Efface les traces : Vis ma vie, l’épopée d’une anarchiste, de Emma Goldmann

L’intime est le lieu d’un combat politique.

Goldmann (Emma) 1932, L’Épopée d’une anarchiste (New York 1886 – Moscou 1920), éditions Complexe, Hachette, 1979.

Morceaux choisis de l’autobiographie d’Emma Goldmann (Living my Life). Traduits de l’anglais américain par Cathy Bernheim et Annette Lévy-Willard.

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Après un mariage décevant, Emma arrive à New York et frappe à la porte d’un anarchiste entendu à d’une conférence… Le procès des anarchistes tenus responsables du massacre de Haymarket Square à Chicago le 4 mai 1886, anime les cercles anarchistes. Emma détonne par sa jeunesse, sa fougue et ses lectures, elle rencontre vite des personnalités influentes comme Johann Most, orateur charismatique qui tient une revue et la pousse à ses premières prises de parole.
Sasha, militant exemplaire, devient son amant. Ils choisissent de vivre en petite communauté avec d’autres camarades dont Fedya l’artiste qui devient également son amant. En revanche, elle rompt avec Most qui veut en faire sa femme exclusive. Elle refuse une opération qui rendrait possible un enfantement…
En 1892, Sasha est condamné à vingt-et-une années de prison pour un attentat manqué visant à venger les manifestants massacrés à Homestead. Emma s’engage, ses conférences sont de plus en plus virulentes, lui valent ses premiers procès et passage en prison. Elle devient Emma la Rouge, la rebelle enragée.
Tour à tour couturière, infirmière pour pauvres et prostituées, sage-femme diplômée après des études à Vienne où s’intéresse aux cours de Freud. Voyage à Londres et Paris, où elle rencontre des personnalités du mouvement anarchiste comme Kropotkine, Malatesta, Louise Michel…
En 1906, Sasha est libéré mais reste profondément traumatisé. Les lois contre l’anarchisme se font de plus en plus dures. En 1916, exprimant leur opposition à la guerre, Emma et Sasha sont incarcérés, puis expulsés vers la Russie nouvellement bolchevique. Là, le décalage de la réalité avec leur idéal, la sévérité extrême du parti contre les voix dissonantes, les plongent dans le doute…

Commentaires

Ce qui marque cette autobiographie, c’est le lien étroit entre politique et intime. Si il y a là quelque chose de féministe, c’est surtout l’une des caractéristiques essentielles de l’anarchisme (l’engagement politique implique un mode de vie et un mode de relation aux autres et à soi-même). La chose chez Emma Goldman semble innée et viscérale, telle une Rimbaud de l’anarchisme (celui-ci ayant d’ailleurs une sensibilité anarchiste, cf. Lettre aux voyants et ses rapports avec la Commune). Pas une décision concernant ses amours, son divorce, son logement, son travail, son refus d’être opérée pour avoir des enfants, qui ne soit déterminée politiquement, par une réflexion sur ce qu’est être anarchiste. L’amour libre ne vient pas d’une espèce d’hédonisme, se justifiant parce que les choses sont arrivées ainsi et devraient alors être acceptées, mais parce que c’est combattre en soi l’envie de posséder, l’exclusivité, le sentiment destructeur de la jalousie (selon Alexander « Sasha » Berkman), ou inversement la tentation de se laisser posséder, de se laisser diriger (et Johann Most, par son charisme, son style de gentleman, son leadership, propose cette tentation à Emma)… Il s’agit d’accepter la diversité et la richesse de l’autre – un autre plein et émancipé -, son instabilité, la quasi impossibilité de l’entourer entièrement de ses bras seuls, pour la vie. Fedya répond à un besoin existentiel d’Emma, auquel Sasha ne peut répondre (on pourrait ici faire le lien avec la comique interprétation d’Amadou Hampâté Bâ de la polygamie traditionnelle, cf. Contes initiatiques peuls).

En même temps, les combats politiques relèvent de l’intime : soutien et vengeance des camarades en lutte, malthusianisme pour libérer le corps des femmes, liberté d’expression pour exprimer son mécontentement, refus de donner son corps à la boucherie guerrière… Pour un anarchiste (comme par exemple chez Murray Bookchin), la lutte contre l’autoritarisme politique, l’exploitation des ouvriers, les inégalités de classe, le racisme, le sexisme… commence par le refus de toute domination ou emprise à l’échelle de l’intime : dans la famille, dans la relation amoureuse, dans la communauté… L’action politique devient ainsi le prolongement de l’émancipation personnelle. C’est cette libération de l’individu qui lui permet de participer pleinement et activement à la vie sociale et politique (de manière similaire chez les Épicuriens, libérer l’individu dans son esprit – le point le plus intime – de la peur de la mort et des superstitions est le premier mouvement permettant une nouvelle sagesse politique). Le caractère entier et radical de la Rouge fait toute sa légende (cette scène phénoménale où Emma monte sur scène et fouette au visage Johann Most qui a médit par jalousie de l’action terroriste de Sasha). Son récit fait justement tout ce parcours de l’échelle de soi à l’échelle collective : se révolte d’abord contre l’autorité violente du père, puis contre les injonctions de sa famille et de sa communauté juive, puis contre l’exploitation par le travail, contre l’emprisonnement de l’amour et de l’enfantement, contre la formalisation de parti, les privilèges de la célébrité…

Les récits moscovites nous introduisent d’une manière assez étrange dans cette révolution bolchevique. Les convictions d’Emma et de Sasha, militants infatigables de l’émancipation, se trouvent bousculées dans un environnement politique inversé (presque un Carnaval) où les dirigeants se veulent accueillants, familiers, défenseurs des mêmes idées… tout en maintenant une même violence d’autorité d’État au nom de la lutte contre l’opposant contre-révolutionnaire tsariste ou bourgeois (rappelant la Terreur révolutionnaire…). Plongée dans un monde absurde, société de contrôle extrême et de licence totale, où la suppression du marché aboutit au trafic, à l’accaparement, à la misère, où la bureaucratie égalitariste aboutit aux privilèges, où d’anciens militants dévoués banquettent comme des tsars et siègent au Kremlin. Emma et Sasha flottent dans une illusion, protégés par quelques figures importantes, non intégrés dans le tissu social de la réalité, dans un véritable réseau anarchiste comme celui dans lequel ils évoluaient en Amérique.

Il est évident qu’avec l’envie d’y croire et d’être indulgent avec ce début de révolution, l’arrivée au pouvoir d’intellectuels ayant passé leur vie à militer, le machiavélisme de Lénine et la Terreur de la révolution permanente du commissaire à la défense Trotski-Robespierre ont pu perturber et continuent même de voiler la perception et l’évaluation du régime bolchevique des premières années avant le fascisme plus grossier de Staline. Mais, si l’on pourrait être d’accord avec Lénine pour dire que le peuple russe n’était pas prêt à une révolution, il apparaît dans ce témoignage (certes rétrospectif) que les Bolcheviks étaient en réalité profondément incompétents en matière de gouvernement et de gestion d’un pays, et que au lieu de déléguer, de décentraliser, ils ont, pour pouvoir exercer le pouvoir et se protéger de l’extérieur, et peut-être pour pouvoir en jouir, utilisé les exacts mêmes moyens que les régimes tsariste ou monarchique : hiérarchisation, centralisation, discipline militaire, limitation des libertés, écrasement des manifestations et voix dissidentes, justice militaire expéditive… Destruction totale de l’individu dans sa richesse. Or ce sont justement ces éléments-là qu’un anarchiste tel Emma Goldman rejette.

Passages retenus

Amour et politique, p. 36
Le meeting touchait à sa fin. Nous nous acheminions vers la sortie, Sasha et moi. Je ne parvenais pas à articuler un seul mot ; nous marchions en silence. Comme nous arrivions devant la maison, mon corps fut secoué de fièvre. Un élan insurmontable me traversa, le désir inexprimable de me donner à Sasha, de me libérer dans ses bras de la tension terrifiante de cette soirée.
Mon petit lit abritait maintenant deux corps serrés l’un contre l’autre. Ma chambre ne me paraissait plus sombre, mais baignée d’une chaude et apaisante lumière venue d’on ne sait où. Comme dans un rêve, des mots tendres murmurés à mon oreille me rappelaient les douces et belles comptines russes de mon enfance. Le vertige me prit et mes pensées s’embrouillèrent.
Le meeting… Shevitch me hisse sur l’estrade… le visage froid d’Hellen von Dönniges… Johann Most… l’extraordinaire puissance de sa parole, ses appels à l’extermination – j’ai déjà entendu tout cela quelque part… ah oui, Maman, les nihilistes ! – à nouveau, submergée par l’horreur que m’avait inspiré sa cruauté. Pourtant, ce n’était pas une idéaliste ! Most, lui, est un idéaliste et il appelle à l’extermination ! Les idéalistes peuvent-ils être cruels ? Les ennemis de la vie, de la joie et de la beauté. Ils sont implacables, ils ont tué nos merveilleux camarades. Mais faut-il qu’à notre tour nous les exterminions ?
Je fus tirée de mon demi-rêve comme par une décharge électrique. Je sentis une main tremblante et timide glisser tendrement sur moi. Affamée d’amour, je la saisis, je saisis mon amour dans une étreinte sauvage qui nous emporta tous les deux. Il y eut encore cette douleur, comme un coup de poignard aiguisé. Mais elle fut atténuée par une passion surgie au fond de moi qui balayait sur son passage tout ce qui en moi avait été nié, refoulé, anesthésié.
Au matin, cette faim, ce désir brûlant ne m’avaient pas quittée. Mon bien-aimé dormait à mes côtés, épuisé et heureux. Je me soulevais et ma tête appuyée sur la main, je contemplais longtemps le visage de ce garçon qui m’avait tour à tour attirée et déplu, qui pouvait être si dur et dont les caresses, pourtant, étaient si tendres. Mon coeur débordait d’amour pour lui – et j’eus la certitude que nos vies étaient liées pour longtemps. Je pressais mes lèvres contre son épaisse chevelure et m’endormis à mon tour.

Amour libre 1, p. 38
Je demandai à Feyda s’il pensait que l’on pouvait aimer deux personnes ou plus en même temps. Il me regarda avec surprise et me répondit qu’il n’en savait rien : il n’avait jamais aimé personne auparavant. Il s’était laissé absorber par son amour pour moi à l’exclusion de tout autre. En tout cas, tant qu’il m’aimait, il ne pouvait penser à aucune autre femme. Puis il ajouta qu’à son avis, Sasha ne voudrait jamais me partager : son sens de la propriété était bien trop aigu !
L’idée d’être partagée me déplut fortement. J’insistai sur le fait qu’on ne peut donner à l’autre que ce qu’il éveille en vous. Pour moi, Sasha n’était pas un être possessif. Quand on a un tel désir de liberté et qu’on s’en fait l’avocat avec une si grande passion, on peut difficilement refuser à quelqu’un le droit de se donner à qui bon lui semble. Il fut alors décidé que, quoi qu’il arrive, nous n’en éprouverions aucune déception. Nous irions voir Sasha pour lui parler franchement de nos sentiments et il comprendrait.
Amour libre 2, p. 50
Feyda et moi étions devenus amants. Il m’était apparu comme une évidence que mes sentiments vis-à-vis de lui n’affectaient en rien mon amour pour Sasha. Chacun d’eux éveillaient en moi des émotions distinctes, m’entraînait dans des mondes différents qui, loin d’entrer en conflit, se complétaient.
Je mis Sasha au courant de mon amour pour Fedya : sa réaction fut encore plus généreuse et plus belle que je ne l’avais espéré. « Je crois que tu as le droit d’aimer librement », répondit-il. Il se savait possessif et se détestait lorsqu’il était ainsi, comme il détestait toute trace de son passé bourgeois. Peut-être eût-il été jaloux si Fedya n’avait pas été son ami : il se savait très capable de jalousie. Et Fedya n’était pas seulement un ami, c’était aussi un camarade de combat ; quant à moi, je n’étais pas seulement une femme pour lui. La révolutionnaire et la combattante lui étaient encore plus chères.

