Regarde ta face : Visions de Médée, de Pasolini (scénario)

Ne pas céder à l’illusion du glorieux jeune doré

Pasolini (Pier Paolo) 1970, Visions de Médée [in Médée], Arléa, 2007

Note : 4 sur 5.

Résumé

Le jeune Jason, orphelin élevé par le Centaure, vient conquérir la Toison d’or avec sa bande de voyous, afin de reprendre le trône volé à son père. Par les chants et les oracles des vieilles femmes, Médée tombe amoureuse du jeune homme avant même son arrivée. Elle vole elle-même la Toison, symbole sacré de son peuple et s’enfuit avec lui. Elle tue son frère pour ralentir son père qui les poursuit.
Quelques années plus tard, Jason a eu deux enfants avec l’étrangère, ils ont trouvé refuge au royaume de Corinthe. Mais Jason a décidé de marier la princesse Glaucé, pour succéder à son père Créon, et d’abandonner Médée…

L’auteur : Pier Paolo Pasolini (1922-1975)

Fils d’un militaire et d’une institutrice. Son père était issu d’une famille riche et noble mais avait dilapidé son héritage par amour pour une danseuse. Sa mère est au contraire issue d’une famille modeste et paysanne. La famille suit les diverses affectations du père. L’enfant passe ses étés à Casara dans le Frioul, et prend goût très tôt pour la poésie et le dessin. Il réussit particulièrement bien sa scolarité et s’inscrit à la faculté de lettres de Bologne à dix-sept ans.

Il profite au mieux des activités et de la vie sociale de l’Université : capitaine de l’équipe de football, ciné-club, sorties en vélo… Il publie en 42 à compte d’auteur un premier recueil de vers, Poesie a Casara. Il abandonne un premier projet en histoire de l’art pour une thèse sur la poésie et se lance dans une activité intense de critique littéraire, de poète et de défense du Frioul (langue régionale). Il s’installe avec sa mère près de Casara et fonde une école de proximité à son domicile.Après la guerre, il rejoint Rome, fait la connaissance de nombreux écrivains, participe à des projets d’opérette, de théâtre et de poésie, puis s’engage au Parti Communiste Italien (PCI). Il commence à enseigner en 48 à Valvasone. Il est exclu du parti et interdit d’enseigner en raison de son homosexualité. Il travaille à son premier roman qui paraîtra en 55, Les Ragazzi (les jeunes), sur la prostitution masculine, lui valant un succès populaire et une plainte pour pornographie.

Il collabore avec Frederico Fellini sur Les Nuits de Cabiria en 56, puis en 60 sur Dolce Vita, qui en retour l’aidera à réaliser son premier film Accattone en 61. En 63, son court métrage La Ricotta sur un épisode de la passion du Christ lui vaut quatre mois de prison pour insulte à la religion. Il continue de réaliser des films inspirés de la Bible, de la mythologie, de la littérature, de son engagement politique à l’extrême gauche… En 68, il critique les révoltes étudiantes comme étant petites-bourgeoises. Il se dit contre l’avortement. En 75, il tourne son dernier film Salo ou les 120 journées de Sodome, inspiré de l’oeuvre du marquis de Sade et de la notion de Kant de Mal radical.

Il est assassiné en novembre 75 sur une plage d’Ostie près de Rome. Un jeune prostitué est arrêté et condamné mais déclarera bien plus tard avoir été forcé à endosser le crime par des fascistes.

Commentaires

Ce scénario du film réalisé en 1969 porte un titre qui représente bien le contenu du film mais aussi la manière de procéder de l’écrivain-réalisateur. Il s’agit bien d’une série de « visions », de rêves, visuels. L’auteur décrit ce qu’il voit et pourquoi ces personnages agissent. Dépassant le cadre du script, contenant des passages modifiés ou supprimés, les Visions sont un complément important pour le film, amenant à une plus riche compréhension d’un film à l’image hypnotique. Le scénario donne toute la valeur symbolique de ces images. Même si de nombreuses choses demeurent indécises et inquiétantes pour le lecteur-spectateur.
Peut-être encore plus que dans les adaptations théâtrales, le Jason de Pasolini est un salaud, sans honte ni sans pitié pour la jeune femme, tout à son ambition. Les Argonautes sont une bande voyous comparables aux errants de Rome que l’on peut rencontrer dans les premiers films du réalisateur. Cependant, Jason, en tant qu’incarnation d’une jeunesse sans foi ni loi, résolument moderne par son égoïsme, allant même contre sa nature, ignorant même l’élan de son coeur pour satisfaire son désir de gloire, en devient un vrai personnage tragique, alors qu’il n’était qu’un mauvais justement puni dans les drames. Le personnage est inconsistant, enveloppe vide, dont même les sentiments, l’émotion, sont refusés. C’est une sorte de self made man avant l’heure, un vainqueur dans la compétition individualiste moderne.
Tout comme dans le film, ces visions tournent autour de Médée. Le personnage d’étrangère, arrachée, est renforcé. Mais, la jeune femme ne tombe pas amoureuse de l’homme, comme dans la légende, mais de la réputation, du destin de l’homme, avant de le rencontrer. C’est du symbole de modernité, de liberté, de force, de jeunesse sanguine, ce voyou ayant perdu le sens du sacré, que Médée tombe amoureuse. Elle renie sa culture, sa famille, séduite par l’appel de la modernité, du monde, de la conquête, de l’ambition fougueuse de la jeunesse, de cette civilisation de mouvement et d’agitation qui fait contraste avec la culture arrêtée, ancestrale, pleine de codes et de lourdeurs. En cela, l’auteur exprime clairement son rejet de la société moderne. Si la fibre politique de gauche de l’auteur est connue, elle ne se fait pas sans un dégoût pour la société athée, techniciste, individualiste. Les sociétés anciennes étaient certes monstrueuses, mais elles donnaient un sens à la vie.
En cela, Pasolini dénonce les fausses aspirations d’une jeunesse à une liberté perverse, à un monde sans dieu, sans aîné, sans culture, sans révérence. Une dénonciation qui prend tout à fait sens dans le contexte de création du film, Pasolini ayant très clairement pris position contre les fils de la bourgeoisie qui selon lui ont mené la révolte de mai 68. Les conséquences en sont cette totale perte de repères de Médée qui devient monstre, par sa souffrance, son refus d’être un laisser de côté, une victime collatérale de la lutte individualiste de Jason. Médée refusant de mourir avec sa société dépassée, Médée refusant d’être une victime, une perdante, une faible dans cette lutte moderne, se raccroche contre sa nature à cet homme perdu, qui va la perdre.
On retrouve ainsi l’explication plus traditionnelle de la colère première de Médée, la jeune femme est aussi symbole de l’abandon de la famille pour l’amour. La femme s’oublie, sacrifie tout pour son amour, pour l’homme trompeur. Ressaisit tout son indépendance, sa sauvagerie de femme, sa force, pour venger et se venger d’elle-même, de sa bêtise, par la destruction de ses enfants et d’elle-même.

Passages retenus

p. 61 :

En Colchide on continue à travailler durement la terre. Des jeunes filles sont occupées aux travaux des champs (elles sèment, coupent l’herbe, etc.). Et en même temps, comme c’est l’usage, elles chantent une vieille mélodie populaire. Mais comme il arrive souvent, sur cette mélodie, elles ont adapté de nouvelles paroles. Le chant parle d’un certain Jason, un héros fabuleux, très beau, brun, qui a quitté ses terres lointaines pour gagner la Colchide et venir y semer la destruction et la mort. Dans sa chambre, derrière une petite fenêtre qui donne sur la cité, Médée écoute. Le chant, avec ses paroles tragiques et douces, monte jusqu’à elle.

p. 68 :

Médée se sent emplie de l’esprit de sa terre – du doux soleil – de l’antiquité, et elle est prise d’une sorte de ravissement. Elle tombe à genoux devant le petit arbre humble et sublime, auquel est accrochée la Toison, symbole de la continuité et de l’absolu de la condition humaine : et elle prie. Jamais elle n’a prié avec une telle ferveur, presque de la béatitude… Mais tout à coup, comme déchirée, la musique qui accompagne Médée s’interrompt. Un silence profond, non naturel, tombe sur les choses. Comme arrachée à un rêve, Médée paraît se réveiller brutalement : elle regarde autour d’elle, hésitante, sans comprendre, comme si quelque chose s’était déchiré à l’intérieur d’elle-même et qu’elle en cherchait les signes dans le monde extérieur. Monde qui lui paraît dans tout son mystère originel, antérieur à toute signification humaine : autrement dit impénétrable. Et voici que, dans le silence non naturel, on entend un bruit, un bruit de pas.

p. 82-83 :

Assise sur une pierre, Médée se tait, de même qu’autour d’elle se tait le monde purement physique, comme une atroce et stupéfiante apparition irréelle… Elle est comme hébétée : elle est inexpressive, mais elle a la majesté d’une gigantesque sauterelle, ou d’une divinité de pierre. Elle ne sait pas quoi faire d’elle-même. Elle s’est enfermée dans son silence comme dans un écrin.
Jason, largement repu, alors que les autres sont sur le point d’aller dormir, se lève et part à la recherche de cette femme « folle », qui est allée se fourrer on ne sait où. Léger, comme extérieur aux choses, s’acquittant de cette tâche sans vraiment s’impliquer, il rôde dans les environs sauvagement muets (dans la lumière orangée du soleil et dans la lumière bleutée de la lune), jusqu’au moment où il la voit. Résolu, il s’approche d’elle en souriant, comme un père (lui encore tellement jeune) avec sa fille désobéissante ; mais le regard qu’elle lui adresse l’arrête d’un coup. Ce regard ! Violence et peur mêlées : la première tout emplie de haine, la seconde d’humilité implorante, etc. Jason – lui, Jason ! – se sent confus, embarrassé ; son regard se perd. Il doit faire un effort (le premier), pour oser ce qu’il a décidé : il la prend par un bras et l’entraîne à sa suite. Elle, qui jusque là était royale et presque surnaturelle, cède d’un coup : elle se fait soumise, obéissante comme un enfant, justement. Elle se laisse entraîner vers les tentes.
Presque tous les argonautes sont allés dormir. Dans un coin, sous la lumière lunaire, il en reste quelques uns groupés autour d’Orphée qui joue de la guitare. C’est vraiment une nuit d’été populaire, au son d’une vieille chanson simple, etc.
Jason emporte Médée dans sa tente, et il la fait s’allonger sur la natte d’osier. Il lui sourit (paternel, protecteur). Maintenant, elle le regarde, fidèle et soumise, comme un chien au regard humide. Jason se déshabille. Il dissimule son intention et son incertitude derrière son sourire de petit garçon, tout fier de sa virilité. Médée le regarde enchantée, et elle se perd en lui. C’est un amour véritable, complet, etc. Ce qui prévaut à ce moment-là, c’est la virilité de Jason. Médée n’a plus cette atonie de bête désorientée : dans l’amour, elle trouve tout à coup (en s’humanisant) un substitut de la religiosité perdue ; dans l’expérience sexuelle, elle retrouve le rapport sacré qu’elle avait perdu avec la réalité. Ainsi le monde, l’avenir, le bien, la signification des choses se reconstituent brutalement devant elle.

Ramasse tes lettres : Germinal, de Zola

Sommet du roman expérimental ou pourquoi les révoltes ouvrières ne cesseront jamais.

Zola (Émile) 1885, Germinal (Les Rougon-Macquart, vol. 13), Le Livre de Poche, 2000

Note : 5 sur 5.

Résumé

Étienne Lantier, ancien cheminot licencié pour avoir giflé son employeur, vagabonde dans le nord à la recherche d’un travail. Il arrive aux mines de Montsou et est pris dans l’équipe du Maheu. Le travail est horriblement éprouvant mais la camaraderie de Maheu et la gentillesse de sa fille Catherine le font rester. Au contact de l’aubergiste, ancien syndicaliste, et de l’anarchiste Souvarine, Lantier cultive sa conscience politique et lance une caisse de prévoyance. Les dirigeants de la mine veulent récupérer le contrôle de cette caisse et font pression sur les salaires. À la suite d’un accident qui manque de tuer un fils Maheu, la grève est décidée.

