Ramasse tes lettres : Le Joueur d’échecs, Stefan Zweig (roman)

Les échecs, exercice intellectuel surpuissant

Zweig (Stefan) 1943, Le Joueur d’échecs, Stock, 1990
traduit de l’allemand ?? (titre : Schachnovelle)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Lors d’un voyage en bateau, le narrateur apprend que le champion du monde des échecs est également à bord. Il parvient à organiser une partie contre lui en réunissant plusieurs gentlemen pour faire équipe. Alors que la partie semble mal engagée, un curieux passe par là et les guide vers un match nul.
Le narrateur va à la rencontre de cet homme pour lui demander de faire une autre partie seul à seul avec le champion. Monsieur B. lui raconte pourquoi il ne veut pas, comment il a appris les échecs pendant son emprisonnement par les Nazis…

Commentaires

Court récit posthume, faisant un étrange éloge des échecs. A la fois jeu intellectuel remarquable, développant les facultés, remède contre la torture morale de l’isolement et des interrogatoires nazis, et jeu abrutissant que maîtrise un champion du monde méprisant, sans aucune délicatesse d’intelligence, et ce Monsieur B. qui a appris des parties par cœur et bascule dans la folie.
L’auteur attire l’attention par ces portraits acerbes des personnages reconnus socialement que sont le champion et l’ingénieur McConnor, imbus de leur réussite sociale mais obtus. Ainsi, l’intérêt premier du narrateur pour le champion est détourné sur cet humble et mystérieux Monsieur B.
La tombée dans la démence par la monomanie du jeu d’échecs pourrait être largement plus développée et poétisée par l’auteur – le papier peint, la découpe de la réalité…

Passages retenus

La puissance intellectuelle des échecs, p. 82 :
Ainsi, mon temps était rempli, au lieu de traîner avec l’inconsistance de la gélatine, et j’étais occupé sans excès, car le jeu d’échecs possède cette remarquable propriété de ne pas fatiguer l’esprit et d’augmenter bien plutôt sa souplesse et sa vivacité. Cela vient qu’en y jouant, on concentre toutes ses énergies intellectuelles sur un champ très étroit, même quand les problèmes sont ardus.

Effets de gare : Apocalypse Bébé, de Virginie Despentes

Petite fenêtre sur votre jeunesse dévergondée

Despentes (Virginie) 2010, Apocalypse bébé, Grasset

Note : 2.5 sur 5.

Résumé

Une détective privée, femme un peu coincée, est engagée pour retrouver une jeune fille de bonne famille, fille d’un écrivain connu. Un peu paumée dans son identité familiale et dans sa découverte sexuelle, elle aura sûrement fugué. Incapable de s’en sortir seule, la détective fait appel à une experte de la manière forte, une lesbienne tout à fait à l’aise avec son corps et avec ses mots.

Commentaires

Il faut noter quelques descriptions d’orgie assez amusantes à lire pour leurs détails croustillants, sensées être choquantes, mais peu vivantes dans leur manière. De façon générale, l’écriture de l’auteure est peu surprenante, tout comme ses personnages sans épaisseur. Tout est jeté sur l’originalité et le côté rentre-dedans du monde réel découvert par la détective qui, venant d’un monde ennuyeux et propre plonge avec une figure rassurante quoique exagérée dans un monde à la fois sale et attirant. C’est la contradiction entre le monde des apparences et celui souterrain, des marginaux, qui est supposé mettre un coup à la lecture. Ce coup n’est pas inexistant mais plutôt que de détailler l’univers, le monde souterrain, les caractères, les vices, les attirances charnelles, les dégoûts, Virginie Despentes emmène vite son lecteur à Barcelone, à la mer, respirer un grand coup. Ça y est notre personnage-prototype lecteur, chargé de nous représenter dans cette découverte de la marge, est déjà transformée, convertie à ce monde, à l’aise. Et la chute, les allusions au terrorisme ou autres font un peu fourre-tout dans ce portrait d’une jeunesse qui se perd, coincée entre deux mondes.

Passages retenus

Violence conjugale ordinaire, p. 76 :
Quand Claire se laisse glisser en arrière dans la baignoire pour plonger la tête sous l’eau chaude, elle entend les bruits de l’appartement du dessous. Comme souvent, les voisins se disputent. Amplifiés par l’eau, les sons deviennent étranges, mous et graves. Souvent, le mari est violent. Claire entend la femme glapir deux ou trois mots, puis lui qui renâcle dans une pièce, avant de finalement traverser l’appartement à grands pas, et c’est alors qu’il cogne. Elle hurle et proteste, parfois elle court pour lui échapper. Puis la scène s’entrecoupe de chocs plus forts que d’autres, difficiles à identifier, pas forcément des coups. Ensuite, il y a le silence. Les premières fois, Claire craignait qu’il l’ait tuée, mais à la longue elle sait que c’est le calme après la dispute. On ne dirait pas, à les voir, que c’est ce genre de couple.

Victimes de pervers narcissique, p. 235 :
La plupart du temps, tu sais, il est de bonne humeur, il est drôle, il blague. Mais si on ne rigole pas, ça peut basculer. Ou si on rigole trop fort. Ou si le dîner est servi froid. Ou si par exemple il tâche sa chemise en buvant un jus d’orange alors qu’il avait prévu de porter cette chemise le lendemain. Ça bascule. On le voit changer. On sent que ça arrive. Mais on ne peut pas dire à l’avance pourquoi ça arrivera. Par exemple, un jour je vais rentrer avec un douze sur vingt en français, et il va hausser les épaules en me disant de m’appliquer la prochaine fois. Mais le lendemain, j’arrive avec un quatorze et il demande pourquoi je n’ai pas fait mieux, et comme je ne réponds pas ce qu’il faut, ça commence. Ou bien ma mère va trop faire cuire les pâtes, elle aura peur, elle paniquera, elle aura les larmes aux yeux et lui se moquera d’elle « mais enfin c’est pas grave, elles sont très bonnes comme ça ». Mais le lendemain il la trouvera en train de nettoyer la table avec l’éponge qui sert à faire la vaisselle, et il la traînera dans le bureau pour lui mettre une trempe, parce qu’il vient de décider qu’il fallait qu’on ait deux éponges, une pour la vaisselle et une pour la table. Seulement on ne peut pas savoir avant quelles sont les règles qu’on doit suivre, tu comprends, les règles changent, on ne sait jamais quand on fera quelque chose qu’il ne fallait pas faire.

