Ramasse tes lettres : Mamzelle Libellule, de Raphaël Confiant (roman)

La naïveté comme arme de dénonciation

Confiant (Raphaël) 1987, Mamzelle libellule, Le Serpent à Plumes, Motifs, 2000
Traduit du créole martiniquais par Raphaël Confiant (Marisosé)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Adelise aime son arbre, elle le rejoint chaque jour, l’embrasse et lui raconte sa journée. Elle commence à travailler dans les champs de canne, elle subit un viol. Sa mère l’envoie à la ville de Fort-de-France, chez sa tante Philomène. Celle-ci habite dans un quartier de bidonvilles, connu pour ses hommes prompts à manier la jambette – la lame – et elle est elle-même une prostituée très appréciée. Elle envoie son argent à Féfé, un dandy qui passe son temps à confectionner son masque pour le carnaval et qui raconte des histoires créoles.

Commentaires

Ce petit roman a tout d’un petit charme enfantin, du titre au regard très sourire d’Adelise par lequel on découvre ce petit monde créole de la Martinique. Mais ce regard contraste simplement avec la dureté de l’histoire de cette petite, de la vie à la Martinique. A travers le récit et les descriptions, Raphaël Confiant fait connaître la vie en Martinique, les cultures, les traditions, du vaudou au carnaval, la culture du conte oral…
Ecrit d’abord en créole, le style de Raphaël Confiant est loin de l’académisme français, se lie à la chair (caractéristique de la négritude de Fanon et Césaire), au corps et à cette culture, aussi bien dans le lexique que dans la syntaxe et les expressions. De plus, la structure du récit est elle-même tiraillée, bien que globalement chronologique, avec au début une alternance entre le personnage se rendant à Fort de France et son enfance, mais surtout une alternance entre un point de vue assez proche de l’intériorité d’Adelise et un point de vue plus reculé.
Dans toute sa simplicité de paysanne, de pauvre sans éducation, le personnage d’Adelise demeure touchant, plein d’humanité, de chair, attachant même dans sa bêtise, ses erreurs. De même, les autres personnages sont peu jugés par l’auteur, à l’image du pourtant lâche Féfé, vivant au collet de Philomène mais touchant par son attachement à la culture créole. Grâce à ce regard souriant, bienveillant sur ses personnages, Confiant parle de la misère, de la violence, de l’injustice, sans pathos ni bons sentiments faciles, sans grands discours.
Ce lourd passé, ces origines, qui nous sont racontées avant le départ d’Adelise pour la métropole, le pays rêvé, sont comme un symbole du passé que « traînent » les Antillais. Roman d’apprentissage et de vie d’une jeune fille, ce Mamzelle Libellule est aussi un roman « engagé » socialement, montrant en arrière-plan les manifestations, les troubles sociaux, les inégalités, l’assujettissement de l’île au gouvernement central de la France. On comprend ce besoin d’affirmer l’identité d’une région, d’une culture, en réaction à cette situation qui broie les hommes et femmes du pays, qui ici ne sont que d’anciens paysans partis car sans avenir, cette situation où seule la culture créole devient richesse.

Passages retenus

p. 141 :
Adelise avait un peu honte de s’être livrée à des simagrées. Elle ne savait plus quoi faire maintenant. Philomène suivait les porteurs sans plus s’occuper d’elle, le visage emprunt d’une préoccupation douloureuse. Adelise ignora pourquoi elle eut soudain la vision d’elle, enfant, pendant la fête patronale du Gros-Morne, et de sa mère qui l’emmenait faire des tours de manège. Elle s’asseyait sur un cheval rouge et jaune et empoignait fermement les oreilles de l’animal, quoique avec gaucherie. Et, d’un seul coup, éclatait la musique des maracas, des sillacs et des petit-bois qui accompagnaient le tournoiement du manège pendant que le visage de sa mère et celui des autres gens se mettaient à tourner aussi devant elle. A mesure que le cheval de bois s’emballait, à mesure le monde chavirait et déchavirait, imprimant une sorte de zigzaguement à son regard. Elle riait, riait, riait à en pisser sur elle. Mais elle voyait les yeux de sa mère posés sur elle, aussi rêveurs que si elle était partie dans quelque rêve éveillé et Adelise en frémissait. Tous les poils de son corps se dressaient, la sueur lui humectait la colonne vertébrale. Elle désirait que le cheval de bois cesse de tournoyer mais il ne faisait que prendre davantage d’élan. Elle avait envie de crier mais ne le pouvait pas. Elle était sur le point de s’évanouir. Quand le tour de manège se termina, elle se lâchait dans les bras de sa mère en pleurant à chaudes larmes.
Pendant qu’Adelise se demandait la signification exacte de ce souvenir, elle sentit une main s’appuyer sur son épaule. Elle se retourna et découvrit Homère. Elle opéra de la même façon qu’au moment où elle sortait du manège de chevaux de bois : elle se jeta contre la poitrine de son homme.