Commentaires

Roman de la formation politique par excellence, Germinal est peut-être aussi l’un de ceux qui met le plus en application les principes naturalistes. Lantier représente le lecteur, et même l’auteur, découvrant l’univers des mines et la dureté du travail ouvrier, pour les corps, pour la santé, mais aussi la camaraderie, l’abrutissement des esprits par la fatigue, ouvriers qui ne sont plus que des corps érotisés par l’effort, l’ensauvagement imagé par le charbon qui colore les corps et les faces. De ce choc, Zola tire les plus beaux effets littéraires : cette gigantesque mine avec ses machines hurlantes, ses grandes lumières et son trou qui fume, ses galeries intestines, apparaît comme un gigantesque monstre. Ce charbon qui entre même dans les corps, jusqu’à presque leur servir de sang, les rendant malades ou fous violents. Chaval est-il encore homme ou bien est-il devenu un animal-mineur ? Zola montre bien comment s’appliquent facilement les thèses marxistes sur le salaire minimum assurant la reproduction de la force de travail. Les mineurs vivent correctement dans les corons, mais complètent tout de même leur pécule par la culture de leur jardinet. Ils sont dépendants aussi du travail des enfants, et donc de la bonne santé de chaque travailleur. La perte d’un travailleur – mariage, accident, retraite incomplète – rompt l’équilibre fragile des familles. Dans ces conditions, le mouvement social, la grève, s’avère très difficile. La famille Maheu se dégrade rapidement. Le mouvement social, pour de simples ouvriers peut ainsi être considéré comme un sacrifice pour l’avenir d’une classe sociale dans son ensemble.

C’est ainsi que l’échec de la grève n’en est un que pour les personnages, mais l’épopée tragique pose les graines de mouvements sociaux à venir. Sans manquer de dénoncer certaines dérives des ouvriers et de leur lutte (violences, vengeances), de noter les répercussions négatives comme la faillite du petit patron qui traitait le plus correctement ses employés, Zola s’inscrit bien dans la pensée marxiste : la révolte ouvrière est inévitable face à l’accaparement capitaliste croissant.

Devant les événements, la violence subie par les ouvriers, la révolte de Lantier et du lecteur sont inévitables. Celle-ci ne peut être seulement intellectuelle : face à la souffrance, à l’urgence, elle doit devenir action. Mais quelles limites à donner à cette action ? La pensée socialiste, qui privilégie les négociations et en fin de compte n’arrive à rien ; la pensée anarchiste violente qui pense à laisser exprimer la colère quitte à tout détruire… Lantier navigue entre ces pôles découvrant que chaque position a des conséquences cruelles. La première d’entre elles est de faire du Maheu un martyr et de lui-même un objet de détestation par ses collègues. L’action politique est destruction de soi, ou bien se transforme en machiavélisme détestable. Par l’exemple de son personnage, Zola propose cette réflexion au lecteur.

À côté des sources de théories politiques, le roman est traversé, alimenté, par une véritable enquête documentaire, et de terrain : visites de mines et des corons, croquis, entrevues avec les habitants, les syndicalistes, les patrons, suivi des mouvements dans les journaux, des événements… De plus, Zola y applique ses techniques naturalistes : patrimoines génétiques (alcoolisme, dérèglement du désir charnel, violence…) déterminant les personnages et leurs actions, tempérées par leur éducation, plus que par leurs sentiments qui tendent à renforcer leurs instincts ; fiches personnages développant la complexité et l’épaisseur des personnages et leur créant une vie en dehors des pages ; ébauches, plans et premiers jets… Le tout pouvant être retrouvé dans les dossiers préparatoires, scannés par la BNF (Gallica), parfois édités mais souvent incomplets.

Ce travail sur la matière du réel ne fait pas de Zola un écrivain-journaliste, car il fictionnalise ce qu’il trouve. Le but est bien autre que documentaire : les croquis sont déjà orientés fiction. Le but pour Zola est de faire un roman qui porte un reflet de la vie des hommes, ici des ouvriers, mais surtout qui laisse transparaître leurs croyances, leurs émotions, leurs espoirs… L’action politique, les convictions, ne sont pas décidées par un raisonnement raisonnable mais par le sensuel, le rapport aux sens. On éprouve par le corps, la souffrance et l’envie de révolte.

Passages retenus

Le cheval au bas de l’échelle ouvrière, p. 107 :

C’était Bataille, le doyen de la mine, un cheval blanc qui avait dix ans de fond. Depuis dix ans, il vivait dans ce trou, occupant le même coin de l’écurie, faisant la même tâche le long des galeries noires, sans avoir jamais revu le jour. Très gras, le poil luisant, l’air bonhomme, il semblait y couler une existence de sage, à l’abri des malheurs de là haut. Du reste, dans les ténèbres, il était devenu d’une grande malignité. La voie où il travaillait avait fini par lui être si familière, qu’il poussait de la tête les portes d’aérage, et qu’il se baissait, afin de ne pas se cogner, aux endroits trop bas. Sans doute aussi il comptait ses tours, car lorsqu’il avait fait le nombre réglementaire de voyages, il refusait d’en recommencer un autre, on devait le reconduire à sa mangeoire. Maintenant, l’âge venait, ses yeux de chat se voilaient parfois d’une mélancolie. Peut-être revoyait-il vaguement, au fond de ses rêvasseries obscures, le moulin où il était né, près de Marchiennes, un moulin planté près de la Scarpe, entouré de larges verdures, toujours éventé par le vent. Quelque chose brûlait en l’air, une lampe énorme, dont le souvenir exact échappait à sa mémoire de bête. Et il restait la tête basse, tremblant sur ses vieux pieds, faisant d’inutiles efforts pour se rappeler le soleil.
Cependant, les manœuvres continuaient dans le puits, le marteau des signaux avait tapé quatre coups, on descendait le cheval ; et c’était toujours une émotion, car il arrivait parfois que la bête, saisie d’épouvante, débarquait morte. En haut, lié dans un filet, il se débattait éperdument ; puis, dès qu’il sentait le sol manquait sous lui, il restait comme pétrifié, il disparaissait sans un frémissement de la peau, l’oeil agrandi et fixe. Celui-ci étant trop gros pour passer entre les guides, on avait dû, en l’accrochant au-dessus de la cage, lui rabattre et lui attacher la tête sur le flanc. La descente dura près de trois minutes, on ralentissait la machine par précaution. Aussi, en bas, l’émotion grandissait-elle. Quoi donc ? Est-ce qu’on allait le laisser en route, pendu dans le noir ? Enfin, il parut, avec son immobilité de pierre, son œil fixe, dilaté de terreur. C’était un cheval bai, de trois ans à peine, nommé Trompette.
— Attention ! Criait le père Mouque, chargé de le recevoir. Amenez-le, ne le détachez pas encore.
Bientôt, Trompette fut couché sur les dalles de fonte, comme une masse. Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de vacarme. On commençait à le délier, lorsque Bataille, dételé depuis un instant, s’approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui tombait ainsi de la terre. Les ouvriers élargirent le cercle en plaisantant. Eh bien, quelle bonne odeur lui trouvait-il ? Mais Bataille s’animait, sourd aux moqueries. Il lui trouvait sans doute la bonne odeur du grand air, l’odeur oubliée du soleil dans les herbes. Et il éclata tout à coup d’un hennissement sonore, d’une musique d’allégresse, où il semblait y avoir l’attendrissement d’un sanglot. C’était la bienvenue, la joie des choses anciennes dont une bouffée lui arrivait, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui ne remonterait que mort.
Ah ! Cet animal de Bataille ! criaient les ouvriers, égayés par ces farces de leur favori. Le voilà qui cause avec le camarade.
Trompette, délié, ne bougeait toujours pas. Il demeurait sur le flanc, comme s’il eut continué à sentir le filet l’étreindre, garrotté par la peur. Enfin, on le mit debout d’un coup de fouet, étourdi, les membres secoués d’un grand frisson. Et le père Mouque emmena les deux bêtes qui fraternisaient.

La nuit des prolétaires, p. 218 :

Maintenant, chaque soir, chez les Maheu, on s’attardait une demi-heure, avant de monter se coucher. Toujours Étienne reprenait la même causerie. Depuis que sa nature s’affinait, il se trouvait blessé davantage par les promiscuités du coron. Est-ce qu’on était des bêtes, pour être ainsi parqués, les uns contre les autres, au milieu des champs, si entassés qu’on ne pouvait changer de chemise sans montrer son derrière aux voisins ! Et comme c’était bon pour la santé, et comme les filles et les garçons s’y pourrissaient forcément ensemble !
Dame, répondait Maheu, si l’on avait plus d’argent, on aurait plus d’aise… Tout de même, c’est bien vrai que ça ne vaut rien pour personne, de vivre les uns sur les autres. Ça finit toujours par des hommes saouls et par des filles pleines.
Et la famille partait de là, chacun disait son mot, pendant que le pétrole de la lampe viciait l’air de la salle, déjà empuantie d’oignon frit. Non, sûrement, la vie n’était pas drôle. On travaillait en vraies brutes à un travail qui était la punition des galériens autrefois, on y laissait la peau plus souvent qu’à son tour, tout ça pour ne même pas avoir de la viande sur sa table, le soir. Sans doute on avait sa pâtée quand même, on mangeait, mais si peu, juste de quoi souffrir sans crever, écrasé de dettes, poursuivi comme si l’on volait son pain. Quand arrivait le dimanche, on dormait de fatigue. Les seuls plaisirs, c’était de se saouler ou de faire une enfant à sa femme ; encore la bière vous engraissait trop le ventre, et l’enfant, plus tard, se foutait de vous. Non, non, ça n’avait rien de drôle.
Alors, la Maheude s’en mêlait.
L’embêtant, voyez-vous, c’est lorsqu’on se dit que ça ne peut pas changer… Quand on est jeune, on s’imagine que le bonheur viendra, on espère des choses ; et puis, la misère recommence toujours, on reste enfermé là-dedans… Moi, je ne veux du mal à personne, mais il y a des fois où cette injustice me révolte. »

Le cauchemar du grand soir, p. 410 :

C’était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, fatalement, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins, ; et il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il sèmerait l’or des coffres éventrés. Les femmes hurleraient, les hommes auraient ces mâchoires de loups, ouvertes pour mordre. Oui, ce serait les mêmes guenilles, le même tonnerre de gros sabots, la même cohue effroyable, de peau sale, d’haleine empestée, balayant le vieux monde, sous leur poussée débordante de barbares. Des incendies flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on retournerait à la vie sauvage dans les bois, après le grand rut, la grande ripaille, où les pauvres, en une nuit, efflanqueraient les femmes et videraient les caves des riches. Il n’y aurait plus rien, plus un sou des fortunes, plus un titre des situations acquises, jusqu’au jour où une nouvelle terre repousserait peut-être. Oui, c’étaient ces choses qui passaient sur la route, comme une force de la nature, et ils en recevaient le vent terrible au visage.

Mort d’un cheval, p. 485 :

Et, un quart d’heure plus tard, comme la bande de grévistes, peu à peu grossie, devenait menaçante, une large porte se rouvrit au rez-de-chaussée, des hommes parurent, charriant la bête morte, un paquet lamentable, encore serré dans le filet de corde, qu’ils abandonnèrent au milieu des flaques de neige fondue. Le saisissement fut tel, qu’on ne les empêcha pas de rentrer et de barricader la porte de nouveau. Tous avaient reconnu le cheval, à sa tête repliée et raidie contre le flanc. Des chuchotements coururent.
— C’est Trompette, n’est-ce pas ? c’est Trompette.
C’était Trompette, en effet. Depuis sa descente, jamais il n’avait pu s’acclimater. Il restait morne, sans goût à la besogne, comme torturé du regret de la lumière. Vainement, Bataille, le doyen de la mine, le frottait amicalement de ses côtes, lui mordillait le cou, pour lui donner un peu de la résignation de ses dix années de fond. Ces caresses redoublaient sa mélancolie, son poil frémissait sous les confidences du camarade vieilli dans les ténèbres ; et, tous deux, chaque fois qu’ils se rencontraient et qu’ils s’ébrouaient ensemble, avaient l’air de se lamenter, le vieux d’en être à ne plus se souvenir, le jeune de ne pouvoir oublier. À l’écurie, voisins de mangeoire, ils vivaient la tête basse, se soufflant aux naseaux, échangeant leur continuel rêve du jour, des visions d’herbes vertes, de routes blanches, de clartés jaunes, à l’infini. Puis, quand Trompette, trempé de sueur, avait agonisé sur sa litière, Bataille s’était mis à le flairer désespérément, avec des reniflements courts, pareils à des sanglots. Il le sentait devenir froid, la mine lui prenait sa joie dernière, cet ami tombé d’en haut, frais de bonnes odeurs, qui lui rappelaient sa jeunesse au plein air. Et il avait cassé sa longe, hennissant de peur, lorsqu’il s’était aperçu que l’autre ne remuait plus.
Mouque, du reste, avertissait depuis huit jours le maître-porion. Mais on s’inquiétait bien d’un cheval malade, en ce moment-là ! Ces messieurs n’aimaient guère déplacer les chevaux. Maintenant, il fallait pourtant se décider à le sortir. La veille, le palefrenier avait passé une heure avec deux hommes, ficelant Trompette. On attela Bataille, pour l’amener jusqu’au puits. Lentement, le vieux cheval tirait, traînait le camarade mort, par une galerie si étroite, qu’il devait donner des secousses, au risque de l’écorcher ; et, harassé, il branlait la tête, en écoutant le long frôlement de cette masse attendue chez l’équarrisseur. À l’accrochage, quand on l’eut dételé, il suivit de son œil morne les préparatifs de la remonte, le corps poussé sur des traverses, au-dessus du puisard, le filet attaché sous une cage. Enfin, les chargeurs sonnèrent à la viande, il leva le cou pour le regarder partir, d’abord doucement, puis tout de suite noyé de ténèbres, envolé à jamais en haut de ce trou noir. Et il demeurait le cou allongé, sa mémoire vacillante de bête se souvenait peut-être des choses de la terre. Mais c’était fini, le camarade ne verrait plus rien, lui-même serait ainsi ficelé en un paquet pitoyable, le jour où il remonterait par là. Ses pattes se mirent à trembler, le grand air qui venait des campagnes lointaines l’étouffait ; et il était comme ivre, quand il rentra pesamment à l’écurie.

