Ramasse tes lettres : Nana, Émile Zola (roman)

L’irrésistible ascension d’une fleur du mal

Zola (Émile) 1879-1880, Nana, Charpentier, 1880

Note : 4 sur 5.

Résumé

Nana est une jeune femme issue d’une famille ouvrière alcoolique (dont l’histoire est contée dans L’Assommoir). Elle a eu un enfant à l’âge de 16 ans et a connu la prostitution. Elle fait des débuts fracassants au théâtre dans un rôle de Vénus taillé pour elle qui ne sait nullement jouer mais dont la chair généreuse fait parler le tout Paris. Elle fait la noce tous les soirs aux frais de ses amants. Elle tente un temps d’échapper à cette vie en se mettant en couple avec le comédien Fontan, mais celui-ci finit par la frapper.
Le conte Muffat, homme plutôt chaste, finit par s’éprendre d’elle, prêt à lui sacrifier sa fortune, son mariage et son honneur. Nana s’y refuse un temps, par fidélité pour ses origines modestes, mais elle va bientôt vivre comme une reine avec son argent.

Sur Gallica, vous trouverez le dossier préparatoire (carnets, brouillons, plan de travail, fiches persos, croquis…) du roman et les épreuves corrigées (corrections de style après une première impression), parties 1 et 2.

Commentaires

Si le roman met longtemps à partir (comme souvent chez l’auteur), c’est que Zola définit en profondeur ses personnages et ce, même s’ils vont avoir un rôle minime (en atteste sa technique des fiches-personnage pour donner une épaisseur à des caractères, même si on ne raconte pas leur vie dans le roman). C’est dans la suite du roman que se révèle l’intérêt de toute cette préparation. Les accidents et péripéties deviennent, à l’instar d’une tragédie grecque, les conséquences logiques de l’entre-choc des caractères, comme la déchéance, le dérèglement du corps de Nana est une conséquence logique de sa programmation généalogique (marquée par la tare de l’alcoolisme chez ses parents). On est en cela dans une parfaite illustration du roman expérimental (on pose des caractères « sociologiquement » bien étudiés dans une situation, et on raconte ce qui se passe logiquement, comme si on faisait le compte-rendu d’une expérience), mais l’écriture de Zola n’est aucunement scientifique et garde le lyrisme hérité du romantisme.

La beauté étourdissante de Nana, prostituée issue de la plus crasseuse origine, irrésistible pour l’élite, incarnant la déviance sexuelle (relations lesbiennes, multisexualité) jusqu’à la maladie, renvoie clairement à l’esthétique des Fleurs du mal de Baudelaire, faire surgir le beau de l’horreur (thème romantique par excellence), et Nana renvoie à la femme de nombreuses pièces condamnées, comme « Les Métamorphoses du vampire » dans laquelle une prostituée au corps délicieux se pavane, rit et se vante d’être « La lune, le soleil, le ciel et les étoiles » pour les hommes, et apparaît au lendemain comme « une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus ».

Cette ascension d’une femme modeste, même pas intelligente, par le simple atout de son corps appelant au sexe, est un symbole de perdition et de nivellement par le bas de toute une société séduite par le vice. Mais au-delà d’être une coquette, une femme entretenue, lascive et se laissant aller à la paresse et au sexe, Nana est également une figure de femme-victime, victime socialement d’abord qui cherche par tous les moyens à s’extirper de sa condition héritée mais son destin est une tragédie car son personnage est forcément rattrapé par les faiblesses héritées. Comme un ancien voyou qui, devenu riche, trempe dans les affaires louches, le monde de la drogue… comme s’il se sentait nostalgique de ce monde qu’il a laissé. Nana victime des hommes également, en tant que femme battue. Mais Nana justement se révolte et va par la suite ne plus se laisser dominer par les hommes mais au contraire les dominer, ce qui l’enferme dans une impossibilité d’être heureuse (parce qu’elle veut les dominer, elle ne peut plus être dans une relation équilibrée). Nana propose alors la figure d’une femme forte, en révolte, une femme qui se joue du monde tel qu’il est, une effrontée, une incarnation de la Lilith, cette première femme reniée, devenue folle, vengeuse.

Mais à la manière de Dom Juan, de Scarface… son ascension fulgurante est annonciatrice d’une chute. Chute provoquée par elle-même, l’excès de sa nature, ou bien par un entourage jaloux ? Cette tragique rechute offre un contraste avec le personnage de Bel-Ami de Maupassant, qui réussit socialement de la même manière, mais qui semble ne jamais devoir rechuter : la réussite par le sexe n’est bien-sûr pas considérée de la même façon par la société dans les deux cas… Et aucun des auteurs ne semble d’accord avec ce regard de la société. Maupassant fait ressentir l’injustice de la réussite de personnage immoral, estimé socialement, sympathique au début, finalement devenu détestable ; Zola au contraire veut susciter la pitié pour cette femme superficielle, intéressée, un peu simplette, parfois même cruelle, qui finalement n’aura été que le jouet d’une société pervertie. Le point commun est que les deux personnages – provenant du peuple – ont dû se faire mauvais pour accéder à la réussite sociale.

Dans cette position de Zola prenant la défense d’une femme de mauvaises moeurs, dégoût absolu des femmes bourgeoises trompées, il y a presque un début de position féministe, pas clairement exprimée bien-sûr ; on sait bien comme Lilith sera récupéré comme symbole par un certain féminisme.

Passages retenus

Femme-Narcisse, poison social, p. 236-237 :
— Moi, je n’ai pas sommeil, je ne me couche pas, dit-elle, lorsqu’ils se furent enfermés.
Le comte lui obéissait avec une soumission d’homme qui ne craint plus d’être vu. Son unique souci était de ne pas la fâcher.
— Comme tu voudras, murmura-t-il.
Pourtant, il retira encore ses bottines, avant de s’asseoir devant le feu. Un des plaisirs de Nana était de se déshabiller en face de son armoire à glace, où elle se voyait en pied. Elle faisait tomber jusqu’à sa chemise ; puis, toute nue, elle s’oubliait, elle se regardait longuement. C’était une passion de son corps, un ravissement du satin de sa peau et de la ligne souple de sa taille, qui la tenait sérieuse, attentive, absorbée dans un amour d’elle-même. Souvent, le coiffeur la trouvait ainsi, sans qu’elle tournât la tête. Alors, Muffat se fâchait, et elle restait surprise. Que lui prenait-il ? Ce n’était pas pour les autres, c’était pour elle.
Ce soir-là, voulant se mieux voir, elle alluma les six bougies des appliques. Mais, comme elle laissait glisser sa chemise, elle s’arrêta, préoccupée depuis un moment, ayant une question au bord des lèvres.
— Tu n’as pas lu l’article du Figaro ?… Le journal est sur la table.
Le rire de Daguenet lui revenait à la mémoire, elle était travaillée d’un doute. Si ce Fauchery l’avait débinée, elle se vengerait.
— On prétend qu’il s’agit de moi, là dedans, reprit-elle en affectant un air d’indifférence. Hein ? chéri, quelle est ton idée ?
Et, lâchant la chemise, attendant que Muffat eût fini sa lecture, elle resta nue. Muffat lisait lentement. La chronique de Fauchery, intitulée La Mouche d’or, était l’histoire d’une fille, née de quatre ou cinq générations d’ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourrissait l’aristocratie. Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait. Et c’était à la fin de l’article que se trouvait la comparaison de la mouche, une mouche couleur de soleil, envolée de l’ordure, une mouche qui prenait la mort sur les charognes tolérées le long des chemins, et qui, bourdonnante, dansante, jetant un éclat de pierreries, empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux, dans les palais où elle entrait par les fenêtres.