Cache ta voix : Lettres d’amour à Brenda Venus, de Henry Miller

Assouvir le désir par les lettres

Miller (Henry) 1986, Lettres d’amour à Brenda Venus, Renaissance, 10/18
Traduit de l’anglais par Denis Authier

Note : 2.5 sur 5.

Résumé

Henry Miller, à 85 ans, mène une correspondance avec une jeune actrice. Il lui parle beaucoup de littérature, mais c’est avant tout une correspondance de séduction.

Commentaires

À 85 ans, c’est bien-sûr par l’imaginaire suggéré par les mots que se passe tout le charme. Miller fantasme des scènes de charme et de sexe peu crédibles pour son âge. Mais l’emphase quelque peu prétentieuse se dédouble d’une certaine autodérision qui prend tout son sens dans cette relation platonique mais touchante parce qu’elle repose finalement sur une fantaisie littéraire de Henry Miller s’inspirant de la jeune femme.
En parlant de relation amoureuse rendue impossible, difficile de ne pas songer à la Correspondance d’Abélard et Héloïse, le philosophe émasculé remplacé par l’érotomane impuissant… Mais la réaction est différente, Abélard tentant de détourner le désir par l’amour de Dieu, Henry Miller tentant de l’assouvir littérairement. La littéraire permet aussi d’exprimer une sexualité qui réalisée serait peut-être dérangeante.

Passages retenus

p. 44 :
Maintenant je voudrais dire quelques mots à propos des photographies. Elles forment un petit tas, à côté de moi ; celle du dessus, que vous qualifiez d’ « ultra-hollywoodienne », est à mon avis extrêmement belle, extrêmement séduisante – à cause peut-être de vos cheveux qui tombent en masse compacte autour de votre tête, comme une lourde tenture. Juste après, celle où vous êtes en bikini à quatre heures du matin. Dieu ! Vous êtes si ravissante qu’on vous violerait ! Excusez-moi d’exprimer les choses ainsi, je n’y peux rien. Vous avez l’air d’une femelle prête à l’accouplement. Je suis certain que ce n’est pas délibéré de votre part, mais votre bassin se tend en avant de la manière la plus engageante. Et ces cuisses ! Faites pour broyer les côtes d’un mâle !

Ramasse tes lettres : Aline, de Ramuz (roman)

L’amour paysan, une poésie simple et cruelle

Ramuz (Charles-Ferdinand) 1905, Aline, Payot

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Aline et Julien sont amoureux. La mère d’Aline l’interdit de voir Julien. Aline cède à l’amour et voit son amant la nuit, en cachette, ce qui arrange bien Julien…

Commentaires

Le jeu bien connu mais implacable de l’homme et de la femme : la femme ne doit pas céder à l’amour jusqu’à forcer l’homme à la demander en mariage, ou bien elle s’expose à la condamnation sociale et pire encore à l’abandon si elle a un enfant. Cette condition de la femme, qui ne peut se « laisser aller » sans tenir compte des conséquences, qui est piégée par son corps et par ses envies, est typique de l’ancien temps et du peuple.
On pourra penser à l’Histoire d’une fille de ferme ou au plus sombre Odyssée d’une fille, de Maupassant. On retrouve ce même univers paysan où la morale et la tradition assignent une place à la femme, un rôle inférieur, un destin nécessitant de se retenir, de refuser l’amour pour viser à l’intérêt de sa possible progéniture, de son statut social… On y trouve également un regard critique sur la société paysanne, qui en même temps se double d’une compassion pour ces hommes et femmes qui ne sont que les jouets de lois physiques, morales… qui ne peuvent contrôler leur destinée.
Ramuz reprend d’ailleurs en grande partie les mécaniques de la description naturaliste de Maupassant, objective ou bien psychologique. On sent déjà par endroits, dans ce premier roman, la tentation d’un style plus émotif, poétique, sensitif.
Toutefois, ce récit a tout de même encore quelque chose de forcé, d’une démonstration orchestrée pour arriver à l’effet littéraire. On sent peu l’épaisseur des personnages qui ne sont que des représentants de leur classe paysanne.

Passages retenus

p. 41 : « Mais il se passa que son amour, ayant grandi comme une plante sous une dalle, dérangea ses raisonnements et la fit souffrir. Et il poussa toujours plus fort et elle souffrit toujours plus. Il lui semblait que chaque jour en passant jetait une pierre dans son cœur ; et il devenait si pesant qu’elle tombait de fatigue. »
p. 69 : « Comme elle se peignait devant son miroir, Aline vit la joie cachée dans le fond de son cœur se lever près d’elle et l’appeler par son nom. Elle sourit. »
p. 115 : « On a pas même le temps de bien s’aimer ; le temps de s’aimer est comme l’éclair. »
p. 125 : « – Tu ne sais pas, dit-elle, je voudrais bien que non… seulement… oui, c’est la vérité. Je ne suis pas sûre… C’est la première fois… Et puis, il a bien fallu, n’est-ce pas ? Et puisque c’est toi, il vaut mieux que je te dise.
Elle parlait en tâtonnant avec ses mots comme une aveugle avec ses mains. Elle tordait dans ses doigts les attaches de son tablier. Elle avait les pommettes rouges comme deux petits feux allumés. »

Surveille tes images : Micromégas, de Voltaire

Les Croisades, question de chapeaux ou question de pouvoir ?