Imaginez la scène : Cyrano de Bergerac, par Edmond Rostand (théâtre)

Le nez de l’intégrité baroque

Rostand (Edmond) 1897, Cyrano de Bergerac, Larousse, 1985

Note : 4 sur 5.

Résumé

Cyrano interrompt une représentation de Phèdre à l’Hôtel de Bourgogne, alors qu’est apparu sur scène Montfleury, gras acteur qui a osé séduire sa cousine Roxane dont il est secrètement amoureux. Mais la belle est amoureuse de Christian, un jeune soldat qui a rejoint la compagnie de Cyrano. Roxane fait promettre à son cousin de ne pas se battre avec le jeune et celui-ci aide même son rival en écrivant des poèmes et lettres pour séduire la femme qu’ils aiment.

Commentaires

Avec le personnage de Cyrano, Edmond Rostand tient un caractère fort et une source d’inspiration pour des joutes verbales et des scènes animées, les duels et le soufflage au jeune amoureux. Il est évident que les autres personnages manquent clairement de relief, ce qui amoindrit la pièce tout en faisant de Cyrano un personnage hors-normes qui seul tient le verbe, l’honneur, l’amour… Si la naïveté du jeune Christian et sa médiocrité sont bienvenues, la Roxane trop longtemps sous l’illusion du subterfuge paraît bien fade avant que la mort de son amant ne la pousse à une retraite et enfin à une plus grande clairvoyance.

La composition des vers de Rostand n’est peut-être pas celle des plus grandes pièces de Racine, Corneille, Musset ou Hugo, mais elle fait mouche dans ce registre héroï-comique inspiré de la période baroque dont Cyrano est sans doute l’un des plus grands symboles, personnage hors norme qui se gonfle et s’embellit de ses défauts mêmes (le baroque des XVIe et XVIIe notamment au siècle d’or espagnol est caractérisé par un mélange des genres, par une esthétisation du laid, par une domination de l’inspiration sur le travail, représenté en France par Théophile de Viau, plus grosse vente de livres du siècle, vite effacé de l’histoire par l’idéologie du classicisme français). Il est regrettable cependant de ne pas rappeler que Cyrano fut un grand prosateur (Voyage dans la Lune) et épistolier mais qu’il ne laissa que de rares poésies.

Passages retenus

Le nez, Acte I, scène 4 :
Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « C’est un roc ! c’est un pic ! c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin de crie au feu de cheminée ? »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »

Acte I, scène 5 :
Qui j’aime ?… Réfléchis, voyons. Il m’interdit
Le rêve d’être aimé même par une laide,
Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ;
Alors, moi, j’aime qui ?… Mais cela va de soi !
J’aime… mais c’est forcé !… la plus belle qui soit !

Acte II, scène 8 :
Eh bien, oui c’est mon vice.
Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse.
Mon cher, si tu savais comme l’on marche mieux
Sous la pistolétade excitante des yeux !
Comme, sur les pourpoints, font d’amusantes tâches
Le fiel des envieux et la bave des lâches !
Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
Ressemble à ces grands cols d’Italie, ajourés
Et flottants, dans lesquels votre cou s’effémine :
On y est plus à l’aise… et de moins haute mine,
Car le front n’ayant pas de maintien ni de loi
S’abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
La Haine, chaque jour me tuyaute et m’apprête
La fraise dont l’empois force à lever la tête ;
Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
Qui m’ajoute une gêne, et m’ajoute un rayon :
Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
La Haine est un carcan, mais c’est une auréole !

Acte III, scène 10 :
Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d’un peu se respirer le cœur,
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !

Casse ton jouet : De Sacha à Macha (jeunesse)

Roman d’apprentissage par mails

Hausfater (Rachel) & Hassan (Yaël) 2001, De Sacha à Macha, Flammarion, Jeunesse Poche, 2010

Note : 3 sur 5.

Résumé

Sacha fait la connaissance de Macha sur internet. Sacha est un garçon introverti qui souffre de ne pas avoir de connaissances à propos de sa mère : son père refuse de lui en parler. Plus dégourdie, Macha le pousse à insister et après des disputes avec son père, Sacha rompt les communications par mail et finit par partir sur les traces de sa mère à Saint-Pétersbourg…

Commentaires

Roman par mails et roman d’apprentissage. On retrouve ici la spécificité des romans épistolaires : tout se passe entre l’envoi de chaque mail et se laisse deviner entre les lignes. Macha peut être frustrée des envois courts ou irréguliers de son nouvel ami. La timidité et le mal-être de Sacha sont les conséquences directes de celle et celui de son père. Si le côté bavard et direct de Macha amènent Sacha à une action – une quête – dangereuse pour lui et irréalisable, cette action est dans l’échec même une réussite, un élément déclencheur qui amène Sacha et son père à comprendre l’importance de ce secret, du non-dit qui les sépare. Dès lors, l’origine du problème, la condamnation ou non de la mère qui les a abandonnés est
presque secondaire. Bien que pas tout à fait convainquant en ce sens, les auteurs veulent amener à une non-condamnation des parents pour une faute qui trouve ses causes et ses circonstances dans des chaînes de complexe (complexe de pauvreté pour la mère).

Passages retenus

p. 25 : Rien à faire, hein, Macha ? Même quand tu ne veux pas parler, tu parles… pour me dire que tu ne parles pas !
Et puis tu me fais rire quand tu écris : « Je ne peux t’en dire plus. » Mais cette phrase en dit beaucoup, justement ! Quand on ne veut rien dire, on ne dit rien : première leçon de VRAI silence (je suis un spécialiste). Pas ton silence en toc, si bruyant que j’en ai les oreilles qui tintent. À moins que ce ne soit mon rire qui résonne ainsi.

Imaginez la scène : La Mouette, de Tchékhov

Quand art, amour et ambition s’entremêlent

Tchékhov (Anton) 1895, La Mouette, Actes Sud, Babel, 1996
Traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan (titre : Чайка)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Konstantin écrit une pièce et donne le premier rôle à Nina, la jeune femme qu’il aime. La pièce est très novatrice – symboliste – pour impressionner sa mère Irina, une célèbre actrice, et Trigorine, l’amant de celle-ci, écrivain reconnu.