Décision intime et politique, pp. 48-50
Arrivée en Amérique, je parlai de mes douleurs à Solotaroff qui m’emmena consulter un spécialiste. Celui-ci parut surpris que j’ai pu les endurer si longtemps, et avoir le moindre rapport physique. Mes amis me traduisirent ce que disait le médecin : seule une opération pouvait me permettre de me débarrasser de ces douleurs et d’avoir des rapports sexuels satisfaisants.
Solotaroff me demanda si je désirais avoir un enfant. « Parce que, expliqua-t-il, tu pourras avoir des enfants seulement si tu te fais opérer. Jusqu’à présent, ta conformation ne te le permet pas. »
Un enfant ! J’avais toujours aimé follement les enfants. J’aimais passionnément les bébés, et voilà qu’il me devenait possible d’en avoir un, de vivre l’expérience merveilleuse et mystérieuse de la maternité ! C’était un rêve magnifique !
Mais soudain mon coeur se serra, comme saisi par une main de fer. Je revis ma sinistre enfance, ma faim de tendresse que Maman avait été incapable de rassasier et la dureté de mon père vis-à-vis de ses enfants, ses explosions de violence, les coups qu’il nous donnait à mes sœurs et à moi. Aussi loin que je m’en souvienne je l’avais toujours entendu dire qu’il ne m’avait pas désirée. Il voulait un garçon et sa femme, cette truie, l’avait trahi. Je pensais souvent : peut-être que si je tombe malade, il va devenir gentil et cesser de me battre, ou de me mettre au coin pendant des heures, ou de me faire faire les cent pas un verre d’eau à la main, en me menaçant : « Si tu en renverses une seule goutte, tu recevras le fouet. » Le fouet et le tabouret étaient toujours à sa portée – symboles de ma honte et de ma tragédie. Il m’avait fallu bon nombre d’essais et de sérieuses punitions pour apprendre à transporter le verre sans renverser l’eau. L’opération me rendait si nerveuse que j’en étais malade des heures après l’avoir accomplie.
Mon père était un bel homme fringant et plein de vitalité. J’éprouvais de l’amour pour lui, même quand il me faisait peur. Je voulais être aimée de lui mais je ne découvris jamais comment atteindre son coeur. Quant à sa dureté, elle ne réussissait qu’à une seul chose : me rendre plus obstinée.
Puis cet amour et les élans que j’éprouvais pour lui tournèrent à la haine. Je finis par l’éviter, et ne llui parlais plus que pour répondre à ses questions. Je lui obéissais de façon mécanique, et le fossé ne fit que se creuser entre nous au fil des ans. La maison m’était devenue une prison. Chaque fois que j’essayais d’en partir mon père me rattrapait et me remettait dans les chaînes qu’il avait forgées pour moi. De Saint-Pétersbourg à l’Amérique, de Rochester à mon mariage, je n’avais cessé de tenter d’y échapper. Enfin, l’ultime tentative, réussie cette fois, avait eu lieu lorsque j’avais quitté Rochester pour New York.
Ce jour-là, Maman ne se sentait pas très bien et j’étais venue l’aider à mettre sa maison en ordre. J’étais à quatre pattes en train de brosser le plancher, écoutant mon père me reprocher d’avoir épousé Kershner, de l’avoir quitté puis de lui être revenue. Il ne faisait que répéter : « Tu as toujours été un être faible, la honte de la famille. » Il parlait, et moi je continuais à frotter.
Soudain, quelque chose se déchira en moi. Je lui jetai à la figure tout ce que j’avais sur le coeur : mon enfance solitaire et désolée, mon adolescence tourmentée, ma jeunesse sans joie. Mes accusations le laissèrent sans voix : je soulignais chaque reproche d’un coup de brosse rageur, versant à mon réquisitoire le plus petit incident, la moindre cruauté dont il avait émaillé mon existence. Tout ce qui avait hanté mes joues et mes nuits en me plongeant dans la terreur ressurgissait en moi : je lui rappelai avec amertume notre maison où sa colère résonnait comme dans un hangar, la façon dont il traitait les domestiques, et ma mère, qu’il tenait dans sa poigne de fer. Si je n’étais pas devenue la traînée qu’il m’accusait d’être à tout moment, ce n’était certainement pas grâce à lui. Plus d’une fois, j’avais failli me retrouver sur le trottoir, et je n’avais dû ma sauvegarde qu’à l’amour et au dévouement d’Helena.
Mes paroles jaillissaient comme l’eau d’un torrent, la brosse ponctuait le sol de toute la haine et de tout le mépris que j’éprouvais pour mon père. L’horrible scène s’acheva sur mes cris hystériques. Mes frères m’emportèrent et me mirent au lit. Le lendemain matin, de quittai la maison. Je ne revis pas mon père avant mon départ pour New York.
J’avais appris depuis que mon enfance tragique n’avait rien d’exceptionnel : c’était celle de milliers d’enfants nés sans être désirés, une enfance gâchée et mutilée par la pauvreté, et plus encore, par l’ignorance et l’incompréhension. Je n’allais pas ajouter un enfant au nombre de ces malheureuses victimes.
Mais j’avais aussi une autre raison : l’idéal que je venais de rencontrer m’absorbait de plus en plus. J’étais déterminée à me mettre entièrement à son service. Pour remplir cette mission, il fallait se défaire de tout lien et de toute entrave. Ces années de douleur, ce désir inassouvi d’enfant, qu’était-ce donc en comparaison du prix payé par tant de martyrs. Moi aussi, j’avais un prix à payer, une souffrance à endurer. Et mon amour maternel, je l’assouvirais avec tous les enfants. Il n’y eut pas d’opération.

Tableau de l’anarchisme français en 1900, p. 121
La France est le berceau de l’anarchie. C’est à ses fils les plus brillants que nous en devons la paternité, notamment au plus grand de tous, Proudhon. Ils ont livré pour leur idéal une bataille exténuante, ont encouru les persécutions, l’emprisonnement, parfois au prix de leur propre vie. Pas en vain. Grâce à eux, l’anarchie est devenu en France un facteur social avec lequel il faut compter. Et si en cette année 1900, la bourgeoisie française craignait et persécutait toujours l’anarchie, elle le faisait différemment des Américains. J’ai eu l’occasion d’assister à la répression brutale de certaines manifestations par la police française, ainsi qu’à des procès politiques devant les tribunaux français : les méthodes d’approche du phénomène anarchiste sont différentes. C’est la différence même qu’il peut y avoir entre un peuple sans cesse secoué par la tradition révolutionnaire et un peuple qui commence à peine à lutter pour une indépendance minimale. Celle-ci est sensible partout en France, et même dans les rangs anarchistes. Dans tous les groupes que j’ai pu fréquenter, je n’ai jamais rencontré un seul camarade qui utilise le mot « philosophie » pour masquer ses convictions anarchistes comme le font les Américains, croyant sans doute que cela fait plus respectable.
Pelloutier était en train d’insuffler un renouveau du mouvement syndicaliste révolutionnaire et les forces anarchistes s’y infiltraient. Dans les organisations ouvrières, la presque totalité des leaders étaient anarchistes. Les nouvelles tendances en matière d’éducation, représentées par l’Université populaire, reposaient presque entièrement sur des anarchistes qui avaient réussi à obtenir le soutien et la coopération d’universitaires dans tous les domaines, et organisaient des cours du soir dans toutes les disciplines scientifiques. Des classes entières d’ouvriers y assistaient. Les arts n’étaient pas pour autant oubliés. Zola, Richepin, Mirbeau et Brieux appartenaient à la littérature anarchiste au même titre que Kropotkine, ainsi d’ailleurs que les pièces magnifiques qui étaient à l’affiche du théâtre Antoine. Et les révolutionnaires semblaient mieux apprécier Meunier, Rodin et Steinlen que les bourgeois, qui pourtant se disent amateurs d’art. Visiter les groupes anarchistes, observer leurs efforts et l’avancement de nos idées en terre française était une véritable leçon pour moi.

Éducation, p. 124
[Paul Robin] était, me dit Victor, un des grands libertaires de l’éducation. Il avait acheté un vaste domaine, qui d’ailleurs n’était pas dans ses moyens, et y avait établi une école pour les déshérités. L’endroit s’appelait Sempuis. Robin avait ramassé dans les rues les enfants abandonnés, ainsi que les orphelins des asiles et les enfants prétendument « difficiles ». « Tu devrais les voir maintenant ! L’école de Robin est un exemple vivant de ce que l’éducation peu faire quand elle est basée sur la compréhension et l’amour de l’enfant. »

Ramasse tes lettres : Métaphysique des tubes, Amélie Nothomb

Le paradis perdu du bébé premier

Nothomb (Amélie) 2000, Métaphysique des tubes, Albin Michel, Le Livre de Poche

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Pendant les deux premières années de sa vie, Amélie s’était contentée d’une vie végétative, sans émotion, sans réaction, sans mouvement, les yeux ouverts mais sans regard. Puis, elle se mit à hurler, à brailler, à taper. Ses parents désemparés, invitent la grand-mère à les rejoindre au Japon pour observer ce bouleversement. La grand-mère amadoue l’enfant sauvage avec un bâton de chocolat blanc. Le goût éveille alors la sensibilité de l’enfant. La petite rattrape son retard et expérimente la vie avec sa nourrice japonaise qui l’adore comme une petite princesse. Elle perd peu à peu sa conviction d’être un Dieu, qu’elle avait gardée toute sa jeunesse de tube à nourriture et à vie, plein de suffisance.

Commentaires

L’impression d’être au centre du monde quand on est bébé est amenée par la comparaison du bébé-dieu (prolongement ou plutôt origine de l’enfant-roi). Très prolixe, la comparaison permet un filet allégorique : de la chute de l’Homme depuis le paradis ; des retournements étonnants : la première enfance, vie sans conscience ni sensibilité de « tube » est en fait un état de mort – ou mort de l’être humain – ; une interprétation de l’égocentrisme incorrigible de l’Homme. De même, l’image du tube permet de considérer l’absurdité de la vie : Dieu n’est Dieu que s’il est indifférent, l’Homme n’est satisfait qu’inconscient. Le tube est ainsi le stade de la vie où l’Homme est encore en adéquation avec la nature ou avec l’Un (la conscience serait ce qui décolle l’Homme de la nature, comme dans Les Animaux dénaturés, de Vercors). Cependant, Amélie Nothomb trouve dans cette vision épicurienne du Dieu indifférent une légèreté de la vie, une jouissance des sens et des instants.

