera pas quinze jours. Monsieur est très facile !
– Ah ! vous avez déjà essayé ?
– Non, madame ; mais ça se voit au premier coup d’œil. Il a déjà envie de m’embrasser en passant à côté de moi.
– Il ne vous a rien dit ?
– Non, madame ; il m’a seulement demandé mon nom… pour entendre le son de ma voix. » »

Madame Parisse ****

Sur le port d’Antibes, notre conteur et son ami M. Martini admirent le spectacle étonnant du paysage encadré par l’écume en bas et la neige en haut, quand Madame Parisse passa devant eux. M. Martini lui raconta sa singulière histoire avec un commandant qui usa des grands moyens pour la posséder.

Ce conte repose sur le spectacle de l’intemporel ; de la ville d’abord, qui fait penser aux temps des héros anciens ; puis de l’histoire éternelle de la femme et l’homme avec la vraie conquête et preuve d’amour de l’homme. Il s’oppose à la toile de fond du site touristique, et à celle du mariage bourgeois.
Le mode de l’hypothétique pour raconter l’histoire de Madame Parisse et du commandant est particulièrement frappante. Le mode de la rumeur qui raconte et enferme les femmes du point de vue de l’homme…


p. 704 : « Peu importe ce qu’elle fut. Je vous dit que j’ai sous les yeux une ville de l’Odyssée. »
p. 705 : « Comment s’aimèrent-ils ? Le sait-on ? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l’un à l’autre, sans doute. […]
A force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être ; et à force de se revoir, ils s’imaginèrent qu’ils se connaissaient. Il la salua assurément. »

Julie Romain ***

Notre conteur, se promène rêvassant, sur les rivages de la Méditerranée. Il découvre une jolie petite maison pleine de poésie. Il apprend que l’ancienne grande actrice Julie Romain demeure ici. Il ne résiste pas au désir de rencontrer cette ancienne gloire.

Opposant dans les deux premiers paragraphes la rêverie des temps anciens et les habitudes modernes d’affichage mondain, ce conte présente une figure appartenant à l’ancien temps, déjà effacée. Comme pour « Le Menuet », ce personnage inspire pitié et rire. Là encore, une émancipation féminine qui n’est pas vraiment réussie… La femme enfermée dans son passé de jeunesse et de gloire.


p. 714 : « Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à cette vieille, à cette caricature de lui-même ; puis elle regarda les deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient dire : « Que nous veut cette vieille ruine ? » »

Le Père Amable *****

Césaire veut marier Céleste, mais le vieux pé, un peu sourd, ne veut rien entendre car Céleste a un fils du valet de ferme, Victor. Le mariage a lieu tout de même et Céleste et son petit viennent s’installer chez Césaire. Le père Amable se sent floué par chaque petite assiette qu’avale ce nourrisson qui n’est pas de leur sang. Un soir, Césaire qui se démène pour faire tourner la ferme, rentre fiévreux.

Cette nouvelle entremêle de nombreux thèmes chers à Maupassant : l’inutile social (après le vieux cheval « Coco », « L’Aveugle », « Le Mendiant »…) ; les histoires d’enfant illégitime et de femme piégée par la grossesse (Une vie). Dénuée de toute analyse, cette nouvelle, une des favorites de son auteur, est une des plus fidèles applications de la préface de Pierre et Jean, « Romans ». Les paysans normands y sont simples et plus touchants que jamais. Il n’y a pas de jugement sur eux, mais une noble tragédie qui n’est due qu’à la mauvaise fatalité.


p. 746 : « Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s’en allait de son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu’il voyait planer sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en marchant. »
p. 743 : « C’était son fils qui payait, après tout, il fallait prendre sa part. A chaque cuillerée de soupe qui lui tombait dans l’estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d’avare qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu’il apportait autrefois à ses labeurs persévérants.
[…] Et le vieux souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout ce qu’avalait les autres. »
p. 735 : « Dans l’esprit du paysan tout l’effort de la religion consistait à desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le coffre du ciel. C’était une sorte d’immense maison de commerce dont les curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des campagnards. »

La Peur (« Le train filait, à toute vapeur, dans les ténèbres. ») ***

Dans le P.L.M, notre conteur et un vieil homme assis en face de lui, se mettent à parler après que sont apparues, un instant, dans la forêt traversée, sous la nuit, deux hommes autour d’un feu. Le vieil homme disserte sur la vraie peur et soupire : « On n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas. » Notre conteur fait part d’une peur que Tourgueniev éprouva, un jour qu’il nageait en pleine rivière, en forêt, par le contact d’une main qui n’était ni celle d’une femme ni celle d’une bête. Le vieil homme conte à son tour l’apparition d’une charrette qui roulait toute seule dans la forêt.

Sorte de patchwork de simples anecdotes qui viennent étoffer un développement sur le thème de la peur de l’inconnu (donc similaire à cet autre conte intitulé « La Peur« ). Ces histoires n’ont à vrai dire rien d’exceptionnel. Mais chacune est précédée d’une description (d’un personnage, d’un lieu) qui prépare la peur et elles ont comme dénominateur la forêt sombre, source inépuisable d’ombres et d’inexplicables êtres surnaturels.
On y devine aussi exprimé le regret d’un monde vidé de plus en plus de son imaginaire et de son inconnu par la science. Ce besoin d’inconnu, de peur, de l’être humain, n’est-il pas remplacé chez Maupassant par l’inconnu intérieur ?


p. 199 : « Oui, monsieur, on a dépeuplé l’imagination en supprimant l’invisible. Notre terre m’apparaît aujourd’hui comme un monde abandonné, vide et nu. Les croyances sont parties qui la rendaient poétique. »

Les Caresses ****

Une femme considère que les caresses sont l’horreur et la défaite de l’amour, la victoire du corps sur le cœur. Son amant lui envoie une plaidoirie en faveur des caresses.

L’allusion à Schopenhauer est représentative de l’ambiguïté de Maupassant sur le sujet : la caresse peut être pur plaisir et bénéfique mais peut aussi être dégoût, piège de la nature.


p. 954 : « Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu’elle est belle, parce qu’elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains. »

Surveille tes images : Le Petit Prince, d’Antoine Saint-Exupéry

L’imagination de l’enfant est plus sérieuse que la réalité de l’adulte…

Saint-Exupéry (Antoine) 1943, Le Petit Prince, Gallimard, coll. « Folio », 1999

Première édition à New York en 1943, première édition française en 1945.

Note : 5 sur 5.

Résumé :

Un aviateur se souvient comme il était seul, étant enfant, comme les adultes ne comprenaient rien à ses dessins, comme il avait donc abandonné sa pratique, comme il avait alors adopté leur mode de fonctionnement. Un jour, alors qu’il a cassé son moteur et se trouve isolé au milieu du Sahara, un étrange petit garçon tout blond apparaît et lui demande de lui dessiner un mouton…

Commentaires

Rédigé en pleine Second Guerre, alors qu’il est isolé à New York, ce petit conte a bien-sûr cette horreur de l’Histoire en arrière-plan, dans un hors-texte lointain, en négatif du désert la folie meurtrière, à travers la métaphore de ces baobabs qui pourraient occuper la planète du petit Prince si on n’y prend pas garde… Ce petit prince n’est-il pas le double enfantin de l’écrivain ? Un double qu’il avait perdu de vue, à cause du monde absurde des adultes, du faux sérieux qui amène à la guerre ? Il retrouverait ainsi cet esprit de l’enfance au moment où il est contraint à l’isolement à cause d’une « panne » intérieure : « quelque chose s’est cassé dans mon moteur », déclare-t-il (s’inspirant d’un réel accident dans le désert de Libye en 1935 où il avait été sauvé miraculeusement par le passage d’une caravane). Moment critique, désespéré, moment d’interrogation existentielle. Comment encore voler dans une civilisation qui a perdu son humanité ? L’écrivain renoue avec l’enfant qui est encore en lui, celui qui sommeillait dans le cosmos infini qui est en lui, sur une petite planète où lui suffisaient de petites choses qui lui sont tout : sa fleur, ses trois volcans…

Si le conte traditionnel est souvent une métaphore du rite de passage à l’âge adulte (cf. notre article sur le sujet), donc le récit d’une rupture avec l’enfance, le conte de Saint-Exupéry serait la métaphore d’une réconciliation avec cette enfance laissée en arrière. De formation chrétienne jésuite, Saint-Exupéry se souvient sans doute de L’Évangile de Matthieu dans laquelle Jésus avertit : « En vérité je vous le dis, si vous ne retournez pas à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Chapitre 18, verset 3). Redevenir enfant, c’est retrouver les qualités qu’on prête à l’enfant : l’innocence de jugement, la pureté des intentions, la non-dualité du discours… L’enfant est celui qui n’attend pas qu’on lui dise que quelque chose est possible, celui qui fait exister ce qui est impossible par son imaginaire. Cette renaissance de l’enfant dans l’homme permet un retour à la source de l’humain, à sa profondeur, ses liens avec la nature, avec autrui… Le Royaume est ainsi la métaphore d’un stade supérieur de sagesse. Le disciple qui suit le parcours de sagesse proposé par Jésus doit rechercher en lui cet accès au Royaume : il doit régner sur lui-même, être en paix avec lui-même, se connaître, donc devenir roi dans son intériorité, faire un seul avec son moi de l’enfance, avec celui qui rêvait sérieusement.

Le petit prince qui est donc l’enfant en l’homme, est appelé à devenir son propre roi. En cela, la symbolique est donc la même que dans les contes traditionnels (dans lesquels tout enfant est un prince qui va devenir roi après une épreuve, cf. Psychanalyse des contes). Sauf que pour trouver son royaume, le vrai royaume de sagesse, l’homme doit justement retourner à soi, à ses profondeurs, retrouver l’enfant en lui-même : celui qui s’émerveille d’une fleur comme Alexis Zorba s’émerveille chaque jour du lever du soleil, celui qui ne juge pas par avance, celui qui sans à priori se lie d’amitié avec un renard, comme François d’Assise se lia d’amitié avec un loup (cf. Dario Fo, François, le saint Jongleur). Ce renard, qui ici est l’équivalent des bonnes fées et marraines des contes, est celui qui se déguise en monstre ou en vieillard, qui fait passer un nouveau stade à l’enfant s’il passe l’épreuve, qui le forme. Il est le guide. Ici, c’est le Petit Prince qui en racontant son histoire, son aventure fantaisiste, ses épreuves, fait figure de guide pour l’adulte dans son parcours vers une nouvelle sagesse, une nouvelle humanité rajeunie. L’adulte – Saint-Exupéry ou le lecteur – retrouve dans son intériorité cet autre qu’est devenu celui qu’il était étant enfant. Il doit l’écouter, accorder foi à son récit et considérer avec sérieux ses soucis, ses rêves, ses fictions : « Retrouver le sérieux que nous avions dans nos jeux d’enfant » disait Nietzsche dans Par delà bien et mal.

Citations

p. 37
Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté d’elle. Il avait pris au sérieux des mots sans importance, et était devenu très malheureux.
« J’aurais dû ne pas l’écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas m’en réjouir. Cette histoire de griffes, qui m’avait tellement agacé, eût dû m’attendrir… »
Il me confia encore :
« Je n’ai alors rien su comprendre ! J’aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m’embaumait et m’éclairait. Je n’aurais jamais dû m’enfuir ! J’aurais dû deviner sa tendresse derrière des pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j’étais trop jeune pour savoir l’aimer. »

Chap. XII, la planète du buveur, p. 48
La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie :
« Que fais-tu là ? dit-il au buveur, qu’il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
– Je bois, répondit le buveur, d’un air lugubre.
– Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince.
– Pour oublier, répondit le buveur.
– Pour oublier quoi ? s’enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
– Pour oublier que j’ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
– Honte de quoi ? s’informa le petit prince qui désirait secourir.
– Honte de boire ! » acheva le buveur qui s’enferma définitivement dans le silence.
Et le petit prince s’en fut, perplexe.
« Les grandes personnes sont décidément très très bizarres », se disait-il en lui-même durant le voyage.

p. 78
– Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose.

Imaginez la scène : Zoo ou l’Assassin philanthrope, de Vercors

L’avenir de l’espèce humaine est reliée, par un chaînon manquant, au devenir de l’animal.

Vercors (Jean Bruller, dit) 1963, Zoo ou l’Assassin philanthrope, Magnard, coll. « Classiques & Contemporains », 2007

Note : 3 sur 5.

Résumé :

Le journaliste Douglas Templemore fait venir de bon matin le docteur Figgins et l’inspecteur Mimms. Dans un landau, un bébé empoisonné à la strychnine… Mais ce bébé a quelque chose de particulier : il a des mains à la place des pieds. C’est l’enfant de Douglas et d’une femelle Tropi, une espèce récemment découverte en Papouasie, couramment appelée paranthrope.

Le juge sir Arthur Draper est en charge du procès : doit-on condamner le journaliste pour avoir tué un enfant humain ou bien a-t-il tué un animal comme une autre ? Si le petit est reconnu comme un animal, Templemore est sauvé mais l’espèce sera la propriété d’un industriel sans vergogne qui compte bien exploiter leur force de travail ; s’il est considéré comme humain, alors l’espèce est sauve, mais Templemore sera condamné…

Commentaires


Cette pièce reprend exactement la trame du roman Les Animaux dénaturés, paru dix ans et qui questionnait essentiellement les limites de la nature humaine après l’horreur de la Second Guerre, mettant en évidence l’insuffisance des définitions traditionnelles. La pièce semble étendre le questionnement sur la nature des animaux, allant jusqu’à présenter des arguments assez proches de ceux de l’encyclopédiste Charles Georges Leroy, pionnier de l’éthologie, dans ses Lettres philosophiques sur l’intelligence des animaux. Le problème apparaît dès lors encore plus épineux et insoluble : même si les paranthropes étaient classés parmi les animaux, aurions-nous le droit de les exploiter à volonté ?