Irina rit de la pièce de son fils et ce dernier se vexe. Trigorine, séduit par la fraîcheur de la jeune fille, la complimente. Nina, impressionnée par l’écrivain, décide de partir avec lui à Moscou pour accomplir sa vocation…

Commentaires

Avec la complexité de l’intrigue, les amours croisés des uns et des autres, la sensiblerie du fils, le caractère tranché de la mère et le bon bourgeois d’écrivain, les amours des personnages secondaires qui redoublent ceux de la famille noble, il y a de quoi se croire dans un vaudeville ou un mélodrame. C’est peut-être le sentiment qu’ont eu les premiers spectateurs de cette pièce, qui l’ont très mal reçue.

Pourtant, cette pièce propose une véritable réflexion sur la vie de l’artiste, la célébrité, les contradictions du travail et de la vie familiale et amoureuse. De même, Tchekhov montre comment les ambitions artistiques peuvent être trompeuses, mal motivées – recherchant la reconnaissance ou la célébrité, au lieu du simple plaisir de la pratique, peuvent aussi entrer en contradiction avec les amours. Le désir, et l’amour qui semble venir avec, n’en est pas moins trompeur et mal motivé – se rapprocher de quelqu’un qui peut aider à ses ambitions ; confusion entre amour et admiration pour la réussite – de sorte que chaque personnage de la pièce semble amoureux d’une personne qui ne lui rend pas son amour. En cela, il y a comme une mise en parallèle entre l’art et l’amour. Et le résultat est pathétique, sans appel : la majorité de ces personnages, détournés de ce qui est leur vraie nature, ne pourront trouver leur bonheur et rendront par ailleurs le reste de ceux qui pourraient l’être, malheureux, en volant leur moment de gloire, en négligeant leur amour…

On pourrait aussi établir un parallèle entre Tchekhov et Dostoïevski. De la même manière que ceux des romans de ce dernier, les personnages de Tchekhov semblent animés d’un libre-arbitre, non être manipulés par l’auteur. Ils agissent suivant leurs tensions internes, jusqu’au déchirement, à l’erreur. Contrairement aux romans de son prédécesseur, les conséquences de ces tensions sont plus pitoyables que tragiques. Mais il est difficile de comprendre s’il serait plus adéquat de ressentir de la pitié ou de se moquer de ces personnages ; là où les personnages dostoïevskiens sont plutôt dramatiques et inspirent des émotions, de la catharsis. Ainsi, Tchekhov se rapprocherait plutôt d’un Brecht, même si la distanciation n’est pas aussi nette.

Passages retenus

p. 121-122 :
NINA. […] Il ne croyait pas au théâtre, il se moquait toujours de mes rêves, et, peu à peu, moi aussi, j’ai perdu la foi, et toute ma force d’âme est tombée… Et puis les soucis de l’amour, la jalousie, la peur, tout le temps, pour le petit… Je suis devenue mesquine, insignifiante, je jouais en dépit du bon sens… Je ne savais pas quoi faire de mes mains, je ne savais pas me tenir sur scène, je ne maîtrisais pas ma voix. Vous ne comprenez pas ce que c’est que cet état, de sentir qu’on joue d’une façon monstrueuse. Je suis une mouette. Non, ce n’est pas ça… Vous vous souvenez, vous aviez tiré une mouette ? Survient un homme, il la voit, et, pour passer le temps, il la détruit… Le sujet d’une petite nouvelle… Ce n’est pas ça… (Elle se passe la main sur le front.) De quoi est-ce que je ? … Je parle de la scène. Maintenant je ne suis déjà plus… Je suis déjà une véritable actrice, je joue avec bonheur, avec exaltation, la scène m’enivre et je suis éblouissante. Et maintenant, depuis que je suis ici, je sors tout le temps marcher, je marche et je réfléchis, je réfléchis et je sens que, de jour en jour, mes forces spirituelles grandissent… Maintenant, je sais, je comprends, Kostia, que, dans notre patrie – c’est la même chose qu’on joue sur scène ou qu’on écrive –, ce qui compte, ce n’est pas la gloire, pas l’éclat, pas ce dont je rêvais, mais la longue patience. Sache porter ta croix, aie la foi. J’ai la foi, et j’ai moins mal, et, quand je pense à ma vocation, je n’ai plus peur de la vie.
TREPLEV (tristement). Vous avez trouvé votre voie, vous savez où vous allez, et, moi, j’erre toujours dans le chaos des songes et des images, sans savoir ni pour quoi ni pour qui il le faut. Moi, je n’ai pas la foi, et je ne sais pas ce que c’est, ma vocation.

Ramasse tes lettres : Sonate à Bridgetower, d’Emmanuel Dongala (roman historique)

Et la susceptibilité effaça un jeune prodige noir de l’histoire

Dongala (Emmanuel) 2017, La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica), Actes Sud, Babel

Note : 4 sur 5.

Résumé

George Bridgetower est un petit prodige du violon. Il a appris au contact du maître Haydn chez le prince d’Autriche, là où son père, un noir de la Barbade, servait. Ce père a beaucoup d’ambition pour son fils et l’emmène à Paris où une révolution se prépare… Peut-être devront-ils partir plus rapidement que prévu à Londres, ville où le père avait débarqué, de nombreuses années auparavant…
Plus tard, il devient l’ami de Beethoven qui écrit pour lui la sonate n°9…

Commentaires

Ce roman historique permet de faire apparaître certaines réalités méconnues de l’histoire des noirs en Europe. Et oui, au temps de la Révolution, on pouvait trouver en Europe des Noirs et des métis qui pouvaient même appartenir à la haute ou très haute société – ici dans le milieu de la musique. L’auteur se fait également plaisir en évoquant l’actualité historique de la Révolution, le Londres de ces années… Il en profite pour donner quelques précisions au sujet de l’esclavage des Irlandais, parfois plus violent encore avant l’arrivée des Noirs plus costauds, et de l’esclavage des noirs par les populations arabes qui empêchaient systématiquement la reproduction de leurs esclaves en émasculant les hommes, ce qui leur permet d’éviter aujourd’hui les reproches des communautés noires – leur participation au commerce humain étant difficilement estimable… Bien que pas expert en musique, Emmanuel Dongala cherche à faire ressentir à quelques occasions l’effet de ces grands concerts auxquels son protégé à pu prendre part. Il s’amuse également à rendre vivantes quelques figures historiques comme le puritain Haydn, l’irascible Beethoven…
L’intérêt historique est une chose, mais le roman tire avant tout son énergie du caractère que Dongala confère à son petit héros : amoureux à Paris, décidé et rebelle à Londres – là où son père retrouve l’envie d’un combat radical pour les Noirs –, admiratif et mature à Vienne. D’autre part bien-sûr, Dongala rend justice à un homme noir surdoué oublié d’une histoire de la musique classique vue comme culture exclusivement blanche.

