Remue-méninges : Lettres persanes, de Montesquieu

La fiction littéraire comme outil de formation intellectuelle

Montesquieu 1721, Lettres persanes, t. I et II, Lemerre, 1873

Note : 4 sur 5.

Résumé

Usbek et Rica, deux princes persans, sont partis d’Ispahan pour un grand voyage en occident. Ils arrivent notamment à Paris. Ils écrivent leurs impressions de voyage et réflexions à leurs amis, restés à Ispahan ou à Smyrne. Le séjour se prolonge de longues années mais Usbek reçoit de mauvaises nouvelles de son sérail où ses femmes et ses eunuques semblent se disputer en son absence.

L’auteur : Montesquieu, Charles-Louis de Secondat (1689-1755)
D’une famille de magistrats, grandit au château de la Brède, près de Bordeaux. Ses parents lui choisissent un mendiant comme parrain. Il fait son droit et entre au parlement de Bordeaux. Il se marie à une protestante en 1715 et hérite de la fortune et du titre de son oncle, le baron de Montesquieu.
Il est d’abord passionné de science et collabore fréquemment avec l’Académie de Bordeaux. Cependant, la vie politique foisonnante de la monarchie constitutionnelle du Royaume-Uni, née la même année que lui, puis la fin du règne de Louis XIV lui font s’intéresser à la politique. Ses premières réflexions prennent la forme surprenante d’un roman épistolaire, Les Lettres persanes (1721).
Après avoir vendu sa charge et avoir été élu à l’Académie française (1728), il fait de nombreux et longs voyages en Europe et s’initie à la franc-maçonnerie (1730). De retour en France, il publie ses recherches et analyses politiques dans Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734), puis dans De l’esprit des lois (1748) qui lui vaut une immense célébrité et d’être mis à l’Index par l’Eglise.

Commentaires

Premier ouvrage de Montesquieu. Le contenu est très composite, voire désordonné : politique, histoire, religion, comparaison des cultures… et contrairement aux œuvres qui suivront, il relève moins d’analyses documentées que de premières réflexions, brutes. Ces lettres semblent contenir comme l’actualité de pensée de l’auteur, comme un journal. Sans doute conscient de la non-scientificité de ses réflexions, de la jeunesse de sa pensée politique encore en formation et de ses techniques d’écriture que Montesquieu use du détour de la fiction littéraire.
Pour exprimer son point de vue philosophique sur la situation politique de son pays, Montesquieu va mêler trois ressorts littéraires particulièrement à la mode : l’écrit épistolaire, l’orientalisme et le récit de voyage. Si les Lettres portugaises en 1869, tout comme Les Lettres d’amour entre un noble et sa sœur en 1684 en Angleterre, tous deux parus anonymement, avaient fait grand bruit, c’est sans nul doute L’Espion turc (1684), de Giovanni Paolo Marana, célèbre roman épistolaire dans lequel un turc informe par lettres des mœurs de l’Europe, qui inspire le schéma des Lettres persanes à Montesquieu. Les lettres permettent de donner un effet de réel à la fiction en faisant croire au lecteur qu’il entre dans la discussion intime de vrais hommes et femmes. Ajoutons pour comprendre le contexte littéraire la vogue de l’orientalisme, avec le succès énorme des Mille et une Nuits d’Antoine Galland (1704-1717) – Montesquieu joue sur l’érotisme exotique du sérail – et celle des récits de voyage (on sait que Montesquieu a lu le Voyage en Perse de Jean Chardin en 1707).
Mais ce roman épistolaire semble un prétexte à l’écriture, un moteur. Comme si chaque lettre avait été le lieu d’un entraînement à la réflexion et à l’expression sur un sujet offert par ses lectures ou par l’actualité politique. L’auteur crée une situation d’énonciation propre à développer un sujet, créant parfois de nouveaux personnages pour le traiter. C’est peut-être ce qui donne cet entrelacement de thèmes et d’expéditeurs. Le livre n’est sans doute pas planifié (peut-être l’intrigue finale du sérail) et certains personnages épistoliers apparaissent pour évoquer un nouveau sujet qui ne sera plus développé par la suite, et ne réapparaissent donc plus. Ce roman, c’est l’atelier de formation intellectuelle de Montesquieu.
Pour s’exprimer à loisir sans craindre la censure, il utilise le détour de la fiction mais également le subterfuge du décentrement : il place son regard critique dans les yeux de voyageurs venus d’un pays lointain et qui donc peuvent s’exprimer avec des yeux naïfs et des paroles de blasphème sans craindre les foudres des discours d’autorité (toutefois le roman sera publié anonymement à Amsterdam). Plus encore, le décentrement permet de bloquer les réflexes d’analyses des lecteurs : pour lire ces lettres, ils acceptent de se mettre à la place des personnages et intériorisent leurs point de vue sur le monde et réfléchissent à partir de ce nouveau centre. Ils ont donc suspendu leur jugement automatique résultant de leur éducation et sont peut-être arrivés à un avis totalement contraire à celui qu’ils avaient. Le résultat obtenu ainsi est le relativisme culturel : nos opinions et jugements moraux sont totalement dépendants de notre bain culturel, de notre situation sociale ou géographique… Il n’y a à priori pas de valeurs morales universelles. (A peu près à la même époque, Jonathan Swift use d’une technique semblable, mais inversée – c’est un Anglais qui voyage et découvre des civilisations extraordinaires qui le font réfléchir et relativiser –, pour exprimer ses opinions politiques dans les Voyages de Gulliver, écrit en 1721).
Mais ce roman n’est pas seulement un jugement sur la France, Montesquieu compare et critique aussi certains aspects du mode de vie des pays musulmans, notamment les interdits alimentaires mais surtout la domination de l’homme sur les femmes, enfermées dans un harem, la polygamie, les eunuques… alors que ce dernier aspect est au contraire généralement fantasmé par ses contemporains orientalistes. Il va au contraire admirer leur simplicité, leur humilité, leur respect, au contraire du mode de vie européen, de sa modernité excentrique, de l’hypocrisie de la Cour, des intrigues politiques, de la culture de l’apparence…

Passages retenus

Tome 1
Fable des Troglodytes, Lettre XI, p. 25-26 :
Il y a de certaines vérités qu’il ne suffit pas de persuader, mais qu’il faut encore faire sentir : telles sont les vérités de la morale. Peut-être que ce morceau d’histoire te touchera plus qu’une philosophie subtile.
Il y avait en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui descendoit de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressembloient plus à des bêtes qu’à des hommes. […] Ils étaient si méchants et si féroces, qu’il n’y avoit parmi eux aucun principe d’équité ni de justice.
Ils avoient un roi d’origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitoit sévèrement ; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant fait, ils s’assemblèrent pour choisir un gouvernement ; et après bien des dissenssions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus, qu’ils devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu’ils n’obéiroient plus à personne ; que chacun veilleroit uniquement à ses intérêts sans consulter ceux des autres.
Cette résolution unanime flattoit extrêmement tous les particuliers. Ils disoient : qu’ai-je affaire d’aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point ? Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux : que m’importe que les autres le soient ? Je me procurerai tous mes besoins ; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.

Le pays de la vitesse et des honneurs, Lettre XXIV, p. 51 : « Tu ne le croirois pas peut-être, depuis un mois que je suis ici , je n’y ai encore vu marcher personne. Il n’y a pas de gens au monde qui ne tirent mieux partie de leur machine que les Français ; et ils courent ; ils volent : les voitures lentes d’Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feroient tomber en syncope. Pour moi qui ne suis pas fait pour ce train, et qui vais souvent à pieds sans changer d’allure, j’enrage quelquefois comme un chrétien : car encore passe qu’on m’éclabousse depuis les pieds jusqu’à la tête ; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour ; et un autre qui me croise de l’autre côté me remet soudain où le premier m’avoit pris ; et je n’ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j’avois fait dix lieues.
[…]
Le roi de France est le plus puissant prince de l’Europe. Il n’a pas de mines d’or comme le roi d’Espagne son voisin ; mais il a plus de richesses que lui, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre ; et, par un prodige de l’orgueil humain, ses troupes se trouvoient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.

