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Décroche tes yeux : Jour de sortie ou la Lanterne magique, de Jacques Prévert (scénario)

Le merveilleux objectif du cinématographe

Prévert (Jacques) 1941, Jour de sortie ou La Lanterne magique, in Cinéma. Scénarios inédits, Gallimard, Folio, 2017

Cette édition comprend :
1. Grand Matinal (1937)
2. Jour de sortie ou La Lanterne magique (1941)
3. Au Diable vert (1954)

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Pierre conduit un cinéma ambulant. Il entre un jour dans le pompeux bar-restaurant d’un petit village. Là il se met à dos tous les habitués en prenant la défense de leur souffre-douleur, le garçon Petit Paul, et en n’ayant d’intérêt que pour la plongeuse Claire que tous ignoraient derrière ses piles d’assiettes. Le patron le met dehors. Mais sa femme le rejoint à l’hôtel…
Claire et Petit Paul assistent à une séance de cinéma plein air. Lorsque la pluie fait partir le public, ils suivent le mystérieux chat botté et passent à travers l’écran. Ils se retrouvent projetés dans un XVIIe siècle étrangement familier…

Commentaires

Ce scénario n’a pas été tout à fait élaboré : l’action à partir du passage dans le monde merveilleux est seulement résumée, seule la partie moderne est développée. L’histoire est constitué de deux parties : un début réaliste dans ce petit village bourgeois et une plongée dans un monde merveilleux inspiré du XVIIe (qui constituerait sans doute l’essentiel du film) qui est en fait une image déformée de la réalité, dans laquelle les habitués méprisants sont des brigands. Est-ce là une métaphore du cinéma, une poétique ? Une représentation déformée de la réalité, comme une fable de La Fontaine ? Cette entrée, par la porte de l’écran, dans le monde merveilleux du possible au cinéma sera popularisée par Last Action Hero de John McTiernan avec Swhwarzenegger. Ici, Prévert montre grâce à ce passage métaphorique comme la réalité est souvent un monde d’inversion des valeurs (par rapport à un idéal), où des figures grotesques, sans mérite, dominent, s’enrichissent et oppressent des personnages travailleurs et bons. De manière plus générale, les dominants sont, comme chez Nietzsche, des faibles qui réussissent par la tricherie, par le poids du groupe, et se parent du déguisement du mérite. On est ainsi proche de l’imaginaire carnavalesque et l’on retrouve une mécanique proche dans le théâtre de foire du Monde renversé de Lesage et d’Orneval dans lequel Arlequin et Pierrot pénètrent dans un monde idéal leur révélant l’anormalité injuste de leur réalité.
Le cinéma aurait ainsi pour Prévert un rôle de dévoilement, un rôle pédagogique auprès des classes populaires qu’il se doit d’aller rencontrer jusque dans les campagnes grâce à ce cinéma ambulant (Un peu à la manière de Molière, le cinéma de Prévert se donne pour objectif de mettre en scène les injustes et de les corriger à la botte). La lanterne magique, c’est à la fois celle du projecteur dont l’image est inversée sur la pellicule pour être rétablie à l’écran (on pensera ici à la théorie poétique de Céline, énoncée dans Casse-Pipe en 1948, bâton à tordre avant de passer dans l’eau du livre pour apparaître droite), mais aussi celle de « La Lanterne magique de Picasso » (tiré de Paroles, long poème de Prévert inspiré par le Guernica), une lanterne de déformation surréaliste, par laquelle Picasso montrant un acte militaire ordinaire, la banalité du mal, fait apparaître toute l’horreur d’une humanité déformée et souffrante, d’une tuerie révoltante.

Passages retenus

Cinéma plein air, passage vers le monde parallèle, p. 236 :
Et le petit monde de la campagne, assis, émerveillé, ne demande qu’à en croire ses oreilles et ses yeux, bien qu’au fond de lui-même il sache fort bien que tout ça, « c’est des histoires qui se passent comme ça sur la toile et que jamais cela n’est arrivé… »
Claire et Petit Paul se sont rapprochés, silencieux et troublés. Ils écoutent Pierre et regardent le film, sans que Pierre s’aperçoive de leur présence. Près d’eux, un vieux chien perdu grogne et cherche à se débarrasser de ses puces, en se frottant contre les jambes de Petit Paul qui l’éloigne doucement du pied.
Soudain, la pluie commence à tomber. Un à un, les spectateurs se sauvent et Pierre, triste, ailleurs, visiblement perdu dans un triste rêve, continue à commenter les images en regardant machinalement la toile.
Soudain, dur l’écran, derrière le mur d’une maison plantée en pleine campagne, le Chat botté surgit. Et au moment même où Petit Paul constate que le Chat botté ressemble étrangement à Baladar, son ami de tous les jours, le gros chien perdu grogne de plus belle, à l’instant même où le poil du Chat botté se hérisse à l’écran.
Le grand chien bondit vers l’écran, le chat s’enfuit. Le chien entre dans l’écran à sa poursuite et, sans réfléchir, Petit Paul bondit à la poursuite du chien, afin de protéger le chat, cependant que Claire crie : – Ne me laisse pas seule, Petit Paul, où vas-tu ?
Petit Paul ne répondant pas, elle entre à son tour dans l’écran. Mais Pierre, reconnaissant soudain celle qu’il aime, l’appelle et se jette à sa poursuite.
Tous les personnages bientôt disparaissent et l’écran reste vide au milieu de la campagne, avec les chaises, le camion, la pluie…

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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