Mangez donc vos pauvres puisque vous n’en voulez pas !
Swift (Jonathan) 1729, Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, Mille et une Nuits, 1995
Traduit de l’anglais (1995) par Lili Sztajn (titre original : A modest proposal for preventing the children of poor people from being burthen to their parents or country, and for making them beneficial to the public).
Voici une solution radicale, avantageuse sur tous les plans, pour régler le problème de la pauvreté galopante, du nombre croissant d’enfants mendiants et délinquants dans les rues d’Irlande : dévorons-les ! Après un an d’allaitement, ils seront bien dodus et rapporteront pour un met de choix un revenu confortable à leurs génitrices, et une nouvelle source de richesse et de culture culinaire à leur pays.
Commentaires
Satire ironique à ne pas prendre à la blague. Dans la même veine rabelaisienne que ses Voyages de Gulliver, publiés trois ans auparavant, Swift prend réellement part aux débats politiques de son temps, ici à un débat sur les remédiations possibles à la pauvreté et notamment à la multiplication des enfants mendiants et délinquants (débat qui aboutira au Royaume-Uni à l’adoption de la New Poor Law en 1834, enfermement et mise au travail forcé des mendiants et des enfants des rues, loi inspirée par les pensées de Malthus, Bentham ou Ricardo – traite infâme des enfants dénoncée notamment par Charles Dickens dans Oliver Twist en 1837-1839). On peut rapprocher ce pamphlet tout en ironie dénonçant l’immoralité des élites, au court texte De l’esclavage des nègres, de Montesquieu, paru en 1748. Tout comme ce dernier, Swift utilise les arguments de ses adversaires : le discours sérieux à l’apparence scientifique, calculs, rhétorique faisant croire que tout le monde va y gagner (pensons au fameux et fumeux « gagnant-gagnant » des pragmatiques…), utilisé par ceux qui durcissent la condition des pauvres, pour justifier et maintenir un traitement inhumain qui ne s’explique que par l’intérêt économique qu’ils ont à cette situation. À la manière d’un Socrate, l’ironie développe les discours, imite la pensée de ses adversaires, développe et enfle l’idée, jusqu’à ce qu’ils explosent de ridicule. Pour l’auteur, la bonne société se plaint continuellement des pauvres mais n’accepte aucune des mesures logiques qui pourraient améliorer la situation (car elles rogneraient certains de leurs privilèges). Des mesures évidentes que tout le monde connaît très bien, comme par exemple augmenter les bas salaires, car il n’y a pas que des sans-emploi, il y a aussi quantité de travailleurs pauvres, qui basculent dans la mendicité ou criminalité au moindre accident de la vie, période de crise… particulièrement dans les campagnes (situation de nombre des travailleurs « journaliers » et paysans non propriétaires, tout à fait attesté dans les études historiques sur la vie des paysans à cette époque), poussant ainsi ces bras inutiles, affamés et désespérés sur les routes des villes. Au lieu d’améliorer la situation en donnant aux pauvres une chance de s’en sortir honnêtement, les élites les voient uniquement comme une mauvaise herbe à éliminer, des fainéants à réprimer, une population quasiment sauvage à éduquer et contrôler par la force. Pour Swift, les riches sont responsables de la pauvreté puisqu’ils exploitent les travailleurs pauvres pour accumuler des richesses. En plus de cela, ils les haïssent au point de vouloir les traiter des manières les plus inhumaines qui soient. Il ne leur reste donc qu’à les manger ! D’une manière métaphorique, les élites mangent déjà les enfants des pauvres puisqu’ils prennent l’argent de leurs parents. Cette métaphore d’une société dévorant ses pauvres est particulièrement populaire dans la culture anglophone (pensons par exemple au titre d’un célèbre album du groupe américain Funkadelic, America eats its young, en 1972). On peut dire qu’elle illustrerait bien la thèse principale des travaux de Karl Marx (le capital se constitue par confiscation de la valeur du travail).
Passages retenus
Argument économique, p. 13-14 : Je reconnais que ce comestible se révélera quelque peu onéreux, en quoi il conviendra parfaitement aux propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent être les mieux qualifiés pour manger la chair des enfants. On trouvera de la chair de nourrisson toute l’année, mais elle sera plus abondante en mars, ainsi qu’un peu avant et après, car un auteur sérieux, un éminent médecin français, nous assure que grâce aux effets prolifiques du régime à base de poisson, il naît, neuf mois environ après le Carême, plus d’enfants dans les pays catholiques qu’en toute autre saison ; c’est donc à compter d’un an après le Carême que les marchés seront le mieux fournis, étant donné que la proportion de nourrissons papistes dans le royaume est au moins de trois pour un ; par conséquent, mon projet aura l’avantage supplémentaire de réduire le nombre de papistes parmi nous. Ainsi que je l’ai précisé plus haut, subvenir aux besoins d’un enfant de mendiant (catégorie dans laquelle j’inclus les métayers, les journaliers et les quatre cinquième des fermiers) revient à deux shillings par an, haillons inclus, et je crois que pas un gentleman ne rechignera à débourser dix shillings pour un nourrisson de boucherie engraissé à point qui, je le répète, fournira quatre plats d’une viande excellente et nourrissante, que l’on traite un ami ou que l’on dîne en famille. Ainsi, les hobereaux apprendront à être de bons propriétaires et verront leur popularité croître parmi les métayers, les mères feront un bénéfice net de huit shillings et seront aptes au travail jusqu’à ce qu’elles produisent un autre enfant. Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l’avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d’admirables gants pour dames et des bottes d’été pour messieurs raffinés.
Colaborer avec la nature pour construire le bonheur humain
Giono (Jean) 1953-1973, L’homme qui plantait des arbres, Folio+ Collège, 2016
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Lors d’une course à pieds aux alentours du mont Ventoux, le narrateur rencontre un homme retranché dans la montagne, silencieux, qui chaque jour plante une centaine de glands. Des années plus tard, après la première guerre, il retourne voir le vieil homme et voilà qu’une forêt a bien poussé.