Tome 2
Extension de soi par la gloire, Lettre XC, p. 2 :
Le désir de la gloire n’est point différent de cet instinct que toutes les créatures ont pour leur conservation. Il semble que nous augmentons notre être, lorsque nous pouvons le porter dans la mémoire des autres : c’est une nouvelle vie que nous acquérons, et qui nous devient aussi précieuse que celle que nous avons reçue du ciel.

Guerre et justice, Lettre XCVI, p. 12 :
Un prince ne peut faire la guerre parce qu’on lui aura refusé un honneur qui lui est dû, ou qu’on aura eu quelque procédé peu convenable à l’égard de ses ambassadeurs, et autres choses pareilles ; non plus qu’un particulier ne peut tuer celui qui lui refuse le pas. La raison en est que, comme la déclaration de guerre doit être un acte de justice, dans lequel il faut toujours que la peine soit proportionnée à la faute, il faut voir si celui à qui l’on déclare la guerre mérite la mort. Car faire la guerre à quelqu’un, c’est vouloir le punir de mort.
Dans le droit public, l’acte de justice le plus sévère c’est la guerre : puisque son but est la destruction de la société.

Philosophie et religion, Lettre XCVIII, p. 18 :
Peut-être que si quelque homme divin avoit orné les ouvrages de ces philosophes de paroles hautes et sublimes ; s’il y avoit mêlé des figures hardies et des allégories mystérieuses, il auroit fait un bel ouvrage qui n’auroit cédé qu’au saint Alcoran.
Cependant, s’il te faut dire ce que je pense, je ne m’accommode guères du style figuré. Il y a dans notre Alcoran un grand nombre de choses puériles, qui me paroissent toujours telles, quoiqu’elles soient révélées par la force et la vie de l’expression. Il semble d’abord que les livres inspirés ne sont que les idées divines rendues en langage humain : au contraire, dans nos livres saints, on trouve le langage de Dieu, et les idées des hommes ; comme si, par un admirable caprice, Dieu avoit dicté les paroles, et que l’homme eût fourni les pensées.

Réponse à Platon sur les dangers des arts et prophétie de la bombe, Lettre CVII, p. 35 :
As-tu bien réfléchi à l’état barbare et malheureux où nous entraîneroit la perte des arts ? Il n’est pas nécessaire de se l’imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la Terre chez lesquels un singe passablement instruit pourroit vivre avec honneur ; il s’y trouveroit à peu près à la portée des autres habitants : on ne lui trouveroit point l’esprit singulier, ni le caractère bizarre ; il passeroit tout comme un autre, et seroit distingué même par sa gentillesse.
Tu dis que les fondateurs des empires ont presque tous ignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbares n’aient pu, comme des torrents impétueux, se répandre sur la Terre, et couvrir leurs armées féroces les royaumes les mieux policés. Mais prends-y garde, ils ont appris les arts ou les ont fait exercer aux peuples vaincus ; sans cela leur puissance auroit passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.
Tu crains, dis-tu, que l’on invente quelque manière de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. Non : si une fatale invention venoit à se découvrir, elle seroit bientôt prohibée par le droit des gens ; et le consentement unanime des nations enseveliroit cette découverte. Il n’est point de l’intérêt des princes de faire des conquêtes par de pareilles voies : ils doivent chercher des sujets, et non pas des terres. […]
Tu dois avoir remarqué, que depuis l’invention de la poudre, les batailles sont beaucoup moins sanglantes qu’elles ne l’étoient, parce qu’il n’y a presque plus de mélée.
Et quand il se seroit trouvé quelque cas particulier où un art auroit été préjudiciable, doit-on pour cela le rejeter ? Penses-tu, Rhédi, que la religion que notre saint prophète a apportée du ciel soit pernicieuse, parce qu’elle servira quelque jour à confondre les perfides chrétiens.
Tu crois que les arts amollissent les peuples, et par là sont cause de la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens Perses, qui fut l’effet de leur mollesse ; mais il s’en faut bien que cet exemple décide, puisque les Grecs, qui les subjuguèrent, cultivoient les arts avec infiniment plus de soin qu’eux. […]
Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle, et où l’on raffine le plus sur les plaisirs ; mais c’est peut-être celle où l’on mène une vie plus dure. Pour qu’un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche.

Critique des journaux, Lettre CIX, p. 41 :
Il y a une espèce de livres que nous ne connoissons point en Perse, et qui me paroissent ici fort à la mode : ce sont les journaux. La paresse se sent flattée en les lisant : on est ravi de pouvoir parcourir trente volumes en un quart d’heure. […]
Le grand tort qu’ont les journalistes, c’est qu’ils ne parlent que des livres nouveaux : comme si la vérité étoit jamais nouvelle. Il me semble que, jusqu’à ce qu’un homme ait lu tous les livres anciens, il n’a aucune raison de leur préférer les nouveaux.
Mais lorsqu’ils s’imposent la loi de ne parler que des ouvrages tout chauds de la forge, ils s’en imposent un autre, qui est d’être très ennuyeux. Ils n’ont garde de critiquer les livres dont ils font les extraits, quelque raison qu’ils en aient ; et, en effet, quel est l’homme assez hardi pour vouloir se faire dix ou douze ennemis tous les mois ?

Remue-méninges : Éloge de l’amour, de Badiou

Gloire au hasard, passer de l’individu au collectif

Badiou (Alain) 2008, Éloge de l’amour (entretien avec Nicolas Truong), Flammarion, Champs Classiques, 2009

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

À l’occasion du festival d’Avignon, Nicolas Truong, journaliste au Monde, s’entretient avec Alain Badiou et l’amène sur le thème de l’amour. Badiou fait de l’amour une force bien contraire à notre société moderne, société de contrôle, de raison, de calcul. L’amour irrigue plutôt la création artistique, la joie démesurée, la vie en collectivité.

Commentaires

A l’inverse de ces sites de rencontre où l’on sélectionne la personne qui semble convenir à nos goûts, Badiou décrit l’amour comme une confiance donnée au hasard de la rencontre. On a ici une conception qui fera penser à un Jacques Brel. La rencontre crée quelque chose de nouveau, dérange les deux rencontrants, là où le site de rencontre fait en sorte que la rencontre ne bouleverse finalement pas les deux identités.
Sur un autre plan, l’amour doit être une réponse à l’individualisme ambiant. L’amour porte vers l’autre, vers la différence.

Badiou établit ainsi un parallèle politique entre l’amour et le communisme. Vivre l’amour, de la manière la plus vraie, c’est expérimenter le communisme dans son expression la plus atomique : deux êtres qui ont à vivre ensemble, à se réinventer continuellement pour s’accepter, combiner ou même conjuguer leurs désirs, leurs forces. C’est autre chose que vivre côte à côte.