Passages retenus

Paris peu avant la Révolution, p. 118 :
Un beau soleil l’accueillit lorsqu’il quitta le bureau contrat en main et sortit dans la rue. Il était dans un état d’euphorie. En ce moment précis, le monde était tel qu’il le voulait, tel qu’il l’avait rêvé. Un étrange sentiment de gratitude envers cette ville de Paris monta en lui ; il en humait l’air à plein poumons et se demandait si on pouvait faire sentir à une ville qu’on l’aimait, qu’on avait le désir de la prendre dans ses bras. Oui, il aimait Paris, ses larges artères bordées de palais, ses parcs et jardins, et même les venelles tortueuses parmi lesquelles il s’était égaré un jour pendant qu’il cherchait une maison clandestine qu’on lui avait recommandée ; malgré les mendiants qui l’avaient assailli et quelques malandrins qui avaient tenté de l’interpeller, la main ferme sur le pommeau de son sabre, il avait continué son chemin dans ces rues mal famées auxquelles il trouvait malgré tout un attrait singulier.

Contrôle des noirs, p. 132 :
[La police des noirs] était chargée d’interdire l’entrée des Noirs en France car l’on estimait qu’il y en avait déjà trop dans le royaume. Quant à ceux qui y vivaient, elle était chargée de contrôler s’ils séjournaient légalement dans le pays en s’assurant qu’ils portaient bien leur cartouche, un étui métallique contenant un certificat portant le nom, l’âge, la profession ainsi que le nom du propriétaire de la personne si elle était esclave. Et on renvoyait d’office celles qui n’en avaient pas vers les colonies d’où ils étaient censés provenir.

Séduction par la musique, p. 142 :
Qui ne connaissait pas l’air le plus populaire [Il pleut, il pleut bergère…] de Paris en ce moment ? Il ne l’avait jamais joué mais ce n’était pas un problème. Il attaqua. Mathilde n’attendit pas longtemps avant d’être emportée, et se mit à accompagner la musique en chantant. À la fin du morceau, George ne s’arrêta pas, il entama un air de rigaudon, vif, gai. Mathilde, enchantée, sauta de la table et se mit à danser. George enchaîna aussitôt avec une gigue qu’il exécuta sur un tempo rapide. Il jouait en se déplaçant autour de Mathilde, tenant son violon tantôt à hauteur de sa tête, tantôt sur sa poitrine, à l’envers ou encore droit à la manière d’un violoncelle, en se tordant dans des positions incroyablement acrobatiques. Mathilde, émerveillée, enjouée, dansait, dansait, tourbillonnait en battant des mains pour marquer les temps forts de la mesure. Et lorsque George, après avoir tiré les derniers sons de l’instrument et s’être incliné de façon délibérément clownesque, se releva et ouvrit largement ses bras, Mathilde s’y précipité spontanément, caressant ses cheveux frisés et moutonnants qu’elle trouvait étranges et attirants. Il la serra à son tour, l’écrasant contre sa poitrine. Un frisson étrange mais agréable le parcourut. C’était la première fois de sa vie qu’il serrait une fille dans ses bras.
Au bout d’un moment, Mathilde s’écarta de lui et le visage rayonnant lui dit :
– Jamais dans ma vie quelqu’un n’a joué rien que pour moi. Je n’oublierai jamais. Je te remercie vraiment, George.
Elle planta un petit baiser sur les lèvres de George et s’éloigna.

Ramasse tes lettres : Le Baron perché, d’Italo Calvino (roman)

Remontée dans l’arbre de l’adolescence

Calvino (Italo) 1957, Le Baron perché, Gallimard, 2018
Traduit de l’italien par Martin Rueff (titre original : Il Barone rampante)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Lors d’un repas en famille, Cosimo se dispute avec son père, il baron di Rondo. Il grimpe dans l’un des arbres du jardin, et décide de ne plus en redescendre. Son frère lui fait parvenir le nécessaire. En passant par les branches il gagne le jardin voisin, où une jeune fille fait de la balançoire. Plus loin, il rencontre les petits chapardeurs de pomme, fait connaissance avec les paysans des terres de son père, les bohémiens, les chasseurs, les brigands, des exilés espagnols… Cosimo chasse, prend en charge la protection de la forêt, aide ses sujets, lit, envoie des lettres aux philosophes français des Lumières…

L’auteur : Italo Calvino (1923-1985)
Grandit à Sanremo (Ligurie), père agronome, mère biologiste. Education laïque et antifasciste. Pendant la guerre, il interrompt ses études d’agronomie et s’engage dans les brigades Garibaldi, puis au Parti communiste, écrit dans les journaux.
Après la guerre, il fait des études de lettres, puis se lance en littérature avec l’appui de Cesare Pavese, publiant son premier roman en 47, Les Sentier des nids d’araignée, parlant de ses années de résistance dans un style néo-réaliste. En 52, il semble changer de direction en se tournant vers le conte philosophique avec sa trilogie des Ancêtres (Le Vicomte pourfendu, le Baron perché et le Chevalier inexistant), et en rompant avec le Parti communiste à la suite de l’invasion soviétique de la Hongrie en 56.
Après son mariage en 64 et la naissance de sa fille, il s’installe à Paris en 67 et devient membre du groupe artistique de l’Oulipo en 73.