Enfin, sa période anormalement prolongée à l’état de bébé suffisant lui permet un festival de commentaires humoristiques sur la situation, ainsi que des réflexions intéressantes sur la première jeunesse et l’éveil. En revanche, tout comme Sartre dans Les Mots, Amélie Nothomb a une fâcheuse tendance à vouloir prouver rétrospectivement et très artificiellement sa vocation d’écrivain. On pensera tout de même que le bébé a une vie sensuelle et psychologique probablement plus élaborée… avec des douleurs inexplicables, des frustrations inacceptables, une envie insatiable de faire comme les autres humains, saisir, marcher, parler… En cela, le développement stoppé de la petite Amélie, son apathie, est significatif d’une illusion rétrospective d’un temps idéal fantasmé, par opposition au mal-être de l’âge adulte conscient.

Passages retenus

p. 5-7
Dieu était l’absolue satisfaction. Il ne voulait rien, n’attendait rien, ne percevait rien, ne refusait rien et ne s’intéressait à rien. La vie était à ce point plénitude qu’elle n’était pas la vie. Dieu ne vivait pas, il existait. […] Il était impossible de remarquer le moment où Dieu avait commencé à exister. C’était comme s’il avait existé depuis toujours.
Dieu n’avait pas de langage et il n’avait donc pas de pensée. Il était satiété et éternité. Et tout ceci prouvait au plus au point que Dieu était Dieu. Et cette évidence n’avait aucune importance, car Dieu se fichait éperdument d’être Dieu. […] Les seules occupations de Dieu étaient la déglutition, la digestion et, conséquence directe, l’excrétion. […] Dieu ouvrait tous les orifices nécessaires pour que les aliments solides et liquides le traversent.
C’est pourquoi, à ce stade de son développement, nous appellerons Dieu le tube. […] Les tubes sont de singuliers mélanges de plein et de vide, de la matière creuse, une membrane d’existence protégeant un faisceau d’inexistence. […] Dieu avait la souplesse du tuyau mais demeurait rigide et inerte, confirmant ainsi sa nature de tube. Il connaissait la sérénité absolue du cylindre. Il filtrait l’univers et ne retenait rien.

p. 46-47
Qu’avaient-ils donc pensé que je faisais, dans mon berceau, pendant si longtemps, sinon mourir ma vie, mourir le temps, mourir la peur, mourir le néant, mourir la torpeur ?
La mort, j’avais examiné la question de près : la mort, c’est le plafond. Quand on connaît le plafond mieux que soi-même, cela s’appelle la mort. Le plafond est ce qui empêche les yeux de monter et la pensée de s’élever. Qui dit plafond dit caveau : le plafond est le couvercle du cerveau. Quand vient la mort, un couvercle géant se pose sur votre boîte crânienne. Il m’était arrivé une chose peu commune : j’avais vécu ça dans l’autre sens, à un âge où ma mémoire pouvait sinon s’en souvenir, au moins en conserver une vague impression.
Quand le métro sort de terre, quand les rideaux noirs s’ouvrent, quand l’asphyxie est finie, quand les seuls yeux nécessaires nous regardent à nouveau, c’est le couvercle de la mort qui se soulève, c’est notre caveau crânien qui devient un cerveau à ciel ouvert.
Ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont connu la mort de trop près et en sont revenus contiennent leur propre Eurydice : ils savent qu’il y a en eux quelque chose qui se rappelle trop bien la mort et qu’il vaut mieux ne pas la regarder en face. C’est que la mort, comme un terrier, comme une chambre aux rideaux fermés, comme la solitude, est à la fois horrible et tentante : on sent qu’on pourrait y être bien. Il suffirait qu’on se laisse aller pour rejoindre cette hibernation intérieure. Eurydice est si séduisante qu’on a tendance à oublier pourquoi il faut lui résister.

Tombée du canap : Face au doute (Podezrení)

Le visage froid du tueur ? ou le visage glacé de la victime désignée ?

Quand la société se cherche des bouc émissaires pour éviter de résoudre ses problèmes…

Tchéquie, 2022.
Réalisé par Stepan Hulik (4 épisodes de 50’), diffusion Arte.
Fiche Allociné.

Note : 3.5 sur 5.

Pitch :

Une infirmière vieillissante, particulièrement aigrie et désagréable, est accusée d’avoir provoqué volontairement la fin de vie d’un patient, peut-être même d’autres…

Griffe de critique :

Rappelant par son titre français la pièce de théâtre et son adaptation en film « Doubt » de John Patrick Shanley, dans laquelle la culpabilité d’un prêtre accusé de pédophilie n’est jamais confirmée ni infirmée, laissant le spectateur dans un doute inconfortable. Ici, le doute est vite écarté, le titre original signifiant « soupçon » est ainsi très mal traduit (le marquetage et sa formation Franprix fait des dégâts même dans les secteurs intellos…). Peu importe ici la culpabilité du personnage (celle-ci admet qu’elle s’est peut-être trompé malencontreusement). C’est son comportement qui la rend suspecte tant aux yeux de ses collègues, de la police que du public. On est ainsi particulièrement proche de L’Étranger de Camus. Sa froideur et son insensibilité (qui sont en fait ici la conséquence normale d’une vie professionnelle et personnelle difficiles) invitent à la détester, à la rejeter, à la charger, à la condamner… Elle sert ainsi idéalement de bouc émissaire pour une société qui, en condamnant une coupable désignée, en la lynchant publiquement, fait semblant de croire à sa propre innocence alors même que l’immoralité flotte en toute évidence en plein milieu du corps social… On observe tel mécanisme social dans Au bagne d’Albert Londres ou dans les processus d’épuration d’après Seconde guerre mondiale (les femmes tondues), ou encore dans les procès d’animaux au Moyen-âge. Cette série nous montre une société qui se passionne pour une affaire criminelle, rêvant de charger une personne qu’on aime à détester (« the nigga you love to hate », comme le rappait Ice Cube) de tous les maux pour s’en délester soi-même comme un bouc émissaire qu’on offre en sacrifice. Et ainsi toute personne de se mêler, de cracher, et de respirer plus légèrement dans sa propre culpabilité (et en cela on pourra faire le lien avec Kafka, dont les livres ne cessent de faire émerger ce sentiment de culpabilité que tout le monde s’arrange toujours pour repousser dans les eaux profondes de l’inconscient).

Efface les traces : Alexandre ou le faux prophète, Lucien

Le Charles Manson de l’antiquité. Charlatanerie religieuse à l’état brut.

Lucien de Samosate 180(~), Alexandre ou le faux prophète, Les Belles Lettres, 2001

Traduit du grec ancien par Marcel Caster (Ἀλέξανδρος ἢ Ψευδόμαντις).

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

À la demande de son ami Celse, Lucien fait le portrait d’Alexandre, prophète de l’oracle d’Abonotique, qu’il a rencontré quelques années plus tôt. Derrière ce culte à mystères du dieu-serpent Glycon, devenu célèbre jusques à Rome, Lucien a découvert un personnage vile, avide d’argent et de pouvoir, qui a usé de trucs grossiers pour manipuler une population naïve et créer sa légende.

Commentaires

Commentaire plus classique : article sur persee.fr

Aux habitudes parodiques de l’écrivain, à son profil épicurien anti-religion, les commentateurs ont longtemps voulu voir dans cette petite œuvre une caricature grossière, plutôt qu’un reportage sérieux sur un célèbre oracle des derniers siècles pré-chrétiens. Lucien s’est rendu sur place et s’est activement renseigné sur l’homme qu’il a rencontré, sur ses collaborateurs, ses clients, sur le fonctionnement de l’oracle. Si le ton satiriste est bien présent, la profusion de détails ne relève pas de l’extrapolation mais bien de l’enquête. L’oracle antique ne se limite pas à un essai plus ou moins vague de « divination » (tel que rendu célèbre par le mythe d’Œdipe). Les demandeurs viennent chercher conseil pour de multiples problèmes (périple, épreuve, dilemme, mal d’amour, maladie…), et dans un contexte polythéiste, ils cherchent surtout à comprendre à quel dieu s’adresser, comment, quelles actions et offrandes pour s’attirer la réussite, les démons favorables… La description que fait Lucien du fonctionnement de cet oracle (le prophète reçoit la confidence d’un demandeur et apporte une réponse adaptée) montre que ceux-ci n’agissent pas différemment des confesseurs chrétiens, des psychanalystes et des coaches modernes (des marabouts aussi). Si cet Alexandre agit en escroc fini, Lucien laisse entendre que d’autres peuvent être de bon conseil.

Mais le prophète acquiert un pouvoir sur les personnes qui font appel à lui, de par les secrets qu’ils lui livrent (d’autant plus avec sa célébrité). Connaissant leurs faiblesses, leurs ambitions, leurs déplacements, il peut les manipuler à sa guise. L’oracle d’Abonotique apparaît ainsi comme une secte et le « petit » Alexandre a tout d’un Charles Manson : enfance criminelle, prostitution, charisme, intelligence sociale, protection de personnalités importantes, culte du secret, fan club hystérique obéissant aveuglément, service sexuel des adeptes et femmes d’adeptes, diffamation de toute voix contradictoire, chantage, crimes par procuration, mégalomanie (il fait rebaptiser la ville et frapper monnaie à son effigie)… Pour un épicurien dénonçant partout les piège des superstitions, il est évident que tout oracle comme toute institution religieuse est une supercherie qui permet de détenir un pouvoir sur la population, d’acquérir ainsi des privilèges. Un tel portrait de charlatan peut-il être représentatif des autres oracles et cultes à mystère qui étaient à la mode dans l’antiquité (Delphes, Eleusis, Mithra…) ? Ainsi, Alexandre ne serait pas un « faux prophète » mais simplement un prophète comme un autre, comme le Tartuffe première version de Molière qui n’était initialement pas un « imposteur » ou faux dévot, mais un « hypocrite », c’est-à-dire le dévot par excellence, dont l’attitude religieuse ne sert qu’à acquérir un pouvoir pour manipuler, s’enrichir et assouvir ses vices…

Ce que dénonce le plus violemment Lucien, c’est l’usage de tout le décorum, les effets spéciaux qui trompent sur le réel pouvoir de simples hommes à capter le divin. Les dieux, si dieux il y a, sont pour les épicuriens loin de l’homme, insaisissables, indifférents à nos actions. Dans une civilisation qui fait reposer l’autorité du pouvoir, sa légitimité, sur le sacré du religieux, on peut comprendre que de telles entreprises, quel que soit leur degré de malversation, aient eu l’épicurisme comme ennemi mortel… Et que, à l’image d’Alexandre le charlatan, ils aient partout cherché à éliminer un courant de penser si dénonciateur du sacré. On pourrait faire le lien ici avec la pensée d’Illich sur les institutions (cf. La Convivialité) : tendant à rendre sacrées et donc intouchables, indiscutables certaines choses, elles laissent un espace pour l’abus de pouvoir, l’arnaque, la manipulation…

Passages retenus

#16, p. 23
Maintenant figure-toi une petite chambre, pas très claire, ne recevant qu’une lumière avare, et une foule, très mêlée, de gens bouleversés, sidérés à l’avance, tout exaltés par l’espoir : dès l’entrée, ils étaient frappés (il y avait de quoi !) par ce miracle que le minuscule serpent des jours précédents leur apparût, si peu de temps après, comme un dragon immense, et qui plus est, avec une tête humaine et apprivoisé. Mais déjà ils étaient poussés vers la sortie, et avant d’avoir pu regarder les détails ils étaient chassés par l’afflux des entrants : on avait pratiqué juste en face de la porte une autre ouverture pour la sortie. C’est ce qu’avaient fait, dit-on, les Macédoniens à Babylone, lors de la maladie d’Alexandre, quand il était déjà très mal et que la foule, grouillant autour du palais, voulait le voir pour lui dire un dernier adieu. Et le forban ne se contenta pas de faire une fois cette exhibition ! Il paraît qu’il l’a répétée souvent, surtout quand il arrivait des contingents tout frais de riches pèlerins.

