Ramasse tes lettres : Le Principe, de Jérôme Ferrari (bio-fiction)

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Pourquoi la science est-elle parfois si naïve ?

Note : 3 sur 5.

Ferrari (Jérôme) 2015, Le Principe, Actes Sud, coll. Babel, 2017

Résumé

Un jeune chercheur en philosophie s’intéresse au célèbre physicien allemand Werner Heisenberg (1901-1976), enfant surdoué, formulant le principe d’incertitude en 27, ayant reçu le prix Nobel en 1932 pour ses recherches sur la mécanique quantique.
Mais il demeure interdit, choqué, par le rôle et la position du physicien pendant troisième Reich. Malgré toutes ses anciennes amitiés pour des scientifiques juifs, il a dirigé le programme nazi de recherches nucléaires…

Commentaires

Jérôme Ferrari a sûrement fait les mêmes recherches que son personnage de narrateur, double fictif à peine dissimulé. Il a bien entendu lu l’autobiographie d’Heisenberg, La Partie et le Tout (69), et a sûrement parcouru nombre d’autres témoignages des contemporains et la correspondance avec Niels Bohr. Toutefois, le plus important résiste à la recherche historique, et pour un littéraire comme pour un philosophique, c’est la question humaine. Comment un jeune homme si brillant, si bien éduqué, un scout ayant le souci de l’humain, ayant eu de réelles amitiés pour des savants juifs, devant une part de sa connaissance à des intellectuels d’origine juive… Qu’a-t-il pu se passer dans la tête du jeune scientifique ? D’abord clairement opposé au régime, critiqué par les nazis comme traître pro-juif, ou « Juif blanc », menacé, puis porte-parole culturel du régime et dirigeant du programme nucléaire… Heisenberg expliquera avoir participé au programme pour l’entraver et pour préparer l’après… Mais de nombreux éléments laissent entendre sa déception de voir les Américains maîtriser la bombe avant eux…

À la manière de Marcel Schwob dans ses Vies imaginaires (1896) qui raconte et complète la vie parcellaire de certaines figures historiques légendaires, le sous-titre « roman » annonce que c’est bien l’imagination de l’auteur, la fiction, qui complétera les manques de l’histoire, essaiera de répondre à cette brûlante question. En racontant, en retraçant la vie du physicien, en le fictionnalisant en personnage, l’auteur lui prête un univers mental, une sensibilité, des sensations… C’est par le biais de la supposition, de l’expression de la probabilité, de différentes alternatives, que l’auteur évite de se montrer trop fantaisiste ou affirmatif sur l’homme. Toutefois, cela ne l’empêche pas de condamner la position et les actions du physicien par l’intermédiaire prudent de son discret narrateur porte-parole.

Pour raconter, citer, re-raconter les sources, et les compléter, Ferrari utilise une situation d’énonciation innovante dans laquelle son personnage-narrateur s’adresse directement, à travers le temps et les frontières du monde des morts à Heisenberg, comme un lecteur-chercheur qui adresserait des remarques à l’auteur qu’il est en train de lire, entendant sa voix, chosé par ses propos, alors même que celui-ci est bien évidemment absent. C’est d’ailleurs cette frustration de ne pouvoir interroger le physicien, qui fait surgir les plus belles pages. Si l’exercice littéraire, la période troublée dépeinte, la gravité des événements, la charge émotionnelle, permettent à l’auteur de grandes envolées lyriques puissantes et des liaisons poétiques et intellectuelles remarquables entre temps anciens et modernité, sciences et humanité, Jérôme Ferrari demeure trop discret sur son personnage de narrateur – qui nous reste étranger –, pour créer un parallèle efficace, pour faire de la leçon de l’histoire – par la critique d’un de ses acteurs –, passée par le tamis de l’écriture littéraire, une vision critique du présent.

Passages retenus

La naïveté du chercheur en sciences, p. 52 :
Il vous fallait participer à des débats gigantesques, inépuisables, qui vous permettaient d’échapper à la fois à votre mélancolie et à tout ce qui vous dégoûtait dans la vie publique, que vous ne preniez pas au sérieux parce qu’il vous était impossible de croire que les forces de la bêtise fussent infiniment supérieures à celles de la raison. Si vous étiez naïf, c’était peut-être de rêver que le monde de la politique devrait en fin de compte obéir aux mêmes règles aristocratiques que le monde de la science dans lequel les luttes les plus acharnées n’admettaient pas d’autres armes que les arguments et constituaient encore des témoignages de respect et d’amitié. Vous pensiez qu’une cause qui n’est défendue que par la violence, le mensonge et la calomnie fait ainsi l’aveu de sa propre faiblesse, et vous aviez raison – mais vous n’imaginiez pas le pouvoir de la faiblesse, de l’humiliation, du ressentiment et des peurs abjectes. Quelque chose de raffiné et de pourri viciait l’air que vous respiriez mais vous ne le sentiez pas ; vous conversiez fraternellement avec des hommes de toutes nationalités qui se faisaient de ce qui est essentiel la même idée que vous, vous passiez d’un pays à l’autre, d’une université à l’autre, en Italie, en Angleterre, aux États-Unis, comme si la vaste Athènes contemporaine dans laquelle vous viviez avait effacé les frontières, vous bondissiez joyeusement sur le pilier d’angle d’une terrasse, au Japon, et Dirac, terrorisé à l’idée que vous alliez basculer dans le vide d’un instant à l’autre, vous regardait vous y tenir debout, en équilibre, les mains nonchalamment enfoncées dans les poches de votre pantalon, impassible et joyeux, devant le grand ciel clair.

Limites de l’appréhension du monde par une personne, p. 66 :
On essaye de comprendre les choses à partir de sa propre expérience parce que c’est tout ce dont on dispose et c’est, bien-sûr, très insuffisant, on ne comprend rien, ou on comprend de travers, ou seulement l’inessentiel, mais quelle importance ?
Vous savez bien que c’est seulement ainsi qu’on peut apprendre ce que comprendre signifie vraiment.

Le Juif blanc, p. 72 :
Vous êtes un traître, un sectateur de Bohr et d’Einstein, un allié des Juifs, un Juif vous-même, au fond, d’une espèce d’autant plus pernicieuse que coule dans vos veines un sang incontestablement aryen, car c’est votre âme qui est corrompue jusqu’au fond, vous êtes « le dépositaire de l’esprit d’Einstein », un « Juif blanc » que Johannes Stark, dans les colonnes du journal des SS, suggère de supprimer ou d’envoyer au plus tôt dans un camp de concentration, par mesure de prophylaxie élémentaire, pour protéger la jeunesse de son influence morbide – et ceux qui croient vous insulter ainsi confessent malgré eux que le terme « juif », au-delà de sa signification raciale, ne leur sert qu’à regrouper au sein d’une même catégorie métaphysique tout ce qui leur échappe, tout ce qui les rend malades de peur parce qu’ils ne le comprennent pas.

Hypothèses sur le comportement de Heisenberg, p. 78-79 :
Pensiez-vous, comme votre ami Carl Friedrich en était alors convaincu, avec un machiavélisme incroyablement enfantin, que la maîtrise de l’énergie atomique donnerait aux scientifiques du pouvoir sur Hitler et leur permettrait de donner aux événements un cours favorable ? Envisagiez-vous seulement de profiter de votre situation pour préserver la science allemande et tenir éloignés du front ses représentants les plus jeunes et les plus prometteurs en prétendant qu’ils vous étaient indispensables ? Avez-vous accepté de diriger les recherches pour mieux les ralentir et les entraver ou simplement parce que, là où vous aviez été emporté à une vitesse inimaginable, vous aviez depuis longtemps laissé loin derrière vous toutes les possibilités de refus ? À moins que vous n’ayez succombé, ne serait-ce qu’une seconde, bien que je me refuse à le croire, à l’enthousiasme toxique de voir votre pays retrouver la grandeur dont on l’avait injustement privé et que vous ayez voulu participer de tout votre coeur à ses victoires éclatantes, sans plus vous soucier de la nature des maîtres que vous deviez servir.
C’est inextricable.
Toutes les histoires sont nécessairement cohérentes ; les motivations les plus diverses, les plus incompatibles vous aurait conduit à adopter un comportement rigoureusement identique et à prendre exactement la même décision, et de toutes ces histoires cohérentes dans lesquelles vous vous parez tour à tour des visages de l’irresponsabilité, du renoncement, de l’intégrité, de la complaisance et de l’infamie, personne ne peut deviner laquelle est vraie.

