Walser (Robert) 1899-1920, Retour dans la neige (proses brèves), Zoé, Points, 1999 Traduit de l’allemand par Golnaz Houchidar
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Le conteur de ces petites anecdotes se promène dans la ville et s’amuse du comportement des citadins dont il fait partie. Plus tard dans sa carrière d’écrivain, c’est plutôt dans les campagnes qu’il observe ses propres sensations. Ce recueil réunit également les histoires de deux personnages que sont « La petite Berlinoise » et « Madame Scheer » qu’il croque avec à la fois ironie mordante et empathie.
Commentaires
Les petits tableaux proposés par Walser sont comme des instantanés, des moments et des lieux croqués en quelques traits de crayons savamment tracés, un carnet d’esquisses, baveux de rapides aquarelles. On rapprochera ces proses brèves des « remarques » de La Bruyère dans Les Caractères, des Petits Poèmes en prose de Baudelaire ou encore des aphorismes de Nietzsche ou Cioran. Mais c’est peut-être du côté d’une autre culture, le condensé japonais des haïkus par exemple, qu’on pourrait voir un art semblable du court, léger et plein d’esprit. D’une grande fraîcheur d’ironie, Robert Walser se détache ici de l’ironie typique d’une époque nietzschéenne en s’intégrant toujours à l’objet qu’il critique. La critique ne détruit pas comme le ferait le cynisme car l’objet demeure toujours respecté. Les récits plus tardifs qui renouent avec une sorte de romantisme semblent moins adaptés à son style qui n’arrive vraiment à pénétrer son objet qui reste une curiosité. Plus apte à percer les mouvements de l’homme en société, il rend ses semblables touchants dans leur rôle pourtant ridicule ou pitoyable, car il garde dans le ton une certaine humilité.
Passages retenus
« En tramway », p. 59 : Car bien-sûr, on s’ennuie un peu durant ces courses qui vous prennent souvent vingt ou trente minutes ou encore plus longtemps, et que fait-on pour se procurer un peu de distraction ? On regarde devant soi. Montrer du regard et du geste qu’on se barbe un petit peu, cela ménage un plaisir tout à fait particulier. Et maintenant, on scrute de nouveau le visage du contrôleur, l’instant d’après on se borne à regarder fixement devant soi, les yeux vides. N’est-ce pas joli ? Une fois comme ceci, une fois comme cela ? Je dois avouer que j’ai déjà acquis une certaine maîtrise technique dans le regard droit devant soi.
« La rue », p. 121 : Je voulais parler à quelqu’un mais n’en trouvai pas le temps ; je souhaitais avoir un repère solide mais n’en découvris pas. Au beau milieu de l’incessante progression, j’avais envie de me tenir immobile. Le foisonnement et la rapidité étaient trop foisonnants et trop rapides. Chacun se dérobait à chacun. C’était comme un flux qui s’en allait comme s’il se dissipait, qui venait comme machinalement et disparaissait de même. Tout était irréel, moi aussi. Soudain, je vis dans toute cette précipitation et cette hâte une indicible inertie et je me dis à moi-même : « toute cette masse ne vaut rien et ne fait rien. Ils sont tous empêtrés les uns dans les autres ; ils ne bougent pas, sont comme enfermés, s’en remettent à une violence sourde mais sont eux-mêmes le pouvoir qui s’exerce sur eux et ligote le corps et les esprits.
Anders (Günther) 1984, La bataille de cerises (Dialogues avec Hannah Arendt), Payot & Rivages, 2013 Traduit de l’Allemand par Philippe Ivernel
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Günther Anders se souvient de conversations philosophiques qu’il a eues avec Hannah Arendt, alors qu’ils étaient jeunes mariés et qu’ils mangeaient des cerises en se regardant avec la curiosité de l’amour. Il soumet ses positions au questionnement d’Hannah, le radical isolement des individus, des objets, les uns avec les autres, en dépit du rapport et du lien logique qui les unit, et leur interdépendance à l’échelle du monde.
Commentaires
L’objectif premier de cet ouvrage (du point de vue éditeur) pourrait être de ressusciter le souvenir de la jeune Hannah Arendt : son esprit aiguisé, fin, indépendant et fort ; ses petits mouvements, mots et attitudes marquant l’intérêt, l’admiration, l’analyse ou la distance… Anders se sert d’ailleurs de cette situation romantique de la dégustation des cerises pour en offrir un portrait poétique, féminin, tendre… Mais si titre évoque les « cerises » en tant que symbole de l’été, de l’innocence, de la jeunesse, de l’amour, et la « bataille » comme disputio philosophique, il pourrait évoquer aussi, comme dans la chanson « Le Temps des cerises », le combat, l’engagement politique de l’auteur. Et le sujet littéraire de ces discussions de jeunesse recréées est également un miel pour faire passer une réflexion philosophique difficile, inspirée des « monades » de Leibniz. Il est fondamental selon Anders de décentrer l’homme, de cesser de lui faire croire qu’il est au centre d’un tout, que les hommes sont résumables à une entité globale. Chacun doit penser à son autonomie, à son bien-être, tout en prenant en compte l’effet de ses choix sur les proches et sur l’ensemble qui n’est qu’un ensemble d’éléments indépendants. L’interdépendance d’éléments individuels est difficile à saisir et l’individu est souvent tenté de se replacer au centre du monde. Anders n’explicite pas de conclusions qui s’imposeraient (les laissant au lecteur), il se soucie davantage de la clarté du raisonnement (facilité par le jeu de questions d’Hannah Arendt, comme un bon élève qui ferait avancer le cours). Une conclusion pourrait être de condamner le darwinisme social de Herbert Spencer (fondé sur la survivance de l’individu le plus performant, déformation de la pensée de Darwin) et de mettre au centre de l’anthropologie philosophique de L’Entraide de Kropotkine. Anders accuse le monde intellectuel de n’avoir pas tiré les conséquences de la révolution copernicienne : la Terre n’est pas au centre de l’univers, elle n’est pas non plus faite pour l’homme. Et cette intelligentsia s’aveugle et trompe les hommes, participant à la préservation d’un monde, d’un ordre social inégalitaire (basé sur le mérite individualiste), d’une direction de civilisation destructrice (exploitant les ressources de la planète en la détruisant). Si la pensée d’Anders paraissait rétrograde et anti-moderne à l’époque, elle paraît en avance sur son temps aujourd’hui où l’avènement d’une société plus juste d’entraide et d’une civilisation écologique est au coeur des préoccupations.