Passages retenus

« Dans le monde d’aujourd’hui, la conviction est largement répandue que chacun ne suit que son intérêt. Alors l’amour est une contre-épreuve. S’il n’est pas conçu comme le seul échange d’avantages réciproques, ou s’il n’est pas calculé longuement à l’avance comme un investissement rentable, l’amour est vraiment cette confiance faite au hasard. Il nous amène dans les parages d’une expérience fondamentale de ce qu’est la différence et, au fond, dans l’idée qu’on peut expérimenter le monde du point de vue de la différence. »

La jalousie n’est pas un marqueur de l’amour, p. 54 :
Le rival est absolument extérieur, il n’entre aucunement dans la définition de l’amour. C’est un point capital de désaccord avec tous ceux qui pensent que la jalousie est constitutive de l’amour. […] Est-ce que tout amour doit d’abord, pour se déclarer, pour commencer, identifier un rival extérieur ? Allons donc ! […] C’est l’égoïsme qui est l’ennemi de l’amour, non le rival. On pourrait dire : l’ennemi principal de mon amour, celui que je dois vaincre, ce n’est pas l’autre, c’est moi, le « moi » qui veut l’identité contre la différence, qui veut imposer son monde contre le monde filtré et reconstruit dans le prisme de la différence.

« L’amour est une aventure obstinée.
Le côté aventureux est nécessaire, mais ne l’est pas moins l’obstination. Laisser tomber au premier obstacle, à la première divergence sérieuse, aux premiers ennuis, n’est qu’une défiguration de l’amour. Un véritable amour est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l’espace, le monde et le temps lui proposent. »

« L’Amour doit être déclaré et redéclaré car dire c’est fixer le hasard. L’Amour dans la durée, ce n’est pas s’aimer toujours mais réinventer l’Amour.
L’Amour est une reconstruction, une nouvelle expérience du monde à partir de la différence et pas seulement une rencontre, un désir sexuel. »

« L’amour (…) est une construction de vérité. (…) vérité sur un point très particulier, à savoir : qu’est-ce que c’est que le monde quand on l’expérimente à partir du deux et non pas de l’un ? Qu’est-ce que c’est que le monde examiné, pratiqué, vécu à partir de la différence et non à partir de l’identité ? »

« Dans l’amour, la fidélité désigne cette longue victoire : le hasard de la rencontre vaincu jour après jour dans l’invention d’une durée, dans la naissance d’un monde. »

« Il faut réinventer le risque et l’aventure, contre la sécurité et le confort. »

Ramasse tes lettres : Humiliés et offensés, de Dostoïevski

L’acharnement contre les pauvres finira par faire surgir leur voix

Dostoïevski (Fédor) 1861, Humiliés et offensés, Actes Sud, Babel, 2000

Traduit du russe par André Markowicz (titre original : Униженные и оскорбленные)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Ivan Pétrovitch vit une petite vie modeste d’écrivain après un premier roman qui lui a valu un petit succès critique. Assistant par hasard à la mort d’un vieil homme, il rencontre alors la petite-fille de celui-ci : une petite fille endurcie et triste qui se fait contrôler par sa logeuse à qui elle doit l’enterrement de sa mère.
Dans le même temps, la famille adoptive d’Ivan s’installe à Saint-Pétersbourg pour se consacrer au procès qui les oppose au Prince, ancien bienfaiteur de la famille, qui les accuse désormais de tout, et particulièrement d’avoir voulu marier leur fille à son fils.
Ivan retrouve Natacha qu’il aime tendrement depuis leur enfance. Mais l’amour de celle-ci pour le fils du Prince est toujours vif, trahissant ainsi l’honneur de sa famille et son amour d’enfance.

Commentaires

On peut voir ici un dédoublement et une superposition de la structure narrative : la jeune fille qui a fauté et fait un mauvais choix d’amour ; le père qui ne peut pardonner malgré sa souffrance ; les proches qui prennent les contrecoups ; les grands, insouciants du mal qu’ils causent, égoïstes, impunis… On pourrait penser que ce dédoublement du schéma narratif est un peu gros, un peu comme dans Les Affinités électives de Goethe (1809). De même pour la mise en abyme du métier d’écrivain, et les références à la carrière de l’auteur Dostoïevski dans la vie de son personnage Ivan. Ces gros traits gardent un quelque chose sans doute de la maladresse d’un premier gros ouvrage mais on y trouve déjà ce qui fera les oeuvres à suivre. Le personnage de la jeune orpheline Nelly symbolise à merveille son oeuvre et sa vie d’écrivain : d’abord mutique, sous les chocs de la vie, elle finit par laisser entendre une voix, cette voix caractéristique des personnages de Dostoïevski, ce cri d’écorché, détruit, sali, piétiné, mais toujours explosant d’une humanité pure.
Cette voix particulière, émotive et sursautante, emportée par la passion, des personnages, est déjà là. Et le fait que le personnage central du narrateur, soit également le double de l’auteur – un écrivain face à son métier : devant faire passer la puissance de la vie dans son œuvre – nous apprend sur sa manière de faire. Son personnage est impliqué dans l’action, au plus proche. Il est touché par l’intrigue, mu par elle. Ses discours, ses analyses, sont motivés par un but interne au récit, non par la séduction du lecteur. Contrairement à une tendance de l’écriture moderne (cette obsession mise en évidence par Jacqueline Authier-Revuz dans Ces mots qui ne vont pas de soi, des écrivains qui se sentent obligés de corriger tout ce qu’ils viennent d’écrire, comme s’ils voulaient laisser voir leur quête de précision au lecteur), la voix dostoïevskienne n’est pas double : elle est toute à son action de parler, plongée dans son univers de fiction, traversée par un monde, elle ne semble pas se soucier des lecteurs. On peut penser que par la suite, Dostoïevski s’est introduit, glissé, dans plusieurs personnages pour avoir cette multifocalisation, une focalisation par discours, par voix, propre à ses grands romans (ce que Bakhtine qualifie de « dialogisme », dans sa Poétique de Dostoïevski, 1929). C’est peut-être aussi ce qui permet aux fictions de Dostoïevski d’avoir une finesse étonnante d’analyse psychologique de ses personnages. Voulant les faire parler au cœur de leur emportement émotionnel, Dostoïevski doit donc vivre en même temps qu’eux leurs mésaventures. Il leur prête donc sa voix sans les trahir. C’est pourquoi chaque discours est à la fois le même et toujours différent selon le personnage. (cf. Bakhtine)

Passages retenus

p. 112-114 :
Je suis persuadé que, dans son âme à lui, tout gémissait et se retournait de douleur, à voir les larmes et la peur de sa pauvre compagne ; je suis persuadé qu’il souffrait bien plus qu’elle ; mais il n’arrivait pas à se retenir. Cela arrive parfois aux gens les plus gentils mais qui n’ont pas les nerfs solides et qui, malgré toute leur bonté, se laissent entraîner jusqu’à la jouissance par leur propre malheur et leur colère, et cherchent à s’exprimer à tout prix, même s’ils offensent quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’y est pour rien, et qui, généralement, est l’être auquel ils tiennent le plus. Les femmes, par exemple, ont parfois le besoin de se sentir malheureuses, offensées, même s’il n’y a eu ni offense ni malheur. Je connais beaucoup d’hommes qui, dans ce cas-là, ressemblent aux femmes, et même des hommes assez forts, qui n’ont quasiment rien de féminin. Le vieillard sentait le besoin d’une dispute, même s’il souffrait de ce besoin.
Je me souviens qu’une idée fusa dans ma tête : est-ce que, réellement, il n’aurait pas été capable de faire une folie quelconque, dans la journée, comme le supposait Anna Andréïevna ? Et si le bon Dieu lui avait mis du plomb dans la cervelle et qu’il était allé, réellement, chez Natacha, mais qu’il ait changé d’avis en route, ou que quelque chose n’ait pas marché, se soit brisé dans son intention, – comme c’était évident – et s’il était rentré chez lui, là, fâché, anéanti, portant la honte des désirs et des sentiments qu’il venait de ressentir, cherchant quelqu’un sur qui soulager son cœur et sa propre faiblesse, et choisissant justement pour ce faire ceux chez qui il soupçonnait le plus les mêmes désirs et les mêmes sentiments. Peut-être, voulant pardonner à sa fille, s’était-il justement imaginer le bonheur et la joie de sa pauvre Anna Andréïevna, et, devant son échec, évidement, c’est elle qui prenait tout.

