Ramasse tes lettres : Handmaid’s Tale (Servante écarlate), de Margaret Atwood (roman)

Dans les affres du fantasme machiste

Note : 4 sur 5.

Margaret Atwood 1985, Handmaid’s Tale, Toronto, éd. McClelland & Stewart

titre français : La Servante écarlate

Résumé

Offred est la servante reproductrice du Commandeur, elle va aussi parfois faire les courses avec la servante d’une autre famille, à qui elle n’ose dire un mot. Au mur apparaissent parfois les corps morts des hommes et femmes qui n’ont pas respecté les lois du régime. Offred se souvient presque difficilement comment les choses ont commencé. Elle avait un mari aimant, une petite fille, une mère et des amies. À la suite de multiples crises écologiques, un coup d’État a eu lieu et les femmes, prétendument pour les protéger, ont été arrêtées et regroupées dans un gymnase pour une reprogrammation, pour leur attribuer de nouvelles fonctions.

Commentaires

Roman de science-fiction dystopique concrétisant une utopie machiste par excellence : la femme surprotégée n’ayant plus aucun droit, nul besoin d’instruction, nul droit à l’embellissement du corps par le vêtement ou le maquillage (sauf les prostituées), statut plus ou moins enviable selon si elle peut servir à la reproduction, si elle est jeune ou vieille, si elle sert un homme important ou non. La femme devient ainsi l’esclave de l’homme. Atwood mentionne la rumeur fausse d’attentats islamiques qui auraient servi à amener le coup d’État. Le parallèle avec le cliché de la femme esclave de la société musulmane (faiblesse dépendante d’un homme, coupable de provoquer le désir de l’homme…) est évident et en même temps, Atwood s’amuse car ce conservatisme misogyne provient ici du cœur de la société libérale américaine, dénonçant ce machisme latent, cette libération féministe peut-être trop illusoire pour atteindre les profondeurs de l’inégalité.

L’homme, est presque absent du roman : l’ancien mari disparu qui semble presque séduit par cette société naissante ; le Commandeur qui s’ennuie en réalité de cette vie et de l’abêtissement de la femme mais jouit de son statut de petit chef ; le jardinier homme à tout faire qui seul semble garder une once d’humanité mais pourrait servir également à donner des enfants à la place du Commandeur. Mis à part ce dernier, l’homme paraît comme sous influence, inconscient de ce qu’il fait, materné, dépendant de ces femmes qu’il a asservies. Par ailleurs le régime paraît soutenu principalement par les femmes elles-mêmes qui – à l’instar des esclaves de maison comparés aux esclaves des champs de canne – qui trouvent dans la domination même de toute leur catégorie sociale le plaisir d’être supérieurs et de dominer, le pouvoir. Ainsi, comme dans le sous-genre des films de femmes en prison, la tension dramatique joue avec les fantasmes érotiques de sadisme et de masochisme, fantasme de domination (avoir tout pouvoir sur l’autre, même de vie et de mort), de soumission, fétichisme, voyeurisme…

Le récit est resserré sur l’expérience intime, à la première personne, du personnage d’Offred. Cela crée un sentiment d’étouffement, d’isolement total dans une société de dénonciation. Si la vie elle-même de la jeune femme est plutôt sans événement, les flashbacks incessants concernant la vie d’avant, la fuite, le lavage de cerveau dans le gymnase, les rendez-vous interdits avec l’amie Moira (destin en latin)… Chaque petite prise de risque crée une nouvelle tension. Tension comparable à l’enfermement, prison existentielle qu’est cette nouvelle vie d’Offred qui ne s’échappe que dans les souvenirs et dont l’avenir n’est qu’un pis aller.

L’auteure fait surgir une poésie de ce surgissement presque aléatoire de récits, de souvenirs, d’émotions, de réflexions, illustrant bien le fait que le personnage a perdu la maîtrise de son existence. Le discours féministe surgit également sans qu’on l’attende, par exemple dans ce passage sur la difficulté pour la narratrice de trouver des mots pour témoigner fidèlement de l’expérience traumatique vécue (cf. citation plus bas), qui fait écho aux affaires de viol, à tout témoignage féminin toujours difficilement reçu par la police ou par la société, aux questions difficiles du pardon (la femme doit accorder son pardon pour que la société continue) et de l’acceptation par la société d’une certaine violence faite aux femmes. Mais chaque passage du récit peut être relu et analysé au regard de l’inégalité fondamentale qui détermine la femme dans ses pensées, ses actions, ses sentiments, sa faiblesse, ses désirs…