Cheval, fin, p. 562 :

Alors, Étienne et Catherine, comme il arrivait près d’eux, l’aperçurent qui s’étranglait entre les roches. Il avait buté, il s’était cassé les deux jambes de devant. D’un dernier effort, il se traîna quelques mètres ; mais ses flans ne passaient plus, il restait enveloppé, garrotté par la terre. Et sa tête saignante s’allongea, chercha encore une fente, de ses gros yeux troubles. L’eau le recouvrait rapidement, il se mit à hennir, du râle prolongé, atroce, dont les autres chevaux étaient morts déjà, dans l’écurie. Ce fut une agonie effroyable, cette vieille bête, fracassée, immobilisée, se débattant à cette profondeur, loin du jour. Son cri de détresse ne cessait pas, le flot noyait sa crinière, qu’il le poussait plus rauque, de sa bouche tendue et grande ouverte. Il y eut un dernier ronflement, le bruit sourd d’un tonneau qui s’emplit. Puis un grand silence tomba.

Crache ton cerveau : Le Bonheur primitif, d’Olympe de Gouges (philo)

Qu’est-ce qui nous pousse à chercher le luxe ?

Olympe de Gouges (1789), Le Bonheur primitif de l’Homme ou les Rêveries patriotiques, éd. Royer, Bailly

disponible en version numérisée sur Gallica ou archive.org

Note : 3 sur 5.
Résumé

Un village de primitifs, reposant sur la solidarité, la stabilité et l’autosuffisance, se trouve perturbé quand un homme excommunié pour avoir séduit la femme de son voisin, revient avec de nouvelles connaissances technologiques.

L’auteure : Olympe de Gouges (1748-1793)

Née à Montauban, officiellement fille d’un maître boucher. Son vrai père aurait été le marquis Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, poète et dramaturge, dont le grand-père d’Olympe avait été le précepteur. En 65, Marie-Olympe est mariée à un traiteur parisien de trente ans son aîné, Louis-Yves Aubry, qui meurt un an plus tard après lui avoir donné un enfant.
Elle rejoint sa sœur aînée à Paris et fréquente les gens de lettre, notamment en revendiquant ouvertement sa filiation, mais elle acquiert une réputation de courtisane entretenue. Elle monte son théâtre itinérant et y fait jouer son fils Pierre Aubry. Elle obtient un grand succès à partir de 1784 avec Zamore et Mirza (L’Esclavage des noirs), ouvertement abolitionniste, qu’elle fait bientôt jouer à la Comédie-Française, s’attirant la haine de nombreuses familles, ce qui lui vaut un premier embastillement.
En 1791, elle publie sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle y défend le droit au divorce, le mariage civil, la reconnaissance des droits des enfants nés hors-mariage… Elle propose également un impôt patriotique sur les signes de richesse, un impôt proportionnel sur le salaire, l’interdiction d’emprisonnements pour dettes, la création de maternités et celle d’ateliers nationaux pour chômeurs et de foyers pour mendiants…
Partisane d’une monarchie constitutionnelle et proche de Vergniaud et du groupe Girondin, elle attaque Marat et Robespierre, dénonçant la tendance de leur groupe à la dictature. Elle est arrêtée et exécutée deux jours après le procès des Girondins.

Commentaires

Dans ce court essai, l’auteure illustre ses réflexions par une fable philosophique, suivant en cela l’exemple des philosophes des Lumières qui ont nourri et nourrissent les débats philosophiques et politiques des débuts de la Révolution. Voltaire pour le genre du conte philosophique, Montesquieu pour le modèle du peuple primitif des Troglodytes, bien-sûr Rousseau dans son dialogue sur l’origine et le fondement des inégalités. De la même manière que ce dernier, elle part d’une vision de ce qu’ont pu être les premières sociétés, au néolithique, pour expliquer ce qu’est l’homme d’aujourd’hui, ce qui le mène à être mauvais.

La fable est cependant trop peu développée pour soutenir vraiment la réflexion dont les bases sont trop facilement prises dans la morale chrétienne. L’auteure tombe parfois dans le conventionnel, à commencer par cette faute première d’un homme qui désira la femme de son voisin par ennui. Elle défend ainsi les liens sacrés du mariage, la monarchie contre la démocratie. La reconstitution de la naissance des sociétés humaines est trop rapide et en partie inspirée de la Bible.

La société agricole, réglée par l’austérité, l’équité, la solidarité, est déjà une société très civilisée. Elle rappelle finalement les communautés paysannes, hippies, les néo-paysans, les rêves de décroissance qui existent aujourd’hui même. Elle illustre ainsi l’utopie plus que la société primitive. Et donc l’idée chrétienne d’un monde qui se détériore. C’est principalement par ce tableau que l’essai de De Gouges demeure plaisant.

Ce qui a déréglé ces sociétés idéales est ainsi l’envie d’excès d’un homme qui ne se satisfait pas du minimum garanti par le collectif. Ce vice de l’homme, celui de vouloir plus, de rechercher le luxe, est la chose à combattre dans une société qui se voudrait plus équilibrée. Tout en paraissant tiré de la morale chrétienne, la dénonciation de ce vice touche au monde moderne : ce goût des besoins inutiles.

Passages retenus

La divinité est la même pour tous, p. 3 :
Si l’homme n’a pas la liberté de penser, il faut lui ôter la raison. Nous croyons tous voir la même vérité, quand tous nous voyons différemment. Il en est ainsi des Religions. Que de cultes divers ! Mais le vrai Dieu, tel que l’on doit se l’imaginer, est, ce me semble, un Dieu généreux & bienfaisant ; il laisse prospérer toutes les Nations, sous quelque forme que l’on veuille l’adorer. Quelque bizarrerie que les hommes puissent mettre dans les vœux qu’on lui adresse, ces vœux n’en vont pas moins à lui. Seul Être suprême, il ne peut les partager avec personne.

La Babel des connaissances vite faites, p. 22 :
Je ne dédaigne point les sciences, quoique la bizarrerie de mon étoile ait voulu que je fusse ignorante ; mais c’est l’abus que je condamne. Quel est l’homme qui n’est point savant actuellement ? Quel est le Laquais, le Tailleur, & le Fruitier qui ne veulent pas être philosophes ? La fureur de s’instruire est devenue actuellement une maladie nationale. Tous les hommes vont aujourd’hui au même but ; on ne distingue presque plus le sage d’avec l’insensé. On dit et on fait tant de choses inutiles, que je ne vois que confusion d’idées et de projets. Je compare ce siècle à celui de la tour de Babel ; cependant les hommes assurent que jamais la langue ne fut plus épurée, les idées plus claires, & qu’on est monté au suprême degré de connoissances humaines. Tant de lumières entraîneront peut-être de grands inconvénients.

L’oisiveté du tiers des citadins, p. 53 :
Si Paris est composé d’un million d’habitants, il y en a au moins un tiers qui sont Domestiques. Le quart au plus est occupé ; & le reste sont des hommes oisifs, des femmes débauchées, & qui contribuent pour beaucoup à la perte totale d’un tiers des citoyens de la Capitale. Les campagnes sont abandonnées ; les villes sont trop habitées ; le plus grand nombre des hommes néglige les choses essentielles, pour s’occuper de découvertes inutiles à l’humanité. Le luxe, né des arts agréables, enfans de la molesse, a entraîné la dépravation des peuples les plus policés.

Le rythme naturel en pédagogie, p. 56 :
On ne devrait instruire les jeunes gens que quand ils commencent à développer leurs connoissances, leurs goûts, & leurs penchants : ceux qui seroient nés pour faire de grands Hommes, le deviendraient sans fatiguer leurs organes ni leurs Instituteurs. J’ose croire que de tous les temps, les hommes se sont perdus, quand ils se sont trop écartés de la Nature.

Imaginez la scène : Médée de Corneille

À qui profite le crime ?

Corneille, Pierre (1635), Médée, in Oeuvres complètes t. 2, Hachette, 1872

Disponible en version numérisée sur Gallica ou archive.org

Note : 3.5 sur 5.
Résumé

Jason a décidé de répudier Médée afin d’épouser la fille du roi Créon et d’hériter du trône. Pour rendre l’alliance possible et satisfaire son gendre, Créon fait exiler l’étrangère au titre de ses anciens crimes, mais lui laisse une journée pour préparer son départ. En plus de quoi, Jason veut garder les enfants.

Commentaires

Après les versions d’Euripide et de Sénèque, et celle de La Péruse en 1575 dont il reprend le célèbre monologue de démence, de sorcellerie et de colère, Médée est la seconde pièce tragique de Corneille après Clitandre trois ans plus tôt et après six comédies. Elle s’ouvre d’ailleurs sur une scène où Jason se vante, scène qui aurait bien pu trouver sa place dans une comédie. Mais le coeur de la tragédie est pour Corneille politique. Il pose bien l’injustice de la décision d’exil : à qui profite le crime ? L’image de Médée, celle d’une horrible criminelle, dérange. Jason est au contraire considéré comme un héros de l’antiquité, de la célèbre épopée des Argonautiques. Pourtant, c’est bien lui le commanditaire, et celui qui jouit du crime. Le roi, qui va marier sa fille à un héros, bénéficie du brillant de cette alliance, donc du crime. Les grands du monde profitent ainsi des crimes, et font les innocents en se débarrassant des mains sales qui ont servi à leur grandeur.

On pourrait rétorquer que Médée a fait ses forfaits par amour, une folie venue d’un pays barbare. Mais dès la première scène, Jason est présenté comme un beau parleur, un ambitieux, un intrigant qui profite des femmes et les jette après usage, à l’image d’un Bel-ami chez Maupassant. On n’aura pas de mal non plus à imaginer comme il aura profité de sa facilité de flatterie pour convaincre Créon, qui semble être un père aimant, un roi responsable et un être compatissant. Comme il aura également séduit la jeune fille. Comment il les aura convaincus et apitoyés sur la nécessité de prendre sous leur protection ses deux enfants et les priver ainsi de leur mère. Ce sont d’ailleurs des éléments qui manquent à cette tragédie trop recentrée sur le personnage de Médée, et qui auraient permis de mieux comprendre les enjeux politiques de l’alliance. Jason est un être de pure ambition, peut-être aussi par rage d’avoir initialement été chassé du trône qui lui était destiné.

La tragédie n’a ainsi pas d’hésitation sinon, sur le courage de Médée à se venger alors que Corneille aurait pu donner à Créuse et Créon des hésitations, des remords, et à Jason, des accès de colère, de rage, un retour d’affection, une fièvre d’ambition. L’injustice faite à Médée est aussi celle faite à une femme forte (ce qui fait donc de Médée un emblème féministe). Plus qu’une étrangère aux mœurs barbares, à la sorcellerie, Corneille insiste sur sa parole bien pesée, son orgueil, sa ténacité… C’est d’ailleurs sa raison même qui la rend folle face à l’ampleur de l’injustice, qui se révolte face cette décision autoritaire qui se cache sous les traits de la justice. Mais il est dommage que cette facette – très féministe – ne soit pas davantage développée.

Passages retenus

Acte II, scène 2 :

MÉDÉE. Je ne me repens pas d’avoir, par mon adresse,
Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce ;
Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et castor,
Et le charmant Orphée, et le sage Nestor,
Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie ;
Je vous les enverrai tous posséder sans envie :
Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous ;
Je n’en veux qu’un pour moi, n’en soyez point jaloux.
Pour de si bons effets laissez-moi l’infidèle :
Il est mon crime seul, si je suis criminelle ;
Aimer cet inconstant, c’est tout ce que j’ai fait :
Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait.
Est-ce user comme il faut d’un pouvoir légitime,
Que me faire coupable et jouir de mon crime ?

CRÉON. Va te plaindre à Colchos.

MÉDÉE. Le retour m’y plaira.
Que Jason m’y remette ainsi qu’il m’en tira :
Je suis prête à partir sous la même conduite
Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite.
Ô d’un injuste affront les coups les plus cruels !
Vous faites différence entre deux criminels !
Vous voulez qu’on l’honore, et que de deux complices
L’un ait votre couronne, et l’autre des supplices !

