Renverse ton image : L’Orgue du Titan, George Sand (conte)

La musique du paysage

Note : 3.5 sur 5.

George Sand 1876, L’Orgue du Titan [in Contes d’une grand mère, seconde série], Calmann-Lévy

Résumé

Un vieil organiste se plaignant d’étranges douleurs aux mains, raconte comment s’est déclaré son talent, quand il avait suivi son maître dans un périple à cheval à travers la montagne pour le lointain village de Chante-Orgue…

Contes d’une grand-mère, seconde série

  1. Le Chêne parlant
  2. Le Chien et la Fleur sacrée
  3. L’Orgue du Titan
  4. Ce que disent les fleurs
  5. Le Marteau rouge
  6. La Fée Poussière
  7. Le Gnome aux huîtres
  8. La Fée aux gros yeux

Commentaires

Derrière un conte un peu fantastique, la nuit de folie provoquée par l’alcool, l’étrange sensation inexplicable du vieil organiste, on peut comprendre une déclaration d’amour à la nature et aux paysages des montagnes, le coeur du récit étant une traversée de paysages montagneux, une plongée dans la nature moins humanisée à dos de cheval. Et c’est ce paysage, cette vallée escarpée, rocailleuse, les sons de la nature qui ont inspiré le talent musical du jeune apprenti organiste. En cela, ce conte est un passage au concret de la poésie et du message du Chant du monde, de Giono. La musique, artifice ou invention apriori humaine est en fait une imitation de la nature ou au moins est due à ce contact, cette sensibilité de l’homme à la nature.

Passages retenus

Soirée alcoolisée, p. 75 :
– Chante-orgue ! Joli vin, joli nom ! On l’a fait pour moi qui touche l’orgue, et agréablement, je m’en flatte ! Chante, petit vin, chante dans mon verre ! Chante aussi dans ma tête ! Je te sens gros de fugues et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la bouteille ! À ta santé, frère ! Vivent les grands orgues de Chanturgue ! Vive mon petit orgue de la cathédrale, qui, tout de même, est aussi puissant sous ma main qu’il le serait sous celle d’un titan ! Bah ! Je suis un titan aussi, moi ! Le génie grandit l’homme et chaque fois que j’entonne le Gloria in excelsis, j’escalade le ciel !
Le bon curé prenait sérieusement son frère pour un grand homme et il ne le grondait pas de ses accès de vanité délirante. Lui-même fêtait le vin de Chante-orgue avec l’attendrissement d’un frère qui reçoit les adieux prolongés de son frère bien-aimé ; si bien que le soleil commençait à baisser quand on m’ordonna d’habiller Bibi. Je ne répondrais pas que j’en fusse capable. L’hospitalité avait rempli bien souvent mon verre et la politesse m’avait fait un devoir de ne pas le laisser plein.

Renverse ton image : Le Chien et la Fleur sacrée, de George Sand (conte)

Rétablir le dialogue entre les espèces

Note : 3.5 sur 5.

George Sand 1876, Le Chien et la Fleur sacrée [in Contes d’une grand mère, seconde série], Calmann-Lévy

Résumé

Lors d’un dîner, M. Lechien confie qu’il croit aux vies antérieures et raconte qu’il a été un petit bouledogue blanc qui a été bien éduqué et aimant. Sir William, lors d’un voyage en Inde, a croisé le regard d’un éléphant blanc sacré et s’est souvenu avoir été l’un d’eux, capturé puis domestiqué.

Contes d’une grand-mère, seconde série

  1. Le Chêne parlant
  2. Le Chien et la Fleur sacrée
  3. L’Orgue du Titan
  4. Ce que disent les fleurs
  5. Le Marteau rouge
  6. La Fée Poussière
  7. Le Gnome aux huîtres
  8. La Fée aux gros yeux

Commentaires

Prenant le cadre des soirées/réunions à contes, comme bien-sûr Le Décaméron de Boccace, ce conte présente la belle hypothèse bouddhiste de réincarnation. Suivant le bien ou le mal effectué par une âme durant sa vie, celle-ci montera ou descendra dans une sorte de hiérarchie des espèces, dont le sommet serait évidemment l’homme. On pourra reprocher cette vision anthropocentrée, tout en comprenant l’importance des valeurs bien/mal dans l’objectif éducatif du conte. Ces vies antérieures animales sont également interprétables comme des contes comprenant quête, adjuvants, opposants, rebondissements…
Dans quel but Sand propose-t-elle ce conte ? Au regard des autres contes du recueil, davantage qu’un éveil spirituel, on peut penser qu’il est question de montrer comme toutes les espèces, y compris l’homme, sont liées entre elles, comme chaque élément de nature a son âme, sa vie, sa dignité, ses souffrances… La question du langage (comme déjà pour le Chêne parlant), de l’intercompréhension entre différentes espèces, entre animal et homme, est centrale. Seules les personnes de bonnes intentions et sensibles aux animaux peuvent établir une communication avec eux, les comprendre et obtenir d’eux l’amour.

Passages retenus

Réincarnation de la fleur en papillon, p. 35 :
J’étais fleur, une jolie fleur blanche délicatement coupée, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse pendant sur le bord d’une source, et j’avais toujours soif, toujours soif. Je me penchais sur l’eau sans pouvoir l’atteindre, un vent frais me secouait sans cesse. Le désir est une puissance dont on ne connaît pas la limite. Un matin je me détachai de ma tige, je flottai soutenue par la brise. J’avais des ailes, j’étais libre et vivant. Les papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature était en veine d’invention et de fécondité.


« vous devez partager les idées de migration des âmes ? », p. 42 :
– La science est la science, répondit l’Anglais. Je la respecte infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher affirmativement ou négativement la question des âmes, elle sort de son domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l’examen des faits palpables, d’où elle conclut à des lois existantes. Au delà, elle n’a plus de certitude. Le foyer d’émission de ces lois échappe à ses investigations, et je trouve qu’il est également contraire à la vraie doctrine scientifique de vouloir prouver l’existence ou la non-existence d’un principe quelconque. En dehors de sa démonstration spéciale, le savant est libre de croire ou de ne pas croire.


« Est-ce que l’éléphant n’est pas très laid ? » p. 43 :
Le sens artiste éprouve le besoin de formes supérieures à celles de l’homme, et il se sent pris de respect pour les êtres capables de se développer fièrement sous cet ardent soleil qui étiole la race humaine. Là où les roches sont formidables, les végétaux effrayants d’aspect, les déserts inaccessibles, le pouvoir humain perd son prestige, et le monstre surgit à nos yeux comme la suprême combinaison harmonique d’un monde prodigieux. Les anciens habitants de cette terre redoutable l’avaient bien compris. Leur art consistait en la reproduction idéalisée des formes monstrueuses. Le buste de l’éléphant était le couronnement principal de leurs parthénons.


Pourquoi les hommes n’ont pas la mémoire de la réincarnation, p. 45 :
Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbés parce qu’ils se souviennent. Où serait l’erreur de la Providence ? L’homme oublie, parce qu’il a trop à faire pour que le souvenir soit bon. Il termine la série des animaux contemplatifs, il pense réellement et cesse de rêver. À peine né, il devient la proie de la loi du progrès, l’esclave de la loi du travail. Il faut qu’il rompe avec les images du passé pour se porter tout entier vers la conception de l’avenir. La loi qui lui a fait cette destinée ne serait pas juste, si elle ne lui retirait pas la faculté de regarder en arrière et de perdre son énergie dans de vains regrets et de stériles comparaisons.

Renverse ton image : Le Chêne parlant, de George Sand (conte)

Arbre, centre de la vie, refuge et repère

Note : 4 sur 5.