Commentaires
Participation au concours d’un magasine américain (The Reader’s Digest) : « le personnage le plus extraordinaire que vous ayez rencontré ». Contrairement à l’« extraordinaire » attendu, Jean Giono choisit de raconter en limitant au maximum les artifices de récit, pas d’événements romanesques sinon l’histoire en arrière-plan, peu de figures de style, peu d’hyperboles, peu d’esthétisation sinon la simple délectation de la nature… Il le propose comme une anecdote tirée de sa vie, une rencontre dont chacun pourrait faire le récit, au dîner, au comptoir d’un bar, dans une lettre… Le récit a ainsi la force du vrai alors qu’il n’est pas vraisemblable : un homme peut-il mettre en vie une forêt à lui tout seul ? redonner vie à toute une région en conséquence ? Le personnage d’Elzéard Bouffier est ainsi qualifié d' »athlète de Dieu » tant son oeuvrage est extraordinaire, tenant presque du conte merveilleux. Pourtant, ce n’est pas d’une capacité spéciale ou d’un pouvoir magique que l’homme tire sa puissance créatrice, mais de la persévérance et du désintéressement. Le mystère qui entoure le personnage tient surtout au choix à contre courant d’une vie de simplicité, à une certaine pudeur face au récit de soi, comme si la réduction de son discours allait de pair avec l’efficacité de son action. La Haute Provence où se situe l’action, est la région de l’essentiel de l’œuvre de Giono. Les romans de Giono s’insèrent assez aisément dans les caractéristiques du courant régionaliste (Sand, Ramuz, Pagnol, Anglade…) : représentation réaliste ou/et romantique des spécificités d’une région (langue, culture, géographie…), description de la vie non-urbaine, du monde paysan, apologie du travail manuel, de la nature, des bêtes… Mais rarement une œuvre régionaliste touche aussi clairement aux préoccupations écologiques du XXIe siècle, alors qu’elles étaient encore balbutiantes à l’époque de la rédaction (prenant pour appui l’horreur de l’arme nucléaire). En cela, cette courte et « gentille » nouvelle rejoint le militantisme pacifique, anti-urbain, anti-mécaniste et anti-industriel de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la guerre (1937). Toutefois, l’engagement qui s’exprimait principalement par l’argumentation et par la rhétorique, passe ici discrètement par la narration, la preuve par l’exemple (on pensera à la vogue récente du storytelling en politique : « je vais vous raconter une histoire ») : l’homme du pays (le « paysan »), s’il ne perdait pas son temps à détruire ou à réparer ce que les autres détruisent, ou encore à courir après les modes passagères, accomplirait de grandes choses. Et plus encore ! toute la vie du pays dépend de l’activité du paysan : nature, ressources alimentaires, climat, accès à l’eau donc à l’hygiène, dynamique sociale… On pourrait d’ailleurs lire dans ce récit une prise de position fondamentale dans le combat écologique : laisser faire ou se refaire la nature, la préserver dans des parcs et des zoos, se contenter d’essayer de ne pas polluer, c’est loin d’être suffisant. Par essence, par son penchant pour l’outillage, la construction, l’homme travaille la nature. Et de la même manière qu’il peut avoir une action spectaculairement destructrice sur son environnement, l’homme peut aussi réaliser de grandes choses qui aident et fortifient son environnement. Peut-être à condition de placer son action sur le temps long : contrairement à L’Homme pressé (1941), de Paul Morand, personnage ridiculement moderne qui veut tout tout de suite, veut faire accoucher sa femme plus vite, avaler le Louvre en quelques heures, et fait rater toutes les cultures de son balcon, Elzéard Bouffier prend le temps d’expérimenter, d’observer puis d’adapter son action aux réactions de la nature. Il commence grossièrement, de manière chiffrée presque industrielle dans l’idée (cent chaque jour, quarante pour cent de pertes…), à ne planter que des glands, gros et beaux, avant de varier les essences, de constater les zones favorables à tel ou tel arbre, d’acquérir ainsi une connaissance profonde de son environnement… Planter un arbre est d’ailleurs devenu un symbole puissant de ce que peut être l’action écologique de l’homme : reboiser certes, mais aussi stopper merveilleusement l’avancée du désert (diagonale verte en Afrique), protéger un littoral (la forêt de la Coubre en Charente-Maritime), rafraîchir le climat (des villes, à la place des climatiseurs), nourrir les pauvres (greffes fruitières sur les arbres urbains), rééquilibrer les régimes alimentaires, relocaliser et participer à l’autonomie alimentaire, nourrir les sols et les ombrager pour favoriser une agriculture durable… Et pourtant, planter une graine, qui plus est un « gland » inutile et trivial, est un acte anodin, ayant des effets minimes, avec une probabilité un peu décevante de donner un bel arbre, mais c’est la vision du temps long qui permet de transformer ce vain effort – celui du colibris cher à Pierre Rabhi ? – en accomplissement extraordinaire. Car c’est la nature qui très lentement, de vingt à cinquante ans rythme d’arbre, va transformer quelques graines en arbres costauds qui à leur tour vont planter leurs graines ou favoriser la poussée d’autres espèces, engendrant un nouvel écosystème nourricier unique. Et Giono ne s’arrête pas à l’écologie car ce nouvel écosystème apporte du bien-être non seulement à la nature mais directement à l’homme, en protégeant du vent, isolant ou rafraîchissant, en favorisant la circulation de l’eau dans les sols, en esthétisant les paysages, en apportant des richesses diverses aux habitants du pays. C’est ainsi que travailler au bien-être de la nature, c’est travailler à son propre bien-être, à son bonheur même.
Passages retenus
Les déserts ruraux de montagne, p. 6 : Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l’on vit mal. Les familles, serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d’une rudesse excessive, aussi bien l’été que l’hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L’ambition irraisonnée s’y démesure, dans le désir continu de s’échapper de cet endroit. Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancoeurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l’église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.
Trouver le bonheur en travaillant la nature, p. 13 : Le côté d’où nous venions était couvert d’arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l’aspect du pays en 1913, le désert… Le travail paisible et régulier, l’air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l’âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C’était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d’hectares il allait encore couvrir d’arbres. Avant de partir, mon ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain d’ici paraissait convenir. Il n’insista pas. « Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d’une heure de marche, l’idée ayant fait son chemin en lui, il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d’être heureux. »
Dostoïevski (Fédor) 1848-1860, La femme d’un autre et le mari sous le lit, Actes Sud, 1994
Traduit du russe par André Markowicz (Tchoujaia jéna i mouj pod krovatiou)
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Résumé
Ivan Andreevitch, homme mûr habillé d’une pelisse de raton, s’approche timidement d’un jeune homme en redingote qui semble attendre au pied d’un bâtiment suspect. Il cherche une femme qui serait peut-être entrée dans le bâtiment… Bien-sûr, ce n’est pas sa femme mais celle d’un ami resté en retrait… Alors qu’il surveille sa femme de loin à l’opéra, Ivan Andreevitch intercepte un message de rendez-vous galant adressé à un amant. Il se pointe à la place de l’amant et entre dans l’appartement pour mieux la surprendre quand une femme au lit se met à crier.
Commentaires
Deux petites histoires, pochades ou farces (très théâtrales bien que non transcrites comme pièces de thèâtre), sur le thème du mari bourgeois trompé, réunies lors de leur refonte et réédition à la sortie du bagne en 1860. Comme la majorité des personnages dostoïevskiens, le mari Ivan bégaye, son discours tremble, avance difficilement, seulement, ce n’est pas par tristesse mais par une agitation de cœur liée à la peur du ridicule social, peur qui l’amène bien-sûr au comble du ridicule, bien au-delà de ce que peut l’être un mari trompé. Le ridicule n’est pas le fait d’être trompé, mais le comportement du bourgeois, qui cherche toujours à sauver les apparences de supériorité sociale qu’il croit posséder, alors même que ses actions et sa situation le placent dans une posture qui nécessiterait une certaine souplesse, de l’autodérision… Sa parole est dégoulinante de politesse de posture, de circonvolutions au-delà de l’acceptable. Lecteurs et personnages d’interlocuteurs les représentant vont de l’écoeurement au rire. Ivan Andreevitch, à sa manière, comme la majorité des personnages dostoïevskiens, semble échapper à son narrateur, dépasse le cadre du récit par sa personnalité, son discours flot inarrêtable de pensées. Un tableau critique de la bourgeoisie de Saint Pétersbourg, qu’on pourra comparer aux Nouvelles de Pétersbourg de Gogol, même si Dostoïevski ne semble pas atteindre de signification supérieure.
Passages retenus
Jeu de dénomination, p. 32 : Monsieur Tvorogov ressemblait plus à une statue qu’à monsieur Tvorogov. – Monsieur Tvorogov m’a vue ici, il a proposé de me raccompagner ; mais maintenant, tu es là, et il ne me reste plus qu’à vous exprimer ma brûlante gratitude, Ivan Illitch… La dame tendit la main à la statue d’Ivan Illitch et la pinça plutôt qu’elle ne la serra. – Monsieur Tvorogov ! un ami ; nous avons eu le plaisir de nous voir au bal, chez les Skorloupov ; je t’avais dit, tu te souviens ? Comment, tu ne te souviens pas, Coco ? – Ah, mais bien-sûr ! si, si, je me souviens ! se mit à bafouiller le monsieur en pelisse de raton qui s’appelait Coco. Enchanté, enchanté. Et il serra, avec chaleur, la main de monsieur Tvorogov.
Une maladie qui a plus de personnalité que le malade, p. 47 : – Mon petit cœur, je, commença le mari, mon petit cœur, je suis allé chez Pavel Ivanytch. On s’installe pour le stoss, et là, kc’hi-kc’hi-kc’hi ! (il s’était mis à tousser) mais là, kc’hi ! le dos !… kc’hi ! ah quel !… kc’hi-kc’hi-kc’hi ! Et le petit vieux s’enfonça dans sa toux. – Le dos…, articula-t-il enfin, les larmes aux yeux, le dos qui me brûle… maudites hémorroïdes ! Ni se lever, ni s’asseoir ! Akc’hi-kc’hi-kc’hi !… Il semblait que la toux qui recommençait dût vivre bien plus vieille que le petit vieux, propriétaire de cette toux. La langue du petit vieux grognait Dieu savait quoi dans les intervalles, mais on ne pouvait résolument rien y comprendre.