Voltaire 1738-1750(1752), Micromégas [in Romans et contes], Flammarion, Champs Classiques, 1966

Note : 4 sur 5.

Résumé

Un jeune géant de 8 lieues de haut, de l’étoile Sirius, visite l’univers après avoir été expulsé de la Cour pour un écrit inhabituel concernant son observation des insectes. Il rencontre un habitant de Saturne et avec celui-ci se rend sur Terre où ils finissent par rencontrer de microscopiques humains, un groupe de philosophes.

Commentaires

A la manière des Voyages de Gulliver (1921) de Jonathan Swift (que Voltaire a rencontré en Angleterre), dans lequel les Lilliputiens se faisant la guerre pour une question de technique d’ouverture d’oeuf, Voltaire utilise la stratégie du décentrement pour offrir à ses lecteurs un recul, un point de vue différent sur le monde (c’est également la technique utilisée par Montesquieu dans Les Lettres persanes), sur les guerres entre nations, entre religions. L’importance de l’homme, de ses guerres, de ses convictions idéologiques et politiques, devient toute relative à l’échelle de l’univers. C’est la baleine qui apparaît d’abord à l’oeil du géant.
La figure du géant éclairé venu d’un autre univers est clairement un prétexte à reconsidérer la nécessité des guerres, il n’y a pas d’intrigue mais seulement cette rencontre entre le géant qui porte le regard du lecteur décentré – homme sage, bien élevé – et des hommes vus de très haut, vision en surplomb quasi divine. Il est ici plus spécifiquement question du conflit entre chrétiens et musulmans, un « choc civilisationnel » évident encore de nos jours et pourtant culturellement construit depuis les Croisades (ce conte servait probablement dans la première édition d’introduction et d’orientation critique à son Histoire des croisades). La différence dans l’oeil du géant entre les deux camps acharnés est réduite à leur différence de coiffe… Ainsi Voltaire place les seules motivations de cette guerre dite de religion dans l’intérêt des puissants, leur soif de richesse et de possession (pour un petit talus de terre de la taille du talon du géant, que ni les uns ni les autres n’habiteront, la Palestine ?).
Voltaire prend ici position dans un conflit encore brûlant, musulmans et chrétiens sont des pions à sacrifier dans un jeu d’échecs entre grandes puissances…
On pourra ici penser à la Lettre aux paysans dans laquelle Jean Giono explique aux paysans que la guerre France-Allemagne qui se prépare ne les concerne pas, qu’on y tuera des paysans de différentes régions alors qu’elle ne relève que de jeux politiques… En empêchant les lecteurs et concitoyens d’accorder trop d’importance à l’ennemi culturellement constitué (une « fiction de haine« ), Voltaire comme Giono veulent pousser leurs concitoyens à s’intéresser à la politique intérieure, à la répartition des richesses, des pouvoirs, à la hiérarchie des valeurs et des mérites…

Passages retenus

Absurdité des guerres, p. 144 :
Savez-vous bien, par exemple, qu’à l’heure où je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts de turbans, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque par toute la terre, c’est ainsi qu’on en use de temps immémorial ? […] Il s’agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon. Ce n’est pas qu’aucun de ces millions d’hommes qui se font égorger prétende un fétu de ce tas de boue. Il ne s’agit que de savoir s’il appartiendra à un certain homme nommé Sultan, ou à un autre qu’on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l’un ni l’autre n’a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s’agit ; et presque aucun de ces animaux, qui s’égorgent mutuellement, n’a jamais vu l’animal pour lequel ils s’égorgent.

Responsabilité des puissants, p. 145 :
D’ailleurs, ce n’est pas eux qu’il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur cabinet ordonnent dans le temps de leur digestion, le massacre d’un million d’hommes, et ensuite en font remercier Dieu solennellement.

Balance ta science : Le parler ordinaire des ghettos, de William Labov

Un parler méprisé et pourtant diablement adapté

Labov (William) 1972, Le parler ordinaire (La langue dans les ghettos noirs des Etats-Unis), Minuit, coll. Le Sens commun, 1996

Traduit de l’anglais (US) par Alain Kihm (Language in the Inner City : studies in the black English vernacular)

Note : 5 sur 5.