George Sand 1876, Le Chêne parlant [in Contes d’une grand mère, seconde série], Calmann-Lévy

Résumé

Emmi, garçon de ferme oppressé par sa tante, se réfugie dans un vieux chêne maudit, refuse d’en redescendre jusqu’à ce qu’il croise la Catiche, vieille femme qui joue les attardées mentales pour mieux mendier…

Commentaires

C’est le conte le plus surprenant et riche du recueil. Ce jeune garçon qui trouve refuge dans un arbre est-il l’ancêtre du Baron perché (1957) de Italo Calvino ? Il est comme lui déçu par la vie, par sa famille, par la société, par son travail et même par les animaux d’élevage. La ramure de l’arbre, comme une cabane d’enfants, constitue un refuge, loin du monde absurde et menaçant, injuste. L’arbre, symbole de la nature protectrice, immuable, bonne de manière innée, est vu même comme maudit par les hommes, moqué pour son apparence difforme due à la frappe de la foudre. Cet arbre protège et nourrit l’enfant, comme la louve a recueilli Romulus et Remus. L’arbre parle et dit de belles choses à qui sait l’écouter (en termes d’amour pour un arbre, on pensera à Mamzelle Libellule, de Raphaël Confiant). Cette communication de l’arbre fera ainsi penser aux recherches et publications récentes de Francis Allais (La Vie des arbres, 2012) ou Peter Wohlleben (La Vie secrète des arbres, 2015). Peut-on également voir le conte comme une opposition entre la nature bienfaitrice et le penchant destructeur et malsain des sociétés humaines ?
Il s’agit d’un conte dans les plus traditionnelles règles de l’art : Emmi est un orphelin, maltraité par sa famille adoptive qui au terme de son aventure devient une personne importante, rencontre adjuvants (arbre, paysan protecteur…) et opposants, comme Catiche peut être vue comme une sorcière, certains éléments du féerique comme l’arbre parlant ou la folle qui a de la raison…
L’exploitation de l’enfant, la vente des enfants comme des esclaves, le village-cour des miracles, amènent une coloration de message social au conte. La figure de la mendiante est profondément ambiguë. Le mensonge qui lui permet de vivre est évidemment négatif, tout comme sa tentative pour exploiter l’enfant. Toutefois, son histoire personnelle, faite d’accidents et de moqueries, son origine sociale la destinant à des travaux manuels indignes – elle a compris par son vécu, l’injustice sociale profonde qui la condamnait de naissance, et refuse ainsi cet état de fait de la société, décide ainsi de tricher. Son accumulation de biens par la tromperie en fait une représentante d’une société d’avarice, mais la volonté d’adopter et de transmettre son savoir et son patrimoine à une victime de la société comme elle en fait également un personnage positif.
Quels messages donnés à l’enfant écoutant le conte ? Amour de la nature, méfiance des inconnus mais aussi compréhension du pauvre et du criminel, valeur du vrai travail. Au travail absurde, à l’exploitation des enfants et des femmes pauvres, Sand oppose le monde d’argent facile que l’enfant doit refuser, même si il comprend bien pourquoi la misère y recourt, puis le vrai travail émancipateur, admirable et en adéquation avec la nature.

Passages retenus

p. 17, Cour des miracles :

– Va travailler, grande fainéante ! c’est une honte à ton âge de courir les chemins quand on peut épierrer les champs à six sous par jour.
– Alors, je fis la boiteuse pour donner à croire que je ne pouvais pas travailler ; on trouva que j’étais encore trop forte pour ne rien faire, et je dus me rappeler le temps où tout le monde avait pitié de moi, parce que j’étais une idiote. Je sus retrouver l’air que j’avais dans ce temps-là, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencèrent à pleuvoir dans ma besace. C’est comme cela que je cours depuis une quarantaine d’années, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne peuvent pas me donner d’argent me donnent du fromage, des fruits et du pain plus que je n’en peux porter. Avec ce que j’ai de trop pour moi, j’élève des poulets que j’envoie au marché et qui me rapportent gros. J’ai une bonne maison dans un village où je vais te conduire. Le pays est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tournée dans un endroit où les autres sont convenus de ne pas aller ce jour-là. Comme ça, chacun fait ses affaires comme il veut ; mais personne ne les fait aussi bien que moi, car je m’entends mieux que personne à paraître incapable de gagner ma vie.

Imaginez la scène : Fantasio, Musset

Le monde et l’amour ont besoin d’un triste fou

Musset (Alfred de) 1834, Fantasio [in Théâtre 1], GF Flammarion, 1964

Note : 4 sur 5.

Résumé

Fantasio, un jeune homme fantasque, poursuivi par ses créanciers, prend les habits du fou du roi de Bavière, qui vient de mourir. Le bossu était l’ami de la princesse qui le pleure et s’apprête à accepter de se marier contre son gré avec le prince de Mantoue pour arranger la politique de son père. Le prince arrive d’ailleurs au palais en ayant échangé ses vêtement avec son aide de camp. Fantasio entend les lamentations de la princesse, joue de son humour et de son esprit de liberté pour lui dire de refuser le mariage.

Je suis un brave cultivateur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos beaux yeux.

p. 266

Commentaires

L’intrigue est très peu développée et les jeux de scène… presque inexistants, ce qui justifie que cette pièce n’est pas destinée à la scène mais au « théâtre dans un fauteuil ». Les jeux qui auraient pu avoir lieu sur scène (la perruque pêchée, les quiproquos dus à l’échange de vêtements) sont finalement davantage racontés. Ils laissent la place à un resserrement autour de la princesse, qui se lamente, prise d’un dilemme, encadrée d’un côté par Fantasio, de l’autre par le prince de Mantoue. Les deux se déguisent, s’abaissent. L’un choisit le subterfuge décrit par Marivaux dans Le Jeu de l’amour et du hasard, désirant comme Dorante observer secrètement la princesse qui lui est destinée et s’en faire aimer. L’autre se déguise en fou, en jongleur du Moyen-Âge, dont les paroles sont à la fois réjouissantes, énigmatiques, pertinentes, impertinentes. Le prince de Mantoue est un personnage ridicule, imbu de sa personne et de son rang. Tandis que Fantasio est un caractère romantique (on y voit les souvenirs littéraires du Moyen-Âge, ici magnifié), porteur d’une parole à la fois désabusée mais pleine de gaieté.
Le dilemme cornélien – ici entre un rôle politique du sacrifice pour préserver la paix, et le bonheur individuel – penche largement à l’avantage du droit à la quête individuelle de bonheur, donc de l’amour et peut-être de Racine.

Si cette pièce est sans doute une comédie, assumée surtout par le ridicule du prince et de son travestissement – incapable d’oublier son statut et sa fierté quand il est traité comme un valet de peu. Mais la scène est surtout prise par ce face à face entre la princesse, personnage tragique, et le personnage de Fantasio, représentant en puissance de l’auteur romantique, portant le costume d’un personnage de bossu et de fou (renvoyant à Hugo), mais surtout débitant des élans d’expression romantique, porte-parole de l’auteur.

Il y a quelque chose presque d’un manifeste romantique dans cette pièce. L’homme, déçu par le monde, enfile le déguisement et le masque du fou, qui redonne de la magie et lui permet de parler sans être raisonnable. Le fou est libéré des conventions et peut dire son mal, dire la vérité avec sa violence ou affirmer le mensonge à sa fantaisie.

Passages retenus

p. 256 :

FANTASIO. – Comme ce soleil couchant est manqué ! La nature est pitoyable ce soir. Regarde-moi un peu cette vallée là-bas, ces quatre ou cinq méchants nuages qui grimpent sur cette montagne. Je faisais des paysages comme celui-là quand j’avais douze ans, sur la couverture de mes livres de classe.
SPARK. – Quel bon tabac ; quelle bonne bière !
FANTASIO. – Je dois bien t’ennuyer, Spark.
SPARK. – Non ; pourquoi cela ?
FANTASIO. – Toi, tu m’ennuies horriblement. Cela ne te fait rien de voir tous les jours la même figure ?

Finitude de soi, p. 256 :

O Spark, mon cher Spark, si tu pouvais me transporter en Chine ! Si je pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux ! Si je pouvais être ce monsieur qui passe ! […] Ce monsieur qui passe est charmant ; regarde : quelle belle culotte de soie ! Quelles belles fleurs rouges sur son gilet ! Ses breloques de montre battent sur sa panse, en opposition avec les basques de son habit qui voltigent sur ses mollets. Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier d’idées qui me sont absolument étrangères ; son essence lui est particulière. Hélas ! Tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble ; les idées qu’ils échangent sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations ; mais dans l’intérieur de toutes ces machines isolées, quel replis, quels compartiments secrets ! C’est tout un monde que chacun porte en lui ! Un monde ignoré qui naît et meurt en silence ! Quelle solitude que tous ces corps humains !