Coaching, conseils en placement et anathèmes, #22, p. 29
Il vaticinait donc et prophétisait, montrant dans ce métier la plus grande intelligence, combinant le hasard de la conjecture et la réflexion logique. Ses réponses étaient tantôt obliques et équivoques, tantôt franchement inintelligibles, car il estimait que l’obscurité totale était aussi une loi du genre oraculaire. Il retenait ou encourageait ses clients, selon l’hypothèse qui lui semblait la meilleure. À d’autres il ordonnait des traitements et des régimes, car il connaissait, comme je l’ai dit au début, beaucoup de drogues utiles. Il tenait en grand honneur ses « cytmides », nom qu’il avait forgé pour un onguent fortifiant à base de graisse d’ours. Mais si on lui parlait d’espérances, d’avancement, d’héritages, il en renvoyait toujours la réalisation à plus tard, en ajoutant : « Tout cela n’arrivera qu’au moment où je le voudrai, quand mon prophète Alexandre me l’aura demandé et m’aura prié pour vous. »
Le prix fixé pour chaque oracle était une drachme et deux oboles. Ne crois pas que ce fût peu [un journalier touchait quatre oboles par jour…], mon cher, et qu’il n’en tirât que de chétives ressources. Il ramassait dans les 70 000 à 80 000 drachmes par an, car ses clients insatiable lui demandaient de ses oracles par dix et quinze à la fois. Il est vrai que l’argent n’était pas pour lui seul. Il ne thésaurisait pas. Il avait déjà autour de lui une multitude d’auxiliaires : domestiques, informateurs, rédacteurs d’oracles, archivistes, scribes, scelleurs, interprètes, tous payés selon leur importance.
Déjà il envoyait jusqu’à l’étranger des émissaires chargés de faire de pays en pays une célébrité à l’oracle. Ils avaient pour mission de raconter qu’il signalait à l’avance et faisait retrouver les esclaves en fuite, découvrait les voleurs et les brigands, faisait déterrer les trésors, guérissait les malades, et déjà même avait ressuscité plusieurs morts.
Alors, ce fut la ruée et la bousculade. On venait de partout. […]
Mais beaucoup de gens sensés, une fois cuvée, si je puis dire, cette profonde ivresse, se groupèrent contre lui, surtout les confréries d’épicuriens. Dans les villes, on surprenait peu à peu le secret de toute cette sorcellerie, on découvrait la mise en scène de la farce. Alors Alexandre joue de l’épouvantail. Il lance un oracle contre les incrédules : « Le Pont était rempli d’athées et de chrétiens qui osaient répandre sur lui les pires calomnies. Il ordonnait de les chasser à coups de pierres, si l’on voulait conserver la faveur du dieu. »

Balance ton cerveau : Fragments d’Héraclite recomposés par Marcel Conche

Les coffres explosifs de la pensée

Héraclite d’Éphèse -500(~), Fragments recomposés (présentés dans un ordre rationnel par Marcel Conche), PUF, 2017

Traduit du grec ancien et commenté par Marcel Conche.

Note : 4 sur 5.

L’auteur : Héraclite d’Éphèse (-544 -480)

Ayant vécu selon les témoignages lointains la plus grande partie de sa vie à Éphèse, il serait semble-t-il d’une famille importante. Élitiste, antidémocratique, initié aux mystères (sans doute ceux de la secte de Pythagore) mais considérant les croyances comme superstitions confortables et mensongères, connaît parfaitement les systèmes philosophiques de son temps mais les désapprouve violemment, malgré l’influence de sa pensée, il ne semble pas avoir fait école. Il est dit qu’il n’aurait écrit qu’une œuvre mais cela apparaît totalement contradictoire vu l’influence qu’il a vraisemblablement exercé sur les pensées de Socrate ou même d’Épicure. Personnage volontiers énigmatique et provocateur, solitaire, resté célèbre pour cela, il est peut-être plus plausible qu’il est été bien davantage acteur de son temps que ne le veut la légende, peut-être ayant eu des responsabilités politiques, ayant été reçu dans d’autres cités grecques… Il dit avoir cherché à connaître les choses par lui-même, sans intermédiaires, ce qui nécessite voyages et rencontres. La venimosité du verbe et l’acrimonie de l’orgueilleux vieillissant ont sans doute occulté le reste, tout comme la haine qu’il a semble-t-il nourri contre l’évolution marchande de la cité d’Éphèse.

Compte-rendu

Marcel Conche réorganise les fragments de la philosophie d’Héraclite, afin de constituer un ensemble logique où les pensées sur un même thème se répondent et s’appellent :

– Critique sur les connaissances existantes : Héraclite s’inscrit dans l’histoire de la pensée mais pose les limites des philosophies existantes (qui n’ont pas compris la complémentarité des forces contraires) et dénonce les leurres des croyances religieuses.
– Méthode de réflexion employée : se chercher soi-même, penser avec rigueur, privilégier l’observation des phénomènes, l’expérimentation par soi-même à la connaissance par intermédiaire, avoir le courage et la volonté d’aller chercher la connaissance par-delà le déjà-connu et le rassurant.
– Thèses principales : les lois du monde sont difficiles à accepter ; le temps (et donc la succession des choses) sans raison morale mais implacablement logique, destructeur et constructeur, jamais identique et pourtant cyclique ; la nature du monde repose sur une perpétuelle explosion créatrice des contraires ; les savoirs sont tout à fait relatifs et peuvent donc se renverser selon le point de vue ; l’opposé doit toujours être pris en compte et amène au contraire de l’harmonie ; ainsi le monde se fait et se défait en même temps, conservant toujours l’équilibre malgré ou par les changements d’état du feu qui représente cette vie aussi bien destructrice que créatrice. Comme la nature, l’âme est un élément qui peut être animé du feu vital ou humidifié, mou sans énergie ; il faut donc entretenir ce feu pour étendre le terrain de l’âme et de la compréhension (la pensée nécessite donc une vie physique bien contrôlée).
– Applications politiques : il ne faut pas se heurter et s’épuiser à lutter contre les fantômes, à raisonner des avec des capricieux qui refusent de penser, à récuser des maîtres en illusions, le grand nombre ne sait pas ce qu’il veut, est pris dans l’attrait du bonheur facile, dans des passés fantasmés, dans les opinions forgés dans sa jeunesse ; la politique doit être décidée par les meilleurs, des philosophes qui doivent assumer et diriger ; le peuple doit s’en remettre à eux et défendre jusqu’au bout la direction choisie par ces meilleurs. C’est ce qui fait la force et fait taire les dissensions. L’état ne doit pas être soumis aux marchands comme dans la ville d’Éphèse. Le philosophe a ses limites : il est le meilleur mais il ne sait pas tout, il n’est pas infaillible, doit rester humble et ne pas être considéré comme un dieu.

Commentaires

« On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve » et la pensée en éclats des présocratiques en est un, comme le suggère Marcel Conche dans sa préface. La baignade y est jouissive pour le chercheur qui peut passer toute sa carrière à fantasmer la reconstruction de la pensée perdue de mille manières différentes, comme les archéologues et préhistoriens les sociétés anciennes à partir de poussières de pierre et d’os… Comme la pensée en aphorismes de Nietzsche (qui en est quelque part une imitation), les fragments d’Héraclite amènent le lecteur – comme le chercheur – à se faire enquêteur – ou mieux praticien de l’archéologie expérimentale de la sagesse – pour se mettre à la place du penseur, imiter les mouvements de sa pensée pour essayer d’en rebâtir la splendeur… Or, se couler avec effort dans un moule de pensée étranger à soi, c’est avoir bientôt l’impression d’avoir élaboré soi-même cette pensée, avec intelligence… Une technique rhétorique revendiquée par les symbolistes et décadents de la fin du XIXe cultivant volontiers l’obscurité de la pensée… (cf. L’Idéalisme, de Remy de Gourmont)

Rompant avec les habitudes de classement scientifique, ainsi qu’avec la prudence et le détachement de la posture de chercheur, Marcel Conche se fait continuateur et co-penseur. Ses commentaires se présentent comme des explications ou raisonnements développés qu’aurait pu apporter Héraclite (s’il parlait avec la voix et l’univers de pensée de Marcel Conche) à la suite des fragments qu’on a gardés de lui, ceux-ci agissant dès-lors comme des titres ou sentences coup-de-poing (qui continuent de passer quelque chose de l’attitude d’Héraclite de conquérant impitoyable de la pensée), condensant le trésor de pensée dans de petits coffres poétiques que le disciple Conche a simplement ouverts. Sa parole, sans circonvolutions jargonnantes ni dogmatisme, présentant uniquement et simplement une lecture possible, n’étouffe jamais celle du maître et laisse place à d’autres errements interprétatifs.

Outre la forme poétique et rhétorique, Nietzsche a clairement repris cette attitude d’Héraclite, farouchement individualiste et hargneux, aristocrate de la pensée, et sa critique radicale de la morale comme obstacle à la recherche de la vérité (cf. Par delà le bien et le mal). Héraclite fut sans doute un initié de l’école pythagoricienne. S’il lui reste une certaine culture de la langue énigmatique, de la vérité difficile d’accès qui doit se mériter, il est clair qu’il rejette violemment le mysticisme, l’aspect sectaire et religieux du groupe, et tout encombrement de la préoccupation morale dans la quête de connaissance et dans la cosmogonie. On le dit disciple de Hippase de Métaponte, pythagoricien renégat (aurait révélé certains secrets de la secte) qui lui aurait soufflé le principe du feu. C’est sans doute par ce réseau pythagoricien et anti-pythagoricien que sa pensée aurait circulé, en dépit de son attitude. Héraclite rejette quelque part le côté collectif de Pythagore, au profit de l’individuel. Sa cosmologie sans dieu, son temps sans raison morale, son rationalisme radical, conservent quelque chose de fondamentalement moderne qui se retrouve dans l’épicurisme, lequel renoue en revanche avec la convivialité de l’école pythagoricienne, comme communauté de partage, la philosophie comme mode de vie, recherche de l’éthique, régime alimentaire…

Passages retenus

XVIII 33 (20 Diels-Kranz), p. 35
Étant nés, ils veulent vivre et subir leur destin de mort, ou plutôt trouver leur repos, et ils laissent après eux des enfants, destins de mort à naître.