CRÉON. Cesse de plus mêler ton intérêt au sien.
Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien :
Le séparant de toi, sa défense est facile ;
Jamais il n’a trahi son père ni sa ville ;
Jamais sang innocent n’a fait rougir ses mains ;
Jamais il n’a prêté son bras à tes desseins ;
Son crime, s’il en a, c’est de t’avoir pour femme.
Laisse-le s’affranchir d’une honteuse flamme ;
Rends-lui son innocence en t’éloignant de nous ;
Porte en d’autres climats ton insolent courroux ;
Tes herbes, tes poisons, ton coeur impitoyable,
Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable.

MÉDÉE. Peignez mes actions plus noires que la nuit ;
Je n’en ai que la honte, il en a tout le fruit :
Ce fut en sa faveur que ma savante audace
Immola son tyran par les mains de sa race ;
Joignez-y mon pays et mon frère : il suffit
Qu’aucun de tant de maux ne va qu’à son profit.
Mais vous les saviez tous quand vous m’avez reçue ;
Votre simplicité n’a point été déçue ;
En ignoriez-vous un quand vous m’avez promis
Un rempart assuré contre mes ennemis ?
Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie,
Soulevait contre moi toute la Thessalie,
Quand votre coeur, sensible à la compassion,
Malgré tous mes forfaits, prit ma protection.
Si l’on me peut depuis imputer quelque crime,
C’est trop peu que l’exil, ma mort est légitime :
Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi ?
Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici.

CRÉON. Je ne veux plus ici d’une telle innocence,
Ni souffrir en ma cour ta fatale présence.
Va…

[…]
Quel indomptable esprit ! quel arrogant maintiennent
Accompagnait l’orgueil d’un si long entretien !
A-t-elle rien fléchi de son humeur altière ?
A-t-elle pu descendre à la moindre prière ?
Et le sacré respect de ma condition
En a-t-il arraché quelque soumission ?

Lâche ta loupe : Debout les morts ! de Vargas (polar)

Le farfelu comme esthétique

Fred Vargas (1995), Debout les morts !, J’ai Lu, 2005.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Sophia Siméonidis, cantatrice d’origine grecque, découvre un matin qu’un nouvel arbre est arrivé dans son jardin. Comme son mari l’ignore, elle demande aux jeunes historiens qui viennent de s’installer dans la maison d’à côté, de chercher pour elle sous l’arbre. Ils ne trouvent rien et Sophia disparaît quelques semaines plus tard. C’est alors qu’apparaît Alexandra, nièce de Sophia, avec son fils. Les trois historiens et l’oncle Vandoosler, ancien flic, mènent l’enquête.

L’auteure : Fred Vargas

Fille de l’écrivain Philippe Audoin et d’une ingénieure chimiste. Soeur d’un historien et jumelle de l’artiste peintre Jo Vargas. Elle fait ses classes au lycée Molière à Paris puis poursuit ses études en histoire, réalisant une thèse sur la peste au Moyen-Âge. Elle travaille comme spécialiste d’archéozoologie (relations homme-animal dans l’histoire) au CNRS et travaille sur différents sites archéologiques.

C’est à la fin des années 80 qu’elle publie ses premiers romans policiers, Les Jeux de l’amour et de la mort (86), faisant apparaître son personnage de commissaire Jean-Baptiste Adamsberg en 1991. Elle s’engage dans la défense des activistes anarchistes et dans les causes environnementales dans les années 2000.

Commentaires

Sur le modèle des grands romans et séries policières, Fred Vargas utilise le gonflement du caractère de ses personnages, tous excentriques, comme Maigret de Simenon, Sherlock Holmes de Conan Doyle, ou encore les personnages d’Agatha Christie. Chacun est riche de sa bizarrerie, bizarrerie qui guide ses actes et détermine ses paroles, comme le noyau de conscience que Bakhtine conceptualise à propos des personnages de Dostoïevski, qui semblent échapper au contrôle du narrateur. Ainsi les trois personnages historiens-chercheurs mélangent toujours leur univers mental à l’enquête, l’imprègnent de leurs tics de langage et leur style vestimentaire. Ce qui enrichit l’enquête. La nièce a par exemple la manie suspecte de rouler la nuit pour se calmer… Les détails et traits donnés au lecteur sont nombreux et chargés de nombreuses significations possibles, ce qui rend ainsi plus passionnante la quête du criminel. À l’image d’un archéologue, ou d’un archéozoologue (spécialité de l’auteure), le lecteur constitue ses hypothèses.

Non seulement les personnages existent par leur épaisseur, mais ils sont toujours actifs, y compris en dehors des événements racontés. Le récit joue beaucoup avec les zones d’ombre comme toute enquête (qui repose sur la scène non racontée du crime), mais pas seulement pour le crime. Les personnages vont et viennent sans qu’on sache ce qu’ils faisaient, mentent, omettent de dire… Ils ont chacun leurs secrets, leurs motivations (amour de Marc pour la nièce, de Mathieu…), un passé et un avenir espéré (les trois héros sont dans leur thèse de doctorat) qui permet au lecteur de se plonger dans chaque personnage et de projeter son esprit de reconstitution des événements et du crime.

À la manière des grandes séries policières et de la Comédie humaine de Balzac, la réutilisation des personnages des historiens (qui apparaissent comme principaux dans deux autres romans et dans quelques enquêtes d’Adamsberg), permet encore d’épaissir leur vie fictive, de faire sortir les personnages de leur prison de papier. On pourrait faire le lien avec Le Musée de l’innocence d’Orhan Pamuk qui a créé un musée rendant existant dans la réalité des objets et photos semblant tirées de la fiction racontée.

La bizarrerie est posée d’emblée par l’apparition de l’arbre qui semble finalement n’étonner que la victime. Certains dialogues, comportements ou images littéraires sont parfois un peu simplistes, mais cela participe à cette atmosphère légère, sans prétention, qui rend le roman et les personnages attachants, en dépit de la noirceur des crimes. L’omniprésence du discours indirect libre (mêlant le flux de pensée des personnages ou les mots qu’ils auraient pu utiliser et la voix qui raconte) permet là encore un envahissement des personnages sur la narration et par là même, de dissimuler le jeu, la tricherie initiale du récit policier, cacher des éléments au lecteur.

Passages retenus

L’art du récit déceptif, Chapitre 19 :

Incapable de dormir, il entendit Alexandra rentrer vers trois heures du matin. Il avait laissé toutes les portes ouvertes pour pouvoir guetter Cyrille s’il se réveillait. Marc se dit qu’il serait incorrect de descendre pour écouter. Il descendit néanmoins et prêta l’oreille depuis la septième marche de l’escalier. La jeune femme se déplaçait sans bruit pour ne réveiller personne. Marc l’entendit boire un verre d’eau. C’était bien ce qu’il pensait. On file droit devant soi, on s’égare avec fermeté dans l’inconnu, on prend quelques solides résolutions contradictoires, mais en fait on méandre et puis on revient.
Marc s’assit sur cette septième marche. Ses pensées se cognaient, s’entassaient ou bien s’écartaient les unes des autres. Comme les plaques de l’écorce terrestre qui s’ingénient à déraper sur le machin glissant et chaud qu’il y a en dessous. Sur le manteau en fusion. C’est terrible cette histoire de plaques qui déconnent dans tous les sens à la surface de la Terre. Impossible de tenir en place. La tectonique des plaques, voilà comment ça s’appelle. Eh bien lui, c’était la tectonique des pensées Les glissades perpétuelles et parfois, inévitablement, la bousculade. Avec les emmerdements qu’on sait. Quand les plaques s’écartent, éruption volcanique. Quand les plaques se heurtent, éruption volcanique aussi. Qu’est-ce qu’avait Alexandra Haufman ? Comment allaient se dérouler les interrogatoires de Leguennec, pourquoi Sophia avait-elle brûlé à Maisons-Alfort, est-ce qu’Alexandra avait aimé ce type, le père de Cyrille ? Est-ce qu’il devrait aussi mettre des bagues sur sa main droite, à quoi ça sert d’avoir un caillou de basalte pour chanter ? Ah, le basalte. Quand les plaques s’écartent, c’est du basalte qui sort, et quand les plaques se chevauchent, c’est encore autre chose. Du ?… De ?… De l’andésite. Exactement, de l’andésite. Et pourquoi cette différence ? Mystère, il ne s’en souvenait plus. Il entendit Alexandra qui se préparait à se coucher. Et lui, assis à plus de trois heures du matin sur une marche de bois, il attendait que la tectonique se tasse. Pourquoi avait-il engueulé le parrain comme ça ? Est-ce que Juliette leur ferait une île flottante demain comme souvent le vendredi, est-ce que Relivaux allait cracher le morceau à propos de sa maîtresse ? Qui héritait de Sophia, est-ce que sa conclusion sur le commerce villageois n’était pas trop audacieuse, pourquoi Mathias ne voulait-il jamais s’habiller ?

Ekphrasis et références, Chapitre 33 :

Muets, les trois hommes se rapprochèrent du cliché pour le regarder. Aucun d’eux n’osait le toucher, comme s’ils avaient peur. L’écriture au doigt laissée par Dompierre était faible, irrégulière, d’autant qu’il avait dû lever le bras pour atteindre le bas de la portière. Mais il n’y avait aucun doute possible. Il avait écrit, en plusieurs temps, comme reprenant ses dernières forces, « Sofia Siméonidis ». Le « a » de Sofia avait un peu dérapé, et l’orthographe aussi. Il avait écrit « Sofia » au lieu de « Sophia ». Marc se rappela que Dompierre disait « Mme Siméonidis ». Son prénom ne lui était pas familier.

Atterré, chacun s’assit en silence, assez loin du cliché où s’étalait, en noir et blanc, la terrible accusation. Sophia Siméonidis vivante. Sophia assassinant Dompierre. Mathias eut un frisson. Pour la première fois, le malaise et la peur tombèrent dans le réfectoire, ce vendredi, en plein début d’après-midi. Le soleil entrait par les fenêtres mais Marc se sentait les doigts froids, des fourmis dans les jambes. Sophia vivante, manigançant sa fausse mort, faisant brûler une autre à sa place, laissant un caillou de basalte en témoin, Sophia la belle rôdant, la nuit, dans Paris, dans la rue Chasle. Tout près d’eux. La morte-vivante.
– Et Gosselin, alors ? demanda Marc à voix basse.
– Ce n’était pas lui, dit Vandoosler sur le même ton. Je le savais déjà hier, de toute façon.
– Tu le savais ?
– Tu te souviens des deux cheveux de Sophia que Legennec a retrouvés le vendredi 4 dans le coffre de la voiture de Lex ?
– Évidemment, dit Marc.
– Ces cheveux, ils n’y étaient pas la veille. Quand on a appris le jeudi l’incendie de Maison-Alfort, j’ai attendu la nuit pour aller aspirer le coffre de sa voiture de fond en comble. J’ai conservé de mes années de service un petit nécessaire assez pratique. Dont un aspirateur sur batterie et des sachets bien propres. Il n’y avait rien dans le coffre, pas un cheveu, pas un bout d’ongle, pas un fragment d’habit. Que du sable et de la poussière.

Stupéfaits, les trois hommes dévisageaient Vandoosler. Marc se souvenait. C’était la nuit où, assis sur la septième marche, il avait fait de la tectonique des plaques. Le parrain qui descendait pisser dehors avec un sac en plastique.
– C’est vrai, dit Marc. J’ai cru que tu allais pisser.
– J’ai pissé aussi, dit Vandoosler.
– Ah bon, dit Marc.
– Ce qui fait, continua Vandoosler, que lorsque le lendemain matin Leguennec a fait saisir la voiture et qu’il y a trouvé deux cheveux, ça m’a fait bien rigoler. J’avais la preuve qu’Alexandra n’était pour rien dans ce meurtre. Et la preuve que quelqu’un, après moi, était venu déposer ces pièces à conviction dans la nuit, pour enfoncer la petite. Et ça ne pouvait pas être Gosselin, puisque Juliette affirme qu’il n’est revenu de Caen que le vendredi pour déjeuner. Ce qui est vrai, j’ai vérifié.
– Mais pourquoi tu n’as rien dit, bon sang ?
– Parce que j’avais agi hors de la légalité et qu’il me fallait garder la confiance de Leguennec. Aussi parce que je préférais laisser croire à l’assassin, quel qu’il fût, que ses plans fonctionnaient. Lui laisser la bride sur le cou, laisser filer la ligne, voir où l’animal, en liberté et sûr de lui, allait réapparaître.

Surveille tes images : Histoire d’une mouette… de Sepúlveda (jeunesse)

Réapprendre par la fable

Sepúlveda (Luis), Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (Historia de una gaviota y del gato que le enseñó a volar), Seuil, 1996, traduit de l’espagnol (Chili) par Anne-Marie Métailié, Seuil / Métailié, 1996

L’auteur : Luis Sepúlveda (1942-2020)

Né en 1942 à Ovalle (Chili). Grandi dans un barrio ouvrier de Santiago, il se passionne pour la littérature et le football. En 1961, il s’engage dans les jeunesses communistes et soutient Salvador Allende. Il est emprisonné deux ans et demi à Temuco pendant la dictature d’Augusto Pinochet, libéré en 77 sur la demande d’Amnesty International.