Lassitude, p. 257 :

Eh bien donc ! Où veux-tu que j’aille ? Regarde cette vieille ville enfumée ; il n’y a pas de places, de rues, de ruelles où je n’aie rodé trente fois ; il n’y a pas de pavés où je n’ai traîné ces talons usés, pas de maisons où je ne sache quelle est la fille ou le vieille femme dont la tête stupide se dessine éternellement à la fenêtre ; je ne saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d’hier ; eh bien, mon cher ami, cette ville n’est rien auprès de ma cervelle. Tous les recoins m’en sont cent fois plus connus ; toutes les rues, tous les trous de mon imagination sont cent fois plus fatigués ; je m’y suis promené en cent fois plus de sens, dans cette cervelle délabrée, moi son seul habitant ! Je m’y suis grisé dans tous les cabarets ; je m’y suis roulé comme un roi absolu dans un carrosse doré ; j’y ai trotté en bon bourgeois sur une mule pacifique, et je n’ose seulement pas maintenant y entrer comme un voleur, une lanterne à la main.

Imaginez la scène : On ne badine pas avec l’amour, Musset

Idéaliser l’amour, c’est le rendre impossible

Musset (Alfred de) 1834, On ne badine pas avec l’amour [in Théâtre 1], GF Flammarion, 1964

Note : 4 sur 5.

Résumé

Perdican et Camille sont cousins. Cela fait dix ans qu’ils ne s’étaient pas revus. Perdican a terminé ses études et songe à s’établir. Camille a fait son éducation dans un couvent. Dans le château où ils ont grandi, ils retrouvent l’attachement qu’ils avaient l’un pour l’autre. Perdican se déclare mais Camille se méfie des hommes, nie ses sentiments et songe à prononcer ses vœux pour devenir nonne. Perdican veut susciter en elle de la jalousie et séduit Rosette, jeune paysanne qui avait grandi avec eux.

Commentaires

Cette pièce est bien-sûr une critique de l’éducation religieuse et plus encore, de l’éducation prude qu’on donne traditionnellement aux jeunes filles, qu’on rend malheureuse par crainte. Mais plus encore ici, c’est aussi le jeu de l’amour qui est critiqué et qui provoque le malheur et la tragédie finale. Car en fait, on sait que l’orgueil de la jeune femme finira par être vaincu, qu’au fond elle attend simplement d’être vaincue, de donner un peu de prix à sa conquête. C’est donc principalement ce jeu qui détruit les autres à commencer par la pauvre Rosette mais également les deux amoureux. Le jeu social, l’orgueil, l’éducation, sont donc des ennemis mortels pour l’amour.

La pièce part sur un ton de comédie, et la mention de jeu, comme le déroulement de l’intrigue, les dissimulations, feront songer à Marivaux, par exemple Le Jeu de l’amour et du hasard. Mais la pièce se termine en véritable drame romantique (mort, malheur éternel). Peut-on d’ailleurs voir le drame comme une métaphore de l’amour défunt de Sand et Musset, dont l’histoire s’est terminée à Venise plus tôt dans l’année ?
Hormis l’intrigue, on entend surtout par les paroles des deux personnages des élans romantiques : lyriques, grandiloquents, décidés, engagés ou entêtés dans leurs décisions quitte à en souffrir… Ces deux personnages sont de jeunes idéalistes, des types romantiques. Ils provoquent eux-même leur malheur par leur quête d’absolu, de pureté… une quête très aristocratique, mais touchante. Le marivaudage qui devrait être un jeu agréable préfigurant, préparant à l’amour, est ici meurtrier, fatal. Peut-être parce qu’ils prennent trop au sérieux leurs sentiments, leurs engagements, leur passion… Le lieu de l’action, le château, l’extérieur, la nature, la campagne, la forêt est également symbolique du romantisme.

Passages retenus

p. 291 :

Je connais ces êtres charmants et indéfinissables. Soyez persuadé qu’elles aiment à avoir de la poudre dans les yeux, et que plus on leur en jette, plus elles les écarquillent, afin d’en gober davantage.


p. 296 :

Oui, il y a dix ans que je ne vous ai vus, et en un jour tout change sous le soleil. Je me suis élevé de quelques pieds vers le ciel, et vous vous êtes courbés de quelques pouces vers le tombeau. Vos têtes ont blanchi, vos pas sont devenus plus lents ; vous ne pouvez plus soulever de terre votre enfant d’autrefois. C’est donc à moi d’être votre père, à vous qui avez été les miens.

L’importance fondamentale de l’amour, p. 313 :

Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.

Crache ton cerveau : Euthydème, de Platon (philo)

Pour mieux éprouver la vacuité de la sophistique, passons à la pratique !

Platon -390(~), Euthydème [in Protagoras et autres dialogues], GF, 1967

traduit du grec ancien par Émile Chambry

Note : 3.5 sur 5.
Résumé

Socrate raconte à Criton la discussion qu’il a eue la veille au Lycée avec les frères Euthydème et Dyonisodore. Ceux-ci ont récemment délaissé le métier des armes pour l’enseignement de la vertu par la sophistique. Socrate leur a donc demandé de l’aider à entraîner le jeune Clinias qui était alors avec lui. Les deux sophistes interrogent le jeune homme et lui font déduire des aberrations qui finissent par énerver l’ami Ctésippe jusqu’alors spectateur. Pour calmer les esprits, Socrate montre comment il voudrait faire avancer la réflexion de Clinias sur la recherche du bonheur.

Commentaires

Ce récit d’une discussion philosophique est un peu comme une comédie. On pourrait imaginer d’ailleurs, comme il est réduit à deux acteurs, que l’acteur incarnant le conteur Socrate endosse tour à tour de multiples rôles, de quoi ridiculiser davantage les deux apprentis-sophistes en les caricaturant. Criton ne serait qu’un prétexte mais servirait d’une part à relancer et à aérer ce grand récit animé, mais également de public interne à la pièce pour rire et être choqué, montrer les réactions adéquates, au public.
Il s’agit de ridiculiser le sophisme dans ce qu’il a de simpliste : un jeu de langage facile à apprendre mais qui ne mène à rien sinon à faire le malin et le drôle. Euthydème et Dyonisodore ne sont que de mauvais sophistes. Ce ne sont ni Gorgias, ni Protagoras, ni Prodicos… ils reprennent et manipulent les thèses les plus célèbres des sophistes, mais à la manière des singes. Et ils vendent leur science. C’est un grand danger pour la vraie philosophie et il est difficile de distinguer celle-ci de la petite rhétorique de ces charlatans. Leurs jeux de mots et traits d’esprit suscitent le rire et tournent leurs interlocuteurs en dérision – un peu comme les lords à l’assemblée ruinant toute l’argumentation de L’Homme qui rit de Hugo, en se moquant de son physique. C’est pourquoi dans ce dialogue, Platon alterne tour à tour, un pastiche de sophistique, puis une avancée dialectique de Socrate. On peut donc comparer les deux méthodes et leurs effets sur le jeune Clinias.
L’apprentissage des deux frères est facile. Socrate et surtout Ctésippe piègent facilement les deux à leur propre jeu de langage. C’est donc facile d’avoir des résultats, et c’est pourquoi cet enseignement est à la mode et peut rapporter facilement de l’argent. En revanche, la vraie philosophie avance doucement et l’on s’aperçoit rapidement qu’elle est très exigeante.
Dans la plus grande tradition socratique d’accouchement collectif d’une pensée, c’est en impliquant ses élèves et les sophistes amateurs à réfuter dans la discussion, que Platon révèle la vérité sur la pratique sophistique, la poussant à son extrême pour en révéler les absurdités. De plus, ce sont les représentants dans la fiction des élèves de l’Académie ou des élèves lecteurs de Platon, qui endossent eux-même le rôle de sophiste, en arrivent eux mêmes à la déduction d’inutilité de la sophistique. On comprend ainsi que la pédagogie platonicienne sans doute utilisée à l’Académie visait à la participation des élèves. Jouaient-ils des rôles comme au théâtre ? Construisaient-ils à leur tour des fictions de discussions qui leur permettaient de pratiquer l’expression, l’intégration et la manipulation des divers opinions et discours.