Les nombreux, comme vitalement fatigués, se bornent à vivre une vie de répétitions, dans l’attente passive et résignée de la mort comme d’un fait inéluctable mais inessentiel, de sorte que la vie pourrait continuer sans elle. Ils croient que la vie et la mort sont des contraires séparables. Ils ne voient pas que transvaluer la mort est la condition pour que la vie ne soit pas un morne recommencement mais une vie vraiment vivante, c’est-à-dire inventive. Les nombreux travaillent, produisent des objets périssables, mais n’ont pas le projet de s’illustrer par la mort immortalisante, ou de vaincre la mort par l’oeuvre impérissable.
Les nombreux se multiplient. Ils laissent après eux des enfants qui sont « les enfants de [leurs] parents ». Ne comprenant pas que la mort est un bienfait et une chance qui oblige la vie à inventer l’esprit, ils vivent comme des endormis et des rassasiés, « repus comme du bétail ».

XXIX 44 (5 DK), p. 47
Ils se purifient en vain par le sang lorsqu’ils sont souillés par le sang, comme si quelqu’un ayant marché dans la boue se lavait avec la boue : il semblerait être fou si quelque être humain le remarquait en train d’agir ainsi. Et ils font des prières à des statues comme quelqu’un qui parlerait à des maisons, ne connaissant en rien ce que sont les dieux et les héros.

[…] Les petits mystères [d’Éleusis] étaient précédés d’une purification (καθαρμοσ), laquelle a gardé son secret.
Héraclite songe surtout à la purification du meurtrier. Oreste, souillé du sang de sa mère, qu’il a tuée, est purifié par le sang d’un jeune porc qui coule sur ses mains. Ainsi « la souillure (μιασμα) du matricide est lavée » (Eschyle, Euménides) – lavée par la volonté d’Apollon, dieu de la purification. Mais pour le rationalisme d’Héraclite, Apollon n’est qu’un être mythique, le sang n’a aucune vertu symbolique ou mystique.

XLIII 7 (2 DK), p. 59
Alors que le discours vrai est universel, les nombreux vivent avec la pensée comme une chose particulière.

XLIV 9 (89 DK), p. 60
Héraclite dit qu’« il y a pour les éveillés un monde unique et commun », mais que « chacun des endormis se détourne dans un monde particulier. »

LXXXIX 12 (75 DK), p. 98
Les dormeurs sont co-ouvriers de ce qui se fait dans le monde.

Après les dormeurs au sens propre, voici les dormeurs au sens figuré. Ce sont des éveillés mais qui rêvent. Ils partagent leurs rêves collectifs – que sont leurs superstitions, leurs croyances religieuses, leurs morales traditionnelles, leurs utopies politiques ou autres. Ils sont « ouvriers » parce que, par l’éducation, ils transmettent leurs croyances, de sorte que leurs convictions, avec les actions qui en dérivent, se retrouvent dans les choses du monde.

CIII 123 (9 DK), p. 108
Les ânes choisiraient la paille plutôt que l’or.

[…Héraclite] laisse entendre que l’or est une fausse valeur. Or, qui accorde une grande valeur à l’or ? « les hommes », c’est-à-dire le peuple, les nombreux, non le philosophe. On reconnaît ici une intention critique à l’égard du commun des humains qui font le choix de valeurs convenues. Il leur donne en exemple l’âne qui, avec raison, préfère la paille à l’or. Il ne s’agit pas d’imiter l’âne, mais de trouver la « paille » qui nourrit.

CVI 116 (8 DK), p. 110
L’opposé, utile : à partir des différents, la plus belle composition.

[…] La diversité, la variation contribuent à la beauté. Leibnitz disait que dans une forêt, il n’y a pas deux feuilles identiques. Supposons-les identiques : que deviendrait la beauté de la forêt ? Imaginons que toutes les jeunes filles soient très belles. Que devient la beauté de Pierrette qui n’est que la copie de toutes les autres ? La beauté suppose la dissemblance. Dans une ville, si toutes les maisons se ressemblent, le quartier n’est pas beau.

CXXX 15 (70 DK), p. 139
Jouets d’enfants, les opinions humaines.

[…] Pour Héraclite, les opinions qui sont de vains préjugés ne sauraient être celles des aristoi, à l’âme sèche ; ce sont celles des polloi, à l’âme humide. Ils ont été les « enfants de leurs parents ». Ceux-ci leur ont transmis leurs croyances et leurs opinions, que, devenus grands, ils ont gardées, auxquelles ils tiennent obstinément et jalousement, comme les enfants à leurs jouets.

CXXXVIII 24 (35 DK), p. 144
Il faut, oui tout à fait, que les hommes épris de sagesse soient juges dans les affaires de la cité.

Accorder sa confiance au sage, CXXXIX 59 (33 DK), p. 145
La loi, c’est aussi d’obéir à la volonté d’un seul.

On peut entendre que dans une monarchie absolue ou une dictature, la loi – l’impératif – est d’obéir à la volonté d’un seul. Il ne s’agit ici rien de tel. L’obéissance n’est pas due à un n’importe qui parce qu’il a pris le pouvoir, ce « n’importe qui » fût-il le dirigeant d’un parti politique. Elle est due à celui à qui les concitoyens d’une cité, lassés d’un état d’anarchie, comme à Sparte, ou de lois trop rigoureuses, comme à Athènes (lois draconiennes), demandèrent une constitution : elle est due au sage législateur.

Ramasse tes lettres : Pour vous combattre, de Joseph Andras

L’espoir a duré le temps d’une tragédie

Andras (Joseph) 2022, Pour vous combattre, Actes Sud

Note : 2.5 sur 5.

Résumé

La contre-révolution vendéenne gagne du terrain. À l’Assemblée, après que les Montagnards furent exécutés, malgré des différences de caractère, tout le monde est d’accord sur la ligne dure. Mais lorsque que la révolte est écrasée au Mans, la fracture se creuse entre ligne radicale d’Hébert exprimée dans son journal Le Père Duchesne et celle plus modérée de Camille Desmoulins et de son Vieux Cordelier. Robespierre joue de sa stature pour calmer les esprits, défendant Camille Desmoulins sans pouvoir adopter la position de son ami, car ce serait s’opposer au mouvement même de la Révolution…

Commentaires

Donner vie, corps, sensations, poésie, à un moment historique, Andras s’inscrit dans une tendance au roman historique représentée par Éric Vuillard (La Guerre des pauvres) ou Jérome Ferrari (Le Principe)… Comme eux, Andras utilise cette écriture de l’hypothétique (peut-être que, j’imagine que…), le conditionnel, la modalisation, pour re-matérialiser cette réalité perdue entre les sources sans basculer dans la fiction, pour tenter de trouver le pourquoi. Pourquoi cette dérive de l’élan social, humain, progressiste et démocratique des premières années, par quelle raison incompréhensible le merveilleux bouillonnement intellectuel tourne-t-il à la déraison ? Cette révolution du peuple, cet idéal d’un monde autre qui ne serait plus dominé par les puissants, se voit entaché et décrédibilisé… Comme chez Vuillard, le sujet s’inscrit dans l’histoire des luttes sociales. Mais la Révolution française, la guerre de Vendée et l’emportement de la Terreur, sont des « épisodes » extrêmement connus, étudiés à l’école jusqu’à écœurement et abondamment traités par le cinéma (pensons au superbe Danton de Andrzej Wajda)…

Retrouver la tension des événements, la pression des idées, le charisme et la corporalité des hommes et femmes, c’est retrouver le conditionnement qui a expédié les acteurs au tragique. Le récit se rapproche d’ailleurs des tragédies politiques d’un Corneille, avec ce nœud qui se resserre sur un destin couru d’avance, les numéros du Vieux Cordelier comme un compte non à rebours pour la chute de la guillotine. Le triangle Desmoulins, Robespierre, Hébert, représente ce dilemme même de la révolution, entre appel à l’humanité, à la modération, à la sagesse et détermination politique totale, folie du renversement. Mais peut-être qu’Andras s’est trompé de personnage, se focalisant sur Desmoulins le modéré, le journaliste, l’humaniste, le célèbre (joué par François Cluzet dans l’excellente série documentaire La Révolution française), alors que l’hésitation – et donc la charge de maintenir l’équilibre – est toute entière sur la personne de Robespierre (mais peut-être intouchable, moins transparent…). Le développement d’Hébert, moins connu, restant en arrière-plan, aurait également permis de saisir la pression qui pèse sur l’Assemblée… Andras semble éviter soigneusement le terrain du politique pour rester dans l’humain et sa poésie de marionnette… On a dès lors l’impression d’une succession de tableaux déjà-vus, images d’Épinal, exercices de style sans motivations ni cohérence, passages obligés : boucherie de la guerre, l’écrivain en famille et à sa table de réflexion, l’orateur à l’Assemblée… Le titre sonnait comme appel à reprendre le combat révolutionnaire contre le monde injuste des puissants, de l’argent, du financier, de l’exploiteur, qui ont repris le contrôle, leur routine, aussitôt que les forces démocratiques, humanistes, populistes, ont cessé de s’accorder.

Passages retenus

Exercice de style sur l’horreur de la guerre, p. 46
Un témoin songe en cet instant que l’enfer vomit ses furies : tout ce qui respire crève tout ce qui respire. On ne sait plus ce qu’on tue, pour peu qu’on ne soit pas tué. Bientôt, on croit qu’il pleut du sang. Toute la vie sur Terre paraît avoir été jetée en cet endroit pour disparaître. Voici que l’espèce qui dénicha le verre soufflé, le Sauveur en or sur bois et la grammaire latine en caractères mobiles déchire de ses sabres les seins des femmes et fouille de ses balles le ventre des enfants. Il n’est plus d’humains ni d’animaux, plus de frontière philosophique dressée entre les populations, uniquement des corps en vrac qu’on piétine pour gagner un peu d’air : à peine le visage enfoncé d’un vieil homme se révèle-t-il sous vos pieds qu’il se voit englouti sous la panse ouverte d’un cheval ; à peine se demande-t-on pourquoi un bœuf expire ici qu’un cerveau brûlé vous couvre le visage. À minuit, la ville semble se taire enfin. Puis au matin reprend l’enfer.

Portrait, pompe et image d’Épinal, p. 58
Je ne veux rien inventer – ou seulement, s’il le faut, la couleur des oiseaux. Mais il me plaît d’imaginer Desmoulins, cette journée rendue au regard de la lune, à sa table de bureau. Ses cheveux longs et bruns tombent sur ses épaules et au devant, barbouillant son visage d’ombres légèrement mobiles. Une bougie tremble. Autour de lui, les livres dominent l’espace. Rousseau et Montesquieu figurent en œuvres complètes sur les étagères ; ses écrits invendus s’entassent les uns sur les autres ; des gravures content, aux murs, la démocratie qui s’invente jour après jour. Une surprenante démocratie, certes : on refait le monde sans la moitié qui le compose. En tout révolutionnaire un homme semble veiller au grain.



Balance ton cerveau : Changer sa vie ou changer le monde, de Murray Bookchin

Une pensée politique révolutionnaire infestée par la satisfaction de l’égo capitaliste

Bookchin (Murray) 1995, Changer sa vie sans changer le monde (sic. OU changer le monde). L’anarchisme contemporain entre émancipation individuelle et révolution sociale, Agone, 2019.

Traduit de l’anglais par Xavier Crépin.

Note : 3.5 sur 5.