Commentaires

Bien que ce roman soit de facture réaliste, écrit et publié bien avant l’adhésion de Calvino au groupe Oulipo (16 ans plus tard), c’est bien l’idée de base en tant que contrainte, un homme vivant dans les arbres, qui semble guider l’acte créateur, obligeant à penser la cohérence d’un mode de vie dans les arbres, les conséquences de ce donné : comment dort-il, se lave-t-il, mange-t-il ? quels rapports avec les terrestres ? quelles rencontres pourrait-il faire ? comment pourrait-il vivre l’amour ? et satisfaire ses besoins ? quelle vision du monde a-t-il ? que pourrait-il apporter à la société ? comment la société le percevrait-elle ?
Ce roman est en cela proche des contes philosophiques du XVIIIe, de Voltaire, Diderot… auxquels le récit fait allusion. Le jeune baron devient même un acteur des Lumières, correspondant avec les philosophes de son temps. Les contes philosophiques sont souvent caractérisés par le principe du décentrement, un point de vue décalé sur le monde, une étrangeté du monde imaginaire créé qui empêche le lecteur d’adopter ses automatismes de pensée (égocentrés ou ethnocentrés) et le force à reconstruire ses jugements depuis un nouveau centre : Gulliver devant les Lilliputiens chez Swift et un géant grand de plusieurs km chez Voltaire, naïveté absolue de Candide, regard des Perses sur la Cour du roi de France chez Montesquieu… Ici, Cosimo vivant dans les arbres, porte un nouveau regard sur la condition humaine : son oncle un peu fou dont il finit par deviner les actions et agitations secrètes, les bohémiens et brigands que tout le monde déteste… Le personnage, en cela, est symbole de l’œuvre, et représente peut-être également la pensée de l’auteur : il est important de prendre du recul, faire un pas de côté pour mieux penser le monde et agir, faire revenir les lumières sur un monde sombre ; Calvino rompt à cette époque avec le Parti communiste qui tend à imposer selon le modèle stalinien, un suivisme artistique et idéologique, limitations à la création et à l’imaginaire.
Sous le signe des Lumières, l’œuvre est un appel à la liberté, adolescent qui se rebelle contre une famille terne, appliquant des principes froids qui coupent toute humanité. Appel à la réflexion, à la pensée, à la philosophie, à la vie, à l’humour, à l’aventure de l’adolescence, avec presque un côté didactique. C’est peut-être en cela qu’on peut avec Tonio Cavilla (dans la postface ou « à propos » de cette édition) rapprocher le Baron d’Alice au pays des merveilles et de Peter Pan. Cependant, si l’œuvre conserve quelques éléments du conte : pirates, monde perché des migrants espagnols, le brigand éclairé, etc., le merveilleux à proprement parler est absent, le personnage n’est pas dans une perspective de quête (le roman est plutôt une fiction de biographie, retraçant la vie du personnage depuis sa jeunesse jusque sa mort), le récit ne propose pas de morale…
C’est dans le rapprochement avec Don Quichotte qu’on trouvera peut-être les idées d’interprétations les plus riches. Comme le personnage de Cervantès se bat contre des moulins au nom d’un monde chevaleresque idéalisé depuis longtemps disparu, Cosimo fait acte de résistance contre le monde civilisé tel qu’il existe, monde de privilèges, de domination, de guerre, de discrimination, d’oppression des individus par les mœurs, de raison froide et destructrice… En grimpant dans les arbres, il semble renouer avec l’origine forestière des primates, comme s’il remettait en question la civilisation entière des hommes depuis la descente des arbres. Comme si une erreur originelle avait été faite, qui menait invariablement l’humanité aux tragédies des guerres mondiales, des bombes nucléaires et du fascisme. Ici, la nature, c’est cette forêt épaisse qui permet de relier Gênes à Nice, qui apparaît comme une nostalgie, déjà perdue à l’époque où le roman s’écrit. Si l’on pourrait s’attendre à ce que la crise d’adolescence se termine par une redescente de Cosimo, une perte d’illusions, un triomphe de la raison, des intérêts pratiques de sa position de baron, comme l’on pourrait attendre à une désillusion finale du Quichotte, l’un comme l’autre poursuivent leur rêve, leur crise, leur rébellion contre le réel. Et leur entêtement qui paraissait absurde et naïf, une folie, finit par impressionner, par séduire, par entraîner au rêve. Et c’est ce qui fait du Baron perché un symbole du XXIe siècle écologique et de son rêve du retour par la décroissance à une harmonie perdue avec la nature, harmonie qui caractérisait si bien les peuples primitifs, que l’on redécouvre aujourd’hui, parfois bien plus humains, organisés et cohérents que nous modernes. Dans ce rêve d’un règne de l’arbre retrouvé, Cosimo apparaît comme un prophète, pionnier, équilibriste et troubadour, prêchant depuis son arbre.

Passages retenus

Le bienfait de l’ouvrage en commun, p.164 :
Il comprit ceci : les associations rendent toujours l’homme plus fort et elles mettent en valeur les meilleures aptitudes de chacun et elles procurent une joie qu’il est difficile d’obtenir si on reste à son compte, celle de constater qu’il existe nombre de gens honnêtes et de qualité, capables de faire de grandes choses, et pour qui il vaut la peine de vouloir le bien (tandis que lorsque l’on vit chacun pour soi, c’est souvent le contraire qui arrive, on voit les personnes sous leur autre face, celle qui nous force à tenir toujours la main sur la garde de l’épée).
Donc, l’été des incendies fut un bon été : il y avait un problème commun que tous avaient à cœur de régler : et chacun le faisait passer avant ses intérêts personnels, et se trouvait payé en retour par la satisfaction éprouvée d’entretenir des relations de concorde et d’estime avec tant de personnes de qualité.
Plus tard, Cosimo comprendrait que quand ce problème commun disparaît, les associations ne sont plus aussi bonnes qu’auparavant, et qu’il vaut mieux alors être un homme seul qu’un chef.

Passage du récit historique au conte romancé, p. 188 :
Parti d’une version tout en inventions et en fioritures, je crois que Cosimo avait fini par arriver, au fur et à mesure d’approximations successives, à un récit presque véridique des faits. Il s’en sortit bien deux ou trois fois ; puis, comme les habitants d’Ombrosa ne se lassaient jamais d’écouter le récit, et qu’il y avait sans cesse de nouveaux auditeurs pour réclamer de nouveaux détails, il fut conduit à faire des ajouts, des amplifications, des hyperboles, à introduire de nouveaux personnages et de nouveaux épisodes, et elle devint plus inventée qu’au début.

Histoire Vs. Fiction, p. 189 :
Bref, il avait été pris de la manie de ceux qui racontent des histoires et qui ne savent jamais si les meilleures sont celles qui se sont réellement passées, et dont l’évocation fait revenir comme une mer d’heures écoulées, sentiments infimes, ennuis, bonheurs, incertitudes, fausses gloires, dégoûts de soi, ou si ce ne sont pas plutôt celles qu’on s’invente, dans lesquelles on coupe à la serpe, et où tout semble facile, mais au cours desquelles, plus on introduit de variantes, plus on s’aperçoit qu’on se remet à parler des choses qu’on a traversées ou comprises dans la vraie vie.
Cosimo était encore à l’âge où l’envie de raconter donne envie de vivre, et où on croit ne pas encore avoir vécu assez de choses à raconter, et c’est ainsi qu’il partait à la chasse, qu’il s’absentait pendant des semaines entières, et qu’il revenait sur les arbres de la place en tenant par la queue fouines, blaireaux et renards et il se mettait à raconter aux habitants d’Ombrosa de nouvelles histoires, qui, de vraies qu’elles étaient, devenaient inventées quand il les racontait, et d’inventées se faisaient vraies.

