Ramasse tes lettres : Fabliaux érotiques

Entre deux chansons paillardes, pour animer la soirée entre amis

divers auteurs, XIIIe-XVe, Fabliaux érotiques, Le Livre de Poche, 1993

édition bilingue, trad. de l’ancien français par Richard Straub et Lucien Rossi.

Note : 3.5 sur 5.
Résumé
  • Anonymes (trad. Richard Straub)
    – La Saineresse (La Saigneuse) : une femme de bourgeois veut faire mentir son mari qui se vante de ne pas pouvoir être trompé. Elle fait entrer un homme aux airs de femme pour la saigner.
    – La Damoiselle qui sonjoit, qu’un jeune homme venait la prendre dans son sommeil.
    – La Damoiselle qui ne pooit oïr parler de foutre, empêchant ainsi son père d’embaucher le moindre domestique. En vient se présenter un qui prétendait lui non plus ne pas supporter le mot.
  • Jean Bodel (trad. Lucien Rossi)
    – Le Vilain de Billuel, dont la femme fâchée qu’il empêchât un rendez-vous galant qu’elle avait avec le prêtre lui fit croire qu’il était mort.
    – Gombert et les deus Clers, qui couchèrent chez lui et avaient des vues sur sa femme et sa fille.
    – Le Sohait des Vez (Le Songe des vits), son vilain de mari s’étant endormi de trop de vin, la femme se voit en rêve dans un grand marché de vits et de couilles.
  • Garin, (trad. Lucien Rossi)
    – Le Prestre ki abevete (Le Prêtre voyeur), qui fait croire à un vilain qu’il y a un enchantement quand on regarde par le trou de serrure, qu’on voit les personnes en train de baiser
    – Les Treces, une femme qui fait croire à son mari que l’amant qu’il a surpris dans leur lit était en fait le veau, qu’il a ensuite battu et coupé les tresses d’un cheval.
    – Celle qui fu foutue et desfoutue por une grue, une jeune fille très préservée par sa famille croit faire une bonne affaire en négociant une grue contre un foutre. Voulant réparer son affaire, elle demande au jeune homme de lui rendre son foutre…
    – Le Chevalier qui fist parler les cons, rapportant des vêtements dérobés par son écuyer à des fées prenant leur bain, il reçoit le don de faire parler les cons.
    – Berangier au lonc cul, une femme dont le mari était un faux chevalier particulièrement lâche, se déguise en chevalier et le défie.
  • Gautier le Leu, (trad. R. Straub)
    – Le Prestre taint, qui fait des avances sans succès à la femme du teinturier, se venge de ses coups à la messe.
    – La Veuve, qui profite de la mort de son mari pour rechercher de bons jeunes
  • Douin de Lavesne (trad. Lucien Rossi)
    – Trubert, jeune fils de paysan qui trompe la femme du seigneur en lui vendant une chèvre multicolore peinte contre quelques sous et un foutre, se joue du seigneur en lui vendant à nouveau la même chèvre contre quelques sous et quatre poils de cul…

Commentaires

Les fabliaux réunis ici semblent avoir eu un destin à succès puisque nombre d’entre eux ont été repris par Boccace dans le Décaméron. « Le Chevalier qui fit parler les cons » a même inspiré les Bijoux de Diderot à quelques siècles d’éloignement. On peut penser que les manuscrits circulaient sous cape de clerc, en feuillets placés sous le matelas, aux côtés de la Carmina Burana et du Roman de Renart. Dans certains de ces récits, il y a une part de réalisme assez rare à l’époque du roman de chevalerie (c’est le propre des fabliaux d’être ancrés dans la vie quotidienne, à la différence des chansons de geste et romans de chevalerie). Pour comprendre les stratagèmes mis en œuvre par les femmes pour tromper leur mari, il y a une précision du détail qui annoncerait presque les romans policiers. Les récits parodiques que sont le chevalier lâche, celui qui fait parler les cons, et surtout le long « Tubert », gagnent en fait en réalisme en touchant au licencieux, en montrant la naïveté des personnages, leur ridicule, leurs illusions… On toucherait par endroits au Don Quichotte. La naïve qui se fait foutre pour une grue a bien des airs de Quichotte, élevée loin de toute connaissance du monde, des réalités du corps. C’est bien cette caricature de la princesse enfermée dans sa tour élaborées par les romans de chevalerie, qui se maintint à travers les âges. Les récits sont peu poétiques ou excitants en eux-mêmes, ils ne sont pas non plus salaces bien qu’ils ne se refusent pas à parler crûment, on est plutôt dans la rigolade érotique, dans le genre des histoires qu’on se raconte entre amis, accompagnées d’une bonne bière, et avant une bonne chanson paillarde.

Passages retenus

p. 76 :
– Dame, mout estes afouee,
et si avez trop demoré.
Sire, merci por amor Dé,
ja ai je esté trop traveillïé
si ne pooie estre sainïe !
Et m’a plus de cent cops ferue,
tant que je sui toute molue !
N’onques tant cop n’i sot ferir
c’oncques sans en peüst issir !
Par trois rebinees me prist,
et a chascune foiz m’assist
sor mes rains deux de ses peçons ;
et me feroit uns cops si lons,
toute me sui fet martirier,
et si ne poi onques sainier !
Granz cops me feroit et sovent,
morte fusse mon escïent,
s’un trop bon oingnement ne fust :
qui de tel oingnement eüst
ja ne fust mes de mal grevee.
Et quant m’ot tant demartelee,
si m’a aprés ointes mes plaies,
qui mout par erent granz et laies,
tant que je fui toute guerie.
Tel oignement ne haz je mie
et il ne fet pas a haïr !
Et si ne vous en quier mentir :
l’oingnement issoit d’un tuiel,
et si descendoit d’un forel
d’une pel mout noire et hideuse,
mes mout par estoit savoreuse.

p. 145 :
El dormir, vos di sanz mençonge
que la dame sonja un songe,
q’ele ert a un marchié annel.
Ainz n’oïstes parler de tel !
Ainz n’i ot tel estal ne bojon,
ne n’i ot loge ne maison,
changes, ne table, ne repair,
o l’an vandist ne gris ne vair,
toile de lin, ne draus de laine,
ne alun, ne bresil, ne graine,
ne autre avoir, ce li ert vis
fors solement coilles et viz.
Mais de cez i ot sanz raisons :
plaines estoient les maisons
et les chambres et li solier,
et tot jorz venoient colier
chargiez de viz de totes parz,
et a charretes et a charz.
Ja soit ce c’assez en i vient,
n’estoient mie por noiant,
ainz vendoit bien chascun lo suen.
Por trente saus l’avoit en buen,
et por vint saus et bel et gent.
Et si ot viz a povre gent :
un petit avoit en deduit
de dis saus, et de neuf et d’uit.
A detail vandent et en gros,
li plus chier et li miauz gardé.
La dame a par tot resgardé,
tant s’est traveilliee et penee
c’a un estal est asenee
qu’ele en vit un gros, un lonc,
si s’est apoiee selonc.
Gros fu darriere et gros par tot,
lo musel ot gros et estot.

p. 196 :
Li dist : Vaslez, venez tost ça !
Ma norrice se correça
de ce que mon foutre enportastes
et vostre grue me laissastes.
Par amor, venez lou moi rendre ;
Ne devez pas vers moi mesprendre !
Venez, si faites pes a moi !
Ma damoisele, je l’otroi !
Fet li vaslés. Lors monte sus ;
La demoisele giete jus
et entre les janbes li entre,
si li enbat lou foutre el ventre.
Quant ot fet, tantost s’en ala,
mes la grue pas n’i laissa,
ainz l’en a avec soi portee.

p. 244 :
Li chevaliers amoit repos,
il ne prisoit ne pris ne los
ne chevalerie deux auz ;
tartes amoit et flaons chauz,
et mout despisoit gent menue.

p. 340 :
Car je vos di bien de recief
pités de cul trait lent de cief.
Vos qui les dames despités,
sovigne vos de ces pités
que vos sentés a icele eure
qu’ele est desos et vos deseure !
Qui cele dolçor vielt sentir,
bien doit s’amie consentir
grant partie de son voloir,
comment qu’il doive doloir.
Car cil n’est pas gentius ne frans,
qui a cief de fois n’est sofrans ;
car se me feme me dist lait,
se je m’en vois, ele le lait.
Et qui dont le volroit respondre,
Il feroit folie d’espondre.
Encor vient mels que je m’en voise
que je la fiere d’une boisse.

Ramasse tes lettres : Fabliaux, Hachette collège (contes)

Journal politique des villages et cités médiévales ?

groupe XIIIe-XVe, Fabliaux du Moyen-Âge, traduit de l’ancien français par Jean-Claude Aubailly, Hachette, coll. Biblio Collège, 2000

Note : 3.5 sur 5.

Ces fabliaux nous paraissent de très bons outils permettant de travailler l’art de raconter, à l’écrit ou à l’oral, en même temps qu’ils disent bien le monde médiéval, la vie quotidienne du peuple.

Résumés

La couverture partagée (attribué à Bernier) : à la demande de sa femme, un homme veut mettre son vieux père alcoolique à la porte ; mais le fils n’accepte de donner qu’une demi couverture au grand-père.
Le vilain de Farbus (par Jean Bodel), qui emmène son fils au marché, celui-ci apprend à son père qu’en crachant sur un fer, on voit s’il est encore chaud.
Estula, du nom du chien qui garde la maison du riche bourgeois qui habite près des deux pauvres frères.
Les Perdrix, que la femme du vilain cuisine puis dévore, ne pouvant résister à la gourmandise, pendant que le vilain est allé inviter le curé.
Le paysan devenu médecin : un paysan se sent obligé de battre chaque matin sa femme, fille de chevalier, pour qu’elle ne le trompe ; celle-ci l’envoie au roi en disant qu’il est un médecin très doué qui refuse d’exercer sans être battu.
Le tailleur du roi et son apprenti, où comment l’apprenti se venge du maître qui l’a oublié pour le déjeuner.
La vieille qui graissa la main du chevalier, car on le lui a conseillé pour récupérer ses vaches prises en gage par le prévôt.
Brunain, la vache du prêtre (par Jean Bodel) : un vilain donne de bon coeur sa vache au prêtre en espoir que Dieu lui rende au double.
Le pauvre mercier, qui s’étant fait dévorer son cheval par des loups, demande réparation au seigneur puis à un moine représentant de Dieu.
Les trois aveugles de Compiègne (par Courtebarbe), auxquels un clerc moqueur fait semblant de donner un besant et qui le dépensent tout à l’auberge…
Le repas de Villon et de ses compagnons, dans lequel maître François commande à la poissonnerie un festin et envoie le commis se faire dépêcher par le curé.