Passages retenus

La rhétorique par le jeu de mots, p. 117 :

Ces notions-là ne sont qu’un jeu et c’est pour cela que je prétends qu’ils jouent avec toi. Je dis bien : un jeu, parce qu’on aurait beau apprendre beaucoup de choses de ce genre ou même les apprendre toutes, on n’en apprendrait pas davantage la nature des objets. On n’y gagnerait que la facilité de badiner avec les gens, en utilisant les diverses acceptions d’un mot pour leur donner des crocs-en-jambe et les renverser, comme ceux qui s’amusent à retirer leur chaise à ceux qui vont s’asseoir et rient de les voir étendus sur le dos.


Faire de beaux discours ne rend pas meilleur, p. 129-130 :

– Nous avons besoin, repris-je, mon bel enfant, d’une science qui tout ensemble produise et sache user de ce qu’elle produit.
– Évidemment, dit-il.
– Il nous importe donc fort peu, semble-t-il, de nous faire fabricants de lyres et d’acquérir une telle science ; car ici, l’art qui fabrique est séparé de celui qui utilise et, tout en portant sur le même objet, ils sont distincts, et l’art de fabriquer des lyres diffère considérablement de l’art d’en jouer. N’est-ce pas vrai ?
Il en convint.
– L’art de faire des flûtes non plus ne nous est évidemment pas nécessaire, car c’est un art du même genre.
Il fut de mon avis.
– Mais, au nom des dieux, dis-je, si nous apprenions l’art de faire des discours, serait-ce celui-là qu’il nous faudrait acquérir pour être heureux ?
– Je ne le crois pas pour ma part, repartit Clinias.

Les faiseurs de discours se croient sages, p. 149 :

Ce sont eux, Criton, dont Prodicos a dit qu’ils étaient à la frontière de la philosophie et de la politique. Ils croient être les plus savants des hommes, et non seulement l’être, mais encore être hautement réputés comme tels auprès d’un grand nombre de gens, en sorte que leur réputation serait universelle sans les sectateurs de la philosophie, qui seuls leur font obstacle. Ils s’imaginent donc que, s’ils parviennent à les faire passer pour des gens sans mérite, ils remporteront dès lors aux yeux de tous la palme de la sagesse ; car ils croient véritablement qu’ils sont les plus sages, et que, lorsqu’ils sont mis en échec dans un entretien privé, ils doivent leur défaite à Euthydème et à son école.

Crache ton cerveau : le Gorgias, de Platon (philo)

Quelle doit être l’action du philosophe sur la société, sur le monde, sur lui-même ?

Platon -387(~), Gorgias [in Protagoras et autres dialogues], GF, 1967

traduit du grec ancien par Émile Chambry

Note : 3.5 sur 5.

Et moi, je pense, Polos, que l’homme qui commet une injustice et qui porte l’injustice dans son cœur est malheureux en tous les cas, et qu’il est plus malheureux encore s’il n’est pas puni et châtié de son injustice, mais qu’il l’est moins, s’il la paye et s’il est puni par les dieux et par les hommes.

p. 206, le plus malheureux est de commettre l’injustice

Résumé

Socrate vient à la rencontre du Gorgias, de passage à Athènes. Il lui demande quel est l’objet de l’art qu’il enseigne dans ses séances et quelle en est la vertu. Gorgias lui explique qu’il enseigne la rhétorique, très efficace pour triompher dans n’importe quel type de discussion, même si l’on ne maîtrise pas le sujet. On peut ainsi faire avancer les idées et faire prendre les décisions politiques que l’on considère comme bonnes. Mais on ne peut blâmer la rhétorique si quelqu’un en use mauvais escient.
Socrate remarque ainsi que Gorgias ne s’occupe pas d’instruire ses disciples sur ce qui est juste et bon. Il ne rend donc pas les gens meilleurs. À quoi sert donc la rhétorique si elle n’a aucune vertu en elle-même ? N’est-ce pas simplement de la flatterie pour l’oreille, plutôt qu’un art ? comme la cuisine est une flatterie pour le corps, le réjouissant en lui donnant du plaisir, alors que l’art du corps, c’est la gymnastique qui sait par la science ce qui est bon pour le corps et pour son équilibre.
Polos puis Calliclès, séduits par les séances de Gorgias, tentent de montrer à Socrate qu’un homme adulte, bien éduqué, doit s’impliquer dans la vie politique – et donc faire usage de rhétorique – plutôt que de questionner indéfiniment. L’homme doit suivre sa nature, chercher son bonheur et ainsi user de ses compétences pour assouvir ses désirs. Pour cela il doit s’impliquer dans la vie politique, afin de défendre ses intérêts et se préserver soi et les siens de l’injustice.
Socrate les contredit en montrant que le bonheur n’est pas dans la satisfaction des plaisirs, et que la plus grande souffrance est de commettre l’injustice et non de la subir. Que le sens de la vie est en fait de faire le bien aux autres, d’essayer de les rendre meilleurs.

Commentaires

Le sous-titre « ou sur la rhétorique, ou réfutatif » fait penser que le dialogue va avoir pour but de combattre contre la rhétorique sophistique de Gorgias. En fait, Gorgias n’est pas combattu en lui-même. Le sophiste s’efface une fois qu’il a posé ce qu’il appelle rhétorique et qu’il a reconnu le danger de la rhétorique – le mauvais usage qui peut en être fait. Socrate ne conteste ni l’essence de la rhétorique, ni son efficacité de persuasion. Ce qu’il conteste, c’est l’importance qu’on accorde à son usage. En usant de rhétorique, on lutte et on peut vaincre dans la discussion une personne qui aura la science et la raison de son côté. En s’impliquant ainsi dans la politique, on risque plutôt de commettre une injustice. Le vrai engagement politique consiste donc à détourner les hommes des croyances et à les diriger vers les sources de savoir. Platon justifie donc le bien-fondé de l’enseignement socratique – la recherche de la connaissance de soi, du monde et du bien par l’échange et la discussion – contre l’enseignement sophistique qui ne se soucie ni du juste ni de l’injuste. On pourrait y voir au passage un signe de la future expulsion des poètes de la République – les poètes et faiseurs d’histoire étant du côté de la croyance (cf. Todorov et sa dichotomie discours de la vérité (sciences) Vs. discours de croyance (littérature), dans Critique de la critique). Toutefois n’y a-t-il pas contradiction quand Socrate use pour convaincre ses interlocuteurs d’histoires et d’images – celle de l’homme qui remplit continuellement un tonneau percé en tentant de satisfaire ses désirs toujours renouvelés ; et le mythe du jugement des âmes après la mort pour montrer qu’il vaut mieux ne pas commettre d’injustice ? Il use ainsi de paraboles poétiques, donc d’une rhétorique. De même que c’est bien par la maîtrise du discours, des exemples, des parallèles, qu’il mène et domine ses réfutateurs – quand bien même on peut dire que c’est la simple avancée de la logique.

On remarque aussi que Platon répond surtout ici à des accusations formulées contre l’enseignement socratique. Platon met ainsi dans la bouche de Calliclès ces reproches sur l’incapacité de Socrate à se défendre (dans un hypothétique procès – procès qui va effectivement condamner Socrate) et sur l’apparente futilité à continuer à philosopher comme un jeune faisant ses classes, à discuter indéfiniment de tout, au lieu d’agir, de chercher à avoir une influence sur la vie politique là où les décisions sont prises. N’est-ce pas une perte pour la démocratie que de voir Socrate ne pas s’être investi dans le combat politique ? Selon ces reproches, la philosophie socratique mène également au malheur puisque le maître se retrouve victime de l’injustice, d’un jugement imbécile.
A ces reproches légitimes, Platon veut montrer tout d’abord que le bonheur ne se trouve pas dans la fuite des malheurs et injustices pouvant éventuellement survenir. Si le malheur et l’injustice doivent arriver, comme la mort, ils arriveront de toute façon. Le bonheur se trouve davantage dans la satisfaction d’avoir fait le bien autour de soi, d’avoir rendu les hommes autour de soi meilleurs. Or la politique par le combat des rhétoriciens ne consiste pour Platon qu’à se conformer et plaire, à « flatter ». La rhétorique provoque donc des disputes stériles où celui qui gagne n’est pas celui qui a raison mais celui qui parle mieux.