Une femme battue, p. 268-272 :
Et elle faisait mine de l’enjamber, pour sauter par terre. Alors, poussé à bout, voulant dormir, Fontan lui allongea une gifle, à toute volée. La gifle fut si forte, que, du coup, Nana se retrouva couchée, la tête sur l’oreiller. Elle resta étourdie.
— Oh ! dit-elle simplement, avec un gros soupir d’enfant.
Un instant, il la menaça d’une autre claque, en lui demandant si elle bougerait encore. Puis, ayant soufflé la lumière, il s’installa carrément sur le dos, il ronfla tout de suite. Elle, le nez dans l’oreiller, pleurait à petits sanglots. C’était lâche d’abuser de sa force. Mais elle avait eu une vraie peur, tant le masque drôle de Fontan était devenu terrible. Et sa colère s’en allait, comme si la gifle l’avait calmée. Elle le respectait, elle se collait contre le mur de la ruelle, pour lui laisser toute la place. Même elle finit par s’endormir, la joue chaude, les yeux pleins de larmes, dans un accablement délicieux, dans une soumission si lasse, qu’elle ne sentait plus les miettes. Le matin, quand elle se réveilla, elle tenait Fontan entre ses bras nus, serré contre sa gorge, bien fort. N’est-ce pas ? il ne recommencerait jamais, jamais plus ? Elle l’aimait trop ; de lui, c’était encore bon, d’être giflée.
Alors, ce fut une vie nouvelle. Pour un oui, pour un non, Fontan lui lâchait des claques. Elle, accoutumée, empochait ça. Parfois, elle criait, le menaçait ; mais il l’acculait contre le mur en parlant de l’étrangler, ce qui la rendait souple. Le plus souvent, tombée sur une chaise, elle sanglotait cinq minutes. Puis, elle oubliait, très gaie, avec des chants et des rires, des courses qui emplissaient le logement du vol de ses jupes. Le pis était que, maintenant, Fontan disparaissait toute la journée et ne rentrait jamais avant minuit ; il allait dans des cafés, où il retrouvait des camarades. Nana tolérait tout, tremblante, caressante, avec la seule peur de ne plus le voir revenir, si elle lui adressait un reproche.

Retour à la boue originelle, p. 516 :
Elle partit, elle ferma la porte. Nana restait seule, la face en l’air, dans la clarté de la bougie. C’était un charnier, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là, sur un coussin. Les pustules avaient envahi la figure entière, un bouton touchant l’autre ; et, flétries, affaissées, d’un aspect grisâtre de boue, elles semblaient déjà une moisissure de la terre, sur cette bouillie informe, où l’on ne retrouvait plus les traits. Un œil, celui de gauche, avait complètement sombré dans le bouillonnement de la purulence ; l’autre, à demi ouvert s’enfonçait, comme un trou noir et gâté. Le nez suppurait encore. Toute une croûte rougeâtre partait d’une joue envahissait la bouche, qu’elle tirait dans un rire abominable. Et, sur ce masque horrible et grotesque du néant, les cheveux, les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en un ruissellement d’or. Venus se décomposait. Il semblait que le virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes tolérées, ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple, venant de lui remonter au visage et l’avait pourri.

Ramasse tes lettres : La Disparition, Georges Perec (roman)

Quand la perte favorise le foisonnement

Perec (Georges) 1969, La Disparition, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2010

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Anton Voyl n’arrivant plus à dormir, il fait son roman. Puis il disparaît. Amis, flics partout s’agitant pour lui, ont compris qu’il avait appris un truc important, mauvais. Mais voilà disparition sur disparition font complication…

Commentaires

Roman basé sur la contrainte d’une absence de lettre « e » (figure appelée dans le jargon stylistique « lipogramme »). Comme le paragraphe que je propose en guise de résumé le montre, cette contrainte a pour objectif de forcer l’écrivain à peser chaque mot, à ne pas se laisser aller à un style passe-partout, à des expressions ordinaires, qui lui glisseraient par la plume, pour éviter la phraséologie ordinaire (les expressions toutes faites, entendues et répétées, qu’on a l’habitude de dire dans telle ou telle circonstance sans reconstruire la modalisation de sa phrase – l’appréciation de la fidélité des mots et de l’expression par rapport à l’intensité de ce qu’on veut exprimer -, cf. Culioli, Linguistique de l’énonciation) et à faire preuve d’ingéniosité dans la construction de ses phrases. La contrainte est également censée développer l’imagination. Les histoires parallèles et complémentaires se multiplient pour enrichir une intrigue policière finalement peu développée et assez basique.

De par sa contrainte, le style est très particulier, parfois difficile à suivre, parfois drôle et surprenant. Le roman s’ouvre après une introduction, sur un jeune homme ayant du mal à s’endormir, peut-être un clin d’œil à son roman précédent, Un homme qui dort. Désormais proche de Queneau et de l’Oulipo, Perec tire une modernité littéraire, un plaisir du jeu sur la langue et une grande fantaisie de ces contraintes. Un peu comme chez Queneau, l’histoire devient de plus en plus farfelue, et la langue de Perec commence à accepter le recours à la faute d’orthographe, au mot étranger. Comme il le fera pour Les Revenentes (roman où est uniquement utilisé la voyelle « e »), ces licences se multiplient avec l’avancée du roman tout comme se multiplient les histoires parallèles et criminelles, les morts (la pornographie dans le livre basé sur le « e »).

Mais toujours comme chez Queneau, le plaisir de jeu l’emportant souvent sur la cohésion du récit, Perec s’égare ou égare son lecteur assez facilement sur des difficultés, des digressions fantaisistes ayant un lien peu évident, ne respectant pas en cela la règle exprimée par Baudelaire au sujet des nouvelles de Poe : que votre premier pas soit déjà écrit en fonction de la chute à préparer et que chaque autre pas soit une préparation de celle-ci. Cette formule, il la reprend lui-même (cf. citation), mais ne semble l’appliquer qu’à la forme, moins au fond. Ce n’est plus l’effet désiré par l’écrivain mais la contrainte génératrice qui tend l’ensemble et donne l’exigence de l’écriture.

Le roman perd vite son intérêt, après quelques chapitres, en termes d’histoire racontée et de cohérence d’ensemble. Mais chaque chapitre est davantage une relance du plaisir d’écriture, du jeu de l’écriture, comme si plusieurs participants d’un atelier d’écriture partageaient chacun à leur tour leur petit texte. Si certains critiques ont voulu y lire une allégorie politique de la disparition du militant Mehdi Ben Barka, organisateur altermondialiste de la Tricontinentale, et proche du Ché, la disparition de la lettre E symboliserait plus volontiers la perte de l’Essentiel pendant la Seconde Guerre, à savoir ses parents (il dédie d’ailleurs W ou le souvenir d’enfance « pour E »).

Passages retenus

Il y a là, pour moi, quasi la Loi du roman d’aujourd’hui : pour avoir l’intuition d’un pouvoir imaginatif sans limitation, allant jusqu’à l’infini, s’autonourrissant dans un surcroît colossal, dans un jamais vu allant toujours croissant, il faut, sinon il suffit, qu’il n’y ait pas un mot qui soit fortuit, qui soit dû au pur hasard, au tran-tran, au soi-disant naïf, au radotant, mais, qu’a contrario tout mot soit produit sous la sanction d’un tamis contraignant, sous la sommation d’un canon absolu !

p. 217

Balance tes neurones : La Tentation d’exister, d’Émile Cioran (aphorismes)

Mâchez votre frustration depuis l’enfance, roulez la en petites boulettes, saupoudrez d’orgueil, collez sous la table ou jetez-les sur autrui.

Cioran (Émile) 1956, La Tentation d’exister, Gallimard, coll. « Tel », 1986

Note : 2 sur 5.

Résumé

L’homme, encore plus l’écrivain, l’artiste, met toujours en haut de ses valeurs, la vérité et la sagesse, le bien et l’équilibre. Mais la création, la vitalité artistique, l’avancée des choses n’est-elle pas au contraire dépendante d’une attraction, d’un désir, d’un goût prononcé pour le mal, le mal-être, le gouffre ?