Voyageant en Amérique du Sud, il fonde une troupe de théâtre en Équateur, passe un an parmi les indiens Shuars pour l’UNESCO afin d’étudier l’impact de la colonisation puis s’engage aux côtés des sandinistes révolutionnaires au Nicaragua. À partir de 82, il migre en Europe, où il devient journaliste, acceptant des missions pour Greenpeace ou la Fédération internationale des Droits de l’Homme…

Résumé

Alors que son maître est en vacances et que Zorbas s’apprête à vivre en seigneur dans son appartement, une mouette échoue sur son balcon. Ses plumes sont couvertes de pétrole. Elle lui fait promettre de s’occuper de l’oeuf qu’elle attend et d’apprendre à voler à son petit. Zorbas va demander de l’aide à ses amis Colonello et Secretario au restaurant italien d’à côté.

Commentaires

Ouvrage de jeunesse, ce gentil conte porte sur la solidarité animale, animalité qui s’oppose bien entendu à l’humain destructeur, pollueur. De plus la situation avantageuse de l’homme qui est la seule espèce à maîtriser le langage est ici inversée : il est le seul à ne pas parler aux autres animaux alors que ceux-ci non seulement peuvent parler entre différentes espèces mais comprennent l’humain tout en lui cachant, en faisant ainsi leur bonne dupe, douce vengeance pour le mal que leur fait l’homme.

Toutefois, les choses sont plus complexes, et l’homme seul jugé digne de parler avec les animaux est l’écrivain-poète. En cela, Sepulveda introduit discrètement sa réflexion sur ce qu’est le langage poétique et la littérature. Elle et il ne s’arrêtent pas à la jolie communication d’une histoire moralisatrice mais rétablissent un lien, un instinct, avec la nature. Apprendre à voler à une mouette blessée par la pollution, pour un chat d’appartement, c’est un peu reprendre sa vraie nature, se libérer d’un confortable attachement autodestructeur à la modernité qui endort. Le chat d’appartement, gros et rond, l’homme qui dort dans l’insouciance de ce qui se passe autour de lui, est amené par son obligation envers la nature malade qui se manifeste à lui à sortir de lui-même. Ainsi Zorbas devient à nouveau félin menaçant face à ce qui menace la petite mouette sa protégée, chats, rats, humains… Lui réapprendre à voler, c’est dire que la nature a besoin pour à nouveau s’envoler de l’aide active de l’homme, pas seulement de l’arrêt de ses mauvaises actions. On est bien dans un conte écologique.

Passages retenus

p. 103 : « – Tu es une mouette. Là, le chimpanzé a raison, mais seulement pour cela. Nous t’aimons tous, Afortunada. Et nous t’aimons tous, Afortunada. Et nous t’aimons parce que tu es une mouette, une jolie mouette. Nous ne te contredisons pas quand tu cries que tu es un chat, car nous sommes fiers que tu veuilles être comme nous, mais tu es différente et nous aimons que tu sois différente. Nous n’avons pas pu aider ta mère, mais toi, nous le pouvons. Nous t’avons protégée depuis que tu es sortie de ton œuf. Nous t’avons donné toute notre tendresse sans jamais penser à faire de toi un chat. Nous t’aimons mouette. Nous sentons que toi aussi tu nous aimes, que nous sommes tes amis, ta famille, et il faut que tu saches qu’avec toi, nous avons appris quelque chose qui nous emplit d’orgueil : nous avons appris à apprécier, à respecter et à aimer un être différent. Il est très facile d’aimer et d’accepter ceux qui nous ressemblent, mais quelqu’un de différent c’est très difficile, et tu nous as aidés à y arriver. Tu es une mouette et tu dois suivre ton destin de mouette. Tu dois voler. Quand tu y arriveras, Afortunada, je t’assure que tu seras heureuse et alors tes sentiments pour nous et nos sentiments pour toi seront plus intenses et plus beaux, car ce sera une affection entre des êtres totalement différents. »

p. 118-119 : « Bouboulina était une belle chatte blanche et noire qui passait de longues heures parmi les fleurs d’un balcon. Tous les chats du port se promenaient lentement devant elle, montrant l’élasticité de leur corps, le brillant de leur fourrure bien soignée, la longueur de leurs moustaches, l’élégance de leur queue dressée, ils essayaient de l’impressionner. Mais Bouboulina paraissait indifférente et n’acceptait que les caresses d’un humain qui s’installait sur le balcon avec une machine à écrire.

C’était un humain bizarre qui, parfois, riait en lisant ce qu’il venait d’écrire et d’autres fois froissait sans les lire les pages arrachées à la machine. De son balcon s’échappait toujours une musique douce et mélancolique qui endormait Bouboulina et provoquait de gros soupirs chez les chats qui passaient tout près.

– L’humain de Bouboulina ? Pourquoi lui ? Demanda Colonello.

– Je ne sais pas. Il m’inspire confiance. Je l’ai entendu lire ce qu’il écrit. Ce sont de beaux mots qui rendent joyeux ou triste, mais qui donnent toujours du plaisir et le désir de continuer à écouter, expliqua Zorbas.

– Un poète ! Ce qu’il fait s’appelle poésie. Tome 16, lettre P de l’encyclopédie, précisa Jesaitout. »

Ramasse tes lettres : Jefferson (jeunesse)

Registre de la fable, toujours efficace

Mourlevat (Jean-Claude) 2018, Jefferson, Gallimard Jeunesse, coll. « Les Incorruptibles ».

Note : 3 sur 5.

L’auteur : Né en 1962, Jean-Claude Mourlevat est originaire d’Ambert dans le Puy-de-Dôme. Il a enseigné l’allemand au collège avant de devenir acteur-clown, metteur en scène puis écrivain de littérature jeunesse à partir de 1997.

Résumé

Un beau matin, Jefferson le hérisson, se rend au coiffeur se faire rafraîchir la houppette, en rêvant d’inviter à dîner la nièce du coiffeur M. Edgar le blaireau. La porte est fermée. Jefferson entre par le jardin et découvre le pauvre coiffeur, allongé, une paire de ciseaux enfoncée dans la poitrine. Une vieille bique se réveille en frayeur et accuse Jefferson qui s’enfuit.

Son ami Gilbert le cochon, le rejoint à leur cabane d’enfants et ils démarrent la contre-enquête…

Commentaires

Relevant du genre de l’enquête policière, le récit se double d’une réflexion sur la condition animale avec notamment l’ekphrasis des vidéos des abattoirs par L214, mais encore par la visite des animaux en ville humaine. La réussite de l’enquête repose sur la solidarité des bons personnages, sur l’honnêteté et la sincérité de Jefferson et Gilbert. Un roman évidemment moral ou les méchants sont clairement identifiés, quoique simplement tueurs commandités quand le mystérieux commanditaire, l’homme qui veut continuer à manger de la viande, demeurera impuni, et donc cible d’une envie de vengeance par le lecteur. Le récit est tout de même léger, bien que tout y soit clairement dit, souligné et expliqué. C’est bien l’enchaînement des actions qui permet d’éviter toute lourdeur moralisante.

Le mécanisme de la fable animalière permet de multiples jeux de langue et de comique, portant sur l’ambiguïté entre animalité et humanisation, traits de caractère donnés habituellement aux espèces…

Passages retenus

p. 148 : « Tu as le coeur qui bat fort, expliqua-t-elle. Tu sais que c’est interdit, illégal, mais tu sais en même temps que c’est pour la bonne cause, que c’est moral, que tu dois le faire. Depuis quelques mois, M. Edgar préparait une opération spectaculaire. Une trentaine de vidéos à réaliser dans tout le pays et à publier en même temps. Ça devait être un coup de tonnerre sur le net. C’était programmé pour l’année qui vient. Mais il y a eu une fuite apparemment. Et voilà… »

Imaginez la scène : François, le saint jongleur, de Dario Fo

Rendre à nos légendes leur portée polémique, faire le lien entre cultures ancienne et moderne

Note : 4 sur 5.

Dario Fo, François, le Saint Jongleur (1999), La Fontaine éditions, Lille, 2012.

Traduit de l’italien par Nicole Colchat et Toni Cecchinato (Lu Santo Jullàre Françesco)

Résumé

Le célèbre François d’Assise se rend à Bologne, où, seul face à une immense foule, il aurait commencé par erreur un discours flattant l’esprit guerrier napolitain de ses spectateurs…
Fils de riche marchand, il aurait prit part, à dix-sept ans, à la révolte d’Assise. Suite de quoi il aurait fait de la prison, puis se serait fait riche maçon et noceur. Une crise mystique l’aurait alors amené à se dépouiller de ses habits et richesses pour se consacrer à la reconstruction des églises de Dieu. Sur le chemin d’une carrière de pierres, il apprivoise un loup qui effrayait le peuple mais le seigneur le chasse.
Un jour que François racontait les noces de Cana à ses amis, une personne lui reproche de traduire les textes sacrés en langue vulgaire. Il va en demander le droit au Pape en personne. François à bout de forces, est mourant, ses fidèles veulent l’emmener à l’hôpital.


La pièce était à l’affiche en 2020 dans une mise en scène de Claude Mathieu avec Guillaume Gallienne.
Petit éditeur – édition comportant plusieurs maladresses de finition et de mises en forme -, ce qui n’empêche en rien le plaisir de lecture.

L’auteur : Dario Fo (1926-2016)

Né en Lombardie, non loin du Lac majeur, d’un père chef de gare et d’une mère fille de paysans, tous deux socialistes et antifascistes. Père acteur dans une troupe amateur. Pendant la seconde guerre, Dario rejoint les armées fascistes de Mussolini pour empêcher les suspicions contre sa famille. Il aurait ainsi aider à faire passer nombre de personnes menacées en Suisse, avant de rejoindre la résistance.

Il abandonne sa thèse d’architecture aux Beaux-Arts à Milan et commence à jouer dans les piccoli teatri (spécialisés dans l’improvisation et les monologues). Au début des années 50, il joue dans un variety show pour la radio RAI avec Franco Parenti. Il y crée ses premiers monologues-contes de fée inspirés de la Bible et autres jeux shakespeariens. Il collabore avec Giustino Durano sur Cocorico, sketch sur les noirs des États-Unis. Il fonde avec ses compères la revue I Dritti (les trois), et écrit des chansons, par exemple pour Fiorenzo Carpi.

Il se marie avec l’actrice Franca Rame en 54. Ils s’installent à Rome, et co-écrivent pour le cinéma et le théâtre, jouent au Teatro Arlecchino et fondent la compagnie Fo-Rame. L’aspect politique de leurs pièces et leur engagement se renforce à la fin des années 60, lui valant haine et représailles des fascistes. Fo critique également le Parti communiste et se rapproche davantage des anarchistes. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1997.

« Après ces coups de bourdon il n’a plus jamais été le même. Il marchait d’un pas exalté et la tête en l’air comme un illuminé… le regard perdu dans le ciel, il suivait les oiseaux du regard et pointait la lune, à la lune il disait : « Bonjour, ma sœur ! » Et aux étoiles ! « Mes petites sœurs… », au soleil : « Salut, mon frère… », à la terre : « Terre mère »… toute une famille, quoi ! »

Dario Fo

Commentaires

Dans le prolongement de l’ensemble de spectacles Mystère bouffe écrit près de trente ans plus tôt, Dario Fo renoue avec l’inspiration du Moyen-Âge, la lutte sociale très corporelle et chrétienne de pièces comme la Naissance du jongleur trouve ici son écho. Inspiré par une biographie incomplète et emprunte de légendes, Dario Fo fait œuvre de réécriture littéraire de vie légendaire, à la façon de Marcel Schwob dans ses Vies imaginaires. C’est pour Dario Fo l’occasion de faire d’un personnage historique sérieux, fondateur d’un mouvement religieux – les Franciscains – un personnage populaire, héros et leader de luttes sociales. Il confère à son personnage d’abord un profil moderne de performeur de One Man Show, ultra doué capable de briller dans d’immenses places publiques sans micro ni effets de lumière. Mais également d’écrivain engagé aux valeurs pacifistes et à la finesse ironique très socratique (la fausse erreur, comme un lapsus, comme fausse naïveté socratique, montre et démontre l’enflure fausse d’un discours flatteur et patriotique transposable). Sans renier le comique de geste propre aux farces du Moyen-âge (les coups, saint François transformé en Tarzan des églises, de corde en corde, nu et casse-cou…), l’auteur opère une impressionnante mise en abyme (le jongleur moderne joue un jongleur médiéval jouant lui-même saint François) qui rapproche pourtant indiscutablement les luttes sociales des cités du Moyen-Âge de celles de nos jours, de par les conséquences (dégâts, emprisonnement des leaders identifiés).