La vraie politique n’est pas dans l’arène politique. Elle serait plutôt dans l’enseignement et dans l’apprentissage tout au long de la vie. Platon cherche donc à détourner les hommes de cette lutte futile. La vraie politique étant l’influence quotidienne qu’il exerce sur les hommes et femmes par le dialogue.

On pourra cependant rétorquer que si la rhétorique est qualifiée de flatterie inutile puisqu’elle ne traite pas du bien et du mal, elle est en réalité très importante et très utile, pas pour le combat politique, mais justement pour l’enseignement. Illustrer, bien parler, démonter les croyances et idées infondées et erronées qui se dissimulent dans les discours, se répètent et se présentent comme dogmes, c’est tout un art de manipulation de la parole, pas seulement une démonstration logique. Sinon, Platon ne mettrait pas dans la bouche de Socrate de belles métaphores qui ont pour but, non pas d’argumenter, mais bien d’illustrer, d’adoucir la violence de la démonstration sur les croyances de ses interlocuteurs. À l’instar de nombreux personnages d’interlocuteurs de Socrate, Polos et Calliclès sont écœurés de l’avancée logique : ils se font amers, vexés, ne participent plus à la discussion. C’est là où la rhétorique entre en scène, pour soutenir la science qui ne suffit pas.

Passages retenus

De la rhétorique, p. 180 :
– Cependant ceux qui croient sont persuadés aussi bien que ceux qui savent.
– C’est vrai.
– Alors veux-tu que nous admettions deux sortes de persuasion, l’une qui produit la croyance sans la science, et l’autre qui produit la science ?
– Parfaitement. […]
– La rhétorique est donc, à ce qu’il paraît, l’ouvrière de la persuasion qui fait croire, non de celle qui fait savoir relativement au juste et à l’injuste ?
– Oui.
– A ce compte, l’orateur n’est pas propre à instruire les tribunaux et les autres assemblées sur le juste et l’injuste, il ne peut leur donner que la croyance.

Fragilisation de l’individu par la philosophie socratique, p. 226 :
Ne te paraît-il pas honteux d’être dans l’état où je te vois, toi et tous ceux qui poussent toujours plus loin leur étude de la philosophie ? En ce moment même, si l’on t’arrêtait, toi ou tout autre de tes pareils, et si l’on te traînait en prison, en t’accusant d’un crime que tu n’aurais pas commis, tu sais bien que tu serais fort bien embarrassé de ta personne, que tu perdrais la tête et que tu resterais bouche bée sans savoir quoi dire, et que, lorsque tu serais monté au tribunal, quelque vil et méprisable que fût ton accusateur, tu serais mis à mort, s’il lui plaisait de réclamer cette peine. Or, qu’y a-t-il de sage, Socrate, dans un art qui « prenant un homme bien doué le rend pire », impuissant à se défendre et à sauver des plus grands dangers, soit lui-même, soit tout autre, qui l’expose à être dépouillé de tous ses biens par ses ennemis et à vivre absolument sans honneur dans sa patrie ?

De la construction collective de la philosophie, p. 259 :
Tu veux donc que, suivant le mot d’Epicharme, je suffise à moi seul à dire ce que deux hommes disaient auparavant ? […] Je pense, moi, que nous devons tous rivaliser d’ardeur pour découvrir ce qu’il y a de vrai et ce qu’il y a de faux dans la question que nous traitons ; car nous avons tous à gagner à faire la lumière sur ce point.

Ne pas chercher seulement à repousser la mort, p. 267 :
Vois plutôt, mon bienheureux ami, si la noblesse de l’âme et le bien ne seraient pas autre chose que de sauver les autres et se sauver soi-même du péril. Car de vivre plus ou moins longtemps, c’est, sois-en sûr, un souci dont l’homme véritablement homme doit se défaire. Au lieu de s’attacher à la vie, il doit s’en remettre là-dessus à la Divinité et croire, comme disent les femmes, que personne au monde ne saurait échapper à son destin ; puis chercher le moyen de vivre le mieux possible le temps qu’il a à vivre.

p. 277 :
Quelle méthode veux-tu donc que je choisisse pour prendre soin de l’Etat : dois-je combattre les Athéniens afin de les rendre les meilleurs possible, comme fait un médecin, ou les servir et chercher à leur complaire ?

Ramasse tes lettres : Mèmed le mince, de Yaşar Kemal (roman)

L’épopée des bandits des montagnes contre les grands propriétaires

Note : 4 sur 5.

Kemal (Yaşar) 1955, Mèmed le mince, Gallimard Folio, 2003

traduit du turc par Guzine Dino (titre original : İnce Memed)

Résumé

Dans la province d’Adana, district de Kozan, dans les montagnes reculées, Abdi agha maintient une domination féodale sur ses cinq villages. Mèmed et sa mère subissent sa loi et cultivent durement les champs envahis par les chardons. Quand Abdi donne la fiancée de Mèmed à son neveu, Mèmed fuit avec la jeune fille. Ali le Boiteux le piste malgré lui pour Abdi, Mèmed tire sur Abdi agha et son neveu. Il se fait bandit des montagnes sous le nom de Mèmed le Mince.

Commentaires

Plus qu’un roman, Mèmed le Mince raconte une épopée, celle des bandits des montagnes turques, héros des villages contre les grands propriétaires cherchant à exploiter les pauvres. Mèmed, en quelque sorte le Robin des bois des montagnes, sera le héros de nombres d’autres volumes de Kemal. Cette histoire tient de la légende orale, de l’épopée, à l’instar de L’Iliade : les exploits de Mèmed semblent embellis et les méfaits de ses ennemis grossis, comme rapportés par une rumeur populaire colportée par les chanteurs des rues ; de plus, certains personnages semblent avoir des aptitudes spéciales comme la ruse, la protection, le flair…

Mais en même temps que la légende d’un personnage hors-normes, le récit de Kemal met en scène de vrais paysans, sur un ton simple et léger. Il en fait sentir le langage, la rudesse… dans un décor rocheux, coloré. C’est toute une poésie de la montagne, ses habitants qui lèvent haut leurs pieds quand ils marchent pour éviter de buter contre une caillasse, poésie qu’on pourra rapprocher du roman de Jean Giono, Le Chant du monde.

À partir d’un traumatisme premier, le combat personnel de Mèmed le force à sortir de la norme, à devenir un hors-la-loi. Il se réfugie dans les plateaux inaccessibles et y réunit autour de lui les autres bandits des montagnes, à la manière de Robin des bois, mais aussi comme les esclaves marrons ou les serfs Cosaques Zaporogues. Il mène la bande et par son combat et ses larcins contre les riches propriétaires, il devient le héros des paysans maltraités, injustement exploités, et lutte quelque part pour qu’ils se réapproprient leurs terres, et donc reprennent le contrôle d’un arrière-pays décadent, proie des affamés d’argent. Les grands propriétaires sont une figure qui se retrouve tant chez les propriétaires d’esclaves et de serfs que chez les propriétaires d’usine et les grands empires commerciaux aujourd’hui. Le combat des bandits des montagnes entre ainsi en écho avec ce monde moderne où les résistances populaires contre le pouvoir du capital trouve ses assises dans les villages néo-ruraux anarchistes, sur les rond-points des petites villes, chez les zadistes ou dans les zones abandonnées par l’industrie comme Détroit. Mèmed est ainsi le représentant des paysans révoltés contre l’injustice, figure des révoltes populaires, comme Spartacus, Boukman et la Cérémonie du Bois-Caïman en Haïti, le Jacques Bonhomme des Jacqueries, Gavroche et le peuple de Paris, Lantier et les mineurs de Germinal. Kemal touche par la terre des montagnes dures à la politique concrète sans jamais faire de récit à thèse et rompre le fil poétique de l’histoire.

Passages retenus

p. 153 :

Quand Mèmed prit en main le bol de soupe chaude, il se rappela la soupe qu’il avait mangée des années auparavant, devant la même cheminée, grelottant comme en ce moment. Il était seul, alors. Il avait peur. Il avait peur de tout. La forêt avançait vers lui. Il avait peur. A présent, il était courageux, décidé. Le monde s’était ouvert, agrandi. Il savourait la liberté. Il ne se repentait pas du tout de ce qu’il avait fait.


p. 233 :

L’être humain, c’est comme ça, on ne sait pas ce qu’il cache en lui !


p. 274 :

Iraz n’écoutait même pas. Son regard était vide. Un regard pétrifié. Elle ne cillait pas. Elle avait un air pire que celui des aveugles ; même dans le regard des aveugles, on saisit un désir de voir.


p. 287 :

S’il y a mensonge, c’est le mensonge des autres que je répète.