Le poison de la vérité sur l’étudiant Hans Euler, p. 88-89 :
Vous avez essayé de lui parler, la guerre finirait, le monde serait encore là, un monde différent, ce ne serait sans doute pas un monde meilleur mais il aurait besoin que des hommes de bonne volonté survivent pour faire au moins en sorte qu’il ne devienne pas pire que celui-ci, c’était une tâche utile, nécessaire, certaines choses méritaient d’être sauvées du néant, il secouait tristement la tête, vous aviez beau insister, il ne vous croyait plus, toutes les paroles d’espoir lui semblaient répandre une puanteur insupportable, celle du mensonge et de l’illusion, et il souffrait terriblement, car les effets du poison de la vérité sont d’abord douloureux, on songe avec nostalgie à la douceur perdue des rêves d’avenir qu’on ne fera plus jamais, aux délices du mensonge et de l’illusion dont on ne supporte plus la puanteur après s’être si longuement enivré de leur parfum délicat, aux promesses d’amour auxquelles on ne peut plus croire, mais, quelques mois plus tard, quand le poison a desséché jusqu’à la racine de la vie, il n’y a plus de nostalgie, plus de souffrance, seulement l’incomparable quiétude du désespoir, et Hans Euler vous écrivait depuis la Grèce pour vous parler seulement du ciel bleu, de la mer vineuse et du goût des oranges.

Prière atroce, p. 92 :
Une prière atroce montant vers un Dieu qu’on ne peut plus aimer et auquel on revient pourtant comme une idole barbare, capricieuse et cruelle, qu’on supplie de faire tomber ses bombes sur les enfants des autres, oh, que meurent les enfants des autres et que les miens vivent, et quand vous les serrez enfin dans vos bras, vous avez honte de la joie égoïste et sauvage qui vous coupe le souffle, et honte de votre prière.

L’assassin et les métaphores, p. 93 :
Un vieux maître soufi dont nul ne sait rien, si ce n’est qu’il vécut lui aussi en un temps d’assassins et protégea de leur fureur, afin qu’elle pût être transmise en héritage, une vérité fragile, précieuse, vivante, vers laquelle mène le chemin secret des métaphores, que les assassins ne découvrent jamais parce qu’ils ne comprennent pas les métaphores. Ils ne comprennent que le répugnant code administratif grâce auquel ils croient pouvoir camoufler à leurs propres yeux, sous le voile pudique du mensonge, le morne équarrissage qu’ils ont orchestré et dont le spectacle leur donne envie de vomir, car ils aiment la mort plus que tout mais ils ne supportent pas la puanteur des cadavres dont ils épuisent la terre et le feu, ils voudraient que les morts aient la courtoisie de s’évaporer dans le néant sans laisser aucune trace de leurs pauvres existences, et ils n’ont pas d’autre choix, pour préserver leur estomac délicat du poison mortel de la vérité, que de briser par le mensonge le lien qui unit les mots aux choses jusqu’à ce que la langue, privée de sa force vitale, se raidisse et se nécrose et se mette elle-même à puer comme une charogne encombrante abandonnée au soleil.

Crache ton cerveau : Droit à la paresse, Lafargue (philo)

La paresse est un temps révolutionnaire, celui de la réflexion sur soi et sur le monde

Lafargue (Paul) 1880, Le Droit à la paresse, Allia, 2016

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Après 1848, les révolutionnaires ont accepté une loi limitant le travail à douze heures et ont proclamé le droit au travail. Plutôt que de chercher à s’affranchir du travail, les masses prolétaires ont accepté cette idéologie en voulant même l’imposer aux classes rentières. Selon la religion et les penseurs du temps, un travail dur et très prenant occupe les classes laborieuses et les détourne des vices.
Or, l’excès de travail, s’il remplit les poches des propriétaires et donc des classes rentières, et crée en conséquence une masse de travail de service pour ces inactifs, il provoque des déséquilibres et des crises devant lesquelles les masses se retrouvent désarmées, sans travail, sans économie. Ils demandent du travail, plus de travail au lieu de réclamer le fruit de leur production.

Commentaires

Beau-fils de Karl Marx, Paul Lafargue s’en prend, de manière apparemment paradoxale, au travail. En lieu et place d’un droit du travail pour tous, il voudrait une limitation à 3h/ jour maximum de travail. On pourrait ainsi penser qu’il n’accepte pas l’éloge du travail émancipateur qu’a fait son illustre parent. Bien-sûr, c’est tout l’inverse. Le travail prôné par les classes bien-pensantes est un travail abrutissant, asservissant, qui démunit le peuple de sa force, de sa pensée, de son temps, de son plaisir. Ce travail-là, s’il est nécessaire pour la survie de l’espèce, alors il doit être réduit au strict minimum. Le travail dont parlait Marx est tout autre, puisqu’il y est question de produire quelque chose pour soi ou pour le donner. Il s’agit donc de l’existence en soi et non plus d’un travail pour l’enrichissement.

On retrouve chez Lafargue, la critique des classes inactives, rentières, et la dénonciation visionnaire de la société de service destiné à ces classes désoeuvrées. Comment donc faire tomber ces rentiers, ces patrons, si une immense masse de pauvres dépend de leur richesse et des loisirs qu’ils se permettent avec celle-ci ?

Néanmoins, il y a une certaine exagération, provocation, dans le propos de Lafargue, qui réduit le travail à son aspect abrutissant, afin de combattre cette idéologie du travail, encore bien présente un siècle et demi plus tard. Mais on pourrait utiliser un tel texte pour se diriger vers une société idéale sans travail, uniquement basée sur les loisirs, le travail géré par des robots… La société transhumaniste… Ce serait oublier le travail émancipateur de Marx, le plaisir de l’accomplissement d’une puissance nietzschéenne, la joie du travail collectif, l’importance des objectifs qu’on se donne… Le travail n’est pas seulement souffrance, il est aussi volonté d’aller vers l’autre, volonté d’améliorer le quotidien, d’aider, de suer… Ce que cherche Lafargue, c’est dénoncer une fausse idéologie comme celle de travailler plus pour gagner plus. La croissance. Dans une société capitaliste, le travail industriel de production est en fait une simple production de richesse, non une production de besoin. C’est ce travail qui doit être limité, voire anéanti.

La paresse est ainsi un espace-temps de liberté révolutionnaire pour le prolétaire, non pas qu’elle autorise un temps de loisir bourgeois – tout aussi abrutissant que le travail -, mais parce qu’elle permet une prise de recul, une réflexion sur soi et sur le sens de son action sur le monde. C’est le temps de l’auto-instruction, de la planification de la construction de soi et du monde, à rapprocher du travail de recherche de Jacques Rancière, La Nuit des prolétaires, archives du rêve ouvrier (1981), faisant référence à la nuit, temps de repos parfois utilisé pour la lecture ou pour des réunions secrètes (voir le personnage de Lantier dans Germinal).

Passages retenus

Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d’être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste.
Parce que, prêtant l’oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l’organisme social. Alors, parce qu’il y a pléthore de marchandises et pénurie d’acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les prolétaires, abrutis par le dogme du travail, ne comprennent pas que le surtravail qu’ils se sont infligé pendant le temps de prétendue prospérité est la cause de leur misère présente, au lieu de courir au grenier à blé et de crier : « Nous avons faim et nous voulons manger !… Vrai, nous n’avons pas un rouge liard, mais tout gueux que nous sommes, c’est nous cependant qui avons moissonné le blé et vendangé le raisin… » Au lieu d’assiéger les magasins de M. Bonnet, de Jujurieux, l’inventeur des couvents industriels, et de clamer :
« Monsieur Bonnet, voici vos ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l’oeil d’un Juif et, cependant, ce sont elles qui ont tissé et filé les robes de soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses, travaillant treize heures par jour, n’avaient pas le temps de songer à la toilette, maintenant, elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries qu’elles ont ouvrées. Dès qu’elles ont perdu leurs dents de lait, elles se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l’abstinence ; maintenant, elles ont des loisirs et veulent jouir des fruits de leur travail. »

p. 28

Imaginez la scène : Le Miracle de Théophile, Rutebeuf

L’injustice n’est pas une excuse pour faire le mal

Rutebeuf ~1263, Le Miracle de Théophile [in Oeuvres complètes], Garnier classiques, coll. Le Livre de Poche, 2004

édition bilingue, traduction de l’ancien français par Michel Zink

Note : 3 sur 5.