Commentaires

Ce recueil de fabliaux expliquera bien le rapport entre fables et fabliaux. À la manière des fables, on trouve un conteur qui anime ou présente une histoire et en donne une morale. La principale différence avec les fables est que les anecdotes racontées prennent place dans le monde réel, et ici en tout cas, dans le monde des campagnes du Moyen-Âge. Ce monde est à rapprocher de celui décrit par Le Roman de Renart : vilains, marchands, curés, clercs, voleurs, comique tournant autour du corps mangeant, travaillant, battu… autour de jeux de mots (« Estula » qu’on pourrait rapprocher du « Personne » de l’Ulysse d’Homère face au cyclope). Les morales tournent autour du trompeur trompé (comme dans « Le tailleur et son apprenti »), l’avare qui accumule bêtement, l’imbécile ou naïf trompé… Certaines morales sont tout à fait discutables comme la condamnation de la ruse féminine dans « Les Perdrix » (ruse féminine qui permet d’assouvir la gourmandise, qu’on retrouve dans « Le paysan devenu médecin », intrigue ayant inspiré Le médecin malgré lui de Molière) ; lien avec le péché primordial de Ève ou de Pandore, misogynie du Moyen-Âge, de la littérature, de la culture ?) ou difficiles à comprendre (« La vieille qui graissa la main »). Mais peut-être sont-elles seulement la proposition d’une discussion – sérieuse ou légère -, ouverte à la rectification (quelle autre morale attendrait-on, pourrait-on proposer ?).

Certains personnages comme le curé, le moine, le bourgeois ou encore le prévôt sont d’office moqués et victimes, comme s’il était question pour les conteurs de se venger de ces personnages dont on sentirait qu’ils s’enrichissent injustement. La critique a déjà un contenu politique clair concernant le parasitisme réel de la société féodale : la moquerie envers les aveugles, ou envers le commis du pêcheur se déporte sur le prêtre, qui est sommé de rembourser, de payer à la place des pauvres. Le bourgeois n’est plus un artisan ou un marchand honnête, il accumule, c’est pourquoi il est battu, volé sans honte, roulé – le vol ou la méchanceté envers lui ne sera pas punie. Le prévôt, homme de l’État, du roi ou seigneur, chargé de faire respecter les lois du seigneur, donc de les faire primer sur celles de la communauté villageoise ou citadine, de prélever les impôts, qui doublent ceux de la collectivité et ne servent qu’à enrichir le seigneur. Si le chevalier a de l’honneur, il n’en reste pas moins un parasite qui ne sert qu’à faire la guerre, s’appauvrissant autrement, prêt à vendre sa fille pour retrouver de l’aisance. Le seigneur positif du « pauvre mercier », rendant justice comme un chef de village, est annoncé comme punissant sévèrement les voleurs, et pourtant, il ne punit pas le mercier qui a volé le vêtement du moine, mais bien le moine qui est au service d’un seigneur-dieu injuste, qui prélève et s’enrichit sans rien faire de ses mains.

Le monde décrit par ces fabliaux est très concret, terre à terre : un vol a eu lieu, un mauvais tour, un incident, untel a trompé, untel a été trompé… On est dans le monde de tous les jours avec le peuple et ses histoires, à la source du récit, les rumeurs qui circulent et s’amplifient par l’art du récit. Un autre intérêt de ces fabliaux est de renouer avec l’oralité, avec ce qui fait la base de la littérature, du récit en public. Le jongleur-ménestrel laisse voir les ficelles de l’art du storytelling (ou l’art de conter) : annoncer le début du récit (fonction régie), établir et maintenir le contact avec le public (fonction phatique), commenter la véracité et la portée morale de ce qui est raconté (fonction évaluative)… Bien-sûr, tout cela est artifice (le jongleur annonçant souvent un but de divertissement alors qu’il est question de morale), exercice de style de la tradition, mais cela permet tout de même de se représenter cette situation de la narration poétique médiévale. Il manquerait encore la magie de la poésie-prosodie de l’ancien français versifié, et l’accompagnement musical.

Passages retenus

p. 22 :

Il y avait jadis deux frères qui n’avaient plus ni père ni mère pour les conseiller et qui vivaient sels sans la moindre compagnie et c’est là une amie qui fait souffrir plus qu’à leur tour ceux avec lesquels elle se trouve. Et il n’est guère de souffrance plus pénible. Les deux frères dont je vais vous parler demeuraient ensemble. Une nuit, mourant de faim, de soif et de froid – maux qui harcèlent souvent ceux que Pauvreté tient sous sa coupe – ils se mirent à penser au moyen de se défendre contre la pauvreté qui les oppressait et les faisait vivre dans un malaise perpétuel.

p. 57 :

J’ai raconté cette anecdote pour montrer l’attitude de ceux qui sont puissants et fortunés et qui sont souvent fourbes et déloyaux ; ils vendent leur parole et leur conscience et se moquent de la justice. Chacun ne songe qu’à amasser : le pauvre n’a gain de cause que s’il paie.

p. 64 :

Un gentil clerc, qui s’efforce de rapporter des choses divertissantes, veut vous raconter une nouvelle histoire. Et si son récit est plaisant, il mérite bien d’être écouté, car, souvent, une bonne histoire fait oublier la colère et les soucis et calme les grandes disputes. Quand quelqu’un raconte une histoire drôle, les querelles s’oublient.

p. 74 :

On tient pour sage un ménestrel qui met tout son art à imaginer les beaux récits et les belles histoires que l’on raconte devant les comtes et les ducs. C’est une bonne chose que d’écouter des fabliaux car ils font oublier maints chagrins, maintes douleurs et maints ennuis. C’est Courtebarbe qui fit ce fabliau et je crois qu’il s’en souvient encore.

Ramasse tes lettres : Ferragus, le Valjean de Balzac

Exercices de style sur la beauté des abîmes sociales

Balzac (Honoré de) 1933, Ferragus, chef des Dévorants (Histoire des Treize, I) (La Comédie humaine, Étude de moeurs, Scènes de la vie parisienne), GF Flammarion, 1988

Note : 3.5 sur 5.

Faisant immédiatement suite aux Illusions perdues, première oeuvre de la trilogie l’Histoire des Treize (avec La Duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d’or, tomes 39, 40, 41 de la Comédie humaine).

Nouvelle édition professionnelle numérique téléchargeable au format ePub sur le projet eBalzac

Résumé

Auguste de Maulincour tombe amoureux d’une femme mariée, Clémence Desmarets et la suit. Il découvre qu’elle fréquente régulièrement un homme aux airs de brigand dans un quartier mal-famé. La dame se refusant malgré tout à lui, Maulincour dévoile au mari Jules que sa femme le trompe sans aucun doute.

Commentaires

Le personnage du forçat fera effectivement penser au Jean Valjean de Hugo. Balzac met vraiment en valeur ce personnage du peuple, ce criminel qui sacrifie beaucoup par amour. En cela, on pourra mettre ce personnage en parallèle avec le Père Goriot (et pourquoi pas avec les Robin des Bois, Arsène Lupin… tout personnage de hors-la-loi positif à opposer à la soi-disant bonne société impitoyable aux moeurs décadentes). Les grands élans finaux, pleins d’une verve lyrique et engagée, surprendront ceux qui ne voient Balzac que comme un auteur réaliste et sec. Mais ils ont cependant une limite, due à la structure de cette nouvelle. Le personnage de Ferragus n’apparaît en fait qu’en négatif. Tout tourne autour de lui mais le lecteur n’a que peu d’occasion de s’en soucier. Pas plus que du destin des deux mari et femme, parfaits amants mariés. La nouvelle commence par se faire avec le regard de Maulincour et la transition se fait difficilement avec celui du mari trompé.
De cette nouvelle restent de magnifiques tableaux ou exercices de style réalistes ou romantiques comme cet incipit sur la relation entre la réputation des rues de Paris et celle de leurs habitants, la vision des bâtiments ayant magasin au pied, comme de grands monstres qui crachent et absorbent les fourmis humaines ; les portraits de la petite parisienne du peuple, du forçat…

Passages retenus

Portrait d’un misérable, p. 104-105 :

C’était, en apparence du moins, un mendiant, mais non pas le mendiant de Paris, création sans nom dans les langages humains ; non, cet homme formait un type nouveau frappé en dehors de toutes les idées réveillées par le mot de mendiant. L’inconnu ne se distinguait pas par ce caractère originalement parisien qui nous saisit assez souvent dans les malheureux que Charlet a représentés parfois, avec un rare bonheur d’observation : c’est de grossières figures roulées dans la boue, à la voix roque, au nez rougi et bulbeux, à bouches dépourvues de dents, quoique menaçantes ; humbles et terribles, chez lesquelles l’intelligence profonde qui brille dans les yeux semble être un contresens. […] Tous gais dans leur dégradation, et dégradés dans leurs joies, tous marqués du sceau de la débauche jettent leur silence comme un reproche ; leur attitude révèle d’effrayantes pensées. Placés entre le crime et l’aumône, ils n’ont plus de remords, et tournent prudemment autour de l’échafaud sans y tomber, innocents au milieu du vice, et vicieux au milieu de leur innocence. Ils font souvent sourire, mais font toujours penser. L’un vous présente la civilisation rabougrie, il comprend tout : l’honneur du bagne, la patrie, la vertu ; puis c’est la malice du crime vulgaire, et les finesses d’un forfait élégant. L’autre est résigné, mime profond, mais stupide. Tous ont des velléités d’ordre et de travail, mais ils sont repoussés dans leur fange par une société qui ne veut pas s’enquérir de ce qu’il peut y avoir de poètes, de grands hommes, de gens intrépides et d’organisations magnifiques parmi les mendiants, ces bohémiens de Paris ; peuple souverainement bon et souverainement méchant, comme toutes les masses qui ont souffert ; habitués à supporter des maux inouïs, et qu’une fatale puissance maintient toujours au niveau de la boue. Ils ont tous un rêve, une espérance, un bonheur : le jeu, la loterie ou le vin.

La femme qui préserve l’amour, p. 131-132 :

La plupart des femmes, en rentrant du bal, impatientes de se coucher, jettent autour d’elles leurs robes, leurs fleurs fanées, leurs bouquets dont l’odeur s’est flétrie. Elles laissent leurs petits souliers sous un fauteuil, marchent sur les cothurnes flottants, ôtent leurs peignes, déroulent leurs tresses sans soin d’elles-mêmes. […] Plus de mystères, tout tombe devant le mari, plus de fard pour le mari. […] À l’amour d’un mari qui bâille, se présente alors une femme vraie qui bâille aussi, qui vient dans un désordre sans élégance, coiffée de nuit avec un bonnet fripé, celui de la veille, celui du lendemain. Car, après tout, monsieur, si vous voulez un joli bonnet de nuit à chiffonner tous les soirs, augmentez ma pension. Et voilà la vie telle qu’elle est. Une femme est toujours vieille et déplaisante à son mari, mais toujours pimpante, élégante et parée pour l’autre, pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire toutes les femmes. Inspirée par un amour vrai, car l’amour a, comme les autres êtres, l’instinct de conservation, madame Jules agissait autrement, et trouvait, dans les constants bénéfices de son bonheur, la force nécessaire d’accomplir ces devoirs minutieux desquels il ne faut jamais se relâcher, parce qu’ils perpétuent l’amour. Ces soins, ces devoirs, ne procèdent-ils pas d’ailleurs d’une dignité personnelle qui sied à ravir ? N’est-ce pas des flatteries ? N’est-ce pas respecter en soi l’être aimé ? Donc madame Jules avait interdit à son mari l’entrée du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et d’où elle sortait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses fêtes de son cœur. En venant dans cette chambre, toujours élégante et gracieuse, Jules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un élégant peignoir, les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur sa tête ; car, n’en redoutant pas le désordre, elle n’en ravissait à l’amour ni la vue ni le toucher ; une femme toujours plus simple, plus belle alors qu’elle ne l’était pour le monde ; une femme qui s’était ranimée dans l’eau, et dont tout l’artifice consistait à être plus blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum, plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre, et partant toujours aimée. Cette admirable entente du métier de femme fut le grand secret de Joséphne pour plaire à Napoléon, comme il avait été jadis celui de Césonie pour Caïus Caligula, de Diane de Poitiers pour Henri II. Mais s’il fut largement productif pour des femmes qui comptaient sept ou huit lustres, quelle arme entre les mains de jeunes femmes ! Un mari subit alors avec délices les bonheurs de sa fidélité.