Passages retenus
p. 25 : Les poissons ne savent rien de la lune la lune ne sait rien des méduses. Et ce qui loge au fond des océans ne pressent rien des flots ondoyants. La racine n’a jamais vu la fleur la fleur jamais la tige et ainsi de suite. Aucune cellule de mon corps ne sait le nom que j’ai ni que nom j’ai. A aucune il ne vient à l’esprit qui je suis ni que je suis. Vice versa ce corps m’est également un animal inconnu apparemment Si nulle chose de l’autre n’a connaissances tout reste à soi-même transcendance.
p. 48 : Toute la philosophie moderne, du moins celle que nous avons reçue à l’université, toi et moi – il nous faudra sans doute chercher ailleurs –, aboutit à une révocation de Copernic. Or je n’ai jamais entendu ce nom – ce qui ne serait être un hasard – ni dans la bouche de Husserl, ni dans celle d’Heidegger, pas plus que les noms de Darwin, de Marx ou même de Freud. […] N’importe, puisque toutes les anthropologies philosophiques et les analyses de l’existence font de nous les hommes (non, l’homme) le principal objet de l’Univers, donc nous placent au centre de celui-ci, ce sont sans exception des tromperies de la pire sorte.
p. 55 : Plus les défavorisés sont impuissants, plus on aime les draper dans la glorieuse toge du singulier. Cela ne signifie évidemment pas qu’on les reconnaisse en tant qu’hommes et finalement ainsi comme égaux de naissance et de droits ; au contraire, cela veut dire qu’on ne les considère pas même encore philosophiquement, comme des êtres sui generis, à savoir privés de droits. Cette pratique de l’escroquerie par recours à la singularisation, que tous les orateurs du dimanche en philosophie aiment tant, est d’autant plus sans danger que les sans-pouvoir et les défavorisés (en politique intérieure le prolétariat, en politique extérieure, les peuples colonisés), si jamais, il leur arrive de lire, ne lisent certainement pas l’« anthropologie philosophique » – ce qui signifie que cette escroquerie aboutit le plus souvent à une autoduperie de la bourgeoisie cultivée du genre académique. Par l’emploi du singulier, « L’Homme », nous nous rendons nous-mêmes aveugles à la misère des humiliés et des offensés, ainsi qu’à la réalité de la société de classe.
p. 77 : Chaque penseur est spécial de par ses omissions spéciales.
Le Carnaval peut-il nous éviter la violence révolutionnaire ?
Marivaux 1725, L’Île des esclaves [in Œuvres complètes, t. 5], Duchesne, 1791
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Un bateau grec fait naufrage sur une île où se sont réfugiés des esclaves révoltés. Les esclaves Arlequin et Cléanthis deviennent les maîtres de leurs maîtres.
Commentaires
Petite pièce didactique dont on pourra reprocher la simplicité des répliques et des caractères (mais c’est aussi cette simplicité qui en fait l’efficacité), L’Île des esclaves s’appuie sur le thème du Carnaval et des anciennes Saturnales romaines – inversement provisoire de la hiérarchie sociale pour provoquer la réflexion sur les rôles et responsabilités de la place de chacun, et désactiver des tensions sociales. Elle tire son humour du travestissement et du jeu d’imitation des personnages – qui échangent jusqu’à leur nom (les esclaves se plaignent d’ailleurs de ne pas porter de vrais noms, ou bien un nom typique de valet, ou bien un « hé » sans déférence). Ce jeu de renversement permet aussi l’expression jouissive du ressentiment des dominés sur leurs dominants, probablement fort cathartique pour nombre de spectateurs de l’époque (vengeance jouissive que l’on pourra comparer à celle bien plus brutale des femmes dans Baise-moi de Virginie Despentes et des juifs dans Inglorious Basterds de Quentin Tarantino).
À l’exemple des pièces du XVIIe, Marivaux place son intrigue dans l’antiquité mais les personnages et leurs comportements sont très clairement ceux de son époque. Le terme d’« esclave » est ainsi particulièrement provocateur car il met sur un même plan l’esclavage antique – privation de liberté – et la condition sociale des domestiques. La pièce prend ainsi un relief très engagé et tient même lieu d’avertissement à la classe dominante qui, à l’occasion d’un accident (ici un naufrage symbolique), pourrait avoir un jour à payer ses excès.
Toutefois, le propos de Marivaux va plus loin car il réfléchit aussi au comportement que pourrait avoir l’homme révolté et retrouve la magnanimité de Corneille (dans Cinna) qu’il déplace du roi aux révolutionnaires. Ceux-là ne doivent pas se venger et faire à leurs anciens maîtres ce qu’ils leurs reprochent. En même temps que les maîtres/hommes puissants prennent conscience de l’injustice avec laquelle ils traitent leurs esclaves/sujets, les gouvernés révoltés prennent conscience des charges et responsabilités qui incombent à leurs maîtres et dont ils sont déchargés. Ils doivent donc refuser la vengeance (une limite de la révolte que reprendra Camus dans L’Homme révolté). Renverser le monde n’aboutirait qu’à changer de dominants et donc perpétrer la violence.
Ainsi, les propos de Marivaux pourraient paraître mesurés, protégeant encore la classe supérieure qui, si elle fait parfois des erreurs, a un rôle et des responsabilités pas toujours évidentes que le tiers État n’assurerait pas forcément mieux. La pièce serait donc plutôt conservatrice (il n’est pas nécessaire de faire la révolution mais seulement de rappeler à ceux qui ont des fonctions quelles sont leurs responsabilités et devoirs envers leurs sujets). Mais Marivaux questionne peut-être déjà l’au-delà d’une révolution : une fois la violence passée, comment redéfinir les liens entre dirigeants et exécutants, passer un nouveau contrat social ?
Passages retenus
p. 56 : Tu as raison, mon ami : tu me remontres bien mon devoir ici pour toi ; mais tu n’as jamais sçu le tien pour moi, quand nous étions dans Athènes. Tu veux que je partage ton affliction, et jamais tu n’as partagé la mienne. Eh bien ! Va, je dois avoir le cœur meilleur que toi : car il y a plus long-temps que je souffre, et que je sçais ce que c’est que de la peine.
Marivaux 1725, L’Héritier de village [in Œuvres complètes, t. 2], Duchesne, 1791
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Résumé
Blaise, un bon paysan, revient de Paris avec un domestique. Il apprend à sa femme qu’il vient d’hériter de cent mille francs. Il va falloir désormais qu’ils se comportent comme des gentilshommes de la Cour, qu’ils aient des amants, qu’ils se fassent appeler Madame et Monsieur, qu’ils baisent des mains. Deux nobles appauvris de la région, se proposent d’épouser leurs deux enfants, maintenant qu’ils sont riches.