Résumé

Théophile (VIe siècle) a été privé de sa position par son évêque. En colère contre l’injustice qui le frappe, il va trouver Salatin qui le met en contact avec Satan. Il fait un pacte avec le diable pour retrouver sa position et ses biens, en échange de quoi il doit maltraiter les pauvres qui se présentent à son Église. Après sept ans, il fait marche arrière et va implorer la Vierge Marie.

Commentaires

Inspiré de l’ouvrage grec d’un certain Eutychianos et plus directement la version du miracle tirée des Miracles de Notre-Dame de Gauthier de Coinci cinquante ans plus tôt, cette pièce religieuse met en scène Théophile, vidame d’une église de Cilicie (Turquie du sud méditerranéen), mort vers 538. A pu être représentée à la fête de la Nativité de la Vierge, le 8 septembre 1263 ou 1264.

L’important dans cette œuvre n’est pas, contrairement à de nombreux miracles, le thème du repentir qui met peu en valeur les talents poétiques de Rutebeuf, mais plutôt le rejet de Dieu, cette colère de Théophile, cette incompréhension devant le malheur qui le frappe. On retrouve les accents propres à la poésie de Rutebeuf, les complaintes, les griesches… En même temps, cette trajectoire de mauvaise vie, de colère et de repentir peut illustrer celle de Rutebeuf qui se serait convertit et repentit à la même période (on peut voir l’écho de ce repentir dans la « Repentance Rutebeuf »).

Cette injustice qui rend Théophile furieux est une injustice qui touche sa personne, ses biens, mais pas son humanité. Ce n’est pas une réelle injustice, mais bien une épreuve que doit supporter Théophile ou bien une punition pour ses mauvaises actions. Le repentir est donc la compréhension de cette méprise, de cette faute d’orgueil et ainsi l’abaissement devant la Vierge et donc devant Dieu.

Passages retenus

Ahi ! Ahi ! Diex, rois de gloire,
Tant vous ai eü en memoire
Tout ai doné et despendu
Et tout ai aus povres tendu :
Ne m’est remez vaillant un sac.
Bien m’a dit li evesque « Eschac ! »
Et m’a rendu maté en l’angle.
Sanz voir m’a lessié tout sangle.
Or m’estuet il morir de fain,
Si je n’envoi ma robe au pain.
Et ma mesnie que fera ?
Ne sai se Diex les pestera…
Diex ? Oïl ! Qu’en a-t-il a fere ?
En autre lieu l’escovient trere,
Ou il me fet l’oreille sorde,
Qu’il n’a cure de ma falorde.
Et je l referai la moe :
Honiz soit qui de lui se loe !
N’est riens c’on por avoir ne face :
Ne pris riens Dieu ne sa manace.
Irao me je noier ou pendre ?
Je ne m’en puis pas a Dieu prendre,
C’on ne puet a lui avenir.
Ha ! Qui or le porroit tenir
Et bien batre a la retornee,
Molt avroit fet bone jornee !
Mes il s’est en si haut leu mis
Por eschiver ses anemis
C’on n’i puet trere ne lancier.

p. 534

Imaginez la scène : Le Songe d’une nuit d’été, Shakespeare

L’amour est une danse de fées

Shakespeare (William) ~1595, Le Songe d’une nuit d’été [in Le Songe, Les Joyeuses Commères, Le Soir des rois], GF Flammarion, 1966

Titre original « A Midsommer Nights Dreame », traduction de l’anglais par François-Victor Hugo

Note : 4 sur 5.

Résumé

On prépare le mariage de Thésée et d’Hippolyte, reine des Amazones. Lysandre et Hermia s’enfuient en forêt, car on veut marier la jeune fille à Démétrius. Par amour pour ce dernier, Héléna apprend à Démétrius où sont les deux amants…
Pendant ce temps, des artisans préparent la représentation de la tragédie de Pyrame et Thisbé pour les divertissements du mariage. Et la reine des fées Titania est fâchée avec le roi Obéron. Celui-ci demande à Puck, le lutin, d’arranger un tour à tout ce monde-là grâce à un baume magique.

Commentaires

C’est une belle fantaisie qu’on sent bien taillée pour laisser une grande liberté au metteur en scène qui peut vraiment accroître le côté merveilleux, le ridicule…
La situation « sérieuse » de la pièce semble inspirée d’un thème antique, le mariage de Thésée et de la reine des Amazones, et de situations qui se retrouvent souvent dans les comédies, de jeunes amoureux contrariés par des mariages arrangés et amants frustrés. Rien d’extraordinaire dans cette intrigue. Mais c’est le dédoublement de celle-ci par les entractes féeriques et par la répétition concrète des artisans qui donne une vraie profondeur à cette comédie. Le comique de situation marche bien avec les retournements amoureux instantanés opérés par les baumes magiques, les artisans imitant le jeu noble de l’amour, tournant à la dérision ce sérieux de loisir, la scène de la reine amoureuse d’un homme à tête d’âne… Le roi et la reine des fées, se disputant pour un caprice, eux aussi, participent à illustrer l’amour humain, son ingratitude, sa force de conviction jusqu’à l’aveuglement, son autoritarisme, sa fermeté très fragile…
Il n’y a pas de caractère ici comme on le trouvera plus tard chez Molière. C’est l’amour en tant que sentiment caractérisant l’humain qui est ici illustré, objet de sourires et de réflexion.

Mais à l’aspect comique vient s’ajouter la féerie du balai, des déguisements, des mouvements qu’on peut imaginer. Et un peu comme l’annonce le titre, on traverse la pièce sans vraiment en saisir l’enjeu, et on en repart avec l’impression d’avoir rêvé, songé à l’amour, devant un beau spectacle.

Passages retenus

Je suis votre épagneul, Démétrius, et plus vous me battez, plus je vous cajole : traitez-moi comme votre épagneul, repoussez-moi, frappez-moi, délaissez-moi, perdez-moi ; seulement, accordez-moi la permission de vous suivre, tout indigne que je suis. Quelle place plus humble dans votre amour puis-je mendier, quand je vous demande de me traiter comme votre chien ? Eh bien, c’est cependant pour moi une place hautement désirable.

p. 48, Acte II, scène 1

Plus étrange que vrai, je ne pourrais jamais croire à ces vieilles fables, à ces contes de fées. Les amoureux et les fous ont des cœurs bouillants, des fantaisies visionnaires qui perçoivent ce que la froide raison ne pourra jamais comprendre. Le fou, l’amoureux et le poète sont tout faits d’imagination. L’un voit plus de démons que le vaste enfer n’en peut contenir, c’est le fou ; l’amoureux, tout aussi frénétique, voit la beauté d’Hélène sur un front égyptien ; le regard du poète, animé d’un beau délire, se porte du ciel à la terre et de la terre au ciel ; et, comme son imagination donne un corps aux choses inconnues, la plume du poète leur prête une forme et assigne au néant aérien une demeure locale et un nom. Tels sont les caprices d’une imagination forte ; pour peu qu’elle conçoive une joie, elle suppose un messager qui l’apporte. La nuit, avec l’imagination de la peur, comme on prend aisément un buisson pour un ours !

p. 87, Acte V, scène 1

Imaginez la scène : Les Parents terribles, Cocteau

Famille bourgeoise comique, tragédie intime

Cocteau (Jean) 1938, Les Parents terribles, Gallimard, coll. Le Livre de Poche, 1962

Note : 4 sur 5.