Douglas Templemore a symboliquement lié son destin à celui de l’animal qu’il a choisi de défendre contre l’exploitation industrielle et sa raison économique. En quelque sorte, ce qui définirait l’humanité serait son aptitude à ne pas mépriser l’animal. Nous pourrions dire à la manière de Césaire dans son Discours sur le colonialisme : si l’homme traite autrui en sous-être, alors il se déshumanise. Ou comme Romain Gary dans sa Lettre à l’éléphant : pour « demeurer humain » dans l’avenir, les hommes doivent prendre sur leurs épaules le poids supplémentaire des éléphants… La mise en forme dramaturgique de la réflexion peut faire penser aux dialogues socratiques, le juge étant dès lors une sorte d’accoucheur de vérité, les avocats des participants à cette dispute philosophique qui déploie une réflexion par la dialectique du jeu de questions-réponses. Mais comme dans les Premiers dialogues socratiques de Platon, le procès n’aboutit à aucune réponse tranchée, à aucune thèse philosophique définitive. Le dilemme apparemment insoluble rappelle les tragédies antiques et pourtant Vercors n’exploite pas vraiment ces possibilités de tension dramatique mais privilégie le registre burlesque et la légèreté qui de l’écriture d’un Jacques Prévert (Scénarios inédits) ou d’un Raymond Queneau (Zazie) à la même époque. L’action dramatique est peu élaborée, à l’exception de flashbacks qui rappellent les drames à histoires d’Alexis Michalik (comme Le Porteur d’histoires).

L’on peut ainsi considérer qu’il s’agit d’une forme spectaculaire et revendicative de procès. En commettant volontairement un délit puis en se soumettant ensuite au procès volontairement, Douglas Templemore rappelle des figures de la désobéissance comme Henry David Thoreau ou Rosa Parks. Le procès est l’occasion de la médiatisation de prise de décision de justice, et donc d’une discussion sur la légitimité et le bien-fondé des lois et pratiques en vigueur ; le but étant indirectement de pousser à une redéfinition de la législation. La justice est piégée, soit elle prend une décision innovante qui fera jurisprudence, soit elle se révèle injuste, montrant inévitablement que les lois sont inadaptées. Le procès, organisant une réflexion sur la culpabilité en regard de grandes définitions, est déjà à proprement parler un genre dramatique. La parole est répartie de manière à observer les différents éléments d’une réflexion. Qu’on pense aux Procès en scène de Basile Ader qui a porté sur scène les procès menés par Gisèle Halimi et Robert Badinter concernant l’avortement et la peine de mort… De la répartition des paroles, chacun ayant pour rôle de la développer, d’exacerber sa position, de la justifier jusqu’à épuisement, de l’affrontement de chacune, le procès fait émerger les limites d’un discours, les limites d’une loi, d’un comportement… Un lieu où se crée la loi.

Citations

La vie est lente, Douglas, mais l’espérance est violente. (citation d’Apollinaire) p. 43

Au Muséum. Tribunal invisible. Une grille est roulée en avant de la scène. Des hommes d’aspect simiesque, mais vêtus en gardiens, regardent vers l’intérieur, dos au public. Les jurés, entrant côté jardin, les aperçoivent et s’arrêtent, intimidés.
JUSTICE DRAPER (les détrompant) : Non, non, ceux-là, ce sont les gardiens…
Il conduit les jurés vers la grille, et l’on comprend alors que les tropis, s’ils étaient là, seraient à la place des spectateurs. Les jurés examinent ceux-ci les yeux ronds. Longue perplexité. Le juge a pris discrètement du champ, ainsi que les deux avocats.
UN JURÉ PRESBYTÉRIEN (comme malgré lui) : C’est saisissant.
LE PRÉSIDENT DU JURY (même ton) : Jamais je ne me serais figuré…
UNE PETITE DAME QUAKER : C’est aussi qu’on leur a mis des habits, pourquoi ? Pour la décence ? C’est quand même tricher, non ?
UN EX-COLONEL DES INDES : C’est vrai… Savoir comment ils sont là-dessous ? Tenez : moi j’avais au Bengale un jeune gorille que j’habillais en indigène pour servir le thé. Eh bien, aucune de nos ladies n’a jamais pris garde à la différence.
UN JURÉ MOUSTACHU : Ça ne m’étonne pas d’elles.
LE PRESBYTÉRIEN : Moi non plus ; et que serait-ce si, au lieu d’un gorille, ç’avait été un de ces tropis ?… (Il les regarde.) C’est vraiment saisissant… On croirait avoir affaire à des hommes véritables.

p. 108

Chacun a les gris-gris de son âge, je pense. De beaux bijoux, n’est-ce pas ? Ou une auto rapide… Ou l’ordre de la Jarretière. (Elle montre les portraits)… Et les peuples aussi, il me semble. Les plus jeunes, les plus sauvages, leurs gris-gris sont les plus simples, aux autres il faut des gris-gris plus compliqués. Mais tous en ont, je crois. Or, voyez-vous, les tropis n’en ont pas… (Sir Artur s’est penché en avant. Il écoute sa femme avec surprise, se gratte un peu la tempe mais ne dit rien.) Il faut bien des gris-gris dès que l’on croit à quelque chose, n’est-ce pas ? Si l’on ne croit à rien… je veux dire : on peut naturellement refuser de croire aux choses admises, qu’on vous enseigne à l’école, à l’église, cela n’empêche pas… même les esprits forts, veux-je dire, qui prétendent ne croire ni à Dieu ni à Diable, nous les voyons chercher, n’est-ce pas. Mon pauvre père, il aurait voulu être yogi. Il en a lu, le pauvre, des bouquins ! Que des gris-gris ! Toute une bibliothèque. D’autres, c’est la physique, la chimie ou bien l’astronomie, ou bien ils peignent des tableaux, écrivent de la musique… Ce sont leurs gris-gris, en somme. C’est leur manière à eux de… de se défendre… contre toutes ces choses incompréhensibles qui nous font tellement peur, quand nous y pensons. Vous voyez ce que je veux dire… la nuit et les fantômes, l’éternité, la mort, est-ce que je sais ? Ce ciel qui n’en finit pas…

p. 121

JUSTICE DRAPER : Voulez-vous dire que, si nous portons des gris-gris, c’est parce que nous nous sommes arrachés, séparés de la nature ? Que c’est pour ça que l’homme a peur ?
POP : Évidemment, my lord. Pour avoir peur d’être mouillé, il ne faut pas être dans l’eau. Un poisson n’aura pas l’idée de se munir d’un parapluie. Pour trembler devant la nature, comme aussi bien pour l’admirer, voire pour l’adorer, il faut avoir pris de la distance. Nous la contemplons du dehors, comme un spectacle épouvantable et merveilleux.
JUSTICE DRAPER : Tandis que l’animal n’a pas pris cette distance, et par conséquent n’a pas même conscience du spectacle ?
POP : Évidemment.
JUSTICE DRAPER : En somme l’animal fait « un » avec la nature, tandis que l’homme fait « deux » ? N’est-ce pas là, révérend, une très grande différence ?

p. 126

Ramasse tes lettres : Toine (recueil), de Maupassant

Derrière le masque de la dérision ordinaire, les cruautés qu’on s’inflige dans l’ombre…

Maupassant (Guy de) 1883-1885 (1886), Toine [in Œuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979

Note : 4 sur 5.

Recueils :
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
Les Sœurs Rondoli (1884)
Yvette (1884)
Contes du jour et de la nuit (1885)
Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

Toine (1885) ****
L’Ami Patience (1883) ****
L’Homme-fille (1883) ***
La Moustache (1883) ****
La Dot (1884) ****
Le Lit 29 (1884) ****
Le Protecteur (1884) ***
Bombard (1884) ***
La Chevelure (1884) ****
Le Père Mongilet (1885) ***
L’Armoire (1884) ****
La Chambre 11 (1884) ****
Les Prisonniers (1884) ****
Nos Anglais (1883) ***
Le Moyen de Roger (1885) ***
La Confession (« Tout Véziers-le-Réthel avait assisté… ») (1884) ****
La Mère aux monstres (1883) ****
La Confession de Théodule Sabot (1883) ***

Toine ****

Le gros Toine est cabaretier dans un petit hameau. A dix lieues à la ronde, tout le monde vient le voir pour boire un coup de son cognac, rire à foison avec ce bon-vivant, et pour le voir s’engueuler avec sa femme : « elle était née de mauvaise humeur et elle avait continué à être mécontente de tout. Fâchée contre le monde entier, elle en voulait principalement à son mari. ». Mais voilà, qu’une attaque cardiaque le scotche au lit. Un ami propose en rigolant de lui faire couver des œufs.

Bonne farce de paysan, « Toine » a quelque chose de plus. Hormis ce style toujours plus limpide, Maupassant a emmêlé au travers de ces quelques pages nombreux thèmes qui lui tiennent à cœur comme l’avancée de la mort sur le corps, comme la place de l’infirme, l’éducation des jeunes filles, les relations d’un ménage… C’est toute une vie qui grouille dans ces quelques pages. Tableau de l’alcool destructeur bien-sûr, ici le portrait est satirique autant que L’Ivrogne était tragique… la fameuse façon de Maupassant qui tourne le monde à la dérision pour se trouver remède au mal grandissant de l’existence allant à la destruction.


p. 428 : « Toine, en effet, était surprenant à voir, tant il était devenu épais et gros, rouge et soufflant. C’était un de ces êtres énormes sur qui la mort semble s’amuser, avec des ruses, des gaietés et des perfidies bouffonnes, rendant irrésistiblement comique son travail lent de destruction. Au lieu de se montrer comme elle fait chez les autres, la gueuse, de se montrer dans les cheveux blancs, dans la maigreur, dans les rides, dans l’affaissement croissant qui fait dire avec un frisson : « Bigre ! comme il a changé ! » elle prenait plaisir à l’engraisser, celui-là, à le faire monstrueux et drôle, à l’enluminer de rouge et de bleu, à le souffler, à lui donner l’apparence d’une santé surhumaine ; et les déformations qu’elle inflige à tous les êtres devenaient chez lui risibles, cocasses, divertissantes, au lieu d’être sinistres et pitoyables. »

L’Ami Patience ****

L’inspecteur des finances Gontran Lardois et son ami se remémorent leurs camarades d’enfance en constatant l’œuvre incroyable du temps. Gontran se souvient qu’il avait rencontré le gros Patience quelques années avant à Limoges, à la terrasse d’un café. Celui-ci, semblant être devenu un bon bourgeois, l’invita à déjeuner chez lui au 17 rue du Coq-Qui-Chante. Gontran y découvrit une grosse maison luxueuse mais particulièrement suspecte…

Il est ici difficile de saisir à la première lecture l’enjeu de ce conte assez court, jouant à merveille sur l’implicite. Si le texte reste séduisant de forme, la trajectoire d’écriture est ambiguë d’autant qu’il n’y a aucune péripéties. Les choix de vie de l’ami Patience sont-ils critiqués ? Ou finissent-ils par séduire le conteur ? En fait, le personnage s’est rendu chez l’ami Patience avec un préjugé : il s’attendait à retrouver le petit gros qu’il avait connu… et moqué, dans la vie demi-bourgeoise et ratée qu’il lui avait imaginé étant jeune. Et Maupassant détourne d’abord son lecteur sur la fausse piste de la farce, avec l’attente de « l’histoire au gros Patience » et ce premier contact un peu « bourgeois », l’embonpoint du bonhomme…

Le récit-cadre rappelle la fin de L’Éducation sentimentale de Flaubert, avec ces deux amis qui n’ont pas vraiment réussi leur vie et se remémorent le passé. Ici, les deux amis cherchent à se réconforter en pensant à des connaissances de leur enfance, de pauvres souffre-douleur qui ont sans doute vraiment tout rater. À mesure que le gros Patience fait entrer son visiteur-conteur, et avec lui le lecteur, il tire peu à peu le rideau, dévoile le non-dit, le hors-texte de son passé. Lorsque le Gontran ressort de chez Patience, il n’est plus nécessaire de parler : on ne pose pas de mots, à la fois par tabou, mais aussi parce que la métamorphose, la révolution du gros enfant moqué au proxénète à succès, est un choc, et tout mot ferait ressortir la médiocrité de la vie du conteur…

Un aspect important de ce conte reste la réflexion sur le temps qui passe, l’évolution : le nom « Patience » symbolisant bien entendu ce temps écoulé qui a porté ses fruits. Patience a d’ailleurs illustré ce travail du temps dans son intérieur aux peintures elles aussi craquelées, comme s’il avait épinglé au mur cette nostalgie, cet attachement au soi ancien, qui doit être oublié pour avancer. Pendant que les deux amis sont restés bloqués dans leur jeunesse et dans la morale moqueuse qui y officiait, Patience a changé de peau et a assumé toute une vie qui s’offrait à lui.


p. 972 : »La pièce était richement meublée, mais avec une prétention de parvenu polisson. Des gravures du siècle dernier, assez belles, d’ailleurs, représentaient des femmes à haute coiffure poudrée, à moitié nues, surprises par des messieurs galants en des postures intéressantes. Une autre dame, couchée en un grand lit ravagé, batifolait du pied avec un petit chien noyé dans les draps ; une autre résistait avec complaisance à son amant, dont la main fuyait sous les jupes. Un dessin montrait quatre pieds dont les corps se devinaient, cachés derrière un rideau. La vaste pièce, entourée de divans moelleux, était tout entière imprégnée de cette odeur énervante et fade qui m’avait déjà saisi. Quelque chose de suspect se dégageait des murs, des étoffes, du luxe exagéré, de tout. »

p. 973 : « Il me regarda au fond des yeux de l’air sournois qu’on prend pour les confidences amoureuses, et, d’un geste large et circulaire, d’un geste de Napoléon, il me montra son salon somptueux, son parc, les trois femmes qui repassaient au fond, puis, d’une voix triomphante où chantait l’orgueil : « Et dire que j’ai commencé avec rien… ma femme et ma belle-sœur. » »

L’Homme-fille ***

Certains Français ce sont-ils pas des hommes-filles ? Ne se comportent-ils pas comme des filles ?