Tout le récit prend ainsi des allures d’une grande allégorie, réflexion cachée ou technique de rhétorique, visant à faire comprendre la position de la femme, non dans une société autoritaire ou conservatrice, mais dans notre société actuelle. Le monde décrit dénonce cette tentation de la domination, le besoin d’esclaves toujours renouvelé de nos sociétés (les prisonniers de guerre dans l’antiquité, les bagnards, les noirs, les enfants, les prisonniers politiques des goulags, les ouvriers, les animaux et bien-sûr les femmes qui ici sont réutilisées pour l’extraction de minerais comme le sont les enfants en Afrique). Cette dystopie réalise et rend absurde le discours machiste, en en faisant ressortir les contradictions et les fantasmes cachés, comme le ferait l’ironie socratique. Elle montre les fragilités de notre société soi-disant humaniste et démocratique, qu’un déséquilibre comme une crise climatique ou le manque de ressources (énergies, minerais, eau…), pourrait faire écrouler et faire ressurgir et légitimer ces régimes autoritaires iniques dont nous nous sentons si loin.

Passages retenus

Raconter une histoire, p. 49 :
I would like to believe this is a story I’m telling. I need to believe it. Those who can believe that such stories are only stories have a better chance.
If it’s a story I’m telling, then I have control over the ending. Then there will be an ending, to the story, and real life will come after it. I can pick up where I left off.
It isn’t a story I’m telling.
It’s also a story I’m telling, in my head, as I go along.
Tell, rather than write, because I have nothing to write with and writing is in any case forbidden. But if it’s a story, even in my head, I must be telling it to someone. You don’t tell a story only to yourself. There’s always someone else.
Even when there is no one.
A story is like a letter. Dear you, I’ll say. Just you, without a name. Attaching a name attaches you to the world of fact, which is riskier, more hazardous : who knows what the chances are out there, of survival, yours ? I will say you, you, like an old love song. You can mean more than one.
You can mean thousands.
I’m not in any immediate danger, i’ll say to you.
I’ll pretend you can hear me.
But it’s no good, because I know you can’t.

Le manque d’amour, p. 109 :

I’m not frightened. We’re wide awake, the rain hits now, we will be slow and careful.
If I thought this would never happen again I would die.
But this is wrong, nobody dies from lack of sex. It’s lack of love we die from. There’s nobody here I can love, all the people I could love are dead or elsewhere. Who knows where they are or what their names are now ? They might as well be nowhere, as I am for them. I too am a missing person.
From time to time I can see their faces, against the dark, flickering like the images of saints, in old foreign cathedrals, in the light of the drafty candles ; candles you would light to pray by, kneeling, your forehead against the wooden railing, hoping for an answer. I can conjure them but they are mirages only, they don’t last. Can I be blamed for wanting a real body, to put my arms around ? Without it I too am disembodied. I can listen to my own heartbeat aigainst the bedsprings, I can stroke myself, under the dry white sheets, in the dark, but I too am dry and white, hard, granular ; it’s like running my hand over a plateful of dried rice ; it’s like snow. There’s something dead about it, something deserted. I am like a room where things once happened and now nothing does, except the pollen of the weeds that grow up outside the window, blowing in as dust across the floor.

La vraie emprunte de la souffrance, p. 131 :
But who can remember pain, once it’s over ? All that remains of it is a shadow, not in the mind even, in the flesh. Pain marks you, but too deep to see. Out of sight, out of mind.

Difficulté du témoignage, devoir et pouvoir de pardonner, p. 140 :
When I get out of here, if I’m ever able to set this down, in any form, even in the form of one voice to another, it will be a reconstruction then too, at yet another remove. It’s impossible to say a thing exactly the way it was, because what you say can never be exact, you always have to leave something out, there are too many parts, sides, crosscurrents, nuances ; too many gestures, which could mean this or that, too many shapes which can never be fully described, too many flavours, in the air or on the tongue, half-colours, too many. But if you happen to be an man, sometime in the future, and you’ve made it this far, please remember : you will never be subjected to the temptation of feeling you must forgive, a man, as a woman. It’s difficult to resist, believe me. But remember that forgiveness too is a power. To beg for it is a power, and to withhold or bestow it is a power, perhaps the greatest.
Maybe none of this is about control. Maybe it isn’t really about who can own whom, who can do what to whom and get away with it, even as far as death. Maybe it isn’t about who can sit and who has to kneel or stand ot lie down, legs spread open. Maybe it’s about who can do what to whom and be forgiven for it. Never tell me it amounts to the same thing.

p. 143 :
But to refuse to see him could be worse. There’s no doubt about who holds the real power.
But there must be something he wants, from me. To want is to have a weakness. It’s this weakness, whatever it is, that entices me. It’s like a small crack in a wall, before now impenetrable. If I press my eye to it, this weakness of his, I may be able to see my way clear.