Résumé

Yvonne a encore failli mourir à cause de maladresse concernant son traitement. Son fils Michel a découché cette nuit. Tante Léonie se doute qu’il a rencontré une femme. D’ailleurs, sûrement que Georges également. Ce serait bien normal étant donné qu’Yvonne ne s’occupe plus de lui et n’a d’yeux que pour son fils. Et elle n’est pas prête d’accepter qu’une femme lui vole son fils. Mais Michel est bien amoureux et sa Madeleine doit rompre avec un vieil homme qui l’a entretenue…

Commentaires

Intrigue familiale typique de comédie, avec ses rôles grotesques de femme hypocondriaque, incapable de se gérer, de vieille fille, de jeune premier sentimental et naïf, de vieux trompé… qui tend à tourner à la tragédie par la profondeur des personnages. À commencer par ce complexe d’Oedipe réinterprété, le jeune tuant le concurrent paternel, reniant la mère amoureuse pour une autre femme qui ressemble davantage à sa tante, vraie personne responsable qui semble s’être occupé de lui. Léonie en vieille fille ayant sacrifié son amour, son orgueil, sa vie, pour continuer de vivre à côté de l’homme qu’elle aimait et qui l’a rejetée pour sa sœur, acquiert quelque force et quelque majesté par son extrême droiture, la radicalité de son engagement, par son intelligence. Les personnages sont faussement dupes, faussement naïfs et Michel par la radicalité égale de sa décision contre son amour en finirait par toucher également. Léonie qui se sacrifie finalement avant de regretter son geste, devient elle-aussi personnage de tragédie, se complétant autant dans sa conscience du mal causé que dans sa volonté de vivre.

Passages retenus

Exact. C’est une monstruosité. C’est in-cro-yable, mais c’est comme ça. C’est même un chef-d’oeuvre. Hé, oui. (Il s’approche de la bibliothèque et frappe le dos des livres.) Tous ces messieurs, qui ont écrit des chefs-d’oeuvre, les ont écrits autour d’une petite monstruosité du même modèle. C’est pourquoi ces livres nous intéressent. Il existe, cependant, une différence. Je ne suis pas un héros de tragédie. Je suis un héros de comédie. Ces choses-là plaisent beaucoup, amusent beaucoup. C’est l’habitude. Un aveugle fait pleurer mais un sourd fait rire. Mon rôle fait rire. Pense donc ! Un homme trompé, c’est déjà risible. Un homme de mon âge trompé par un jeune homme, c’est encore bien plus risible. Mais si cet homme est trompé par son fils, le rire éclate ! C’est un chef-d’oeuvre de fou rire. Une farce, une bonne farce. La meilleure de toutes les farces. S’il ne se produisait pas de situations analogues, il n’y aurait pas de pièces. Nous sommes des personnages classiques. Tu n’es pas fière ? À ta place, je le serais.

p. 106

Atelier d’écriture : la bio-fiction (ou bio-pic romancé)

La main de Ronsard, rond point de Surgères (17)
« Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie »

À vous d’écrire la vie des grandes et des grands !

Principe : compléter les zones d’ombre d’une figure historique ou légendaire, grâce à l’imagination, la logique, la psychologie ou la fantaisie.

Type d’activité : de l’écriture complexe (basé sur un certain nombre de sources à intégrer, respecter, gérer les sources et les hypothèses personnelles, organiser un récit cohérent) à l’exercice de systématisation (simple transformation d’une indication d’événement en phrase : « 1945. Retour au pays. > En 1945, ils sont rentrés au pays. ; 1988. Rencontre de Sophie. > En 1988, il rencontra Sophie. »
Durée : temps long (recherches, brouillon, rédaction, réécriture) ou temps court (si préparation d’une liste d’événements)
Compétences ciblées : recherche/documentation, réinvestissement de connaissances historiques et culturelles, imagination, logique psychologique
Compétences linguistiques :

  • temps du passé (Passé composé/passé simple+imparfait ou présent de narration) ;
  • organisation chronologique : diversité et intégration des repères temporels (d’abord, ensuite, enfin, deux ans plus tard, le lendemain, la veille…) ;
  • reprises anaphoriques : variation des dénominations d’un même personnage (il, lui, l’, celui-ci, le héros, le jeune courageux, l’amoureux…)
  • expression de l’incertitude : modalisation par périphrases (il avait dû…, il peut avoir fait…), les adverbes (probablement, peut-être, sans doute…)
  • vocabulaire des sentiments, envies, verbes de la rencontre amoureuse…
  • verbalisation d’actions (mariage > ils se sont mariés ; succès > il obtient un grand succès…)
  • utilisation des pronoms personnels COD-COI (Il lui donna un baiser, Elle le regardait…)
Genèse

Cette activité a principalement été inspirée par la lecture des Vies imaginaires (1896), de Marcel Schwob (reconstruisant la vie de célébrités de l’antiquité ou du Moyen-Âge dont la vie est très mal connue). Mais aussi par une activité d’un manuel de français langue étrangère (FLE), Vocabulaire progressif du français niveau intermédiaire (CLe International).

Dans l’exrcice 2, il est proposé de raconter la vie à partir d’une liste d’indications biographiques.
Qu’est-ce qu’une bio-fiction ?

Comme son nom l’indique, la bio-fiction réunit biographie de type historique et fiction. C’est un peu l’autofiction mais déplacée sur une tierce personne. C’est surtout l’équivalent littéraire du bio-pic (qui prend bien souvent, pour les besoins de l’image et du temps limité, nombre de libertés avec la vérité). D’ailleurs, les sources historiques sont souvent contradictoires et lacunaires, nécessitant déjà un travail de sélection et d’imagination (pour la continuité de l’action).

Il s’agit de raconter la vie (bio) d’un personnage réel, vivant ou historique, fictif ou légendaire, mais de compléter, reconstituer les aspects inconnus de sa vie par la logique, la probabilité et l’imagination. Surtout, l’auteur s’intéresse à l’intériorité de son personnage, il reconstitue la vie intérieure de ses personnages : quelle a été la première pensée, le premier sentiment, de Napoléon quand on lui a signifié son exil ? A-t-il ressenti un coup dans le ventre, est-il resté incrédule, a-t-il tout d’un coup laisser exploser sa colère, s’est-il senti abattu ?

Genres proches aidant à cerner la bio-fiction :

  • Scénarii de bio-pic : le bio-pic serait en fait la transformation d’une bio-fiction en scénario puis en script, pour donner image à un mythe, rapprocher une figure lointaine.
  • Le récit biographique : évidemment, comme celui-ci, il est question de parler de la vie d’une personne existante, on va donc faire référence à un contexte historique et aux événements connus. Le biographe fait souvent oeuvre d’imagination pour tenter d’expliquer les zones d’ombre. Cependant, le but du récit biographique est de trouver la manière de raconter ces événements, la bio-fiction peut aisément délaisser ces événements car ce qui l’intéresse, ce sont justement cet espace laissé libre à l’imagination.
  • Le roman historique : comme celui-ci, on brode la fiction autour d’événements historiques avérés et documentés. Sauf qu’ici, l’écrit a pour but de produire une cohérence autour de la vie d’une personne humaine – lui donner un sens, une image allégorique, une morale… – là où le roman historique a un but de plongée culturelle dans une époque, un contexte.
  • l’autofiction : au lieu de se fictionnaliser soi-même (comme Céline ou Proust), l’auteur fictionnalise une tierce personne. Cependant, l’autofiction a un but de prise de recul sur soi, de déformation de la vérité pour lui faire prendre l’image rêvée de soi, ou l’image intérieure, ou l’image symbolisée…
  • la fan-fiction : on est en effet très proche de la fan-fiction, dans laquelle le fan (d’une série, d’un dessin animé, d’un personnage en particulier…), raconte une variante, une branche nouvelle (ou arc), une nouvelle aventure… Mais l’objectif est alors de construire, à partir de certains personnages aimés ou d’un univers, une nouvelle aventure, alors que la bio-fiction demeure dans l’univers donné, ne faisant que compléter, interpréter, développer…
Oeuvres exemplaires :
  • François Villon (1892), de Marcel Schwob ; reconstitue la vie du poète légendaire du Moyen-Âge grâce à un gros travail de documentation et de recherches historiques (archives judiciaires), complété d’hypothèses au regard de son oeuvre et des événements de son temps.
  • Vies imaginaires (1896), de Marcel Schwob ; (sur des personnages de l’antiquité dont on sait peu, des figures légendaires de pirates…)
  • Sur le thème des vies légendaires des pirates : Contes et Récits : Pirates, corsaires et flibustiers, de Stéphane Descornes ;
  • Le Principe (2015), de Jérôme Ferrari ; sur le physicien Werner Heisenberg, prix Nobel, et travaillant à la bombe pour le régime nazi
  • Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, de Mathias Enard (2010) ; à partir d’une anecdote historique sur un voyage de Michel-Ange à Istanbul, l’auteur lui prête toute une aventure, un amour…
  • François, le saint jongleur (1999), de Dario Fo ; sur des épisodes de la vie de saint François d’Assise mise en scène.
  • La Légende dorée (XIIIe siècle), de Jacques Voragine ; racontant la vie des saints de l’Eglise. Vie de Jésus (1863), de Renan
  • La vie d’Alexandre le Grand, par le pseudo-Callisthène (se faisant passer pour le biographe officiel contemporain), dans les Vies parallèles de Plutarque (qu’il compareà César), chez Quinte-Curce (très mythifiant), la version aculturée du moyen-âge par Alexandre de Paris (qui écrivit le premier en vers de 12 pieds, devenus alors alexandrins), l’Iskandarnamah perse…
  • Les « Vidas » des troubadours, plusieurs éditions. Les auteurs anonymes du Moyen-Âge ont inspiré leurs successeurs lecteurs qui ont reconstruit leur vie en s’inspirant de leur oeuvre. Pensons à la chanson de Roland, attribuée à un certain Turold… Dans le même genre, Vie d’Esope (XIIIe), de Maxime Planude…