Mais Dario Fo ne travestit pas non plus le sens chrétien du message de François. On trouve une ardente critique de la vie de lucre et de gaspillage, critique des élites religieuses baignées de luxe. Le portrait terrible du pontife en politicien machiavélique capitaliste s’oppose à une vocation de dénuement qui empêche la dérive de la pensée spirituelle de charité chrétienne en pouvoir sur le peuple. La vie de gaspillage et de luxe, menée par François et par les élites de l’Église, est une image de la société de consommation individualiste moderne. François est une incarnation du self made man à l’américaine, passé de simple maçon ordinaire à grand riche. Son renoncement est aussi l’image d’une écologie politique en vigueur de nos jours. La légende de l’apprivoisement du loup est aussi une fable écologique. Animal ou homme, domestication ou exploitation, esclavage, le discours de la critique anticapitaliste rejoint l’écologie. On ne peut espérer dénaturer l’animal ni même l’humain.

Saint François dialoguant, débattant, luttant de rhétorique avec ses supérieurs puis avec le pontife, offre une scène historique incroyable bien que orientée sur le grotesque et l’anecdotique propre à la farce médiévale, irrévérencieuse (mettant en scène l’archange et l’Ivrogne comme dans Les noces de Cana du Mystère bouffe). Mais le différent, au lieu d’être théologique, est profondément politique, portant sur la lutte sociale, que ce soit sur le droit d’utiliser la langue vulgaire (pour que les fidèles s’approprient la pensée spirituelle par eux-mêmes et s’instruisent ainsi avec les écritures plutôt que de se laisser guider comme des moutons) ou que ce soit pour la question des offrandes en échange de charité (accepter les offrandes et gérer des ressources pour que l’Église fasse charité, c’est non seulement l’enrichissement de l’Église, mais également l’appropriation d’un pouvoir de décision sur qui mérite et qui ne mérite pas la charité, un pouvoir qui ouvre toute porte à l’injustice du jugement personnel, de la subjectivité du prêtre sur les mœurs, opinions et autres de la personne dans le besoin…).
Le final épique et grotesque du déplacement du malade, de la tentative de vol et d’appropriation du canonisé, achève une critique de la société intéressée capitaliste, mais le discours politique se tourne simplement en regard poétique et pardonnant, douceur d’un homme fondamentalement humain.

Dario Fo fait le lien entre la culture populaire du One Man Show, la culture médiévale des jongleurs et l’origine du théâtre où l’homme seul en scène faisait vivre un récit spectaculaire. Par les différents échos historiques et politiques qu’il suggère, par les personnages qu’un même jongleur joue, avec un recul, Dario Fo se rapproche là du principe dialogique bakhtinien analysé à partir des oeuvres de Dostoïevski et de Rabelais où l’écriture ne doit plus être la simple parole subjective portée par un auteur mais un dialogue entre différentes voix qui se donnent en spectacle, spectacle qui donne au spectateur une opportunité de penser par lui-même et donc de s’émanciper des discours égocentriques, intéressés ou de propagande.

Passages retenus

p. 23 :
François n’était pas seulement homme d’esprit… il était aussi spirituel…
Cette réplique, vous ne l’avez pas vraiment saisie. Hier soir j’ai fait le même jeu de mots sur « spirituel » et il y a eu un grand éclat de rire dans le public : la salle était remplie de Franciscains. Eux ils ont immédiatement capté l’allusion ironique sur le spirituel, puisque spirituel était le mouvement des frères mineurs qui suivaient à le lettre la Règle des pauvres de Saint François. C’est pourquoi, s’il y a par hasard des frères mineurs dans la salle, cela déclenche immédiatement une explosion de rires. Ce soir, seuls quelques uns ont ri, et encore à voix basse. Il n’y a de toute évidence que quelques dominicains et trois ou quatre jésuites dans la salle… Comme chacun sait, on rit dans ces ordres-là aussi, mais très intérieurement.
Et il faut bien dire que ce sont eux, ses amis les plus proches, qui lui ont infligé les pires trahisons qui soient. Alors qu’il était déjà devenu saint et que tout le monde était au courant de sa béatitude, partout et en tout lieu, y compris au-delà des mers, eux, ses malembouchés d’amis disaient : je me souviens que quand François a été inondé par la grâce… C’est arrivé le jour où il a pris sur la tête le battant de la grosse cloche, alors qu’il se trouvait dedans. Après ces coups de bourdon il n’a plus jamais été le même. Il marchait d’un pas exalté et la tête en l’air comme un illuminé… le regard perdu dans le ciel, il suivait les oiseaux du regard et pointait la lune, à la lune il disait : « Bonjour, ma sœur ! » Et aux étoiles ! « Mes petites sœurs… », au soleil : « Salut, mon frère… », à la terre : « Terre mère »… toute une famille, quoi !
Et puis il parlait avec les animaux, avec les oiseaux… avec les chevaux, les loups et même les fourmis (Il se penche vers le sol en agitant les doigts et parle avec une voix de fausset.) : « Jolies petites fourmis, doux insectes, petites bestioles en files indiennes, bien rangées… trillilli li lirili ». Puis il les bénissait, s’en allait… Il les oubliait et les écrasait toutes. 

p. 46 :
À quoi ça sert qu’on se déplace pour prêcher… puisqu’aucun de nous n’est capable de faire des miracles ! Il ne nous reste plus qu’à dissoudre cette communauté des Frères Mineurs, qui est morte née !
– Non, n’exagère pas maintenant ! J’ai dit ça par amour du paradoxe. Bien-sûr qu’on peut suivre l’Évangile mais avec un peu d’élasticité et de bon sens. Au début il faut penser à rassembler quelques bricoles, l’une ou l’autre petite chose, pendant les années fastes… pas pour toi… pas seulement pour toi… mais aussi pour les pauvres ! Sinon comment vas-tu faire la charité, si tu n’as pas mis quelques provisions de côté ? Imagine quelqu’un qui veut remercier la sainte personne que tu es, il s’approche de toi et te dit : « J’éprouve de la gratitude envers toi, François ! » Et il te donne deux paniers de victuailles. « Toi, prends-les ! » […]
– Non, dit François – on ne peut pas !
– Comment ça, on ne peut pas ?
– On ne peut pas recueillir de biens, même pas pour les donner aux pauvres, même pas les offrandes de passage… parce que si j’accepte de recueillir des victuailles ou des marchandises à distribuer aux plus démunis… Dès l’instant où ces donations passent entre mes mains pour être distribuées, je m’arroge un pouvoir, une puissance… « Tiens, voilà… ce panier plein de nourriture est pour toi !… Pour toi, pauvre malheureux qui meurs de faim : deux sachets de pain ! Tiens… voici un veau… vivant ! Tiens, tue-le toi-même parce que moi ça m’impressionne !… À toi maintenant !… Toi ? Toi, rien ! Je regrette… Tu as faim ? Je ne te donne rien parce que tu ne me plais pas ! C’est une injustice ? Ça m’est égal : c’est moi qui fais les parts ! C’est moi qui distribue ! C’est moi le patron de la charité.

Crache ton cerveau : La Convivialité d’Ivan Illich

Bâtissons une société conviviale !
(au lieu de parler du concept négatif et économiste de décroissance…)

Illich (Ivan) 1973, La Convivialité (Tools for Conviviality), Seuil, coll. « Points Essais », 2003. (écrit directement en français ? ou traduit par lui-même ?)

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

À la société de production industrielle, qui place l’homme en quasi situation d’esclave face à la consommation, aux technologies, et au travail, et qui avance irrémédiablement vers la destruction de l’homme et de l’environnement, l’auteur oppose une société conviviale dans laquelle l’homme reprend contrôle des outils et des institutions en leur imposant des limites, les empêchant ainsi d’acquérir un monopole radical menaçant libertés et égalité.

Les institutions telles que l’école, la santé, les médias, en prônant un perfectionnement de l’être humain, sont producteurs de spécialistes, et soutiennent ainsi la hiérarchisation de la société et la recherche du spécial, du luxe et du nouveau comme nécessités. Elles font naître des besoins secondaires qui paraissent primaires à cette élite puisque leur fonction en requiert la possession et la maîtrise. Or, ces besoins secondaires sont bientôt réclamés par les classes inférieures puisqu’elles veulent s’améliorer. Et toute la société est donc à contribution pour rendre possibles et populaires ces inventions chères et tout à fait secondaires.

« Il nous faut reconnaître que l’esclavage humain n’a pas été aboli par la machine, mais en a reçu figure nouvelle. Car, passé un certain seuil, l’outil, de serviteur, devient despote. […] J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. » (p. 13)

Ivan Illich

L’auteur : Ivan Illch (1926-2002)

De père croate et de mère juive allemande convertie, Ivan Illich grandit à Split avant que sa mère n’émigre à Vienne puis à Florence à cause de l’antisémitisme. Illich fait des études à Rome en cristallographie, en théologie et en philosophie puis se fait prêtre.

En 1951, il part aux États-Unis à l’Université de Princetown pour faire un doctorat d’histoire sur Albert le Grand. Il s’occupe d’une paroisse dans un quartier porto-ricain de New-York avant d’obtenir un poste à l’Université catholique de Porto-Rico où il fonde un centre de formation à la culture latino-américaine pour les prêtres.

En 1960, il quitte son poste en désaccord avec sa hiérarchie au sujet des préservatifs. Il fonde le Centre interculturel de documentation (CIDOC) à Cuernavaca au Mexique. Il clôt l’expérience en 76 pour éviter d’être institutionnalisé et rentre en Europe pour occuper une chaire d’histoire à l’Université de Brême et puis de Hagen.

Il décède en 2002 des suites d’un cancer qu’il a refusé de soigner médicalement pendant vingt ans. Sa pensée a une grande influence sur la gauche et notamment sur la pensée anarchiste.

Commentaires

Illich commence un peu là où les thèses de Günther Anders (dans l’Obsolescence de l’homme, 1956) s’arrêtent : l’homme crée des outils qu’il ne comprend pas tout de suite, qui le dépassent, et qui modifient sa vision du monde et son comportement, l’entraînant à s’adapter, à se surpasser de manière désespérée pour concurrencer la machine. Là où Anders interroge prudemment – mais sa réponse est évidente – la viabilité de ce futur dicté par les technologies, Illich pose d’emblée ce détraquement et la nécessité de limites. Il se sert de la notion de seuil au-delà duquel une technologie devient néfaste.

Illich part aussi de cet acquis – par exemple chez Franz Fanon – qu’il est inutile de s’opposer à la classe propriétaire des outils (telle qu’on le voit dans une compréhension simplifiée de la pensée de Marx), celle-ci sera remplacée par une autre élite qui fera le même usage des mêmes outils. Il faut s’opposer aux institutions qui soutiennent ce système et ont intérêt à la défense de ces techniques et technologies qui justifient leur spécialisation et donc leur supériorité de classe. L’école, l’administration, la santé, légitiment leur hiérarchisation, et donc le système d’inégalités qui va avec, par la maîtrise de certains outils techniques et technologiques. Rendre par exemple, la quête de diplôme moins valorisante, la culture perfectionnée et académique moins nécessaire, la possession de diplôme, de papiers, de permis… moins obligatoire, la prolongation de la vie en mauvaise santé et de la bonne santé dans un travail déséquilibrant moins obsédante, c’est retirer tout pouvoir à ces institutions. Or, pour ce faire, il faut retirer de l’importance à certains objets industriels qui légitiment la supériorité de ceux qui ont escaladé l’échelle de ces institutions : si l’on utilise moins les voitures, le permis perd donc de sa valeur, si l’on demande moins de services perfectionnés à l’hôpital, si l’on refuse le travail à l’usine pour des travaux conviviaux où l’outil ne détruit pas la santé ; si le boulot manuel que tout le monde peut exécuter et l’artisanat prennent plus de valeur marchande que la capacité à surveiller une machine, alors le diplôme perd de sa valeur et la société industrielle perd aussi ces forces qui la soutiennent.

Cette position très polémique de poser comme néfastes et même perverses les institutions officiellement reconnues comme les plus utiles et positives que sont l’école et la santé, est particulièrement difficile à expliquer car c’est bien là que se tient toute la complexité de la société de consommation. Les révolutionnaires se lèvent souvent contre les gouvernements et donc contre l’élite d’un temps, propriétaires des biens et des outils de production de richesse, s’insurgent devant les grandes entreprises leaders de la production industrielle, créateurs évidents d’une dépendance, d’une frustration, et d’inégalités terribles, responsables de la destruction de l’environnement, mais très rarement contre des institutions comme l’école et la santé, qui seraient pourtant celles à revoir en priorité pour redéfinir un monde convivial.

Illich dénonce tout simplement l’obligation scolaire, ainsi que la dépendance à la possession de diplômes pour occuper des fonctions importantes dans la société. Cette obligation rend donc obligatoire elle aussi une ségrégation entre diplômés et échoués du système scolaire, et donc la constitution de classes ou castes sociales.