Portrait de la grisette, p. 144-145 :

Aussi est-ce une créature vraiment originale. Vingt fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste, par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses, parce qu’elle est insaisissable dans tous ses modes, comme l’est la nature, comme l’est ce fantasque Paris. En effet, elle ne tient au vice que par un rayon, et s’en éloigne par les mille autres points de la circonférence sociale. D’ailleurs, elle ne laisse deviner qu’un trait de son caractère, le seul qui la rende blâmable : ses belles vertus sont cachées ; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Incomplètement traduite dans les drames et les livres où elle a été mise en scène avec toutes ses poésies, elle ne sera jamais vraie que dans son grenier, parce qu’elle sera toujours autre part, ou calomniée ou flattée. Riche, elle se vicie ; pauvre, elle est incomprise. Et cela ne saurait en être autrement ! Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités ; elle est trop près d’une asphyxie sublime ou d’un rire flétrissant ; elle est trop belle et trop hideuse ; elle personnifie trop bien Paris, auquel elle fournit des portières édentées, des laveuses de linge, des balayeuses, des mendiantes, parfois des comtesses impertinentes, des actrices admirées, des cantatrices applaudies ; elle a même jadis donné deux quasi reines à la monarchie. Qui pourrait saisir un tel Protée ? Elle est toute la femme, moins que la femme, plus que la femme. De ce vaste portrait, un peintre de mœurs ne peut rendre que certains détails, l’ensemble est l’infini. C’était une grisette de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur ; la grisette en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude Anglaise réclamant ses droits conjugaux, coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout ; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge, le meuble en velours d’Utrecht, la table à thé, le cabaret de porcelaine à sujets peints, la causeuse, le petit tapis de moquette, la pendule d’albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le mol édredon ; bref, toutes les joies de la vie des grisettes […]. Oui, cette grisette avait tout cela pour une affection vraie ou malgré l’affection vraie, comme quelques autres l’obtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d’impôt insouciamment acquitté sous les griffes d’un vieillard.

Ramasse tes lettres : La Maison du chat-qui-pelote, de Balzac

Il faudra plus que des discours pour concilier les classes sociales… – Première pierre de la Comédie humaine

Balzac (Honoré de) 1829-1842, La Maison du chat-qui-pelote (Gloire ou Malheur), Paris, Furne corrigé*

Note : 4 sur 5.

Première œuvre de la Comédie humaine de Balzac, catégorie Études de mœurs : Scènes de la vie privée.
Cette longue nouvelle a d’abord été publiée sous le titre pompeux de Gloire ou Malheur en 1830, elle a été retravaillée plusieurs fois jusqu’à être intégrée dans La Comédie humaine en 1842 sous le nom qu’on lui connaît.

* Nouvelle édition professionnelle numérique, texte d’après les corrections que Balzac a effectuées jusqu’à la fin de sa vie. Comparaisons entre les différentes versions-révisions du texte, étude de la génétique du texte… Plus d’informations sur le site du projet eBalzac.

Voyez aussi cet article très intéressant à propos du projet eBalzac.

Illustration d’Édouard Toudouze, scène du début du roman.

Résumé

Un jour qu’il passe devant la vieille maison du drapier Guillaume, le jeune peintre Théodore de Sommervieux aperçoit la belle Augustine à sa fenêtre et en tombe amoureux. Inspiré par cette apparition, il exécute de magnifiques tableaux de la vieille bâtisse et de la jeune fille. La jeune fille, longtemps préservée par ses parents et destinée à un mariage avec l’un des apprentis, cède à la séduction distinguée et plein de promesses du jeune homme. Le père accepte de céder sa fille.

Commentaires

Dans cette nouvelle, Balzac montre la distance qui sépare encore le peuple, ici les artisans, de la haute société, des artistes. Malgré l’amour, la passion, qui rapproche les deux, l’inadéquation des classes sociales, la différence de l’éducation, créent un fossé trop important pour penser à la pleine mixité rêvée par la jeune République égalitaire. Sur un plan différent, on retrouvera ce décalage de nombreuses fois dans l’oeuvre de Balzac, par exemple dans les Illusions perdues où Lucien, imprimeur, aspire à une carrière d’artiste poète.
En contrepoint de ce mariage désaccordé qui avait pourtant tout pour séduire suivant les stéréotypes du roman romantique (Paul et Virginie) ou du conte (le beau jeune homme artiste, lyrique, sincère, et la belle jeune fille bien éduquée, innocente…), on trouve le mariage de l’artisan successeur du drapier avec la première fille Virginie qu’il n’aimait pas… Cet arrangement finit par satisfaire les deux qui apprennent à s’aimer avec le temps et que leur éducation respective a préparé à vivre ensemble (tenir la boutique, travailler dur…).
Le personnage d’Augustine subit un échec social dans son amour, mais ne peut non plus rebondir car elle ne comprend pas les codes du monde dans lequel elle a essayé de s’intégrer. La culture qu’elle essaie de rattraper ne lui donne pas le goût artistique que peut avoir un jeune élevé dans une famille ayant un capital culturel important. Suscitant pourtant l’admiration de nombre d’hommes dans le monde, elle ne peut même imaginer sortir du mariage bourgeois. Alors qu’une femme qui est pourtant sa rivale, séduite par sa jeunesse et sa détresse, lui donne toutes les techniques pour reprendre son amour, Augustine ne peut accepter les mécaniques du jeu de l’amour : cacher son emportement amoureux, susciter la frustration et la jalousie… Eduquée dans la simplicité, dans la culture de l’idéal amour-mariage, elle est ainsi piégée, incapable de divorcer, de s’avouer son erreur, condamnée à souffrir.

Passages retenus

p. 12
Élevés sur la pointe de leurs pieds, et réfugiés au fond de leur grenier pour jouir de la colère de leur victime, les commis cessèrent de rire en voyant l’insouciant dédain avec lequel le jeune homme secoua son manteau, et le profond mépris que peignit sa figure quand il leva les yeux sur la lucarne vide. En ce moment, une main blanche et délicate fit remonter vers l’imposte la partie inférieure d’une des grossières croisées du troisième étage, au moyen de ces coulisses dont le tourniquet laisse souvent tomber à l’improviste le lourd vitrage qu’il doit retenir. Le passant fut alors récompensé de sa longue attente. La figure d’une jeune fille, fraîche comme un de ces blancs calices qui fleurissent au sein des eaux, se montra couronnée d’une ruche en mousseline froissée qui donnait à sa tête un air d’innocence admirable. Quoique couverts d’une étoffe brune, son cou, ses épaules s’apercevaient, grâce à de légers interstices ménagés par les mouvements du sommeil. Aucune expression de contrainte n’altérait ni l’ingénuité de ce visage, ni le calme de ces yeux immortalisés par avance dans les sublimes compositions de Raphaël : c’était la même grâce, la même tranquillité de ces vierges devenues proverbiales. Il existait un charmant contraste produit par la jeunesse des joues de cette figure, sur laquelle le sommeil avait comme mis en relief une surabondance de vie, et par la vieillesse de cette fenêtre massive aux contours grossiers, dont l’appui était noir. Semblable à ces fleurs de jour qui n’ont pas encore au matin déplié leur tunique roulée par le froid des nuits, la jeune fille, à peine éveillée, laissa errer ses yeux bleus sur les toits voisins et regarda le ciel ; puis, par une sorte d’habitude, elle les baissa sur les sombres régions de la rue, où ils rencontrèrent aussitôt ceux de son adorateur. La coquetterie la fit sans doute souffrir d’être vue en déshabillé, elle se retira vivement en arrière, le tourniquet tout usé tourna, la croisée redescendit avec cette rapidité qui, de nos jours, a valu un nom odieux à cette naïve invention de nos ancêtres, et la vision disparut. Il semblait à ce jeune homme que la plus brillante des étoiles du matin avait été soudain cachée par un nuage.

p. 15-18
Le vieux négociant se trouva debout comme par miracle, sur le seuil de sa boutique, au moment où le domestique se retira. Monsieur Guillaume regarda la rue Saint-Denis, les boutiques voisines et le temps, comme un homme qui débarque au Havre et revoit la France après un long voyage. Bien convaincu que rien n’avait changé pendant son sommeil, il aperçut alors le passant en faction, qui, de son côté, contemplait le patriarche de la draperie, comme Humboldt dut examiner le premier gymnote électrique qu’il vit en Amérique. Monsieur Guillaume portait de larges culottes de velours noir, des bas chinés, et des souliers carrés à boucles d’argent. Son habit à pans carrés, à basques carrées, à collet carré, enveloppait son corps légèrement voûté d’un drap verdâtre garni de grands boutons en métal blanc mais rougis par l’usage. Ses cheveux gris étaient si exactement aplatis et peignés sur son crâne jaune, qu’ils le faisaient ressembler à un champ sillonné. Ses petits yeux verts, percés comme avec une vrille, flamboyaient sous deux arcs marqués d’une faible rougeur à défaut de sourcils. Les inquiétudes avaient tracé sur son front des rides horizontales aussi nombreuses que les plis de son habit. Cette figure blême annonçait la patience, la sagesse commerciale, et l’espèce de cupidité rusée que réclament les affaires. A cette époque on voyait moins rarement qu’aujourd’hui de ces vieilles familles où se conservaient, comme de précieuses traditions, les mœurs, les costumes caractéristiques de leurs professions, et restées au milieu de la civilisation nouvelle comme ces débris antédiluviens retrouvés par Cuvier dans les carrières. Le chef de la famille Guillaume était un de ces notables gardiens des anciens usages : on le surprenait à regretter le Prévôt des Marchands, et jamais il ne parlait d’un jugement du tribunal de commerce sans le nommer la sentence des consuls. C’était sans doute en vertu de ces coutumes que, levé le premier de sa maison, il attendait de pied ferme l’arrivée de ses trois commis, pour les gourmander en cas de retard. Ces jeunes disciples de Mercure ne connaissaient rien de plus redoutable que l’activité silencieuse avec laquelle le patron scrutait leurs visages et leurs mouvements, le lundi matin, en y recherchant les preuves ou les traces de leurs escapades.