Cette édition contient deux essais :
– Social Anarchism or Lifestyle Anarchism : Unbridgeable chasm (1995)
– « La gauche qui fut, une réflexion personnelle » (1991)

Compte-rendu

Choix éditorial particulièrement maladroit d’un titre qui semble poser cette devise de manuel de bien-être comme une revendication de l’auteur, alors qu’il s’agit de la caricature critique que Bookchin fait de la pensée de certains de ses contemporains se réclamant de l’anarchisme ou de de manière plus large de la gauche politique, qui auraient selon lui complètement renoncé à une lutte difficile pour un changement de société, au profit de la seule défense de la liberté individuelle. Or, sans l’émancipation de tous par un changement de système, cette flamboyante petite révolution de soi-même rend difficile voire impossible toute organisation collective (désintérêt pour le don de soi, mépris de la prise de décision collective, culture de l’action sans concertation…) et ressemble à s’y méprendre à l’individualisme libéral qui sert de caution au monde capitaliste…

Le premier essai est ainsi un pamphlet contre certains contemporains comme Paul Goodman, Susan Brown, qui se revendiquent de l’anarchisme individualiste de Max Stirner. Ce penchant vers l’individualisme, Bookchin le décèle également dans les tendances néo-situationniste, primitiviste mystique et anti-technologiste d’auteurs comme Hamir Bey dit TAZ, George Bradford, John Zerzan… Ces derniers cherchent une libération du système capitaliste dans un rejet inquiétant des sciences, de la technologie, de la démocratie, de l’organisation sociale, de la vie urbaine… et fantasment une sorte de retour à la vie simple des chasseurs-cueilleurs et à leur spiritualité, au bon sauvage ou plutôt au hippie illuminé, en espérant que tout le monde suive… Le second essai est un pamphlet en négatif de la gauche de pouvoir, qui aurait elle aussi délaissé les valeurs sociales et l’idéal révolutionnaire de la gauche du XIXe siècle pour se satisfaire d’un réformisme donnant un « visage plus humain » au capitalisme.

Commentaires

Bookchin tient à distinguer clairement et radicalement l’anarchisme qu’il défend, un anarchisme social, héritier de Bakounine, Kropotkine… qui lutte pour changer le paradigme social et économique, pour des institutions plus justes, pour un monde fondé sur l’entraide, le collectivisme et le communalisme, l’émancipation de tous partout… d’un autre anarchisme qu’il désigne par « lifestyle » (le traducteur propose « existentiel » qui ne traduit nullement la connotation marketing « tendance », moqueuse, du terme) pour lequel la recherche de l’autonomie individuelle l’emporte sur tout engagement social, et où tout début d’organisation, de démocratie ou de collectivisme, est considéré avec suspicion comme un début de dictature d’une majorité et d’une limitation d’un affaiblissement de la personne. Une tendance héritière de l’anarchisme individualiste de Max Stirner.

Certes, ces deux tendances se sont souvent trouvées entremêlées, l’émancipation et l’insoumission à tout pouvoir autoritaire (État, religion, patron, famille, père, mari…) étant à la racine de l’anarchisme. Or, ces deux anarchismes reposent sur des conceptions antagonistes de la liberté. Bookchin reprend la distinction établie par Isaiah Berlin et considère que la liberté « négative » (ne pas être obligé de faire quelque chose) est celle de l’anarchisme social, liberté qu’on obtient dans un environnement social non-contraignant mais solidaire, liberté limitée par des normes qu’on a participé à définir (à rapprocher de l’épicurisme). La seconde liberté serait plutôt une liberté-caprice camouflée du joli mot d’« autonomie » – à la mode dans les livres de bien-être, de coaching, de management – suivant laquelle l’individu n’aurait de compte à rendre qu’à lui-même et aux lois qu’il s’est fixées sans en référer à personne (hédonisme).

Cette conception paraît extrêmement proche de la liberté du jouisseur capitaliste qui se donne systématiquement la liberté de ne pas respecter la loi – payer ses impôts, respecter les droits sociaux ou les règles de concurrence – si celle-là va à l’encontre de la réalisation de sa puissance… (Alors que la désobéissance n’a pas pour but d’échapper à la loi mais au contraire de provoquer un procès au cours duquel les lois pourront être rediscutées : comme si Thoreau n’avait pas refusé de payer ses impôts pour manifester contre l’esclavage mais parce qu’il en aurait eu besoin pour sa petite entreprise d’écriture en autarcie dans la forêt…). Cette maximisation de la puissance personnelle et l’utopie de Max Stirner, l’association des égoïstes, rappellent fort l’idéal du surhomme de Nietzsche qui dans Par delà le bien et le mal fantasme dangereusement sur la sélection et la reproduction d’une élite intellectuelle. Tous deux ne conçoivent autrement que les critères de ce qu’est l’intelligence ou les limites de l’égoïsme, seront les leurs ! On entrevoit bien le risque de dérive autoritaire par la liberté de l’individu le plus puissant écrasant celles des autres (ce qui est arrivé à de nombreuses utopies anarchistes, communistes, hippies…).

Ces tendances pseudo-anarchistes individualistes ont pour paradigme commun une méfiance et un mépris absolu pour le groupe, la société, le collectif, qui ne sont jamais qu’un poids, une prison, une foule bruyante… Mais cette thèse magnifique, « les gens sont cons », n’est-ce pas là la devise même du capitalisme ? Fantasmer la puissance de l’homme isolé, c’est nier l’évidence du conditionnement matériel et culturel de toute liberté individuelle (cf. La Reproduction de Bourdieu). Déshabiller, comme le font les variantes néo-situationnistes, néo-primitivistes, anti-technologiques, l’être humain de toutes ses technologies, de ses institutions, de ses sciences, de son organisation… n’est-ce pas produire un être isolé, faible, fragile, idiot, au sein d’un troupeau désorganisé et paniqué que seul un individu plus puissant pourra contrôler ? Certains préhistoriens avancent l’hypothèse que les comportements individualistes seraient caractéristiques des espèces menacées d’extinction, et que c’est au contraire la forte aptitude à la vie sociale qui aurait contribué au développement de l’espèce humaine. L’anarchisme social ne peut concevoir un monde plus juste où chacun serait émancipé et fort, qu’en faisant participer tous les individus à l’organisation sociale, aux décisions, projets, lois, entreprises… ce dont il retirera toute la puissance, non en lui recommandant de s’en tenir à l’écart. Les anarchistes-lifestyle se rêvent en chasseurs-cueilleurs animistes, des bourgeois hippies déguisés simulant un jeu de rôles grandeur nature de batailles au gourdin dans les ruines d’un bois en bordure d’autoroute… jusqu’à leur décision de se ranger et d’exploiter leur puissance libertaire en entreprise…

Passages retenus

p. 84-85
Tant nos ancêtres lointains que les indigènes existants auraient été incapables de survivre s’ils n’avaient pour tout guide que les idées « enchantées » dignes de Disneyland que leur imputent les actuels primitivistes. Les Européens n’ont certes pas permis aux indigènes de remédier à cette situation. Bien au contraire : les impérialistes ont honteusement exploité les natifs, se sont livrés sur eux à un véritable génocide, leur ont transmis des maladies sans remèdes, et les ont pillés sans vergogne. Contre un tel massacre, les conjurations animistes n’ont pas servi et ne pouvaient pas servir, comme l’a montré la tragédie de Wounded Knee en 1890, qui a apporté un démenti si douloureux au mythe des chemises fantômes imperméables aux balles.
Un point très important, c’est que la régression primitiviste chez les anarchistes existentiels a pour conséquence la négation des principales caractéristiques de l’homme en tant qu’espèce et de la potentialité émancipatrice que recèlent certains aspects de la civilisation euro-américaine. Les humains sont très différents des autres animaux en ce sens qu’ils font plus que simplement s’adapter au monde autour d’eux : ils innovent et créent un nouveau monde. Ce faisant, ils ne découvrent pas seulement leur pouvoir en tant qu’êtres humains, ils font aussi en sorte que le monde autour d’eux soit plus approprié à leur propre développement, tant sur le plan de l’individu que de l’espèce. En dépit de la déformation qu’une société aussi irrationnelle que la nôtre lui fait subir, la capacité à changer le monde fait partie de notre nature, c’est le résultat d’une évolution biologique – pas simplement le produit de la technique, de la rationalité et de la civilisation. Que des gens se prétendant anarchistes se fassent les avocats d’un primitivisme confinant à la bestialité, et qui est une exhortation à peine voilée à l’adaptation et à la passivité, c’est insulter des siècles de pensée, d’idéaux et de pratiques révolutionnaires et dénigrer les efforts mémorables entrepris par l’humanité pour se libérer de l’esprit cocardier, du mysticisme et de la superstition et pour changer le monde.

p. 102
Pour ne pas se dissoudre dans la fascination pour un milieu marginal et bohème, une vision libertaire de gauche doit proposer une solution aux problèmes sociaux au lieu de papillonner effrontément de slogan en slogan, conjurant la rationalité avec de la mauvaise poésie et des dessins vulgaires. La démocratie et l’anarchisme ne sont pas antithétiques ; la règle majoritaire et les décisions non consensuelles ne sont, de leur côté, nullement incompatibles avec une société libertaire.
Qu’aucune société ne puisse exister sans des structures institutionnelles c’est une évidence pour quiconque n’a pas été intoxiqué par Stirner et ses semblables. En refusant les institutions et la démocratie, l’anarchisme existentiel se coupe lui-même de la réalité sociale, rendant par là ses cris et sa rage inutiles : il n’est plus dès lors qu’une farce sous-culturelle à destination d’une jeunesse naïve et de consommateurs peuplant leur ennui de vêtements noirs et de posters à sensation. Prétendre que la démocratie et l’anarchisme sont incompatibles sous prétexte que la moindre entrave apportée aux désirs de la minorité, même « une minorité d’un seul », constitue une violation de l’autonomie personnelle, ce n’est pas plaider pour une société libre mais pour ce que Brown nomme une « collection d’individus » – en clair, un troupeau.

Tombée du canap : Les Papillons noirs, avec Niels Arestrup

On vante Niels Arestrup pour un rôle plutôt facile. Axel Granberger se charge au contraire avec brio d’un rôle plus complexe.

Thriller à double fond vide, ou quand le producteur tire les grosses ficelles du scénario…

2022, Série française (6 épisodes) d’Olivier Abbou et Bruno Merle.
Thriller. Diffusion Arte.
Fiche Allociné.

Note : 2 sur 5.