De même, il dénonce le vice de la médecine qui s’approprie le droit de soigner – même les symptômes les plus évidents – de par ses diplômes, et surtout s’évertue à soigner des maladies et des blessures au lieu de s’attaquer à ce qui les provoque. L’institution sanitaire, et l’obligation de passer par elle, entretiennent ainsi un système déséquilibré et destructeur.

Ces positions supérieures des cadres justifient l’usage de certaines technologies : comment imaginer tous les professeurs, les médecins, les cadres supérieurs… sans leur voiture, sans leur ordinateur, sans internet, sans colloque à l’étranger… Illich critique ainsi l’illusion des transports rapides : la voiture permet de se déplacer plus loin en moins de temps, étendant donc la possibilité de travailler, de se procurer les biens de première nécessité, etc. ; or, le travailleur ne gagne donc pas de temps puisqu’il s’installe plus loin – provoquant au passage la fermeture des commerces de proximité, le groupement des écoles et des administrations… – il devient même dépendant à sa voiture et aux dépenses d’entretien qui y sont attachées, si la voiture casse, il devient défectueux pour le patron. Illich pose ainsi le seuil de perversion des outils de transport au vélo qui seul reste convivial car il ne nécessite pas d’énergie extérieure, ni de compétence particulière, dont la technologie peut être réparée et maîtrisée par les usagers…

Mais Illich n’est pas totalement opposé à toute production industrielle, mais au monopole que celle-ci peut acquérir, et donc à l’écrasement et à la destruction quelle provoque sur le reste du champ sociétal – production artisanale, anciens outils ne nécessitant pas d’énergie, etc. Ainsi, si Illich critique les transports en commun et le train, souvent vus comme des outils moins polluants et plus positifs socialement, car créateurs également d’une dépendance à l’énergie et à la technologie, d’une obsession du temps, il ne leur enlève pas tout intérêt mais leur enlève le rôle de solutions technologiques à la dérive d’une société technologique. C’est presque cinquante ans plus tard qu’apparaissent l’évidence de ces fausses solutions technologiques : le nucléaire comme fournisseur d’énergie propre, le TGV comme moyen de transport ultra rapide pour une élite… Le bus comme réponse à la voiture individuelle est un leurre pour Illich, le transport collectif n’est qu’un des outils de l’ensemble du pack transport à haute vitesse qui rend possible et même nécessaire une société accélérée, polluante, énergivore, urbaine… En rendant populaires et accessibles même aux plus pauvres les transports rapides comme le métro, la société impose à ses pauvres cette utilisation, cette disponibilité dans l’espace – vous ne pouvez refuser un job à l’autre bout de la région.

Autre forme de faux progrès dénoncée par Illich, ce sont les normes attendues pour la construction d’un logement décent qui empêchent ainsi l’auto-construction peu coûteuse pour les classes pauvres et renforcent le pouvoir des architectes diplômés seuls à même de valider une construction. Illich montre ainsi comment les normes et les droits sont maintenant devenus les défenseurs de la société industrielle. Pourtant, c’est aussi par eux – la justice, la police – que peuvent se renverser l’équilibre de cette société. En faisant appel au vrai rôle de ces institutions protectrices, on peut renouer avec ce qui fait le coeur identitaire d’une société et donc influencer les lieux de décision. La redéfinition et réorientation de la justice et de la police, est nécessaire pour l’avènement d’une nouvelle société.

Passages retenus

p. 44 : « L’outil est inhérent à la relation sociale. Lorsque j’agis en tant qu’homme, je me sers d’outils. Suivant que je le maîtrise ou qu’il me domine, l’outil me relie ou me lie au corps social. Pour autant que je maîtrise l’outil, je charge le monde de mon sens ; pour autant que l’outil me domine, sa structure me façonne et informe la représentation que j’ai de moi-même. L’outil convivial est celui qui me laisse la plus grande latitude et le plus grand pouvoir de modifier le monde au gré de mon intention. L’outil industriel me dénie ce pouvoir ; bien plus, à travers lui, un autre que moi détermine ma demande, rétrécit ma marge de contrôle et régit mon sens. La majorité des outils qui m’environnent aujourd’hui ne sauraient être utilisés de façon conviviale. »

p. 58 : « L’émergence de nouvelles formes d’énergie et de pouvoir a changé le rapport que l’homme entretenait avec le temps. Le prêt à intérêt était condamné par l’Église comme une pratique contrenature : l’argent était par nature un moyen d’échange pour acheter le nécessaire, non un capital qui pût travailler ou porter des fruits. Au XVIIe siècle, l’Église elle-même abandonna cette conception, quoique ce fût à regret, pour accepter le fait que les chrétiens étaient devenus des capitalistes marchands. L’usage de la montre se généralisa et, avec lui, l’idée du « manque » de temps. Le temps devint de l’argent : j’ai gagné du temps, il me reste du temps, comment vais-je le dépenser ? […]

Bientôt on commença à considérer ouvertement l’homme comme une source d’énergie. On chercha à mesurer la prestation quotidienne maximale que l’on pouvait attendre d’un homme, puis à comparer le coût de l’entretien et la puissance de l’homme avec ceux du cheval. L’homme fut redéfini comme source d’énergie mécanique. »

p. 94-95 : « Qu’apprend-on à l’école ? On apprend que plus on y passe d’heures, plus on vaut cher sur le marché. On apprend à valoriser la consommation échelonnée de programmes. On apprend que tout ce que produit une institution dominante vaut et coûte cher, même ce qui ne se voit pas, comme l’éducation ou la santé. On apprend à valoriser l’avancement hiérarchique, la soumission et la passivité, et même la déviance-type que le maître interprétera comme symptôme de créativité. On apprend à briguer sans indiscipline les faveurs du bureaucrate qui préside aux séances quotidiennes, à l’école le professeur, à l’usine le patron. On apprend à se définir comme détenteur d’un stock de savoir dans la spécialité où l’on a investi son temps. On apprend, enfin, à accepter sans broncher sa place dans la société, à savoir la classe et la carrière précises qui correspondent respectivement au niveau et au champ de spécialisation scolaire.

Les règles d’embauche dans les industries naissantes des pays pauvres sont telles que seuls les industries naissantes des pays pauvres sont telles que seuls les scolarisés prennent les places rares, parce qu’ils sont les seuls à avoir appris à se taire à l’école. Ces places à la chaîne sont définies comme les plus productives et les mieux payées, de sorte que l’accès à la fabrication et à l’acquisition de produits industriels est réservé aux scolarisés et interdit aux non-scolarisés. Fabriqués par la machine, chaussures, sacs, vêtements, nourritures congelées et boissons gazeuses évincent du marché des biens équivalents qui étaient convivialement produits. L’école sert l’industrialisation en justifiant au tiers monde l’existence de deux secteurs, celui du marché et celui de la subsistance : celui de la pauvreté modernisée et celui d’une nouvelle misère des pauvres. Au fur et à mesure que la production se concentre et se capitalise, l’école publique, pour continuer à jouer son rôle d’écran, coûte plus cher à ceux qui y vont, mais fait payer la note à ceux qui n’y vont pas. »

p. 98 : « Pendant que l’école élargit le champ de ses prétentions, d’autres services se découvrent une mission d’éducateurs. La presse, la radio et la télévision ne sont plus seulement des moyens de communication, dès lors qu’on les met consciemment au service de l’intégration sociale. Les hebdomadaires connaissent l’expansion en se remplissant d’information stéréotypée, ils deviennent des produits finis, livrant tout emballée une information filtrée, aseptisée, prédigérée. Cette « meilleure » information supplante l’ancienne discussion du forum ; sous prétexte d’information, elle suscite une boulimie docile d’aliments tout préparés et tue la capacité native à trier, maîtriser, organiser l’information. On offre au public quelques spécialistes vulgarisés par l’emballeur du savoir, on confine la voix des lecteurs dans leur courrier ou dans les réponses (aux diverses enquêtes proposées) qu’ils envoient docilement.

Or les hommes n’ont pas besoin de davantage d’enseignement. Ils ont besoin d’apprendre certaines choses. Il faut apprendre à renoncer, ce qui ne s’apprend pas à l’école, apprendre à vivre à l’intérieur de certaines limites, comme l’exige par exemple la nécessité de répondre à la question de la natalité. La survie humaine dépend de la capacité des intéressés d’apprendre vite par eux-mêmes ce qu’ils ne peuvent pas faire. Les hommes doivent apprendre à contrôler leur reproduction, leur consommation et leur usage des choses. Il est impossible d’éduquer les gens à la pauvreté volontaire, de même que la maîtrise de soi ne peut être le résultat d’une manipulation. Il est impossible d’enseigner la renonciation joyeuse et équilibrée dans un monde totalement structuré en vue de produire toujours plus et de créer l’illusion que ça coûte toujours moins cher. »

p. 101 : « Les intoxiqués de l’éducation font de bons consommateurs et de bons usagers. Ils voient leur croissance personnelle sous la forme d’une accumulation de biens et de services produits par l’industrie. Plutôt que de faire les choses par eux-mêmes, ils préfèrent les recevoir emballés par l’institution. Ils étouffent leur pouvoir inné d’appréhender le réel. »

p. 105 : « Jamais l’outil n’a été aussi puissant. Et jamais il n’a été à ce point accaparé par une élite. Le droit divin volait moins au secours des rois d’antan que la croissance des services à celui des cadres d’aujourd’hui, dans l’intérêt supérieur de la production. »

p. 111 : « L’innovation coûte cher ; pour justifier la dépense, le gestionnaire doit prouver qu’elle est un facteur de progrès. Pour chiffrer ce progrès, dans une économie planifiée, le département de recherche et développement appelle à son secours la pseudo-science, et dans une économie de marché, celui des ventes recourt aux études de marché. En tout état de cause, l’innovation périodique nourrit la croyance qui l’a engendrée, l’illusion que ce qui est nouveau est mieux. Cette croyance est devenue partie intégrante de la mentalité moderne. On oublie seulement que toutes les fois qu’une société industrielle se nourrit de cette illusion, chaque nouvelle unité lancée sur le marché crée plus de besoins qu’elle n’en comble. Si ce qui est nouveau est mieux, ce qui est vieux n’est pas aussi bon ; le lot de l’humanité, dans son écrasante majorité, est alors bien mauvais. Le consommateur, l’usager, ressent durement la distance entre ce qu’il a et ce qu’il serait mieux d’avoir. Il mesure la valeur d’un produit à sa nouveauté, et se prête à une éducation permanente, en vue de la consommation et de l’usage de l’innovation. »

p. 113 : « Une société gelée serait tout aussi insupportable à l’homme que la société de l’accélération : entre les deux se place la société d’innovation conviviale. Le changement accéléré enlève tout sens à la régie d’une société par le Droit. La raison en est que le Droit se fonde sur le précédent. Au-delà d’un certain seuil d’accélération, il n’y a plus de place pour cette référence au précédent, et donc pour le jugement. En perdant ce recours au Droit, la société se condamne à l’éducation. »

p. 134 : « Peu à peu, non seulement la police, mais aussi les organes législatifs et les tribunaux en sont venus à être tenus pour un outillage au service de l’État industriel. Qu’ils défendent parfois l’individu devant les prétentions de l’industrie, c’est l’alibi de leur docilité à servir le monopole radical et de leur servilité à légitimer une concentration toujours plus forte des pouvoirs. À leur manière propre, les magistrats deviennent un corps d’ingénieurs de la croissance. En démocratie populaire ou capitaliste, ils sont les alliés « objectifs » de l’outil contre l’homme. Avec l’idolâtrie de la science et la corruption du langage, cette dégradation du Droit est un obstacle majeur au réoutillage de la société.

On comprend qu’une autre société est possible quand on parvient à l’exprimer clairement. On provoque son apparition quand on découvre le procédé par lequel la société présente prend ses décisions. On organise sa structure quand on utilise la langue maternelle et les procédures traditionnelles du Droit pour servir des buts opposés à ceux que se fixe leur présent usage. Car, dans chaque société, il y a une structure profonde qui organise la prise de décision. Cette structure existe partout où des hommes se rassemblent. »

p. 141 : « Ce qui m’intéresse n’est pas l’opposition entre une classe d’hommes exploités et une autre classe propriétaire des outils, mais l’opposition qui se place d’abord entre l’homme et la structure technique de l’outil, ensuite – et par voie de conséquence – entre l’homme et des professions dont l’intérêt consiste à maintenir cette structure technique. Dans la société, le conflit fondamental touche des actes, des faits ou des objets sur lesquels des personnes entrent en opposition formelle avec les entreprises et les institutions manipulatrices. Formellement la procédure contradictoire est le modèle de l’outil dont disposent les citoyens pour s’opposer aux menaces que l’industrie fait peser.