Commentaires
Cette petite comédie qui a eu peu de succès reprend pourtant le thème du bouleversement social du XVIIIe (ascension sociale des bourgeois et apauvrissement des nobles), obsession pour la littérature et le théâtre de l’auteur (L’Île des esclaves) et de l’époque (Mercier, La Brouette du vinaigrier) mais déjà mis en scène dans Le Bourgeois gentilhomme, de Molière. Sauf qu’ici, ce sont des paysans qui obtiennent une promotion sociale par le biais de l’héritage. L’humour repose tout d’abord sur le jeu d’imitation des nobles par les paysans : caricature limitée à des traits ridicules, critique pour les nobles auxquels ils souhaitent ressembler ; mais tableau ridicule car autodéconstuit par les traits typiques de leur langue de paysans. Le tableau des nobles appauvris et prêts à faire un mariage déshonorant juste pour l’argent est peut-être une critique encore plus grande. C’est ce qui différencie ici Marivaux de Molière. Là où Molière critiquait et ridiculisait le bourgeois qui se prenait pour un noble, Marivaux, à la suite de Lesage (Turcaret), donne un tableau encore plus noir du comportement des nobles, prêts à tout pour s’enrichir, pour ne pas perdre leurs privilèges. Mais à l’occasion de ce petit renversement – typique de la pièce bourgeoise – Marivaux prolonge une réflexion intéressante sur la société et répond en cela à Molière. Le paysan croit, comme le bourgeois de Molière, que pour faire partie des nobles, des puissants, il doit adapter ses moeurs, adopter ceux considérés comme meilleurs (le bon usage, les bonnes manières). Le vinaigrier de Mercier leur donnera une leçon : ils ne doivent pas avoir honte de leur activité, de leur langage, de leur nature de paysan. Non, même si leur manque d’éducation fait rire le public, le comportement des nobles appauvris (le titre n’a déjà plus d’importance) montre que la société du XVIIIe est déjà passée d’une aristocratie (pouvoir des meilleurs à la guerre, des mieux éduqués, des plus chrétiens) à une ploutocratie. L’enrichissement dû à l’héritage a suffi à faire du couple de paysans des gens socialement importants et enviés. Ce sont les révolutionnaires qui seront dans l’erreur, il ne suffira pas de démocratiser l’instruction pour faire du peuple des nobles gentilhommes à égalité : c’est l’argent qui distingue et fait la puissance.
Passages retenus
p. 80 : Tians, par exemple ; prends que je ne sois pas ton homme, et que t’es la femme d’un autre. Je te connoîs, je vians à toi, et je batifole dans le discours. Je te dis qu’t’es agriable, que je veux être ton amoureux, que je te conseille de m’aimer, que c’est le plaisir, que c’est la mode. Madame par-ci, Madame par-là, ous êtes trop belle ; qu’est-ce qu’ous en voulez faire ? prenez avis, vos yeux me tracassent, je vous le dis ; qu’en fera-t-il ? qu’en fera-t-on ? Et pis des petits mots charmants, des pointes d’esprit, de la malice dans l’oeil, des singeries de visage, des transportements ; et pis : Madame, il n’y a morgué ! Pas moyen de durer ! boutez ordre à ça. Et pis je m’avance, et pis je plante mes yeux sur ta face ; je te prends une main, queuquefois deux ; je te sarre, je m’agenouille. Que reparts-tu à ça ? – Ce que je reparts, Blaise ? mais vraiment ! je te repousse dans l’estomach d’abord. – Bon. – Puis après je vais à reculons. – Courage. – Ensuite je devians rouge, et je te dis pour qui tu me prends : je t’appelle un impartinant, un vaurian.
Omaya mélange ses souvenirs, de son enfance à son âge adulte, à l’occasion d’une affaire de justice pour une agression sexuelle qu’elle a subie. Ce sont toutes ses angoisses qui surgissent et s’entrechoquent : sa peur du hibou, des hommes, ses complexes de cheveu, sa peur des autos, son agoraphobie, ses petits fantasmes de violence par elle ou sur elle…
Commentaires
Rédigé directement en français au contraire de ses romans suivants, cette Histoire d’Omaya traite de la manière dont peut se trouver discréditée une femme portant plainte pour une agression sexuelle. Nancy Huston montre combien les faiblesses – un traumatisme faisant ressurgir toutes les autres angoisses – rendent la femme agressée vulnérable, incohérente pour autrui, mais elle l’est pourtant dans sa logique de peur. La peur d’autrui va de pair avec le complexe physique et donc avec une attention excessive au soin de son apparence qui peut être tournée en volonté de séduire. En plus d’un découpage chronologique volontairement anarchique allant avec les connexions involontaires de l’inconscient, l’auteure use d’un mélange de première et de troisième personne servant d’une part à illustrer la perturbation mentale d’Omaya qui se voit elle-même de l’extérieur ou de l’intérieur d’une coquille incontrôlable, d’autre part à donner une vision de recul sur le personnage tout en profitant de la puissance sensitive du « je ». Ces deux effets littéraires tout de même très poussés donnent une impression un peu forcée de « faire littéraire ». La portée féministe didactique se perd un peu dans cette volonté de sur-écrire, alors que les angoisses d’Omaya contenaient suffisamment d’originalité et de pouvoir littéraire.
Passages retenus
p. 53 : Elle est coincée. Impossible de faire demi-tour, de rentrer au parking et de s’endormir pour le reste de la journée. Il faut vivre ceci. Omaya allume la radio. Il n’y a pas de petites chansons pour elle, seulement des voix d’hommes en colère, tantôt avec de la musique, tantôt sans, elle éteint. Derrière elle on a klaxonné, elle sursaute, rattrape ses deux mètres de retard et voit que cette fois-ci l’indicateur tombe au-dessous de zéro. Dans le blanc. Les mains d’Omaya ne lui appartiennent plus. Elles glissent du volant et tombent sur ses cuisses, deux oisillons chus de leur nid. De partout, les reflets lancinants des pare-brise et des rétroviseurs convergent vers Omaya, lui griffent les yeux. Un sifflement tire son regard vers la gauche : un policier est en train de gesticuler furieusement en ma direction, il m’ordonne de repartir, je n’ai pas le choix, Omaya tourne la clef et l’indicateur saute aussitôt dans le rouge, la voiture va prendre feu, elle va exploser, la portière est fermée à clef et je suis ligotée par ma ceinture, autour de moi les autres véhicules grognent et rugissent d’impatience. […] Omaya est au milieu du tunnel et la voiture devant elle a freiné une fois de plus, je ne peux pas avancer, ça va sauter, le corps d’Omaya éclaboussera les murs, les yeux d’Omaya sont secs et vitreux mais son front pleure de grosses larmes qui lui glissent sur les tempes et sur les joues, le cerveau d’Omaya se met à cogner contre le crâne… Alerte ! Alarme ! Achtung ! La sonnerie déclenchée par le cœur court à travers les veines d’Omaya, faisant vibrer tous les nerfs vrillés sur son passage.
p. 102 : Klaxon ! Elle se réveille, il ne faut pas dormir, un instant de distraction suffit pour m’égarer irrémédiablement, pour m’éloigner à tout jamais de ma famille, de mes amis, de tout ce que je connais et reconnais, j’erre dans l’infinie complexité de la ville, montant dans n’importe quel bus pour demander si par hasard il ne va pas vers quelque destination dont le nom m’est familier, mais ils vont toujours vers la périphérie et non vers le centre-ville, et je finis par… Non, je ne finis pas, ça n’en finit jamais, c’est toujours à recommencer, il faut chaque fois reprendre depuis le début.
p. 104 : Dès qu’elle parvenait à écrire un mot, elle se lamentait d’avoir tué tous les autres mots avec lesquels elle aurait pu commencer son poème. C’est pourquoi ses poèmes étaient si courts : elle voulait tuer le moins de mots possible.
Traduit de l’espagnol (Argentine) par P. Verdevoye et N. Ibarra (Ficciones)
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
L’auteur : 1899-1986
Fils d’un avocat et professeur de psychologie d’origine anglo-espagnole-portugaise. Sa famille vit en Suisse pendant la Première Guerre, puis s’installe en Espagne où Borgès publie son premier poème. En 21, il retourne s’installer à Buenos Aires où il mène une intense activité littéraire : fonde trois revues laisser exprimer et connaître la modernité artistique argentine ; traduit Kafka et Faulkner ; publie poèmes, chansons, policiers parodiques, essais et critiques littéraires. Ces contes à dominante fantastique, publiés à partir de 1938, sont repérés par Roger Caillois et publiés en français en 51, lui valent une renommée internationale.