Imaginez la scène : La Brouette du vinaigrier, de L.-S. Mercier

N’ayons pas honte d’avoir une activité honnête

Mercier (Louis-Sébastien) 1774, La Brouette du vinaigrier, À Londres, Chez les libraires qui vendent des nouveautés, 1775

Note : 2.5 sur 5.

Résumé

Dominique veut épouser la fille de son patron, le riche négociant M. Delomer, alors que celui-ci l’avait promise à un jeune premier intéressé. Un revers économique fait fondre la dote promise et le prétendant se retire. Mais Dominique n’ose toujours pas demander la main de la jeune fille car, si il est un jeune homme bien éduqué, il n’est que le fils d’un vinaigrier de campagne.

Commentaires

L’intrigue de cette pièce pourrait paraître presque sans nœud puisque le principal obstacle au mariage des deux amoureux est résolu dès le début. Mais l’intrigue repose sur un autre problème autrement plus en phase avec l’histoire de l’époque : la honte sociale. Mercier fait reposer sa pièce sur son personnage de rude travailleur qui par son acharnement, égale le grand bourgeois – dont la position est d’ailleurs fragile – et compense son manque d’éducation. Si le vinaigrier a l’accent du travailleur, il s’exprime par contre avec une grande intelligence qui fait contraste avec le jeune intéressé. On pourrait faire une comparaison avec le premier volume de la Comédie humaine de Balzac, La Maison du chat qui pelote, dans lequel un drapier travailleur accepte au contraire de donner sa fille à un jeune aristocrate artiste au détriment de son protégé successeur…

Cette pièce illustre quelque peu la révolution avant l’heure, un peu comme L’Île des esclaves de Marivaux, où tout est déjà mis en place pour l’égalité sociale même si les têtes et les usages ne sont pas encore habitués. En se montrant ainsi positif, Mercier se fait à nouveau visionnaire. Mais ça ne fait pas la réussite de la pièce, dénuée de réelle tension dramatique, de jeu de scène et finalement d’humour…

Passages retenus

L’égalité des ouvrages honnêtes, p. 23, Acte I scène 5 :
Un autre état !… Et pourquoi ? Il y a quarante-cinq ans que j’ai pris ce gagne-pain, je ne m’en repens pas : autant vaut celui-là qu’un autre. Pourvu que je vive en honnête homme, qu’importe, après tout, ma façon de vivre ? Tout en poussant ma brouette, j’ai rencontré des gens qui n’étaient pas si contents que moi. Que sont quatre roues quand une suffit à me faire rouler ma vie.

De la non-importance de la transmission père-fils de l’emploi, p. 24, Acte I, scène 5 :
– C’est un devoir doux à remplir et qui porte sa récompense avec soi. Je l’aurais bien mis de mon métier : mais les enfants ne réussissent jamais comme leur père, ils gâtent leur état ; et puis ils veulent toujours être quelque chose de plus. – C’est dans l’esprit de l’homme qui tend toujours à s’élever. – Ils n’en sont pas pour cela plus heureux, mais qu’importe ? Ils croient l’être : il faut que chacun suive ses idées, que chacun soit libre, voilà mes principes, à moi…

Des qualités importantes, p. 83, Acte III, scène 4 :
J’ai vu les grands, j’ai vu les petits ; ma foi, tout bien considéré, tout est de niveau. Ce qui en fait la différence ne vaut pas la peine d’être compté : mon fils a du savoir, de la figure, de l’honnêteté, des mœurs, de l’amour pour l’ordre et le travail, et qui sait jusqu’où ce garçon-là doit monter… c’est un grain de moutarde qui peut lever bien haut.

Regarde ta face : Au diable vert, de Prévert (scénar)

L’amour ne suffit plus quand on est attiré par le vide du monde

Prévert (Jacques) 1954, Au Diable vert [in Scénarios inédits], Gallimard, Folio, 2017

Ecrit pour Betsy Blair et Sydney Chaplin. Devait être réalisé par Noël Howard.
Cette édition comprend :
1. Grand Matinal (1937)
2. Jour de sortie ou La Lanterne magique (1941)
3. Au Diable vert (1954)

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Dans le Jardin du Luxembourg, Betsy retrouve Sydney. Mais Sydney ne sait toujours pas où il va, entre ses envies d’écrire et ses nuits au club. L’évocation du mot amour l’irrite. Pourtant, au bar du Diable vert qui accueille ouvriers, femmes et petit malfrats, leur amour suscite la convoitise. Gabriel, maquereau du secteur, reluque la petite anglaise. Florence, l’ancienne fille de Gabriel, fait des avances claires à Sydney. Valdingue, son ami clochard et humaniste, l’aide à y voir clair.

Pas épaisse, mais entre quatre murs et deux draps, elle est peut-être mouvementée.

p.262

Commentaires

Comparé au Grand Matinal écrit dix-sept ans plus tôt (publié dans cette même édition), ce scénario semble épuré, resserré sur le couple, Sydney, le jeune artiste amoureux qui s’interroge, sur le bar où il traîne, sur son ami Valdingue. Pas de grande intrigue complexe, et pas d’engagement politique manifeste. C’est la poésie ou plutôt le charme d’un amour qui domine qui doit l’emporter à la fin, un peu comme les nœuds d’une comédie de Molière qui finirait par se défaire pour enfin permettre au jeune couple de s’aimer.
Le clochard magnifique, Valdingue, pourrait faire penser par certains côtés au Michel Simon de Boudu sauvé des eaux (Jean Renoir, 1932) ou à un Jean Gabin qui jouerait le clochard malin. Il est l’adjuvant du jeune couple. Et c’est sans doute le personnage le plus intéressant, le plus causant en tout cas, celui qui semble porter certains jugements de l’auteur, jugements qu’il se permet car sortis de la bouche de l’ivrogne. Et comme dans le théâtre originel des dithyrambes (chantant l’emprise de Dionysos sur les hommes), l’ivresse est révélatrice. Ce qui s’oppose au bonheur des deux amants n’est pas un vieux pervers, mais une culture du sexe facile et de dénigrement de l’amour, et la jalousie des malheureux en amour. Autre résistance, c’est l’homme lui-même qui semble se refuser à l’amour – comme si il était devenu démodé – qui lui tend les bras, comme si le bonheur était insuffisant chez l’homme moderne à qui l’on vendrait immortalité et omnipotence en shampoing 2 en 1.