Marcel Schwob a publié plusieurs recueils de petits contes ou récits courts symbolistes. Mais il s’est aussi passionné pour le poète François Villon (XVe) et, avec les travaux de l’historien et archiviste Auguste Longnon, il a reconstitué la vie de Villon (incluse dans le recueil Spicilège, 1896) en cherchant dans les archives du XVe siècle (notamment en croisant les actes de jugements rendus). Malgré le travail historique, il demeure encore quantité de zones d’ombres. François Villon est ainsi le type même de figure historique se prêtant à merveille à ce type d’écrit ; plusieurs auteurs ont ainsi écrit des romans biographiques sur sa vie : Robert Louis Stevenson, Fracis Carco, Jean Teulé, Valentyn Sokolosky, Gerald Messadié. Les Vies imaginaires, assument pleinement le remplissage par l’imagination, d’autant qu’il est question de figures très méconnues.

Mathias Enard dispose d’une grande liberté concernant une potentielle venue à Istanbul de Michel-Ange pour un projet de pont. Il peut laisser libre court à son fantasme quant au personnage et à la ville. Cela n’empêche cependant pas des recherches poussés pour ancrer l’action dans son contexte historique et artistique et dans la vie d’un artiste mondialement connu. Jérôme Ferrari est bien-sûr plus prudent en maniant l’histoire du physicien Werner Heisenberg… Il use ainsi du conditionnel, ou de précautions rhétoriques (peut-être que… ou bien… est-ce possible que…) pour mettre à distance, se détacher d’un récit affirmatif. Prudence s’impose évidemment davantage avec des figures historiques dont la vie nous est plus connue, sous peine de diffamation.

Les saints, Jésus, se prêtent excessivement bien à ce type de biographie-fictionnalisée qui a pour but de faire l’apologie du personnage, de se servir des incohérences pour légendariser le personnage historique. Mais on peut, à l’instar de Dario Fo, s’en servir tout autrement, en rendant plus populaire et simple saint François, en l’assimilant à un excellent orateur, à un technicien du one man show, en le mettant en scène pour montrer son combat pour l’humilité, pour l’égalité… Les auteurs, comme les troubadours du Moyen-Age, qui d’après Michel Zink devaient garder l’anonymat (car l’écriture était un travail manuel réservé aux clercs, indigne d’un noble) donnent également une bonne source d’inspiration (ils se déguisent, se font passer pour des jongleurs, ou louent les services de jongleurs pour endosser le rôle d’auteur, alors qu’ils livrent des messages dans leurs poèmes). Les personnages légendaires de pirates se prêtent très bien à ce genre de récits littéraires. Mais des personnages de dessins animés ou de série, de roman, pourraient également faire l’affaire, on se rapprocherait ainsi de la fan fiction, avec moins de danger quant à la diffamation mais davantage quant aux droits d’auteur…

Enfin, un personnage comme Alexandre le Grand a été tant de fois raconté, les différentes biographies vont de la volonté historique à celle de donner corps et de grandir la légende, de lui redonner un nouveu sens dans un contexte différent (Moyen-Âge, Monde musulman).

exemples de sujets potentiels :

  • vie d’un auteur anonyme ou méconnu de l’antiquité
  • épisode célèbre de l’histoire mais aux détails manquant : le procès de Platon, la perte des oeuvres
  • raconter la vie d’une personne un peu mythomane dont la vérité des actes demeure inconnue (Romain Gary par exemple a pu dire certaines choses incompatibles et parfois contraires aux travaux historiques). L’écriture consistera ainsi à expliquer les mensonges.
  • retracer le parcours, les actions d’une personne dont on a perdu la trace pendant une période, par exemple pendant la guerre ; (~fiction historique)
  • imaginer la vie d’un personnage de film ou de roman hors de la partie connue (~fan fiction)

Analyse pratique d’une activité d’écriture de FLE : mise en récit d’une liste-événements.

Dans cette activité, après une présentation et des exercices sur un vocabulaire spécifique, il est demandé de raconter une histoire à partir d’une liste de dates et événements associés (exercice 2 de la page 25, ici 4e image). Cette activité de production écrite est très efficace – en dehors du fait qu’il soit question de raconter la vie sentimentale comme dans le résumé d’un mélodrame – notamment parce qu’elle permet un réinvestissement de nombreuses éléments (manipulation des temps du passé, des outils d’organisation du récit, gestion des reprises anaphoriques…), et un enrichissement du texte infini pour tout apprenant à l’aise avec les éléments de base demandés.

Nous avons réutilisé cette activité plusieurs fois et, pour la diversifier ou pour la rendre différemment attractive, nous avons constitué de nouvelles listes d’étapes de vie à partir de la biographie de figures célèbres comme Zinédine Zidane, Vanessa Paradis, Romain Duris… On peut ainsi mobiliser différentes sources d’écriture : logique, explications psychologiques, inspiration, descriptions, connaissances encyclopédiques… En tant qu’activité d’écriture complexe et souple, elle permet de faire travailler toute personne quel que soit son niveau, aussi bien en entraînement qu’en évaluation.

Variation du menteur : plutôt que de donner une liste d’événements, on peut au contraire demander aux apprenants de chercher eux-mêmes des informations (maison, bibliothèque) sur une figure célèbre (choisie peut-être par le groupe), puis de raconter l’histoire de cette personne en y incluant volontairement des événements mensongers. La lecture à la classe/au groupe sera donc l’occasion d’un jeu de repérages des mensonges.

Ramasse tes lettres : Vies imaginaires, de Marcel Schwob (bio-fictions)

Donner coeur à la légende

Schwob (Marcel) 1896, Vies imaginaires, GF Flammarion, 2004

Note : 4 sur 5.

L’auteur : Marcel Schwob (1867-1905)

Son père, ami de Théodore de Banville et de Théophile Gautier, dirige le quotidien du Phare de la Loire à Nantes. Marcel y publie pour la première fois alors qu’il n’a que onze ans, un compte-rendu de lecture d’Un capitaine de quinze ans, de Jules Verne. Il est envoyé en 81 au lycée Louis-le-Grand, à Paris, chez son oncle.

Il se passionne pour les langues, découvre Robert Louis Stevenson, mais échoue à l’entrée à l’École Normale Supérieure, puis à l’agrégation en 89. Il se lance dans le journalisme et dirige notamment le supplément littéraire de l’Écho de Paris.

Les recueils de contes qu’il fait paraître à partir de 91 (Coeur double), considérés comme symbolistes, sont soignés comme des petits poèmes en prose, et utilisent des procédés littéraires originaux qui seront repris par Gide, Faulkner ou encore Borgès. Sa santé trop fragile met un terme à une œuvre à peine commencée.