Est-ce tout un caractère français qui est décrit comme tel ou juste une classe de jeunes hommes mondains ridicules ? Est-ce honorable ou moqueur comme comparaison ? C’est l’homme qui par amabilité, par élégance, par raffinement, par goût, par délicatesse de l’attention, semble chercher à séduire toute personne à qui il parle. Ce petit tableau comparable aux Caractères de Le Bruyère ne propose pas d’anecdote pour l’illustrer et le mettre en scène mais fait ainsi songer aux personnages de Maupassant. Cette chronique décrit ainsi davantage un caractère qui pourrait bien être celui de Bel-Ami, qui réussit en se servant des autres, bien plus que l’efféminé.


p. 755 : « L’homme-fille, tel qu’on le rencontre dans le monde, est si charmant qu’il vous capte en une causerie de cinq minutes. Son sourire semble fait pour vous ; on ne peut penser que sa voix n’ait point à votre intention des intonations particulièrement aimables. Quand il vous quitte, on croit le connaître depuis vingt ans. On est tout disposé à lui prêter de l’argent, s’il vous en demande. Il vous a séduit comme une femme. »

La Moustache ****

Jeanne envoie un petit courrier à son amie Lucie. Son mari s’est rasé pour jouer les petites pièces de salon grossières qui sont à la mode et qui servent à occuper les journées pluvieuses. Le résultat est affreux : tous ses baisers sont sans goût et sa figure a perdu sa personnalité et son identité française.

Sorte de plaidoyer du port de la moustache, ce faux conte permettant de s’étendre discrètement sur un sujet en le traitant indirectement mêle adroitement les arguments de l’attribut patriotique et de l’outil érotique. Comme le tout est écrit par l’intermédiaire d’une voix féminine, ces conseils prennent l’allure de judicieux conseils pour les jeunes amants voulant séduire.


p. 919 : « Non, jamais tu ne pourrais imaginer comme cette petite brosse de poils sur la lèvre est utile à l’œil et… aux… relations entre époux. […]
Et sur le cou ! Oui, as-tu jamais senti une moustache sur ton cou ? Cela vous grise et vous crispe, vous descend dans le dos, vous court au bout des doigts. On se tord, on secoue ses épaules, on renverse la tête ; on voudrait fuir et rester ; c’est adorable et irritant ! Mais que c’est bon !
Et puis encore…, vraiment, je n’ose plus ? Un mari qui vous aime, mais là, tout à fait, sait trouver un tas de petits coins où cacher des baisers, des petits coins dont on ne s’aviserait guère toute seule. Eh bien, sans moustaches, ces baisers-là perdent aussi beaucoup de leur goût, sans compter qu’ils deviennent presque inconvenants ! Explique cela comme tu pourras. »

La Dot ****

Un notaire emmène sa jeune mariée et sa dot fraîche, en voyage de noces à Paris.

L’art de la comédie cruelle : Maupassant se délecte de montrer la jeune fille amoureuse, innocente, insouciante, à mille lieues de pouvoir imaginer, même dans ses pires cauchemars, le vrai cœur de son escroc d’époux. La cruauté est poussée dans le détail avec ce refus symbolique de gaspiller quelques sous pour le fiacre. Le trajet en fiacre, cette petite scène de théâtre en mouvement symbolise assez bien le style incisif de Maupassant qui ouvre la porte, jette un oeil amusé aux caractères qu’il a réunis dans le petit espace, constate le comportement qu’il attendait d’eux, et referme la porte violemment avec un rire moqueur, oeuvrant ainsi comme Zola le conçoit dans son Roman expérimental : définir socialement des personnages et les placer en situation pour observer leurs réactions logiques.


p. 328 : « Tous les autre voyageurs, alignés et muets – un garçon épicier, une ouvrière, un sergent d’infanterie, un monsieur à lunettes d’or coiffé d’un chapeau de soie aux bords énormes et relevés comme des gouttières, deux dames à l’air important et grincheux, qui semblaient dire par leur attitude : « Nous sommes ici, mais nous valons mieux que ça », deux bonnes sœurs, une fille en cheveux et un croque-mort -, avaient l’air d’une série de caricatures, d’un musée des grotesques, d’une série de charges de la face humaine, semblables à ces rangées de pantins comiques qu’on abat, dans les foires, avec des balles. »

Le Lit 29 **** *

Le capitaine Epivent, grand conquérant de femmes, s’est finalement attaché à la belle Irma, lorsque la guerre éclate. Le capitaine revient décoré à Rouen, mais il apprend qu’Irma est internée à l’hôpital au service des « Syphilitiques ».

Reprenant les thèmes à succès de la prostituée patriotique (comme dans « Boule de suif », « Mademoiselle Fifi« ), ce conte, contrairement aux autres évoqués, n’est pas tout à fait un récit de guerre. Le moment de guerre dont il est question ici est évoqué mais le conte comporte une ellipse, auquel finalement tous les éléments se rapportent. Et la chute consiste en un dévoilement de ce hors-texte qui surgit tout entier et soudainement à l’imagination du lecteur.

Le capitaine quitte et retrouve une société idéale ; au contraire, Irma est le lambeau honteux d’une époque de désordre qu’on souhaite effacer. Rien ne dit qu’elle ait effectivement été forcée par les Prussiens. Au fond peu importe, même non consentante, même si elle a réellement agi pour venger sa patrie, elle pue encore l’ennemi, et elle sent cette période où les règles de vie usuelles n’avaient plus cours, où l’on viole, on tue, on pille, avec autorisation, période dont on a aujourd’hui honte. Le fait de laisser cette part honteuse du récit dans l’implicite est symbolique de cette volonté d’effacer cette période d’exception guerrière… Mais le capitaine peut ne pas dire les actions peu reluisantes qu’il a faites. Le corps d’Irma témoigne, rappelle à tous par sa seule existence ce comportement indigne qui caractérise le temps de guerre, qui fut celui de tous à un moment ou à un autre dans cette guerre…


p. 184 : « Les autres malades le dévisageaient et il croyait sentir une odeur de pourriture, une odeur de chair gâtée et d’infamie dans ce dortoir plein de filles atteintes du mal ignoble et terrible. »

Le Protecteur ***

M. Marin, conseiller d’État fier de sa position, arrivé par le jeu des connaissances, use de son poste pour recommander un peu tout le monde, dont par hasard un vieux prêtre rencontré sous la pluie.

La sphère politique qui réclame qualité et compétences est pourrie par le piston. D’autre part, un homme trop gentil en politique, finit par causer du tort à ses propres intérêts. Un politique roulé finit par être fondamentalement méchant, et en a de plus le pouvoir. Une inhabituelle leçon de politique à l’occasion d’une farce. On pourrait voir dans cette nouvelle une illustration d’une fable de La Fontaine comme « La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le boeuf ».


p. 1178 : « Il eut d’abord une crise d’orgueil à en perdre la tête. Il allait dans les rues pour le plaisir de se montrer comme si on eût pu deviner sa position rien qu’à le voir. Il trouvait le moyen de dire aux marchands chez qui il entrait, aux vendeurs de journaux, même aux cochers de fiacre, à propos des choses les plus insignifiantes :
« Moi qui suis conseiller d’État… »
Puis il éprouva, naturellement, comme par suite de sa dignité, par nécessité professionnelle, par devoir d’homme puissant et généreux, un impérieux besoin de protéger. »

Bombard ***

Simon Bombard est bon gros fainéant, un peu viveur. Un peu à court d’argent, il finit par se marier avec une veuve anglaise assez bien rentée. Mais il a bien envie de quelques aventures pour avoir le « bonheur de ficher dedans Mme Bombard » (p.370)

Bombard est un viveur manqué, dépassé par son envie bourgeoise d’oisiveté, qui a cherché à se servir d’une femme, comme Bel-Ami, pour assouvir ses ambitions simplistes ; il en est la caricature burlesque. Sa femme, bien plus habile, le surpasse et le devine en tout. Il ressemble à tous ces bourgeois chez Maupassant qui donnent l’impression de préférer être trompé, comme par exemple celui des « Les Bijoux« . Seulement ici, l’horizon confortable du mode de vie bourgeois est clairement considéré comme un piège désagréable (exactement comme dans « Le Père Mongilet »).


p. 369 : « Son œil triste déshabillait la reine de trèfle ou la dame de carreau, tandis que le problème des jambes absentes dans ces figures à deux têtes embrouillait tout à fait les images écloses en sa pensés. »

La Chevelure ****

Un homme passionné par les vies antérieures des objets, trouve un jour dans un meuble une vieille mèche de cheveux blonds.

Le fétichisme vient ici s’expliquer naturellement par la peur de l’homme devant l’avenir, l’inconnu, la dégradation, le néant, et donc par le désir de retenir. Il est donc question de posséder une trace impérissable du passé dont on peut se délecter sans fin, comme d’une victoire sur le temps. On comparera bien sûr avec le poème de Baudelaire du même titre, extrait des Fleurs du Mal. On retrouve par ailleurs ce thème de l’idée obsédante, graine qui germe et devient immense jusqu’à devenir le principal moteur d’un esprit.

D’autre part, la mèche de cheveux appartient à une vie inconnue, une femme sûrement pensera-t-on, une vie qu’on a tout loisir d’imaginer, un corps qu’on peut reconstruire en pensée, ses aventures, ses passions… Encore une fois, le conte est l’occasion de faire surgir à l’esprit du lecteur, un hors-texte infini et savoureux.


p. 107 : « On sentait ravagé, rongé par sa pensée, par une Pensée, comme un fruit par un ver. Sa Folie, son idée était là, dans cette tête, obstinée, harcelante, dévorante. Elle mangeait le corps peu à peu. Elle, l’Invisible, l’Impalpable, l’Immatérielle Idée minait la chair, buvait le sang, éteignait la vie. »

Le Père Mongilet ***

Le père Mongilet, ne veut plus sortir de Paris. Il y a longtemps, il avait accepté de passer une journée à la campagne, à Colombes, avec un collègue nommé Boivin. Celui-ci habite une maison désagréable avec sa bourgeoise désagréable qui ne lui autorise rien et décide de tout autoritairement, refusant même de servir du vin non dilué à l’invité. Après une promenade désagréable, les deux collègues atterrissent dans un bar et Boivin, après quelques verres, ne se contrôle plus.

Ce conte reprend, en certains endroits à la ligne près, « Chez un ami », troisième récit des Dimanches d’un bourgeois de Paris. Maupassant donne cependant une nouvelle portée à ce conte : le narrateur devient le héros lui-même, mais qui regarde cet épisode avec un fort recul critique et dégoûté par rapport à cet épisode de sa vie lointain et révolu. Une misogynie, un dégoût de la banlieue, qui sont surtout rejet du mode de vie bourgeois. On retrouve un schéma similaire à celui de « Bompard », celui d’un homme affaibli par le confort bourgeois, dominé par sa femme. Seulement, celui-ci noie son sentiment d’échec humain dans l’alcool. Là encore, le conte est l’occasion du surgissement d’un hors-texte insupportable, une vie d’échec, de mépris de soi, qui n’apparaît pas ordinairement mais qu’on aperçoit seulement à quelques rares occasions.


p. 466-467 : « Oh ! j’en vois, des choses, et plus que vous, allez ! Je change de quartier. C’est comme si je faisais un voyage à travers le monde, tant le peuple est différent d’une rue à une autre. Je connais mon Paris mieux que personne. Et puis il n’y a rien de plus amusant que les entresols. Ce qu’on voit de choses là-dedans, d’un coup d’œil, c’est inimaginable. On devine des scènes de ménage rien qu’en apercevant la gueule d’un homme qui crie ; on rigole en passant devant les coiffeurs qui lâchent le nez du monsieur tout blanc de savon pour regarder dans la rue. On fait de l’œil aux modistes, de l’œil à l’œil, histoire de rire, car on n’a pas le temps de descendre. Ah ! ce qu’on en voit de choses !
C’est du théâtre, ça, du bon, du vrai, le théâtre de la nature, vu au trot de deux chevaux. Cristi, je ne donnerais pas mes promenades en omnibus pour vos bêtes de promenades dans les bois. »

L’Armoire ****

Notre conteur, un peu assommé d’une angoisse de solitude, s’en va dans les rues de Paris et dégotte une fille pour la nuit. Il lui demande de raconter son histoire. Mais voilà que se font entendre des bruits bizarres tout proches...

Plongée dans la situation finalement courante d’une prostituée, mais souvent passée sous silence : la maternité. La solitude du conteur semble faire écho à la souffrance du petit. Pendant que l’un se console dans les bras de la mère, le fils se ronge d’être abandonné. On a une imbrication de diverses obsessions de Maupassant. Là encore, la souffrance vertigineuse du personnage rencontrée est laissée dans le hors-texte (ou avant-texte). Mais elle se double de celle de l’enfant : quelle vie sera la sienne dans le hors-texte postérieur ?


p. 407 : « L’enfant pleurait toujours. Un pauvre enfant chétif et timide, oui, c’était bien l’enfant de l’armoire, de l’armoire froide et sombre, l’enfant qui revenait de temps en temps reprendre un peu de chaleur dans la couche un instant vide. »

La Chambre 11 ****

Mme Amandon, femme d’un homme important, se trouve des amants dans le régiment, ne pouvant donc les garder que trois ans. Elle a une chambre dans une petite auberge où elle se rend un après-midi sur deux, déguisée en bonne.

Récit parallèle à celui du « Lit 29 » de ce même recueil, mais en négatif. Il s’agit toujours de relations avec des soldats en temps de guerre, mais ceux-ci sont du bon côté et l’action finit par être socialement récompensée.