Surveille tes images : Perceval ou Le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes

Diffusion de l’idéologie courtoise par le roman de chevalerie : pour une nouvelle noblesse de l’âme

Note : 4 sur 5.

Chrétien de Troyes 1180-1190, Perceval ou le Conte du Graal [in Perceval le Gallois, t. 2 : le poème], éd. Dequesne-Maquillier (Mons), 1866

Texte original disponible sur Gallica. Les versions modernisées destinées à la scolarité sont largement amputées (le presque-viol de la femme de chevalier qu’il rencontre sous la tante, et surtout les aventures de Gauvin, supposées servir de modèle à celles de Perceval, restant à écrire).

Résumé

Le jeune Perceval, que sa mère a fait grandir dans la forêt, loin de la vie militaire qui a tué père et frères, croise un jour des chevaliers et s’émerveille. Il quitte sa mère pour rejoindre la cour du roi Arthur. Son ignorance des règles de la cour lui attire des moqueries, mais une jeune fille lui prédit un grand avenir. Il tue le chevalier Vermeil et lui vole ses armes pensant ainsi devenir un chevalier. Mais la vaillance n’est pas suffisante. C’est l’ancien chevalier Gornemant qui se charge de lui apprendre le code de la chevalerie.

Commentaires

Sans doute en cours d’écriture à la mort de Chrétien de Troyes (aucune œuvre contemporaine ne mentionne le récit complet), ce roman semble à peine ébaucher la quête du Graal promise… Serait-on en face d’un début d’épopée ? La popularité de l’auteur, les thèmes et tout ce qui restait à écrire ont motivé de nombreux auteurs à en écrire la suite. En cela, Le Conte du Graal représente à merveille la littérature du Moyen-Âge et sa composition très souvent collective (divers auteurs, puis conteurs, trouvères et jongleurs, qui écrivent, modifient, complètent, adaptent, traduisent ou transcrivent… – chaque poète se permettant d’ajouter un épisode inédit – et réalisent une légende par constellation d’ouvrages truffés de variantes – complétés d’illustrations, de peintures, de broderies, sculptures… ). C’est sans doute le roman qui a marqué et imposé la vision des chevaliers jusqu’à aujourd’hui. L’imaginaire du temps des chevaliers est vendu aux enfants comme partie de l’histoire du Moyen-Âge. Films, Playmobil, déguisements, jeux de société… La féerie qui habite le récit a inspiré la naissance du genre de la fantaisie héroïque, les plus célèbres étant Le Seigneur des anneaux de Tolkien et Le Trône de fer de George R. R. Martin. Pourtant, on sait très bien aujourd’hui que d’un point de vue historique, le monde des chevaliers ainsi présenté n’a jamais existé (« ça ne s’est pas passé comme ça », comme le dit Therry Jones des Monty Mython dans la superbe série-documentaire Sacré Moyen-Âge, 2004). Pourquoi donc cette affabulation ?

Les figures héroïques de la chevalerie sont effectivement fausses mais ont pour objectif essentiel d’influencer les comportements, de diffuser un nouveau modèle positif du seigneur noble, de manière à changer la société de Cour. Les chevaliers de la cour d’Arthur se battent contre d’autres chevaliers sans valeur (mauvais) – il y a une allégorie du combat culturel que mènent les troubadours/trouvères (nobles qui prennent la plume en dépit des mauvaises considérations pour ce métier manuel) pour l’éducation de leurs pairs (C’est pourquoi le Don Quichotte de Cervantès, tout en se moquant de la fausseté des romans de chevalerie, souligne la noblesse et la richesse du rêve naïf et utopique de Quichotte). Comme l’explique bien Tzvétan Todorov dans Critique de la critique (1984), le discours littéraire a davantage à voir avec les discours de croyance, mythologie, fable… qu’avec le discours de vérité, histoire et sciences. Il a donc pour fonction de représenter, d’exprimer les aspirations, les rêves, les ressentiments, des hommes, davantage que leur réalité.