Un homme arrive à Mechta Layadat, village reculé de la Kabylie algérienne, et demande son chemin à Alia, gérante avec sa fille d’une petite auberge. Il repère les très belles pièces que contient la bibliothèque. Il commence à raconter comment les histoires et les livres ont changé sa vie, une douzaine d’années plus tôt, alors qu’il se rendait dans un petit village des Ardennes pour enterrer son père. Mais la tombe qu’on libère pour ce faire contient de nombreux livres dont les carnets d’une certaine Adélaïde Edmonde de saxe de Bourville, qui semble avoir connu Alexandre Dumas…
Commentaires
Le titre de cette pièce semble porter l’esthétique propre de l’auteur : un jeu d’emboîtement d’histoires, chacune devenant une nouvelle action mise en scène, comme à travers l’imagination d’un personnage de conteur. Le spectateur est d’ailleurs noyé sous la chaîne de récits et les sauts dans le temps (à la manière des premiers récits enchassés de Shéhérazade dans les Mille et une Nuits). Le metteur en scène devra mobiliser tous les moyens pour aider son spectateur à marquer les époques et différents contextes de récits : décors et costumes, parties de la scène dédiées à telle histoire, jeu de projecteurs… L’enchâssement et les jeux de liens entre les époques, le fait que l’action à la scène est très souvent un récit, tout cela crée une dynamique par les allers-retours, du suspens, des jeux de scène (intervention du destinataire d’un récit, sur la scène de l’histoire racontée)… Les histoires n’ont pas d’intérêt en elles-mêmes sinon le fait de mettre en lien des éléments alléchants de l’histoire et de la culture : Alexandre Dumas et sa passion pour le feuilleton, Eugène Delacroix, les Amazones, le trésor des Templiers… Une culture à la fois populaire et littéraire, adaptée à l’enseignement scolaire, aussi bien qu’à un large public. Dès lors, l’histoire constitue une espèce de richesse, un trésor, une monnaie d’échange, un moyen de rencontre, de séduction… A un pôle, le personnage de Martin Martin, représentant d’une classe ouvrière exclue de la littérature, absent des histoires, impersonnalisé, médiocre, quelconque (alors que son anonymisation lui confère au contraire plus d’épaisseur), à l’autre Adélaïde, héritière d’une lignée qui maîtrise le récit jusqu’à s’être transformer en légende.
Passages retenus
Comment les basses classes sont exclues des histoires, p. 38 : Je suis pas dans les mythes et dans les histoires, moi ! J’en ai rien à foutre des livres ! Moi, je me lève à six heures du matin pour aller couper de la viande, et quand je rentre le soir, tout ce que je veux c’est allumer la télé pour m’endormir devant parce que j’ai le dos cassé, tu comprends ? Le dos cassé !
De l’importance du storytelling, p. 46 : ADELAÏDE. – La vie est un récit, et chaque vie et chaque récit sont eux-mêmes composés de plusieurs récits, d’une multitude, d’une infinité de récits. Tout est fiction. […] Et en ce monde, celui qui détient l’information celui qui détient les clés du récit, celui qui sait mieux que les autres raconter une histoire devient le maître. Peu importent les titres de noblesse et les privilèges, l’homme qui raconte bien peut lever des armées et embraser des nations. […] Un jour viendra, vous verrez, où l’information sera totale et immédiate. Un jour viendra où l’être humain sera noyé par un flot incessant d’informations et de récits, car il sera relié à tous les êtres humains de la terre. ALEXANDRE. – La presse remplira bientôt cet office… ADELAÏDE. – Et qui contrôlera la presse contrôlera le monde. Pensez donc, s’il existait quelqu’un capable de raconter des histoires si extraordinaires qu’un chapitre seulement paraîtrait chaque matin, et que ce chapitre serait si passionnant que l’on devrait acheter le journal suivant, pour connaître la suite… ALEXANDRE. – Et l’on serait alors lié aux nouvelles que colporterait ce journal ! ADELAÏDE. – Et alors on pourrait faire croire n’importe quelle ineptie aux hommes, et les hommes iraient jusqu’à prendre les armes et s’entretuer, car lorsqu’ils veulent être libres, ils n’ont pas d’autre façon de faire entendre leurs voix que de tuer… et de mourir.
Ce toutou de la télé qui vous vend la littérature au poids
Cousse (Raymond) 1983, Apostrophe à Pivot, Mille et une Nuits, 1996
Tiré de A bas la critique et Vive le Québec libre (1983).
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Certes, Bernard Pivot ne l’a pas invité malgré le succès de sa Stratégie pour deux jambons, livre qui lui avait été expédié accompagné d’un jambon. Mais le problème n’est pas là. A cause de sa personnalité simple, près du peuple, notamment avec son goût pour le football, l’émission littéraire de Bernard Pivot fait la pluie et le beau temps sur les ventes, alors que sa critique littéraire tient plutôt du placement de produits.
Raymon Cousse (1942-1991) D’une famille bretonne vivant à Saint-Germain-en-Laye, il pratique beaucoup de sport et notamment l’athlétisme. Il découvre Samuel Beckett et se lance dans l’écriture. Il commence un premier roman, Enfantillages, mais c’est au théâtre, qu’il démarre vraiment sa carrière, en autodidacte, avec La Terrine du chef, en 74. Son roman Stratégie pour deux jambons est publié en 78, adapté à la scène en 79 et obtient un immense succès. Il continue d’écrire et de jouer, fait redécouvrir le méconnu Emmanuel Bove. Il se suicide en 91.
Commentaires
S’inscrivant dans une tradition pamphlétaire plutôt pauvre en France (à part les pamphlets antisémites de Céline, non réédités et donc méconnus), Raymond Cousse prend le risque de s’attaquer aux critiques littéraires (à travers tout son ouvrage A bas la critique…), n’est-ce pas suicidaire de la part d’un auteur qui en attend la reconnaissance ? Il s’attaque au plus médiatique d’entre eux, le télégénique Bernard Pivot. Cousse va jusqu’au bout de la destruction littéraire, terminant d’ailleurs par un passage en revue – et donc une exécution sommaire – des mésoeuvres scripturales de Bernard Pivot. Comme dans ses romans et spectacles – ce pamphlet a d’ailleurs des airs de one-man-show qui feront penser pour leur mordant à Desproges ou Dieudonné –, il use de toute sa verve acide, de toutes les ressources du genre, avant tout le rire, mais ne tombe pas dans l’attaque facile à la personne. C’est sur sa légitimité à parler de littérature que Pivot est attaqué, c’est en tant qu’acteur central et mis en avant d’un système commercial destructeur qu’il est attaqué, c’est à cause justement de son visage sympathique, bon vivant, inoffensif qu’il est hautement dangereux entre les mains de ce système. Mais le temps a à peine gardé trace de la courte carrière de Raymond Cousse, pourtant talentueux, et Bernard Pivot à continuer de gravir les échelons des cotes de popularité, devenant le représentant même de l’identité littéraire par le biais de ses célèbres dictées télévisées, grandes messes élitistes qui continuent de maintenir la rigidité d’un système orthographique et grammatical plein d’absurdités, incohérences, contradictions et exceptions, savoir qui se prétend hautement intellectuel quand il est seulement culture fétichiste, système qui par conséquent maintient l’horrible insécurité linguistique du plus grand nombre. Or il en va de même pour la littérature médiocre applaudie dans les émissions littéraires médiatiques telles qu’Apostrophe : élitiste, fétichiste d’une culture et d’une histoire autocentrée, jeux de références et de révérences…
Passages retenus
Le toutou de garde, p. 25 : Un totalitarisme fondé sur l’économie d’abondance s’appuie beaucoup plus sur la séduction que la force brutale. Celui qui tire vos ficelles, pour être de charme, n’en sert pas moins la cause d’un décervelage général. Sans même y penser – mais avez-vous jamais pensé à quoi que ce soit dans votre existence ? – vous êtes le militant d’une cause qui vous dépasse infiniment. Mais je vous sais trop bovin dans l’âme pour vous arrêter, ne fût-ce qu’une seconde, à cette considération. Plutôt que d’inviter, comme récemment, un professeur américain à élucider le mystère du déclin de notre littérature à l’étranger, vous seriez plus inspiré de vous demander en quoi votre émission contribue à l’achever. Notre littérature est insignifiante que parce que l’appareil qui la régit est devenu schizophrénique. Ayant perdu le sens de toute finalité artistique, il n’est plus qu’une machine à brasser du fric et du vent. Bien des raisons à cette situation infamante : composition sociologique du milieu éditorial, restructuration des maisons d’édition dans le sens qu’on imagine, ajustement de la production à la seule rentabilité immédiate, invasion des techniques nouvelles, corruption de la critique et des auteurs, etc. Ces maux qui affectent l’Occident trouvent chez nous, du fait de la centralisation aberrante, un terrain privilégié. L’uniformisation de la production ne peut que ruiner la création. Il n’y a déjà plus en France de littérature digne de ce nom. A la place et dans le temps qui étaient les vôtres, vous aurez été un jour l’artisan docile de cette mise à mort.