p. 80-86
La fougue de passion qui possédait Théodore fit dévorer au jeune ménage près d’une année entière sans que le moindre nuage vînt altérer l’azur du ciel sous lequel ils vivaient. Pour eux, l’existence n’eut rien de pesant. Théodore répandait sur chaque journée d’incroyables fioriture de plaisirs. Il se plaisait à varier les emportements de la passion, par la molle langueur de ces repos où les âmes sont lancées si haut dans l’extase qu’elles semblent y oublier l’union corporelle. Incapable de réfléchir, l’heureuse Augustine se prêtait à l’allure onduleuse de son bonheur. Elle ne croyait pas faire encore assez en se livrant toute à l’amour permis et saint du mariage. Simple et naïve, elle ne connaissait ni la coquetterie des refus, ni l’empire qu’une jeune demoiselle du grand monde se crée sur un mari par d’adroits caprices. Elle aimait trop pour calculer l’avenir, et n’imaginait pas qu’une vie si délicieuse pût jamais cesser. Heureuse d’être alors tous les plaisirs de son mari, elle crut que cet inextinguible amour serait toujours pour elle la plus belle de toutes les parures, comme son dévouement et son obéissance seraient un éternel attrait. Enfin, la félicité de l’amour l’avait rendue si brillante, que sa beauté lui inspira de l’orgueil et lui donna la conscience de pouvoir toujours régner sur un homme aussi facile à enflammer que monsieur de Sommervieux. Ainsi son état de femme ne lui apporta d’autres enseignements que ceux de l’amour. Au sein de ce bonheur, elle resta l’ignorante petite fille qui vivait obscurément rue Saint-Denis, et ne pensa point à prendre les manières, l’instruction, le ton du monde dans lequel elle devait vivre. Ses paroles étant des paroles d’amour, elle y déployait bien une sorte de souplesse d’esprit et une certaine délicatesse d’expression ; mais elle se servait du langage commun à toutes les femmes quand elles se trouvent plongées dans une passion qui semble être leur élément. Si, par hasard, une idée discordante avec celles de Théodore était exprimée par Augustine, le jeune artiste en riait comme on rit des premières fautes que fait un étranger, mais qui finissent par fatiguer s’il ne se corrige pas.
Cependant, à l’expiration de cette année aussi charmante que rapide, Sommervieux sentit un matin la nécessité de reprendre ses travaux et ses habitudes. Sa femme était enceinte. Il revit ses amis. Pendant les longues souffrances de l’année où, pour la première fois, une jeune femme nourrit un enfant, il travailla sans doute avec ardeur ; mais parfois il retourna chercher quelques distractions dans le grand monde. La maison où il allait le plus volontiers était celle de la duchesse de Carigliano qui avait fini par attirer chez elle le célèbre artiste. Quand Augustine fut rétablie, quand son fils ne réclama plus ces soins assidus qui interdisent à une mère les plaisirs du monde, Théodore en était arrivé à vouloir éprouver cette jouissance d’amour-propre que nous donne la société quand nous y apparaissons avec une belle femme, objet d’envie et d’admiration. Parcourir les salons en s’y montrant avec l’éclat emprunté de la gloire de son mari, se voir jalousée par toutes les femmes, fut pour Augustine une nouvelle moisson de plaisirs ; mais ce fut le dernier reflet que devait jeter son bonheur conjugal. Elle commença par offenser la vanité de son mari, quand, malgré de vains efforts, elle laissa percer son ignorance, l’impropriété de son langage et l’étroitesse de ses idées. Le caractère de Sommervieux, dompté pendant près de deux ans et demi par les premiers emportements de l’amour, reprit, avec la tranquillité d’une possession moins jeune, sa pente et ses habitudes un moment détournées de leur cours. La poésie, la peinture et les exquises jouissances de l’imagination possèdent sur les esprits élevés des droits imprescriptibles. Ces besoins d’une âme forte n’avaient pas été trompés chez Théodore pendant ces deux années, ils avaient trouvé seulement une pâture nouvelle. Quand les champs de l’amour furent parcourus, quand l’artiste eut, comme les enfants, cueilli des roses et des bleuets avec une telle avidité qu’il ne s’apercevait pas que ses mains ne pouvaient plus les tenir, la scène changea. Si le peintre montrait à sa femme les croquis de ses plus belles compositions, il l’entendait s’écrier comme eût fait le père Guillaume : ― C’est bien joli ! son admiration sans chaleur ne provenait pas d’un sentiment consciencieux, mais de la croyance sur parole de l’amour. Augustine préférait un regard au plus beau tableau. Le seul sublime qu’elle connût était celui du cœur. Enfin, Théodore ne put se refuser à l’évidence d’une vérité cruelle : sa femme n’était pas sensible à la poésie, elle n’habitait pas sa sphère, elle ne le suivait pas dans tous ses caprices, dans ses improvisations, dans ses joies, dans ses douleurs ; elle marchait terre à terre dans le monde réel, tandis qu’il avait la tête dans les cieux. Les esprits ordinaires ne peuvent pas apprécier les souffrances renaissantes de l’être qui, uni à un autre par le plus intime de tous les sentiments, est obligé de refouler sans cesse les plus chères expansions de sa pensée, et de faire rentrer dans le néant les images qu’une puissance magique le force à créer. Pour lui, ce supplice est d’autant plus cruel, que le sentiment qu’il porte à son compagnon ordonne, par sa première loi, de ne jamais rien se dérober l’un à l’autre, et de confondre les effusions de la pensée aussi bien que les épanchements de l’âme. On ne trompe pas impunément les volontés de la nature : elle est inexorable comme la Nécessité, qui, certes, est une sorte de nature sociale. Sommervieux se réfugia dans le calme et le silence de son atelier, en espérant que l’habitude de vivre avec des artistes pourrait former sa femme, et développerait en elle les germes de haute intelligence engourdis que quelques esprits supérieurs croient préexistants chez tous les êtres ; mais Augustine était trop sincèrement religieuse pour ne pas être effrayée du ton des artistes. Au premier dîner que donna Théodore, elle entendit un jeune peintre disant avec cette enfantine légèreté qu’elle ne sut pas reconnaître et qui absout une plaisanterie de toute irréligion : ― Mais, madame, votre paradis n’est pas plus beau que la Transfiguration de Raphaël ? Eh ! bien, je me suis lassé de la regarder. Augustine apporta donc dans cette société spirituelle un esprit de défiance qui n’échappait à personne. Elle gêna. Les artistes gênés sont impitoyables : ils fuient ou se moquent.

p. 90-93
Elle pleura des larmes de sang, et reconnut trop tard qu’il est des mésalliances d’esprit aussi bien que des mésalliances de mœurs et de rang. En songeant aux délices printanières de son union, elle comprit l’étendue du bonheur passé, et convint en-elle même qu’une si riche moisson d’amour était une vie entière qui ne pouvait se payer que par du malheur. Cependant elle aimait trop sincèrement pour perdre toute espérance. Aussi osa-t-elle entreprendre à vingt et un ans de s’instruire et de rendre son imagination au moins digne de celle qu’elle admirait.
― Si je ne suis pas poète, se disait-elle, au moins je comprendrai la poésie.
Et déployant alors cette force de volonté, cette énergie que les femmes possèdent toutes quand elles aiment, madame de Sommervieux tenta de changer son caractère, ses mœurs et ses habitudes ; mais en dévorant des volumes, en apprenant avec courage, elle ne réussit qu’à devenir moins ignorante. La légèreté de l’esprit et les grâces de la conversation sont un don de la nature ou le fruit d’une éducation commencée au berceau. Elle pouvait apprécier la musique, en jouir, mais non chanter avec goût. Elle comprit la littérature et les beautés de la poésie, mais il était trop tard pour en orner sa rebelle mémoire. Elle entendait avec plaisir les entretiens du monde, mais elle n’y fournissait rien de brillant. Ses idées religieuses et ses préjugés d’enfance s’opposèrent à la complète émancipation de son intelligence. Enfin, il s’était glissé contre elle, dans l’âme de Théodore, une prévention qu’elle ne put vaincre. L’artiste se moquait de ceux qui lui vantaient sa femme, et ses plaisanteries étaient assez fondées : il imposait tellement à cette jeune et touchante créature, qu’en sa présence, ou en tête-à-tête, elle tremblait. Embarrassée par son trop grand désir de plaire, elle sentait son esprit et ses connaissances s’évanouir dans un seul sentiment. La fidélité d’Augustine déplut même à cet infidèle mari, qui semblait l’engager à commettre des fautes en taxant sa vertu d’insensibilité. Augustine s’efforça en vain d’abdiquer sa raison, de se plier aux caprices, aux fantaisies de son mari, et de se vouer à l’égoïsme de sa vanité ; elle ne recueillit point le fruit de ces sacrifices. Peut-être avaient-ils tous deux laissé passer le moment où les âmes peuvent se comprendre.

Balance ta science : Mise en scène de Phèdre par J.-L. Barrault

Lire du théâtre, c’est vivre une expérience de metteur en scène

Barrault (Jean-Louis), Mise en scène de Phèdre de Racine (1946), Seuil, coll. Points Essais

Note : 5 sur 5.

Résumé

Jean-Louis Barrault détaille la manière dont il s’attaque à cette pièce classique. Il détaille la préparation : documentation, théories sur l’œuvre de Racine, sur la déclamation des alexandrins classiques, sur le décor possible, sur les personnages, la répétition et la représentation.
Après avoir discuté de quelques problèmes particuliers autour de la diction de cette pièce classique (les alexandrins raciniens, la prononciation du e et des liaisons, la marque du rythme aux accents de phrase), l’auteur précise à chaque page du texte de la pièce, comment il verrait le jeu d’acteurs, les mouvements, les intonations de voix…
Enfin, il discute des points importants que sont l’émotion suscitée par une représentation, et surtout sa conception des mouvements symphoniques de Phèdre : la comparaison des grands monologues raciniens à de grands solos d’opéra, avec une préparation, un palier et une envolée, une reprise par une autre voix…

L’auteur : Jean-Louis Barrault (1910-1994)

Fils d’un pharmacien. Élève au lycée Chaptal (8e) puis à l’École du Louvre. Il est l’élève de Charles Dullin puis acteur dans sa troupe de 33 à 35. Il rencontre Étienne Decroux qui l’amène à s’intéresser au mime. En 35-36, il anime le Grenier des Augustins (au n°7 de la rue des Grands Augustins, Saint Germain des Prés), salle de théâtre expérimental dans un bâtiment devenu atelier et squat d’artisans et artistes (là où Balzac situait son Chef-d’Oeuvre inconnu, Picasso y peint Guernica en 37).

En 40, il entre à la Comédie-Française, il y met en scène Le Soulier de satin de Paul Claudel et Phèdre de Racine. Il démissionne en 46 puis fonde la compagnie Renaud-Barrault au théâtre Marigny. En 59, Malraux lui confie la direction du théâtre de l’Odéon, qu’il ouvre en 68 aux étudiants. Contraint à la démission, il installe sa compagnie dans de nouveaux théâtres comme l’Élysée Montmartre (salle de catch), la gare d’Orsay, ou le Rond-Point.