Le tableau est croustillant d’une femme puissante, telle le vizir des Mille et une Nuits, descendant dans la rue déguisée en bonne et veillant à la santé physique et morale du régiment… Il y a un imaginaire très scabreux dans la scène de cette dame importante se couchant presque nue auprès d’un homme mort, « saisissant à pleins bras et baisant à pleines lèvres » (p. 399). La conclusion qui semble décrochée est en fait pleine de suggestions. Alors que le scandale était inévitable, qu’a donc fait Mme Amandon pour obtenir cet avancement pour son mari ? Ici est laissé dans le hors-texte ultérieur, à l’imaginaire du lecteur, le visage fier que promèneront les époux Amandon dans la bonne société.


p. 393 : « La provinciale fine a une allure toute particulière, plus discrète que celle de la Parisienne, plus humble, qui ne promet rien et donne beaucoup, tandis que la Parisienne, la plupart du temps, promet beaucoup et ne donne rien au déshabillé. »

Les Prisonniers ****

Un régiment prussien égaré dans la forêt trouve refuge dans la maison d’une forestière, servant d’avant-poste pour avertir la ville. Pendant la nuit, la jeune femme fait croire à l’approche d’un détachement français et les enferme dans la cave.

Encore un épisode de guerre, qui montre ici une certaine cruauté du patriotisme. Aucun personnage n’a de développements humains, ils sont tous effacés dans la guerre. On remarquera, comme dans « Les Idées du colonel », l’importance de la neige, de la faim et de la fatigue comme freins à la frénésie guerrière. La condition difficile des soldats les ré-humanise tandis que le patriotisme déshumanise l’ennemi et le patriote. On pourra rapprocher ce texte d’autres oeuvres de vengeance comme le film Inglourious Basterds de Quentin Tarantino : tout comme ce film dépeignant des Juifs mitraillant des nazis, Maupassant offre à ses lecteurs une vengeance par procuration contre les « méchants ».


p. 408 : « Oh ! je tuerais ben un loup ou un prussien tout de même. »

Nos Anglais ***

Un journal de voyage a été perdu par un homme ayant passé quelques jours dans la station thermale de Menton. Notre conteur en recopie les trois dernières pages, qui contiennent l’arrivée à Menton, dans un grand hôtel, uniquement occupé par des Anglais dévots qui chantent affreusement les quantiques, jusqu’au départ de Menton.

Par l’usage du narrateur second, Maupassant n’assume pas totalement les propos du voyageur, très voltairien, qui fustige les croyances absurdes des Anglais, cette dévotion à toute épreuve, toute british, qu’on avait pu apercevoir dans « Miss Harriet« . Le voyageur use, pour décrédibiliser ces croyances, des récits de la Génèse, contenant notamment un inceste dans la généalogie de David. Il déforme nombre de citations bibliques pour leur donner tournure ridicule.


p. 453 : « Menton, capitale des Poitrinaires, célèbre par ses tubercules pulmonaires. Tout différent du tubercule de la patate qui vit et pousse dans la terre pour nourrir et engraisser l’homme, ce genre de végétation vit et pousse dans l’homme pour nourrir et engraisser la terre. »
p. 455 : « Un silence solennel règne dans la grand salle, un silence qui ne doit pas être normal. Je suppose que ma présence est désagréable à cette colonie, où n’était entrée jusque-là aucune brebis impure. »

Le Moyen de Roger *** *

Le jeune Roger s’était marié avec une veuve, expérimentée, libérée. Mais la première nuit, la veuve intimidait tant Roger qu’il perdait ses moyens. Il eut recours à un « moyen » radical...

On retrouve le mauvais présage du bouchon de champagne qui ne saute pas. Louis Forestier propose un regroupement sur le thème de l’impuissance masculine avec « La Rouille », « L’Inconnue », avec « Un coq chanta » auxquels on peut rajouter « L’Héritage ». Cet épisode est convoqué à la suite d’une simple connexion d’idées dans le récit cadre : « Le moyen de se débarrasser de sa belle mère ». Par analogie, le « moyen de Roger » est un stratagème pour éviter l’impuissance par manque de confiance, pour être au niveau attendu par sa femme. Il s’agit d’un « truc » d’homme, d’une simple technique nécessaire pour ne pas se laisser dépasser par son amour pour une femme. Maupassant met ainsi en scène cette traditionnelle fréquentation des bordels par les jeunes hommes avant leur mariage. Si l’on peut y voir une pratique « masculiniste » traditionnelle, on peut aussi comprendre le conte – en considérant le nombre de nouvelles de Maupassant critiquant l’éducation prude des jeunes filles – comme évoquant un certain besoin d’égalité des jeunes mariés devant la sexualité pour favoriser le bon équilibre du mariage (présentant ici une situation inversée acceptable : enverrait-on la jeune vierge se faire voir avant de retourner coucher avec son mari plus âgé ?).


p. 473 : « Elle aimait beaucoup les histoires gaies, les anecdotes grivoises, en tout bien tout honneur. Les pêchés de langue ne sont pas graves, en certains cas ; elle est hardie, moi je suis un peu timide et elle s’amusait souvent, avant notre mariage, à m’embarrasser par des questions ou des plaisanteries auxquelles il ne m’était pas facile de répondre. Du reste, c’est peut-être cette hardiesse qui m’a rendu amoureux d’elle. Quant à être amoureux, je l’étais des pieds à la tête, corps et âme, et elle le savait, la gredine. »

La Confession (« Tout Véziers-le-Réthel avait assisté… ») ****

Dans son testament, le bon M. Badon-Leremincé fait confession d’un crime à ses enfants. Lorsqu’il était jeune, il s’était attaché à une jeune fille de classe inférieure, en attendant un mariage digne. Mais voilà qu’elle fut enceinte.

Histoire d’un infanticide et histoire d’un crime avoué uniquement après la mort. Une lâcheté dans une certaine mesure contrebalancée par une sorte d’acharnement à faire le bien pour se racheter par la suite. Néanmoins, ce lourd secret, qu’il transmet à ses enfants a un sens étrange : quel est le but de cet acte ? soulager sa conscience ? Non. Il est plutôt effectué par le personnage dans le but d’apprendre à ses enfants à se défaire de toute fierté inutile. Mais dans l’univers poétique de Maupassant, il est aussi l’occasion de renverser le sens d’une vie entière, de faire défiler d’un coup dans l’imaginaire du lecteur les longues années de culpabilité dévorantes qui étaient cachées sous une façade de caractère familière.


p. 375 : « Un souffle d’air glacé entra ainsi qu’un assassin, si froid que je reculai devant lui ; et les deux bougies palpitèrent. Et je restai debout près de la fenêtre, n’osant pas me retourner comme pour ne pas voir ce qui se passait derrière moi, et sentant se glissait sur mon front, sur mes joues, sur mes mains, l’air mortel qui entrait toujours. »

La Mère aux monstres *** *

Une servante de ferme, engrossée par innocence, comprima son ventre pour ne pas découvrir sa faute. Elle accoucha d’un enfant monstrueux que des montreurs lui rachetèrent. Depuis, elle reproduit cette prouesse avantageuse.

Toujours pointant du doigt les clauses sociales qui font souffrir le corps féminin, le dénaturent, ce conte soulève le dégoût devant ce résultat ignoble d’une femme qui met volontairement au monde des monstres par intérêt. On pourra voir dans ce conte une très bonne mise en application de la Modeste Proposition très ironique de Swift pour enrichir les pauvres en donnant leurs enfants à manger aux riches amateurs de bonne viande. On pourra bien-sûr rapprocher le conte des montreurs de monstres de L’Homme qui rit de Victor Hugo.


p. 845 : « Elle se sentit bientôt enceinte et fut torturée de honte et de peur. Voulant à tout prix cacher son malheur, elle se serrait le ventre violemment avec un système qu’elle avait inventé, corset de force, fait de planchettes et de cordes. Plus son flanc s’enflait sous l’effort de l’enfant grandissant, plus elle serrait l’instrument de torture, souffrant le martyre, mais courageuse à la douleur, toujours souriante et souple, sans laisser rien voir ou soupçonner. »

La Confession de Théodule Sabot ***

Menuisier et curé se détestent cordialement. Mais voilà qu’un travail de menuiserie, très rémunérateur, est à faire dans l’église.

Se rapprochant finalement assez de « Un normand », histoire d’un curé qui mesure son taux d’alcoolémie, ce conte nous montre combien la religion est pour l’homme de campagne, une simple affaire de pratiques. L’inimitié des deux n’est qu’humaine. On peut regretter la si rapide conversion.


p. 1028 : « Pour ça non ; oh ! pour ça non, m’sieu le curé. Ma pauvre femme, la tromper ! Non ! Non ! Pas seulement du bout du doigt ; pas plus t’en pensée qu’en action. Bien vrai.
[…]
Quand j’vas t’à la ville, dire que je n’vas jamais dans une maison de tolérance, histoire de rire et d’badiner un brin et d’changer d’peau pour voir, pour ça je n’dis pas… Mais j’paye, monsieur le curé, j’paye toujours, du moment qu’on paye, ni vu ni connu je t’embrouille. »

Attache tes lacets : Voyage à pied dans la Haute-Drôme, de Jean Giono

Marche à rebours de la civilisation des guerres.

Giono (Jean) 1939, Voyage à pied dans la Haute-Drôme (Notes pour Les Grands Chemins), Gallimard, Busclats, 2024

Note : 3 sur 5.
Bibliographie de Jean Giono

– Naissance de l’Odyssée (1925-1926 – 1930)
– Trilogie de Pan : Colline (1929), Un de Baumugnes (1929), Regain (1930)
– Le Grand Troupeau (1931) ; Jean le Bleu (1932)
Solitude de la pitié (1932), recueil de nouvelles
– Le Serpent d’étoiles (1933), récit initiatique
Le Chant du monde (1934) ; Que ma joie demeure (1935)
– Les Vraies Richesses (1936), essai ; Refus d’obéissance (1937), essai ;
– Batailles dans la montagne (1937)
Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), essai
Moby Dick de Melville, trad. par Giono (1938-1939) ; Pour saluer Melville (1941), essai
– Voyage à pied (1939), carnets de notes pour Les Grands Chemins
– L’Eau vive (1943), recueil de nouvelles
– Un roi sans divertissement (1947), Noé (1947), Les Âmes fortes (1949)
– Cycle du Hussard : Mort d’un personnage (1949), Le Hussard sur le toit (1951), Angelo (1953 – 1958), Le Bonheur fou (1957)
Les Grands Chemins (1951) ; Le Moulin de Pologne (1952)
L’Homme qui plantait des arbres (1954), nouvelle
– Notes sur l’affaire Dominici, Essai sur le caractère des personnages (1955), compte-rendu d’un procès
– Le Déserteur et autres récits (1951-1966 – 1973), recueil de récits
– Les Récits de la demi-brigade (1972), recueil de nouvelles

Résumé

En juillet 39, Jean Giono effectue une grande promenade de reconnaissance de La Motte-Chalençon à Luc-en-Diois, de Bouvières à Nyons, Rémuzat, dans le but de trouver un décor, des personnages, de la sève, de se gonfler d’odeurs, de couleurs, de formes, pour un nouveau roman qu’il projette d’écrire et qui portera bientôt le titre « Les Grands Chemins », hommage à cette habitude de marcher pour le plaisir.

Commentaires

La déclaration de guerre n’est pas loin, tandis que Jean Giono se promène dans la Haute-Drôme, non loin du Vercors où se dérouleront certains des plus mémorables épisodes de la résistance… La promenade à pieds, pour le plaisir, la randonnée – on pense bien-sûr au modèle des Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau -, à l’heure des moyens de transport mécanisés, la voiture, le train, l’avion, est anti-moderne en soi, anachronique, comme le pacifisme que Giono a âprement défendu dans sa Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix un an plus tôt, avec le ton engagé de Zola ou Hugo. Mais Giono a été vaincu, emporté par l’Histoire. En raison de son pacifisme militant et de son communisme utopique (celui des rencontres du Contadour), Jean Giono est suspecté par le régime de Vichy de participer à des réseaux de résistance… C’est ainsi qu’il transmet ce carnet de notes comme preuve de son emploi du temps en juillet 39.

Jean Giono est bien en décalage complet avec les événements et son temps. Rien d’extérieur concernant l’actualité brûlante ne vient s’immiscer dans les pages du carnet. Rares sont même les envolées réflexives. L’écrivain est tout entier à sa vivance : la fatigue, la faim, les cailloux sous les pieds, le soleil qui tape, les arbres qui bordent la route, les oiseaux, les murs et les fontaines, les visages et les paroles… les odeurs et les sons, les couleurs, le contentement. Il semble ne pas vouloir s’encombrer de la pensée, de la haute littérature, de la belle langue, pour marcher avec plus de facilité. C’est l’être-poète, s’imprégnant charnellement de toutes ses sensations, les saisissant dans toute leur intensité. Dans ces carnets, Giono y refuse l’écriture littéraire, il cherche le brut, le verbe non-écrit, anti-civilisé. Ainsi, Giono marche bien à l’instar de Rousseau, à contre-courant de sa civilisation, de son temps, fâché comme celui-ci et retournant alors son regard sur le vivant, la nature, le bon sauvage. Le roman Les Grands Chemins ne sera écrit et publié qu’une dizaine d’années plus tard, mais sera bien infusé de ces grandes marches où l’individu retrouve son corps, se retrouve, loin du souci de l’Histoire, du souci social, redevient « un monde tout seul ». S’y rencontreront un marcheur libre détaché du monde et un jeune homme marginal poussé de fuite en fuite…

Citations

Rencontre de personnages, p. 75 :
Au berge de Condorcet. Déjeuner magnifique. Alouettes. Je rencontre dans cette salle d’auberge mes personnages des Grands Chemins, équipe d’électrification des campagnes. Je vois ce que pourra être ce livre pour lequel j’ai fait cette balade et pris ces notes. Bien entendu tout ce pays est le livre, tout ce pays depuis mon départ et il sera en même temps tous les pays qu’à partir de celui-là je pourrai inventer (en partant de tout, vent, pluies, [orient] des choses) et il sera en même temps tous les personnages que j’ai rencontrés plus les personnages que je pourrai inventer (en partant de tout ce que j’ai vu – sang, lumière de l’oeil, les bouches et les sombres histoires que m’ont racontées les murs, les portes, les lits et les photographies des chambres) et en plus bien entendu moi et en plus, bien entendu, le personnage qui m’habite et m’accompagne tout le long de cette route avec sa présence inéluctable et constamment désirée. Mais ici, j’ai quand-même rencontré à table mes personnages. Les Grands Chemins sont aussi des personnages. Il y a aussi la grand-route, la route.