Pitch :

Adrien, écrivain en panne, est contacté par un vieil homme, Albert, pour venir écouter et écrire son histoire. Celle d’un enfant seul, mail-aimé, à vif, et de Solange, fille d’une tondue prostituée… La romance s’annonce belle, mais voilà que Albert confesse un crime qu’ils ont commis…

Griffe de critique :

Acteurs magnétiques (venant du cinéma), réalisation soignée et photographie superbe. Un pitch prometteur en tension psychologique, dilemmes humains entre art et morale, amitié naissante et loi, limites de la vengeance féministe (pensons au brut dérangeant de Baise-moi de Despentes) et tentation machiste… Mais voilà que le scénario déjà peu rigoureux (mère et fils se parlent au début de la série comme si ils ne se connaissaient pas et n’ont d’ailleurs pas vraiment de relation affective, tout comme Adrien et son amie Nora) ne suit pas l’idée première, change de cap, déboule naïvement sur le thriller-mélo à la Harlen Coben. Dès le moment où l’intrigue implique l’écrivain (waah du jamais vu !) mais à la manière facile d’une série B (je suis ton père !), les perspectives de complexité humaine s’évanouissent, les personnages sont pris dans une action où ils ne sont plus que des clichés substituables, sans épaisseur : l’écrivain en ancien bad boy dangereux mais jamais trop, trompant mais pas trop, copine mère née mais pas putain pourtant j-lo au rabais, rousse tentatrice plutôt sage mais le tatouage c’est rebelle, flic demi ripou bourré louseur… Duvauchelle se démène, est bon malgré tout, mais Vin Diesel aurait fait l’affaire tout autant. Au fond, les acteurs n’ont plus rien à jouer, seulement faire la grimace adéquate. Seuls les personnages du couple tueur sont plus vivants, ont la profondeur d’un passé crédible et un caractère (le changement d’image de Solange est joliment exécuté ; l’Albert concilie le fun du tueur tarantinesque 70’s et la séduction inconfortable du pervers narcissique). Nombre d’incohérences et de facilités viennent encombrer et rallonger une série qui aurait pu faire un moyen métrage bien intense : inutilité flagrante de la copine et des flics, prétextes à rebondissements abracadabrants et non à une tension dramatique. Adrien qui se prend sans raison d’une envie de découvrir sa famille belge à quarante ans… Nombreuses scènes sans motivation (pas de lien à l’action) virant au grotesque comme Adrien courant dans un chantier pour aller écrire une ligne ! ou Nora courant à travers le paysage corse pour couper les lacets de la route… Wahou !
Volonté d’en faire des caisses comme les ricaines… on reste à la surface (rien sur les rapports de l’écriture et du crime ! sur les limites entre vengeance et meurtre ! rien sur la communication de la tentation par le récit – bien pratique le stéréotype du meurtre dans les gênes ! alors ces tueurs-vengeurs, juste des malades mentaux à enfermer donc ?). Spectacle sans poésie, oublié le surlendemain. Coup marketing (avec la sortie conjointe d’un roman-extension du film – celui écrit par le personnage – pourquoi pas). On cherche à forcer l’adhésion du public en mettant tapis sur les belles images et les belles gueules. Dans l’eau ! Nouvelle occurrence du mal scénaristique français (on aurait pu flirter avec Le Silence des agneaux ou avec Usual Suspects avec une confession mythomane ou manipulatrice, mais scénariste n’est pas le même métier que réalisateur et producteur…).

Ramasse tes lettres : Le Rêve de l’oncle, Dostoïevski

Derrière les mariages d’ambition, les petites lâchetés, le commérage provincial, n’y a-t-il pas, tout autant que chez les nobles et chez les pauvres, des hommes et des femmes qui luttent pour exister ?

Dostoïevski (Fiodor) 1855-1859, Le Rêve de l’oncle, Actes Sud, Babel, 1999

Traduit du russe par André Markowicz (Diadiouchkin son).

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Dans la petite ville de Mordassov, Maria Alexandrovna est la grande dame de la bonne société, détestée et crainte. Sa fille Zina reste son seul souci. Elle est magnifique mais reste non-mariée à 23 ans. On sait que Zina a eu une aventure avec son ancien professeur… Elle repousse sans non définitif les propositions de Pavel Alexandrovitch Mozgliakov, amoureux mais un peu sot. Pourtant, c’est une grande opportunité de sauver son honneur. Voilà qu’un matin le jeune homme amène avec lui un lointain parent, un vieux prince de très haute lignée et de grande fortune, ancien coureur et viveur un peu fou, déjà un pied dans la tombe…

C’est un demi-défunt ! C’est seulement un souvenir d’homme ; on a juste oublié de l’enterrer ! il a des yeux démontables, des jambes de liège, il est entièrement monté sur ressorts, et c’est sur des ressorts qu’il parle !

p. 33

Commentaires

À origine vraisemblablement pensé pour le théâtre (comme La femme d’un autre et le mari sous le lit), ce récit conserve de nombreux éléments d’art dramatique dont les nombreux jeux de scène (personnages écoutant derrière la porte, complicité entre personnages pour rire avec le spectateur aux dépends d’un troisième, code pour commander à distance les mouvements et paroles du mari…), le quasi respect des trois unités, les personnages stéréotypés (l’amoureux transis, la fille intègre, la mère machiavélique, le mari ridicule, la vieille fille…), les vêtements-costumes, les mouvements-poses et les chutes du prince (comme un personnage de la Commedia à la retraite, ou bien une marionnette de guignol cassée)… Une exagération qu’on devine comme une illustration de la prétention vaine de ces mégères provinciales.

Il est possible de deviner dans cette farce une transposition caricaturale des propres aventures de mariage de Dostoïevski (moqué) dans la petite ville de Semipalatinsk où il est forcé de servir comme soldat (après sa période de bagne). Maria Dimitrievna, qui devient sa femme en 1856 pendant l’écriture de ce roman, a des points communs avec la mère et la fille (la mère de famille telle qu’elle est, à l’aise socialement, intrigante, même prénom, un mari fonctionnaire à la réputation indésirable… la jeune femme telle qu’il l’idéalise : belle, cultivée, musicienne, malheureuse à arracher de la boue provinciale ; elle fut amoureuse d’un jeune professeur local avant d’accepter la demande de l’écrivain…). Dostoïevski peut se retrouver tant dans le jeune Pavel Alexandrovitch (portant prénom et patronyme du fils de Maria et de son premier mari…), soldat originaire de Saint-Pétersbourg, prétendant insistant, moqué par une ambitieuse, dandy verbeux… que dans le vieux prince K. qui représente une aubaine de mariage (Dostoïevski attend alors que ses droits de noblesse lui soient rendus, se sent sans doute vieux et cassé après le bagne…), ou même que le jeune professeur malade.

On est proche d’une comédie de mariage à la Molière sauf que les choses sont inversées : la jeune à marier et sa protectrice sont celles qui veulent forcer le mariage d’intérêt et tromper le vieux riche pervers. La mère est une peste machiavélique et son projet immoral. La jeune fille est bien loin d’être si innocente… En cela, leur ascension reposant sur l’intrigue sociale et la manipulation des hommes, pourrait être posée en symétrique du Bel-Ami de Maupassant. Quelque chose empêche de les condamner tout à fait, quand on considère la médiocrité ambiante du petit monde provincial, de rumeurs et de jugements, dont elles veulent s’extirper. Il y a bien eu un mariage d’amour empêché et un mariage malheureux dans le cas de la mère, qui influencent l’avant-texte des personnages et motive donc les moyens immoraux mis en œuvre. On suit le projet de mariage du point de vue de la mère (omniprésente « sur scène »), celle qui pouvait être accusée le plus fortement, et donc la plus difficile à relever, on la voit dans toute sa duplicité et également dans sa sincérité, de mère et de femme exaspérée, toujours semblant se battre. Aucun des personnages n’est spécifiquement bon ni mauvais, mais tous sont lourds de leurs sensibilité, de leurs faiblesses, de leurs fautes passées, de leurs ambitions, de leurs petites tricheries et de leur bêtise. Les personnages investissent toute leur vie dans l’action lamentable dans laquelle ils sont pris. Prenant le chemin inverse de la distanciation de Brecht, Dostoïevski nous amène au plus près de chaque personnage, de ses pensées et ses motivations qui s’expriment dans un flot de parole – souvenir de l’ambition théâtrale – et lui permettent sa rébellion contre son sort de caricature sociale trop facilement jugée, et l’expression de toute son épaisseur d’être humain.

Un prince est un prince même en guenilles.

p. 35

Passages retenus

p. 150
La tyrannie est une habitude qui se transforme en besoin.

p. 220
Sa vieille mère qui, pendant toute une année, et presque jusqu’à la toute dernière heure, avait attendu la résurrection de son petit Vassenka, avait enfin compris qu’il ne pourrait plus vivre en ce bas monde. Elle se tenait devant lui, tuée par le chagrin, les bras croisés, sans larmes, elle le regardait, ne pouvait pas détacher les yeux de lui, et malgré tout, n’arrivait toujours pas à comprendre, même si elle le savait, que, d’ici quelques jours, son trésor, son Vassia, serait recouvert d’une terre gelée, là, sous les congères, dans le cimetière des pauvres.

p. 223
C’est bien que tu ne m’aies pas épousé ! Je n’aurais rien compris de tes sacrifices, je t’aurais torturée, je t’aurais mise au supplice avec notre pauvreté ; les années auraient passé, – tu parles ! – peut-être, même, je t’aurais prise en haine, comme un obstacle dans ma vie. Maintenant, c’est mieux ! Maintenant, au moins, les larmes d’amertume m’ont purifié le cœur.

p. 225
Tout meurt, Zinotchka, tout, même les souvenirs !… Mêmes nos sentiments nobles, ils meurent. Après, on devient raisonnable. A quoi bon protester ! Profite de ta vie, Zina, vis une longue vie, une vie heureuse. Aimes-en un autre, si tu le rencontres, – tu ne vas quand même pas aimer un mort !

Surveille tes images : Lettre d’un singe… par Restif de la Bretonne

La civilisation est une dystopie inventée par un singe jouant au savant

Restif de la Bretonne (Nicolas-Edme) 1781, Lettre d’un singe aux êtres de son espèce, Fayard, coll. « Mille et une Nuits », 2014

Publié pour la première fois dans le troisième tome de La Découverte australe par un homme volant, ou le Dédale français, en 1781.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

César de Malaca est un trois-quart singe, un quart humain, éduqué par un écrivain français du nom de Salocin-Emde-Fitér qui l’a offert en cadeau à une comtesse de ses amis. Ainsi amené à la raison, au langage et témoin des contradictions de la civilisation humaine, César décide d’adresser ses réflexions à l’ensemble de ses congénères singes.
Les singes des forêts ne doivent aucunement envier les conditions de vie des humains, une espèce qui retire bien plus de souffrances que de bienfaits de son intelligence, de l’élaboration extrême de sa culture et de sa faculté à dominer.

Le luxe est un monstre qui dévore sourdement le genre humain, en paraissant le caresser.

p. 83

Commentaires

Originalement édité en tant que troisième partie de La Découverte australe par un homme volant ou le Dédale français qui contient des aventures dans des contrées imaginaires rappelant Les États et empires de la Lune ou Les Voyages de Gulliver, cette fiction proposant le point de vue inhabituel d’un animal sur la civilisation humaine fait penser aux contes philosophiques de Voltaire comme Micromégas, ou, plus encore par la forme choisie, lettre d’un singe établi parmi les hommes adressée à ceux restés dans leur forêt, aux Les Lettres persanes. Dommage que l’auteur n’en profite pas comme Montesquieu pour développer la réflexion dans les deux sens (sur la société française et sur la condition animale) et pour vraiment développer le jeu de la fiction : une veille des connaissances du temps sur les primates, collectées par les voyageurs, riche et surprenante, est repoussée dans les notes de fin d’ouvrage… alors qu’elle aurait pu être si amusante intégrée dans la bouche du singe défendant sa culture ou s’en plaignant.