Commentaires

Si la lecture de pièces de théâtre est souvent décriée, sorte de parent pauvre en comparaison d’une mise en scène, cet ouvrage d’un metteur en scène s’avère une expérience unique, plongée au cœur de la connexion entre le texte littéraire et l’action dramatique, regard artistique sur une pièce classique parmi les classiques du répertoire français mais cherchant sans cesse à en réactiver les subtilités et la beauté. Invitation à lire les textes dramatiques avec un autre œil, celui du metteur en scène. Lire un texte de théâtre n’est plus seulement une vision incomplète de ce qu’est le théâtre, une étude du « texte », des dialogues, mais une interrogation sur ce qui dans un texte présente du dramatique, porter un regard de metteur en scène sur un texte, l’animer à la lecture. C’est ainsi redécouvrir le cœur de l’art dramatique, car le regard sur un spectacle ne sera que plus aiguisé par la confrontation avec une mise en scène intérieure. C’est également renouer avec les pratiques culturelles classiques et même antiques du théâtre, de l’opéra ou du ballet, dans lesquelles les thèmes et l’intrigue sont tout à fait connues à l’avance, ce qui permet de se concentrer pleinement sur les subtilités esthétiques, dramatiques ou idéologiques d’une mise en scène et d’une réinterprétation d’un mythe connu.

Il est également question de redécouvrir la diction classique trop souvent malmenée et déformée par l’apprentissage scolaire. Car la diction que préconise l’auteur est assez lointaine de celle habituelle, trop monotone ou trop parlée, prononciation affectée de toute liaison et systématique du e muet suivi de consonne. Contrairement à ce qui est enseigné, les liaisons doivent selon le metteur en scène, mais peut-être uniquement pour le théâtre classique et pour Racine, être faites au minimum, surtout pas avant une pause, et elles ne doivent pas rompre les accents de phrase. Cette nouvelle manière de lire met l’accent sur ces accents de phrase qui, associés à une bonne compréhension du contexte de l’action dramatique et de la psychologie des personnages, permettent de réellement ressentir le mouvement et la vie derrière ces alexandrins classiques trop réguliers.

La comparaison avec les chants d’opéra – rythme et reprises de mêmes mouvements par différentes voix, leaders (Hippolyte et Phèdre) puis seconds (les suivants comme dans une opérette, une comédie… reprennent et rejouent la scène de leurs maîtres), ou seconds puis principaux (tragédie : les voix secondaires annoncent et les voix plus puissantes reprennent et font éclater leur puissance)… – est très pertinente mais difficile à suivre pour qui ne connaît que peu l’opéra. L’opéra était un art et une culture majeure à cette époque, et même dominante, bien moins de nos jours. On ne peut que se douter de l’influence de celui-ci sur le théâtre et la composition dramatique et poétique des vers à l’époque de Racine. Cette comparaison tout juste ébauchée donne autant de pistes pour une meilleure compréhension de l’art classique.

Passages retenus

Racine devait être, en effet, un homme de théâtre extraordinaire. Ne composait-il pas Mithridate à haute voix ? On connaît l’anecdote qui décrit Racine arpentant les jardins des Tuileries tout en composant à haute voix, tournant autour des bassins, se tordant les mains, se lamentant si bien que les jardiniers attirés par tant de détresse apparente, crurent qu’ils avaient devant eux un désespéré qui voulait se jeter dans le bassin. Voilà une bien attrayante image du « doux et tendre Racine » !
Que s’était-il passé ?
« Forcé de s’accommoder à l’habitude de chanter que les comédiens avaient contractée, il prenait la peine de noter les rôles en étudiant les tons qui se rapprochaient le plus des sentiments qu’il avait voulut peindre », ajoute le commentateur. […]
Il devait noter les sons qui se rapprochaient le plus de la nature ; il écoutait parler les gens de la rue ; notait leurs inflexions de voix ; marquait les notes qui correspondaient à ces inflexions et s’en inspirait au moment de la création. C’est pour se rapprocher de la nature que Racine notait musicalement les intonations. […]
Toujours est-il que la révolution de Racine dans l’art de la déclamation était orientée vers le naturel parce que la diction d’alors ne l’était pas. Il voulait libérer l’âme des rigueurs fausses de la mélopée.
Mais que ferait-il de nos jours, où le jeu est devenu si « naturel », parfois même si vulgaire, qu’il supprime toute grandeur ; où les alexandrins ont parfois 13 pieds, plus souvent 11, et rarement 12 ? Ne se remettrait-il pas à noter musicalement ses vers, mais cette fois pour s’écarter de ce naturalisme vulgaire, pour s’éloigner de la prose et pour se rapprocher du chant ?

p. 20, prononciation des vers classiques, réaliste ou maniérée ?

L’alexandrin est un vers de douze syllabes. Parmi ces syllabes, certaines sont dites accentuées ; certaines, atones, selon qu’elles obéissent ou non, soit à l’accent d’insistance, soit à l’accent tonique.
Ce sont les rebondissements subtils de ces syllabes atones se heurtant et s’accordant avec les syllabes accentuées qui constituent le rythme de l’alexandrin.
Outre ses douze syllabes, l’alexandrin se divise en un certain nombre d’éléments rythmiques. On appelle élément rythmique, un groupe de mots qui expriment une idée simple et unique. En général, un accent tonique et rythmique a lieu sur la dernière syllabe de tout élément rythmique. […]
Aucun élément rythmique ne doit chevaucher la pause. Puisque tout élément rythmique se termine par une syllabe accentuée et que la sixième syllabe d’un alexandrin doit terminer un élément rythmique, il en résulte que la sixième syllabe de l’alexandrin sera obligatoirement une syllabe accentuée.

p. 42, sur le rythme des vers classiques

En abusant des liaisons : 1. on fausse l’harmonie et la musicalité du vers. 2. En liant les éléments rythmiques les uns aux autres en une longue guirlande incompréhensible, on brouille le sens de la phrase. 3. Les voyelles, ne rencontrant plus de difficultés pour se former, se ramollissent, se ternissent et tendent toutes vers la prononciation d’un e mou. La diction devient uniforme et grise. Elle perd son fruité et sa couleur. 4. On ne respecte plus les accentuées. La diction devient uniformément atone. 5. Le sens de la phrase peut enfin changer.
La diction est d’autant plus dense que les liaisons sont utilisées avec économie.
En versification, il n’existe pratiquement pas de règles sur les liaisons.
Mais ces règles existent en prose. […]
Règle principale. – On lie dans l’intérieur d’un groupe rythmique ; on ne lie pas d’un groupe rythmique au suivant. On lie d’une syllabe atone sur la suivante, on ne lie pas d’une syllabe accentuée. […]
Ronsard ne conseillait-il pas, dans certains cas, de cultiver la rencontre de 2 voyelles « et particulièrement à la pause », « car cela fait », disait-il, « un effet merveilleusement rude » ?


Rappelons encore que les liaisons doivent être faites « au minimum ».

pp. 46 et 49, sur la question de la prononciation des liaisons

Pendant sa réplique, Hippolyte a été séduisant de sincérité. Phèdre est retournée. Sa passion lui fouaille les entrailles. Sa voix est dans la gorge. Tout son sang, véritablement, s’est retiré sous le charme de la voix d’Hippolyte. C’est un cri de souffrance qu’elle pousse avec le « Ah ! ». Elle s’adosse de plus en plus contre Oenone qui est là, plantée, comme un poteau d’exécution.

p. 115, commentaire de la scène V, Acte II

Ce qu’a dégagé cette période, c’est une sensualité extrême. La féminité de Phèdre s’épanouit jusqu’aux limites de la décence. Par un subterfuge habile et perfide, on ne sait plus si elle parle pour elle-même en se mettant à la place d’Ariane ; ou si elle se joue d’Hippolyte, si elle est sincère. On sait du moins qu’elle déploie tout son charme, qu’elle tente sensuellement de l’envoûter. Pour être la plus troublante, elle vient de tout troubler. L’air est humide de ses images, de ses pensées, de sa démarche souple et ondulée, de sa voix roucoulante et ouatée. Sa peau brille de chaleur, la paume de ses mains est moite. L’air est embaumé de son odeur ; on perçoit presque le goût qu’elle a. Elle vient de « sécréter » toute sa réserve de séduction.

p. 119, commentaire de la scène V de l’Acte II

Regarde ta face : Grand Matinal, de Prévert (scénar)

Regard critique sur les conflits d’intérêts dans le journalisme

Prévert (Jacques) 1937, Grand Matinal [in Cinéma, Scénarios inédits], Gallimard, coll. Folio, 2017

Scénario pour le réalisateur Jean Grémillon, resté inédit.
Cette édition inclut :
1. Grand Matinal (1937)
2. Jour de sortie ou La Lanterne magique (1941)
3. Au Diable vert (1954)

Note : 4 sur 5.
Résumé

Photographe au Grand Matinal, Maurice Coudrier a un grand succès populaire avec sa série sur les parents qui frappent leurs enfants. Lors d’un reportage au zoo de Vincennes, il photographie un homme s’amusant à maltraiter un python… Cet homme, c’est Patoyer, propriétaire du Grand Matinal… En plus de cela, Coudrier en a profité pour séduire Lucy, la copine de Patoyer…
Mais Patoyer est un cynique, il veut garder Coudrier, car c’est une personnalité intéressante et vendeuse, ses photos créent la sensation. Dans les bas quartiers, Coudrier croise Jacqueline, jeune fille déjà rencontrée au zoo. Ils se prennent d’affection l’un pour l’autre. Coudrier peut-il accepter de perdre sa liberté ?

Commentaires

Il est surprenant de voir l’actualité des thèmes traités par ce scénario. Le combat du journaliste contre la violence des parents sur les enfants par la publication de photos obligeant les auteurs de ces violences à se confronter à l’opinion réprobatrice, fera penser aux dénonciations publiques sur réseaux sociaux d’agressions sexuelles comme #balancetonporc. Le tableau du journalisme et de leurs contradictions est également saisissant d’actualité : rôle de la presse, information et éducation ou divertissement et défense d’intérêts économiques ? intérêts financiers des propriétaires très étendus, qui finissent par se heurter à la liberté de la presse qu’ils peuvent contrôler ; le scandale comme moyen de faire du « buzz », de la dynamique pour frapper et réveiller le citoyen, pouvant se retourner en moyen de vendre, les infos non chocantes deviennent moins intéressantes et sont donc délaissées… Et le personnage, au coeur de tout ça, se pose cette question récurrente : comment maintenir sa liberté, son éthique et ses valeurs, tout en continuant de travailler, donc de dépendre de secteurs qui semblent par nature amenés à les pervertir ?
Le sujet est sérieux, mais la finesse drôle et implicite des dialogues de Prévert rend l’action représentée belle, charmante, dynamique. On devine un film qui pourrait tourner à un rythme endiablé. Les péripéties s’enchaînent avec légèreté. Les personnages disent beaucoup avec peu de mots, empêchant les discours de devenir barbant et argumentatif, et se construisant un caractère fort ; permettant également de libérer du temps d’image pour développer la chair du film. Les intrigues amoureuses sont liées au thème du film (Coudrier hésitant entre une relation libre avec la femme idéale, produit luxueux de cette société de l’argent et une jeune fille pauvre, innocente, intéressante mais qui l’attacherait ; Lucy de son côté questionne également : peut-elle rompre avec Patoyer, alors que c’est le succès dans ce monde de l’argent qui l’a faite ? Les mésaventures des personnages secondaires (le second, paillasson de Patoyer, amoureux de Lucy), le développement du caractère et des affaires secrètes et illégales de Patoyer, chaque personnage cherchant sa vérité, son chemin, et prenant la parole pour exprimer les préoccupations de son monde intérieur (on touche ainsi à l’épaisseur des personnages, telle que décrite par Bakhtine chez Dostoïevski).
Le scénario a-t-il été abandonné parce que le sujet critique aurait herté la presse chargée d’en faire la promotion ? ou bien a-t-il été jugé moins intéressant à filmer, car trop d’éparpillement ? Si les scènes du début avec les gens maltraitant enfants et animaux peuvent être photogéniques, qu’en est-il des discussions dans les locaux des journaux ?