Décroche tes yeux : L’Abécédaire de Gilles Deleuze (entretiens)

Gilles Deleuze

Deleuze vous invite sur son territoire, où se rejoignent l’action et la pensée

Note : 4.5 sur 5.

L’Abécédaire de Gilles Deleuze (interrogé par Claire Parnet), 8h d’entretiens réalisées par Pierre-André Boutang, 1988-1989

Première diffusion dans l’émission Métropolis de P.-A. Boutang, sur Arte à partir de janvier 1995. Gilles Deleuze se suicide le 4 novembre de la même année.

Commentaires :

Ce format d’entretiens, bien qu’un peu âpre, laissant surtout le philosophe retomber dans le développement de ses thèses, a l’avantage de faire entrer assez facilement dans la philosophie de Deleuze. Certains sujets sont bien sûr plus accessibles que d’autres. Mais dans l’ensemble, Deleuze discutant se rend plus accessible. Il résume une position, une thèse. Il l’exprime parfois d’un exemple terre à terre, d’une expression ou d’un sentiment plus fort et plus clair qu’un grand développement scientifique, et qu’il ne se serait pas permis dans un ouvrage de recherche.

Dans le prolongement de Spinoza et de Nietzsche, Deleuze se montre d’une puissance impressionnante quand il parle de l’homme et de ce qui le pousse, son instinct, ses désirs, son territoire, son comportement par rapport aux autres (animal, boisson, désir, fidélité, joie…). Ce qui rend le discours intéressant est l’application du philosophe à amener ses thèses au degré de vie quotidienne des spectateurs. Quels liens entre ces concepts et leur vie ? Nombre d’autres sujets concernent ainsi le métier, vu de l’intérieur (comment apprendre, travailler…) : « Enfance », « culture » en viennent à la question du parcours d’autoformation intellectuelle (quels ouvrages choisir, combien lire ?), « histoire de la philosophie », « Idées », ou « Littérature » expliquent ce qu’est la philosophie, à quoi elle sert, quels sont ces objectifs concrets dans la vie. « Professeur » nous fait entrer dans l’atelier, nous fait voir ce qu’il y a derrière l’apparence de l’homme parlant philosophiquement avec de grands mots techniques.

M comme maladie est sans aucun doute le sommet de ces entretiens, réunissant ainsi les préoccupations présentes du philosophe (sa situation d’homme âgé, près de 70 ans, la maladie, la fatigue), et faisant le lien avec le souci du métier (comment continuer à travailler au mieux dans de mauvaises conditions) et avec le désir profond, le comportement avec les autres (« On vous fout la paix »). Par un magnifique renversement, la vieillesse, la maladie, la fatigue, deviennent des moments profitables, joyeux, appréciables. Et la complainte, l’élégie n’en sont que les musiques d’ambiance.

De plus, ces entretiens montrent et illustrent comme la philosophie peut s’occuper de choses concrètes et non seulement se perdre dans les hauteurs de la réflexion, de la contemplation – de la masturbation intellectuelle – comme on lui reproche souvent (c’est la langue spéciale, jargonante et élaborée, précisée par nombre de concepts, qui donne l’impression que la philosophie s’occupe de choses déconnectées). C’est pourquoi Claire Parnet a pris le soin d’alterner entre des sujets a priori sérieux et d’autres plus triviaux. Et même à l’intérieur de chacun, ses questions vont du trivial au théorique.

Les relations amicales entre les deux permettent également d’approcher le philosophe dans une plus grande intimité : son rapport à la connaissance, au travail, aux relations humaines… Ses habitudes et hobbies…

Sommaire des différents épisodes :

Gilles Deleuze répond aux questions de son amie et ancienne élève Claire Parnet, qui a choisi un thème principal pour chaque lettre de l’alphabet.