Résumé

Labov cherche à comprendre l’échec scolaire des jeunes noirs issus du ghetto – particulièrement dans les compétences d’écriture et de lecture. On analyse souvent cet échec en constatant une trop grande différence de la langue vernaculaire à la langue standard – comme si elles constituaient deux systèmes différents. Pourtant les variantes qu’elle propose ne sont pas si spectaculaires. De plus ces variantes qu’on constate dans les enregistrements lors d’enquêtes peuvent disparaître ou s’atténuer lorsqu’on rentre dans l’intimité de ces classes sociales – dans un contexte apaisé. En fait, l’usage du parler vernaculaire a un but de reconnaissance identitaire, par ses pairs. Or, plus le groupe social s’éloigne du cadre scolaire, plus le langage et ses marques d’identité, de variation, sont importantes. Et plus les personnes cherchant à appartenir à ce groupe imposent ce vernaculaire en dehors de leur groupe.
Le vernaculaire possède d’autres fonctionnalités que le langage standard. Tant les insultes rituelles que la syntaxe marquée, directe, sans détour, dénotent une plus grande manifestation de l’émotion et donc une plus grande force, un charisme. En réalité, les chefs de bande, les leaders de groupe, sont souvent experts en langue vernaculaire, mais tout aussi capables de manier le langage standard.

Commentaires

Ainsi, l’échec scolaire des noirs des ghettos, ne fait que manifester l’affrontement social existant en dehors du langage mais se manifestant en son sein. Constatant d’abord l’erreur manifeste de la majorité des enquêteurs qui ne se rendent pas compte que le contexte de leurs études – placer la personne qui fait usage de langue vernaculaire et est en situation d’échec dans une position de sujet à analyser en dehors de son milieu – est erroné. C’est le paradoxe de l’enquêteur : il crée une réaction diaphasique (d’ordre émotif) sur la production du locuteur observé (celui-ci change sa manière de parler) ; et il crée une situation de conversation artificielle et peut difficilement enregistrer sans prévenir les locuteurs observés (problème éthique).
Comme Labov l’avait déjà observé sur l’île de Martha’s Vineyard, l’usage d’une variante langagière « forte » est souvent motivée par un besoin de revendication identitaire, d’appartenance à un groupe social. C’est donc souvent volontairement que l’on use de variantes de réalisation. Par refus de changer son identité, de s’adapter à une classe sociale qui nous refuse ou qu’on refuse.
Allant même plus loin que dénoncer les mauvaises observations de ses pairs quant au langage vernaculaire, quant à l’échec scolaire de classes sociales – à quoi on cherche d’autres raisons qui ne sont seulement que le fait d’appartenir à une classe sociale en conflit avec la classe dominante donc ceux qui en sont les représentants : intellectuels, professeurs, journalistes… Ce constat pourrait se poursuivre dans une observation des choix politiques, dans le rejet moderne par les basses classes du savoir intellectuel, même celui qui leur est a priori favorable, dans le goût pour les thèses complotistes, dans le renforcement et l’affirmation de leur classe identitaire (communautarisme, radicalisation, racisme, nationalisme…).
Labov va encore plus loin en faisant l’éloge du parler des ghettos : efficacité, maîtrise de codes complexes… En fait, il rapproche cette variation diastratique (sociale) d’une autre variation personnelle (diaphasique). La langue vernaculaire n’est qu’une variante utile de la langue standard. Son usage répond à des besoins sociaux particuliers. La familiarité, la franchise, l’affirmation de soi dans un groupe d’amis, dans une famille… Tout cela est plus facile avec la langue vernaculaire (parler ordinaire), avec une langue non surveillée. Ainsi, les noirs du ghetto usent et abusent du parler vernaculaire parce que leur vie est également faite d’une majorité de situations où leur parler vernaculaire répond idéalement à leurs besoins.

Passages retenus

Le regard habituel sur la langue des enfants des ghettos, p. 111 :
Voulant expliquer les mauvais résultats obtenus par ces enfants, les psychologues scolaires se sont efforcés de découvrir de quels désavantages ils pouvaient bien souffrir. Le point de vue qui a finalement rallié la majorité et sur lequel se sont fondés les programmes d’intervention est qu’ils présentent en fait un déficit culturel, dû à la pauvreté de l’environnement qu’ils ont connu dans leurs premières années. On a beaucoup insisté, en particulier, sur le rôle du langage. Dans ce domaine, la théorie du déficit s’est traduit par un concept : celui de privation verbale. Les enfants noirs du ghetto, dit-on, ne sont guère stimulés verbalement et entendent peu de phrases bien formées, d’où résulte un appauvrissement de leurs moyens d’expression verbale. Ils sont incapables de prononcer des phrases complètes, ils ignorent les noms des objets courants, ils ne savent pas former de concepts ni communiquer de pensées logiques.