Passages retenus

Pauvreté et alcool, p. 99 :
JACQUELINE. Mon père autrefois était quelqu’un de bien… c’est lui qui le dit. (Elle rit.) Il a perdu sa situation, ça lui a tapé sur la tête. Il s’est mis à boire… et comme ma mère boit aussi… quand ils ont bu ils se battent… et ensuite ils se réconcilient et ils tapent sur les gosses… Quand j’étais plus petite ils me battaient aussi… il est toujours après moi mon père… il est jaloux de tout le monde… quand il est seul il dit que je ressemble à ma mère quand il était jeune et il essaye de me prendre sur ses genoux… C’est affreux… il me guette… il me poursuit… il est furieux parce que je danse… il dit que je déshonore la famille… vous parlez d’une famille… Il ne parle que de me mettre dans une maison de correction… Je voudrais m’en aller… n’importe où… sortir d’ici…
COUDRIER. Je sais… avec un homme très riche et puis l’éléphant…
JACQUELINE. Ne dîtes pas de bêtises… J’ai dit ça comme ça l’autre jour mais je ne le pensais pas vraiment…
COUDRIER. Pourquoi le disiez-vous ?
JACQUELINE. Personne ne pense vraiment ce qu’il dit… personne ne dit vraiment tout ce qu’il pense… on peut pas… on n’a pas le temps… et puis on est perdu… tout le monde est perdu… moi je suis perdue…
(Maurice bouleversé lui prend la main très doucement, elle le regarde et sourit.)
JACQUELINE. Pourquoi me prenez-vous la main ?
COUDRIER. Je ne sais pas… comme ça… tout ce que vous me dîtes m’émeut… je vous connais à peine mais si vous étiez plus heureuse, je serais content…
JACQUELINE. (brusquement) …Vous les trouvez jolies ?
COUDRIER. Quoi ?
JACQUELINE. Mes jambes…
COUDRIER. …
JACQUELINE. Pourquoi faîtes-vous l’étonné ?… Vous savez bien ce que je veux dire… vous me parlez doucement comme à un animal… et puis vous pensez… elle a de jolies jambes… puisque vous les regardez… et vous pensez à d’autres choses aussi… des choses très vite… c’est comme ça… quand on pense… c’est comme un rêve… c’est pas vrai ?…

Imaginez la scène : Antigone, d’Anouilh

Radicalité du principe de dignité

Anouilh (Jean), Antigone (1944), La Table Ronde, 1946.

Note : 4 sur 5.
Résumé

Les deux fils d’Oedipe, Étéocle et Polynice, les deux frères, se sont entretués, laissant Créon devenir le nouveau roi. Celui-ci, pour asseoir son autorité, interdit la sépulture à Polynice, le traître qui s’est associé à un peuple ennemi pour renverser le pouvoir de son frère. Antigone se rend sur le lieu du combat et jette une première poignée de terre sur le corps de son frère. Elle est prise. Créon est prêt à étouffer l’affaire, d’autant plus que la jeune femme doit bientôt épouser son fils Hémon.

L’auteur : Jean Anouilh (1910-1987)

Né à Bordeaux d’un tailleur et d’une professeure de piano. Il développe son amour pour le théâtre au lycée Chaptal à Paris. Il y fait notamment la connaissance de Jean-Louis Barrault. Il est particulièrement frappé par la pièce Siegfried de Jean Giraudoux, mise en scène au Poulailler de la Comédie des Champs-Elysées en 1928. Il en apprend le texte par cœur. En 1929-1930, il devient secrétaire général de la Comédie des Champs-Elysées, dirigée alors par Louis Jouvet. Mais ce dernier méprise son employé et ses essais de pièce. C’est à cette époque qu’il s’installe avec la comédienne Monelle Valentin à qui il donnera le rôle d’Antigone.

En 32, ses premières pièces n’obtiennent pas de succès. En 36, Louis Jouvet lui refuse Le Voyageur sans bagage qu’il donne alors au Théâtre des Mathurins et qui obtient un grand succès. Suivent La Sauvage et Le Bal des voleurs mis en scène par André Barsacq et la Compagnie des Quatre-Saisons au Théâtre des Arts.

Pendant la guerre, il est mobilisé, arrêté et libéré sur une erreur. Avec sa famille dans le Béarn, où ils protègent la femme juive de Barsacq. Robert Brasillach aide à la publication de ses pièces. Antigone obtient un immense succès en 44 au théâtre des Arts, montée l’année suivante aux États-Unis. Il fait jouer Michel Bouquet, Jean Vilar, Maria Casarès ou encore Brigitte Bardot… En 56, Pauvre Bitos, critique de la Terreur et de l’épuration, provoque un grand scandale. Il a en 59 un immense succès avec Beckett ou l’Honneur de Dieu qui entre en 71 au répertoire de la Comédie-Française.

Commentaires

Monté pour la première fois au Théâtre de l’Atelier par André Barsacq en 1944.
La différence essentielle avec la pièce de Sophocle vient des motivations des deux protagonistes. Ici, Créon est prêt à contourner sa loi, il ne souhaite pas tuer Antigone car il ne veut pas rendre son fils triste, parce qu’il sait qu’il n’a pas d’intérêt à mettre à mort une princesse aimée du peuple ; il n’a peut-être pas spécialement d’appétence pour la cruauté. Ce qu’il ne peut accepter, et ce qui fait de lui une image du dictateur fasciste, c’est l’obstination d’Antigone, son indiscipline, son refus d’obéir simplement. Il lui propose même un arrangement mais celle-ci refuse. Son opposition à la loi édictée par son oncle doit être totale, ouverte, publique. C’est l’un des principes démographiques, que chacun puisse exprimer publiquement ses positions et ainsi provoquer le débat. C’est aussi un principe anarchiste qui refuse l’autorité de la parole d’une hiérarchie. C’est cet entêtement à la liberté, à l’émancipation, de la part d’une femme, qui force Créon à se révéler violence de dictature.

Passages retenus

p. 38-39 : « HEMON. Nous aurons d’autres soirs, Antigone.
ANTIGONE. Peut-être pas.
HEMON. Et d’autres disputes aussi. C’est plein de disputes un bonheur.
ANTIGONE. Un bonheur, oui… Ecoute, Hémon.
HEMON. Oui.
ANTIGONE. Ne ris pas ce matin. Sois grave.
HEMON. Je suis grave.
ANTIGONE. Et serre-moi. Plus fort que tu ne m’as jamais serrée. Que toute ta force s’imprime dans moi. »
p. 94-95 : « ANTIGONE. Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, – et que ce soit entier – ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite – ou mourir.
CRÉON. Allez, commence, commence, comme ton père !
ANTIGONE. Comme mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’il ne reste vraiment plus la petite chance d’espoir vivante, la plus petite chance d’espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir ! »

Surveille tes images : Animal Farm, d’Orwell

La lutte des niveaux de lecture !

George Orwell 1845, Animal Farm (La Ferme des animaux), Penguin, 2000

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Dans la ferme de M. Jones, un soir, Major, le vieux cochon respecté réunit l’ensemble de la communauté animale et leur tient un discours d’émancipation de l’emprise humaine. Alors que le vieux sage est mort depuis peu, l’occasion se présente quand Jones rentre alcoolisé et oublie de distribuer la nourriture. Les animaux se révoltent et mettent en fuite le vieux fermier et ses hommes.
Ce sont Snowball et Napoleon, les deux cochons les plus vifs et intelligents qui organisent la nouvelle communauté autonome. Ils édictent et écrivent des règles pour que tous les animaux, sauvages ou non, soient libres et égaux, et ne se comportent en aucun cas comme les humains, pour que la ferme soit gérée démocratiquement et le travail partagé équitablement.
Mais le projet de moulin de Snowball ne plaît pas à Napoleon qui est lui occupé à éduquer des chiots…

L’auteur : George Orwell (1903-1950)

Né en Inde, fils d’un fonctionnaire de l’administration chargée de la régie de l’opium et d’une fille de famille française ayant prospéré dans le commerce du bois. Il grandit en Angleterre en pension à Eastbourne. Expérience qu’il jugera très négative mais il obtient la bourse du collège d’Eton, plus réputée des écoles publiques, à Windsor. Cependant, il se désintéresse des études, rêvant d’écrire et de partir travailler en Inde.En 22, il s’engage dans la police impériale en Birmanie. Les grèves, les demandes d’indépendance, y sont violemment réprimées. Il passe de l’émerveillement à l’ennui puis au dégoût. Il donne sa démission en 27 et rentre en Angleterre pour se consacrer à l’écriture. Il se lance dans de véritables enquêtes naturalistes des classes sociales défavorisées, tente de s’installer à Paris avant d’accepter un poste d’enseignant à Hayes dans le Middlesex. Il publie Dans la dèche à Paris et à Londres en 1933 qui obtient de bonnes critiques. Son éditeur l’envoie enquêter sur les conditions de vie des mineurs, dont il tire Le Quai de Wigan, qui analyse les difficultés des socialistes à fédérer les mineurs. Son éditeur se désolidarise du résultat.En 36, Orwell et sa femme rejoignent le Parti Obrero de Unificacion Marxista (POUM) en Catalogne pour soutenir le front contre Franco. Blessé par balle, Orwell rentre mais devient farouchement opposé aux communistes-stalinistes. Pendant la seconde guerre, d’abord radicalement pacifiste, il choisit le patriotisme alors que les communistes soutiennent le pacte de non-agression germano-soviétique. Il s’engage dans la Home Guard en 40. Il pense que la résistance au nazisme aboutira à une révolte et à une révolution. Il présente un programme dans son essai Le Lion et la Licorne (41). La Ferme des animaux achevée en 44 est refusée dans un premier temps car la mise en cause de l’URSS staliniste y est trop évidente et précoce. Sa femme décède d’un cancer alors qu’il est en Allemagne pour The Observer. Il devient vice-président du Freedom Defense Comittee et rédige 1984 qu’il publie en 49. Il meurt de la tuberculose.

Commentaires

Sortie à la fin de la guerre, cette fable à clefs semblait avertir sur les dangers et les signes menaçants de dictature en URSS. En effet, il est facile de voir sous le masque animal, les personnages importants de la Révolution russe : le vieux guide Lénine mort trop tôt pour avoir imprimé une direction ; la lutte pour le pouvoir entre les deux seconds Staline et Trotsky ; le premier usant bientôt du moyen de suspicion pour écarter toute voix contraire et s’assurer le pouvoir absolu. Tout le monde se doute bien que Staline a fait assassiner Trotsky mais les partis communistes de tout pays n’osent critiquer le leader de la cause.