Attaque contre le football, p. 37-38 : Vous ne m’empêcherez toutefois pas de penser qu’il faut être un tantinet demeuré, à près de cinquante ans, pour passer ses dimanches à donner des coups de pied et de tête – creux contre creux – dans un ballon. A votre âge, compte tenu du peu de cervelle qui vous reste, vous gagneriez à épargner vos dernières cellules. Tout montre en effet qu’elles en ont grand besoin. J’ajoute que vos tares éclatent suffisamment par ailleurs sans qu’il soit indispensable de vous faire à l’écran le prosélyte de ces mornes bacchanales. Ce sont sans aucun doute vos propos sur le football qui reflètent le plus votre affligeante nature, ce côté Dupont-la-Joie imbécile heureux et cocardier. Il suffit d’observer à la sortie des stades les meutes de supporters alcooliques et braillards et leur faciès déformé par le crétinisme chauvin pour être édifié sur la valeur éducative du sport de compétition. De tout temps les pouvoirs ont eu grand besoin de ces saturnales de la bêtise et de l’infantilisme. Ce sont autant d’écoles de la soumission.
André Cognat, alias Antecume, a fondé le village d’Antecume-Pata, dans le haut du fleuve Maroni et est devenu l’un des grand défenseurs de la culture amérindienne.
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Résumé
André Cognat, à vingt-trois ans, abandonne son travail d’ouvrier dans la région lyonnaise et s’embarque pour la Guyane puis remonte le fleuve Maroni jusqu’aux villages amérindiens des Wayanas. Il s’installe parmi eux et apprend leur langue, leur culture et leurs coutumes. Il participe par deux fois au rite initiatique du maraqué. Il est de toutes les expéditions (mont Tumuc-Humac au Brésil, villages du Surinam, liaison avec l’Oyapock, puis avec le Parou affluent de l’Amazonie…), parties de chasses. Avec son appareil photo et son carnet, il se donne comme mission de rendre compte de la culture, de l’implantation des Amérindiens, et de leurs difficultés au contact du monde moderne.
Commentaires
Davantage qu’un travail d’ethnographe, ce livre est plutôt un intéressant récit de voyage, de rencontre. L’auteur multiplie avec délectation les récits des remontées de rapides ou sauts, les diverses expéditions, donnant goût pour ces excursions amazoniennes. Les descriptions des rites, des danses ou des pratiques sont bien sûr très présentes, et très intéressantes, faites avec une prudence tout à fait anthropologique, mais ne sont pas développées scientifiquement. On trouve peu d’analyse, et c’est peut-être volontairement, par pudeur et respect, qu’André Cognat devenu Antecume, se refuse à classer, à ranger, comparer ses frères, bien qu’il ne se refuse en rien de porter un jugement personnel, quoique sans jamais ni méchanceté ni mépris, sur une pratique, croyance, ou un comportement. C’est avec un certain ton d’autodérision que l’auteur acquiert un peu de finesse tant dans l’écriture que dans l’observation.
Passages retenus
Randonnée infernale, p. 86 : Mes Indiens qui marchent vraiment comme sur une « nationale » ne tardent pas à disparaître car je n’arrive plus à suivre leur rythme infernal. Je voudrais foncer… Impossible. A chaque pas je bute contre un obstacle ; je marche comme un homme ivre, suant, pestant contre mes guides. Je m’égare, tâtonnant un long moment avant de revenir sur le bon tracé où je m’enlise dans un bourbier avant de boire longuement à chaque petite crique. A deux reprises je rejoins les deux hommes qui se reposent. Puis je m’égare à nouveau ; j’appelle, mais rien… sinistrement rien. Je suis seul, fatigué ; perdant mon sang-froid, je maudis ces Ouayanas qui ne veulent pas m’attendre… Puis je reprends confiance, continuant à petits pas précautionneux. L’après-midi avance, je suis exténué, mes reins sont douloureux à la suite de mes chutes, lorsque dans une dure montée le minuscule tracé se perd dans un enchevêtrement de branches et d’arbres tombés. Je cherche en vain un passage dans cette végétation hostile qui m’entoure, mais je ne trouve rien. Alors je m’agite, je m’énerve ; je redescends en quête d’une trace pour me mettre sur la piste, mais en vain. Je m’affole de plus en plus, je me décourage, et sur le point de pleurer de rage je gravis une seconde fois la côte, sans rien trouver encore. Je redescends une nouvelle fois, cherchant la moindre branche brisée et j’en trouve… des dizaines que j’ai moi-même cassées dans mes recherches. Je rage, je jure, je serre les dents, je remonte à nouveau, de plus en plus flagellé, déchiré, saignant, meurtri, injuriant toujours mes amis indiens… A l’aide de mon sabre, je me taille un chemin dans ces branchages, escaladant les troncs, m’égratignant encore. Puis je m’insulte furieusement, maudissant mes faiblesses dans une sorte de folie furieuse qui a le don de me fouetter, de me stimuler.
Cruelle partie de chasse, p. 115 : Les fusils sont aussitôt chargés et nous partons à trois, laissant aux femmes le soin de surveiller les canots, tout en papotant. Nous nous enfonçons dans la végétation épaisse de bordure de la rivière, pour entrer bientôt dans un sous bois assez clair. Asahoukili nous dirige avec un sens extraordinaire de l’orientation, car les cris des atèles ont cessé depuis longtemps de nous indiquer la direction. Nous ne tardons pas cependant à apercevoir des masses sombres sautant de branche en branche. Profitant de l’arrêt d’un singe-araignée qui nous regarde avec curiosité, Malavate vise le visage imberbe qui se détache de l’ensemble noirâtre de poils. Atteint en pleine face, l’alimi est brusquement lancé dans le vide dans un fracassement de branches froissées. Pourtant le singe n’est pas mort. Des gémissements atroces, rauques, sortent de ce corps dont le poitrail se soulève à un rythme accéléré, laissant échapper à chaque souffle un mince filet de sang qui suinte le long des lèvres. Un petit alimi, les yeux remplis de terreur, gémit atrocement en étreignant le corps de sa mère, ce qui ajoute une note affreuse à ce pitoyable spectacle. Sans se soucier de cette agonie, le tireur incise à l’aine pour savoir si la femelle est grasse… Me détournant de cette pénible vision, je m’élance dans la direction de mon ami Asahoukili qui poursuit une seconde femelle. Je ne tarde pas à le rejoindre et découvre un atèle qui m’offre sa large poitrine, sans se soucier du danger ; comme un défi à la mort… L’écho de mon fusil trouble la sérénité de la forêt, surprend le singe noir qui s’affaisse brusquement sur la branche. Blessé à mort, il n’en continue pas moins à se traîner, risquant la chute à chacun de ses mouvements incertains. Pour se protéger il se cache dans un bouquet de feuilles, mais ses forces l’abandonnant, il tombe vertigineusement jusqu’au sol où il s’écrase dans un bruit sourd. Le temps de l’approcher et il rampe encore sur le sol, réussissant même dans sa volonté de vivre à grimper maladroitement à un petit arbuste, tournant sans cesse la tête comme pour surveiller l’approche de son ennemi. Asahoukili, en riant, le tire par la queue, tandis qu’avec ses dernières forces l’atèle remonte de quelques centimètres. L’Indien met fin à son agonie en l’assommant avec un bâton. Nous ne tardons pas à rejoindre les canots, et nous déposons les singes au fond de notre embarcation. Notre progression ne sera plus troublée que par les pleurs du bébé singe. Ces pleurs qui me font revivre cette chasse cruelle, et dont je cherche à me consoler en me répétant que nous avons tué pour vivre.
Fièvre pitoyable de l’or, p. 215 Ainsi, ces hommes qui n’ont qu’une passion : découvrir de l’or, s’entretiennent mutuellement dans l’espoir insensé de la découverte d’un filon. Peut-être, par pur miracle, trouveront-ils quelques grosses pépites. Mais alors quelles seront leurs réactions ? Ne voudront-ils pas tout sacrifier pour obtenir une part plus importante ? En tout cas, ces hommes sont à jamais prisonniers de l’atmosphère de l’or. Je crois bien qu’ils vivent plus misérablement – et justement en raison de cette cupidité – que les plus pauvres Indiens que j’ai rencontrés.
L’homme peut-il continuer à se croire détaché de la nature ?