Je connais un labyrinthe grec qui est une ligne unique, droite. Sur cette ligne, tant de philosophes se sont égarés qu’un pur détective peut bien s’y perdre.
p. 146
Sommaire
Partie 1 : Le Jardin aux sentiers qui bifurquent (1939-1941) – Prologue – Tlön Uqbar Orbis Tertius : un groupe d’écrivains américains s’amuse à créer de toute pièce un peuple, leur langue, la géographie de leur pays… et le publie sérieusement dans des articles d’encyclopédie. – L’approche d’Almotasim : roman épique où un homme indien se met en quête d’un homme de bien dont il entend sans cesse parler. – Pierre Ménard, auteur du Quichotte : écrivain méconnu qui a voulu réécrire le Quichotte en espagnol de l’époque de Cervantès, ce qui aurait donné un texte identique, mais totalement différent de portée pour notre époque. – Les Ruines circulaires : un homme s’efforce de maîtriser ses rêves et y crée petit à petit un être autonome. – La Loterie à Babylone : l’invention d’un jeu pour riche qui, de par sa popularité, est devenu institution pour tous, récompensant et punissant comme la roue de la fortune. – La Bibliothèque de Babel : immensité labyrinthique qui contient tous les écrits possibles en toutes les langues, ainsi donc le livre de chaque destin – à condition de le trouver et de le comprendre. – Examen de l’œuvre d’Herbert Quain : écrivain décédé qui rédigea un roman régressif à choix multiples, une pièce de théâtre à vies parallèles, un autre ouvrage où il donne des arguments pour que les lecteurs se croient créateurs. – Le Jardin aux sentiers qui bifurquent : un chinois emporté dans des affaires d’espionnage raconte comment il a rencontré celui qui a découvert le célèbre labyrinthe de son ancêtre.
Partie 2 : Artifices (1941-1944) – Funes ou la mémoire : La mémoire d’un jeune homme est devenue parfaite à la suite d’un accident de cheval. – La Forme de l’épée : un Irlandais irascible raconte comment il s’est fait cette grande cicatrice en se donnant le beau rôle. – Thème du traître et du héros : l’arrière petit-fils d’un héros révolutionnaire irlandais fait des recherches sur son ancêtre Kilpatrick qui semble avoir été victime d’un assassinat très littéraire, entre Jules César et Shakespeare. – La mort et la boussole : Erik Lönnrot enquête sur l’assassinat d’un rabbin, suivi de deux autres, qui semblent prendre la forme d’une énigme mystique qu’il se réjouit de résoudre aisément. – Le Miracle secret : Jaromir Hladik, auteur d’une tragédie inachevée, est arrêté et condamné à mort par le régime nazi. Par le travail de l’imagination, il tente d’échapper à son sort et de terminer sa tragédie. – Trois versions de Judas : peut-être fallait-il un traître pour que Jésus devienne martyr ; peut-être que Judas choisit le pire pour se mortifier et rester dans l’humilité éternelle ; peut-être même que c’était lui l’incarnation de Dieu sur terre et qu’il a choisi de rester dans l’ombre de Jésus. – La Fin : devant une boutique, un vieux nègre joue de la guitare depuis des années, il attend Martin Fierro pour venger son frère. – La Secte du Phénix : communauté liée dans plusieurs pays par un rite secret et honteux. – Le Sud : Juan Dahlmann manque de mourir d’un bête incident. A la sortie de l’hôpital, il décide donc d’aller voir la jolie maison de campagne pour laquelle il avait économisé. En chemin, il s’arrête pour manger dans une boutique inquiétante.
Commentaires
Les nouvelles de Borgès sont avant tout de merveilleuses inventions littéraires qui irriguent l’imagination de tout écrivain, de tout créateur, de tout rêveur. C’est une réponse immédiate et forte – peut-être comme celle qu’Umberto Echo apportera de son côté – à ceux qui disent que tout a été déjà raconté, que tout écrivain arrive trop tard. Un peu à l’image de l’Oulipo (OUvroir de LIttérature POtentielle) de Queneau, Pérec ou Calvino, Borgès ouvre des pistes, explore le potentiel infini de l’écriture de la fiction. A la différence que l’écriture n’est pas déclenchée par une contrainte génératrice mais par une fantaisie première, une condition « Et si…? ». Le style d’écriture est souvent un peu dur, intellectuel (ou bien est-ce dû à la traduction ?). La structure de ces nouvelles est souvent similaire : la découverte de quelque chose d’extraordinaire, son exploitation maximale, puis l’emballement ou le piège final. Ainsi, en plus de la création littéraire, il y a un ton mordant, ironique qui semble se délecter de punir l’hybris humaine (la démesure) avant de le prendre en pitié. Plusieurs récits, comme le premier au titre étrange qui imagine la création d’un peuple par de faux articles encyclopédiques, travaillent sur la puissance du faux créateur. On pourrait faire le lien avec les univers parallèles et paranoïaques qui se créent par les différentes théories du complot. Dans le roman indien, Borgès choisit de ne pas raconter tout le roman (roman qui serait immense), mais de faire comme si ce roman existait et de le résumer, d’en parler comme s’il l’avait lu, de poser sur le papier cet état particulier de la communication lorsque l’on raconte à quelqu’un ce qu’on a lu. Le nouvel auteur du Quichotte joue sur une certaine dose d’absurde. Avec les 4 siècles de distance, le Don Quichotte serait un ouvrage bien différent si on le lit sans le replacer dans son contexte. Cervantès n’est donc plus le même écrivain. Dans la création d’un être par le rêve, on retrouve la même fantaisie que chez Raymond Queneau (cf. Les Fleurs bleues), est-ce Tchouang-Tseu qui rêve qu’il est un papillon ou le papillon qui rêve qu’il est Tchouang-Tseu ? A force de faire exister un rêve avec plus de consistance, ce rêve ne finit-il pas par acquérir une plus grande importance de réalité pour l’homme qui rêve que la réalité elle-même ? Dans « la loterie de Babylone », Borgès transforme une pratique, un usage en mythe fondateur d’une règle de l’humanité : l’inégalité du sort. Avec ce mythe, il retrouve une grande circularité car l’humain crée encore des jeux de hasard. « La bibliothèque de Babel » est un labyrinthe qui laisse imaginer l’immensité, l’infinité que serait l’ensemble des livres qui pourraient se créer dans toutes les langues possibles. « L’oeuvre d’Herbert Quain » permet d’imaginer également tout le potentiel que la littérature classique – un roman, une pièce de théâtre – peut encore imaginer. Enfin, dans la nouvelle éponyme du recueil, on trouve un schéma de récit policier particulièrement goûté par Borgès, lui permettant de faire naître un secret, même vide, dans l’attente du lecteur. Dans la seconde partie, Borgès continue d’explorer les possibilités du pouvoir créateur de la littérature, pouvoir qui échappe au réel, au réalisme. En témoigne ce possesseur d’une mémoire parfaite – hypothèse impossible mais tellement riche pour l’imaginaire mais aussi pour la démarche logique de la pensée. De nombreux récits tournent ici sur la notion de crime, crime qui se renverse, se retourne ; le criminel devient la victime et inversement, de même que le bien et le mal, cause et conséquence. Ce renversement est permis par exemple par le récit mensonger du narrateur – un peu comme le Bavard de Des Forêts – de « la Forme de l’épée ». Récit qui a juste substitué « il » avec « je », se raconte vu de l’extérieur, faisant voir l’étrangeté pour soi-même d’avoir accompli une lâcheté. Le jeu de substitution joue également grâce à l’incomplétude de récits comme ceux de vieilles légendes comme « Thème du traître et du héros » ou « Trois versions de Judas » ; la recherche, les hypothèses permettent différentes lectures et interprétations qui font douter des fondements de soi, de la société, du bien… Borgès illustre ici à merveille le travail du chercheur, immensité intellectuelle de ce qui se pourrait chercher, retournement des possibilités de lecture, isolement terrifiant face au sentiment d’une vérité possible et vertigineuse pour l’unité de la croyance humaine. Entre le chercheur et l’inspecteur, dans « La mort et la boussole », il y a peu de différences, sinon pour le lecteur. De plus le danger pour un enquêteur peut être à la fois physique et moral là où le danger est seulement moral ou intellectuel pour le chercheur. Dans « Le miracle secret » et dans « le Sud », Borgès reprend le thème de la force incroyable de l’imaginaire ou du rêve qu’il avait déjà illustrée dans « Les Ruines circulaires ». Ici, le rêve maîtrisé, allié à la divagation, permet aux deux personnages d’achever leur vie d’une manière satisfaisante, de finir le travail qu’ils s’étaient donné. L’imaginaire a ceci de puissant qu’il peut corriger le réel.