Passages retenus

Discours d’un clochard, p. 276 :
L’HOMME – Ah ! qu’il est doux de ne rien faire, quand tout s’agite autour de vous… le travail, c’est la liberté… moi, je n’ai jamais pu m’y habituer. J’ai rencontré la paresse et je me suis constitué prisonnier… pourtant, souvent, j’ai essayé. Comment faire pour ne rien faire ?… c’est tout ce qui m’intéressait, et même faire fortune, ça m’aurait handicapé.

p. 278 : « Et pour moi… (montrant trois Algériens affamés et mal vêtus qui mangent de grand appétit sous un grand paysage tropical) … pour moi, ça sera comme en face, couscous maison ! J’ai un petit faible, moi, pour la cuisine exotique. Ça me rappelle les pays où je ne suis jamais allé. »

p. 285 :
SYDNEY (se versant à boire) Oh ! Valdingue, laisse-moi tranquille avec l’amour !
VALDINGUE (sursautant)
J’en ai pas dit de mal ! (Se levant brusquement, frappant la table, renversant une assiette, il élève la voix 🙂 Qui est-ce qui a dit que Valdingue a dit du mal de l’amour ? (Il hurle 🙂 Personne ! (Il se rassoit.) Bon, j’aime mieux ça… (Et, rêveur, il poursuit 🙂 C’est comme si j’avais dit du mal de la mort !… Elle est gentille, la mort. Et tous les deux, comme tout le monde, on a rendez-vous. (Il boit.) Mais où ?… Enfin, à un jour près, je pourrais pas dire quand… (Il boit un nouveau verre que Sydney vient de lui remplir.) Tu permets ? (Désignant du doigt Millepattes qui continue à gratter sa guitare 🙂 C’est comme si je disais du mal de la musique… (De plus en plus « délirant » 🙂 Ah ! ils ont beau se foutre de ma gueule… (A Sydney 🙂 de la tienne en même temps, les « autres », les cons ! La petite fleur bleue, ça les fait bien marrer… pourtant, ils font semblant. (Hurlant 🙂 Pourquoi petite ? Pourquoi bleue ? Moi, je connais les couleurs et j’ai qu’à m’en rappeler. J’ai qu’à passer au coin d’une rue et j’ai qu’à dire un nom… et les couleurs arrivent… Les couleurs me font mal (éclatant de rire 🙂 mais elles peuvent me faire rire… comme elles me font pleurer. (A Sydney 🙂 Tiens, écoute, par exemple… Marguerite, rue Simon-Lefranc… la fin de février… (Il s’arrête pile.) Allez, Valdingue, rideau ! Raconte pas ta vie… (Caressant la tête de Sydney 🙂 même pas aux AMIS !!!

Goûte à l’image : Poèmes anacréontiques, par la Pléiade (poésie)

Faut-il être ivre pour chanter la joie ?

Anacréon (de Téos) -500(~), La Pléiade 1550, Richard Renvoisy 1573, Anacréon et les poèmes anacréontiques, Lemale & Cie, Le Havre, 1891

Traduction du grec ancien et imitations par Remi Belleau, Pierre de Ronsard, Jean-Antoine de Baïf, Richard de Renvoisy (XVIe siècle)

Exemplaire numérisé disponible sur Gallica et sur archive.org.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Anacréon chante la légèreté de l’amour et de la fête, aux banquets de Polycrate et d’Hypparque, là où sont réunis pour se réjouir la meilleure société.

Le poète : Anacréon (-550 ; -464)
Né à Téos, en Ionie (côte occidentale de la Turquie actuelle), à mi-chemin d’Ephèse et de Smyrne. Suite à l’invasion de la Ionie par le perse Harpage, il s’exile à Abdère en Thrace.
Adulte, il devient poète à la cour du tyran Polycrate, sur l’île de Samos, juste en face de sa région natale. A la mort de ce dernier en -522, il se rend à la cour du tyran Hipparque, à Athènes, se lie avec de grands hommes comme le poète Simonide de Céos et avec le politique Xanthippe.
A la chute des frères Pisistrates en -510, il rentre dans sa Ionie natale. Il serait mort en s’étouffant d’un raisin sec…

Commentaires

En arrière plan de ces banquets artistiques et festifs, de cette légèreté poétique, semble-t-il insouciante, il y a la guerre avec l’empire perse, et la chute programmée de ces cours protégées et réunies par des tyrans. Tout en manifestant son refus de s’engager et de parler politiquement, Anacréon marque par son regard faussement simple, par son volontaire œil rieur, une connaissance de la situation.
Dans sa poésie lyrique ne se manifeste pas de pathos lyrique mais plutôt un perpétuel chant dionysiaque. Comme les fêtes du même nom sont une période déterminée, appelée à se terminer, cette réjouissance est elle-aussi provisoire, mais célébrée comme la chose la plus gaie et méritant le plus d’être célébrée.
La légèreté se lit dans la composition, qui malgré le recours aux images, n’est jamais lourde, ne relève jamais de l’artillerie des artifices de la culture antique. L’hirondelle qui vient chanter le matin dérange les amants, le vin doit être bu sans excès, pour le plaisir.
Henri Etienne publie un recueil des poésies d’Anacréon et imitations en grec dès 1554. Ronsard écrit tout de suite des pièces inspirées du vieillard de Téos. Deux ans plus tard, Remi Belleau donne une traduction de l’ensemble des pièces. Baïf et quelques autres suivront. Richard Renvoisy en transformera quelques unes en chansons – ce qui était peut-être leur forme grecque originale. D’ailleurs les traductions de Remi Belleau – sans doute les plus proches de l’original – se rapprochent elles aussi du rythme léger de la chanson là où les réinterprétations de Ronsard prennent des tours plus compliqués bien que parfois magnifiques. On a reproché aux versions de Belleau d’être un peu sèches, mais à notre époque moderne, ce sont peut-être elles qui ont le moins de raideur artificielle, le plus de fluidité – ce qui correspondait bien avec la réputation de leur auteur original. Cela sans compter que la langue de Remi Belleau est sans conteste la plus moderne.

Passages retenus

p. 11 :
L’Amour mouillé

Il était minuit, et l’ourse
De son char tournoit la course
Entre les mains du bouvier,
Quand le somme vint lier
D’une chaine sommeillere
Mes yeux clos sous la paupiere.
Jà, je dormais en mon lit,
Lors que j’entr’ouy le bruit
D’un qui frapoit à ma porte,
Et heurtoit de telle sorte
Que mon dormir s’en alla.
Je demanday : « Qu’est-ce là
Qui fait à mon huis sa plainte ?
– Je suis enfant, n’aye crainte »,
Ce me dit-il. Et adonc
Je luy desserre le gond de ma porte verrouillée.
« J’ay la chemise mouillée,
Qui me trempe jusqu’aux oz,
Ce disoit, car sur le doz
Toute la nuict j’ay eu la pluie,
Et pour ce je te supplie
De me conduire à ton feu
Pour m’aller seicher un peu. »
Lors je prins sa main humide,
Et par pitié je le guide
En ma chambre, et le fis seoir
Au feu qui restoit du soir ;
Puis, allumant des chandelles,
Je vy qu’il portoit des ailes,
Dans la main un arc turquois,
Et sous l’aisselle un carquois.
Adonc en mon cœur je pense
Qu’il avoit grande puissance,
Et qu’il falloit m’apprester
Pour le faire banqueter.
Cependant il me regarde
D’un œil, de l’autre il prend garde
Si son arc estoit seché ;
Puis, me voyant empesché
A luy faire bonne chere,
Me tire une flesche amere
Droict en l’oeil, et qui de là
Plus bas au cœur devala,
Et m’y fit telle ouverture
Qu’herbe, drogue ny murmure,
N’y serviroient plus de rien.
(Ronsard, Odes, t. II)

p. 43
L’Arondelle

Tay-toy, babillarde arondelle
Ou bien je plumeray ton aile,
Si je l’empoigne, et d’un cousteau
Je te couperay ta languette,
Qui matin sans repos caquette
Et m’estourdit tout le cerveau.
Je te preste ma cheminee
Pour chanter toute le journee,
De soir, de nuict quand tu voudras ;
Mais au matin ne me resveille,
Et ne m’oste quand je sommeille,
Ma Cassandre d’entre les bras.
(Ronsard, Odes, II, 486.)

p. 79
De vivre gayement

Je suis né pour prendre fin,
Et pour faire le chemin
De ce trop soudain voyage :
Je cognois combien j’ay d’âge,
Mais, las ! je ne dois sçavoir
Les ans que je puis avoir.
Loin de moi fuyez tristesse,
Fuyez ennuis & detresse,
Loin de moy fuyez vous tous,
Je n’ay que faire avec vous !
Pendant que vif je soupire,
Je veux dancer, je veux rire,
Ayant tousjours compagnon
Le bon Bacchus mon mignon.
(Remi Belleau)

p. 83
Quand du bon vin je boy, etc.