Vercors 1952, Les Animaux dénaturés, Le Livre de Poche, 2016
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
En Nouvelle-Guinée, une équipe de savants, accompagnée du journaliste Douglas Templemore, cherche le fameux « chaînon manquant » dans l’évolution du singe à l’homme. En fait de fossile, ils trouvent une colonie, bien vivante, de quadrumanes, donc de singes. Mais a-t-on jamais vu des singes troglodytes enterrant leurs morts ? Tandis que les hommes de science s’interrogent sur la nature de leurs « tropis », un homme d’affaires voit en eux une potentielle main-d’oeuvre à bon marché. La seule parade aux noirs desseins du sieur Vancruysen est de prouver l’humanité des tropis. Pour ce faire, Doug provoque un procès en invitant la police à son domicile pour y constater son meurtre… celui d’un petit bébé tropi… dont il est lui-même le père…
L’auteur : Jean Bruller (1902-1991) Fait ses classes à l’Ecole alsacienne de Paris, se destine à des études de sciences, passe un diplôme d’ingénieur qui ne lui convient pas. Il se fait illustrateur dans la presse humoristique. Pendant la guerre, il entre en résistance sous le pseudonyme de Vercors et fonde, avec Pierre de Lescure, les éditions clandestines de Minuit, où il publie sa célèbre nouvelle Le Silence de la mer, symbole de la résistance.
Commentaires
Science-Fiction prétexte à encourager le lecteur à une réflexion anthropologique sur les limites de l’espèce humaine, le sens de la vie humaine, ce roman sacrifie bien vite la petite intrigue amoureuse qu’il prend d’abord soin de mettre en place, comme si celle-ci avait devoir de s’effacer devant la gravité de la question posée. Les traitements dégradants que l’on s’autorise sur les animaux, domestiques (travail intense) et sauvages (chasse), viennent de la séparation fondamentale que l’on croit voir entre ces espèces et l’être humain. Pourtant, la différence est-elle si nette ? La question des anciennes espèces d’êtres humains, australopithèques, paranthropes, homo erectus, Neandertal… Cette invention de l’espèce des tropis (abréviation pour paranthropes ?) pose la question du rapport de l’être humain à sa nature. Quels autres bipèdes considéreraient-il comme ses frères, lesquels pourrait-il domestiquer (comme des cochons), chasser et manger (comme il le fait des singes en terres équatoriales) ? Vercors a choisi pour titre l’oxymore « animaux dénaturés », aussi bien pour qualifier la situation inconfortable de l’existence humaine (à la fois dans et hors de la nature) que pour qualifier l’horrible comportement de l’homme envers la nature qu’il exploite immoralement. En effet, on retrouve le thème de la malédiction de la conscience de l’homme, qui nous sépare des autres espèces animales, nous rend incapables de vivre seulement par l’instinct, condamnés à nous poser trop de questions, à juger moralement chacun de nos actes. On pourrait ici comprendre la Chute originelle biblique comme une chute depuis l’état parfait et innocent de nature : en descendant des arbres, en se tenant debout, en cherchant à comprendre et à créer, l’homme s’est irrémédiablement coupé de la nature en tant que grand tout. La nostalgie se ressent dès les religions chamaniques anciennes, l’état de transe permettant un retour momentané à l’état de nature, à l’esprit animal, et trouve son aboutissement dans la philosophie de l’absurde (par exemple chez Jean-Paul Sartre dans La Nausée). Mais comment également ne pas voir chez Vercors, au pseudonyme pris du célèbre maquis de résistance, écrivain connu pour son recueil résistant, publié aux éditions de Minuit, une intention de dénoncer les mauvais agissements de l’homme, contre les animaux et contre la nature, cette mauvaise conscience d’après-guerre ? Ce roman prend un écho particulièrement actuel dans notre civilisation de l’urgence écologique : l’homme peut-il continuer à se considérer comme en dehors de la nature ? n’agit-il pas comme un enfant gâté à se plaindre de sa lourde conscience ?
Passages retenus
Qu’est-ce que l’homme ? p. 249-252 : – En comparant l’intelligence de l’homme et de la bête, reprit Sir Arthur, le professeur Rampole nous a en somme moins parlé de quantité que de qualité. Il a même précisé qu’il en va toujours ainsi dans la nature : une petite différence de quantité peut provoquer une mutation brusque, un changement total de qualité. Par exemple, si l’on chauffe de l’eau, on peut lui ajouter des quantités de calories sans qu’elle change d’état. Et puis, à un certain moment, un seul degré suffit pour qu’elle passe de l’état liquide à l’état gazeux. N’est-ce pas ce qui s’est passé pour l’intelligence de nos ancêtres ? Un petit supplément de quantité dans les liaisons cérébrales – peut-être même insignifiant – lui a fait faire un de ces sauts qui a déterminé un changement total de qualité. De sorte… – C’est une opinion subversive, dit le gentleman aux manchettes. – Pardon ? – J’ai lu des choses pareilles dans… je ne sais plus. Mais enfin, c’est du pur matérialisme bolchevik. C’est une des trois lois de leur dialectique. – Le professeur Rampole, dit Sir Kenneth, est le neveu de l’évêque de Crewe. Sa femme est la fille du recteur Clayton. La mère du recteur est un excellent chrétien. Le gentleman tira ses manchettes et considéra les poutres du plafond avec affectation. « Le professeur Rampole, continuait Sir Arthur, a précisé ce changement de qualité : la différence entre l’intelligence de l’homme de Néandertal et celle d’un grand singe ne devait pas être bien grande en quantité. Mais elle a dû être énorme dans leur rapport avec la nature : l’animal a continué de la subir. L’homme a brusquement commencé de l’interroger. […] Or, pour l’interroger, il faut être deux : celui qui interroge, celui qu’on interroge. Confondu avec la nature, l’animal ne peut l’interroger. Voilà, il me semble, le point que nous cherchons. L’animal fait un avec la nature. L’homme fait deux. Pour passer de l’inconscience passive à la conscience interrogative, il a fallu ce schisme, ce divorce, il a fallu cet arrachement. N’est-ce pas la frontière justement ? Animal avant l’arrachement, homme après lui ? Des animaux dénaturés, voilà ce que nous sommes. […] Ça explique, dit Sir Arthur, que l’animal n’ait pas besoin de fables ni d’amulettes : il ignore sa propre ignorance. Tandis que l’esprit de l’homme, arraché, isolé de la nature, comment ne serait-il pas à l’instant plongé dans la nuit et dans l’épouvante ? Il se voit seul, abandonné, mortel, ignorant tout – unique animal sur terre « qui ne sait qu’une chose, c’est qu’il ne sait rien » – pas même ce qu’il est. Comment n’inventerait-il pas aussitôt des mythes : des dieux ou des esprits en réponse à cette ignorance, des fétiches et des gris-gris en réponse à cette impuissance ? N’est-ce pas l’absence même, chez l’animal, de ces inventions aberrantes qui nous prouve aussi l’absence de ces interrogations terrifiantes ? » On le regarda sans rien dire. – Mais alors, si ce qui a fait la personne – la personne consciente, et son histoire – est bien cet arrachement, cette indépendance, cette lutte, cette dénature ; si, pour admettre une bête parmi les hommes, il faut qu’elle ait sauté ce pas douloureux ; à quoi, à quel signe enfin reconnaîtra-t-on qu’elle l’a fait ? On ne répondit pas.
Haddon (Mark) 2003, Le bizarre incident du chien pendant la nuit, Pocket jeunesse, 2005
Traduit de l’anglais (UK) par Odile Demange (titre original : The curious incident of the dog during the night-time)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Un soir, Christopher, jeune autiste, trébuche sur le corps du chien de la voisine, Mme Shears. Qui a bien pu le tuer ? Christopher décide de mener l’enquête et de raconter son aventure dans un livre qu’il fait lire à sa professeure Siobhan. Mais voilà que son père lui interdit de continuer sa « foutue enquête ».
L’auteur : Mark Haddon (1962-) Fait ses classes à Uppingham dans le Rutland (entre Leicester et Peterborough) avant de partir faire ses études en littérature anglaise à Oxford University. A partir des années 80, il publie des séries de livres pour la jeunesse (Agent Z, Baby Dinosaurs). En 2002, il écrit son premier roman destiné à un public adulte, Le bizarre incident du chien. Sa maison d’édition lui suggère de le publier également pour la jeunesse, il obtient de nombreux prix.