À de rares exceptions près, les lois et les corps législatifs, les tribunaux et les jugements, les plaignants et leurs requêtes sont profondément pervertis par l’accord unanime et écrasant qui accepte sans murmure le mode industriel de production et ses slogans : toujours plus, c’est toujours mieux. »

p. 147 : « Je ne fais que conjecturer l’aggravation de la crise. Mais je puis exposer avec précision la conduite à tenir devant et dans la crise. Je crois que la croissance s’arrêtera d’elle-même. La paralysie synergétique des systèmes nourriciers provoquera l’effondrement général du mode industriel de production. Les administrations croient stabiliser et harmoniser la croissance en affinant les mécanismes de contrôle, mais elles ne font que précipiter la méga-machine industrielle vers son second seuil de mutation. En un temps très court, la population perdra confiance non seulement dans les institutions dominantes, mais aussi dans les gestionnaires de la crise. Le pouvoir qu’ont ces institutions de définir des valeurs (l’éducation, la vitesse, la santé, le bien-être, l’information, etc.) s’évanouira soudainement quand sera reconnu son caractère d’illusion.

Un événement imprévisible et probablement mineur servira de détonateur à la crise, comme la panique de Wall Street a précipité la Grande Dépression. Une coïncidence fortuite rendra manifeste la contradiction structurelle entre les fins officielles de nos institutions et leurs véritables résultats. Ce qui est déjà évident pour quelques uns sautera tout à coup aux yeux du grand nombre : l’organisation de l’économie tout entière en vue du mieux-être est l’obstacle majeur au bien-être. »

p. 157 : « Le Droit garde toute sa puissance, même lorsqu’une société réserve à des privilégiés l’accès à la machine juridique, même lorsqu’elle bafoue systématiquement la justice et pare le despotisme du manteau de simulacres de tribunaux. Quand un homme défend le recours au langage ordinaire et à la procédure formelle, cependant que ses compagnons de la révolution le traînent au banc des accusés, le recours d’un individu à la structure formelle inscrite dans l’histoire d’un peuple reste l’outil le plus puissant pour dire le vrai, pour dénoncer l’hypertrophie cancéreuse et la domination du mode industriel de production comme la dernière forme d’idolâtrie. L’angoisse me ronge quand je vois que notre seul pouvoir pour endiguer le flot mortel tient dans le mot et, plus exactement, dans le verbe, venu à nous et trouvé dans notre histoire. Seul, dans sa fragilité, le verbe peut rassembler la foule des hommes pour que le déferlement de la violence se transforme en reconstruction conviviale. »

Ramasse tes lettres : La ville dont la cape est rouge

couv' réédition

Rio, un choc culturel et intime

Aslı Erdoğan 1998, La Ville dont la cape est rouge, Actes Sud, Babel, 2003, traduit du turc par Esin Soysal-Dauvergne, réédition poche Babel 2018.

Note : 4 sur 5.
Résumé :

Özgür venue pour ses études, vit depuis déjà quelques temps à Rio. Elle a été soufflée en quelques semaines par toute la puissance de cette ville d’extrême. Extrême attraction, extrême répulsion. Chaleur, humidité, amour, déception, violence, peur, solitude… Elle a quitté ses études, travaille à peine. Ses vêtements en lambeaux n’éveillent plus la convoitise. Elle vit presque recluse, avec son thé et ses cigarettes, ne sortant qu’en dernier recours quand les paquets sont vides et qu’il n’y a plus rien à manger. Qu’est-ce qui la retient encore à Rio ? lui demande sa mère.

La vie est un rêve qu’on fait entre deux clins d’oeil. Rien qu’un rêve…

p. 167

L’Auteure : Aslı Erdoğan (1967- )

Turque de parents grec et tcherkesse, intellectuels persécutés par les régimes turcs issus de putschs dans les années 80. Enfant surdouée ayant abandonné une carrière de scientifique au centre européen de recherche sur le nucléaire à Genève, pour des études d’anthropologie et une carrière d’écrivaine.

Défenseuse des droits des femmes en Turquie, luttant pour la reconnaissance du génocide arménien et pour la cause kurde, elle est incarcérée après la tentative de putsch pour trahison par le régime de Recep Tayyip Erdoğan. Après quelques mois, elle est remise en liberté et trouve refuge en Allemagne, à Francfort.

Titre original : Kırmızı Pelerinli Kent (on remarque le mot pèlerine), publié en 1998

Les personnes solitaires causent toujours un peu trop.

p. 124

Commentaires

Double de l’écrivaine venue au Brésil pour ses recherches en anthropologie, la narratrice mêle son expérience vitale au roman qu’elle écrit, comme l’écrivaine. Fallait-il ainsi un double recul, voire triple avec une certaine poétisation de l’expérience et distorsion chronologique des événements, pour oser raconter cette expérience vitale d’une puissance si marquante ? Probablement bouleversante, intimement, mais aussi au niveau des conceptions du monde, cette rencontre, cette plongée dans la ville de Rio pose problème à l’écrivaine en ne donnant pas une histoire linéaire, à l’unité d’action bien précise. L’histoire d’amour est-elle intéressante en elle-même ? Même pas assez déceptrice pour faire de la narratrice une anti-héroïne. Les aventures, le danger rencontré ? Finalement sans conséquences apparentes. La poésie du pays, des paysages, des couleurs, des corps, des sons ? Là encore, pas d’unité, et même pas de beauté extraordinaire qui mériterait un poème ou récit poétique. Comment ainsi raconter cette expérience sans mentir en embellissant ou en complexifiant l’expérience vécue ? Faut-il pour autant renoncer à raconter une expérience si riche, si pleine, si bouleversante ? Le meilleur moyen de rester fidèle à cette expérience est bien la distance de la fiction, la mise en abyme de la création romanesque, qui permet de saisir dans toute sa complexité comme le personnage féminin de la narratrice est prise dans son corps, dans son coeur, dans son âme, dans son sens esthétique. Tout le réel qu’elle essaie de capter pour son projet de roman, c’est ce spectacle que Asli Erdoğan nous tend. Elle est ouverte et reçoit tout l’impact de Rio. Et c’est bien un feu d’artifices, un mélange, une accumulation d’exubérance (les corps même pas beaux et pourtant tellement chargés d’érotisme), de puissance et d’ennui (tant de choses, de vie et pourtant tout passe autour), d’émotions fortes (la peur des balles, les détonations, les rencontres et simples confrontations d’oeil sont déjà des épreuves comme des westerns) et de grandes pitiés (les sans-domiciles). En errant ainsi à travers les souvenirs, les morceaux de roman, les notes de visite, le lecteur ressent la ville de Rio avec Özgür. Le récit mêle ainsi un travail de recherche anthropologique, quasi impossible sur une ville monde, un travail de psychanalyse après le multi-traumatisme de la rencontre avec Rio, une recherche sur l’écriture biographique, et sur l’écriture esthétique… Mais c’est tout de même le regard sur la pauvreté et la marge qui demeure le plus captivant, l’expérience sociale de l’auteure ayant probablement été tout aussi décevante que celle de son personnage, son regard s’est porté logiquement davantage sur la misère de Rio, explosive même en comparaison de celle de la Turquie, surtout dans la capitale, que sur le monde lumineux et nouveau riche, les plages… Dans le dénuement, le personnage touche, effleure cette misère, mais ne peut vraiment la comprendre tant l’humanité qu’elle a connu est loin de celle des favelas. De même le monde des populations favorisées brésiliennes est hermétique, inaccessible. Cette ville d’extrême inégalité lui laisse seul le micro monde des petits artistes et marginaux, coincés entre deux mondes.

Passages retenus

Les pauvres d’un temps, p. 67 :
Elle est fauchée. Mais c’est une misère passagère, elle n’a fait qu’une pause parmi ceux qui débutent dans la vie, sans moyens, sans piston. Nous, nous sommes destinés à souffrir dès notre naissance, tandis qu’eux ils font le choix plus tard. Le jour où elle cessera de voir le monde à travers ses critères personnels, où elle apprendra à gérer la situation en faisant des concessions, elle retournera dans son foyer, elle retrouvera les privilèges qu’elle a si facilement compromis. Tandis qu’à nous personne n’a rien donné ; par conséquent, nous prenons ce que nous avons envie, à la mesure de nos forces.

Critique du mauvais voyageur, du colon, p. 86 :
Tous ces voyageurs entraînés par des tourbillons, des vents inconnus, des courants sous-marins, sur ce continent éloigné du foyer de la civilisation, abandonné… D’anciens nazis, des hors-la-loi, des terroristes internationaux, des dictateurs déchus, des marins, des chasseurs franchissant les océans, à la poursuite du fantôme de la liberté… Tous ceux qui pourchassent jusqu’aux tropiques un souvenir d’amour ayant atteint la perfection dans la mémoire ; ceux qui cherchent leur « Atlantis engloutie », qui « se » cherchent ; ceux qui croient que la musique, la danse et la passion remédient à la souffrance de l’existence… Ceux qui, laissant leur conscience de côté, ainsi que leur manteau et leurs bottes, s’acharnent sur des fesses d’enfants bon marché… Des romantiques inguérissables, qui ornent leurs chambre avec des posters du Che, qui courent vers des marécages car, dans leur pays, ils n’ont plus d’idéal au nom duquel ils peuvent mourir… Ceux qui vivent avec la nostalgie de continents toujours plus lointains, qui se jettent d’un horizon à l’autre… Ceux qui se réfugient en Amérique du Sud qui déborde de chimères, de promesses, de contes ; qui est une toile vide sur laquelle on peut dessiner tous ses rêves… Et tous ceux qui, tombés à genoux, lèchent le sol dans leurs châteaux imaginaires…

Tableau de la pauvreté à Rio de Janeiro, pp. 118-119 :
Des créatures cauchemardesques, ressemblant aux rescapés d’Auschwitz, la tête couverte de bandages, mutilées, avec des pattes d’éléphant, des jambes de bois ; des adolescentes impitoyables, rabougris, se promenant en bandes ; des fillettes violées chaque jour ; des femmes qui luttent contre une faim redoublée ; d’autres, à moitié détraqués, enveloppés de haillons, qui marquent leur territoire grâce à leur puenteur, se répandent à des mètres de distance, comme celle des putois ; des enfants mendiants, recouverts de marques de coups, de brûlures, de torture ; des enfants tuberculeux, atteints de trachome, de sida… Des fous à lier, qui parlent tout seuls, qui poussent des ricanements, qui se masturbent, qui lancent des injures – totalement justifiées – aux passants représentant l’humanité… Des vieux, dont on souhaite qu’ils quittent ce monde le plus vite possible, qui s’accrochent à la vie avec leurs dents cariées… Les seigneurs des sans-abris, divisés en castes : les cambrioleurs, les imposteurs, les voleurs à la tire, les dealers de drogue, les espions… La classe moyenne, travaillant avec honnêteté : ceux qui vendent, sur leurs étagères de seconde main, des billets, des jetons, des confiserie à la noix de coco, des guaranas, des batidas… Des tribus, se rassemblant autour du feu gigantesque, sous le pont… Des familles enchevêtrées par des liens incestueux, où on ne connaît ni le nombre, ni l’âge des enfants, ni l’identité des parents… Les mendiants, qui essaient d’arracher le maximum de jours, d’heures, de minutes de tolérance presque zéro de Rio…
Il y a aussi ceux qui ne sont même plus en état de mendier. La faim les a conduits à la limite de la mort, ils ont atteint le niveau le plus pur, le plus simple de l’existence : la substance vivante… Ils dorment sans cesse, nuit et jour, allongés sur l’asphalte brûlant ou le béton humide, en plein milieu des flaques de boue, des trottoirs. Ils dorment, indifférents à tout ce qui se passe autour d’eux, aux pluies tropicales qui durent parfois des semaines, au soleil mortel, aux bus, aux policiers à ceux qui les enjambent, qui les heurtent, qui les insultent ou qui leur laissent un morceau de pain moisi. C’est un sommeil qui s’approfondit, s’alourdit, se coagule progressivement ; un voyage nonchalant vers les frontières du pays des Morts… Leur mort est toujours silencieuse, comme une bougie qui s’éteint dans le vent. Une mort à laquelle ne se mêlent ni prières, ni cantiques, ni trompettes. Ils ne gémissent pas, ne hurlent pas, ne se révoltent pas. Parce qu’il n’y a personne pour les entendre. Ils résistent à la moindre particule de vie qui leur reste, avec la passion la plus vieille, la plus désespérée, la plus irrésistible du corps, avec une volonté de fer, ils résistent, résistent, résistent…

Mort d’un sans-domicile, p. 161 :
La femme avait été tuée ! Elle regarda désespérément autour d’elle pour demander de l’aide. Les voitures, les motos, les bus, transportaient les gens insouciants qui rentraient de la messe de Pâques, des repas copieux ou des plages. Chacun était dans son monde, chacun avait fermé ses rideaux. La femme n’éveillait pas plus d’intérêt qu’un sac vide jeté dans un coin. Elle était comme une tâche difforme, blafarde sur la surface brillante, impeccable de la vie. Un crachat collé à la figure de l’humanité.

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