Commentaires

Au travers d’une langue insupportablement pompeuse, on devine l’expression désormais évidente de l’artiste moderne en homme romantique, hors-normes, le thème d’époque de la décadence de la langue… Pour appuyer sa thèse, Cioran multiplie les références dans la littérature, la philo, l’art ou la théologie… mais n’en approfondie aucune. Sa manière demeure péremptoire au possible, et c’est par le ronflement de l’expression qu’il caresse doucement l’œil auditif de ses lecteurs en leur susurrant violemment ce qu’ils aiment, ce à quoi ils aspirent : leur appartenance à une élite d’êtres originaux dans une société en déperdition. L’humanité serait divisée en deux groupes : les bienheureux stupides qui vivent comme des bêtes et les hommes qui vivent les yeux cruellement ouverts. Ainsi les lecteurs « intelligents », ceux qui peuvent bien lire l’écriture richement élaborée de Cioran se sentiront légitimée dans leur habitude de considérer les masses et les autres, ceux qui pensent ou font différemment, comme des idiots, quand bien même ils mènent une mauvaise vie.
Cioran reprend les formes courtes, elliptiques – ce qui lui permet de ne rien justifier -, et le ton d’écriture de Nietzsche (ou d’Héraclite) – son élitisme surtout -, mais la pertinence en moins. Là où Nietzsche détruit dans les largeurs la pensée européenne dans le but de se dégager d’habitudes de pensées et de langage héritées de siècles d’enseignement universitaire, dans le but de redécouvrir et de replacer des pensées négligées (comme celle d’Héraclite…) et de s’attaquer au sacré qui pollue et empêche la réflexion (Art, Dieu, Démocratie, Platon), et de faire advenir une pensée moderne et décomplexée, Cioran semble seulement s’être trouvé une posture de destructeur sans cause qui se sent génial de trouver le bon mot, la pointe qui exprime idéalement sa mauvaise humeur et la renvoie sur un autre (comme il l’a apparemment pratiqué dans sa carrière de professeur sur ses élèves). Plus que Nietzsche, l’alter égo de Cioran serait plutôt la voix bavarde et cynique de La Chute de Camus, qui explique avoir voulu y exprimer toutes ses mauvaises pensées pour les expulser. Comme ce personnage, Cioran semble vouloir résumer l’homme à un animal condamné à l’égoïsme et à la domination, emballant ses actions d’une illusion d’altruisme, forcé de faire le mal pour se sentir bien et oublier son mal-être. Mais comme lui, il est sous son air malin, fortement pitoyable.

Passages retenus

Se détruit quiconque répondant à sa vocation et l’accomplissant, s’agite à l’intérieur de l’histoire ; celui-là seul se sauve qui sacrifie dons et talents pour que, dégagé de sa qualité d’homme, il puisse se prélasser dans l’être.

in Oeuvres, coll. Quarto, éd. Gallimard, p.821

Ramasse tes lettres : L’Enfant, de Jules Vallès (roman)

Faire exploser le corset idéologique de l’éducation bourgeoise

Vallès (Jules) 1878, L’Enfant, Pocket, 1998

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Le petit Jacques Vingtras a bien de la chance, ses parents se sont extraits de la condition paysanne. Le père est enseignant à Puy-en-Velay, Saint-Étienne, puis Nantes et espère que son fils aille loin également dans son parcours universitaire. Sa mère a aussi ses idées sur la bonne éducation et veut que son fils acquiert les bonnes manières, elle l’habille avec soin et l’empêche d’aller jouer et faire des bêtises avec les autres enfants. Le principe étant de ne jamais le gâter et de corriger chaque écart.

Jacques s’ennuie terriblement à l’école, d’autant qu’il n’est pas apprécié de ses camarades en tant que fils d’enseignant. Il regarde avec envie la joie simple de son oncle compagnon du devoir, et les paysans qui travaillent dans les champs, le vin et les rires qui viennent des échoppes. Un jour qu’il est en retenue, il découvre un Robinson Crusoé caché dans un casier…

Premier tome de la trilogie autobiographique Mémoires d’un révolté :

1. L’Enfant (1878)
2. Le Bachelier (1881)
3. L’Insurgé (1886)

Commentaires

Reprise-réécriture de son roman autobiographique Testament d’un blagueur paru en feuilletons en 69-70, Jules Vallès prend encore plus de distance avec lui-même en temps que sujet (il utilisait déjà un procédé littéraire pour attribuer les propos et la vie racontée à un autre), se raconte désormais par le biais de l’auto-fiction (sans toutefois cacher qu’il s’agit d’une autobiographie). Jacques est un alter-égo qui a une vie semblable, les mêmes initiales, mais nullement superposable. À la manière de ce que feront Proust et Céline, Vallès prend ses libertés avec l’exactitude des souvenirs et de la chronologie… L’important est de rendre la charge émotionnelle, d’un passé déformé tel que le voit l’adulte, d’en faire ressentir la pesanteur par le lecteur. Il ne s’agit pas de réinterpréter le passé en lui donnant un sens prémonitoire expliquant le présent (comme Sartre dans Les Mots qui se voit écrivain dans son berceau), mais de donner une forme à ce passé, vrai ou non, une forme et une puissance à la hauteur de ce qu’il représente pour la personne qui l’a vécu, ou subit…Pour ce faire, c’est dans l’écriture même, dans le style, plus que dans les faits racontés, que se situe l’émotion. L’écriture, plutôt réaliste en apparence et intégrant un parler-peuple à la manière de Zola (L’Assommoir obtient un grand succès deux ans plus tôt), tient plutôt du symbolisme car ce parler-peuple contamine la voix et la narration, et la voix néglige la structure académique de la langue pour suivre une sorte de folie personnelle, l’emportement de la pensée, procédé typique du symbolisme décrit notamment par Rémy de Gourmont dans L’Idéalisme en 1893. C’est dans la gradation hyperbolique (énumération de plus en plus incroyable) que cet aspect est le plus flagrant. Vallès trouve et procure un réel plaisir de la succession rapides de mots évocateurs et exagérés qui rappelle inévitablement le style de Céline à partir de Mort à crédit. La proximité entre les deux est d’ailleurs évidente. Dans le style entremêlant finement tournures classiques de l’écrit et parler-peuple pour donner cet effet de langue orale. Si Céline prendra le contre-pied politique de Vallès, son Ferdinand enfant toujours maltraité qu’on trimbale à droite à gauche, avec sa merde qui lui colle aux fesses, est une évidente reprise de Jacques Vingtras, tout comme ce narrateur mi-naïf mi-malin qui entremêle voix de l’enfant vivant les choses et celle cachée de l’adulte qui les commente. Comme si l’adulte racontant jouait à l’enfant (à la manière de Gosciny dans Le Petit Nicolas par exemple), imitait sa voix, sa bêtise, sa naïveté, la parodiait, pour mieux faire ressortir les incohérences du monde des adultes, les injustices. En cela, l’écriture de Vallès agit un peu à la manière de l’ironie socratique (analysée dans L’Ironie, de Jankélévitch), qui fait mine d’adopter un discours, une position, le pousse jusqu’à sa radicalité pour en voir éclater les contradictions. Car le discours de l’enfant est traversé des discours des adultes, parents et professeurs. Les jouer à outrance, c’est les montrer dans ce qu’ils ont de pervers.

La déformation du passé permet aussi de l’essentialiser, de lui donner une portée symbolique et idéologique. Alors qu’il n’y a pas ou peu d’argumentation. C’est le discours de l’émotion, du ressenti qui prime et qui agit dans l’imaginaire et dans la représentation du lecteur. Le corps maltraité de Jacques Vingtras, la fantaisie empêchée, les envies toujours frustrées, l’injustice… c’est cela qui reste dans l’esprit du lecteur là où une dissertation aurait immédiatement fait face à la résistance idéologique. Pour cela, le pathos de l’enfant malheureux est traité avec beaucoup de dérision. Et la voix de l’adulte – le Jules Vallès, justement – est dissimulée tant que possible, fondue dans ce personnage imaginaire de la mémoire, cette voix de l’enfant reconstruite, ce Jacques Vingtras. Le lecteur n’a pas besoin d’argumentation, il tire lui-même les conséquences de ce qui arrive au personnage. Ce procédé de rhétorique, de proposer au regard du lecteur un personnage pathétique, victime, pleine d’autodérision, et sa voix conviviale, populaire, proche, sera bien-sûr le ressort le plus flagrant des romans de Céline et de leur charge idéologique – souvent indirecte.