Premier amour, p. 202 :
Et ainsi, serrés sur l’arbre, à chaque geste, ils étaient obligés de s’étreindre.
« Houlà », dit-elle, et, lui le premier, ils s’embrassèrent.
Ainsi commença l’amour, le garçon heureux et abasourdi, elle heureuse et pas surprise pour un sou (car rien n’arrive par hasard aux jeunes filles). C’était l’amour, si longtemps attendu par Cosimo et qui lui arrivait d’un coup sans prévenir, et tellement beau qu’il ne comprenait pas comment il avait pu imaginer qu’il était beau avant de le connaître. Et ce qui était le plus nouveau dans sa beauté c’était qu’il fût aussi simple et il sembla alors au jeune homme qu’il devait toujours en être ainsi.

Coup de foudre, p. 233 :
Et voici qu’en moins de temps que ne l’avait prévu Cosimo, la femme à cheval était arrivée à la lisière du pré proche de lui, elle passait désormais entre les deux pilastres aux lions qui semblaient avoir été placés là en son honneur, et elle se tournait vers le pré et vers tout ce qu’il y avait au-delà du pré, avec un large geste qui pouvait être d’adieu, et elle galopait vers l’avant, passait sous le frêne, et Cosimo avait bien vu son visage et son corps, droit sur la selle, le visage qui était tout à la fois celui d’une femme fière et d’une petite fille, le front heureux de se retrouver au-dessus de ces yeux, les yeux heureux de se retrouver sur ce visage, le nez la bouche le menton le cou chaque chose en elle heureuse de toutes les autres choses en elle, et tout tout tout rappelait la fillette vue alors qu’elle avait douze ans sur la balançoire le premier jour qu’il était monté sur l’arbre : Sofonisba Viola Violante d’Ondariva.
Cette découverte, ou plutôt le fait d’avoir porté depuis le premier instant cette découverte inavouée au point de pouvoir la proclamer à lui-même, remplit Cosimo d’une espèce de fièvre. Il voulut la rappeler en hurlant, pour qu’elle levât les yeux vers le frêne et qu’elle le vît, mais dans sa gorge seul le cri de la bécasse lui vint, et elle ne se retourna pas.
Désormais le cheval blanc galopait dans la châtaigneraie, et les sabots battaient sur les bogues éparpillés au sol, ouvrant et découvrant l’écorce luisante et ligneuse de leur fruit. L’amazone dirigeait son cheval tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; et Cosimo pensait qu’elle était déjà loin et inatteignable, et alors, sautant d’arbre en arbre, il la voyait à nouveau reparaître avec surprise dans la perspective des troncs, et cette manière de se mouvoir excitait davantage encore le feu du souvenir qui flamboyait dans la mémoire du baron. Il voulait l’appeler, signaler sa présence, mais de ses lèvres ne venait que le gloussement de la perdrix grise, et la cavalière ne lui prêtait aucune attention.

Ramasse tes lettres : La vie très privée de Mr Sim, de Jonathan Coe (roman)

La route difficile d’un perdant en quête de lui-même

Coe (Jonathan) 2010, La vie très privée de Mr Sim, Gallimard, 2011
Traduit de l’anglais par Josée Kamoun (titre original : The terrible privacy of Maxwell Sim)

Note : 4 sur 5.

Résumé

En dépression depuis quelques mois, sa femme partie avec sa fille, Maxwell Sim, 48 ans, rentre en Angleterre après quelques jours passés auprès de son père à Sidney. Il va devoir retrouver sa vie vide, sans intérêt, de vendeur dans un magasin de jouets. Dans l’avion, il rencontre une jeune femme séduisante qui lui fait découvrir l’histoire de Donald Crowhurst, marin qui avait triché lors d’un tour du monde en voile, se laissant finalement mourir en mer avant qu’on découvre la supercherie.
A Watford, son ami Trevor lui propose de participer à un road trip commercial pour son entreprise de brosses à dent. Maxwell se retrouve ainsi au volant d’une Toyota Prius, accompagné de la voix féminine du GPS, en route pour les Shetlands. Il prévoit sur le chemin quelques étapes, espérant reprendre le contrôle de sa vie.

Commentaires

Apparemment inspiré d’un fait divers insolite (la découverte d’un VRP presque nu dans une belle voiture, avec deux bouteilles de whisky vides, un carton de brosses à dent et d’un sac de cartes postales), ce roman brode une histoire ancrée dans le réel et dans notre époque, apparemment très simple comme la vie ratée du protagoniste, « looser » par excellence, membre de la classe moyenne incapable de réussir dans la compétition sociale, éternellement dénué de passion, incapable de vivre l’amour, loin de tout engagement politique, semblant passer à côté de toutes les opportunités, séduit par l’artificialité de la technologie qui remplace et comble le vide de sa vie, mal à l’aise dans l’existence. Or, d’anecdotes en mésaventures, la vie de M. Sim s’épaissit. La figure emblématique de Donald Crowhurst donne perspective à son périple : pour sortir de sa situation de complexé, Mr Sim ne peut que se mettre dans une situation de risque, à laquelle il ne peut répondre que par l’échec, la tricherie ou le suicide.
L’auteur va plus loin encore, sur le terrain psycho et socio-logique, cherchant à comprendre ce qui enferme ainsi le petit bourgeois (ou citoyen anglais moyen) dans un monde de médiocrité, notamment en s’intéressant à la fonction paternelle. Le père est lui aussi en échec : attirance pour une fonction artistique qui le dépasse (ici, la poésie, dont les codes, goûts et conditions de réussite sont essentiellement dictés par l’élite) ; frustration par rapport à une tentation sexuelle toujours refoulée ; fragilité devant l’échec ; bassesse de certains actes visant à combler sa frustration ; jalousie envers les personnes réussissant ; difficulté à parler de ses problèmes… La figure du père est ici fondamentale pour comprendre le looser, bien plus que celle de la mère. Dans un monde soi-disant progressiste, l’image dominante de l’homme continue d’être celle de l’homme viril, compétiteur, fort, hétérosexuel, père de famille… Cette représentation crée beaucoup de frustrations, particulièrement dans la classe moyenne, les marges et les élites restant plus à l’aise avec la transgression (On pensera ici au Mythe de la virilité, d’Olivia Gazalé, qui pointe du doigt la persistance de la représentation de l’homme en mâle alpha, faisant grandement souffrir les hommes s’en éloignant).
Ce qui semblait se rapprocher au départ d’un road trip looser (Maxwell cherchant le contact humain au retour à Watford, se fait raquetter…), à l’image de certaines parodies américaines, américains moyens singeant les intellos et marginaux des films d’auteur, prend l’épaisseur anglaise, la finesse du regard, à la manière d’un Ken Loach, faisant du looser un perdant magnifique, luttant de tout son être contre les frontières ridicules de l’existence médiocre du petit bourgeois destiné à l’échec, au mal-être, fabriqué en série par un monde industriel.