Songerie à l’aube, p. 78 :
Les enseignes : banque, librairie, café de la Bourse. Tout dort, pas de griffes, pas de hurlements, pas de préparation de bond avec la gueule ouverte. Tout dort, tout est couché dans les roseaux du plus noir de la jungle et tout dort. Et cependant le jour est là. Ce n’est plus le sommeil de nuit ; c’est déjà un étrange sommeil de jour. Comme si tout devait s’éveiller tout à l’heure pour vivre sur des plans nouveaux, ou même ne pas se réveiller du tout, que cette histoire soit finie, qu’il y ait en fait une aube.
Et c’est ça, la magie de l’aube. C’est que pendant la première seconde où le jour se lève, rien n’oblige à poursuivre ce jour suivant les anciennes traces. Bien entendu à la deuxième seconde on est déjà ligoté, empaqueté, emporté dans des « manchys plus ou moins de rotin » par des « plus ou moins rampes de la colline » ou des enfers… Mais la première seconde a donné toute sa magie à l’aube. Ici maintenant, Nyons (sans Nyons) pourrait tout recommencer, il n’y a plus que le Nyons obligatoire, c’est-à-dire le Nyons que le monde oblige à vivre et qui oblige le monde à vivre. Aussi naturel et indispensable au monde que le saule, le peuplier, l’olivier, la tomate, la baleine, l’huître, l’éléphant et l’aigle.

Mode de prises de notes, p. 87 :
Je crois aussi que mon idée de partager la page en deux mettant d’un côté une suite de descriptions, très large, pas composée et surtout (ah ça, c’est très important pour garder la vie) pas française. Je veux dire pas grammaticale surtout. Je veux dire mal écrit, je veux dire non pas écrit comme je dois l’écrire – mais d’ailleurs je ne dois pas. Je n’ai pas le devoir d’écrire comme ça – mais comme je le sens sur l’instant où j’écris ([…] car il faut surtout – il faut seulement – que j’aie la sensation vierge et vivace). Alors, donc d’un côté de la page la description très large, écrite comme « un cochon » mais comme un cochon d’or. Et de l’autre côté de la page les notations de son, de couleur et d’odeur. Comme le deuxième registre à ma disposition l’un pouvant se renforcer de l’autre, l’un pouvant jouer par rapport à l’autre (ce qui est très important). Les solutions de l’un et l’autre prenant ainsi parfois leur grandeur de l’absence. Enfin tout ce qu’il est possible de faire déjà avec deux registres et deux claviers. Ainsi les notes resteront vives. Les couleurs ne sécheront pas dans les tubes.

Surveille tes images : Un ivrogne dans la brousse, de Amos Tutuola

Pars dans le monde et ne reviens que lorsque tu seras prêt…

Tutuola (Amos) 1952, L’Ivrogne dans la brousse, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2012

traduit de l’anglais (Nigéria) par Raymond Queneau en 1953 (The Palm-Wine Drinkard – « L’ivrogne du vin de palme »).

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Le fils d’une riche famille ne fait que boire du vin de palme depuis ses dix ans. Son père a mis à son service un malafoutier chargé de lui préparer du vin de palme à désir. Mais voilà qu’après la mort du père, le malafoutier en question tombe d’un palmier et se tue. Personne n’est plus capable de satisfaire à la demande de l’ivrogne et ses amis le délaissent bientôt…

Sur la foi d’une légende des anciens selon laquelle les morts demeurent un certain temps dans une autre région du monde avant de partir définitivement pour le ciel, le jeune homme se met en quête de son malafoutier…

Commentaires

D’abord sur un ton de rigolade et dans un contexte réaliste, le récit prend peu à peu les formes du conte, et même au-delà, du recueil de mythes. Ici, il est remarquable que le conteur est son propre personnage-héros. Ainsi, le récit illustre à merveille la théorie du conte comme transformation métaphorique d’un rite initiatique en conte par un discours exagéré de mise en valeur (cf. notre article sur « Le rite de passage dans les contes« , inspiré de la lecture de la Morphologie du conte de Propp). Nous nous situons donc au premier niveau de transmission : le jeune homme, le « je », raconte à ses amis, à ses enfants, l’expérience qu’il a vécue et qui l’a mené à ce qu’il est. Le processus d’exagération, si invraisemblable qu’il soit, n’en opère que davantage, conservant tout le mystère de ce voyage initiatique tout en transmettant des messages d’avertissement évidents : prudence, recherche d’une femme, acceptation des épreuves… Brodant son récit autour de mythes et légendes, le conteur les rend familières, comme s’il y avait pris part. En cela, il devient par son acte de conteur, une voix de sagesse, un ancêtre qui transmet.

Nous sommes bien là devant le parcours initiatique d’un adolescent qui au début de son récit se dépeint comme étant dépendant de sa famille, du service des adultes, et même au-delà uniquement guidé par sa recherche exclusive du plaisir égoïste du ventre, comme un enfant (on pensera à l’enfant-tube d’Amélie Nothomb, dans la Métaphysique des tubes). Quittant sa famille, son foyer, sa culture, le jeune est livré à lui-même – épreuve typique des rites initiatiques – et va au cours de son périple apprendre à se débrouiller par lui-même, à faire des efforts, à assumer ses erreurs, à travailler la terre ou à faire bon commerce, à surmonter ses peurs, à connaître ses forces, sa place, à se passer du mensonge et de la magie… À son retour au village, il a une femme (trouvée après le village voisin), des savoir-faire, une expérience du monde, de la mort, de la diversité des cultures… et au-delà, une connaissance mythologique. Il fait le choix de retourner à sa culture ancestrale de son propre chef, en connaissance du monde extérieur, de son gré, consentant aux règles et traditions de son peuple. Il est possible de rapprocher ce fonctionnement traditionnel des principes de l’anarchie : l’on n’accepte les règles d’une communauté que parce qu’intériorisées pleinement, choisies, jamais parce que provenant d’une instance supérieure répressive. Si l’enfant est éduqué par la communauté, son passage à l’âge adulte correspond à une pleine acceptation des règles de celles-ci, ou bien à son départ. Le rite de passage est un abandon de la soumission à un ordre magique du monde, au profit d’un réenchantement volontaire de celui-ci par sa parole participative.

La figure de répétition est ici extrêmement présente, de simples motifs à des expressions répétées comme des rituels, comme des traits distinctifs d’une culture qui se retrouvent à chaque célébration du sacré. Ce type de figures de style, qu’Antoine Galland avait choisi assez vite d’éliminer pour sa compilation des Mille et une Nuits, est à l’opposé du bon goût du XVIIe siècle, du beau intellectuel classique, et pourtant évidemment présent dans les récits d’origine ou d’imitation orale (l’oral usant systématiquement de la figure de répétition pour rythmer et maintenir l’attention de ses auditeurs). Ils marquent et rythment le récit, permettent parfois un comique de répétition, ont des allures de formules magiques. Quelque part, ils illustrent à merveille la routine du monde social, les us et coutumes, la tradition, dans son contenu autant que dans ses formes, que le jeune doit assimiler, assimiler à sa propre personnalité, accepter, répéter et transmettre. Le récit premier de Shéhérazade, image dans le texte de la situation traditionnelle de transmission de contes (retranscrite par les ethnologues Richard & Sally Price dans Deux soirées de contes Saamaka), rappelle régulièrement à celui qui écoute qu’il s’agit d’un conte, que c’est elle qui raconte, que le conte a donc sa valeur et sa signification au-delà de lui-même, non dans les personnages du conte (oh ! pauvre prince !), mais dans la situation d’énonciation, dans ce lien entre conteur et receveur, dans le cheminement intérieur de celui qui écoute un proche bienveillant qui lui fait un conte relié à son propre parcours.

Citations

Il y avait toutes sortes de créatures étonnantes dans le vieux temps. Un jour, le roi de la ville de l’Île-Spectre invite tous les gens et les esprits et les êtres les plus terrifiants de l’île à l’aider à sarcler son champ de blé qui avait environ cent cinquante hectares. Un beau matin, nous nous réunissons donc tous ensemble et nous allons sarcler le champ de blé, après ça nous retournons chez le roi et nous luis disons que nous avons sarclé son champ de blé, il nous remercie et il nous donne à boire et à manger.
Mais, en fait, on ne peut négliger l’aide d’une créature, si petite soit-elle. Nous ne savions pas qu’aussitôt après notre départ, un tout petit être que le roi n’avait pas invité avec nous était allé dans le champ et avait ordonné que toutes les mauvaises herbes que nous avions arrachées repoussent comme si elles n’avaient pas été arrachées.

p. 55, le travail des champs en commun

Quand il [le prêteur] a montré la maison de l’emprunteur à l’encaisseur, il retourne chez lui. L’encaisseur lui demande (à l’emprunteur) les 1 000 francs qu’il a empruntés à son ami un an auparavant, et le débiteur (l’emprunteur) répond qu’il n’a jamais payé une dette de sa vie, alors l’encaisseur répond que lui, il n’avait jamais manqué de faire payer ses dettes à n’importe quel débiteur depuis que lui il avait commencé à faire ce travail. L’encaisseur dit de plus que faire payer les dettes était sa profession et qu’il gagnait sa vie comme ça. Mais le débiteur, entendant l’encaisseur dire ça, répond que sa profession à lui était de devoir des dettes et qu’il vivait seulement d’emprunts. Du coup, tous les deux commencent à se battre, mais, tandis qu’ils étaient en train de se battre sauvagement, un homme qui à ce moment passait par là, les voit et s’approche, il s’installe derrière eux, pour les regarder, et il ne les sépare pas parce que cette bataille l’intéressait. Après s’être battus sauvagement pendant une heure, le débiteur qui devait les 1 000 francs, sort un couteau de sa poche et se l’enfonce dans le ventre, il tombe mort sur place. Quand l’encaisseur voit que le débiteur était mort sur place, il pense en lui-même qu’il n’a jamais manqué de faire payer n’importe quel débiteur au monde depuis qu’il a commencé son travail, alors il (l’encaisseur) dit que, s’il n’a pu lui faire rendre (au débiteur) les 1 000 francs dans ce monde, il (l’encaisseur) irait les lui faire rendre dans le ciel. Alors il (l’encaisseur) tire aussi un couteau de sa poche et se poignarde de même, et il tombe mort sur place.

p. 126-127

Ramasse tes lettres : Monsieur Parent (recueil), de Maupassant

Les pièges que l’on se tend pour vivre…

Maupassant (Guy de) 1883-1885 (1885), Monsieur Parent [in Œuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979

Note : 3.5 sur 5.

Recueils :
– Boule de suif (1879) et nouvelles non reprises en recueil
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
Les Sœurs Rondoli (1884)
Yvette (1884)
Contes du jour et de la nuit (1885)
Monsieur Parent (1885)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– L’Inutile Beauté (1890)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

Monsieur Parent (1885) ****
La Bête à Maît’ Belhomme (1885) ***
À vendre (1885) ****
L’Inconnue (1885) ****
La Confidence (1885) ****
Le Baptême (« Allons, docteur, un peu de cognac… ») (1885) ****
Imprudence (1885) ***
Un fou (1885) ***
Tribunaux rustiques (1884) ***
L’Épingle (1885) ****
Les Bécasses (1885) ***
En wagon (1885) ***
Ça ira (1885) ***
Découverte (1884) ***
Solitude (1884) ****
Au bord du lit (1883) ****
Petit soldat (1885) ****

Monsieur Parent ****

Monsieur Parent est un gros bourgeois, doux, timide et faible, inactif vivant sur une rente confortable. Il se laisse marcher sur les pieds par sa femme, se fait engueuler par Julie, la vieille servante de famille, mais, heureusement, il a son petit Georges ! Mais voilà que Julie, dans un excès d’exaspération, lui révèle tout : sa femme le trompe avec son ami Paul Limousin depuis leur mariage, et son petit Georges n’est pas de lui. M. Parent les jette tous dehors et se renferme sur lui, et vide son temps dans un bar.

Reprise développée et modifiée de « Le Petit« . Toute la première partie suit scrupuleusement le conte précité, à l’exception du fait que la femme est encore en vie. Mais lorsque le mari apprend son malheur, il choisit toujours de se retirer de la vie, mais n’a pas la force de se suicider, et devient une loque de comptoir, plus mort que vif. Tout son monde s’est écroulé en une soirée. S’est révélé d’un coup le hors-champ de son existence, et l’évaluation de celle-ci s’est complètement inversée, comme pour cet autre bourgeois dans « Les Bijoux« .

Le thème essentiel de cette nouvelle est cependant l’enfant bâtard, thème très cher à Maupassant.
En plus du simple récit que contenait l’ancien conte, Monsieur Parent fait intervenir l’aspect torturant et autodestructeur du doute concernant la paternité de l’enfant chéri (qu’on retrouve trois ans plus tard dans Pierre et Jean, mais en vision inversée, du point de vue de l’enfant). À cause de ce doute, M. Parent est incapable d’aimer l’enfant qu’il aimait auparavant, car il a une conception limitée de l’enfant comme extension de soi. Avoir un doute sur le sang du gamin, c’est alors avoir un doute sur sa propre identité.
Ce doute, dans le caractère faible de Monsieur Parent, se mue en incapacité d’affronter la vie. (Louis Forestier note la ressemblance avec le caractère de M. Folantin dans À vau-l’eau de Huysmans, publié en 1882. On pourrait également faire un parallèle avec le personnage de Cidrolin des Fleurs bleues de Raymond Queneau, personnage lui aussi fuyant, déçu par sa femme et ses enfants…)


p. 582 : « Et il entra dans son appartement. Dès qu’il y fut, il poussa le verrou pour être seul, bien seul, tout seul. Il était tellement habitué, maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu’il ne se jugeait en sûreté que sous la protection des serrures. Il n’osait même plus penser, réfléchir, raisonner avec lui-même, s’il ne se sentait garanti par un tour de clef contre les regards et les suppositions. »

p. 583 : « L’enfant riait enchanté, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir, et le père aussi riait et criait de contentement, secouant son gros ventre, s’amusant plus encore que le petit. »

p. 589 : « Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller examiner dans la glace la face de son enfant à côté de la sienne. Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent tout proches, et il parlait haut, tant son égarement était grand. « Oui… nous avons le même nez… le même nez… peut-être… ce n’est pas sûr… et le même regard… Mais non, il a les yeux bleus… Alors… oh ! mon Dieu !… mon Dieu !… mon Dieu !… je deviens fou !… Je ne veux plus voir… je deviens fou !… » »

La Bête à Maît’ Belhomme ***

La diligence de Césaire Horlaville est pleine et emporte quelques villageois vers Le Havre. Parmi eux, le grand et maigre maît’Belhomme applique son mouchoir sur son oreille et trépigne de douleur. Il prétend avoir une bête dans l’oreille et se rend en ville voir un guérisseur car il n’aime pas les médecins.