Le roman propose évidemment une critique radicale de l’éducation « à la dure », par la punition, par la privation, par la rigidité, par l’imitation des adultes… Un type d’éducation (déjà démonté par Locke dans ses Pensées sur l’éducation) qui ne cesse de revenir encore et encore jusqu’au XXIe siècle à la bouche et à l’idée des maîtres, parents, dirigeants, comme solution ultime, malgré les recherches et les témoignages, malgré les avancées des pédagogies progressistes et alternatives : l’importance absolue de la discipline dans l’éducation outrepasse et rend caduques les questions de motivation, d’adaptation des contenus, de relation humaine de confiance et d’émulation, de construction collective… Ce principe éducatif, totalement illustré par le roman, est non seulement violent pour le corps, mais aussi abrutissant pour l’esprit. L’enfant doit se taire, obéir et se conformer à un modèle préconçu. C’est un mode d’éducation qui rend impossible toute découverte et expérimentation personnelle du monde ; éducation plutôt fascisante puisqu’il s’agit de diriger la conscience. L’enfant doit adopter les jugements sur les choses, tels qu’ils sont prononcés par les adultes. Ainsi, les opinions négatives des parents – celles d’une société bourgeoise hiérarchisée – sur les paysans, artisans et ouvriers, oeuvrant de leurs mains, leur langage, leurs manières d’être, leur rire et leurs fêtes, leurs danses et leurs valeurs collectives, leur peau bronzée… ces jugements idéologiques sont transmis par l’éducation (Jacques doit ainsi reprendre les critères esthétiques de ses maîtres et de la tradition académique dans ses thèmes). Le caractère fondamentalement idéologique de l’éducation est encore au coeur de l’Éducation nationale du XXIe siècle et révèle toujours ce manque total de confiance en la jeunesse, en sa faculté de déterminer ce qui est bon, cette peur de les voir aller à l’encontre des principes des parents, de choisir un nouveau modèle de société. Le rejet de la carrière de professeur, la volonté de retourner au peuple, marque la rupture entre Jacques et son père, et le rejet de l’idéologie bourgeoise. Et cette idéologie, et le mode de vie correspondant, rend également malheureux les parents qui ont gagné en fierté, mais qui en réalité vivent dans un inconfort certain, n’obtenant pas le respect social, ni la richesse aristocratique, forcés de se conformer, d’obéir à un directeur dictateur, de porter un costume emprisonnant les mouvements du corps, de se couper des voisins… C’est cette illusion bourgeoise de l’ascension sociale par l’éducation que dénonce finalement tout le roman, ascenseur social qui n’a jamais amené ses passagers qu’à des étages illusoires mais qu’on fantasme encore de nos jours. C’est ce caractère idéologique de l’éducation qui va à l’encontre d’une pédagogie libertaire, anarchiste et alternative, et rend impossible l’avènement d’une société basée sur des principes d’entraide, d’égalité, de travail collectif… Ce roman est bien la première pierre d’une rééducation idéologique, d’une renaissance de la révolte étouffée de la Commune.

Dans l’écriture, Vallès apparaît en précurseur du symbolisme, mais plus proche des Lettres du voyant de Rimbaud (écrites pendant la Commune) que de l’écriture artiste de Huysmans. Les formules rimbaldiennes de « Je est un autre », « j’assiste à l’éclosion de ma pensée », « La première étude de l’homme qui veut se faire poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, il l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver. » ont une étrange résonance à la lecture de L’Enfant qui semble un début d’application de cet art poétique. Si Vallès n’avait évidemment pas connaissance de cette lettre publiée bien plus tard, on sait aussi que le gamin poétique tenta de contacter Vallès à l’époque la Commune, qui empêche qu’il lui tint à peu près ce langage ?… De plus, le gamin fugueur, giflé par sa mère, révolté admirant la Commune, les travailleurs, et rejetant l’académisme, la bien-pensance, l’éducation rigide et conformante, fuyant la littérature pour aller vers la vie concrète, a tout d’un cousin du petit Jacques Vingtras.

Passages retenus

Naissance du désir de la chair, p. 42
Il y a aussi ma cousine Apollonie ; on l’appelle la Polonie.
C’est comme ça qu’ils ont baptisé leur fille, ces paysans !
Chère cousine ! Grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche, de longs cheveux châtains, des épaules de neige ; un cou frais, que coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d’or ; le sourire tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu’elle rit, rouge dès qu’on la fixe. Je la dévore des yeux quand elle s’habille – je ne sais pas pourquoi – je me sens tout chose en la regardant retenir avec ses dents et relever sur son épaule ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans notre petite chambre, pour être au marché la première, avec ses blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu’elle a sur sa poitrine. On s’arrache le beurre de la Polonie.
Elle vient quelques fois m’agacer le cou, me menacer les côtes de ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m’embrasse ; je la serre en me défendant, et je l’ai mordue une fois ; je ne voulais pas la mordre, mais je ne pouvais pas m’empêcher de serrer les dents, comme sa chair avait une odeur de framboise… Elle m’a crié : Petit méchant ! En me donnant une tape sur la joue, un peu fort ; j’ai cru que j’allais m’évanouir et j’ai soupiré en lui répondant ; je me sentais la poitrine serrée et l’oeil plus doux.
Elle m’a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu’elle avait attraper froid. Elle ressemble par derrière au poulain blanc que monte le petit du préfet.
J’ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes.

Le respect du pain, p. 53 :
J’ai le respect du pain.
Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne m’a pas parlé durement comme il le fait toujours.
« Mon enfant, m’a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain, c’est dur à gagner. Nous n’en avons pas trop pour nous, mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-être un jour, et tu verras ce qu’il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis là, mon enfant ! »
Je ne l’ai jamais oublié.
Cette observation, qui, pour la première fois peut-être dans ma vie de jeunesse, me fut faite sans colère, mais avec dignité, me pénétra jusqu’au fond de l’âme ; et j’ai eu le respect du pain depuis lors.
Les moissons m’ont été sacrées, je n’ai jamais écrasé une gerbe, pour aller cueillir un coquelicot ou un bleuet ; jamais je n’ai tué sur sa tige la fleur du pain !
Ce qu’il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d’avoir toujours eu le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.
« Tu verras ce qu’il vaut. »
Je l’ai vu.

Paysans et professeurs, p. 76 :
Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père !
Ils n’ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu’en haut pour couvrir une chemise de trois jours ! Ils n’ont pas peur de mon oncle Jean comme mon père a peur du proviseur ; ils ne se cachent pas pour rire et pour boire un verre de vin, quand ils ont des sous ; ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand ils travaillent ; le dimanche, ils font tapage à l’auberge.
Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l’air d’un emplâtre : verte, jaune ; mais c’est la couleur de la terre, la couleur des feuilles, des branches et des choux.
Mon père, qui n’est pas domestique, ménage, avec des frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui reste grêlé, fragile et mou !
À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain…
S’il ne salue pas, celui-ci…, celui-là… (il y a à donner des coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.), s’il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du pantalon ne veut pas, mais alors on l’appelle chez le proviseur !
Et il faudra s’expliquer ! – pas comme un domestique, – non ! – comme un professeur. Il faudra demander pardon.
On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues aussi. On lui paie ses gages (ma mère nomme ça les « appointements ») et on l’envoie en disgrâce quelque part faire mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme, qui a toujours l’horreur des paysans ; avec son fils… qui les aime encore…