Les chevaliers, bien que de familles importantes, recevaient alors peu d’éducation, ils ne connaissaient pas le latin ou très peu, ne savaient donc ni lire ni écrire. Ils étaient plutôt militaires, préoccupés d’expéditions visant à l’enrichissement, à l’accroissement du domaine de seigneurie… Et quand ils revenaient de guerre, ils festoyaient dans des banquets dignes de nos ancêtres les Gaulois. Ils n’allaient à l’Église que pour suivre les traditions et non par foi. Les valeurs chrétiennes avaient peu cours sur le champ de bataille : l’on épargnait les ennemis seulement dans le but de réclamer rançon. Les chevaliers s’occupaient peu d’aller délivrer des princesses enfermées dans des tours ou de faire une cour avancée à des femmes mariées, les mariages étant souvent arrangés pour raisons politiques, empêcher une guerre, étendre un domaine et donc concurrencer celui d’un autre seigneur, les autres femmes étaient du butin de guerre ou se prenaient si l’occasion se présentait… En cela, malgré les exagérations, le monde de la chevalerie était mieux représenté par les chansons de geste (comme Raoul de Cambrai), leurs milliers de morts, le patriotisme et les alliances, les vengeances et les trahisons, les croisades pour raison politique ou d’enrichissement… Comment réformer cette culture de la virilité, de la possession par la violence, du machisme du plus grand territoire et de la plus grande lance ?

La courtoisie qui s’exprime dans les romans de chevalerie est un mouvement culturel visant à passer de l’aristocratie militaire (légitimation des privilèges par la force) à une aristocratie de l’éducation (légitimation par l’éducation) : la parole sûre et prudente, la politesse, la galanterie, la pitié, la charité chrétienne, la défense du bien et des faibles…
Perceval ou le Conte du Graal est à sa manière un roman d’apprentissage. Apprentissage des codes de la chevalerie et de la Courtoisie chrétienne. Le personnage de Perceval est un jeune homme, grandi dans la naïveté, loin du monde militaire. Il a ainsi le cœur naïf, pur (à la manière des personnages de Dragon Ball ou One Piece). Il représenterait volontiers le lecteur ou le jeune noble auditeur du roman mais sa totale naïveté le place également dans une position d’objet de moquerie. Le comique du roman, tel que serait celui de Candide, ou celui d’un Pierre Richard, est basé sur le rire provoqué par l’inadaptation du personnage à cet environnement. Son comportement fait rire même les jeunes qui ont tout de même une idée du monde de la chevalerie. Il va recevoir les apprentissages de la vie et de son rôle social par différentes méthodes pédagogiques complémentaires : l’amour maternel (instruction traditionnelle par l’amour et l’autorité familiale) qui marque sa sensibilité, l’autorité de l’expérience du vieux chevalier, l’apprentissage par l’action et par la leçon de l’erreur, le modèle de Gauvain le parfait chevalier comme un artisan confirmé dont l’apprenti doit observer et imiter les gestes. Une dernière technique d’apprentissage pourrait être la révélation : que ce soit l’apparition du roi pêcheur qui pourrait être simplement vécue comme un rêve, ou le signe de l’hirondelle blessée dans la neige qu’on pourrait ne pas voir, l’extraordinaire bouleverse le jeune et doit l’élever à un autre niveau de sensibilité, d’amour et d’ambition, un esprit supérieur doté des valeurs chrétiennes. Le Graal, qui deviendra concrètement un symbole chrétien (le saint calice) dans l’oeuvre de Robert de Boron (l’un des premiers continuateurs), n’est-il pas le symbole de cette accession à un autre niveau d’humanité ? Au début du roman, Perceval est moqué alors même qu’il possède les valeurs guerrières tant reconnues de son époque, mais celles-ci le mènent à l’échec et au malheur. Il ne triomphera et ne deviendra légende qu’en portant à travers sa quête du Graal les valeurs de la courtoisie et de la chevalerie.

Passages retenus

Apparition du Graal et importance de questionner l’inconnu, v. 4368-4429 :