On pense ici immédiatement à Boule de Suif. Mais sur le ton léger de la farce, Maupassant trace fermement des portraits sociaux, en couleur vives, des paysans normands. Finalement, le prétexte de la diligence, en plus de permettre un clin d’œil évident au premier succès de l’auteur, offre une chute hilarante mais tellement crédible qui laisse exprimer encore tous les comportements pittoresques du paysan.


p. 559 : « – C’est-il point quéque lapin qu’t’as dans l’oreille ? Il aura pris çu trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j’vas l’fé sauver.
Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même l’instituteur qui ne riait jamais. »

À vendre ****

Notre conteur se promène sur les côtes du Finistère et sent passer en lui toute une allégresse rêveuse. Au fond d’une plage, il aperçoit une petite maison blanche. Elle est à vendre. Piqué de curiosité, il décide de la visiter. Tombé sous le charme de la grande photographie d’une femme, il interroge la vieille bonne.

Ce conte est étrangement positif. Il reprend le thème de la femme inconnue mais familière de Rimbaud (« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant… »), mais placé dans une situation d’excellente disposition peu habituelle de l’auteur. L’emportement naïf du narrateur, d’ailleurs bien peu développé, peut même paraître ridicule. Cet emportement provient en fait de la séduction de la nature, qui a fait ressurgir un rêve de jeunesse. Mais ce rêve ne peut qu’être à nouveau crevé. Un motif qui annonce les considérations de Fort comme la mort sur le temps et sa perception psychologique, et dans le prolongement, celles de Marcel Proust.


p. 420
Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de certaines minutes d’amour avec la Terre, le souvenir d’une sensation délicieuse et rapide, comme de la caresse d’un paysage rencontré au détour d’une route, à l’entrée d’un vallon, au bord d’une rivière, ainsi qu’on rencontrerait une belle fille complaisante ?

L’Inconnue ****

Gontran et Roger des Annettes discutent des rencontres d’un instant, de ces femmes croisées seulement. Roger des Annettes raconte comment quatre fois il a croisé une même femme et que ces quatre fois ont fini par le rendre amoureux.

Dans la continuité du thème abordé dans « À vendre », ce conte reprend aussi le thème de Baudelaire dans « À une passante », de la femme croisée qui reste comme un rêve potentiel poignant et regretté. Mais contrairement au poème de Baudelaire, où la passante n’est adorée que parce qu’elle n’est croisée qu’une seule fois, une fois dans laquelle se loge toute la puissance du fantasme, le second conteur finit par tomber amoureux de cette femme étrange alors qu’il lui parle enfin. L’emportement amoureux se constitue par tout un jeu d’émotions conjuguées qui n’ont pas tant à voir avec la femme croisée : « La vérité est que ce ne sont pas précisément ces étrangers qui nous inspirent ces vagues regrets. En réalité, ils nous sont indifférents. Ce sont ces moments-là que nous regrettons, ces miettes de notre existence, envolées à jamais ». (« Guy de Maupassant intime », La Grande Revue, 25 octobre 1912, Mme X, Lecomte du Noüy) Ainsi Maupassant méditant sur la perception subjective de l’expérience annonce clairement le phénomène de cristallisation du sentiment amoureux chez Marcel Proust : Swann n’est plus amoureux d’Odette mais de la fantaisie qu’il s’était fait d’elle au début de leur rencontre (cf. Du côté de chez Swann).


p. 442-443
Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui vient de l’église ou qui va chez son amant ? Qu’importe ! La poitrine est ronde sous le corsage transparent. – Oh ! si on pouvait mettre le doigt dessus ? le doigt ou la lèvre. – Le regard est timide ou hardi, la tête brune ou blonde ? Qu’importe ! L’effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu’au soir, celle qu’on a rencontrée ainsi ! Certes, j’ai bien gardé le souvenir d’une vingtaine de créatures vues une fois ou dis fois de cette façon et dont j’aurais été follement amoureux si je les avais connues plus intimement.
Mais voilà, celles qu’on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. Avez-vous remarqué ça ? c’est assez drôle ! On aperçoit, de temps en temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres adorables que j’ai coudoyés dans les rues de Paris, j’ai des crises de rage à me pendre.

La Confidence ****

La petite marquise Rennedon vient rendre visite à son amie, la petite baronne de Grangerie, afin de lui confier qu’elle vient, aujourd’hui même, de se venger de son gros mari jaloux.

Premier épisode d’un tryptique où on retrouvera les deux jeunes femmes, avec « Sauvée » et « Le Signe ».
Ce conte reste dans les mêmes thématiques que les précédents comme « Joseph » ; mais il est surtout à rapprocher de « Clair de Lune ». Tout l’intérêt du conte présent est dans la manière dont le personnage expose son aventure et prépare la chute. Elle prend une confidente, qui joue le rôle de tout lecteur modèle, afin de rire avec elle de son mari. Mais la leçon du conte est ambiguë : est-ce la faute des hommes mauvais si les femmes mal mariées deviennent perverses ? ou est-ce que les femmes, paradoxalement, s’amusent et s’accommodent très bien de leurs mauvais maris, grâce auxquels elles peuvent déployer toute une étendue de perversité ?
On retrouve le rôle important du rire, comme symbole révélateur de l’adultère.


p. 526 : « Oh ! ma chère, en voilà un supplice que d’être… aimée par un homme grotesque… Non, vraiment, je ne pouvais plus… plus du tout… c’est comme si on vous arrachait une dent tous les soirs… bien pis que ça, bien pis ! Enfin figure-toi dans tes connaissances quelqu’un de très vilain, de très ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre – c’est ça qui est affreux -, et de gros mollets velus. Tu le vois, n’est-ce pas ? Eh bien, figure-toi encore que ce quelqu’un est ton mari… et que tous les soirs… tu comprends. Non ! c’est odieux !… odieux !… Moi, ça me donnait des nausées, de vraies nausées… des nausées dans ma cuvette. Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les femmes dans ces cas-là. – Mais figure-toi ça, tous les soirs… Pouah ! que c’est sale ! »

Le Baptême (« Allons, docteur, un peu de cognac… ») ****

A l’occasion d’un verre d’alcool, un vieux raconte une histoire. Un hiver, dans sa maison de campagne en Bretagne, la famille qui gardait la maison le reste de l’année venait d’avoir un bébé. Et malgré la neige et le froid, ils appliquent jusqu’au bout la coutume de laisser l’enfant nu jusqu’au baptême.

Placé sous le signe de la déchéance alcoolique, avec la référence à l’Assommoir, ce conte ne pouvait que finir affreusement mal. Et ce qui pourtant ressemble à ce qui aurait pu être une farce paysanne devient un drame horrible, à rapprocher également de « L’Ivrogne« . En illustrant l’absurdité des coutumes – ou plutôt de leur respect à la lettre -, ce conte nous montre la plus stupide d’entre elles : l’abus d’alcool. La Bretagne apparaît ainsi comme une terre sauvage, bestiale, mal-civilisée, différente de ce qu’on verra chez Loti dans Pêcheur d’Islande, même si on retrouve cette mer mangeuse d’hommes. Une autre comparaison intéressante pourrait être faite avec le film Wake in Fright (1971), de Ted Kotcheff, illustrant l’impossibilité en culture australienne de dire non à une bière…


p. 437 : « Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous demandez à la femme ce qu’est devenu son homme, elle tendra les bras sur la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. Il est resté dedans un soir qu’il avait bu un peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. A bientôt leur tour. »

Imprudence ***

Les jeunes mariés commencent à se lasser un peu… Madame a l’idée, pour pimenter leur couple, d’aller passer la soirée dans un bar que fréquentait son mari, étant jeune. Ainsi, ils joueront aux amants. Elle se met à interroger son mari sur ses anciennes amantes.

Cette petite sortie du couple bourgeois mal marié, révèle comment la femme, découvrant que son mari s’est bien amusé avant, va à coup sûr se trouver un amant, puisque dès le départ, ce qui l’animait était ce jeu dangereux. Fait partie de ces tableaux, comme Une vie, montrant les dégâts de l’éducation bien-pensante des femmes, qui croyant les protéger, les prépare très mal à la vie sexuelle qu’elles vont mener.


p. 551 : « Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente, une peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à tout voir et à tout oublier, à n’entrer qu’aux instants nécessaires, et à sortir aux minutes d’épanchement, allaient et venaient vite et doucement. »

Un fou ***

Un magistrat très respecté vient d’être mis en terre. Le notaire retrouve dans un tiroir, quelques pages de son journal. Il y livre une irrésistible envie de goûter au meurtre.

Le récit est évidemment à rapprocher de tous les contes préparatoires du « Horla ».
On retrouve ici l’une des thèses de Sade dans La Philosophie dans le boudoir, sur la nature meurtrière de l’homme, sur ce délicieux vice nécessaire à l’homme, pour son équilibre. Ainsi, le magistrat, personnage officiellement au-delà de tout soupçon, comprend que le meurtre n’est que l’autre facette de la pureté (« tuer n’est-il pas ce qui ressemble le plus à créer ? Faire et détruire ! Ces deux mots enferment l’histoire des univers », p. 541), et ne lui cède que plus facilement. Mais la perversité, l’envie de tuer, provient ici d’abord d’un raisonnement avant d’être pulsion, ce qui confirme toute l’atrocité du personnage qui tue par intelligence. Bien-sûr, le récit met également en évidence la défaillance – typique chez Maupassant – de la mentalité d’un individu peu à peu dévorée par une idée, une tentation, une obsession.


p. 546 : « Comme c’est beau de voir trancher la tête d’un homme ! Le sang a jailli comme un flot, comme un flot ! Oh ! Si j’avais pu, j’aurais voulu me baigner dedans. Quelle ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux, sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge ! Ah ! Si on savait ! »

Tribunaux rustiques ***

Mme Bascule a élevé le jeune Isidore pour ses plaisirs. Mais ce dernier l’a laissée et s’est marié, donnant en guise de dot à sa jeune femme, les terres qu’il avait reçues de Mme Bascule.

Reprise de « Autres temps ».
La situation est une inversion de ces comédies de mariage de Molière où un vieux riche élève et se garde précieusement une jeune fille pour la marier… On regrettera le peu d’action dramatique. On applaudit en revanche à la magnificence de la langue normande.


p. 390 : « LE JUGE DE PAIX, riant : Quels ont été vos rapports avec Mme Bascule, ici présente ?
ISIDORE : A m’a servi de traînée.
(Rires dans l’auditoire)
LE JUGE : Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations n’ont pas été aussi pures qu’elle le prétend.
LE PERE PATURON, prenant la parole : I n’avait point quinze ans, point quinze ans, m’sieu l’Juge, quand a m’la débouché…
LE JUGE : Vous voulez dire débauché ? »

L’Épingle ****

Notre conteur, en voyage dans un pays exotique, trouve refuge pour la nuit chez un Français bien installé dans le pays depuis dix ans, très enrichi à force de travail acharné. L’homme regrette pourtant Paris et conserve une mystérieuse épingle, sur « un carré de satin blanc encadré d’or » suspendu dans sa chambre (p. 521), en souvenir d’une parisienne.

Conte de la possession d’un homme par une femme qui ne lui convient pas (qu’on retrouve bien entendu dans Du côté de chez Swann, partie « Un amour de Swann »). Thème de l’emballement disproportionné du cœur qui prend ici une tournure de « monomanie » dans le fétichisme de l’homme qui a gardé jusqu’au symbole de son plus malheur. Attachement malsain, masochiste, pour une femme qui le trompe et le maltraite…

Ce qui ressort d’une manière particulièrement actuelle, c’est que plus la femme est femme, libre, affirmée, plus l’attachement est fort mais plus son caractère devient détestable à l’homme qui n’arrive à la posséder, à la maîtriser. Le femme libérée, ce sont tous ses défauts et qualités sublimés, quand ils sont en sourdine dans la femme traditionnelle, étranglée dans son corset de femme-poupée (cf. Une Maison de poupées). D’où, devant la femme moderne, l’homme douloureusement amoureux et misogyne à la fois. masculiniste pathétique. C’est un thème que développera également Notre cœur. Il y a dans la confession de ce personnage quelque chose de proche et de familier avec ces hommes déçus d’eux-mêmes, que sont les narrateurs neurasthéniques et inarrêtables des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, du Bavard de des Forêts ou de La Chute de Camus. Personnages frappés d’un complexe d’infériorité/supériorité, s’apitoyant sur eux-mêmes de manière à s’autoriser le mépris…


p. 522 : « Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux cœurs et de deux âmes ; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement torturant, fait de l’invincible enlacement de deux êtres disparates qui se détestent en s’adorant. »
p. 523 : « Quand je la regardais… je sentais un besoin furieux d’ouvrir les bras, de l’étreindre et de l’étrangler. Il y avait en elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d’insaisissable qui me faisait l’exécrer ; et c’est peut-être à cause de cela que je l’aimais tant. En elle, le Féminin, l’odieux et affolant Féminin était plus puissant qu’en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée comme d’un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu’on ne l’a jamais été.
Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son œil sur tous les hommes d’une telle façon, qu’elle semblait se donner à chacun, d’un seul regard. »

Les Bécasses ***

Notre conteur explique à sa chère amie pourquoi il ne rentre pas à Paris. La période des bécasses est arrivée et il part chasser avec les frères d’Orgemol, deux grands colosses normands. Au détour d’un chemin, ils aperçoivent Gargan, le berger sourd-muet. Maître Picot, qui les loge et les accompagne, a dû le défendre devant le juge, car il a étranglé sa femme, une pauvre gueuse, surnommée la Goutte en raison de son fort penchant à l’eau de vie.