Le plaisir des jouets et des gourmandises, p. 82 :
« Rien qu’aujourd’hui, maman, laisse-moi jouer avec, j’irai dans la cour, tu ne m’entendras pas ! Rien qu’aujourd’hui, jusqu’à ce soir, et demain je serai bien sage !
– J’espère que tu seras bien sage demain ; si tu n’es pas sage, je te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour qu’il les abîme. »
Ces points vifs, ces tâches de couleur joyeuse, ces bruits de jouets, ces trompettes d’un sou, ces bonbons à corset de dentelle, ces pralines comme des nez d’ivrognes, ces tons crus et ces goûts fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de l’oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah ! Comme c’est bon, une fois l’an ! – Quel malheur que ma mère ne soit pas sourde !
Ce qui me fait mal, c’est que tous les autres sont si contents ! Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez les gens d’en face, des tambours crevés, des chevaux qui n’ont qu’une jambe, des polichinelles cassés ! Puis ils sucent, tous, leurs doigts ; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont dévorés leurs bonbons.
Et quel boucan ils font !
Je me suis mis à pleurer.
C’est qu’il m’est égal de regarder des jouets, si je n’ai pas le droit de les prendre et d’en faire ce que je veux ; de les découdre et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça m’amuse…
Je ne les aime que s’ils sont à moi et je ne les aime pas s’ils sont à ma mère. C’est parce qu’ils font du bruit et qu’ils agacent les oreilles qu’ils me plaisent ; si on les pose sur la table comme des têtes de mort, je n’en veux pas. Les bonbons, je m’en moque, si on m’en donne un par an comme une exemption, quand j’aurai été sage. Je les aime quand j’en ai trop.
« Tu as un coup de marteau, mon garçon ! » m’a dit ma mère un jour que je lui contais cela, et elle m’a cependant donné une praline.

Ramasse tes lettres : Un homme qui dort, Pérec (roman)

Arrêtons un instant : où est donc passé ce sens que notre monde a perdu ?

Pérec (George) 1967, Un homme qui dort, Denoël

Note : 4 sur 5.

Résumé

Un jeune homme renonce ce matin à aller passer ses examens à l’Université. Il reste chez lui et perd tout intérêt pour ce qui l’entoure. Il ne fait plus rien que de nécessaire pour sa survie. Y prend-il du plaisir ? Est-il déprimé ?

Commentaires

Réduit à un discours du narrateur à son personnage, ce texte est à rapprocher des récits-monologues où le narrateur s’adresse directement au lecteur comme Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, Dernier jour d’un condamné de Hugo, Le Bavard de des Forêts, La Chute de Camus… sauf qu’ici il n’y a plus mention du « je » car c’est sans doute à lui-même comme un autre que parle le narrateur, comme parfois nous le pratiquons en guise d’encouragement à soi, de reproche ou de construction de soi comme un autre (à la manière de L’Inconsolable d’Anne Godard). Il se pourrait que Perec raconte sa propre expérience de perte d’intérêt pour le monde. À rapprocher ainsi de Kafka, de L’Étranger de Camus ou de La Nausée de Sartre… pour leurs personnages en crise existentielle.
D’un autre point de vue, le personnage-monologuant mène également une certaine réflexion philosophique à la manière par exemple du Descartes des Méditations métaphysiques, il s’arrête de vivre pour mieux repartir en quête du sens de l’existence. Il expérimente dans sa vie et sur lui le détachement des choses de la réalité. Détaché de ce qui serait susceptible de l’affecter, il fuit les lourdeurs de la vie, ce qui pourrait provoquer chez lui de la souffrance en appliquant le principe hédoniste jusqu’à l’extrême. Mais ce mode de vie l’amène à un non-sens en tant qu’homme et aucune vérité nouvelle. Dans cette perspective, ce roman s’inscrit bien dans la lignée de son premier roman Les Choses, le personnage essayant de s’échapper des contradictions et impasses du monde moderne, sa société de consommation et son mode de vie préprogrammé, sans succès.

Passages retenus

Absence de philosophie dans la nature, p. 41 :
Il te semble que tu pourrais passer ta vie devant un arbre, sans l’épuiser, sans le comprendre, seulement à regarder : tout ce que tu peux dire de cet arbre, après tout, c’est qu’il est un arbre ; tout ce que cet arbre peut te dire, c’est qu’il est un arbre, racine, puis tronc, puis branches, puis feuilles. Tu ne peux en attendre d’autre vérité. L’arbre n’a pas de morale à te proposer, n’a pas de message à te délivrer.

Une vie produit industriel, p. 43-44 :
Tu n’as guère vécu, et pourtant, tout est déjà dit, déjà fini. Tu n’as que vingt-cinq ans, mais ta route est toute tracée. Les rôles sont prêts, les étiquettes : du pot de ta première enfance au fauteuil roulant de tes vieux jours, tous les sièges sont là et attendent leur tour. Tes aventures sont si bien écrites que la révolte la plus violente ne ferait sourciller personne. Tu auras beau descendre dans la rue et envoyer dinguer les chapeaux des gens, couvrir ta tête d’immondices, aller nu-pieds, publier des manifestes, tirer des coups de revolver au passage d’un quelconque usurpateur, rien n’y fera : ton lit est déjà fait dans le dortoir de l’asile, ton couvert est mis à la table des poètes maudits. Bateau ivre, misérable miracle : le Harrar est une attraction foraine, un voyage organisé. Tout est prévu, tout est organisé dans les moindres détails : les grands élans du cœur, la froide ironie, le déchirement, la plénitude, l’exotisme, la grande aventure, le désespoir […]. Tout est déjà prêt pour ta mort : le boulet qui t’emportera est depuis longtemps déjà fondu, les pleureuses sont déjà désignées pour suivre ton cercueil.

Satisfaction du détachement philosophique, p. 76 :
Au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te déprends de tout, tu te détaches de tout. Tu découvres, avec presque, parfois, une sorte d’ivresse, que tu es libre, que rien ne te pèse, ne te plaît ni ne te déplaît. Tu trouves, dans cette vie sans usure et sans autre frémissement que ces instants suspendus que te procurent les cartes ou certains bruits, certains spectacles que tu te donnes, un bonheur presque parfait, fascinant, parfois gonflé d’émotions nouvelles. Tu connais un repos total, tu es, à chaque instant, épargné, protégé. Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses et dont tu n’attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent. Tu n’existes plus : suite des heures, suite des jours, le passage des saisons, l’écoulement du temps, tu survis, sans gaieté et sans tristesse, sans avenir et sans passé, comme ça, simplement, évidemment, comme une goutte d’eau qui perle au robinet d’un poste d’eau sur un palier, comme six chaussettes trempées dans une bassine de matière plastique rose, comme une mouche ou comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant ou comme un vieillard, comme un rat.

Étrangeté du monde intérieur, p. 128 :
Sa vie t’appartient [celle de ton voisin inconnu], ses bruits sont à toi, puisque tu les écoutes, les attends, puisqu’ils te maintiennent en vie, comme la goutte d’eau, les cloches de Saint-Roch, les bruits de la rue, de la ville. Il t’importe peu que tu te trompes, ou interprètes, ou inventes. Il suffit que tu l’aies fait mercier pour qu’il le soit, avec sa valise pliante, ses peignes, ses briquets, ses lunettes solaires. Il vit la mince vie que tu lui laisses vivre, s’évanouissant à peine sorti du champ de ta perception, mort dès que le sommeil te gagne, condamné le reste du temps à remplir d’eau sa bouilloire, à tousser, à traîner des pieds, à fermer, à ouvrir ses tiroirs.

Mes petites écritures : Madame D. et Miss 6-If (conte biographique).

Madame D. et Miss 6-If

graff par Stoul

août 2020-février 2021
inspiré très librement du personnage vivant d’Audrey Derquenne,

autrice de Figures de graffeuses (2020, éd. Alternatives),
livre sur le graffiti qu’on a aussi poétiquement illustré.