Résumés

A partir de quelques indices de vie en grande partie inconnue, Marcel Schwob complète à l’imagination la vie de ces nombreux personnages divers.
Empédocle, dieu supposé : doté de pouvoirs divins qui guérissent et sauvent, il marche au milieu des hommes comme un dieu.
Erostrate, incendiaire : se destinant à être prêtre d’Artemis et célèbre, il viola le temple d’Artemis à Ephèse pour lire les vers secrets d’Héraclite.
Cratès, Cynique : qui se dépouilla de ses richesses pour vivre nu dans les ordures, et y eut même un disciple et une femme.
Septima, incantatrice : esclave qui va pour se faire aimer d’un homme libre, jusqu’à invoquer sa jeune sœur morte.
Lucrèce, poète : qui ne pouvant accomplir l’amour avec sa femme africaine, se plongea dans les écrits d’Epicure.
Clodia, matrone impudique : qui ne put oublier ni avec son mari, ni avec Cicéron, son amour incestueux pour son frère l’effronté Clodius.
Pétrone, romancier : qui fréquentait le bas peuple tout en étant cultivé.
Sufrah, géomancien : sorcier qui échoua à prendre la lampe d’Aladdin, et qui tenta ensuite de s’approprier le grand sceau du roi Salomon.
Frate Dolcino, hérétique : qui professe une nouvelle foi encore plus modeste, refusant le travail et prônant le retour à l’innocence de l’enfant.
Cecco Angliolieri, poète haineux : laid et pauvre car il s’opposait à son père, il vécut dans l’ombre, en double négatif de Dante.
Paolo Uccello, peintre : observateur des oiseaux, il se détache de la réalité pour la recherche de la pureté des lignes
Nicolas Loyseleur, juge : moine dévot à la Vierge qui se charge de faire condamner Jeanne d’Arc.
Catherine la Dentellière, fille amoureuse : orpheline ayant appris le métier de la dentelle, prend goût aux richesses faciles d’un sergent louche.
Alain le Gentil, soldat : recruté à 12 ans quand une armée prit sa ville, et brigand tonsuré.
Gabriel Spenser, acteur : né dans un bordel bien fréquenté par des acteurs, devint acteur travesti car il était beau et délicat.
Pocahantas, princesse indienne qui sauve la vie d’un capitaine avant d’être enlevée par un autre.
Cyril Tourneur, poète tragique, auteur de la Tragédie de l’athée, né d’une prostituée et d’un dieu inconnu, un jour de peste, détestant par orgueil les rois et les dieux.
William Phips, pêcheur de trésor : qui fait fortune en repêchant le trésor d’un galion espagnol coulé près d’une île de pirates.
Le capitaine Kid, pirate : hanté par le fantôme d’un camarade qu’il a assommé lorsque celui-ci lui a fait remarqué qu’il enfreignait ses propres règles de piraterie.
Walter Kennedy, pirate illettré : qui par son intégrité condamne le traître et fait confiance à un homme de Dieu.
Le Major Stede Bonnet, pirate par humeur : noble vantant la camaraderie des pirates.
MM Burke et Hare, assassins : qui invitent un passant, lui font raconter quelque histoire, le coupe en cours et revende son corps au docteur Knox.
Morphiel, démiurge : chargé de créer des cheveux, il tombe amoureux de son œuvre.

Commentaires

Dans sa préface, l’auteur traite de différents biographes et montre combien peu sont ceux qui s’intéressent aux détails de la vie des hommes dont ils racontent la vie – qui est alors faite d’un ensemble, d’une succession d’événements. Pourtant, ce sont ces détails qui particularisent un homme, le rendent unique, vivant dans l’histoire des êtres génériques et interchangeables. C’est le rôle du littérateur de compléter, de remplir ces biographies d’éléments particularisant, quitte à les inventer.

Marcel Schwob rejoint dans sa préface la critique qui sera adressée à l’histoire classique – une succession d’événements. L’histoire s’est depuis intéressée à la vie commune et courante – les modes de vie des grands, des pauvres… Marcel Schwob propose de réaliser ce travail dans la fiction pour compléter par la suggestion ces vies de légendes, pour en faire devenir des personnages vivants et uniques. En ce sens, son travail le plus célèbre sera celui sur François Villon, publié de manière posthume en 1912.

Ces vies imaginaires semblent être volontairement courtes, faites uniquement de ces petits détails cruciaux qui font l’unicité du personnage. En jouant sur les détails historiques et légendaires, Schwob construit un filet de références littéraires et historiques, il intègre les personnages parmi l’imaginaire collectif. C’est ce type de jeu littéraire qui inspirera si fort les Fictions de Jorge Luis Borges.

Au delà du jeu sur le travail littéraire, ces biographies fictives présentent un caractère développé jusqu’à son terme, donc exemplaire comme un mythe, se présentant alors comme un support de réflexion sur un sujet. Par exemple, très brièvement : jusqu’où aller pour s’approprier le savoir ou l’amour (Erostrate, Septima), ou l’art (Paolo Uccello), jusqu’où l’application de préceptes philosophiques ou religieux (Cratès, Frate Dolcino), peut-on se détourner du désir physique (Lucrèce, Clodia), peut-on faire partie de deux mondes (Pétrone)…

Passages retenus

L’art est à l’opposé des idées générales, ne décrit que l’individuel, ne désire que l’unique. Il ne classe pas, il déclasse. […] Mais regardez une feuille d’arbre, avec ses nervures capricieuses, ses teintes variées par l’ombre et par le soleil, le gonflement qu’y a soulevé la chute d’une goutte de pluie, la piqûre qu’y a laissé un insecte, la trace argentée d’un escargot, la petite dorure mortelle qu’y marque l’automne ; cherchez une feuille exactement semblable dans toutes les grandes forêts de la terre ; je vous mets au défi. Il n’y a pas de science du tégument d’une foliole, des filaments d’une cellule, de la courbure d’une veine, de la manie d’une habitude, des crochets d’un caractère. […] Le livre qui décrirait un homme en toutes ses anomalies serait une œuvre d’art comme une estampe où on voit éternellement l’image d’une chenille aperçue une fois à une heure particulière du jour.

p. 53

Lucrèce souhaitait ardemment se fondre à ce beau corps. Il étreignait ses seins métalliques et attachait sa bouche sur ses lèvres d’un violet sombre. Les paroles d’amour passèrent de l’un à l’autre, furent soupirées, les firent rire et s’usèrent. Ils touchèrent le voile flexible et opaque qui sépare les amants. Leur volupté eut plus de fureur et désira changer de personne. Elle arriva jusqu’à l’extrémité aiguë où elle s’épand autour de la chair, sans pénétrer jusqu’aux entrailles. L’Africaine se recroquevilla dans son corps étranger. Lucrèce se désespéra de ne pouvoir accomplir l’amour. La femme devint hautaine, morne et silencieuse, pareille à l’atrium et aux esclaves. Lucrèce erra dans la salle des livres.

p. 78

Ramasse tes lettres : Pirates, corsaires et flibustiers (jeunesse)

Aventures dans les légendes pirates

Descornes (Stéphane) 2004, Contes et Récits : Pirates, corsaires et flibustiers, Nathan, coll. La Mémoire du monde

illustrations par Hugues Micol

Note : 3.5 sur 5.

L’auteur : Stéphane Descornes (1969-)
Né à Paris. Attiré par la Bande dessinée, fait des études d’illustrateur, pour se consacrer à l’écriture d’histoires principalement pour la jeunesse.