Forte culture de la langue dans les ghettos, p. 112-135 :
Ce que nous voyons, c’est un enfant baignant du matin au soir dans les stimulations verbales, c’est une compétition permanente au niveau de la démonstration de ces arts verbaux que sont les « vannes », les chansons, les épopées orales qui constituent autant d’activités de langage grâce auxquelles l’individu peut se forger un statut (…) Bref, nous ne parvenons pas à distinguer le moindre lien entre, d’une part, l’habileté verbale qui se manifeste au travers des actes de parole caractéristiques de la culture des rues, et, d’autre part, les succès scolaires.

L’efficacité et la puissance de la langue des ghettos, p. 112-135 :
Nos propres travaux sur la communauté linguistique rendent évident un fait qui peinera certains : aux plans de la narration, du raisonnement et de la discussion, les membres de la working class apparaissent par bien des aspects comme des locuteurs plus efficaces que beaucoup de membres de la middle class qui ergotent, délaient et se perdent dans une foule de détails sans importance.

Balance ta science : Sociolinguistique, William Labov (socio, ling)

Naissance d’une nouvelle discipline

Labov (William) 1963-1966(1972), Sociolinguistique, Minuit, coll. Le Sens commun, 1976

Traduit de l’anglais (USA) par Alain Kihm (Sociolinguistic patterns)

Note : 4 sur 5.

Contenu

Republication des deux premières enquêtes de l’auteur, assorties de nouvelles hypothèses et conclusions tenant compte de ses plus récents travaux (Le parler ordinaire, 1972), et d’articles cherchant à tracer les grandes lignes de ce qu’est la sociolinguistique : dispositif d’enquête, le concept d’hypercorrection…

Sommaire
  1. Les motivations sociales d’un changement phonétique (Study of Change in the dialect of Martha’s Vineyard, 1963)
  2. La stratification sociale du [r] dans les grands magasins new-yorkais (The Social Stratification of English in New York City Department Stores, 1966)
  3. Le dégagement des styles contextuels
  4. Le reflet des processus sociaux dans les structures linguistiques
  5. L’hypercorrection de la petite bourgeoisie comme facteur de changement linguistique
  6. Les dimensions subjectives d’un changement linguistique en cours
  7. Les mécanismes du changement linguistique
  8. L’étude de la langue dans son contexte social
  9. Le cadre social du changement linguistique
Résumé

Dans l’île de Martha’s Vineyard, William Labov alors touriste observe que les habitants font plus ou moins d’efforts, accentuent plus ou moins leur accent local selon qu’ils se sentent menacés par le tourisme. Ils cultivent leur différence et leur identité linguistique.
À New York, Labov enregistre ses échanges avec les employés de trois chaînes de magasins de vêtements. Labov observe que la production du [r] est plus marquée dans le magasin s’adressant à une haute classe sociale, peu marqué dans le magasin populaire, et irrégulier marqué parfois d’une hypercorrection maladroite dans le milieu de classe. Pourtant, ces employés sont tous originaires d’une même classe sociale plutôt modeste. Ils adaptent ainsi la réalisation de leur langage selon leur client et selon la catégorie sociale dans laquelle ils se projettent en travaillant pour un certain standing.
Ces enquêtes amènent à réfléchir sur ce que sont les paramètres socioculturels, psychologiques et linguistiques qui déterminent les normes spécifiques d’une variante sociolinguistique.

On aurait tort de concevoir la communauté linguistique comme un ensemble de locuteurs employant les mêmes formes. On la décrit mieux comme étant un groupe qui partage les mêmes normes quant à la langue.

p. 228

Commentaires

Projet représentatif d’une méthode scientifique rompant avec la linguistique traditionnelle (encore trop marquée par la théorie et l’écrit littéraire ou oralisé), cette enquête dans les magasins de New York est faite à partir d’enregistrements en contexte d’usage courant naturel – les personnes enregistrées ne savent pas qu’elles participent à une enquête. Si cette manière de faire a quelque chose d’un peu dérangeant éthiquement, elle est le plus sûr moyen d’observer le parler spontané, et de résoudre le paradoxe de l’observateur (résultats faussés par la conscience de participer à une enquête et par la présence d’un expert).

Le comte rendu pourrait en revanche paraître ennuyeux avec ses chiffres, ses tableaux, son attention aux petits détails techniques… Si le dépouillement des enquêtes, en chiffres, est parfois un peu trop expert (permettant différents niveaux de lecture), les explications sur la démarche, la mise en place du dispositif d’enquête, les conclusions sont tout à fait passionnantes et accessibles. Le sujet pourra paraître anecdotique pour nombre de gens, pourtant il se révèle fondamental. Labov a l’air de mettre en évidence des… évidences ! Mais il met en évidence la complexité de la mécanique de réalisation du parler. Il n’est pas seulement question de compétence (ont-ils été éduqués ?), mais surtout de projection, de projet social et identitaire, de reconnaissance sociale… C’est là où le terme « sociolinguistique » prend son sens. Si les observations dans un cadre linguistique traditionnel seraient les mêmes (on prononce davantage le [r] dans les classes sociales élevées), la prise en compte des spécificités socioculturelles du locuteur fait arriver à des conclusions plus fines : le respect de la norme n’est pas dû seulement à une appropriation plus ou moins grande de celle-ci (donc à un succès scolaire), mais davantage à la volonté ou au besoin de s’identifier à la norme particulière d’un groupe. (norme qui peut être différente de la norme reconnue comme dans sa toute première étude au Martha’s Vineyard, voire même volontairement contraire à la norme attendue, comme mis en évidence dans Le Parler ordinaire des ghettos, où respecter la norme officielle serait contrevenir à celle du groupe).