Commentaires
Préfacé par la professeure en psychopathologie et en psychanalyse Sophie de Mijolla-Mellor, ce livre peut se lire tout d’abord comme une sensibilisation à l’autisme. Le personnage-narrateur est autiste, on suit donc son courant de pensée particulier, ses obsessions, émotions et réactions surprenantes. Et comme c’est cette parole seule qui fait avancer le récit, le lecteur est amené à partager cette autre logique et ses enchaînements pour suivre, ce qui le sensibilise à ce comportement particulier. Les réactions souvent désemparées des parents et des autres personnages devant Christopher, inscrites dans une logique comportementale habituelle, deviennent des injustices pour Christopher et pour sa logique désormais partagée par le lecteur. Mais c’est en tant que roman policier que le personnage autiste et sa voix personnelle prennent un relief intéressant, confèrent une certaine poétique (faite d’un assemblage surprenant d’énigmes mathématiques, de dessins ou schémas, et d’informations non nécessaires, inattendues mais instructives). Si la trame n’est finalement pas très développée dans le sens de l’enquête et laisse vite place à une intrigue familiale, le regard particulier de Christopher, sa quête de détails, son raisonnement froid, comment il investit l’enquête de ses propres obsessions, ses peurs inattendues, tout cela enrichit profondément l’enquête, rapprochant ainsi Christopher de son héros Sherlock Holmes, tant par son excentricité que par sa tournure d’esprit particulière propre à l’enquête. Il est intéressant de constater que le roman, initialement destiné à un public adulte, en raison sans doute du développement quasi documentaire de la personnalité d’un autiste, mais également des colères brutales du personnage (qui en vient à frapper son père et un policier), est un grand succès de la littérature jeunesse. Certes, l’intrigue familiale, accomplissement de soi à travers la quête des secrets de famille, est un thème de littérature de jeunesse. Mais on peut se demander si la réussite, si l’on écarte l’originalité de l’idée, ne vient pas justement du fait que l’auteur ne prend pas son lecteur pour un enfant incapable de comprendre, à qui l’on doit mâcher le travail, qu’on doit protéger et instruire moralement. Il ne se met pas à la hauteur d’enfant, mais donne une parole entière à l’autiste et laisse le lecteur à son interprétation.
Passages retenus
Le mal de l’étranger, pp. 71-72 : D’habitude, je ne parle pas aux étrangers. Je n’aime pas parler aux étrangers. Ce n’est pas tellement à cause du Danger Etranger dont on nous parle à l’école, quand un homme bizarre vous offre des bonbons ou vous propose de faire un tour en voiture parce qu’il veut avoir des relations sexuelles avec vous. Ça, ça ne m’inquiète pas. Si un homme bizarre me touche, je le frapperai, et je peux frapper très fort. Par exemple, quand j’ai donné un coup de poing à Sarah parce qu’elle m’avait tiré les cheveux, je l’ai assommée et elle a eu une commotion cérébrale et on a dû l’emmener au Service des Urgences à l’Hôpital. En plus, j’ai toujours mon Couteau de l’Armée Suisse dans ma poche, et avec sa lame scie, je peux couper les doigts de quelqu’un. Je n’aime pas les étrangers parce que je n’aime pas les gens que je n’ai jamais vus. J’ai du mal à les comprendre. C’est comme en France, là où on allait camper des fois pendant les vacances, quand Mère était vivante. Je détestais ça parce que je ne comprenais pas ce que disaient les gens dans les magasins, au restaurant ou à la plage, et ça me faisait peur. Je mets longtemps à m’habituer aux gens que je ne connais pas. Par exemple quand il y a un nouveau membre du personnel à l’école, j’attends des semaines et des semaines avant de lui parler. D’abord je l’observe jusqu’à ce que je sois sûr qu’il ne soit pas dangereux. Puis je lui pose des questions sur lui, je lui demande s’il a des animaux domestiques, quelle est sa couleur préférée, ce qu’il sait des missions spatiales Apollo, je lui fais dessiner le plan de sa maison et je lui demande quelle voiture il a, et comme ça, je le connais. Alors ça m’est égal d’être dans la même pièce que lui et je n’ai pas besoin de le surveiller tout le temps. Donc, c’était courageux de parler à d’autres gens de notre rue. Mais il faut être courageux pour faire une enquête, alors je n’avais pas le choix.
Ne plus voir le futur modeste promis par l’écologie comme une régression
Rabhi (Pierre) 2010, Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, Babel essai, 2013
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Au travers d’exemples de la sagesse populaire, de fables comme celle du colibri pompier, de récits de voyages et rencontres, et surtout par l’exemple de son parcours (d’un oasis de l’Algérie à la réussite de sa ferme ardéchoise, en passant par les usines de France et les débuts d’ouvrier agricole), Pierre Rabhi explique en quoi le monde en est arrivé à une impasse, son modèle de développement par l’extraction et par l’accumulation de richesses détruisant la nature et l’humain, et prône la création d’un nouveau modèle baptisé « sobriété heureuse » basé sur les retrouvailles avec une simplicité ancestrale, le rejet du luxe, une modernité éclairée et un retour à la terre et à la nature.
Commentaires
Le concept de sobriété est loin d’être une nouveauté. Nombre de penseurs de l’antiquité prônaient déjà la valeur de la modération : Démocrite critiquait les excès de table du soir ; les tragédies grecques dénoncent l’hybris, le laisser aller à des passions et pulsions excessives ; les épicuriens défendent une austérité (au sens de limitation autour de besoins simples comme l’amitié et le repas convivial, tout à fait contraire au cliché de jouissance – hédonisme – qui en a été fait pour détruire la grande influence de cette philosophie), austérité reprise par les stoïciens (Marc-Aurèle, Sénèque, ou Montaigne qui utilise le concept similaire de « vertu aimable ») ; on attribue souvent aux excès, au laisser-aller dans la satisfaction des désirs, à la trop grande recherche du lucre, la décadence de l’empire romain ; la modération, modestie, la simplicité des mœurs est largement au centre des principaux ordres chrétiens visant à renouer avec la simplicité de Jésus (des ordres mendiants de saint François à l’austérité radicale des protestants Luther et Calvin, s’opposant à l’enrichissement des évêques et cardinaux par la vente de services aux fidèles) ; la mesure, la nécessité de limites à l’industrie, à la technologie apparaissent dans les critiques de la modernité (chez Günther Anders), la notion de seuils, l’austérité sont repris par Ivan Illich (qui lui propose une société de La Convivialité, au concept là aussi ambigu car il y est question de la convivialité des technologies et services)… Le concept de décroissance à partir des rapports Meadows, des ouvrages d’André Gorz et de l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen (Demain la décroissance, 79), rejoint largement ces notions. Ces dernières influences sont seules mentionnées par Pierre Rabhi et il est curieux qu’il ne fasse pas plus systématiquement référence à d’autres ouvrages qui l’auraient influencé tant son discours est clairement emprunt de celui d’autres penseurs qui l’ont précédé. Toutefois, un discours trop scientifique aurait alourdi le propos de Rabhi qui propose surtout un discours accessible, agréable à lire pour tout public, de l’école à l’usine, des ménagères aux chefs d’entreprises. C’est un travail de vulgarisation tout à fait nécessaire et très réussi grâce au passage par l’exemple, par la modernité du storytelling (très à la mode en Amérique) : le conte du colibri et le parcours personnel de l’auteur accompagnent et illustrent la pensée et les concepts et visions a priori peu charmantes d’un futur où l’on verrait sa liberté et ses plaisirs limités. De même, le concept de « décroissance » a été abandonné et refondé en « sobriété heureuse » pour éviter les connotations négatives du mot et l’interprétation par les théories de l’économie orthodoxe (où le terme devient synonyme d’appauvrissement). C’est particulièrement cette faculté à parler simplement, à imager qui donne toute la force tranquille de ce livre qui irrigue la pensée écologique du lecteur en douceur, sans l’effrayer par des thèses apocalyptiques qui l’amèneraient plutôt à la pratique du survivalisme ou à celles du « profitons jusqu’au dernier instant ». De la même manière, l’auteur s’évertue à effacer les références et les habitudes de langage propres aux analyses marxistes, immédiatement identifiables et rejetées par une grande part de la population trop éduquée à avoir des réflexes de rejet par association à des événements historiques (régimes dictatoriaux de l’URSS, de la Chine, de Cuba ou du Venezuela…) ou à des habitudes sociales paresseuses, parasitaires ou hypocrites (injustices sociales ressenties à cause du système de redistribution pesant lourdement sur les classes moyennes, à défaut de faire payer les classes aisées ou d’intégrer correctement les populations immigrées). Qu’est-ce qui ferait pourtant qu’aujourd’hui, les dirigeants et les populations adopteraient davantage un comportement « sobre » alors que cette notion semble ne jamais avoir réussi à s’imposer malgré son succès auprès de portions des populations et de penseurs ? Si seuls certains groupes adoptent ce comportement, cela n’aura pas l’effet recherché, celui d’un virage à 180° et d’une nouvelle civilisation plus en accord avec le fonctionnement de la nature. Y a-t-il autre chose que le choc frontal avec les crises environnementales annoncées, l’épuisement du pétrole ou la raréfaction de l’eau, qui puissent influer tout à fait sur notre mode de vie ? Ou bien au contraire, ce courant ancestral qui a toujours survécu au côté de notre course vers le progrès technologique et la sophistication des modes de vie, comme un ange gardien moralisateur ou avertisseur rabat-joie, trouverait aujourd’hui le bon terreau pour s’imposer, le besoin de sagesse apparaissant de plus en plus nécessaire dans tous les domaines alors que le mode de vie rocker-hédoniste-cynique-individualiste-enfant-roi éternel-biznessman résiste et continue de diriger les rêves tout en se révélant de plus en plus mauvais, dépassé, ridicule, injuste, immature, et surtout totalement incapable d’apporter le bonheur à qui que ce soit, seulement une illusion faible. Bien que l’auteur n’apporte rien à la pensée écologique et à la philosophie de l’existence de notre époque, on comprend parfaitement que Pierre Rabhi, qu’il ait été poussé ou qu’il en ait décidé de lui-même, se soit présenté à la présidentielle (de 2002). Sa voix simple, son personnage accessible, son parcours font de lui un représentant auquel on a envie d’apporter sa confiance, en dépit des critiques (article inhabituellement injuste du Monde diplomatique) portant davantage sur l’individu (enrichissement personnel par les livres et conférences, fonctionnement de la ferme des Colibris sur le bénévolat, croyance dans certaines thèses mystiques de Rudolf Steiner pour la culture, proximité avec certains patrons ou hommes influents, pas toujours à l’aise avec les questions du féminisme et de la liberté sexuelle), comme si les défauts de l’individu pouvaient décrédibiliser et démonter les valeurs et le mode de vie défendus par l’homme Pierre Rabhi. Que son exemple personnel soit vrai ou écorné, importe-t-il vraiment alors que l’objectif et l’impact sur les lecteurs est appréciable ? Il serait peut-être plus judicieux de se demander si un discours aussi tranquille, souhaitant éviter toute prise de parti, toute attaque claire… est susceptible de convaincre et d’amener au changement.