Quand du bon vin je boy
Tost endormi je voy
Mes soucys et mes cures :
Que me chaut de travaux
D’entreprinses ny maux
Ny de pensees dures ?
Il me faudra mourir
Et en terre pourrir
Bon gré malgré mes dents.
Que me chaut des erreurs
De la vie, des pleurs
Ny des desirs mordentz.
Buvons, buvons joyeux
De ce vin gracieux.
Pendant que le burons,
Noz soucis esclarcis
Et travaux adoucis
Sans y penser verrons.
(1573. Richard Renvoisy, Odes d’Anacréon mises en musique.)

p. 87 :
Le Mesme (Du plaisir qu’il a de boire)

Bacchus, race de Jupiter,
Le deli-soing, le chasse-peine,
Si tost qu’ay la poitrine pleine
De luy, il m’apprend à sauter :
Ce qu’en plaisir me fait passer
Le fil des ans : puis ma mignonne
Quand je suis las, plaisir me donne,
Et puis je retourne dancer.
(Remi Belleau)

p. 120
D’amour picqué par une mouche à miel

Amour ne voyait pas enclose
Entre les replis de la rose
Une mouche à miel, qui soudain
En l’un de ses doigts le vint poindre :
Le mignon commence à se plaindre,
Voyant enfler sa blanche main.

Aussitos à Venus la belle,
Fuyant, il volle à tire d’aelle ;
« Mere, dist-il, c’est fait de moy,
C’en est fait, et faut qu’à ceste heure
Navré jusques au cœur je meure,
Si secouru ne suis de toy.

Navré je suis en ceste sorte
D’un petit serpenteau, qui pore
Deux ailerons dessus le dos,
Aux champs une abeille on l’appelle :
Voyez donc ma playe cruelle,
Las ! il m’a picqué jusqu’à l’os. »

« Mignon (dist Venus), si la pointe
D’une mouche à miel telle atteinte
Droit au cœur (comme tu dis) fait,
Combien sont navrez davantage
Ceux qui sont espoinds de ta rage,
Et qui sont blessez de ton trait ? »
(Remi Belleau)

Ramasse tes lettres : Soufi, mon amour, d’Elif Shafak (roman)

Le derviche qui façonna par l’amour le grand poète Rûmi

Shafak (Elif) 2009, Soufi, mon amour, Libella, 10/18, 2010

Traduit de l’anglais par Dominique Letellier (titre original : The Forty Rules of Love)

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Ella, fatiguée de sa vie de mère au foyer, aux Etats-Unis, est chargée de faire une lecture critique du premier roman d’un auteur, racontant la rencontre et l’amitié entre Rûmi et le derviche Shams de Tabriz, au XIIIe siècle.
Ne connaissant rien de la culture musulmane, Ella entre en contact avec l’auteur, un certain Aziz, qui l’aide à comprendre le message d’amour radical soufi que portait le sulfureux derviche pour transformer un théologien en plus grand poète musulman.

Tu te préoccupes trop de ce que les gens pensent. Mais tu sais quoi ? Puisque tu veux si désespérément gagner l’approbation des autres, tu ne te débarrasseras jamais de leurs critiques, quels que soient tes efforts.

p. 126

L’auteure : Elif Shafak (Şafak en turc)
Née en 1971 à Strasbourg de parents turcs, père philosophe et mère diplomate qui se séparent alors qu’elle est enfant. Grandit à Ankara, environnement presque exclusivement féminin, voyage souvent avec sa mère.
Etudie les Relations internationales à Ankara. Recherches sur les questions du genre et de la femme, et sur la culture des derviches, ingrédients qui vont être au coeur de ses premiers romans. Elle publie Pinhan en 1998 qui obtient le prix Mevlana.
En 2002, elle commence à enseigner les gender studies aux Etats-Unis et publie un premier roman en anglais. Elle soutient sa thèses en sciences politiques en 2004 sur les discours de masculinité dans la culture turque moderne. En 2006, alors en dépression post-partum, son second roman en anglais, La Batarde d’Istanbul, traitant du génocide arménien, lui vaut un procès en Turquie.

Commentaires

Le récit est pris en charge par une diversité de personnages-narrateurs, à la manière de Mon nom est Rouge (1998), roman de son célèbre compatriote Orhan Pamuk, très probablement à l’esprit de l’auteure car plongeant également dans l’histoire du monde ottoman pour y installer la fiction, débutant également avec l’annonce d’un meurtre. Certains personnages centraux sont des narrateurs récurrents (Ella, Shams), d’autres secondaires gravitent autour, donnent une couleur locale en représentant le peuple ordinaire (voire marginal) d’une époque et d’un lieu (prostituée, ivrogne, lépreux, apprenti…) et permettent un regard de recul, de prudence face à l’histoire, de distance respectueuse devant un monument de la culture du monde musulman, dont la célébrité et la popularité équivalent à Shakespeare dans la culture occidentale. La parole de Rûmi est finalement assez discrète, ne s’engageant pas trop sur la personnalité de celui-ci, qu’on découvre davantage par l’intermédiaire de la parole de ses deux fils, de sa fille adoptive et de sa seconde femme, dépeignant pour Sultan Walad et Kimya une face lumineuse suscitant l’admiration – l’homme de génie – et pour Aladin et Kerra une face plus sombre – le père qui néglige sa famille, et en provoque quelque part le malheur par sa quête.
En plus de proposer une reconstitution historique (roman historique, bio-fiction), Elif Shafak, par l’intermédiaire de son alter ego Ella (prénom déformé, américanisé ?), tente de tirer des leçons de vie de la spiritualité soufie, pouvant s’appliquer à une femme quarantenaire déçue du bonheur procuré par le mode de vie de la famille bourgeoise (ce qui pourrait être le profil de nombre de ses lectrices anglophones). Ella fait le travail que peut opérer chaque lecteur, de passage et d’application de ces préceptes anciens et orientaux à sa vie moderne occidentale. La spiritualité, pourtant au coeur du mysticisme soufi, est quelque part un peu évacuée, discrète, au profit d’une application concrète du message soufi, ainsi plus accessible à un public occidental peu au fait de la culture musulmane. Le résultat caricatural pour le personnage d’Ella ressemble à de grands messages de positivité (aime-toi toi-même, prends du recul, ne juge pas…) qui ont quelque chose des recettes de bien-être des magazines féminins. Ainsi, le titre original « Les Quarante Règles de l’amour » pourrait être parodié en « Quarante conseils de bien-être » pour femmes au foyer type Emma Bovary, s’ennuyant dans une vie bourgeoise bien rangée, lisant des romans d’amour et rêvant à un amour fabuleux et puissant. En cela, la traduction décalée française du titre n’est peut-être pas si mal choisie, car le roman est tout de même plus riche et cette facette est simplement la volonté de rendre accessible au grand public.
Le message d’amour soufi ne se limite pas à l’amour entre deux personnes, mais porte sur la manière de vivre, de se vivre soi et de considérer l’autre. C’est un amour sous toutes ses formes, de l’individu à la somme des humains, à la nature et à Dieu, qui rappelle la conception de l’amour selon Socrate, dans Le Banquet de Platon. L’amour qui se construit entre Ella et Aziz, supposé s’opposer à celui morne du mariage, est finalement très peu développé. La relation d’amitié extraordinaire Rûmi-Shams est également plutôt discrète, décrite seulement de l’extérieur. Car le coeur du roman est le personnage du derviche Shams de Tabriz, personnage excentrique de par sa radicalité anticonformiste qui pourrait faire penser aussi bien à Diogène le cynique qu’à un vagabond romantique porteur d’un message d’amour, bousculant les convenances et perturbant les certitudes (qu’on pourrait comparer au personnage Pasolini du Théorème), l’auteure présente un visage souriant de l’Islam, dont le message pourrait se rapprocher de la recherche de sagesse des philosophes antiques, Shams ayant quelque chose de l’accoucheur Socrate, bousculant par ses discours et son comportement volontiers provocateurs les certitudes confortables du favorisé Rûmi, provenant d’une famille importante, et l’amenant à extirper de lui-même la douleur humaine et ainsi le talent poétique (Socrate n’a-t-il pas fait de même avec l’élève Platon, comme il le fait dans tous les dialogues ?) : le poussant par exemple à entrer dans une taverne. Et tout comme Socrate s’attire les foudres des puissants (condamné à mort) parce que refusant de s’excuser, Shams signe indirectement sa fin par la leçon qu’il donne à un puissant. Tout comme Socrate, Shams inspirera Rûmi autant par sa parole soufie, que par le lien humain fort qu’il développe avec celui-ci et par sa perte violente qui n’a de soin que l’écriture (la condamnation de Socrate aurait également poussé Platon à l’écriture). En revanche, l’un et l’autre semblent sans corps, incapables d’amour physique terrestre.