Pour analyser une variante socioculturelle, un dialecte, il est intéresant d’observer les pratiques langagières des transfuges sociaux (comme ici ces vendeurs qui se voudraient appartenir à une classe sociale plus importante, comme un nouveau venu dans un groupe social) car ils tendent à exagérer les traits langagiers spécifiques sur lesquels se fonde la norme qu’ils souhaitent adopter (hypercorrection), ils sont plus rigides avec les normes, plus royalistes que le roi, parfois jusqu’à la caricature. Par exemple, Franz Fanon ironise dans Peau noire, masque blanc, en 52, sur le comportement d’un martiniquais qui se prépare à venir étudier en France en s’entrainant à surprononcer les [r]…

Imaginez la scène : Le Jeu de l’amour et du hasard, Marivaux

L’amour peut-il transcender les classes sociales ?

Marivaux 1730, Le Jeu de l’amour et du hasard [Œuvres complètes, t. 1], Duchesne, 1791

Note : 4 sur 5.

Résumé

Silvia refuse de se marier avec un homme qu’elle n’aime pas. Son père voudrait bien la marier avec le fils de son ami d’enfance ; il organise une rencontre entre les deux jeunes promis. Silvia accepte mais à la condition d’échanger sa place avec sa suivante afin de l’observer plus librement. Mais le jeune Dorante a lui aussi la même idée…

Commentaires

On retrouve ici le même type d’inversion des rôles que dans L’Île des esclaves, travestissement et l’imitation satirique propres à la Commedia Dell’Arte. Seulement, ici, la pièce porte sur le thème de l’amour – thème bien plus porteur que la question sociale seule. Le changement des rôles permet de comprendre que la distinction sociale ne repose pas sur l’habit (l’argent, le titre), mais avant tout sur l’éducation (C’était déjà le thème de l’Héritier de campagne). L’humour et le succès de la pièce sont notamment dus au redoublement de l’histoire d’amour, mais inversée, par les domestiques (souvent présente chez Molière). Contrairement aux comédies de Molière, le mariage n’est pas ici empêché par des contretemps ou par un concurrent ; Marivaux pose la reconnaissance du mariage d’amour mais interroge les possibilités de mariage selon les différentes classes. Une éducation semblable est donc plutôt nécessaire, mais comme l’éducation n’est plus obligatoirement un marqueur de classe, se pose la question du mariage hors classe. Le féminisme de la pièce se trouve dans la liberté pour la femme d’accepter ou non un mari. Mais Marivaux ne s’arrête pas là car il pose la question de la supériorité de l’amour sur le rang social. Silvia obtient une preuve d’amour qui transcende les classes sociales puisque Dorante accepte de l’épouser en dépit de son rôle de soubrette.
Tenant toujours quelque chose de la pièce didactique, ce Jeu de l’amour et du hasard complexifie tout de même les personnages et leurs discours : le feu de Dorante et ses hésitations, les petits vices de la suivante pour profiter de la situation et se vanter, Arlequin joue de l’emphase grotesque, enfin Silvia qui montre une force de femme bien neuf alors. Ce « jeu » qui aurait aussi pu faire rater la rencontre annonce peut-être la tragédie d’On ne badine pas avec l’amour de Musset, critique de cette trop grande sophistication des jeux de séduction, qui finit par détruire ou délaisser l’amour même…

Passages retenus

Crache ton cerveau : La haine à l’état d’antiquité, Günther Anders (philo)

Dans un jeu vidéo de guerre, la haine n’est qu’un scénario

Anders (Günther) 1895, La haine à l’état d’antiquité, Payot, 2007
Traduit de l’allemand par Philippe Ivernel (Die Antiquiertheit des Hassens)

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Le philosophe Pyrrhon discute avec le président-dictateur Traufe. Auparavant, il était nécessaire de haïr l’ennemi qui pouvait vous trucider, avant de lui enfoncer son épée dans le corps. Pour faire la guerre, il fallait parfois créer la haine dans le coeur de ses troupes pour les motiver. Avec le développement des armes de longue distance, les fusils mitrailleuses, et plus encore les bombes envoyées d’un avion ou encore mieux, de chez soi en appuyant sur un bouton, la haine elle-même n’est elle pas devenue un sentiment obsolète ? On tue à distance sans connaître aucunement son ennemi. Les émotions également évoluent avec les technologies. Tuer est devenu un travail. Mais l’homme réclame encore son plaisir de haïr pour être soi.