A : Animal
La relation de l’homme à l’animal ne peut être que d’animal à animal. Ce qui est admirable chez l’animal, c’est la notion de territoire, l’existence et la défense d’un univers limité.
B : Boisson
La boisson comme la drogue est le sacrifice d’une partie de soi. La boisson aide à supporter quelque chose de trop fort qu’on a découvert dans la vie, nous fait croire qu’on va se hisser à ce quelque chose. Si cela aide au travail alors oui, si cela empêche, il faut arrêter.
C : Culture
La culture consiste beaucoup à parler, à faire du charme, c’est avoir et savoir comment parler d’un tas de choses nécessaires à la culture minimale. La parole est sale et l’écrit propre. Le comportement n’est pas dans cette recherche d’une totalité de potentiel à bavarder, mais dans le fait d’être aux aguets, de faire des rencontres, de suivre ce chemin personnel dans la culture, n’aller chercher ces connaissances que par le hasard des rencontres ou par la nécessité du travail qu’on s’est donné.
D : Désir
On ne désire pas une chose seule, on la désire pour ce qu’on peut en faire. On désire un agencement. Une femme veut une robe pour la porter avec ses bottes, pour la montrer à ses amies, pour charmer le voisin qui aime les robes telles… Cherchez donc les agencements (// désirs) qui vous conviennent. Le désir entraîne un territoire (un univers limité correspondant à ce désir), un style d’énonciation, des états de chose et une déterritoralisation.
E : Enfance
L’importance du Front populaire sur la bourgeoisie française. L’éveil par la rencontre d’un professeur réformé, gauchiste, amateur de littérature. La rencontre avec la philosophie… L’activité d’écriture n’a pas à voir avec sa petite histoire mais avec la vie. Ecrire, c’est devenir, mais pas devenir écrivain, ni faire de l’archive. Le rôle d’un professeur (de littérature) : faire aimer un texte. Penser à l’enfance, c’est repousser son enfance, l’écarter. L’intérêt pour l’enfance, ce n’est pas pour son enfance, mais pour l’enfance d’un monde, pour le devenir enfant. Retrouver l’œil et l’atmosphère de l’enfance, l’étrangeté et l’innocence de l’enfance dans son enfance.
F : Fidélité
L’amitié ne se fait pas sur l’accord d’opinions ou sur des thèmes et intérêts communs, mais sur une affaire de perception, une entente quasi animale ; on se comprend sans se parler. Plus que des idées, c’est le langage ou pré-langage qui est commun. Aimer quelqu’un n’est possible que si on aperçoit, si on devine ce grain de folie, de dépassement de l’homme normal, moyen, et si ce grain de folie qui se révèle dans un geste, une parole est la source du charme. Il est normal de se méfier de ses amis, de leur folie et de leur charme. On rivalise avec ses amis, comme on rivalise dans la philosophie. Il y a rivalité des hommes libres.
G : Gauche
Etre homme de gauche, ce n’est pas parler de droits de l’homme, c’est avoir une perception partant du général et allant vers le particulier et viser à ce que la jurisprudence soit respectée, viser à ce que chaque cas soit traité en cohérence avec la vision d’ensemble. Un gouvernement de gauche n’est pas possible, il peut simplement être sensible, favorable aux idées et devenirs de gauche, mais il est gouvernant, donc allant vers la majorité, s’adressant à la majorité. Etre de gauche, c’est rendre possible le devenir minoritaire, c’est-à-dire, donner accès à un cas particulier à la jurisprudence, c’est-à-dire à la justice telle qu’elle est maintenue par le gouvernement.
H : Histoire de la philosophie
L’histoire de la philosophie n’est pas juste un conditionnement social et matériel, même si les problèmes auxquels cherchent à répondre les philosophes sont bien des problèmes matériels ou sociologiques. Il y a une histoire particulière le l’évolution de la pensée philosophique. Pour répondre à des problèmes concrets, chaque philosophe bâtit des concepts en s’inspirant en cela des concepts déjà créés par d’autres pour répondre à d’autres problèmes. Un philosophe est un créateur de concept pour répondre à un vrai problème qui a du sens.
I : Idées
L’idée à l’origine d’une création (non l’idée de Platon), c’est le concept créé par le philosophe, l’idée ingénieuse trouvée par l’impressionniste pour donner l’effet qu’il souhaitait, celle du compositeur pour faire ressentir. Il y a les concepts, les précepts et les affects. Si l’affect est l’évocation d’un goût d’une couleur, d’une atmosphère par la forme… Les précepts seraient des ensembles complexes de sensations et de perceptions détachés de l’individu qui les a éprouvés. Tout créateur cherche donc lui aussi à répondre à un problème qu’il s’est donné par une idée associant peut-être même les trois en différentes proportions. Le mauvais créateur est celui qui a mal saisi, rendu son idée, elle lui a échappé, il ne l’a pas assez cherchée.
J : Joie
La joie est ce qui consiste à « remplir une puissance » ; la tristesse apparaît lorsque je suis séparé « d’une puissance dont, à tort ou à raison je me croyais capable ». Exercer sa puissance est toujours une joie. « Se réjouir, c’est d’être ce que l’on est, c’est se réjouir d’être arrivé où l’on en est. » Faire ce qu’on est capable de faire, c’est être. « Toute tristesse est faite d’un pouvoir sur moi ». Les « pouvoirs », les juges, la police, le prêtre… empêchent d’exercer sa puissance, ils sont force de tristesse. La plainte vient de celui qui est exclu, qui n’a pas de statut social – qui est empêché d’agir. La plainte vient de celui qui se dit : ce qui m’arrive est trop grand pour moi. « Effectuer une puissance, mais à quel prix ? »
K : Kant
Kant développe à son extrême le personnage du philosophe-avocat-juge. Avec lui, les choses sont jugées, les facultés mesurées par un tribunal de la raison, non plus par la morale de Dieu, grâce à sa méthode critique. Mais une lignée de philosophes (Spinoza, Nietzsche, Laurence, Artaud) cherche au contraire à en finir avec ce système du jugement.
Mis à part cette opposition fondamentale, Kant crée d’autres concepts fondamentaux. C’est lui qui dégage le temps du mouvement : autrefois cyclique servant à mesurer la période, le temps est désormais visualisé en ligne droite (le mouvement dépend du temps. Le concept du sublime : les facultés ont des relations désordonnées, et ainsi des accords discordants.
L : Littérature
Les concepts ne fonctionnent pas seuls et dépendent de percepts qui sont exprimés dans la littérature. La littérature consiste en la création de personnages, de situations, de langues… qui sont des percepts, des objets ressentis, perçus… cas limites qui posent problèmes et intéressent donc le philosophe.
M : Maladie
La maladie limite l’accomplissement d’une puissance, notamment physique. L’homme cherche donc ce qu’il peut accomplir malgré elle, comment il peut s’en servir pour tout de même accomplir sa puissance. Tourné d’avantage vers l’intellect, la maladie permet aussi de s’affranchir de certaines limites et devoirs sociaux pour favoriser l’accomplissement de sa puissance. La fatigue est au contraire l’indication biologique de fin de journée. La vieillesse est une bonne chose en fait, si l’on en excepte la douleur ou la misère, on y est plus désintéressé, moins susceptible, plus lent mais patient, réceptif. Et surtout, comme la maladie, la société vous lâche ! On peut se complaindre tranquillement, avoir une pureté d’objectif, une sobriété.
N : Neurologie
Comment se forme une idée ? Comme chez les idiots, c’est ne plus recourir aux associations d’idées usuelles. Il y a une lecture non-spécialiste des textes spécialisés. Il ne faut pas avoir une lecture d’autodidacte des sciences ou de la philosophie, etc. Mais aborder un texte spécialisé avec sa spécialisation, aborder un texte philosophique en peintre… « Je parle de ce que je ne sais pas, mais en fonction de ce que je sais. »
O : Opéra
Au fond, pourquoi la chanson populaire peut-elle avoir valeur d’œuvre ? La question est de savoir ce qu’un chanteur, comme n’importe quelle autre production, apporte de nouveau. La musique tourne autour du concept de ritournelle, « la la la ». On chantonne chez soi, on chantonne en rentrant chez soi, à la tombée de la nuit, le moment d’inquiétude, pour se donner du courage. C’est une question de territoire. La mélodie, de même, si l’on observe une grande œuvre classique, l’œuvre semble également formée autour d’une ritournelle, on en part, on y revient…
P : Professeur
Un cours se prépare beaucoup, se répète comme un spectacle, un orchestre. Le professeur doit répéter jusqu’à trouver passionnant ce qu’il va dire. « Il faut aimer ce dont on parle ». Le meilleur public de cours ne s’adresse pas qu’aux spécialistes, aux étudiants du domaine. La philosophie doit s’adresser autant aux non-philosophes qu’aux philosophes. Le cours magistral s’oppose au cours. L’intervention pendant le cours est anormale, comme une phrase musicale, certains passages demeureront obscurs mais pourront s’éclaircir sur l’ensemble.
« Le rapport qu’on peut avoir avec des étudiants, c’est leur apprendre qu’ils doivent être heureux de leur solitude ». Les étudiants veulent communiquer, du collectif mais ils ne feront rien d’autre que par eux-mêmes.
Q : Question
La plupart du temps, et notamment dans les médias, il n’y a pas de « questions », au sens de problème posé, ils y a surtout des interrogations « qu’est-ce que vous en pensez ? » c’est-à-dire qu’on demande votre opinion. L’interrogation « Est-ce que vous croyez en Dieu ? » n’a que très peu d’intérêt. Le problème serait plutôt par exemple : « Serai-je jugé après ma mort, Dieu est-il un juge ? ». Il est convenu qu’on ne pose pas les questions. C’est ça le consensus, on substitue le problème par des interrogations. Les rénovateurs de droite veulent par exemple un Europe des régions, mais le pouvoir central des partis ne répondent pas là-dessus. La télévision est condamnée à la conversation, c’est insignifiant.
R : Résistance
Créer, c’est résister. Les artistes, les philosophes, les scientifiques créent contre les attentes bêtes des consommateurs, des médias. Ce sont ceux qui créent parce qu’ils ont un sentiment confus d’être un homme. La honte d’être un homme au regard de ce que font les autres hommes (comme Primo Levi devant ce qu’ont fait les Nazis). La création, c’est libérer la puissance de vie qui est enfermée ailleurs, que d’autres hommes enferment. On ne crée que par nécessité de résister. Le philosophe poursuit, pour résister, son mouvement en allant chercher chez un contemporain, chez un ancien, ce qui l’aidera à aller contre.
S : Style
Le style, c’est lorsque l’écrivain fait subir un traitement personnel et original à la langue. Et aussi quelque chose qui l’amène à la limite de la langue, à la limite de la musique. Pour cela, le styliste s’éloigne de la linguistique (la grammaire, plutôt) et d’une langue régulière et répondant à des règles logiques. Dans la vie de tous les jours, on peut s’habiller avec style, mais il y a aussi du style à reconnaître le style. Est déjà un peu styliste, celui qui a la préoccupation du style, qui vit le problème du style. Le style est une nécessité de la composition.
T : Tennis
Le sport est un domaine de variation des attitudes du corps, de tactiques, de postures du corps, de gabarit. Ceux qui introduisent de nouveaux mouvements, sont des styliste. Si on fait l’histoire d’un sport, il y a les créateurs, les suiveurs, comme dans l’art. Il y a aussi d’autres mouvements comme la prolétarisation du tennis. Björn Borg a amené le tennis de masse, avec son personnage christique, sa timidité. Il garde le fond du cours, lifte, envoie des balles hautes. Tout prolo peut comprendre ça. Comme Jésus, c’est un aristocrate qui va vers le peuple tandis que John McEnroe est un pur aristocrate qui ne veut pas qu’on le suive.
U : Un
Non, la philosophie ne s’occupe pas d’universaux (de contemplation, de réflexion, de communication), ce que croit l’opinion (comme elle le croit pour la science). Comme la science, elle s’occupe en fait de singularités. Elle crée des concepts pour traiter des ensembles de singularités. Et la formule en est toujours n-1 (supprimer l’unicité). Ces concepts servent à apprendre et comprendre.
V : Voyage
Le voyage est une fausse rupture, une rupture à bon marché. Comment peut-on voyager pour le plaisir ? Seuls les voyageurs forcés, les exilés, les migrants, sont respectables ; ce sont des voyages sacrés. Le nomadisme est le contraire du voyage. Ils s’accrochent à leur terre qui devient déserte, donc ils sont nomades. Selon Proust, un voyageur vérifie toujours quelque chose : un mauvais rêveur est quelqu’un qui ne va pas voir si la couleur qu’il a rêvée est bien là. L’intensité peut être dans l’espace mais aussi – parfois plus selon chacun – dans l’immobilité, comme la musique et la philosophie.
W : Wittgenstein
Régression de la philosophie. Sous prétexte de faire du nouveau, « ils » (les wittgensteiniens) cassent tout.
X : Inconnu & Y : Indicible
Les inconnues des systèmes mathématiques.
Z : Zigzag
Le Z de la mouche, c’est peut-être le premier mouvement de l’existence, on rejoint le A. Comment relier deux potentiels disparates ? Il y a d’abord un précurseur sombre qui fait le lien mais reste dans l’ombre. Ensuite, la lumière évidente apparaît entre les deux.