Passages retenus
Eloge du résumé, p. 9 : Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cent pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire.
Puissance utopique du rêve, p. 54 : Le dessein qui le guidait n’était pas impossible, bien que surnaturel. Il voulait rêver un homme : il voulait le rêver avec une intégrité minutieuse et l’imposer à la réalité. Ce projet magique avait épuisé tout l’espace de son âme ; si quelqu’un lui avait demandé son propre nom ou quelque trait de sa vie antérieure, il n’aurait pas su répondre.
Le livre ultime, p. 78 : Une autre superstition de ces âges est arrivée jusqu’à nous : celle de l’Homme du Livre. Sur quelque étagère de quelque hexagone, raisonnait-on, il doit exister un livre qui est la clef et le résumé parfait de tous les autres : il y a un bibliothécaire qui a pris connaissance de ce livre et qui est semblable à un dieu.
Donner du pouvoir créateur au lecteur, p. 88 : Il n’y a pas d’Européen (raisonnait-il) qui ne soit un écrivain en puissance ou en acte. Il affirmait aussi que des divers bonheurs que peut procurer la littérature, le plus élevé était l’invention. Puisque tout le monde n’est pas capable de ce bonheur, beaucoup de gens devront se contenter de simulacres. C’est pour ces « écrivains imparfaits », qui sont légion, que Quain rédigea les huit récits du livre Statements. Chacun d’eux préfigure ou promet un bon argument volontairement gâché par l’auteur.
Ce que l’on doit à l’humanité, p. 123 : De profondes fusillades ébranlèrent le Sud. Je dis à Moon que nos compagnons nous attendaient. Mon pardessus et mon revolver étaient dans ma chambre ; je revins, je trouvai Moon allongé sur le sofa, les yeux fermés. Il supposa qu’il avait la fièvre, il prétexta un spasme douloureux dans l’épaule. Je compris alors que sa lâcheté était irrémédiable. Je le priai gauchement de se soigner et pris congé. Cet homme apeuré me faisait honte comme si c’était moi le lâche et non Vincent Moon. Ce que fait un homme, c’est comme si tous les hommes le faisaient. Il n’est donc pas injuste qu’une désobéissance dans un jardin ait pu contaminer toute l’humanité ; il n’est donc pas injuste que le crucifiement d’un seul juif ait suffi à la sauver. Schopenhauer a peut-être raison : je suis tous les hommes, n’importe quel homme est tous les hommes.
Le langage intraduisible de la nature, p. 170 : Il existe une heure de la soirée où la prairie va dire quelque chose. Elle ne le dit jamais. Peut-être le dit-elle infiniment et nous ne l’entendons pas, ou nous l’entendons, mais ce quelque chose est intraduisible comme une musique…
Djebar (Assia) 1980, Femmes d’Alger (dans leur appartement), Antoinette Fouque, coll. « des femmes »
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
L’auteure : (1936-2015)
Fille d’un instituteur et d’une descendante des Berkani, célèbre pour avoir soutenu Abd Al-Kader. A Muzaya, fait ses classes d’abord à l’école française puis à l’école coranique. Après une première année à Alger, elle part faire sa khâgne au lycée Fénelon de Paris. En 56, elle en est exclue pour avoir participé à une grève des Etudiants musulmans d’Algérie. Ce qui inspire son premier roman La Soif. Elle se marie avec l’homme de théâtre Walid Ourn. Enseigne l’histoire à Rabat, puis à l’Université d’Alger après juillet 1962. Mais elle quitte l’Algérie quand on lui impose d’enseigner en arabe littéraire. Elle continue d’écrire et réalise deux films à la fin des années 70. Dirige le Centre d’études francophones de 1997 à 2001. Elle est élue à l’Académie française en 2005.
Sommaire
Sur le modèle des tableaux éponymes de Delacroix et Picasso, nous sont contées des nouvelles décrivant la vie de la femme algérienne au sein de son foyer, après l’indépendence.