La journée, sagement sérieuse, petitesse inoffensive, deux yeux immenses pleins de songes, manga tout en rondeur romantique. Cils et seins en concurrence pour aller de l’avant, l’œil explosif, la petite parole qui vous pince. Un je-ne-sais-quoi de séduction incertaine, juste une cuillerée à piéger. Respectueuse. Professionnelle. Ceci est une façade.

Experte en construction bastimentale. Les ouvriers, chefs de chantier, électriciens, oiseaux migrateurs, sont en silence pour écouter sa petite voix qui tout en parlant de béton, de piston, de remorque, de poids lourd et de grue, vous apporte par le son un message différent… Elle est la reine bienveillante de leur chantier. Et suivant ses termes, ils transforment les terrains vagues en belles cages à humains, barreaux de verre, murs clairs et nus comme des feuilles blanches d’écoliers. Formes géométriques, jardin français de meubles et d’angles. Mais ceci n’est qu’une façade.

Le soir, de retour à son domicile, elle pose ses mains sur son chemisier et le dégrafe d’un geste libérateur, dévoilant une large poitrine de super-héroïne, couverte d’une combinaison moulante à capuche, floquée d’un « Me Against The Wall ». Elle se recouvre la tête, enfile gants noirs et ray-bans fumées.

Elle s’élance à travers la fenêtre, d’une habileté insoupçonnable, glisse à la gouttière jusqu’au bas de l’immeuble. Remonte par l’escalier, essoufflée, chercher son sac de sport plein de bombes. Ceci est une terroriste urbaine. La nuit elle commet des attentats pariétaux. La voilà cabriolant sur les murets comme un écureuil back-packer. Se faufilant dans les coins sombres, fermant les yeux, immobile pour disparaître aux yeux des cyclopes bleus qui rôdent.

La voilà devant le bâtiment qu’elle a récemment participé à ériger. Parfum de nettoyants, blancheur immaculée de l’inconscience du mal. Vitres comme des étangs assurés. Une façade digne et respectable. Cette frimousse de présumée innocente la fait trembler de l’index. Rictus de la dépendance, pupilles dilatées, sourire de l’hystérie. TOC : « Je vais t’arranger un second sourire, cloison de mes grosses fesses, tu vas saigner des briques, enflure bourgeoise ! »

Le sac de sport s’étale par terre dans un fracas métallique. Une bombe de peinture s’échappe et roule hors sur le sol rattrapant une canette de Coke oubliée. Un poum-poum sourd précède une voix braillarde : « J’viens de l’incendie, donc excuse la tête brûlée… » La main de noir gantée saisit la bombe fuyante. S’ensuit un clic-clic et l’arme est pointée vers le mur pâle et menteur. Et c’est le pschtschiiiit… La voilà défigurant ce mur blanc, cette particule de noblaillon, comme un tortionnaire vengeant la Révolution. La bombe crache tombe, une autre, une troisième puis la première revient. Et comme les gestes d’un tueur en série colérique, chaque mouvement fait surgir une nouvelle giclée de sang noir, rouge, orange… Grand sourire de l’assassine. Qui en danse. En transe comme les anciens sauvages, devant le mur apeuré qui crie muettement comme la victime riant d’un sortilège vaudou. Les couleurs infâmes, les lignes désordonnées, acquièrent le mouvement. Ce sont les lettres d’un alphabet oublié, inconnu de nos civilisations, langage hermétique en vie sur le mur comme un symbiote venimeux parasite, une mauvaise herbe picturale galopante. C’est la Médusa inversée, ses yeux colorés transforment la pierre en serpents.

Le cadavre de peinture, étalé sur son lit de drap blanc frais semble retrouver une âme. Comme si la chair se reformait autour d’un squelette vide. La voilà maintenant, un bâton noir en main. Stick magique. A côté de l’alien ressuscitant se dessinent des courbes douces comme des plaies noires. Les lignes posées par hasard semble-t-il se meuvent et prennent place jusqu’à former la silhouette ferme d’un buste féminin au visage rond. Deux gigantesques yeux rêvant, surlignés de cils emportés, vague indisciplinée de noirceur, étincelle jaillissante de la bouche tout sourire, sourire de la ruse triomphale.

Petits sifflets aspirants. Le sac se referme d’un éclair, remonte sur l’épaule, et la super-ombre rejoint une bande encapuchonnée qui file dans la nuit.

………………………………………………

Plus tard, M. Denis, chef de chantier, nerveux dans sa chemise bleue commercieuse cravatée de rouge à bulles, attend à la table d’un beau restaurant. Une belle jeune femme robe noire éclatante, fendue, parle avec le serveur qui lui montre la table. M. Denis ouvre de grands yeux. C’est Mme D. finement maquillée, qui s’assied en face de lui. Ils parlent du travail. Elle l’écoute sagement, donnant quelques réponses bien senties. Son œil brillant garde un mystère. Lui ne dira rien non plus de ce qui l’agite. Elle filera en taxi vers on ne sait quoi. Il rentrera chez lui dans la bredouille. Le lendemain, c’est le téléphone qui le réveille, horreur, le chantier a été saccagé…

par Kaldea

Ramasse tes lettres : Le Chant du monde, de Giono (roman)

Une harmonie avec la nature est impossible dans l’isolement qui laisse grandir les pouvoirs mafieux et cupides

Giono (Jean) 1934, Le Chant du monde, Gallimard, Folio

Note : 4 sur 5.

Résumé

Le vieux Matelot, du nom de sa première profession, vient demander l’aide d’Antonio, l’homme de la rivière, pour remonter celle-ci à la recherche du besson, son fils qui a disparu depuis plusieurs mois. Dans le haut pays, ils assistent une jeune femme aveugle, sur le point de donner naissance et apprennent que le besson aux cheveux rouges a des ennuis avec le Madru, le chef des bouviers de la région…

On ne fait pas les enfants rien qu’avec du lait caillé, vieux père. Et on ne les fait pas comme on veut. On les fait avec ce qu’on est et ce qu’on est on ne sait pas. On a tant de choses dans son sang.