Résumés

L’Héritage d’Eustache Buskes (1217) : Kalikratès, un acrobate de cirque croise le fameux pirate dans une prison, la nuit avant son exécution ; celui-ci lui révèle l’emplacement de son trésor.
La plus belle dame de Fondi (1534) : un homme mystérieux s’introduit une nuit chez la belle Julie de Gonzague ; elle doit s’enfuir, Barberousse veut l’enlever.
T’étais un grand homme, Morgan (1685), Henri Morgan, ancien flibustier, est confronté à Oexmelin, son ancien chirurgien de bord qui a publié son Histoire d’aventuriers… dans lequel il fait un portrait très noir de son ancien capitaine.
Quand la chance vous sourit (1693), René Duguay-Trouin, corsaire français promet de s’échapper de la prison anglaise de Plymouth ; une jolie vendeuse de légumes lui fait porter un panier chaque jour par l’intermédiaire de son compatriote geôlier…
Comment naît une légende (1703), après que le journaliste Guillaume Rendu eut interviewé un homme imposant, connu selon deux enfants rencontrés dans un bar, comme Monbars l’exterminateur.
La Revanche d’Israël Hands (1718), homme de Barbe-Noire, estropié, accusé et sommé de raconter sa version de la bataille qui opposa son capitaine et le lieutenant Maynard, qui se termina par la mort du plus célèbre pirate.
Ma mère s’appelait Anne Bonny (1716-1721) : la jeune Mary retrouve dans la maison de sa jeunesse le journal de sa mère qui était en fait une pirate célèbre auprès de Barbe-Noire et de Calico Jack…
Signé Laffite (1814-1815) : le pirate Jean Laffite, recherché par le gouverneur de la Nouvelle Orléans, lui propose de mettre à disposition ses hommes contre l’invasion anglaise qui se prépare.
La Part du diable (1800-1827), Robert Surcouf, corsaire français, se lance à l’abordage d’un gigantesque navire anglais, le Kent ; n’a-t-il pas sous-estimé l’adversaire ?
– POSTFACE dans laquelle l’auteur raconte la genèse de ses contes, chacun appuyé sur une moitié de témoignages et archives historique, et une seconde moitié d’imagination.

Commentaires

L’univers de la piraterie possède un immense potentiel de projection et de rêverie. Il suffit pour s’en convaincre de penser au succès planétaire du manga One Piece (1997→?) de Eiichiro Oda, qui élabore un monde fantastique à partir de l’univers des pirates dont il reprend certaines figures comme le terrible Barbe-Noire. Voyage, aventure, chasse au trésor, fraternité de l’équipage, immensité des océans, risque, orages, amour, batailles, excentricité du vêtement et liberté de l’impertinence… marginalité criminelle ou rebelle… Le pirate est-il une mauvaise personne qui plaît ou parfois une espèce de Robin des bois attaquant les flottes coloniales et impériales (comme évoqué par Kalikratès s’adressant à Eugène Buskes) ? Le pirate, son corps balafré, témoin d’un vécu lourd d’expérience, son humeur imprévisible qui fait peur et possède en même temps un charisme spécial, qu’on pourrait rapprocher de celui du vampire. On pourra aussi penser au personnage de Végéta dans le manga Dragon Ball d’Akira Toriyama, personnage a priori négatif, colérique, orgueilleux, revanchard, machiste, ambitieux, détestant la défaite… mais choisissant finalement le bien en dernier recours, comme peut-être Robert Surcouf qui épargne les otages.

Cependant, le recueil ne donne que peu de place aux aventures en haute mer. Mis à part l’abordage de « La part du diable » (qui aurait plutôt trouvé sa place au début du recueil, en tant que scène la plus attendue, au lieu de suivre un ordre chronologique peu pertinent). Seul le journal d’Anne Bonny tente de faire passer le goût du voyage, dépeint la vie et les aventures à bord. Stéphane Descornes raconte finalement peu les scènes d’action, évasions – autre topos de la piraterie – à l’exception également du récit d’Israël Hands. La fuite de la belle femme de Fondi est également sans danger.

En échange des scènes d’action attendues, l’auteur s’intéresse davantage à la confrontation du pirate et d’une personne extérieure au monde de la piraterie. Cette dernière porte en quelque sorte le regard et la parole du lecteur dans une sorte d’entrevue permettant de faire connaissance avec ces étoiles de la piraterie. Qui étaient-ils donc ? Le titre fait allusion aux différents statuts : les pirates ou forbans sont des criminels n’agissant que pour leur compte, les corsaires ont l’autorisation de leur seigneur ou roi pour attaquer les navires ennemis, les flibustiers français sont par exemple des pirates qui ne s’en prennent volontairement qu’aux troupes espagnoles et portugaises et qu’on laisse donc agir.

Ces personnages demeurent mystérieux et leur vie, leurs actions, leur mode de vie alimentent l’imaginaire. Pourquoi Laffite a choisi de venir en aide au gouverneur de la Nouvelle Orléans ? Aucun des récits ne retrace toute une vie à l’exception sans doute du journal d’Anne Bonny. Dans la plupart, Descornes a pour but d’éclaircir ou d’exploiter un point particulièrement mystérieux de la légende qui court sur chaque figure. Par cette accroche il donne une petite entrée sur la légende : le témoignage d’Israël Hands décrivant son capitaine lui tirer dans la jambe ; l’enfant qu’aurait eu Anne Bonny ; l’évasion de Duguay-Trouin ; comment s’est évadée la dame de Fondi, le procès pour diffamation intenté par Henry Morgan…

D’autre part, Descornes s’intéresse à la construction de ces légendes. Confronter Morgan à son chroniqueur Oexmelin, le journal de bord d’Anne Bonny, le jugement des pirates de Barbe-Noire… et bien-sûr la création totale de la légende de Monbars l’Exterminateur, par le mensonge, la colportation d’une rumeur… Dans l’espace d’inconnu laissé par la légende, l’auteur peut laisser courir son imagination, sa fantaisie, sa connaissance ou sa vision du personnage, de l’humain, du sens que porte le personnage. Un peu à la manière des Vies imaginaires (1896) de Marcel Schwob, Stéphane Descornes fait un exercice de fictionnalisation de ces personnages de légende, de bio-fiction, cherchant à faire entrer le lecteur dans l’intime, faire entendre la parole, faire voir, toucher, sentir… là où les chroniques en restent trop souvent à la succession d’événements.

Passages retenus

Avouons-le d’emblée, dans « T’étais un grand homme, Morvan ! », la rencontre houleuse que je relate entre Morgan et son biographe, Oexmelin, n’a sans doute jamais eu lieu. En revanche, le procès qu’intenta l’ancien flibustier aux éditeurs d’Oexmelin s’est bel et bien produit. Concluant à la diffamation, les juges exigèrent le paiement de dommages et intérêts. Une première… et un procédé plus que jamais d’actualité !

p. 176

C’est en écoutant l’émission radiophonique de Michel Le Bris, À l’abordage, que j’ai appris cette incroyable nouvelle : Monbars l’Exterminateur n’a en fait jamais existé ! Après un tel choc, une foule de questions m’ont assailli : comment naît une légende ? D’où Oexmelin tenait-il ses sources, lui qui, le premier, raconta les exploits de Monbars ? De Nau l’Olonois, n’est-ce pas ? Mais alors, lequel des deux se trompe, confond, invente ? D’où peut bien sortir ce macabre héros ? D’un conte pour enfants ? Écrit par qui ? Par un écrivain médiocre que l’on refuse de publier ou, plus amusant, par des enfants ?

p. 178

Terrible dilemme que celui auquel fut confronté Jean Laffite : ou bien aider ses compatriotes (qui étaient aussi ses pires ennemis) à repousser l’envahisseur anglais ; ou bien s’allier à ce dernier et se débarrasser d’eux une fois pour toutes. Contre toute attente, Laffite choisit de combattre aux côtés des Américains qui en furent grandement soulagés ! Et pour cause : sans la petite armée personnelle de Laffite, la Louisiane (et qui sait, l’Amérique tout entière ?) serait tombée aux mains des Anglais ! Certains n’ont lu dans son attitude qu’un banal patriotisme. Je crois l’homme diablement plus rusé. À l’image de ce message Signé Laffite, offrant une récompense à qui lui livrerait le gouverneur Clairborne, Laffite s’est bel et bien moqué des uns et des autres. Et avec quel panache !

p. 179

Imaginez la scène : Le Bal des voleurs, Anouilh

Élites et voleurs, mondes parallèles

Anouilh (Jean) 1938, Le Bal des voleurs [in Le Voyageur sans bagage], Gallimard, coll. Folio, 1958

Note : 3 sur 5.