Ouverture Aujourd’hui – Femmes d’Alger dans leur appartement : à Alger, une jeune femme de chirurgien, Sarah, va porter son aide à une amie française, Anne, qui déprime et pense à repartir. Après l’hôpital, au hammam, l’une des masseuses se blesse la main. Les femmes retournent à l’hôpital et écoutent le triste récit de la femme. – La femme qui pleure : à la suite d’une dispute violente avec son mari, une femme voilée trouve du réconfort à la plage, auprès d’un homme évadé, comme elle, refoulé violemment de la société. Hier – Il n’y a pas d’exil : une jeune femme répudiée pour avoir perdu ses enfants va être proposée en mariage à d’autres algériens de France. – Les morts parlent : on enterre la grand-mère Hadda. Alors que le petit-fils prodigue, Hassan, est enfin de retour à la maison. Aïcha ne peut s’arrêter de pleurer sa grand-mère. Hormis les deux petits-enfants, seul Saïd connaissait bien Hadda, admirait et respectait son intégrité, sa religiosité. – Jour de Ramadhan : pendant le Ramadhan, les femmes dans la maison préparent la fête du repas – Nostalgie de la horde : récit par la grand-mère de son vécu Postface : sur le tableau de Eugène Delacroix
Commentaires
Les choses n’ont semble-t-il pas évolué. L’indépendance n’aurait rien changé à la situation de la femme ? Les femmes restent retenues par les traditions et le qu’en dira-t-on, coincées entre le père, le frère et les maris ou bien contraintes à vivre en marginales. La femme demeure retranchée dans son foyer, s’occupant, de la famille, du repas et des tâches ménagères, parlant beaucoup, se tenant au courant des affaires du voisinage, dissimulant les secrets familiaux, les blessures, les espoirs effacés. Ainsi, comme on peut le deviner dans les toiles de Eugène Delacroix, le foyer continue de renfermer, de concentrer et condenser la vie et les émotions des femmes algériennes. On peut y voir un cercle dans lequel les algériens restent enfermés. Trop attentifs à la vie des autres – qui leur permet de meubler la leur – et à l’honneur, les foyers portent un regard dur sur les déviances, les femmes répudiées, les marginaux, alors que c’est justement ces sujets qui – d’une part réalisent les ambitions d’émancipation individuelle – et de deux remplissent les conversations, cette parole qui a tant besoin de s’exprimer, de se faire sujet à part entière – après des années, des siècles de colonisation et de confiscation de la parole – encore plus pour les femmes. L’écriture d’Assia Djebar est difficile d’accès. D’une part elle semble s’inspirer de celle de Kateb Yacine (cf. Nedjma) : expression des douleurs du corps plus que communication ; composite avec parties poétiques, enchâssement de paroles de temps différents… Mais le thème – la vie de la femme algérienne –, plutôt réaliste comme le suggère la référence au tableau de Delacroix, se prête moins à un tel exercice de composition poétique (chez Kateb, tous les éléments partaient pour mieux revenir de l’identité algérienne brisée, et étaient illustrées à merveille par l’allégorie de l’étoile). Assia Djebar use en revanche d’une technique littéraire très agréable pour fondre-enchaîner les discours intérieurs et les dialogues : souvent, la première réplique d’un dialogue semble répondre au contenu ou au mot de la phrase de récit la précédant. Ce sont donc au final les parties et nouvelles les plus traditionnellement écrites qui ressortent du recueil.
Passages retenus
p. 74 : Mais pourquoi soudain ce désir insolent de me fixer dans un miroir, d’affronter mon image longtemps ? Et de dire, tout en laissant mes cheveux couler sur mes reins, pour qu’Anissa les contemple : – Regarde. A vingt-cinq ans, après avoir été mariée, après avoir perdu successivement mes deux enfants, après avoir divorcé, après cet exil et cette guerre, me voici en train de m’admirer et de me sourire, comme une jeune fille, comme toi…
p. 134 : Non ! renâclait-elle. Papoter, manger des gâteaux, s’empiffrer en attendant le lendemain, est-ce pour cela qu’il y a eu deuil et sang ? Non, je ne l’admets pas…
Giono (Jean) 1951, Les Grands Chemins, Gallimard, Le Livre de Poche
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Un voyageur sans passé traverse les villages des montagnes. Il s’installe là où il peut trouver du travail pour passer l’hiver au chaud. Sur les routes il rencontre un jeune homme vagabond comme lui qui gagne son argent par ses mains habiles pour tricher aux cartes. Il se prend d’affection pour lui.
Il est difficile d’être un monde tout seul. Il y a des jours où j’y arrive. Ce soir, il me semble que je n’y arriverai jamais plus.
p. 58-59
Commentaires
Le personnage principal est ici sans nom et sans passé. On devine donc qu’il a un passé trouble mais cela paraît surtout symbolique. Est-il possible de continuer, de recommencer à vivre après la seconde guerre ? Pour quelqu’un ayant des choses à se reprocher ? Pour un pays ? Ici, Giono montre d’une part que l’homme peut se retrouver lui-même, s’effacer, se diluer dans la nature, dans son amour pour la terre, pour la vie simple. Les hommes se retrouvent dans la lutte contre le froid, contre la faim… pour la survie. D’autre part, ce personnage protège celui du jeune, ce joueur qu’on pourrait croire perdu, parce que sans morale, sans amour, sans respect. Or, ce tricheur admirable, qui attire malgré son comportement, c’est la jeunesse salie qu’on peut aider, en dépit de tout, même contre elle-même. Hormis cette portée symbolique, le roman se lit pour son esthétisation du pays au sens géologique concret du terme (par opposition à la nation abstraite). Le régionalisme de Giono ne fait pas l’éloge d’une région en particulier, mais de la vie des campagnes et des montagnes, qui s’oppose encore à la vie urbaine – le vagabond en viendrait-il ? – … L’homme et sa vie y sont rudes mais aussi plus simples, plus humaines et attendrissantes. La neige qui fait perdre les chemins et fait rencontrer les gens dans le hasard, la montagne qui isole autant qu’elle rapproche, qui fait entendre le très loin, la sueur et le froid, les grands airs, la chaleur du four, les fenêtres qui abritent du grand vent, ces mains et corps qui bouent après avoir subi le froid… suggèrent une excitation des sens, presque une érotique. C’est encore les voix brutes des personnages, leur bon-vivant, leur caractère en roche, qui frappent toujours juste et rend le roman si agréable. Roman du voyage sans bagages, de la liberté retrouvée, symbolisée par ce personnage qui a laissé son passé et qui respire fortement, goûtant de nouveau aux délices de la vie.
Passages retenus
Difficile question du bonheur, p. 110 : Quand le vent tombe, je vais fumer une pipe dehors. Le ciel est aussi blanc que la terre. Il y a une telle épaisseur de neige sur tout que tout a disparu. A peine si une ligne noire comme un fil de tabac dessine le contour des arbres. On a frotté la gomme sur tout : la page est redevenue presque blanche. Les grands châtaigniers des Chauvin sont effacés ; reste à peine des traces là où ils étaient. Le silence et le blanc font un tel vide qu’on a envie de mettre du rouge et des cris dans tout ça avec n’importe quoi. On ne veut pas se laisser aller. On a mille petites combines. Voilà à quoi servent les familles. Les femmes par ce temps-là sont des bénédictions. Pour dix minutes. Mais après ? Refaire le monde entier : il en faut du matériel ! On s’aperçoit qu’en temps ordinaire on a à portée de la main des petits riens qui sont tout. La sécurité ne réjouit pas. Ce qui compte, pour le bonheur, c’est de tout remettre en question. Etre heureux c’est abattre des atouts, ou les attendre, ou les chercher. Forcer la main est magnifique. Demander aux gens quand est-ce qu’ils sont nés par ici : ce sont tous des enfants de l’hiver. Il n’y a pas plus de jours dans les maisons du village et dans les fermes que dans mon moulin.
p. 133 : La vie (j’y pense) c’est mille riens. Il y en a qui en font une affaire. Non. C’est peut-être le premier narcisse qui compte. Et pas forcément en beau.
p. 222 : Pour apprendre quoi que ce soit, il faut toujours un endroit où on ait le temps. Là c’est le rêve. Plus on est renfermé, plus on se renferme. C’est le cas. Qu’est-ce que tu veux regarder ? Il n’y a rien à voir que des murs. On est seul pour se jouer sa petite comédie ; on va jusqu’au bout. Le bonneteau, par exemple, imbattable. Faire filer la bonne carte dans des endroits où tout le monde jurerait sur la tête de sa mère qu’elle n’y est pas, ça ne s’apprend pas en cinq minutes. J’y ai joué trois cent francs et je les ai perdus ; j’en aurais joué cent mille, je les aurais perdus.