Passages retenus

Shams et son caractère, p. 98 :
Quand la routine s’installait, il était au désespoir, comme un tigre piégé dans une cage. Si une conversation l’ennuyait ou si quelqu’un faisait une remarque idiote, il se levait et partait. Jamais il ne perdait de temps avec des fadaises. Des valeurs chéries par presque tous les êtres humains – telles que la sécurité, le confort, le bonheur – n’avaient presque aucun sens à ses yeux. Sa méfiance envers les mots était si intense que souvent il ne parlait pas pendant des jours. Cela faisait l’objet d’une autre de ses Règles : La plupart des problèmes du monde viennent d’erreurs linguistiques et de simples incompréhensions. Ne prenez jamais les mots dans leur sens premier. Quand vous entrez dans la zone de l’amour, le langage tel que nous le connaissons devient obsolète. Ce qui ne peut être dit avec des mots ne peut être compris qu’à travers le silence.

Le lépreux, p. 147
Je suis un arbre nu. Ma peau, mes organes, mon visage se délitent. Chaque jour, une autre partie de mon corps m’abandonne. Contrairement à l’érable, il n’y aura pas de printemps pendant lequel je refleurirai. Ce que j’ai perdu, je l’ai perdu à jamais. Quand les gens me regardent, ils ne voient pas qui je suis, mais ce qui me manque. Chaque fois qu’ils déposent une pièce dans mon bol, ils le font à une vitesse stupéfiante, évitant de croiser mes yeux, comme si mon regard était contagieux. A leur avis, je suis pire qu’un voleur ou un meurtrier. Ils ont beau réprouver de tels hors-la-loi, ils ne les traitent pas comme s’ils étaient invisibles. En ce qui me concerne, cependant, tout ce qu’ils voient, c’est la mort qui les regarde. C’est ça qui leur fait peur : de reconnaître que la mort peut être si proche et si laide.

Le théologien vu par le misérable, p. 149 :
Au début, j’aime ce qu’il dit. Cela me réchauffe le coeur de penser que la joie et la peine dépendent l’une de l’autre comme les ailes d’un oiseau. Mais presque tout de suite, je prends conscience d’un ressentiment qui m’étreint la gorge. Que sait Rûmi de la souffrance ? Fils d’un homme éminent, héritier d’une famille riche et en vue, il n’a connu que le bon côté de la vie. Je sais qu’il a perdu sa première épouse, mais je ne crois pas qu’il ait jamais fait l’expérience d’un vrai malheur. Né avec une cuillère en argent dans la bouche, élevé dans des cercles distingués, instruit par les meilleurs érudits, toujours aimé, entouré et admiré, comment ose-t-il parler de souffrance ?
Le coeur serré, je comprends que le contraste entre Rûmi et moi ne pourrait être plus clair. Pourquoi Dieu est-il si injuste ? A moi, il a donné la pauvreté, la maladie et la misère. A lui, la richesse, le succès et et la sagesse. Avec sa réputation sans tâche et son allure royale, il ne semble pas appartenir à ce monde, pas à cette ville en tout cas. Je dois couvrir mon visage si je ne veux pas que les gens soient révulsés par mon aspect, alors qu’il rayonne en public comme un joyau. Je me demande comment il serait reçu s’il était dans mes sandales.

Apprendre à s’aimer, p. 186 :
Si tu veux changer la manière dont les autres te traitent, tu dois d’abord changer la manière dont tu te traites. Tant que tu n’apprends pas à t’aimer, pleinement et sincèrement, tu ne pourras jamais être aimée. Quand tu arriveras à ce stade, sois pourtant reconnaissante de chaque épine que les autres pourront jeter sur toi. C’est le signe que bientôt, tu recevras une pluie de roses.

Le chaudron de la vie, p. 200 :
Savez-vous que Shams disait que le monde est un énorme chaudron et que quelque chose d’essentiel y cuit ? Nous ne savons pas encore quoi. Tout ce que nous faisons, sentons ou pensons est un ingrédient de cette mixture. Nous devons nous demander ce que nous ajoutons au chaudron. Y ajoutons-nous du ressentiment, des animosités, de la violence ? Ou y ajoutons-nous de l’amour et de l’harmonie ?

Changer par l’amour, p. 375 :
Tout amour, toute amitié sincère est une histoire de transformation inattendue. Si nous sommes la même personne avant et après avoir aimé, cela signifie que nous n’avons pas suffisamment aimé.

Balance ta science : Chanter pour vivre, de Yseult Welsch (art-thérapie)

Aperçu du potentiel thérapeuthique et social du chant

Welsch (Yseult) 2000, Chanter pour vivre, Le Mercure dauphinois, Grenoble, 2003

Note : 2.5 sur 5.

Résumé

Le chant n’est pas seulement une activité artistique, liée à la musique. Le chant peut avoir un rôle différent de réappropriation (apprendre à maîtriser, sentir son corps), de rééquilibrage corps-esprit (digestion des douleurs, transformation de la souffrance en énergie, expulsion), de mise en connexion du corps au monde et à autrui (échanges de vibrations avec autrui, avec le vivant, avec les objets…). Ce lien corps-esprit-extérieur, permet de multiples utilisations, notamment pédagogiques, thérapeutiques… C’est ce qu’on appelle la psychophonie.

Le chant, c’est ouvrir des espaces afin que la vibration circule, ouvrir des espaces pour que l’âme descende, connecter l’âme au corps.

p. 35

Commentaires

L’ouvrage n’est pas un essai théorique ni un outil pratique, plutôt une ouverture, une excitation poétique pour tenter d’exprimer, de révéler les pouvoirs quasi magiques du chant sur le corps. La disposition du texte dans les pages, seulement sur la page de droite avec un titre et des paragraphes courts, une phrase, est clairement celle d’une poésie, ou de poèmes en prose. C’est aussi un gain de place pour un ouvrage qui contient bien peu, et la poésie semble un peu une excuse à un ouvrage désorganisé (certains chapitres semblent formés de listes d’idées jetées en pagaille). C’est bien dommage que le livre soit finalement juste ébauché, si le thème du chant est riche, inspirant, ce que montre bien l’autrice, chaque matériel poétique semble être à peine soulevé et reposé au même endroit, sans avoir été secoué ni manipulé. Welsch obtient quelques belles lignes bien senties qu’elle mêle à quelques repères techniques jetés çà et là (décomposition de la musique vocale en mélodie, rythme et poésie ; les étages de l’homme sonore, jambes de l’équilibre et de l’enracinement, bassin viscéral, thorax respiratoire, tête dans le ciel ; description de l’arrière-plan culturel et physique des consonnes). Vulgarisation et poétisation, voilà un grand écart peu évident. On aurait préféré une alternance de textes explicatifs et présentatifs (avec peut-être également des compte-rendu d’activités pratiques) et d’envolées lyriques tant Yseult Welsch semble en rester à la surface d’une profession, d’une passion, d’un monde encore peu connu et inexploité. En tout cas, elle réussit à convaincre sur la quantité des applications possibles de la psychophonie (du coaching à la thérapie psychologique ; de l’échauffement sportif à la préparation pédagogique, du sacré collectif au bien-être individuel…).