Passages retenus :

M comme Maladie :

Mais penser – pour moi, il me semble – c’est être à l’écoute de la vie. Alors, c’est pas ce qui se passe en soi, être à l’écoute de la vie. C’est tellement autre chose que penser à sa propre santé. Mais je pense qu’une santé fragile favorise ce genre d’écoute. […] On ne peut pas penser si on n’est pas dans un domaine qui n’excède pas un peu vos forces, c’est-à-dire qui vous rend fragile. […] Ce qui nous frappe d’impuissance […]. Il s’agit de savoir quel usage on peut en faire, pour à travers elle, récupérer un peu de puissance. Alors il est certain que la maladie doit servir à quelque chose, comme le reste. […] Ce n’est pas une ennemie, pour moi. Parce que ce n’est pas quelque chose qui donne le sentiment de la mort. C’est quelque chose qui aiguise le sentiment de la vie. Et pas du tout au sens non plus de « Ah ! Je voudrais vivre et comme une fois guéri, je vais me mettre à vivre ! ». Je crois, je ne connais rien de plus abject au monde que ce qu’on appelle un bon-vivant. C’est abject, un bon-vivant. Au contraire, les grands vivants sont des hommes de très petite santé. […] Je dis « voir la vie » : se laisser traverser par elle. Ça aiguise ça ; ça donne une vision de la vie, la maladie. La vie dans toute sa puissance, dans toute sa beauté.
[…]
Il faut s’en servir pour être un peu plus libre. […] Ou alors c’est très fâcheux, on se surmène. C’est ce qu’il faut pas faire. Se surmener s’il s’agit de travailler, de réaliser une puissance quelconque, ça vaut la peine. Mais se surmener socialement, je comprends pas. […] Je parle des corvées sociales. Ça libère énormément à cet égard.
[…]
La fatigue, c’est autre chose. C’est : j’ai fait ce que j’ai pu aujourd’hui. Ça y est, la journée est finie. La fatigue, c’est vraiment : biologiquement, la journée est finie. Alors il se peut qu’elle doive durer pour d’autres raisons, pour des raisons sociales. Mais la fatigue, c’est la formulation biologique de ce que la journée est finie. Tu ne tireras plus rien de toi-même. Et à cet égard, si on le prend comme ça, c’est pas un sentiment désagréable. C’est désagréable si on n’a rien fait. Alors là en effet, ça devient angoissant.

Imaginez la scène : Alexandre le Grand, par Racine

Un conquérant plus sensible à l’amour qu’à la politique

Racine (Jean) 1666, Alexandre le Grand [in Théâtre 1], GF Flammarion, 1964

Note : 2.5 sur 5.

Résumé

Alexandre est près d’envahir les Indes. Les rois indiens et leurs armées se feront exterminer s’ils résistent. Mais Alexandre est tombé amoureux de Cléofile, la sœur du roi Taxile. Il propose aux rois de préserver leurs royaumes s’ils se rendent. Cléofile convainc son frère de faire ainsi. Au contraire, Axiane demande à ses deux prétendants, Porus et Taxile, de combattre pour la gloire et pour son amour.

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L’amour promis par Axiane a quelque chose d’un marché perdu d’avance. Si les rois se battent, ils vont à une mort certaine. Ils pourront obtenir l’amour d’Axiane mais seulement dans la mort. S’ils refusent de combattre, ils vivent mais perdent toute chance avec elle. Néanmoins, Porus peut gagner l’honneur et l’amour dans la mort tandis que Taxile peut gagner la vie de ses hommes et l’intégrité de son royaume. Racine favorise cependant celui qui choisit l’honneur et l’amour et par un retournement de situation, sauve celui qui était perdu et condamne celui qui s’est montré lâche. C’est l’amour qui est le plus méritant. On est loin d’une certaine intelligence politique ou raison d’État qui aurait pu l’emporter sur le reste, peut-être comme aurait pu le faire Corneille. Mais ce renversement pose problème car Taxile n’est pas un personnage qui suscite l’empathie. On aurait pu le rendre plus riche en développant les raisons de son choix (son amour pour son peuple…).

D’autre part, les personnages ne cessent de reprocher à Alexandre ses ambitions démesurées et sa soif de conquête et de gloire. Même si l’on est plus fort, quel besoin y a-t-il de conquérir les pays voisins ? Ce reproche pourrait s’adresser à la politique conquérante d’un pays comme la France de Louis XIV. Sa soif de conquête, de gloire, de destruction, est freinée par la belle résistance de Poros et Axiane.

Il y a quelque chose d’assez naïf que ce soit dans l’amour qui guide ces personnages – aussi fou soit-il – ainsi que dans l’esprit politique de ces rois qui ne sont en fait que des adolescents animés uniquement d’amour, d’envie de gloire et de peur. Les dialogues amoureux de Cléofile et Alexandre sont d’ailleurs sans intérêt alors qu’on aurait pu également rehausser l’intérêt du personnage de Cléofile.

En revanche, les descriptions de combat racontées, les bravades de Axiane et Porus, la magnanimité d’Alexandre qui d’une décision transforme deux ennemis acharnés en amis, a quelque chose de celle du Cinna cornélien. Mais cela colle mal au personnage d’Alexandre, mal défini, incohérent, décrit comme orgueilleux, capable autant d’être touché de la détresse d’Axiane que de lui proposer des marchés horribles à Axiane (sauver Porus en acceptant de se marier avec Taxile). Selon la logique, il devrait perdre l’amour de Cléofile pour avoir laisser mourir son frère mais il ne semble même pas en être question.

Passages retenus

Critique de la démesure du conquérant, p. 124 :

Pourquoi nous attaquer ? Par quelle barbarie
A-t-on de votre maître exciter la furie ?
Vit-on jamais chez lui nos peuples en courroux
Désoler un pays inconnu parmi nous ?
Faut-il que tant d’États, de déserts, de rivières
Soient entre nous et lui d’impuissantes barrières ?
Et ne saurait-on vivre au bout de l’univers
Sans connaître son nom et le poids de ses fers ?
Quelle étrange valeur, qui ne cherchant qu’à nuire,
Embrase tout, sitôt qu’elle commence à luire ;
Qui n’a que son orgueil pour règle et pour raison ;
Qui veut que l’univers ne soit qu’une prison,
Et que maître absolu de tous tant que nous sommes,
Ses esclaves en nombre égalent tous les hommes !
Plus d’États, plus de rois. Ses sacrilèges mains
Dessous un même joug rangent tous les humains.

Comment haïr un homme admiré ? p. 142 :

Pensez-vous que ma haine en soit moins violente,
Pour voir baiser partout la main qui me tourmente ?
Tant de rois par vos soins vengés et secourus,
Tant de peuples contents me rendent-ils Porus ?
Non, seigneur : je vous hais d’autant plus qu’on vous aime,
D’autant plus qu’il me faut vous admirer moi-même,
Que l’univers entier m’en impose la loi,
Et que personne enfin ne vous hait avec moi.

Fierté du résistant, p. 153 :

Crains Porus ; crains encor cette main désarmée
Qui venge sa défaite au milieu d’une armée.
Mon nom peut soulever de nouveaux ennemis,
Et réveiller cent rois dans leurs fers endormis.
Étouffe dans mon sang ces semences de guerre ;
Va vaincre en sûreté le reste de la Terre.
Aussi bien n’attends pas qu’un cœur comme le mien
Reconnaisse un vainqueur, et te demande rien.

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