A Beverly Hills, Los Angeles, 1968, Sandy, la chienne de Romain Gary ramène un compagnon à la maison. C’est un berger allemand qu’il nomme Batka, bien éduqué… trop bien éduqué : un « chien blanc », dressé pour agresser les noirs. Alors que la femme de Romain Gary, Jean Seberg, reçoit des sommités de la lutte pour le droit des noirs, c’est très malvenu. Romain ne veut pas le faire piquer, il le confie à un zoo mais il paraît impossible de rééduquer le chien déjà vieux. Un employé noir du nom de Keys s’engage à le redresser…
Commentaires
Autobiographie ? Loin de là. Chien blanc n’est pas seulement un livre sur un animal, ni même un roman sur les événements en Amérique, l’assassinat de Martin Luther… Certes le sujet premier est la naissance du racisme, par une « éducation », un conditionnement. Un dressage pour le chien, comme pour le blanc raciste. Le racisme inverse, n’est lui aussi qu’un conditionnement, conditionnement à la consommation, à l’envie, au crime… Les blancs qui participent à la lutte des noirs sont eux aussi conditionnés par un intellectualisme de culpabilisation. Mais ce récit autobiographique est aussi l’occasion pour Romain Gary de regarder le sentiment de l’homme sur l’animal ainsi que sur son semblable, l’empathie. C’est aussi un témoignage sur la vie qu’il partage avec l’actrice Jean Seberg qui divorce de lui à l’époque de la publication de ce livre, après des aventures avec des hommes engagés dans la lutte pour les droits des noirs… On ne lit ici aucune mauvaise pensée à son encontre, plutôt de l’affection et une certaine lucidité sur ce qui est en train de les séparer : les événements historiques dans lesquels Jean est engagée et Romain en retrait, la jeunesse de Jean, la lassitude du regard de Romain sur l’homme…
Passages retenus
p. 27 : L’éléphantiasis de la peau, vous connaissez ? C’est lorsque votre peau vous fait mal chez les autres. Je leur ai dit, ça suffit, je refuse de souffrir américain.
p. 94 : Les filles de Pigalle n’ont pas attendu les Panthères Noires pour découvrir que black is beautiful. La beauté physique de ce jeune gars de Californie était une valeur que la société, en le rejetant, l’obliger à exploiter, comme elle oblige les athlètes de couleur à miser à fond sur leurs muscles pour accéder à l’air libre. Il faut être un odieux hypocrite ou une belle saloperie « morale » pour oser accuser Malcolm X d’avoir été « maquereau » et mon ami Red de s’être laissé entretenir par des filles. Dans l’état actuel des chances ouvertes aux Africains à Paris, par exemple, les accuser de « proxénétisme » pose avant tout la question des innombrables Blancs qui, en Afrique, ont passé un siècle à dire à leur boy : « Amène-moi une fille ce soir. » Quiconque a connu le colonialisme sexuel en Indochine et en Afrique y regarderaient à deux fois avant d’accuser les Noirs d’Europe d’être tous des souteneurs et des « maquereaux ».
Société de provocation, p. 114 : Comment peut-on s’étonner, lorsqu’un jeune Noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique qui le conditionne à sentir qu’il ne peut pas se passer de ce qu’elle lui propose, depuis le dernier modèle « obligatoire » sorti par la General Motors ou Westinghouse, les vêtements, les appareils de bonheur visuels et auditifs, ainsi que les cent mille autres réincarnations saisonnières de gadgets dont vous ne pouvez vous passer à moins d’être un plouc, comment s’étonner, dites-le-moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées ? Sur un plan général, la débauche de prospérité de l’Amérique blanche finit par agir sur les masses sous-développées mais informées du tiers monde comme cette vitrine d’un magasin de luxe de la Cinquième Avenue sur un jeune chômeur d’Harlem. J’appelle donc « société de provocation » une société qui laisse une marge entre les richesses dont elle dispose et qu’elle exalte par le strip-tease publicitaire, par l’exhibitionnisme du train de vie, par la sommation à acheter et la psychose de la possession, et les moyens qu’elle donne aux masses intérieures ou extérieures de satisfaire non seulement les besoins artificiellement créés, mais encore et surtout les besoins les plus élémentaires. Cette provocation est un phénomène nouveau par les proportions qu’il a prises : il équivaut à un appel au viol.
p. 184-185 : Ce pays, étant à l’avant-garde de tout ce qui est démesuré, est aussi à l’avant-garde de la névrose. Dans cette immense machine technologique de distribution de vie, chaque être se sent de plus en plus comme un jeton inséré dans la fente, manipulé par des circuits préétablis et éjecté à l’autre bout sous forme de retraité et de cadavre. Pour sortir de l’inexistence, ou bien, comme les hippies ou les sectes innombrables, on se regroupe en tribus, ou bien on cherche à s’affirmer avec éclat par le happening meurtrier, pour se « venger ». Je sentais peser sur Bobby la menace de la paranoïa américaine, plus dangereuse ici qu’ailleurs, dans ce pays où le culte du succès, de la réussite, accentue les complexes d’infériorité, de persécution, de frustration et d’échec. […] Et il faut bien dire que le vide spirituel est tel, à l’Est comme à l’Ouest, que l’événement dramatique, le happening, est devenu un véritable besoin. Et d’un happening à l’autre, il y a eu la réaction en chaîne… Il y a aussi la congestion démographique, surtout dans les villes : les jeunes se mettent à éclater littéralement. Les individus – nous voyons ça dans nos ghettos noirs – sont à ce point comprimés ou opprimés qu’ils ne peuvent plus se libérer que par l’explosion. Vous savez, j’en viens même à me demander si une sorte de besoin de création ne finit pas par pousser à la violence ceux des jeunes qui n’ont pas de talent artistique ou d’autres moyens de s’exprimer…
p. 216 : Le Noir américain est ce qu’il y a de plus traditionnellement américain. La population noire est d’un américanisme encore proche de la source. La raison en est évidente. Parce qu’elles ont été oubliées par la culture et l’éducation, les masses noires croient encore au « rêve américain », à l’american way of life, à l’Amérique telle qu’on la parle. Dans la mesure même où ils ont été maintenus dans les couches inférieures, la majorité des Noirs américains croient encore aux aux valeurs dont ils n’ont jamais été affranchis par un intellectualisme sophistiqué… Avec leur retard dans l’éducation et l’émancipation, les familles noires pauvres du Sud sont aujourd’hui ce qui reste là-bas de plus proche de l’idéal de vie des pionniers…
p. 239 : Je passe les quelques journées suivantes à veiller Maï qui agonise lentement et atrocement. Katzenelenbogen vient m’expliquer d’un ton doctoral que l’on n’a pas le droit de faire un tel cas d’un chat alors que le monde entier… Je les mets à la porte tous les deux, lui et le monde. Maï est un être humain auquel je me suis attaché profondément. Tout ce qui souffre sous vos yeux est un être humain. Elle reste couchée dans mes bras, le poil terne, sans éclat, qui lui donne un affreux air empaillé, poussant de temps en temps des miaulements que je comprends mais auxquels je ne peux répondre. Nos cordes vocales ne nous permettent pas de nous exprimer vraiment. On peut gueuler, évidemment, hurler, mais je vous l’ai déjà dit : seul l’Océan a la voix qu’il faut pour parler au nom de l’homme.
p. 245 : C’est assez terrible d’aimer les bêtes. Lorsque vous voyez dans un chien un être humain, vous ne pouvez vous empêcher de voir un chien dans l’homme et de l’aimer. Et vous n’arrivez jamais à accéder à la misanthropie, au désespoir. Vous n’avez jamais la paix.