Passages retenus

La déception de l’enfant, p. 78 :
Dans la vie de tout enfant, je présume, il vient un jour où le mot « déception » prend toute la cruauté de son sens. L’instant où il comprend que ce monde, qu’il avait jusque-là cru porteur de toutes les promesses, riche de possibilités infinies, n’est en fait qu’une vulgaire boule affligée d’un vice de fabrication. Cet instant est parfois dévastateur, et peut laisser des séquelles psychiques pendant des années, tant il est plus fort que le souvenir des premières joies et des premiers enthousiasmes de l’enfance.

Goût pour le banal urbain produit en série, p. 300 :
Encore un déjeuner solitaire, encore une aire de services, encore un panino. Champignons, prosciutto et salade verte, cette fois.
Bienvenue à l’Aire de services d’Abington. C’est plus fort que moi, j’aime ces endroits. Je m’y sens chez moi. J’aimais bien les chaises en bois foncé, les tables en bois clair, le look Habitat, très nineties. J’aimais bien les deux énormes yuccas qui trônaient entre les tables. J’aimais le deck de bois battu par le vent, dehors, les parasols fermés, claquant sous la brise humide du jour. J’aimais qu’au milieu de ce paysage spectaculairement rural on ait recréé cette oasis de banalité urbaine. J’aimais l’expression de ceux qui qui quittaient le comptoir du Café Primo avec leur plateau de pizza ou de fish and chips, anticipant leur plaisir, convaincus qu’ils allaient se régaler. C’était mon genre, cet endroit, je m’y sentais à ma place.

Supercherie du narrateur, réécrire sa vie dans la fiction, p. 327 :
Non, rien n’est vrai, mais vous savez quoi ? Je crois que je commence enfin à me débrouiller, comme écrivain. Qui sait si je ne vais pas suivre les traces de Caroline et tenter à mon tour de le monter, ce fameux groupe d’écriture de Watford ? A mon avis, il y a des passages du dernier chapitre qui valent bien le travail de Caroline sur nos vacances en Irlande. Ca vous a plu, la scène érotique où toutes mes phrases commençaient par « j’oublie » ? Ca, c’est du boulot d’écrivain, tiens ! Il m’a fallu du temps pour la trouver, cette idée.
Et je dois avouer que j’y ai vraiment pris plaisir. Je n’aurais jamais imaginé qu’inventer soit aussi gratifiant. J’ai pris plaisir à mon petit fantasme sur Alison, notre nuit de passion et notre vie commune. L’espace d’un instant, j’ai cru être encore chez elle, dans sa chambre, et que tout arrivait vraiment, au lieu de cette réalité de merde, minable, misérable, immanquable […].

Lâche ta loupe : Maigret et Le Chien jaune, Simenon (polar)

L’élite abrite des parasites dont le comportement déviant mène à de grands drames

Simenon (Georges) 1931, Le Chien jaune (Maigret), Grasset, Le Livre de poche, 2008

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Un homme complètement ivre sort de l’hôtel de l’Amiral à Concarneau où il a joué aux cartes avec des amis. Il s’abrite du vent dans une entrée de maison abandonnée pour allumer sa cigarette. Tandis qu’un chien jaune passe par là, une balle lui est tirée dans le dos. Le commissaire Maigret accompagné de l’inspecteur Leroy est appelé pour résoudre l’affaire. Ils interrogent les amis de l’ivrogne qui étaient là ce soir-là : un vice consul du Danemark, un médecin qui a peu exercé, un ancien journaliste, la jeune serveuse qui a l’air inquiète et triste… D’autres événements ne tardent pas à suivre, et les journalistes de Paris, le maire, font pression sur Maigret pour obtenir des résultats.

Commentaires

Policier assez classique avec des morts mystérieuses, une enquête qui se complexifie et ne sera résolue qu’à la toute fin avec un grand discours explicatif du commissaire. Mais la question de la culpabilité est également complexe et invite le lecteur à une réflexion sur les degrés de responsabilité (celui qui tient l’arme, celui qui pousse au crime). Ce qui rend la narration de Maigret particulièrement intéressante est en conséquence la manière dont l’auteur porte un regard critique sur les personnages mis en scène, à travers son personnage de commissaire, avatar porte-parole, dont le caractère excentrique peut être considéré comme un instrument de défoulement pour l’auteur. Pitié pour les pauvres qui se rendent responsables malgré eux, jouets de la mécanique cruelle mise en place par une classe parasite. Le récit souligne légèrement mais de manière assez claire tout de même le lien qui existe entre ces parasites et le maire. Est-il coupable ? Ou simplement fait de la même chair ? Le récit ne tranche pas mais laisse le lecteur libre de juger sur le comportement de celui-ci qui veut un coupable facile et rapide. En tout cas, le commissaire et ses manières, antipathique pour ses gens d’importance que sont le maire et les journalistes fouille-merde, empathique pour les pauvres victimes et pauvres coupables, entraînera probablement l’adhésion du lecteur.