Si la cause d’émancipation des travailleurs est reconnue bonne par Orwell, ayant été un fervent défenseur de la cause anarchiste pendant la guerre d’Espagne, l’auteur dénonce l’évidente dérive dictatoriale du régime. Comme le disait Lénine lui-même, le peuple russe n’était pas prêt pour la Révolution, il n’avait pas traversé de période d’ascension et de développement d’une classe moyenne bourgeoise. Il manquait ainsi d’éducation, d’aptitudes à gérer, à comprendre les besoins et les implications d’un régime autonome et démocratique. On retrouve cette évidence dans La Ferme des animaux où la majorité des animaux sont trop incultes, ne pouvant que difficilement lire les règles, et n’ont pas assez bonne mémoire ni capacités rhétoriques pour discuter et débattre. Ils sont donc de fait dépendants des cochons plus intelligents. Les cochons et les chiens sont des symboles courants des figures d’autorité et de l’ordre dans le monde de la culture (les poulets remplaçant les pigs dans la culture française, mais les cochons sont considérés comme les plus proches de l’homme en termes de capacité intellectuelle). En prônant une Révolution radicale et totale, l’URSS en est retournée à un même régime écrasant les pauvres, semblable voire plus dur que ce qu’il était auparavant. De la même manière, la ferme autonome des animaux est devenue encore plus exploitante que celle des humains. En cela, Orwell rejoint ce qui sera le discours d’un Franz Fanon sur la décolonisation : on ne peut simplement annoncer un ennemi aisément identifiable – comme le bourgeois, le noble, le blanc, le français, le mâle, l’Homme – et penser qu’en s’en débarrassant, tous les maux disparaîtront. C’est bien dans la mauvaise éducation, dans la désinformation, dans le système même d’économie et de politique que la domination est à rechercher.

De plus, on ne peut pas limiter le texte d’Orwell à une simple critique de l’idéologie communiste ou des dictatures, sous couvert de fable animalière. Premièrement, le discours contre l’exploitation des animaux n’est pas juste une fable et est bien prononcé, et résonne largement au XXIe siècle. L’animal, et en allant plus loin aujourd’hui, la nature, sont elles aussi des travailleurs exploités à défendre, de la même manière que l’on défend l’ouvrier. Ils sont également victimes d’une domination. L’anarchiste a une vision écologique bien plus développée que le marxisme, notamment par l’héritage des géographes anarchistes Reclus et Kropotkine, mais aussi parce que le Cosaque Nestor Makhno et les anarchistes catalans sont avant tout les héritiers des communautés paysannes autogérées du Moyen-Âge, telles que décrites par Jean Anglade dans Les Bons Dieux (tandis que le paysan est le plus souvent une figure réactionnaire chez les communistes). Deuxièmement, Orwell ne critique pas l’idéal communiste en soi, mais bien les habitudes de gouvernement vertical que maintiennent la majorité de ses théoriciens, ses instances politiques et partisanes. En cela, Orwell ne critique pas seulement les dictatures mais tout un système politique admis communément de gouvernement vertical. Le choix de « Napoléon » comme nom pour le cochon dictateur n’est pas innocent, et sera d’ailleurs remplacé dans la traduction par César. La France est très fière de ce personnage historique dont elle a fait un grand héros alors qu’il n’a fait que perpétrer l’exploitation, rétablir l’esclavage, la noblesse, l’exploitation des pauvres. Dans la révolution promise, ce sont seulement de nouveaux chefs qui ont pris le pouvoir mais rien n’a changé pour les exploités, en dépit des promesses et des discours. Troisièmement, si la dictature voulant combattre le capitalisme ordinaire est dénoncée comme étant encore pire, cela ne veut pas dire pour autant que Orwell considère le capitalisme comme souhaitable. C’est bien un pur anarchisme (sans chef) que revendique Orwell, organisation horizontale, ou par le bas. Mais ce changement, qui ne nécessite pas une révolution, nécessite une évolution structurelle progressive et une préparation des mentalités par l’éducation. Sans cela, les bonnes pensées et idées seront détournées de leurs buts initiaux comme le moulin, qui de base de l’indépendance énergétique, devient la justification de l’exploitation des animaux.

Passages retenus

Le discours du vieux Major, p. 3 :

Now, comrades, what is the nature of this life of ours ? Let us face it, our lives are miserable, laborious and short. We are born, we are given just so much food as will keep the breath in our bodies, and those of us who are capable of it are forced to work to the last atom of our strength ; and the very instant that our usefulness has come to an end we are slaughtered with hideous cruelty. No animal in England knows the meaning of happiness or leisure after he is a year old. No animal in England is free. The life of an animal is misery and slavery : that is the plain truth.
But is this simply part of the order of Nature ? It is because this land of ours is so poor that it cannot afford a decent life to those who dwell upon it ? No, comrades, a thousand times no ! The soil of England is fertile, its climate is good, it is capable of affording food in abundance to an enormously greater number of animals than now inhabit it. This single farm of ours would support a dozen of horses, twenty cows, hundreds of sheep – and all of them living in a comfort and a dignity that are now almost beyond our imagining. Why then do we continue in this miserable condition ? Because nearly the whole of the produce of our labour is stolen from us by human beings. There, comrades, is the answer to all our problems. It is summed up in a single word – Man. Man is the only real enemy we have. Remove Man from the scene, and the root cause of hunger and overwork is abolished for ever.
Man is the only creature that consumes without producing. He does not give milk, he does not lay eggs, he is too weak to pull the plough, he cannot run fast enough to catch rabbits. Yet he is lord of all the animals. He sets them to work, he gives back to them the bare minimum that will prevent them from starving, and the rest he keeps for himself. Our labour tills the soil, our dung fertilizes it, and yet there is not one of us that owns more than his bare skin. You cows that I see before me, how many thousands of gallons of milk have you given this last year ? And what has happened to that milk that should have been breeding up sturdy calves ? Every drop of it has gone down the throats of our enemies. And you hens, how many eggs have you laid in this last year, and how many of those eggs ever hatched into chickens ? The rest have all gone to market to bring in money for Jones and his men. And you, Clover, where are those four foals you bore, who should have been the support and pleasure of your old age ? Each was sold at a year old – you will never see one of them again. In return for your confinements and all your labour in the fields, what have you ever had except your bare rations and a stall ?
And even the miserable lives we lead are not allowed to reach their natural span. For myself I do not grumble, for I am one of the lucky ones. I am twelve years old and have had four hundred children. Such is the natural life of a pig. But no animal escapes the cruel knife in the end. You young porkers who are sitting in front of me, every one of you will scream your lives out at the block within a year. To that horror we all must come – cows, pigs, hens, sheep, everyone. Even the horses and the dogs have no better fate. You, Boxer, the very day that those great muscles of yours lose their power, Jones will sell you to the knacker, who will cut your throat and boil you down for the foxhounds. As for the dogs, when they grow old and toothless Jones ties a brick round their neck and drowns them in the nearest pond.
Is it not crystal clear, then comrades, that all the evils of this life of ours spring from the tyranny of human beings ? Only get rid of Man, and the produce of your labor would be our own. Almost overnight we could become rich and free. What then must we do ? Why, work night and day, body and soul, for the overthrow of the human race ! That is my message to you comrades : Rebellion ! I do not know when that Rebellion will come, it might be in a week or in a hundred years, but I know, as surely as I see this straw beneath my feet that sooner or later justice will be done. Fix our eyes on that, comrades, throughout the short remainder of your lives ! And above all, pass on this message of mine to those who come after you, so that generations shall carry on the struggle until it is victorious.


Les cochons reçoivent les hommes, p. 99 :

There, round the long table, sat half a dozen farmers and half a dozen of the more eminent pigs, Napoleon himself occupying the seat of honour at the head of the table. The pigs appeared completely at ease in their chairs. The company had been enjoying a game of cards, but had broken off for the moment, evidently in order to drink a toast. A large jug was circulating, and the mugs were being refilled with beer. No one noticed the wondering faces of the animals that gazed in at the window.
Mr Pilkington, of Foxwood, had stood up, his mug in his hand. In a moment, he said, he would ask the present company to drink a toast. But before doing so there were a few words that he felt it incumbent upon him to say.
It was a source of great satisfaction to him, he said – and, he was sure, to all others present – to feel that a long period of mistrust and misunderstanding had now come to an end. There had been a time – not that he, or any of the present company, had shared sentiments – but there had been a time when the respected proprietors of Animal Farm had been regarded, he would not say with hostility, but perhaps with a certain measure of misgiving, by their human neighbours. Unfortunate incidents had occured, mistaken ideas had been current. It had been felt that the existence of a farm owned and operated by pigs was somehow abnormal and was liable to have an unsettling effect in the neighbourhood. Too many farmers had assumed, without due enquiry, that on such a farm a spitit of licence and indiscipline would prevail. They had been nervous about the effects upon their own animals, or even upon their human employees. But all such doubts were now dispelled. Today he and his friends had visited Animal Farm and inspected every inch of it with their own eyes, and what did they find ? Not only the most up-t-date methods, but a discipline and an orderliness which should be an example to all farmers everywhere. He believed that he was right in saying that the lower animals on Animal Farm did more work and received less food than any animals in the country. Indeed he and his fellow-visitors today had observed many features which they intended to introduce on their own farms immediately.

Surveille tes images : Vie et opinions d’un chat, de Taine

Adopter la sagesse maline du chat

Taine (Hippolyte) 1858, Vie et opinions philosophiques d’un chat (extrait du Voyage aux Pyrénées), Payot & Rivages, coll. « Rivages poche », 2014

Illustrations de Gustave Doré. Pendant la rédaction de son Voyage aux Pyrénées, dans lequel il expose des pensées, il intègre cette courte fable (Lisez-la en ligne).

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Un chat de ferme nourrit ses premières pensées sous la protection du gros ventre de l’oie. Quand la cuisinière vient couper la gorge du pauvre animal, notre petit félin découvre le goût irrésistible du sang chaud et la loi première de la vie. Il apprend ensuite auprès de ses congénères l’histoire du monde, découvre l’amour et perd ses illusions, se forge ainsi une sagesse philosophique bien trempée de chat.

L’auteur : Hippolyte Taine (1828-1893)

Fils d’une famille aisée des Ardennes. Son père avocat le pousse à la culture et à la lecture. À la mort de celui-ci en 1841, Hippolyte est envoyé en pension à Paris. Il passe un double baccalauréat de sciences et de philosophie puis est reçu premier au concours de la section lettres de l’École normale supérieure. Mais il échoue à l’agrégation de philosophie en raison de sa résistance aux idées philosophiques de ses professeurs.

Il enseigne au collège en Province et en 53 présente sa thèse sur les fables de La Fontaine en 53. L’année suivante, son Essai sur Tite-Live est récompensé par l’Académie française. Intéressé par la médecine, il suit une cure dans les Pyrénées et publie son célèbre Voyage aux Pyrénées. Ses nombreux articles articles de philosophie, de littérature et d’histoire lui gagnent une grande renommée et il obtient des postes de professeur aux Beaux-Arts, à Saint-Cyr ou encore à Oxford (où il enseigne le droit !).