Résumé

Peterbono et ses deux apprentis sont à leurs basses œuvres dans les rues de Vichy. C’est alors que Lady Hurf reconnaît en Peterbono un prince espagnol qu’elle a connu et l’invite à séjourner chez elle avec ses fils. Cela tombe bien car les deux garçons sont amoureux des deux jeunes filles de la dame. Lord Edgar a bien des suspicions sur l’identité du prince mais sa femme ne l’écoute pas. Mais voilà qu’Eva ne reconnaît plus l’amour qu’elle a d’abord éprouvé pour Hector et Gustave, après avoir déclaré son amour, semble fuir Juliette.

Commentaires

Comédie-ballet en quatre tableaux. Sur une petite intrigue très simple, Anouilh rapproche personnages de l’élite et voleurs ratés.

Par la construction en parallèles, entre le « raté » des voleurs et celui de ces élites blasées, entre les deux histoires d’amour inversées et celle platonique de Lady Hurf et de Peterbono, par l’intervention de personnages secondaires comme la petite fille et surtout les Dupont-Dufort père et fils, Anouilh propose une petite féerie qui rappellera par certains côté celles de Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été par exemple avec ces couples qui se croisent, se cherchent se fuient. D’autre part, les déguisements multiples des voleurs puis ceux pour le bal des voleurs, installent une atmosphère de Carnaval, renversante, où les voleurs semblent presque les plus loyaux et les plus honnêtes.

Passages retenus

LADY HURF. – Je t’ai dit, je suis une vieille carcasse qui s’ennuie. J’ai eu tout ce qu’une femme peut raisonnablement et même déraisonnablement souhaiter. L’argent, la puissance, les amants. Maintenant que je suis vieille, je me retrouve autour de mes os aussi seule que lorsque j’étais une petite fille qu’on faisait tourner en pénitence contre le mur. Et ce qui est plus grave, je me rends compte qu’entre cette petite fille et cette vieille femme, il n’y a eu, avec beaucoup de bruit, qu’une solitude pire encore.

ÉVA. – Je vous croyais heureuse.

LADY HURF. – Tu n’as pas de bons yeux. Je joue un rôle. Je le joue bien comme tout ce que je fais, voilà tout. Toi, tu joues mal le tien ! (Elle lui caresse les cheveux.)
Petite fille, petite fille, vous serez toujours poursuivie par des désirs qui changeront de barbes sans que vous osiez jamais leur dire d’en garder une pour les aimer. Surtout ne vous croyez pas une martyre ! Toutes les femmes sont pareilles. Ma petite Juliette, elle, sera sauvée parce qu’elle est romanesque et simple. C’est une grâce qui n’est pas donnée à toutes.

(p. 155)

Imaginez la scène : la Leçon de Ionesco

Professeur, garant de la normalité ?

Ionesco (Eugène) 1951, La Leçon [in La Cantatrice chauve suivi de La Leçon], Gallimard, coll. Folio, 1954

Note : 4 sur 5.

Résumé

Ce matin, le professeur reçoit une nouvelle élève, une belle jeune fille qui semble l’élève idéale. Mais celle-ci a manifestement une incapacité mentale à réaliser une soustraction et cela met le vieux professeur hors de lui.

L’auteur : Eugène Ionesco (1909-1994)

Commentaires

Le comique repose sur la caricature de la situation d’enseignement, le question-réponse, la répétition de l’erreur, l’agacement du professeur, agacement susceptible de le mener à une crise profonde, crise nerveuse parce qu’elle révèle l’incohérence même d’un système d’enseignement.

Cette petite comédie loufoque (la jeune fille est capable de calculer des multiplications impressionnantes mais incapable de soustraire), sous des apparences de fait divers (un prof tueur en série) grossit en fait une situation typique de l’enseignement ; elle fait la critique du mode d’éducation le plus répandu. Le professeur fait face à l’incohérence de son élève. Et devant cette chose qui le dépasse, l’anormalité fondamentale de son élève, le professeur n’a d’autre choix que de craquer, que d’écarter, de renier l’élève (la tuer ?) pour restaurer la normalité. Dans la conception traditionnelle de l’enseignement, il y a une normalité théorique et pas de place pour ceux n’y correspondant pas, qui sont effectivement écartés. Or, cette anormalité de l’élève, cette imperfection, est bien-sûr la norme. Tout élève, et au-delà tout être humain pensant, a bien entendu des défaillances de raisonnement. Se priver de l’un d’eux, dont les défaillances transparaissent, c’est se priver de compétences importantes dans d’autres domaines.

Le second point pédagogique que l’on peut observer dans cette pièce, c’est le côté chien savant de la jeune fille. Elle apprend tel qu’on le lui demande, ni plus ni moins. La raisonnement est étouffé, caché, par la méthode scolaire. Ce qui laisse penser que même les élèves parfaits, acceptables par ce professeur allergique aux mauvais, ne sont que des défectueux cachés sous des apparences de bons élèves. Les questions du professeur ne demandant en effet aucun raisonnement, mais un apprentissage scolaire.
La manière dont Ionesco détaille longuement l’endormissement progressif de la jeune fille sous l’effet de la leçon montre le sens que l’auteur donne à son drame. Le jeu d’acteur donnera à la fois esthétique et sens à la pièce. Symboliquement, la pédagogie a pour effet d’étouffer la vitalité de l’élève, sa personnalité, son ingéniosité, ainsi que de le transformer en une sorte de zombie, une proie facile, facile pour un assassin, mais facile aussi pour un gourou, une propagande fasciste, ou bien simplement une société de consommation. L’esthétique minimaliste, l’absence d’objets illustre de même la volonté abstractrice de la pédagogie, dont l’effet est l’anéantissement de l’humain, d’où également son affadissement progressif. La pédagogie est déshumanisante.

Si l’on élargit les symboles à la société, le professeur devient la volonté de supervision et de formation du citoyen par la société. Former des bons citoyens, rejeter les défectueux… Cette philosophie qui conceptualise un citoyen idéal, un fonctionnement humain idéal, et qui force des êtres imparfaits, difformes, à rentrer dans le moule est voué à l’échec ou au massacre. C’est le principe du fascisme. On retrouve ainsi cette préoccupation de Ionesco, qui frappait dans Rhinocéros qui s’intéressait à la propagation. Ici, il, par une méthode proche de l’ironie socratique, il fait accoucher la philosophie fasciste à son premier degré (l’éducation par le modèle idéal) d’une monstruosité.

Au delà du rapprochement d’avec le fascisme, c’est le modèle d’enseignement tel qu’on le connaît qui est démonté. Pourquoi vouloir façonner les êtres malgré leurs défauts évidents, les assigner à un modèle auquel ils doivent se conformer, se modifier tant que possible, plutôt que de profiter de leurs qualités, de leur difformité même.

Passages retenus

La Bonne est sortie ; l’Élève , tirant sous elle ses jambes, sa serviette sur ses genoux, attend, gentiment ; un petit regard ou deux dans la pièce, sur les meubles, au plafond aussi ; puis elle tire de sa serviette un cahier, qu’elle feuillette, puis s’arrête plus longtemps sur une page, comme pour répéter la leçon, comme pour jeter un dernier coup d’oeil sur ses devoirs. Elle a l’air d’une fille polie, bien élevée, mais bien vivante, gaie, dynamique ; un sourire frais sur les lèvres ; au cours du drame qui va se jouer, elle ralentira progressivement le rythme vif de ses mouvements, de son allure, elle devra se refouler ; de gaie et souriante, elle deviendra progressivement triste, morose ; très vivante au début, elle sera de plus en plus fatiguée, somnolente ; vers la fin du drame sa figure devra nettement exprimer une dépression nerveuse ; sa façon de parler s’en ressentira, sa langue se fera pâteuse, les mots reviendront difficilement dans sa mémoire et sortiront, tout aussi difficilement de sa bouche ; elle aura l’air vaguement paralysée, début d’aphasie ; volontaire au début, jusqu’à en paraître agressive, elle se fera de plus en plus passive, jusqu’à ne plus être qu’un objet mou et inerte, semblant inanimée, entre les mains du Professeur ; si bien que lorsque celui-ci en sera arrivé à accomplir le geste final, l’Élève ne réagira plus ; insensibilisée, elle n’aura plus de réflexes ; seuls ses yeux, dans une figure immobile, exprimeront un étonnement et une frayeur indicibles ; le passage d’un comportement à une autre devra se faire, bien entendu, insensiblement.

Une didascalie (p. 88-89)
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