Commentaires

Fragments d’une ébauche de tome 3 pour L’Obsolescence de l’homme. Poussant la réflexion jusqu’à son paroxysme, Anders en vient à un paradoxe choquant : la haine aurait disparu pendant ce XXe siècle ! Ces tueries massives, le génocide, ne sont-ils pas justement rendus possibles par la méconnaissance de l’ennemi, par sa mise à distance ? La destruction de l’ennemi est lointaine, abstraite, représentée par un nombre extravagant. Les historiens vont dans le même sens quand ils expliquent que les génocides du XXe (nazi, ou par exemple hutu) sont avant tout caractérisés par une industrialisation de la tuerie. Les génocidaires ne sont pas des « barbares », des « fous sanguinaires », mais bien des calculateurs froids, des scientifiques de la tuerie, des professionnels ayant diplômes et équipements. Ces bains de sang ne sont pas des régressions vers la bestialité mais des manifestations indésirables du progrès. Dans la continuité de la critique de la modernité d’Anders, c’est bien le progrès technologique qui permet une grande mise à distance de l’humain : appuyer sur un bouton dans sa chambre-cockpit avec des points sur un écran radar tient davantage du jeu vidéo que de l’affrontement. On pensera à l’épisode de Black Mirror, « Men Against Fire », traduit par « Tuer sans état-d’âme » où un soldat tue des sortes de zombies, en fait des sdf, handicapés ou rebelles, apparaissant à ses yeux comme des zombies à cause d’un implant… Le but étant d’éloigner tout sentiment dans cette phase de nettoyage de la société. Dans le fonctionnement idéal de nos sociétés technologiques, les sentiments humains sont inutiles, déplacés et même contre-indiqués.
L’ennemi et la haine de celui-ci sont devenues des fictions qui servent à se cacher à soi-même les intérêts plus terre à terre d’une tuerie : l’appropriation des biens et richesses du mort ; primes et médailles permettant une ascension sociale. Les génocidaires hutus interviewés par Jean Hatzfeld (Une saison de machettes) expriment bien le plaisir qu’ils ont eu à s’abreuver, à faire la fête sans compter, et à récolter les biens des voisins tués, tutsis avec lesquels ils avaient de très bonnes relations auparavant.
Cependant, si la technologie participe à cette mise à distance des sentiments, de la compassion, à la propagande d’une haine fictive, il n’est pas certain que la haine collective n’est pas toujours été une fiction construite. C’est la thèse de Voltaire dans Micromégas, ou de Giono dans la Lettre aux paysans, la guerre semble toujours être une question d’accroissement de pouvoir (acquisition de territoire, marchés) dans le jeu de stratégie des rois, présidents, patrons et grandes familles…

Passages retenus

p. 34 :
Plus l’acte de destruction se laisse étirer en longueur et répéter souventes fois, plus aussi dure le plaisir de haïr et, avec lui, le plaisir d’être soi. C’est là l’origine de la torture que l’individu haïssant croit pouvoir revendiquer comme droit.

p. 51 :
Ils ne haïssent pas les personnes ou les groupes parce qu’ils en connaissent les traits haïssables. C’est l’inverse : haïssent-ils quelqu’un, ils croient également le connaître par la haine qu’ils en ont.

p. 71-72 :
Alors pouvez-vous peut-être au moins me dire par quels moyens vous fabriquez cette haine totalement superflue ? […] Eh bien, je vais vous jeter la réponse à la figure : c’est en fabriquant des ennemis de substitution que vous le faites. C’est en diabolisant un quelconque type, un groupe, de préférence une minorité sans défense qui la plupart du temps n’a rien à voir avec ceux qu’il s’agit de combattre ou d’éradiquer. Si vous souhaitez que vos gens combattent ou éradiquent un élément A inconnu d’eux, non perçu par eux, également impossible à percevoir et à haïr, vous engendrez en eux, par le moyen de la caricature, la haine d’un B qu’ils croient connaître ; une haine qui les enflamme ou les intoxique assez pour qu’ils tuent ensuite le A. Qui pro quo.

Imaginez la scène : Le Monde renversé, Lesage & d’Orneval

Pour rire, rien qu’une fois, jouons un joli monde

Lesage et D’Orneval 1718, Le Monde renversé, Ganeau, 1721

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Arlequin et Pierrot, domestiques et pauvres, se trouvent transportés dans le monde merveilleux de Merlin. Un monde renversé où le philosophe est bon vivant, le procureur charitable et humain, le chevalier humble, le médecin une femme ne connaissant pas le latin mais pleine d’attention et de sollicitude… La femme et l’homme sont fidèles et s’épousent dès qu’ils ont goût l’un pour l’autre.