Dans l’introduction de son Histoire de la littérature anglaise en 63, il expose une vision positiviste, scientiste, de l’écriture de l’histoire. À partir de 70, à la suite de la Commune de Paris, il poursuit des recherches sur la Révolution française.

Commentaires

Prenant l’apparence d’un relâchement de l’écriture sérieuse, ce petit récit écrit par la voix du petit félin (suscitant toujours autant d’intérêt et d’adoration, de l’antiquité égyptienne à l’époque d’Instagram) pourrait être considéré comme un simple petit divertissement. Il n’y a apparemment pas de clef d’interprétation : on n’est pas en train de lire une fable de La Fontaine dans laquelle le chat représente un caractère social. On est dans le monde des animaux. Le chat n’a pas vraiment plus de pensée qu’on ne pourrait en prêter à l’animal en s’imaginant son univers de pensée. On sourit et rit donc de sa simplicité, de sa philosophie limitée.

Le titre choisi par l’auteur appelle tout de même à une recherche d’interprétation. On peut penser à un écho à l’ouvrage Vie et opinions de Tristam Shandy, gentilhomme (1759-1860), de Laurence Sterne, dans lequel l’absurde, le littéraire a un sens critique, sarcastique tout en étant expérimentation. Il y a bien sûr une valeur expérimentale à penser dans les limites du monde d’un félin, et un bel exercice de style littéraire. Mais n’y a-t-il pas également une lecture critique ? Dès les premières pages, surgit en arrière-plan du discours du chat, le monde de l’homme : brutal, autoritaire, prétentieux, un singe juste bon à imiter. Le monde du chat et sa logique sont d’ailleurs en soi une caricature du monde humain : volatilité des affections, envie, égoïsme…

Passage retenu

La musique et l’amour, p. 29 :

La musique est un art céleste, il est certain que notre race en a le privilège ; elle sort du plus profond de nos entrailles ; les hommes le savent si bien, qu’ils nous les empruntent, quand avec leurs violons ils veulent nous imiter.
Deux choses nous inspirent ces chants célestes : la vue des étoiles et l’amour. Les hommes maladroits copistes, s’entassent ridiculement dans une salle basse, et sautillent, croyant nous égaler. C’est sur la cime des toits, dans la splendeur des nuits, quand tout le poil frissonne, que peut s’exhaler la médodie divine. Par jalousie ils nous maudissent et nous jettent des pierres. Qu’ils crèvent de rage ; jamais leur voix fade n’atteindra ces graves grondements, ces perçantes notes, ces folles arabesques, ces fantaisies inspirées et imprévues qui amollissent l’âme de la chatte la plus rebelle, et nous la livrent frémissante, pendant que là-haut les voluptueuses étoiles tremblent et que la lune pâlit d’amour.
Que la jeunesse est heureuse, et qu’il est dur de perdre ses illusions saintes ! Et moi aussi j’ai aimé et j’ai couru sur les toits en modulant des roulements de basse. Une de mes cousines en fut touchée, et deux mois après mit au monde six petits chats blanc et rose. J’accourus, et voulus les manger : c’était bien mon droit, puisque j’étais leur père. Qui le croirait ? Ma cousine, mon épouse, à qui je voulais faire sa part de festin, me sauta aux yeux. Cette brutalité m’indigna et je l’étranglai sur la place ; après quoi j’engloutis la portée tout entière. Mais les malheureux petits drôles n’étaient bons à rien, pas même à nourrir leur père : leur chair flasque me pesa trois jours sur l’estomac. Dégoûté des grandes passions, je renonçai à la musique, et m’en retournai à la cuisine.

Lâche ta loupe : Une étude en rouge, le premier Sherlock de Conan Doyle (policier)

Chassons les vices profonds à la racine de la haine

Doyle (sir Arthur Conan) 1887, A study in scarlet (Une étude en rouge) [in Les Aventures de Shrlock Holmes, t. 1], Omnibus, 2005, traduit de l’anglais par Eric Wittersheim

Note : 4 sur 5.
Résumé

Le docteur Watson, très affecté par la guerre d’Afghanistan, accepte une colocation avec un excentrique du nom de Sherlock Holmes, passionné de faits divers et d’expériences de chimie, dilettante et opiomane… C’est alors que les deux lieutenants de Scotland Yard font appel à ses talents de déduction pour comprendre un crime mystérieux, un américain tué dans une maison abandonnée. Watson découvre en lui un esprit d’analyse et de logique extraordinaire, entièrement tourné vers la résolution de crimes et d’énigmes. Sur les lieux, le cadavre ne révèle aucune trace de violence, mais on découvre un mot inconnu écrit en lettres de sang sur le mur, et une mystérieuse bague de fiançailles. L’homme tué est un ancien membre de la communauté des Mormons…

L’Auteur : sir Arthur Conan Doyle (1859-1930)
Né à Édimbourg, fils parmi dix enfants d’un peintre anglais et d’une femme d’origine irlandaise. Il fait ses classes chez les Jésuites, avant de rejeter l’enseignement chrétien. À partir de 1876, il étudie la médecine à l’Université d’Édimbourg tout en commençant à écrire des nouvelles. Il s’embarque comme médecin de bord sur un baleinier en 1880, puis dans un voyage pour l’Afrique de l’ouest. Il défend sa thèse de doctorat en 1885 et se marie.
Il fait paraître Une étude en rouge en 1887, première apparition de Sherlock Holmes, personnage inspiré de son professeur d’université Joseph Bell qui insistait sur le triptyque observation-inférence-déduction. Il s’installe en 91 à Londres et publie les enquêtes de Sherlock Holmes en petits feuilletons destinés à être lus dans les temps de métro. Il fait mourir son personnage pour se consacrer à des romans historiques, mais ne trouvant le succès, il le ressuscite en 1901 avec Le Chien des Baskerville.
Son engagement dans la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud en 1900, puis la défense du rôle de son pays, lui valent l’anoblissement. Son implication dans les événements politiques au Congo, lui inspirera le cadre de son roman Le Monde perdu (1912). Après la Première Guerre, il est pris de dépression et se consacre au spiritisme qui marque ses écrits.

Commentaires

Cette première aventure de Sherlock Holmes, marquant donc la rencontre des lecteurs avec ce mythe moderne, est surprenante. La moitié du récit est consacré à cette société des Mormons à laquelle la victime a appartenu. Conan Doyle avait-il un compte à régler avec celle-ci ? Le regard critique est cependant correct, rendant à la communauté certains de ses avantages, vie en groupe, solidarité, humanité, avant d’en faire une espèce de secte dégénérée où tout est sacrifié pour l’enrichissement d’une élite. Cette charge surprenante n’aura pas toujours sa place dans les adaptations de cette première aventure (comme la récente série américaine reprenant jusqu’au titre mais altéré : « study in pink », changeant cette haine pour la secte qui justifie le tueur en un tueur bêtement méchant, qui tue pour l’enrichissement). Cela dit, Conan Doyle ne montre aucune haine personnelle, aucun anti-mormonisme, puisque les mauvais chefs de la communauté sont chassés et la communauté semble reprendre des allures acceptables après cela. C’est davantage la bassesse sociale des moyens qui soutiennent les dominants, que dénonce l’auteur ici.
Le détective, qui a des liens avec les gamins des rues, arrête le criminel mais déterre aussi son histoire, fait émerger les raisons du crime : l’injustice sociale. Ici, celle d’un groupe puissant auquel il est difficile de s’attaquer.
Les origines de Holmes, l’excentricité du détective, qu’on oublie parfois, apparaissent ici de manière claire. Cette première enquête est une énigme, un meurtre qui semble ne pas donner d’indices. Et c’est là que toute la personnalité de l’enquêteur jaillit, cette acuité du regard scientifique.

Passages retenus

Première rencontre avec Sherlock Holmes :
This was a lofty chamber, lined and littered with countless bottles. Broad, low tables were scattered about, which bristled with retorts, test-tubes, and little Bunsen lamps, with their blue flickering flames. There was only one student in the room, who was bending over a distant table absorbed in his work. At the sound of our steps he glanced round and sprang to his feet with a cry of pleasure: « I’ve found it! I’ve found it, » he shouted to my companion, running towards us with a test-tube in his hand. « I have found a re-agent which is precipitated by hæmoglobin, and by nothing else. » Had he discovered a gold mine, greater delight could not have shone upon his features.
« Dr. Watson, Mr. Sherlock Holmes, » said Stamford, introducing us.
« How are you? » he said cordially, gripping my hand with a strength for which I should hardly have given him credit. « You have been in Afghanistan, I perceive. »
« How on earth did you know that? » I asked in astonishment.
« Never mind, » said he, chuckling to himself. « The question now is about hæmoglobin. No doubt you see the significance of this discovery of mine? »
« It is interesting, chemically, no doubt, » I answered, « but practically—— »
« Why, man, it is the most practical medico-legal discovery for years. Don’t you see that it gives us an infallible test for blood stains. Come over here now! » He seized me by the coat sleeve in his eagerness, and drew me over to the table at which he had been working. « Let us have some fresh blood, » he said, digging a long bodkin into his finger, and drawing off the resulting drop of blood in a chemical pipette. « Now, I add this small quantity of blood to a litre of water. You perceive that the resulting mixture has the appearance of pure water. The proportion of blood cannot be more than one in a million. I have no doubt, however, that we shall be able to obtain the characteristic reaction. » As he spoke, he threw into the vessel a few white crystals, and then added some drops of a transparent fluid. In an instant the contents assumed a dull mahogany colour, and a brownish dust was precipitated to the bottom of the glass jar.
« Ha! ha! » he cried, clapping his hands, and looking as delighted as a child with a new toy.

Première investigation, p. 46 :
As he spoke, he whipped a tap measure and a large round magnifying glass from his pocket. With these two implements he trotted about the room, sometimes stopping, occasionally kneeling, and once lying flat upon his face. So engrossed with his occupation that he appeared to have forgotten our presence, for he chattered away to himself under his breath the whole time, keeping up a running fire of exclamations, groans, whistles, and little cries suggestive of encouragement and of hope. As I watched him I was irresistibly reminded of a pure-blooded, well-trained foxhound, as it dashes backward and forward through the covert, whining in its eagerness, until it comes accross the lost scent. For twenty minutes or more he continued his researches, measuring with the most exact care the distance between marks which were entirely invisible to me, and occasionally applying his tape to the walls in an equally incomprehensible manner. In one place he gathered up very carefully a little pile of gray dust from the floor, and packed it away in an envelope. Finally he examined with his glass the word upon the wall, going over every letter of it with the most minute exactness. This done, he appeared to be satisfied, for he replaced his tape and his glass in his pocket.
« They say that genius is an infinite capacity for taking pains », he remarked with a smile. « It’s a very bad definition, but it does apply to detective work. »

Une fille devenue femme, p. 122 :
It was not the father, however, who first discovered that the child had developped into the woman. It seldom is in such cases. That mysterious change is too subtle and too gradual to be measured by dates. Least of all does the maiden herself know it until the tone of a voice or the touch of a hand sets her heart thrilling within her, and she learns, with a mixture of pride and of fear, that a new and a larger has awakened within her. There are few who cannot recall that day and remember the one little incident which heralded the dawn of a new life.

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