Passages retenus

p. 27 :
– Viens ici ! Lui dit-il en se renversant sur sa chaise.
Et il ajouta, comme elle restait debout dans une attitude compassée :
– Assieds-toi !… Quel âge as-tu ?
– Vingt-quatre ans…
Il y avait en elle une humilité exagérée. Ses yeux battus, sa façon de se glisser sans bruit, sans rien heurter, de frémir avec inquiétude au moindre mot, cadraient assez bien avec l’idée qu’on se fait du souillon habitué à toutes les duretés. Et pourtant on sentait sous ces apparences comme des pointes d’orgueil qu’elle s’efforçait de ne pas laisser percer.
Elle était anémique. Sa poitrine plate n’était pas faite pour éveiller la sensualité. Néanmoins elle attirait, par ce qu’il y avait de trouble en elle, de découragé, de maladif.

p. 47 :
Maigret n’était pas un ange de patience. Il grommela en enfonçant les deux mains dans ses poches :
– F…ez-moi la paix !
Et il s’achemina vers le centre de la ville.
C’était idiot ! Il n’avait jamais vu pareille chose. Cela rappelait les orages tels qu’on les représente parfois au cinéma. On montre une rue riante, un ciel serein. Puis un nuage glisse en surimpression, cache le soleil. Un vent violent balaie la rue. Éclairage glauque. Volets qui claquent. Tourbillon de poussière. Larges gouttes d’eau.
Et voilà la rue sous une pluie battante, sous un ciel dramatique !

Ramasse tes lettres : Le Roman de Tristan, de Béroul

Quand l’amour entre en contradiction avec les valeurs courtoises

Béroul, 1150(~), Le Roman de Tristan [in Tristan et Iseut], Le Livre de Poche, Lettres Gothiques, 1989
Traduit de l’ancien français par Philippe Walter.

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Tristan est revenu d’Irlande avec Yseult, la femme promise à son oncle le roi Marc. Sur le bateau du retour, ils ont bu par erreur le filtre d’amour qui était destiné aux futurs mariés. Ils vivent à la Cour de Tintagel mais ne peuvent s’empêcher de s’aimer. Ils éveillent des soupçons, suscitent les rumeurs. Certains barons jaloux parlent au roi. Le nain bossu astrologue leur tend des pièges. Marc finit par les condamner mais ils s’échappent et partent vivre dans la forêt.

Commentaires

Dans ce qui nous reste de cette version du Roman de Tristan, Béroul se concentre de manière claire sur la relation adultérine, sur la manière dont les amants vivent leur amour interdit, se cachent, jouent de double discours et d’astuce pour éteindre les doutes de Marc. Mais malgré tout, ils vivent dans le pêché et en souffrent. Pour autant, le récitant ne les juge absolument pas et les prend clairement en pitié, tandis que ceux qui essaient de dire la vérité au roi sont des calomniateurs, des barons félons. Le mal qu’ils symbolisent à vouloir dénoncer leur amour est incarné par la difformité du nain bossu. Ce qui excuse leur situation est le fait qu’ils ont bu le filtre d’amour par erreur et qu’ils se repentent toujours de faire du mal au roi Marc, de vivre un amour interdit, qu’ils seraient prêts à tout pour abandonner leur amour, mais ils ne le peuvent pas, physiquement. Et c’est ainsi qu’ils rompent leurs amours après les trois ans que dure l’effet du filtre qu’ils ont bu, et reprennent une vie de bon chrétien.

Si il n’y avait pas de filtre magique, l’amour adultérin serait condamnable, et donc incompatible avec les règles de la courtoisie. Une fois que Yseult rejoint son mari, Tristan se conduit en chevalier, rendant service platonique à sa dame, lui permettant de prêter serment non mensonger. Cependant, ce filtre d’amour, relevant de la magie – conférant une attraction physique irrésistible –, n’est-il pas un symbole du coup de foudre ? Si c’est ainsi, alors Béroul va contre les règles de courtoisie et légitimerait la relation « amoureuse » hors mariage si l’amour est trop fort (ou considérerait la passion comme un poison durant trois années au plus).

Passages retenus

Difficulté de dissimuler un amour, vers 573 :
Ha ! Dex, qui puet amor tenir
Un an o deus sanz descovrir ?
Car amor ne se puet celer :
Sovent cline l’un vers son per,
Sovent vienent a parlement,
Et a celé et voiant gent.
Par tot ne püent aise atendre,
Maint parlement lor estuet prendre.

Piégé par une plaie mal refermée, vers 716 :
Le jor devant, Tristan, el bois,
En la janbe nafrez estoit
D’un grant sengler, molt se doloit
La plaie molt avoit saignié ;
Deslïez ert, par son pechié.
Tristan ne dormoit pas, ce quit ;
Et li rois live a mie nuit,
Fors de la chanbre en est issuz ;
O lui ala le nain boçuz.
Dedans la chanbre n’out clartez,
Cirge ne lanpë alumez.
Tristan se fu sus piez levez.
Dex ! Porqoi fist ? Or escoutez !
Les piez a joinz, esme, si saut,
El lit le roi chaï de haut.
Sa plaie escrive, forment saine ;
Le sanc qui’en ist les dras ensaigne.
La plaie saigne ; ne la sent,
Qar trop a son delit entent.

Le beau couple endormi, vers 1816 :
Oez com il se sont couchiez :
Desoz le col Tristan a mis
Son braz, et l’autre, ce m’est vis,
Li out par dedesus geté ;
Estroitement l’ot acolé,
Et il la rot de ses braz çainte.
Lor amistié ne fu pas fainte.
Les bouches furent pres assises,
Et neporquant si ot devises
Que n’asenbloient pas ensenble.
Vent ne cort ne fuelle ne trenble.
Un rais decent desor la face
Yseut, que plus reluist que glace.
Eisi s’endorment li amant,
Ne pensent mal ne tant ne quant.

Regret d’avoir trahi son lien de vassalité, vers 2161 :
Ha ! Dex, fait il, tant ai traval !
Trois anz a hui, que riens n’i fal,
Onques ne me failli pus paine
Ne a foirié n’en sorsemaine.
Oublïé ai chevalerie,
A seure cort et baronie.
Ge sui essaillié du païs,
Tot m’est failli et vair et gris,
Ne sui a cort a chevaliers.
Dex ! tant m’amast mes oncles chiers,
Se tant ne fuse a lui mesfez !
Ha ! Dex, tant foiblement me vet !
Or deüse estre a cort a roi,
Et cent danzeaus avoques moi,
Qui servisent por armes prendre
Et a moi lor servise rendre.
Aler deüse en autre terre
Soudoier et soudees querre.
Et poise moi de la roïne,
Qui je doins loge por cortine.
En bois est, et si peüst estre
En beles chenbres, o son estre,
Portendues de dras de soie.
Por moi a prise male voie.
A Deu, qui est sire du mont,
Cri ge merci, que il me donst
Itel corage que je lais
A mon oncle sa feme en pais.

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