Commentaires

Composée de morceaux de chansons populaires, cette petite comédie de foire nomme « monde renversé » ce qui est plutôt un monde idéal ou utopique où les hommes ont les qualités que paraissent nécessiter leurs fonctions et leur rôle social. Le monde renversé est habituellement un monde dans lequel les valeurs privilégiées sont négatives (on récompense le mal, on punit le bien). Dès lors, l’étonnement des deux domestiques – répondant à celui du spectateur – laisse à penser que le monde tel qu’il est, est un monde renversé, et donc qu’il n’aurait qu’à être « renversé » (par exemple par une révolution) pour devenir idéal.
La légèreté des répliques chantonnées sur différents airs populaires contraste avec le sujet, restant donc dans l’atmosphère du théâtre de foire, dans la fête populaire. Le titre invoquant immédiatement la magie sulfureuse du Carnaval. On fera le parallèle avec les fameuses goguettes des XVIII-XIXe, salons musicaux où l’on détournait des chansons populaires pour donner un message politique (alors que les réunions politiques étaient interdites).

Passages retenus

Scène IV :
LE PHILOSOPHE.
(Il entre en chantant & en dansant.)
AIR 79. (Le joli, belle Meûnière)
Le vrai bonheur de la vie
Dans la gaieté gît ;
Et si la Philosophie
Ne chante & ne rit,
C’est une grave folie,
Qui trompe l’esprit

Encaisse la pointe: Retour dans la neige, Robert Walser (prose)

Regarder le monde avec douce dérision

Walser (Robert) 1899-1920, Retour dans la neige (proses brèves), Zoé, Points, 1999
Traduit de l’allemand par Golnaz Houchidar

Note : 3.5 sur 5.

Résumé


Le conteur de ces petites anecdotes se promène dans la ville et s’amuse du comportement des citadins dont il fait partie. Plus tard dans sa carrière d’écrivain, c’est plutôt dans les campagnes qu’il observe ses propres sensations. Ce recueil réunit également les histoires de deux personnages que sont « La petite Berlinoise » et « Madame Scheer » qu’il croque avec à la fois ironie mordante et empathie.

Commentaires

Les petits tableaux proposés par Walser sont comme des instantanés, des moments et des lieux croqués en quelques traits de crayons savamment tracés, un carnet d’esquisses, baveux de rapides aquarelles. On rapprochera ces proses brèves des « remarques » de La Bruyère dans Les Caractères, des Petits Poèmes en prose de Baudelaire ou encore des aphorismes de Nietzsche ou Cioran. Mais c’est peut-être du côté d’une autre culture, le condensé japonais des haïkus par exemple, qu’on pourrait voir un art semblable du court, léger et plein d’esprit.
D’une grande fraîcheur d’ironie, Robert Walser se détache ici de l’ironie typique d’une époque nietzschéenne en s’intégrant toujours à l’objet qu’il critique. La critique ne détruit pas comme le ferait le cynisme car l’objet demeure toujours respecté. Les récits plus tardifs qui renouent avec une sorte de romantisme semblent moins adaptés à son style qui n’arrive vraiment à pénétrer son objet qui reste une curiosité. Plus apte à percer les mouvements de l’homme en société, il rend ses semblables touchants dans leur rôle pourtant ridicule ou pitoyable, car il garde dans le ton une certaine humilité.

Passages retenus

« En tramway », p. 59 :
Car bien-sûr, on s’ennuie un peu durant ces courses qui vous prennent souvent vingt ou trente minutes ou encore plus longtemps, et que fait-on pour se procurer un peu de distraction ? On regarde devant soi. Montrer du regard et du geste qu’on se barbe un petit peu, cela ménage un plaisir tout à fait particulier. Et maintenant, on scrute de nouveau le visage du contrôleur, l’instant d’après on se borne à regarder fixement devant soi, les yeux vides. N’est-ce pas joli ? Une fois comme ceci, une fois comme cela ? Je dois avouer que j’ai déjà acquis une certaine maîtrise technique dans le regard droit devant soi.

« La rue », p. 121 :
Je voulais parler à quelqu’un mais n’en trouvai pas le temps ; je souhaitais avoir un repère solide mais n’en découvris pas. Au beau milieu de l’incessante progression, j’avais envie de me tenir immobile. Le foisonnement et la rapidité étaient trop foisonnants et trop rapides. Chacun se dérobait à chacun. C’était comme un flux qui s’en allait comme s’il se dissipait, qui venait comme machinalement et disparaissait de même. Tout était irréel, moi aussi.
Soudain, je vis dans toute cette précipitation et cette hâte une indicible inertie et je me dis à moi-même : « toute cette masse ne vaut rien et ne fait rien. Ils sont tous empêtrés les uns dans les autres ; ils ne bougent pas, sont comme enfermés, s’en remettent à une violence sourde mais sont eux-mêmes le pouvoir qui s’exerce sur eux et ligote le corps et les esprits.

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