Pourquoi un singe ? La naïveté simulée du singe permet de reconstruire une réflexion depuis zéro sur des thèmes sensibles (comme l’esclavage, la propriété privée ou la liberté sexuelle…), évitant ainsi les pensées préconçues et positions de principe, permettant de se libérer de l’ethnocentrisme, et même ici de l’anthropocentrisme. Plus encore, il fallait à Restif le point de vue d’une autre espèce – des espèces animales qu’on regarde toujours comme homogènes, où chaque individu vit dans des conditions à peu près similaires – pour mettre en évidence l’intolérable des inégalités au sein même de l’espèce la plus civilisée… – le noir esclavagisé puis le pauvre qui est le noir de l’intérieur. Le singe est une figure de l’homme qui n’aurait pas « chuté » de l’état de nature en croquant la pomme de la civilisation (les hommes seraient ainsi ce que Vercors a appelé des Animaux dénaturés). Que ce « sous-homme » constate avec pitié ou avec mépris la condition humaine est un comble pour les évidences de progrès. Les singes ne sont-ils pas plus heureux, harmonieux, innocents et équilibrés dans l’ignorance ? de bons sauvages ? Comme pour Rousseau dans le Discours sur l’origine des inégalités, les éléments de la civilisation, connaissances, lois, culture, etc. amènent paradoxalement l’Homme à se faire souffrir, à être frustré, envieux, jaloux, possessif, imbu de soi, sadique, hypocrite, mal-nourri, mal-soigné…

À la manière de La Lettre à l’éléphant de Romain Gary, derrière l’amusante fiction animalière se cache un pamphlet radical contre la civilisation européenne. Restif n’est pas qu’un penseur libertin (connu pour des textes pornographiques comme L’Anti-Justine, s’opposant à la cruauté immorale et misogyne de Sade) qui s’insurgerait contre le système féodal (critiques des inégalités sociales et économiques), ses critiques sont plus radicales : remise en cause du droit de propriété des terres, refus de tout esclavage, servage ou exploitation par le travail, possession physique par le mariage, dénonciation de la justice de classe, des abus de pouvoir de l’Église, de la condition animale, du luxe… éloge de la communauté de biens, de la liberté de déplacement, de l’amour libre… (presque l’un des seuls moments ou Restif évoque les mœurs des singes… de manière surprenante car César présenterait presque la manière des singes comme un viol… alors qu’il s’est révolté peu avant contre les abus sexuels infligés à une jeune noire par des négriers – Restif s’oppose clairement dans ses textes érotiques à la violence sexuelle de l’homme sur la femme). Cette critique radicale de la civilisation, contre-intuitive et souvent vue comme anti-moderne et réactionnaire – mais qu’on retrouvera dans l’anarchisme -, trouverait, d’après l’anarchiste David Graeber (cf. Au commencement était…), ses sources premières ou déclencheurs dans les récits de voyages des explorateurs, comme les célèbres Dialogues du baron de Lahontan et d’un Sauvage (qui serait le socrate indien Kandiaronk) qui confrontent l’Européen avec l’altérité. Le singe n’est-il pas ce sauvage indien ou noir, telle que les fiers européens se les représentent ? Or ceux-là lui renvoient une triste vérité : la civilisation est un habit qui recouvre une sauvagerie tout aussi méprisante voire pire.

Biologiquement, l’homme fait partie de la grande famille des singes. Et le singe qui s’exprime est l’auteur même, qui en s’éduquant, a fait naître un singe savant ou plutôt un singe qui joue au singe savant, se dispute avec d’autres singes savants, se moque des autres singes non-savants… L’Homme civilisé est une fiction inventée par des singes imaginatifs, un grand théâtre (on pensera aux peintures de La Grande Singerie de Chantilly du peintre Christophe Huet en début de XVIIIe siècle).

Passages retenus

Contre la propriété privée, p. 32 :
Que je hais les hommes ! Ces monstres ont des lois qui mettent à mort leur frère manquant de tout, qui a pris chez celui qui en avait trop, et qui s’est ainsi conservé la vie ! Comment trouvez-vous cette loi ? Il est bienheureux que vous ne soyez pas homme car elle serait l’arrêt de mort des trois quarts d’entre vous !… Mais ils s’appuient ici sur d’admirables raisonnements, qui m’ont autrefois étonné et qui ne m’étonnent plus depuis que je me suis aperçu que l’Homme, en général, est un être méchant et cruel envers lui-même, qui se tend des pièges et tâche de se faire du mal pour le plaisir d’en faire. En effet, avec un peu de sens, ne serait-il pas plus court, pour le bonheur général, que tout fût commun ? Si vous voyez, chers Frères, ce que la propriété coûte au genre humain de peines d’esprit et de corps, de cruauté et de sang, vous en seriez épouvantés ! Ils se tuent de travail ; les inquiétudes les rongent et les dévorent ; ils se guettent et s’assassinent ; d’autres hommes guettent ces assassins, et les amènent garrottés dans les villes, où on leur rompt les bras et les jambes ; ils se font la guerre, massacrent, brûlent, violent ; ils plaident et perdent chacun en plaidant plus qu’ils ne se disputent. Enfin la loi de la propriété, loi folle, barbare, sotte, méchante, contraire à leur religion réformée par Jésus même, et à cette religion telle qu’elle avait été auparavant donnée par Moïse, est la source de toute la misère de l’Homme. C’est elle qui met ce roi de la Nature le plus souvent au dessous de nous. L’Homme, moins éclairé que moi, qui l’ai été cependant par lui, mais qui n’ai et ne saurais avoir de préjugés, l’Homme a eu la stupidité de porter une loi qui doit, constamment et dans tous les temps, faire le malheur et la dégradation du grand nombre, sans rendre les Grands et les riches plus heureux. Au lieu qu’avec l’égalité de rang, de fortune, de communauté de biens, l’amitié fraternelle que leur prescrit leur religion, ils jouiraient tous d’une félicité, dont, hélas ! les animaux n’ont plus idée que dans les pays où l’Homme n’a pas pénétré. Mais où ? Je n’en sais plus rien, depuis qu’ils vont au pôle austral.

Le pauvre doit rompre le contrat social, p. 42-43 :
Depuis que ma raison est développée, je n’ai encore pu m’accoutumer à voir des pauvres parmi les hommes. Qu’est-ce qu’un pauvre ? C’est un être dénué, infiniment au-dessous des insectes et des oiseaux, des souris et des rats. C’est un être isolé qui n’a droit à rien sur la terre ; qui, privé de richesses sociales, n’a plus celles de la Nature qu’il a sacrifiées originairement pour posséder les premières. Voilà donc cet être dominateur, doué de raison ! Le voilà donc, ce fier animal qui, devenu plus vil que le dernier des animaux, n’a pas la liberté de pêcher sa nourriture dans la rivière qui abonde en poisson, de la chercher dans les forêts et les campagnes ! Le voilà, au milieu des biens dont regorgent ses pareils, qui languit de faim et de misère ! Il ne peut, il n’ose porter la main aux fruits des vignes ou des vergers, pour donner un peu de rafraîchissement à sa bouche altérée, à sa poitrine haletante ! Ce monstre cruel et vorace, le voilà qui languit ! Ce roi de la Nature, le voilà subordonné aux lièvres, aux lapins, aux perdrix, aux faisans. Qu’il y touche ! les verges, les fers chauds, les rames sont prêtes pour venger les innocents animaux… Et croyez-vous, mes Frères, qu’il n’y ait que quelques hommes ainsi réduits ? Ah ! Désabusez-vous ! c’est le grand nombre, c’est l’espèce qui est ainsi avilie, qui l’a toujours été ! L’Homme est lâche par sa nature, autant qu’insolent, car c’est par ses semblables, ses égaux, qu’il est ainsi dégradé. Ce n’est pas tout : il a des lois pour séquestrer et priver de l’air et de la liberté ce malheureux qui n’a rien ; on lui ôte même ce qui lui reste, la liberté ! J’avouerai qu’ici ma raison cultivée a été en défaut. J’ai cru, lorsque j’ai vu les pauvres, qui ne profitaient pas du régime social, qu’on allait leur rendre leur liberté naturelle, que le souverain et le magistrat n’allaient plus se mêler de leur conduite, que le contrat social, qui cessait d’être avantageux pour une des parties, allait être rompu. Je l’ai pensé parce que cela était juste. Puisque tous les riches ont tous les biens, qu’ils se tiennent en société. Mais moi, qui ne fais que perdre à l’association, j’y renonce, je l’abjure… Je croyais que le pauvre allait tenir ce langage et que tout le genre humain n’aurait pu rien y répliquer. Mais que je me suis trompé ! Les hommes ont une raison que je n’ai pas encore sans doute. Ils veulent, par elle, que le pauvre se maintienne dans l’association qui le prive de tout, même du poisson des rivières, des fruits de la terre, de l’herbe des champs ; ils veulent qu’il aime, qu’il la chérisse, qu’il y vive péniblement dans des travaux insupportables. Et s’il ne le fait pas, ils l’enferment, ils lui brûlent les épaules, ils le font rouer ! Ô comble de l’abomination et de l’injustice !… Pauvres ! ô fous qui méritez votre sort, levez, levez la main sur vos tyrans ! Assemblez-vous, soutenez-vous, prenez le poisson des rivières, le fruit des vergers, l’herbe des champs et mangez votre suffisance. Mais ne massacrez pas le riche, humiliez-le seulement et l’empêchez de vous affamer !… Je crois, mes Frères, que cela ne manquera pas d’arriver quelque jour, car les abus que je vois me paraissent si peu tolérables, qu’il est impossible que des êtres doués de raison les supportent à jamais.

p. 57
Voilà donc l’Homme, chers Frères ! Voilà cet être dont vous enviez le sort, que vous croyez le roi du monde ! Ah ! Vous seriez cent fois plus heureux que lui s’il n’existait pas pour troubler le repos de toute la Nature ! Il est esclave, avili, contrarié, tremblant gêné, tourmenté, persécuté, risquant à tout moment de finir sa vie par la corde, le fer ou le feu, et ayant ce malheur de prévoir tous ces maux, de les sentir des millions de fois, avant qu’ils n’arrivent. S’il les évite, il est en proie à ceux de la Nature. Une mort tranquille et accidentelle, est pressentie par lui dès l’enfance et abreuve de fiel tous ses plaisirs. Sa religion augmente ses terreurs, car le nombre de ceux qu’elle console est si petit qu’il ne mérite pas d’entrer en ligne de compte. Ses lois sont si mal faites qu’elles causent dix fois plus de mal qu’elles n’en préviennent. Enfin, son esprit est si faux que, s’il lisait cette lettre qui ne contient que la pure et simple vérité, il dirait avec dédain : « On voit bien que c’est un singe qui écrit !… » Mais si c’était un de ses pareils qui eût écrit ces vérités, il crierait haro sur lui et l’accuserait de renverser toutes les notions. Heureusement je suis singe, et partant non soumis à ses lois impertinentes, à ses préjugés ridicules ; je peux déraisonner, selon lui, sans craindre ni la corde, ni la roue, ni le fagot…

p. 83 :
Le but de la Lettre va plus loin encore : il inculque aux riches, qui seuls la liront, que la possession de leurs biens est injuste s’ils en abusent ; qu’ils n’y ont qu’un droit précaire et de convention, mais non foncier et naturel – ce qui ne peut que les rendre humains et justes.

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