p. 121

Commentaires

Roman de la description de la nature, de la forêt, des eaux et des saisons, Le Chant du monde est pour Giono l’occasion de chercher la poésie, la parole, de faire sentir les sensations poétiques de la vie des montagnes, des forêts et des rivières, la voix de l’homme quand elle se mêle à la nature. Les descriptions sont souvent un peu rudes et manquent parfois de lien à l’action, mais certaines sont de superbes prouesses verbales. C’est la trame qui introduit une histoire de rivalité et de bandits qui donne une vraie puissance à ces descriptions difficiles du début. Proche de l’épopée des villages de montagne, le roman a quelque chose du célèbre Mèmed le Mince de Mustapha Kemal où l’on retrouve ce même conflit entre de simples « paysans » (au sens gionesque d’habitants du pays) et un riche propriétaire terrien (on y retrouve d’ailleurs une même opposition au capitalisme dévorant, quasi mafieux, opposition que Giono manifestera clairement dans sa Lettre aux paysans).
La nature dans le romantisme tendait à réfléchir les sentiments de l’homme comme un miroir, à s’en faire l’écho. Chez Giono, ce seraient plutôt les hommes qui seraient les caisses de résonance de la puissance de la nature. Ainsi le besson (mot issu du provençal pour « jumeau »), grandit habité par la fougue sauvage, la violence naturelle à l’état brut, symbolisée par ses cheveux rouges et manifestée par son tempérament emporté. La mort précoce de son frère jumeau pouvant être vue comme une cause de son caractère sanglant mais surtout une cause de l’isolement de la famille Matelot. Antonio vit pour sa part davantage en harmonie avec la nature. Il est à l’écoute de la rivière et du temps comme il est à l’aise avec ses semblables. La nature elle-même parle à travers son corps et semble l’animer de son énergie, le traverser. Il représente ainsi une figure ancestrale, quasi mythique, de l’homme ayant trouvé la paix dans la nature. Au contraire, les Matelot, peut-être à la suite du traumatisme de la mort précoce du premier fils, se sont retirés de leur première vie. Ils symbolisent davantage le retour à la terre et ses difficultés (notamment pour un homme de la mer), situation qui résonne à notre époque moderne en quête écologique d’autonomie et de nature. Dans ce cas, la violence du besson, ce mauvais héritage de la nature, serait dû à l’isolement et au déracinement. Antonio est un ami de la famille, mais Matelot ne l’a pas vu depuis plusieurs mois. Cet isolement – dont le problème apparaît clairement chez la femme aveugle et enceinte – pose question : il représente un désir de se retirer d’une société et d’un monde bruyant et déviant, parallèle au Rousseau aigri des Rêveries du promeneur solitaire ou plus encore à l’acte presque de révolte de Henri David Thoreau dans Walden, mais la rupture avec la société, avec le collectif n’est-elle pas une erreur ? Cet isolement des uns et des autres dans les montagnes et les campagnes, individualisme grandissant du XXe siècle, s’oppose à l’ancienne vie communautaire du paysan (dépeinte notamment par Jean Anglade dans Les Bons Dieux) faite d’entraide et d’échanges pour les grands travaux et les récoltes. Dans le roman, le puissant propriétaire Maudru profite largement de cette situation de fragilité. Cette erreur de confondre retour à la nature et rupture du lien social, autonomie et autarcie, sera aussi bien celle des premiers hippies et néo-ruraux des années 70, que celle récente des survivalistes, qui en se retirant de la société environnante, la laisse péricliter. L’isolement provoque un affaiblissement du tissu social, propice à la croissance des relations mafieuses, à la domination du plus riche ou plus fort, à la naissance et à l’envenimement de conflits d’intérêts et différends entre familles (dégradation menant à la paupérisation et à la désertification des villages dans L’Homme qui plantait des arbres). Le retour à la terre doit se faire en maintenant la construction des liens du collectif. La famille n’est pas un collectif suffisant (c’est au contraire un faux niveau de collectif, qui représente plutôt l’individualisme, et s’oppose dans L’Entraide de Kropotkine, à l’échelle de la tribu organisée), la communication n’est pas non plus porteuse de liens suffisants, ce sont les corps qui doivent être en lien, par exemple par l’effort collectif, l’aventure, l’entraide comme celle Matelot et Antonio… La musique, la danse, le corps et l’air vibrant, et bien-sûr le chant, sont également pour l’auteur un moyen d’harmonie collective, qui ressemblent fort aux vibrations de la nature (qu’on pense ici à la psychophonie – ou chant thérapie – de Marie-Louise Aucher, dans laquelle la pratique du chant provoque une libre circulation des énergies et vibrations dans le corps, de la tête au coeur, au ventre et aux pieds, reliant ainsi l’homme au ciel et à la terre).

Je vais te parler comme je parle à moi, veux-tu ?

p. 152

Passages retenus

p. 203 :
Tout le corps était d’une maigreur terrible, chaque os avait déjà sa place de mort sous la peau.

L’entraide chez les oiseaux, leur vue et leur harmonie avec la nature, p. 211-212 :
De la falaise de l’arche les oiseaux arrivèrent. Ils tournèrent au dessus de la ville avec leurs ailes gonflées de pluie, si propres qu’on pouvait voir toutes les couleurs des plumes. Ils montèrent jusqu’à boucher les nuages et ils regardèrent tout le pays en tournant. De là-haut ils pouvaient voir l’ensemble du pays Rebeillard sous la pluie. Ils disaient entre eux ce qu’ils voyaient. Mais un qui devait être un verdier mâle piqua droit vers les montagnes et disparut dans les nuages. Il revint à toute vitesse et on l’entendit crier sous la brume sans le voir. Il traversa la ronde des oiseaux comme une pierre et tous le suivirent à pleines ailes vers la falaise de l’arche. Le ciel resta vide avec sa pluie. D’ailleurs la pluie s’arrêta au bord de la nuit. Le matin d’après tout était silencieux et écrasé de gel.
Mais le soleil ne revint pas. Le ciel resta boueux et vivant. Au-dessus de la terre immobile, du fleuve blessé de froid et qui n’avait plus que la force de gémir doucement contre le sable de ses golfes, le ciel travaillé d’un halètement terrible soulevait et abaissait sa poitrine de nuages. Des brumes lourdes traînaient parfois tout le jour au ras des herbes. D’autres fois les nuages étaient si haut, si loin, qu’à travers leur chair transparente on pouvait voir le soleil comme un cœur en train de faire là-haut son travail de lanceur de sang.

Réponse à l’éternel isolement des hommes, p. 221 :
Antonio avança son visage vers Matelot.
– Viens ici que je te parle.
Sous ses paupières lourdes, il n’avait plus qu’un petit fil d’oeil. Le poids de l’alcool abaissait les deux coins de sa bouche.
– Rien, dit-il. Tu veux que je te dise ? Femme ! On croit comme ça que ça peut faire (il fit lentement avec sa grosse main gourde le geste de rafler une mouche), voilà ce que ça fait. Plus bête qu’avant. Et moi aussi. On ne peut pas se faire comprendre des autres. Tu comprends ? Jamais rien, jamais rien de ce qu’on a ; le meilleur, jamais tu le feras comprendre. Il n’y a pas de mots (il renifla à plein nez en plissant d’un coup tout son visage), ça devrait se respirer comme une odeur. Ah ! Foutre non ! Tu as beau avoir femme et enfant, tu es toujours seul. Le monde c’est rien, voilà.
Il retomba contre le dossier de sa chaise. Sa tête aux yeux fermés flottait.
– Bonté de Dieu, dit-il les dents serrées, j’ai envie de casser la gueule à quelqu’un.
Le bruit d’une guitare lui fit ouvrir les yeux.
La petite fille était revenue s’asseoir sur sa chaise. Elle tenait sur ses genoux et dans ses bras une grosse guitare d’homme. Elle la dorlotait avec sa main comme une grande sœur. Elle frottait les notes basses toujours dans la même cadence et le bruit du fleuve, le bruit des femmes dans la rue, le hennissement des chevaux libres et du vent chantaient tout autour.
Peu à peu maintenant tout prenait corps et musique. La nuit était descendue. Des enfants couraient dans la ville en secouant des torches de lavande sèche. Une phosphorescence blême huilait les bonds du fleuve et ses détours gras éclairaient au loin la plaine comme des lunes. Tout le ciel tiède battait contre la fenêtre. On entendait vivre la terre des collines débarrassées de gel, et loin, là-haut dans la montagne, les avalanches tonnaient en écartant le brouillard, éclaboussant la nuit de gros éclairs ronds comme des roues.
Matelot regardait droit devant lui. Il battait la mesure en frappant sur la table avec sa main plate.

Effets de gare : La Fille de papier, de Guillaume Musso

Quand la littérature déborde de la page

Musso (Guillaume) 2010, La Fille de papier, XO, coll. « Pocket »

Note : 2 sur 5.

Résumé

Tom Boyd, romancier célèbre tombé dans la déchéance après avoir été jeté par sa petite amie aux yeux de tous les tabloïds, voit débarquer un jour dans sa maison la jeune fille d’un de ses romans : il va falloir lui écrire une suite.

Commentaires

Outre la petite astuce littéraire grossièrement exécutée de voir débarquer dans la vie de l’auteur (un auteur fictif) un personnage de ses romans, on s’amuse de la découverte du « bookcrossing », thème moderne qui permet une aventure autour de la littérature. Mais comme pour nombre d’auteurs modernes, cette prétention à la littérature dans la littérature n’est qu’un clin d’oeil à la grande littérature d’essai, et qu’une excuse à rendre l’aventure plus truffée de péripéties abracadabrantes et immotivées. C’est d’ailleurs tout le malheur de Musso, de dépenser notre temps en racontant nombre de choses inutiles, qui n’ont aucune raison d’être dans l’histoire en cours, à l’inverse du précepte de Baudelaire parlant des récits courts de Poe : que chaque pas que tu fais dans l’histoire soit motivé par la chute finale (que rien ne soit dit d’inutile à l’avancée du récit). En faveur tout de même de Musso vient une réflexion intérieure sur le travail d’écrivain, plutôt limitée mais consciente de ses limites.
Un bon livre pour progresser en français et en écriture grâce à l’écriture très respectueuse de la grammaire, donc très scolaire, de Musso.