Passages retenus

La dualité, p. 41 :
Le chant est l’harmonisation des contraires (haut-bas, inspir-expir, gauche-droite…). Il rétablit les connexions là où il n’y avait plus de circulation énergétique, mentale, affective, là où il n’y avait plus de mouvement de vie. Il trace de nouveaux sillons et crée de nouveaux programmes vitaux.

Cocon énergétique, p. 45 :
Dans cette époque mouvementée, dispersée, la pratique du chant nous aide à nous stabiliser.
La vibration chantée annihile l’effet nocif des ultra et infrasons ainsi que les effets perturbants des sons parasites produits par la technologie et l’industrie moderne.
Le chant crée un champ électromagnétique bénéfique qui nous protège et nous nourrit ainsi que notre entourage.
N’oublions pas que nous sommes et vivons dans un bain sonore et que chanter en groupe nous harmonise et crée un partage relationnel à tous les niveaux : individuel, collectif et planétaire.
Le chant apaise, « lessive » les états stressés créés par les déséquilibres nerveux : fatigue, soucis, surmenage, peur, etc.
On peut comprendre l’intérêt du chant régénérateur, pacificateur, équilibrant pour une pensée désaccordée, perturbée.
Certaines musiques actuelles ont tendance à décaler notre cocon énergétique, nous fragilisent et créent des dépendances.
Pour retrouver notre équilibre, ignorants que nous sommes, nous recherchons pour compenser d’autres déséquilibres. Cela procure au plus profond de nous des vides énergétiques, des sensations étrangères, parasites ; poussés par notre curiosité, nous sommes à l’affût de sensations nouvelles, souvent déstabilisantes, car vécues dans l’ignorance de soi et l’ignorance de la puissance sonore.
La bonne musique, qu’elle soit classique, populaire, sacrée est structurante ; elle est un des meilleurs facteurs permettant à notre cocon de revenir à sa place et de s’apaiser.

Nettoyage des traumatismes, p. 77 :
On peut avoir libéré mentalement des situations difficiles, des vécus douloureux, cependant cela reste encore inscrit profondément dans le corps, dans la chair. Il n’y a que l’expression du corps à travers les arts qui permette cette évacuation, cette libération, autrement cela reste dans les méandres du cerveau, compris mais non libéré. Les deux démarches sont nécessaires.

Surveille tes images : Aucassin et Nicolette

La courtoisie n’est pas innée à tous les hommes

anonyme 1200(~), Aucassin et Nicolette, GF, 1984
traduit de l’ancien français par Jean Dufournet

Note : 4 sur 5.

Résumé

Aucassin aime la belle Nicolette au visage clair. Mais celle-ci n’est qu’une fille adoptée, descendante d’un prince Sarrasin… Le père d’Aucassin fait enfermer Nicolette. Celle-ci s’échappe mais, recherchée partout, elle s’enfuit dans la forêt.

Commentaires

Présenté comme une « chantefable », la seule connue à ce jour, cette jolie histoire présente la singularité d’alterner parties rimées – parole des personnages ? – et parties en prose et en dialogue. De plus, cette belle amourette semble s’amuser à déjouer certaines attentes du public de l’époque par rapport aux stéréotypes et schèmes d’action de l’amour courtois. De nombreuses allusions parodiques aux textes courtois célèbres sont pour nous moins immédiates. Néanmoins, il reste bien quelque chose de la légèreté originale de cette chantefable : c’est bien la jeune fille d’origine sarrasine qui agit le plus et le plus raisonnablement pour la réussite de leur amour. A l’opposé, Aucassin paraît bien passif et jouet du hasard et des forces qui traversent la société : son père, la guerre… D’un point de vue symbolique, cela renforce l’impression que l’amour courtois, la culture de cour, l’esprit chevaleresque, sont bien venus d’une volonté de la gente féminine d’agir sur les comportements des jeunes hommes étant souvent plutôt guerriers que beaux parleurs, pieux et studieux… C’est le passage de la noblesse de mérite guerrier à la noblesse d’esprit et de mœurs.

Passages retenus

XII :
Ele avoit les caviaus blos et menus recercelés, et les eus vairs et rians, et la face traitice, et le nés haut et bien assis, et lé levretes vermelletes plus que n’est cerisse ne rose el tans d’esté, et les dens blans et menus ; et avoit les mameletes dures qui li souslevoient sa vesteure aussi con ce fuissent deus nois gauges ; et estoit graille parmi les flans qu’en vos dex mains le peusciés enclorre ; et les flors des margerites qu’ele ronpoit as ortex de ses piés, qui li gissoient sor le menuisse du pié par deseure, estoient droites noires avers ses piés et ses ganbes, tant par estoit blance la mescinete.

Ramasse tes lettres : Le Joueur d’échecs, Stefan Zweig (roman)

Les échecs, exercice intellectuel surpuissant

Zweig (Stefan) 1943, Le Joueur d’échecs, Stock, 1990
traduit de l’allemand ?? (titre : Schachnovelle)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Lors d’un voyage en bateau, le narrateur apprend que le champion du monde des échecs est également à bord. Il parvient à organiser une partie contre lui en réunissant plusieurs gentlemen pour faire équipe. Alors que la partie semble mal engagée, un curieux passe par là et les guide vers un match nul.
Le narrateur va à la rencontre de cet homme pour lui demander de faire une autre partie seul à seul avec le champion. Monsieur B. lui raconte pourquoi il ne veut pas, comment il a appris les échecs pendant son emprisonnement par les Nazis…

Commentaires

Court récit posthume, faisant un étrange éloge des échecs. A la fois jeu intellectuel remarquable, développant les facultés, remède contre la torture morale de l’isolement et des interrogatoires nazis, et jeu abrutissant que maîtrise un champion du monde méprisant, sans aucune délicatesse d’intelligence, et ce Monsieur B. qui a appris des parties par cœur et bascule dans la folie.
L’auteur attire l’attention par ces portraits acerbes des personnages reconnus socialement que sont le champion et l’ingénieur McConnor, imbus de leur réussite sociale mais obtus. Ainsi, l’intérêt premier du narrateur pour le champion est détourné sur cet humble et mystérieux Monsieur B.
La tombée dans la démence par la monomanie du jeu d’échecs pourrait être largement plus développée et poétisée par l’auteur – le papier peint, la découpe de la réalité…

Passages retenus

La puissance intellectuelle des échecs, p. 82 :
Ainsi, mon temps était rempli, au lieu de traîner avec l’inconsistance de la gélatine, et j’étais occupé sans excès, car le jeu d’échecs possède cette remarquable propriété de ne pas fatiguer l’esprit et d’augmenter bien plutôt sa souplesse et sa vivacité. Cela vient qu’en y jouant, on concentre toutes ses énergies intellectuelles sur un champ très étroit, même quand les problèmes sont ardus.

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