Dans ce texte, on retrouve l’ambiance légère des farces normandes. La chasse est décrite comme une vraie bouffée d’air. Le récit central est en revanche à rapprocher des contes tels que « Coco« , « L’Aveugle », « Le Gueux« , et autres récits de « boulets » de la société. Ici, bien qu’on lui ait trouvé une place, et même une femme, il reste à part, et les paysans s’amusent cruellement à le faire cocu. Mais le drame montre que « l’infirme » a les mêmes réactions, les mêmes sentiments que n’importe quel autre, simplement silencieux et donc pathétiquement impuissants à crier.


p. 566 : « Car nous ne chassons pas la bécasse, mais le lapin. Nous sommes convaincus qu’il ne faut paschercher la bécasse, mais la trouver. On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand on veut spécialement en rencontrer, on ne les pince jamais. C’est vraiment une chose belle et curieuse que d’entendre dans l’air frais du matin, la détonation brève du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l’horizon et hurler : « Bécasse. – Elle y est. »
Moi je suis sournois. Quand j’ai tué une bécasse, je crie : « Lapin ! » et je triomphe avec excès lorsqu’on sort les pièces du carnier, au déjeuner de midi. »

En wagon ***

L’abbé Lecuir est chargé d’aller chercher les fils de ses dames, à Paris, et de les escorter jusqu’à leur mère pour les vacances. Il doit veiller sur eux et empêcher qu’ils partagent leur wagon avec des filles de Paris, qui, paraît-il, arpentent les grandes lignes pendant l’été. Il trouve un wagon occupé par une fille très bien mais un peu pâle.

Dans le prolongement des aventures de voyage en train, des « Soeurs Rondoli » bien-sûr, différents degrés pour voir ce conte : la simple farce ; l’éducation saugrenue des enfants laissés dans l’insouciance (thèse de Sade ou Schopenhauer) ; l’abbé avec la sexualité et le bébé interdits.
Évidemment la dernière parole vient provoquer tout un imaginaire par rapport à l’abbé.


p. 482 : « L’abbé tenait dans ses mains un enfant tout nu. Il le regardait avec des yeux effarés ; il semblait content et désolé, prêt à rire et prêt à pleurer ; on l’aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues. »

Ça ira ***

Notre conteur, au hasard d’un voyage dans une ville ennuyeuse du nom de Barviller, entre dans un bureau de tabac pour s’acheter un cigare et reconnaît la patronne : c’était « Ça ira », une fille insignifiante qui s’était accrochée à la bande de canotiers dont il faisait partie, étant jeune. Elle, avait été surnommée « Ça ira », parce qu’elle se plaignait tout le temps de son sort.
L’ancienne fille lui raconta son histoire. Ancienne modiste, elle complétait son maigre revenu par « deux ou trois amants habitués qui donnaient un peu », et par quelques coups de débrouilles avec ses amies. Un étudiant oisif finit par la mettre enceinte.

Le conte renvoie aux temps de canotage de Maupassant sur la Seine, vers 1876, avant son entrée dans le monde du journalisme. L’histoire de la fille devenue quelqu’un, vient montrer que la réussite s’accomplit au prix d’une certaine perte de la liberté. Même la fille pauvre et sans importance, regrette d’une certaine façon, cette existence un peu folle de la jeunesse. Son histoire est à la fois touchante et drôle, à l’image de la transformation de son surnom : Ça ira > Zaïra > Zara > Sarah > La Juive.


p. 578 : « La marchande de tabac allait toujours, vidant d’un seul coup tous ses souvenirs amassés depuis si longtemps dans son cœur fermé de débitante officielle. Tout l’autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et d’amour vrai par moments. »

Découverte ****

Notre conteur croise un vieil ami, Henri Sidoine, qui semble en haine contre les Anglais. Il a lui-même épousé une Anglaise, tombé sous le charme d’un accent, de sa mauvaise prononciation exotique, qui finit par disparaître.

Ce conte est un exemple flagrant de la thèse du piège selon l’étude de Micheline Besnard-Coursodon. L’homme est piégé par un artifice exotique. C’est aussi le piège de la nature selon Schopenhauer, la cristallisation de Swann pour Odette (dans Du côté de chez Swann). Cependant, le comique est provoqué par la conséquence inverse de l’effet attendu des efforts d’instruction de la pauvre femme… Un effet comparable à celui décrit dans La Maison du chat-qui-pelote par Balzac où la jeune femme de catégorie sociale inférieure s’instruisant pour comprendre son mari peintre perd le côté charmant de sa naïveté innocente et n’arrive qu’à être une piètre admiratrice d’art… Mais outre ce piège qui offre une vision négative de l’amour, on retrouve une vision acerbe de l’éducation puritaine des Anglais, assez à la mode alors, prolongation de « Miss Harriet ».


p. 317 : « Je l’épousai ! Je l’aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les vrais amants n’adorent jamais qu’un rêve qui a pris forme de femme.
[…]
Eh bien, mon cher, le seul tort que j’ai eu, ç’a été de donner à ma femme un professeur de Français.
Tant qu’elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je l’ai chérie. »

Solitude ****

Pendant une promenade d’un soir, un ami exprime l’ampleur de sa conscience de la solitude.

Magnifique étude auto-analytique de la solitude avec incessantes prises de recul. Maupassant semble ici avoir cherché à exprimer le plus directement – sans presque de détour par la fiction – d’une dépression existentielle chronique et grandissante depuis Bel-Ami.


p. 1257 : « Gustave Flaubert, un des plus grands malheureux de ce monde, parce qu’il était un des grands lucides, n’écrivit-il pas à une amie cette phrase désespérante : « Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne. »
[…]
Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des êtres que nous ne pouvons pénétrer ! Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d’union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans l’un vers l’autre ne font que nous heurter l’un à l’autre. »
p. 1259 : « Quant à moi, maintenant, j’ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j’aime. Me sachant condamné à l’horrible solitude, je regarde les choses sans jamais émettre mon avis. Que m’importe les opinions, les querelles, les plaisirs, les croyances ! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis désintéressé de tout. Ma pensée invisible demeure inexplorée. J’ai des phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit : « oui », quand je ne veux même pas prendre la peine de parler.
Me comprends-tu ? »

Au bord du lit ****

Une femme se refuse à son époux, qui, il y a encore peu, ne voulait plus d’elle et lui préférait des cocottes. Elle veut maintenant qu’il la paye comme il a payé les autres.

Une comédie en deux actes fut tirée de ce conte : « La Paix du ménage » (ou « Un duel au canif »). Composé comme une saynète, ce petit conte de ménage mêle les thèmes ambigus du mariage libéré du XVIIIe et du statut de la prostituée.


p. 1043 : « Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à manger des choses qu’on aimerait point à un autre moment. Je suis le plat… négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous la dent… ce soir. »

Le Petit Soldat ****

Deux tout jeunes soldats ont trouvé un coin de campagne qui leur rappelle leur village breton. Ils y vont tous les dimanches et regardent passer la fille à la vache, avec laquelle ils finissent par sympathiser, à partager un peu de lait.

Entrelacs de thèmes : militaire, liberté, jeunesse, timidité, amour, mort. Les deux nouvelles recrues recréent leur village perdu, pendant leur repos du dimanche : un coin de campagne, une fermière, un ami, un repas. Mais cette idylle à trois finit par se rompre. Une amitié qui rejoint d’une certaine manière celle des « Deux amis« , qui ne retrouvent humanité qu’en s’éloignant de la ville, de la caserne, amitié tout autant gâchée… La solidarité de l’amitié est pour ces deux jeunes hommes le remède à la brutalité de l’arrachement au pays natal, à la douleur du déracinement.


p. 489 : « Le dimanche suivant, elle s’assit à côté d’eux pour deviser plus longtemps, et tous trois, côte à côte, les yeux perdus au loin, les genoux enfermés dans leurs mains croisées, ils racontèrent des menus faits et des menus détails des villages où ils étaient nés, tandis que la vache, là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait vers elle sa lourde tête aux naseaux humides, et mugissait longuement pour l’appeler.
La fille accepta bientôt de manger un morceau avec eux et de boire un petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa poche ; car la saison des prunes était venue. Sa présence dégourdissait les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux. »

Remue tes méninges : La mentalité de marché est obsolète, de Karl Polanyi

Extirper la pensée libérale de marché de la société.

Polanyi (Karl) 1947, La mentalité de marché est obsolète, éd. Allia, 2021

Trad. de l’anglais par Laurence Collaud (Our Obsolete Market Mentality)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Le libéralisme économique donnait des signes d’affaiblissement dans l’après Seconde Guerre. Polanyi considère que c’est la conséquence de la progressive autonomisation du champ économique. C’est-à-dire que l’économie de culture libérale, se mêlant de tout mais en ne prenant en compte rien d’autre que l’aspect financier, devenant dominante dans les décisions politiques et représentations du monde, s’est ainsi progressivement fermée à toute autre interprétation du monde et de l’humain… Tout objet devenant un produit marchand, y compris des choses qui ne le sont peut-être pas, comme le travail, la nature et la monnaie. L’être humain n’est plus qu’un animal uniquement mû par sa faim et par sa peur du manque.

En ignorant la complexité des rapports sociaux qui conditionnent le marché, la théorie de l’économie de marché détériore et déforme les objets qu’elle considère finissant inévitablement par affaiblir le marché lui-même, perdant ainsi sa pertinence dans la recherche d’une évolution harmonieuse des civilisations.

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La notion d' »autonomisation du champ économique » est le négatif du « fait social total » avec lequel Marcel Mauss caractérisait l’économie dans les civilisations traditionnelles, dans son Essai sur le don, vingt années plus tôt. C’est-à-dire que les échanges économiques se limitent rarement à de simples questions d’intérêts, d’acquisition et de profit… mais sont le plus souvent conditionnés et indissociables des autres sphères d’activité humaine (spiritualité, tradition, honneur, solidarité, amitié, rivalité…). Au contraire, les théoriciens libéraux du XVIIIe siècle, dans une démarche cartésienne, comme des scientifiques de laboratoires, auraient extrait l’échange économique du reste de la configuration sociale pour mieux l’analyser. Puis, dans leur quête de pureté, à l’imitation des sciences mathématiques, et dans leur quête de pouvoir sur la décision politique, les économistes libéraux auraient continué à découdre la société, jusqu’à promouvoir des réformes qui forçaient le réel à se conformer à leurs théories… C’est-à-dire que la qualité, le goût, le respect des rites, l’honneur, l’amour, les valeurs morales, etc. n’ont pas de chiffres, n’ont donc pas d’existence dans le modèle économique… Pléonasme définitoire : l’économie libérale est un succès car on n’y mesure que ce qui relève de son succès. Le succès du libéralisme (considérant l’unique enrichissement quantifiable) se mesure en cachant sous la table de calcul les restes et déchets peu chiffrables, qui ne relèvent pas de ce qu’ils considèrent comme de l’économique pure… De plus, cette réussite économique européenne des XVIIIe-XXe siècles – et donc sa prétendue supériorité civilisationnelle – s’est faite en très grande partie sur la minimisation des avantages conférés par l’esclavage, les génocides, l’appropriation impérialiste des terres et des matières premières, les avantages concurrentiels en défaveur des pays du Tiers-Monde, la dévaluation des ouvriers et paysans…

L’utilisation du mot « obsolète » mène inévitablement à un rapprochement avec la pensée de son contemporain Günther Anders (cf. L’Obsolescence de l’Homme, 1956 – le mot allemand recouvrant une signification similaire). L’Homme, réduit à un simple opérateur marchand répondant à ses manques comme un animal à ses besoins, ou à un simple usager des technologies, perd logiquement son humanité : homo oeconomicus comme homo technologicus est un animal domestiqué, industrialisé, enfermé dans un enclos comme le porc de Raymond Cousse (cf. Stratégie pour deux jambons, 1978), consentant et même fier d’être réduit à son facteur de production de lui-même pour servir à la consommation. Comme lui nous nous photographions souriant dans notre costume de produit… Mais Polanyi déporte la caractérisation : si cette mentalité économique détruit l’humain, c’est que c’est celle-là qui est obsolète. Et on voit ce qu’il y aurait de proprement paradoxal et pourtant quelque part salvateur à dire de même de la course à l’innovation technologique… Le nucléaire, la high tech, le numérique, le monde connecté, l’IA, réalité virtuelle, voyages pour Mars… ne sont-ils pas tout simplement obsolètes puisqu’ils ne correspondent pas à une évolution humaine possible et souhaitable ? L’économiste libéral et la technologie numérique ont en commun leur monomanie idolâtre du chiffre : « computer » signifiant d’ailleurs calculatrice ; « ordinateur » évoquant l’agent d’autorité qui confère une valeur hiérarchique dans l’Église catholique. Le chiffre de droit divin : La Gouvernance par les nombres, mise en évidence par Alain Supiot, indépassable car sacrée. Une religion, avec une anti-morale (la morale des affaires, à l’opposé de toute règle de vie en société, cf. Avertissement aux écoliers…, de Raoul Vaneigem), avec ses aristocrates hommes d’affaire de bonne lignée, marquis, ducs et princes, qui se font la guerre complicitement, ravagent les champs économiques pour mieux monnayer leur protection et garder le pouvoir…

L’approche anthropologique de Polanyi a longtemps été négligée, parce que ne provenant pas d’un économiste pur, mais aussi parce que prédisant la fin du libéralisme pour les années 70, or que celui-ci semblait au contraire triompher durant les trente glorieuses (jusqu’à l’énormité ridicule de « fin de l’histoire » du pseudo-économiste-Nostradamus Francis Fukuyama…) Or, c’est bien dans ces années-là que les problématiques écologiques émergent avec notamment le premier rapport Meadows, « Les limites de la croissance », en 1972 – futur GIEC. Aujourd’hui qu’elles sont incontournables, la pensée de Polanyi apparaît plus pertinente que jamais. Il dénonçait déjà l’imposture de l’exploitation gratuite de la nature (qu’il ajoute à celles des travailleurs et de la monnaie, traitées par Marx et Keynes)… Mais au-delà, Polanyi met en évidence la faiblesse anthropologique des théories libérales de l’économie de marché, la supercherie de leurs résultats et leur illégitimité fondamentale à orienter la prise de décisions politiques… Le plus grave n’est d’ailleurs pas l’incapacité du libéralisme à répondre aux crises et à apporter la prospérité, mais la dégradation de l’être humain qu’elle engendre par les vues limitées de son idéologie. Le libéralisme premier prônait l’affranchissement d’une régulation injuste verrouillée par des seigneurs privilégiés… Le néo-libéralisme, fondé sur le mythe que c’est la libération des règles et donc le grossissement de la sphère économique qui a permis le développement social et économique de la civilisation – et non le passage à des règles plus justes -, refuse par principe toute régulation qui risquerait de freiner le gonflement de la bulle économique capitaliste… Les preuves chiffrées des contre-performances du libéralisme niées, aveuglement dogmatique, accompagnent la fuite en avant du néo-libéralisme qui ne trouve plus de marge de croissance que dans la sur-extension du domaine d’exploitation capitaliste : données privées, bénévolat, chômage, santé, intellect, éducation, migrants illégaux… On peut dès lors se demander si la fin du libéralisme n’a pas effectivement eu lieu, et que ce qui a suivi n’était déjà plus cela, mais un capitalisme cloisonné, verrouillant des monopoles tout en se donnant des airs d’idéologie libérale : le néo-libéralisme, le libertarianisme, sont-ils encore des libéralismes ?