Passages retenus
Pyramide féodale moderne, p. 40 : Une pyramide d’inspiration hiérarchique, quasi militaire, avec des êtres humains importants en haut, cumulant tout le positif – bons salaires, considération, autorité… – et tous les avantages qui en découlent ; et en bas de la pyramide, des humains cumulant le négatif – rémunération et habitat médiocres… Entre les deux se trouvent des échelons qu’il faut gravir et se garder de dévaler. Ils sont la voie de l’évolution et de l’excellence, telle qu’elle a été préalablement tracée par le système éducatif en vigueur. Je me souviens en particulier d’un atelier de peinture carrément insalubre, où de pauvres gens engageaient, au-delà de leurs compétences et de leur force de travail, leur patrimoine santé tout entier pour mériter de survivre d’un maigre salaire ; dans cette ruche humaine d’un genre particulier, le travail était exalté comme une grande vertu, mise au service d’une productivité en état de perpétuel emballement.
Anecdote des Indiens et l’or, p. 49 : Voyant déferler les hordes de conquérants européens en quête frénétique d’or, source de violences et de meurtres, certains Peaux-Rouges croyaient véritablement que ce métal rendait fou, et se gardaient bien d’y toucher pour ne pas être atteints par la démence qu’il provoque. Je suis souvent émerveillé par la puissante capacité qu’a la candeur à mettre en évidences des vérités profondes. Oui, l’or a rendu l’humanité folle. Et c’est un crève-cœur que de constater le pouvoir subliminal de ce qui après tout n’est que du métal. On peut alors objectivement se demander pourquoi tant d’irrationalité devait affecter de façon aussi tragique toute l’histoire – et si des pierres luisantes telles que le diamant méritent le sacrifice de toute une vie de mineurs consignés dans les entrailles de la terre, ce afin que des belles puissent, sous les lustres vaniteux des grandes réceptions, les exhiber et ainsi affirmer leur appartenance à la caste des nantis.
Lien avec Ivan Illich et sa critique des transports, p. 58 : En fin de compte, les outils conçus pour gagner du temps, mis au service d’une efficacité productive à laquelle on ne fixe pas de limites, perdent leur finalité. « Les occidentaux inventent des outils pour gagner du temps et sont obligés de travailler jour et nuit », me disaient des amis du tiers-monde.
Critique marxiste du marché de la beauté, p.117-118 : A propos des femmes dans la société moderne, une question délicate reste alors à examiner, qu’il ne serait pas juste d’éluder si nous voulons être cohérents avec notre logique de modération : c’est qu’il faut bien reconnaître que les dépenses de bijoux, vêtements, soins, produits dits de beauté, etc., ne sont pas négligeables dans le bilan global de la consommation des nations prospères […]. Au sein de la société moderne, l’image de la femme est pour ainsi dire une sorte de matière première à forte valeur ajoutée en fantasmes commercialisables de toute sorte. La moindre boutique de presse fait étalage d’images de femmes dénudées, ravalées au rang de marchandises ; en fait, innombrables sont les circonstances où les attributs sexuels de la femme sont exhibés à des fins commerciales. De telles images font acheter et vendre selon des procédés subliminaux adaptés à l’homme et à la femme, avec force mises en scène débilitantes et à grand renfort de manipulation mentale, comme la publicité sait si bien en produire. Le budget de cette dernière vient au demeurant, et lourdement, s’ajouter aux dépenses de beauté proprement dites. Par ailleurs, la condition de la femme dans les diverses cultures, sa dépendance historique à l’égard de l’homme protecteur, la codification juridique et morale qui confirme cette dépendance ne sont probablement pas pour rien dans l’escalade à la sécurité par la séduction, en satisfaisant aux critères masculins ; certaines femmes déclarent se sentir dans l’obligation de se conformer, malgré qu’elles en aient (sic.), à ces règles arbitraires. Par ailleurs, les vitrines, les magazines, la publicité sont autant de moyens de s’évader et de combler un vide affectif et social.
Dénonciation de l’effet pervers du « care », p. 125 : Quoi que l’on fasse, le maintien en vie d’une nation par des palliatifs n’aura qu’un temps ; la gouvernance politique, prise dans ses contradictions, ses querelles stériles, ses échéances électorales, sondages et côtes de popularité, ne peut – ou ne veut – voir la réalité avec objectivité et lucidité. Elle se contente de dispositifs sociaux de substitution, comme d’une sorte d’aumône institutionnelle – en attendant quoi ? A cela s’ajoute l’assistance apportée par les institutions caritatives, dont le rôle ne cesse de s’amplifier. Pour la France : Emmaüs, Restos du cœur, ATD Quart Monde, Secours catholique, protestant, populaire, Armée du Salut, etc. Sans oublier les subventions aux agriculteurs et les myriades de petites associations intervenant pour corriger les défaillances collatérales. Ces élans du cœur suscitent bien entendu notre gratitude, notre admiration, mais contribuent malheureusement à dédouaner les Etats de leur responsabilité, en masquant les symptômes qui devraient permettre un diagnostic plus réaliste, qui inspireraient les décisions radicales à la hauteur de l’enjeu qu’il est urgent de prendre. Devant le dénuement de beaucoup, les frustrations engendrées, l’indignation face à l’arrogance parfois ostentatoire des grands nantis, comment ne pas pressentir un cyclone sociale de grande amplitude ?
Dangers d’une révolte trop immaîtrisée, p. 129 : Il est difficile de ne pas être indigné par la marche et l’état du monde. On a le sentiment d’un immense gâchis, qui aurait pu être évité si l’on avait adopté un modèle de société alliant intelligence et générosité. Or, l’indignation a toujours été suivie par la révolte. Celle-ci peut être efficace ou impuissante, selon les circonstances. Elle peut également engendrer le meilleur ou le pire ; l’histoire est pleine d’enseignements à ce sujet. Certaines dictatures parmi les plus féroces ont pris prétexte, pour s’installer, d’une révolte tout à fait légitime contre l’oppression. Malheureusement, les opprimés sont des oppresseurs en puissance, et il en sera toujours ainsi tant que chaque individu n’aura pas éradiqué en lui-même les germes de l’oppression.