Passages retenus

p. 183 : « Pour créer, certains artistes devaient provoquer leur désespoir lorsqu’ils n’en portaient pas assez en eux. D’autres se servaient de leur chagrin ou de leurs dérives comme étincelle. […] A ma petite échelle, je n’avais jamais eu besoin d’excitants pour écrire. Pendant des années, j’avais travaillé tous les jours – Noël et Thanksgiving compris – pour canaliser mon imagination. Lorsque j’étais lancé, plus rien ne comptait : je vivais ailleurs, en transe, dans un état hypnotique prolongé. Pendant ces périodes bénies, l’écriture était une drogue, plus euphorique que la plus pure des cokes, plus délectable que la plus folle des ivresses. »

p. 338 : « D’où vient votre inspiration ? C’était la question classique, celle qui revenait le plus souvent dans la bouche des lecteurs et des journalistes, et, honnêtement, je n’avais jamais été capable de répondre sérieusement à cette question. L’écriture impliquait une vie ascétique : noircir quatre pages par jour me prenait une quinzaine d’heures. Il n’y avait pas de magie, pas de secret, pas de recette : il fallait juste me couper du monde, m’asseoir à un bureau, mettre mes écouteurs, y déverser de la musique classique ou du jazz et prévoir un stock important de capsules de café. Parfois, dans les bons jours, un cercle vertueux se mettait en place qui pouvait me faire écrire d’un jet une bonne dizaine de pages. Dans ces périodes bénies, j’arrivais à me persuader que les histoires préexistaient quelque part dans le ciel et que la voix d’un ange venait me dicter ce que je devais écrire, mais ces moments étaient rares et la simple perspective de rédiger cinq cents pages en quelques semaines me paraissait tout bonnement impossible. »

Effets de gare : Et après… de Guillaume Musso

Et s’il suffisait d’une bonne idée pour écrire ? ou d’un accident ?

Musso (Guillaume) 2004, Et après…, XO, coll. « Pocket »

Note : 1.5 sur 5.

Résumé

Nathan est un brillant avocat new-yorkais, ayant fait une ascension sociale depuis la classe pauvre hispanophone. Pétri d’une vanité infatigable, il regrette néanmoins sa séparation d’avec l’amour de sa vie, femme humaniste et généreuse issue d’une famille riche. C’est alors qu’un étrange médecin débarque dans sa vie et fait resurgir en lui un événement lointain : Nathan avait été déclaré mort noyé à l’âge de 8 ans. Il aurait maintenant l’habilité de deviner qui va mourir.

Commentaires

Si Musso avait écrit un premier roman, celui-ci est en fait son premier « vrai » roman, faisant suite à un sérieux accident de voiture qui eut le mérite de lui insuffler l’inspiration de ce livre (et sans doute l’urgence d’écrire, de se réaliser). Mais au fond, peut-être qu’il eût mieux valu que cet accident n’arrive pas et que Musso abandonne l’écriture ou continue de s’acharner à trouver un style remarquable plutôt que des idées astucieuses pour amuser l’espace d’une lecture inter-rail. Le point fort de Musso demeure une écriture très scolaire, c’est-à-dire qu’elle respecte toutes les règles de grammaire de l’école sans chercher à tordre la langue pour lui donner vie, pour illustrer le fond par la forme ou pour bousculer son lecteur.
Roman à rebondissements multiples – à l’américaine – tirant sa force d’une petite trouvaille, cette histoire au goût de fantastique se veut agréable par le caractère désagréable de son personnage, enfilant en fait phrases figées sur proverbes modernes. Le personnage principal est peu attachant, mais surtout ni crédible ni cohérent. De toute manière, tous les personnages semblent emporter cette même personnalité toute faite de répliques soi-disant ironiques et de bon fond insipide. Seul maintient l’intérêt la quête de cette astuce qui a tendu l’intrigue. Le discours sur ce personnage issu du peuple est plat et cliché, tout comme cette sorte de morale très chrétienne sur l’aube de la mort.

Passages retenus

p. 139-140 :
Il ne put s’empêcher de penser au cours qu’avait pris sa vie. Peut-être avait-il eu tort de vouloir à tout pris échapper à son milieu d’origine. Peut-être aurait-il été plus heureux avec une femme comme Candice, dans un pavillon avec un chien et un pick-up orné d’une bannière étoilée. Seules les classes aisées s’imaginent que les gens ordinaires ont des vies monotones. Lui qui était issu d’un milieu populaire savait que ce n’était pas le cas.

Ramasse tes lettres : L’écriture ou la vie, de Jorge Semprun (roman)

Difficile exercice de redonner des mots à une mémoire trop longtemps étouffée

Semprun (Jorge) 1994, L’écriture ou la vie, Gallimard, 1994

Note : 2.5 sur 5.

Résumé

Jorge, lauréat du concours général de philosophie, s’est retrouvé à Buchenwald. A la libération, le retour à la vie est difficile. La littérature, l’écriture et les femmes vont l’aider.

Commentaires

Récit de la difficulté de raconter l’horreur, le vécu invraisemblable, emmêlé du thème traditionnel chez Semprun de l’exilé. Si Semprun tente de s’affranchir du récit classique de souvenirs de l’occupation, il se tourne vers un récit d’auto-fiction façon Céline ou Proust. Il s’essaie à une écriture personnelle, a-chronologique qui n’atteint que rarement à un style émotif. On ne sent pas l’émotion sous le verbe, à croire que les souvenirs sont désormais trop lointains pour se prêter à cet exercice, ou qu’il a trop vécu à demi-mort pour proposer une littérature vivante. En découpant son récit, en provoquant échos et effets de construction, il se rapproche d’une structure Nouveau romanesque. Mais l’organisation selon des connexions mémorielles affectives n’a pas les répercussions illuminantes de Proust, ni l’étrangeté matérielle froide du Nouveau roman. Semprun multiplie les références littéraires afin de s’aider lui-même à dire son expérience indicible dans les camps. Ces références permanentes, qui inscrivent l’auteur parmi les grands noms connus des lecteurs à propos de la littérature sur les camps, peuvent fonctionner comme objets de combinaison ou de déformation sur lesquels le texte de Semprun s’appuierait, mais on a plutôt un effet d’allégeance ou de « name-dropping ». Reste cette idée de la littérature comme arme de maintien en vie face à l’horreur humaine, ces auteurs qu’on connaît intimement, ces phrases, ces tons, ces personnages… qui continuent d’habiter et d’égayer un cerveau pratiquement de vie asséché. La vie de la mémoire littéraire est une résistance au travail de destruction abrutissante du fascisme, un peu à la manière Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, où les résistants apprennent par coeur des livres entiers.

Passages retenus

p. 31 : « De semaine en semaine, j’avais vu se lever, s’épanouir dans leurs yeux l’aurore noire de la mort. Nous partagions cette mort qui s’avançait, obscurcissant leurs yeux, comme un morceau de pain : signe de fraternité. Comme on partage la vie qui vous reste. La mort, un morceau de pain, une sorte de fraternité. Elle nous concernait tous, était la substance de nos rapports. Nous n’étions rien d’autre, rien de plus – rien de moins, non plus – que cette mort qui s’avançait. Seule différence qui entre nous, le temps qui nous en séparait, la distance à parcourir encore. »

p. 44 : « Les regards morts, glacés par l’angoisse de l’attente, avaient sans doute guetté jusqu’à la fin quelque arrivée subite et salvatrice. Le désespoir qui y était lisible était à la mesure de cette attente, de cette ultime violence de l’espérance. »

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