Passages retenus

p. 12-13
L’économie libérale, cette réaction première de l’homme face à l’avènement de la machine, constitua une rupture brutale avec la situation antérieure. Ce fut le début d’une réaction en chaîne : les marchés isolés d’autrefois ont été transmués en un système de marchés autorégulateur. Cette nouvelle économie donna naissance à une nouvelle société.
L’étape décisive fut la suivante : on transforma le travail et la terre en marchandises, c’est-à-dire qu’on les traita comme s’ils avaient été produits pour être vendus. Certes, l’un comme l’autre n’étaient pas réellement des marchandises, dans la mesure où ils n’étaient pas produits du tout (comme la terre) ou, s’ils l’étaient, ils n’étaient pas destinés à la vente (comme le travail). Et pourtant, jamais fiction plus efficace ne fut imaginée. En achetant et en vendant librement le travail et la terre, on leur imposa le mécanisme du marché. Il y eut désormais offre de travail et demande de terre. Il y eut, en conséquence, un prix de marché pour l’emploi de la force de travail, appelé salaire, et un prix pour l’utilisation de la terre, appelé rente. Les marchés du travail et de la terre se sont constitués, à l’image de ceux des marchandises que ces facteurs concouraient à produire. L’ampleur réelle d’un tel changement est mieux perçue si l’on rappelle que les mots travail et terre n’indiquent pas autre chose que, respectivement, l’homme et la nature. La fiction de la marchandise consigne le destin de l’homme et de la nature au fonctionnement d’un automate qui suit sa routine et est régi par ses propres lois.

p. 32
Nous dirons que les relations sociales sont désormais enchâssés dans le système économique alors qu’autrefois le système économique était enchâssé dans les relations sociales.
Si les classes sociales résultaient directement du mécanisme du marché, celui-ci déterminait indirectement d’autres institutions. L’État et le gouvernement, le mariage et le fait d’élever des enfants, l’organisation de la science et de l’éducation, de la religion et des arts, le choix du métier, les formes d’habitat et les types de peuplement, jusqu’aux choix esthétiques personnels, tout devait se conformer au modèle utilitariste ou, pour le moins, ne devait pas interférer avec le fonctionnement du mécanisme de marché. Or, bien peu d’activités humaines peuvent être réalisées dans le vide ; puisque même le stylite a besoin de son pilier, le système de marché en est venu indirectement à déterminer quasiment la société tout entière. Il devint presque impossible d’éviter la conclusion erronée selon laquelle le système économique était « réellement » la société, de la même façon que l’homme « économique » était l’homme réel.

p. 34-35 :
Tenter d’appliquer le déterminisme économique à toutes les sociétés humaines relève presque du fantastique. Pour tous ceux qui étudient l’anthropologie sociale, il est bien évident qu’un grand nombre d’institutions très diverses sont compatibles avec des moyens de production presque identiques. La créativité de l’homme n’a été suspendue que lorsqu’on a permis au marché de broyer le tissu social pour lui donner l’apparence uniforme et monotone de l’érosion lunaire. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que son imagination sociale montre des signes de grande fatigue. Un jour, peut-être sera-t-il devenu incapable de retrouver la souplesse, la richesse et le pouvoir imaginatif de ses attributs primitifs.
J’ai conscience qu’il est inutile de me défendre aux yeux de ceux qui me prendront pour un « idéaliste ». Celui qui, en effet, remet en cause l’importance des motivations « matérielles » est supposé s’appuyer sur la force des motivations qualifiées d’ « idéales ». Il s’agit pourtant d’une très grave erreur d’interprétation. La faim et le gain n’ont rien de particulièrement « matériel ». À l’inverse, la fierté, l’honneur et le pouvoir ne sont pas nécessairement des motivations plus « élevées » que la faim et le gain.
J’affirme que cette dichotomie est arbitraire. Reprenons l’analogie du sexe. Il est certain qu’une différence réelle existe entre des motivations plus ou moins « élevées ». Cependant, en ce qui concerne, la faim ou le sexe, il est pernicieux d’institutionnaliser cette séparation entre les composantes « matérielles » et « idéales » de l’homme. Concernant le sexe, cette vérité, si vitale à l’épanouissement total de l’homme, a toujours été reconnue comme telle ; c’est le fondement de l’institution du mariage. Pourtant, dans le domaine tout aussi stratégique de l’économie, cette donnée a été négligée. Ce domaine-ci a été « séparé » de la société et défini comme le royaume de la faim et du gain. Notre dépendance toute animale vis-à-vis de la nourriture a été mise en évidence et l’on a permis que la peur de la famine puisse agir sans spécifications ni limites. Cet esclavage humiliant, constitué par notre dépendance au « matériel », que toute culture humaine est censée atténuer, a été délibérément renforcé. Il constitue la racine de la « maladie d’une société acquisitive », contre laquelle Tawney nous mettait en garde ; un siècle auparavant, le génial Robert Owen, dans ses meilleurs écrits, décrivait la motivation par le profit comme « un principe allant totalement à l’encontre du bonheur individuel et public ».

Imaginez la scène : Stratégie pour deux jambons, de Raymond Cousse

La joie de donner son corps à la réussite industrielle.

Cousse (Raymond) 1957, Stratégie pour deux jambons, éd. Serpent à plumes, coll. Motifs, 2001

Note : 4 sur 5.

Résumé

Un porc se propose un questionnement existentiel, un compte-rendu de recherches, en spécialiste de l’hysologie (l’étude, les discours, à propos du porc), depuis son enclos de 2m sur 2m, avant que ne vienne le temps où il remettra fièrement ses beaux jambons bien produits à l’équarrisseur…

Commentaires

L’auteur prête sa voix au cochon industrialisé, d’abord sans doute dans un geste de défenseur de la cause animale, peut-être plus encore en tant que fabuliste critiquant l’humanité par la voix animale. Entendre la voix d’un élément absurde, une nature pathétiquement étouffée avant même son premier souffle, vie qui n’a d’autre but que sa fin lamentable et pré-écrite, a déjà quelque chose de provocateur, de choquant : voilà le spectateur-lecteur, ce bourgeois consommateur satisfait de viande, assis-forcé à écouter sa victime pérorer, développer ses doléances. Raymond Cousse se fait ainsi juge, donnant la parole à qui en était privé jusque là. Mais étrangement, cette victime ne se lamente pas, n’implore pas, ne réclame pas pitié. Au contraire, la voilà complice de son cochonier. Parallèle évident avec la traite négrière ou avec les systèmes coloniaux, la victime a incorporé dans son être, dans sa raison d’être, l’indiscutabilité de son infériorité, de la direction d’existence qu’on lui a attribué. Et c’est là sans doute la plus vertigineuse conséquence de l’exploitation.

Quelque part entre La Ferme des animaux d’Orwell et Le Terrier de Kafka, l’astuce littéraire fait entendre la voix du cochon tout en se laissant deviner comme masque d’une voix proprement humaine. La pyramide sociale décrite par le porc, ce destin de consommateur consommé, producteur de soi-même, rappelle inévitablement la critique marxiste de la société de consommation. Le genre monologué, ici écrit pour être porté à la scène, fait bien-sûr penser aux one-man shows les plus ironiques et féroces de Coluche ou Desproges. Un texte aussi à rapprocher des grands textes littéraires du genre comme les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, Le Bavard de René-Louis Des Forêts ou La Chute de Camus… Le porc, réduit à ne pouvoir être qu’expert dans l’analyse de son exploitation, ne pouvant retrouver sa fierté qu’en se faisant critique de cette critique marxiste, qu’en se présentant comme consentant et même collaborateur de cette exploitation de lui-même, fait montre d’un masochisme éclaboussant, tellement énorme qu’il laisse entendre l’ironie toute socratique de l’auteur-acteur, ironie qui, tel que l’analyse Jankélévitch, fait éclater la thèse qu’il surjoue..

Bientôt, le cochon n’étant qu’humain mal déguisé, devient l’image à peine déformée du spectateur-lecteur. Ce clown d’abattoir qui se vante de son libre-arbitre, de vendre son corps rentabilisé, c’est lui. Comme on est ce qu’on mange, on devient aussi l’image du traitement infligé à ceux dont on a la protection. Comme le dit Césaire, le colon s’est bestialisé en traitant le colonisé comme une bête (cf. Discours sur le colonialisme). L’homme qui a industrialisé l’animal pour le déguster, qui a optimisé en négligeant tout souci de l’animal, en négligeant sa propre humanité, s’est transformé lui aussi en produit industriel, a consenti, et participe à cette matrice où il n’est plus question que de rendement, de production de soi, de vente de soi, de fierté de cette vente… Il est ainsi producteur de sa propre déshumanisation, prisonnier morbide de la seule joie de l’autodestruction.

Passages retenus

Renoncement à regarder vers le haut, p. 8-9
Et c’est ainsi que, délivré de l’obsession des hauteurs, je pus désormais me consacrer à des tâches plus terre à terre, auxquelles l’exercice des deux dimensions suffit largement. Et si ce revirement ne se fit pas sans heurts, il se fit et c’est là l’essentiel. Je n’ai pas souvenir d’avoir, depuis, ne fût-ce qu’une fois, levé les yeux aux plafond, si ce n’est par inadvertance ou pour compter les mouches. C’est une belle performance, à mon avis, tant la tentation est grande, ici, d’en appeler aux puissances célestes pour un oui ou pour un non. Mais j’ai su y résister et tout me dit que je saurai y résister jusqu’au bout. Le plafond ne me contemplera plus que de dos désormais, qu’il se le tienne pour dit ! Il pourrait bien me tomber sur la tête que cela ne changerait rien à ma détermination.

Intérêt de la castration, p. 24-25
Quant au cochon, inutile d’énumérer les avantages qu’il en tire. Il suffit d’apprécier un instant la démarche empruntée du verrat et l’embarras que lui cause cet énorme paquet au niveau de l’entre-jambons, et dont il n’a que faire, le plus souvent. Sans parler de la convoitise des truies, immanquablement fascinées par ce spectacle, je me suis toujours demandé pourquoi, ni de la jalousie des autres verrats, contrariés par la fascination de la truie et lui reprochant amèrement. Mais il serait injuste de ne pas mentionner également l’amertume et la jalousie de la truie vis-à-vis d’une, voire de plusieurs, de ses consoeurs pour peu que son verrat favori en vienne à reporter, comme c’est trop fréquent, ses affection et tendresse sur l’une ou les autres, prises isolément ou conjointement.

p. 85-86
Quoi qu’on prétende – et qui le prétend, sinon ces messieurs -, les différences anatomiques entre le porcher et son pensionnaire sont minces. Un extra-terrestre averti ne verrait là que des particularismes locaux. Pour ma part, je ne distingue en lui qu’un cochon ordinaire dégénéré. Il suffit de jeter un oeil sur la négligence dans laquelle il tient sa propre marchandise : atrophie des jambons, travers de côtes énigmatiques, jambonneaux dérisoires… Ou de se le représenter avant sa chute, au temps béni où l’instinct des hauteurs l’épargnait encore. On mesure alors l’étendue du carnage. Voilà où mène l’ambition sordide. Dès lors que privée de sa finalité naturelle, on comprend que la vie perde de son sens. Le sujet glisse imperceptiblement vers la révolte, d’abord inférieure, et de ce fait respectable puis, de fil en aiguille, passe à la rébellion ouverte. L’outil de travail devient le cadet des soucis, on n’a de cesse de ruer dans les brancards et faire verser le local. Le désespoir aidant, on finit par implorer le ciel puis par imaginer ou constater au plafond l’existence d’une trappe salvatrice. Il n’en faut pas plus pour voir des troupeaux de cochons se dresser sur leurs ergots et s’élancer à la conquête des portes du ciel. Évidemment, on ne renie pas sa nature sans laisser quelques plumes dans la bagarre. Mais le pli est pris. Finies les vicissitudes de la production, il ne sera plus question désormais que des aléas de l’ascension.
L’indignité ne se limite en rien à la promotion personnelle. Encore faut-il mystifier la classe laborieuse en suscitant une gauche et une droite bidons dans les culs-de-basse-fosse quand le débat réel se déroule à l’étage supérieur, entre les diverses factions de porchers. Voilà qui suffit à neutraliser la classe des porcine pour longtemps, dès lors que la mangeoire est pleine.

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