Despentes (Virginie) 2015, Vernon Subutex 1, Grasset & Fasquelles, Le Livre de Poche, 2016
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Vernon, ancien disquaire spécialisé dans le rock, désormais au chômage, apprend la triste nouvelle : son vieil ami Alex, chanteur à succès qui lui assurait généreusement son loyer depuis quelques mois, vient de se suicider. Quand Vernon est finalement expulsé, il fait appel à son réseau Facebook pour l’héberger, prétendant résider au Québec et être sur Paris pour quelques jours… En conversant avec son ami d’enfance Xavier, scénariste, il se souvient que la dernière soirée qu’Alex avait passée chez lui, peu de jours avant son suicide, il s’était enregistré dans la nuit, comme une auto-interview…
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Le personnage de Vernon errant à travers les couches sociales, de par son métier et sa fonction, et de par la transversalité de la musique, semble tout d’abord une trame narrative prétexte à une galerie de portraits lapidaires, petites piécettes comparables aux Caractères de La Bruyère, proposant une charge de la micro société parisienne, le monde du sex, drogue, alcool et rock’n’roll. Le principal attrait de ces portraits consiste en l’acharnement avec lequel l’auteure dénude ces personnages aux statuts sociaux relativement enviables, les réduisant à une nature grossière et dégoûtante, victime d’eux-mêmes et de leurs vices, se donnant une vague image, un déguisement social, une fausse contenance. Mais la succession de ces portraits sans grand liant finit par ennuyer car l’auteure ne s’arrête vraiment sur aucun d’entre eux, ne les suit pas, ne développe que rarement, comme prise d’une frénétique nervosité de passer en revue un ensemble de personnes avec lesquelles elle aurait à en découdre. Elle évoque finalement à peine le sexe, le plaisir de la drogue ou de la musique, elle survole sans développer, use peu finalement du langage ordurier, alors que ce sont sans doute de redoutables appâts pour le public lecteur moyen bourgeois, excité de s’acoquiner un peu. Attirance vicieuse de ce vertige de la drogue, de la vie express, hédoniste, à l’opposé du régime prudent du mode de vie bourgeois. Mais la profondeur finit par se trouver, alors que le personnage de Vernon touche le fond. En devenant presque une incarnation de l’Idiot de Dostoïevski, ce personnage qui a ses défauts, voleur, intéressé, égoïste, paresseux, qui semble mériter cette relégation au bas de l’échelle, est à la comparaison des autres portraits, le plus équilibré et le plus humain, naïf, gentil – celui qui ne s’est jamais soucié de rien – qui finalement aura vécu l’idéal rock avec innocence, devient la proie, se fait déchiqueter par cet univers d’êtres sordides tous plus vicieux, individualistes et déréglés les uns que les autres. Par un retournement, les figures de prostituées, d’actrices porno, de femme voilée, de SDF, pourtant souvent humainement difformes et pleines de vices, deviennent plus acceptables. Même celle de l’ouvrier violent brutalisant sa femme, en dépit des engagements féministes de l’auteur, paraît plus touchante que ces riches bourgeois, ces élites des affaires qui vivent de vice sans aucune excuse ni retenue. Ces hommes brutaux, qui finissent seuls ou en prison, sont les victimes d’une société qui fait reposer sur eux la pression. C’est en descendant dans ce gouffre social que Vernon prend une épaisseur. Ce fantôme que tout le monde cherche, qui a un trésor, secret du suicide de l’artiste, de l’étoile d’un monde décadent qui, en plein succès, choisit de trahir sa caste. Et l’auteure rejoint ainsi la grogne des gilets jaunes, les dénonciations de #balancetonporc, ou encore les grossièretés d’un certain rap sale, colère sociale désordonnée, parfois erronée, mais touchante, sincère et marquante. Virginie Despentes y trouve enfin le souffle d’une écriture plus lâchée et moins scolaire, plus lyrique, proche du corps et de ses souffrances, alors qu’elle donne la parole aux basses classes, donnant chair à leur révolte violente et désordonnée, sens à leur errance, à leurs contradictions, comme une explosion de larmes de colère noire, devant le rire destructeur d’une société individualiste qui croit trouver son âme dans le vice, senti comme une rébellion au système bourgeois capitaliste, en fait un complément vital pour sa survie.
Passages retenus
Le gros, sac de frappe, p. 204 : On peut tout se permettre avec les gros. Leur faire la morale à la cantine, les insulter s’ils grignotent dans la rue, leur donner des surnoms atroces, se foutre d’eux s’ils font du vélo, les tenir à l’écart, leur donner des conseils de régime, leur dire de se taire s’ils prennent la parole, éclater de rire s’ils avouent qu’ils aimeraient plaire à quelqu’un, les regarder en faisant une grimace quand ils arrivent quelque part. On peut les bousculer, leur pincer le bide ou leur mettre des coups de pied : personne n’interviendra. C’est peut-être à cette époque qu’elle a appris à renoncer à son genre : mâles ou femelles, les gros sont soumis à une exclusion similaire. On a le droit de les mépriser. Et s’ils se plaignent des traitements qu’on leur inflige, au fond tout le monde pense la même chose : mange moins, gros sac, tu pourras t’intégrer.
La colère de la fille d’immigré, p. 272 : La France avait fait croire à son père que s’il embrassait sa culture universelle, elle lui ouvrirait grand les bras, comme à n’importe lequel de ses enfants. Belles promesses hypocrites, mais les arabes diplômés sont restés les bougnoules de la République et on les a tenus, pudiquement, à l’entrée des grandes institutions. Rien n’est plus intolérable, pour une fille, que de voir qu’on a trompé son père – sauf, peut-être, de découvrir qu’il y a cru. On avait floué son père. On lui avait fait croire que dans la République c’est au mérite que ça se joue, qu’on récompense l’excellence, on lui avait fait croire qu’en laïcité tous les hommes sont égaux. Pour lui claquer les portes, une par une, en lui interdisant de se plaindre. Pas de communautarisme, ici. Mais le moment vient toujours où il faut écrire son prénom – ce contre-sésame, par lequel les appartements n’étaient plus à louer, les places n’étaient plus ouvertes à candidature, l’agenda du dentiste trop chargé pour prendre un rendez-vous. Ils disaient intégrez-vous et à ceux qui cherchaient à le faire ils disaient mais vous voyez bien que vous n’êtes pas des nôtres.
La violence de l’ouvrier, p. 315 : Dans le groupe de parole, la petite tafiole qui menait le jeu ne supportait pas de l’entendre dire que si il avait des thunes il ne serait pas violent. Et patati que ça n’a rien à voir avec le milieu social parce que patata parce que ça n’a rien à voir avec la position qu’on occupe dans l’échiquier économique. Et ma main dans ta gueule de sale taré de menteur elle n’est peut-être pas chargée du plein-temps que c’est d’être un putain de travailleur pauvre ? Ca ne changerait rien ? Si je levais mon cul le matin sans jamais me demander quel putain de recommandé je vais prendre dans ma gueule et me démener comme un con tous les jours pour régler ça ou savoir comment payer ceci ça ne changerait rien à mon humeur ? Je me sentirais vulnérable, si j’étais plein de thunes ? T’es sûr ? J’aurais pas moins peur ? Tu te fous de ma gueule ? Si je ne devais pas la fermer à longueur de journée avec mon corps qui souffre de ce que je lui impose pour ne même pas avoir de quoi payer des vacances de neige à mes fils, est-ce que je serais la même personne ? Je ne pense pas, non. Je crois au contraire que je ferais l’effort de ne pas sortir de ma voiture tambouriner à la vitre du conducteur qui voulait me faire une queue-de-poisson. Je le laisserai être un con, tranquille, je penserais à mon week-end qui arrive, je penserais à mon nouveau costard, je penserais à mon gosse sur son cours de tennis, je penserais à mon ex-femme dans le cent mètres carrés que je lui ai laissé, je penserais à mes contrats à négocier. Je penserais moins à égorger des nantis qui ne vivent bien que parce qu’ils m’ont tout pris. Moi et le miens. Tout confisqué.
Utilité sociale des SDF, p. 372 Tu sais pourquoi on nous tolère encore en ville ? Ils ont arraché les bancs, ils ont aménagé les devantures des magasins pour être sûrs qu’on ne pouvait s’asseoir nulle part, mais on ne nous ramasse pas encore pour nous mettre dans des camps, et ce n’est pas parce que ça coûterait trop cher, non… c’est parce que nous, on est les repoussoirs. Il faut que les gens nous voient et se souviennent de toujours obéir.