Gaudé (Laurent) 2008, La Porte des Enfers, Actes Sud, coll. « Babel », 2013
⭐⭐
Note : 2 sur 5.
Résumé
A Naples, Filippo, modeste employé d’un restaurant, réputé pour son talent à préparer les cafés, médite sa vengeance sur un membre de la mafia attablé. Vingt-deux ans plus tôt, un père, chauffeur de taxi, presse son fils dans les rues pour arriver à l’école, une fusillade éclate, l’enfant est touché mortellement…
Commentaires
Ce roman qui commence si bien avec ces récits de deux époques disjointes qui vont être amenées à se rejoindre et à s’éclaircir l’un l’autre, avec cette ambiance crasseuse et humaine de Naples, ce roman à début réaliste se poursuit sur un changement de registre, de genre, de ton, aussi improbable que mal exécuté. L’entrée dans le fantastique, le mythologique, résolvant le mystère comme un « deus ex macina » incongru, résonne comme une multiplication de fausses notes désarmantes. Le tableau de l’Enfer tient du cliché artistique, contemplation des œuvres de Rodin, de Dante… Le récit se fait peu inspiré, comme un visiteur de musée expert, connaisseur mais sans sensation, multipliant des expressions de pathos tautologiques : l’Enfer est horrible, le personnage est effrayé. Le projet était sans aucun doute une réécriture du mythe d’Orphée. Projet ambitieux, trop, après la réussite d’Eldorado. L’écriture souvent mystique, profonde, emprunte de symbolisme, de l’auteur aurait pu coller à une telle matière. Mais jamais il ne trouve le ton approprié. Quel dommage que l’auteur n’est pas joué sur l’incertitude du fantastique : a-t-il été aux enfers ou y a-t-il divagué, dans le délire de son chagrin ? ou résolu le mystère de la résurrection par un subterfuge réaliste (enfant trouvé, adoption, réveil de coma…). L’idée d’une proximité des mondes des vivants et des morts, liés par exemple par une caverne s’enfonçant dans la terre comme dans les mythologies primitives, est intéressante mais l’auteur se contente ici de placer l’Enfer, tel qu’il a été décrit dans les imaginaires occidentaux, dans un lieu réel, dans un sous-sol… Il n’y a pas d’interpénétration, pas de mystique, pas de flottement. Le mélange des genres – roman de mafia et de loosers et discours mythologique – ne prend pas. Laurent Gaudé excelle dans une parole sombre, pathétique, lyrique, alors que la bande de joyeux bras cassés qu’il s’est choisis pour personnages tiendrait davantage de Raymond Queneau. Quel potentiel gâché, ces personnages de marginaux non exploités qui pourraient chacun remplir un roman de leur complainte et de leur personnalité torturée : le travesti figure maternelle, le professeur pédophile masochiste (se punit-il continuellement ?), le prêtre des pauvres et des exclus, rebelle au Vatican, passant par la cave pour rejoindre le bar, le barmaid qui réalise des cafés presque magiques… personnages d’une saveur que ne renieraient pas un Davd Lynch, des frères Cohen ou un Jim Jarmusch, personnages qui si on leur avait donné la parole auraient pu faire exister une image de l’Enfer bien plus vivante. Enfin, le père taximan errant dans les rues crasseuses, qu’on pourra comparer à l’innocent De Niro de Taxi Driver (1976, de Martin Scorsese) plongeant dans les affres de l’humain, ou davantage au fantasque Roberto Benigni arpentant Rome dans sa Mini Austin (Night on Earth, 1991, de Jarmusch), aurait pu découvrir un enfer terrestre où il aurait cherché quelque chose de son fils, ou bien sa vengeance, ou bien incarner un anti-Orphée, looser ouvrant par mégarde la porte des Enfers. Restent évidemment les touchants tableaux de la mère et du père : la mère et sa colère destructrice et blasphématoire (pensons à l’Inconsolable, d’Anne Godard) et le père et son amour si déterminé et dévoué qu’on le croirait capable de rescuciter son fils par l’amour (on pensera au Jack Nicholson de Crossing Guard qui ne vit plus que de sa soif de vengeance, et à ce qui reste sans doute la plus belle figure d’amour paternel, Le Père Goriot). Mais ces tableaux semblent détachés du reste.
Passages retenus
Colère de la mère, p. 55 : Je maudis ceux qui étaient là, dans la foule, et que je ne connaissais pas. Ils sont venus par une méchante curiosité et je souhaite que ce soit à leur tour de pleurer sur ceux qu’ils aiment. Je maudis aussi les amis et les pleurs sincères. Toute la douleur qui n’est pas mienne, je crache dessus et la foule aux pieds. Il n’y a pas de place, en ce monde, à cet instant, que pour les larmes de la mère. Tout le reste est obscène. Je les maudis tous. Parce que j’ai mal. Je chasse le monde. Je le chasse loin de moi. Que les prêtres qui ne disent que des inepties apaisantes se taisent ou qu’ils parlent vrai et évoquent la révolte de nos cœurs face à la pourriture d’un enfant, la révolte de mon ventre de mère face au regard crevé de celui qui m’a tété le sein. Je suis pliée en deux sur cette dalle de marbre et je bave de rage. Maudite soit-elle, cette pierre que je n’ai pas choisie et qui recouvre désormais mon enfant pour l’éternité. J’embrasse tout cela du regard et je crache par terre. Je ne viendrai plus jamais ici. Je ne déposerai aucune couronne. Je n’arroserai aucune fleur et ne ferai plus jamais aucune prière. Il n’y aura pas de recueillement. Je ne parlerai pas à cette pierre, tête basse, avec l’air résigné des veuves de guerre. Je ne viendrai plus jamais parce qu’il n’y a rien ici. Pippo n’est pas là. Je maudis tous ceux qui ont pleuré autour de moi, croyant que c’est ce qu’il fallait faire en pareille occasion.
Séparation d’un couple par la malchance, p. 102 : Ils ne pouvaient plus rien l’un pour l’autre, que s’écorcher de leur présence commune, de leurs souvenirs douloureux et de leurs pleurs secrets. […] Elle fit un geste de la main – comme pour lui caresser la joue -, signe qu’elle ne lui en voulait de rien et qu’au moment de partir, elle ne voulait se souvenir que de la tendresse – mais elle ne put achever son mouvement et sa main resta suspendue, à mi-hauteur, avant de retomber avec la lenteur des vaincus, le long de son corps. Il comprit sûrement cette ultime tentative, car il eut un sourire étrange sur les lèvres – de la reconnaissance plus que de la joie, puis il la laissa passer.