Que qu’il parolent d’un et d’el,
Uns varlés d’une cambre vint,
Qui une blance lance tint,
Empoignie par emmi leu ;
Si passa par entre le feu
Et cil ki sor le lit séoient,
Et tout cil ki laiens estoient
Virent la lance et le fer blanc :
S’en ist une goute de sanc
Del fer de la lance el somet,
Et, jusqu’à la main au varlet,
Couloit cele goute vermelle.
Li varlés voit cele mervelle,
Qui laiens ert noviaus venus ;
Si s’est del demander tenus
Coment celle chose avenoit ;
Que del casti li souvenoit
Celui ki chevalier le fist,
Ki li ensegna et aprist
Que de trop parler se gardast ;
Et crient, se il le demandast,
C’on le tenist à vilounie ;
Pour çou ne le demanda mie.
Atant dui varlet à lui vinrent,
Qui candelers en lor mains tinrent
De fin or ouvret à chisiel ;
Li varlet estoient moult biel,
Qui les candelers aportoient ;
En cascun candelles ardoient,
X candoiles à tout le mains.
Un graal entre ses II mains
Une demoisièle tenoit
Qui avoec les varlés venoit,
Bièle, gente et acesmée ;
Quant ele fu laiens entrée
Atout le graal qu’ele tint,
Une si grans clartés i vint
Que si pierdirent les candoiles
Lor clarté com font les estoiles
Quant le solaus liève ou la lune ;
[…]
Ensi come passa la lance,
Par devant le lit s’en pasèrent
Et d’une cambre en l’autre entrèrent ;
Et li varlés les vit passer
Et n’osa mie demander
Del graal, qui on en servoit ;
Que tous jors en son cuer avoit
La parole au preudome sage ;
Si crient que il n’i ait damage,
Pour çou qu’il a oï retraire
C’ausi bien se puet-on trop taire
Com trop parler à la foïe

Tandis qu’ils parlaient de ci et de ça, un valet arriva d’une chambre. Il tenait une lance blanche, empoignée par son milieu. Ainsi il passa entre le feu et ceux qui étaient assis sur le divan. Et tous ceux qui étaient là virent la lance et le fer blanc : il en sortit une goutte de sang et cette goutte vermeille coula depuis le fer de la lance en son extrémité jusqu’à la main du garçon. Le jeune homme vit cette merveille, mais il était nouveau venu ici. Aussi s’est-il tenu de demander comment cette chose se faisait, car il avait le souvenir de celui qui le fit chevalier et qui lui enseigna à se garder de trop parler. Et c’est pour cela que, croyant que si il posait des questions on le tiendrait pour mal éduqué, il ne posa pas de question. C’est alors que dix valets vinrent à lui qui tenaient dans leurs mains des chandeliers d’or travaillé et coupé finement. Ils étaient bien beaux, ces jeunes garçons qui apportaient les chandeliers. Sur chacun brûlaient plusieurs chandelles, dix chandelles au moins. Une jeune fille belle, digne et élégante venait avec les valets, elle tenait un graal entre ses deux mains. Quand elle fut entrée dans la pièce, avec le graal qu’elle tenait, une si grande clarté en vint que les chandelles perdirent aussitôt leur clarté, comme le font les étoiles quand le soleil se lève, ou la lune. […] Tout comme était passée la lance, ils passèrent devant le divan et entrèrent dans la pièce voisine. Et le jeune homme les vit passer et n’osa aucunement demander au sujet du graal, qui on allait servir. Il avait toujours eau cœur les paroles du sage vénérable. Cependant, on peut craindre qu’il y ait malheur, parce qu’il a entendu exposer qu’on peut aussi bien trop se taire que trop parler.

Le départ et l’abandon de la mère, v. 1799-1828 :
Et partout là ù il aloit
III gaverlos porter soloit ;
Ses gaverlos en vot porter,
Mais II l’en fist la mère oster
Por ce que trop sanlast Galois ;
Si éust-elle fet tous trois
Moult volentiers, s’il péust estre.
Une roote en sa main destre
Porta, por son ceval férir.
Plorant le baise au départir
La mère, qui moult cier l’avoit,
Et prie Dieu que il l’avoit :
« Biaus fius, fait-ele, Dex vos maint !
Joie plus qu’il ne m’en remaint
Vos doinst-il, quanque vos aliés ! »
Quant li vallés fu eslongiés
Le get d’une pière menue,
Se retorne et si voit chéue
Sa mère au cief del pont arrière,
Et giut pasmée en tel manière
Com s’ele fust kéue morte.
Et cil feroit, de la roote,
Son cacéour parmi la crupe ;
Et cil s’en va, ki pas n’agrupe,
Ains l’enporte, grant aléure,
Parmi la grant foriest oscure,
Et chevauce très le matin
Tant ke li jors vint à déclin.
En la foriest, cele nuit, jut,
Tant que li jors clers aparut.

Crache ton cerveau : Le Banquet, de Platon (philo)

L’amour comme pulsion d’élévation, d’apprentissage et de convivialité

Platon -385/-370(~), Le Banquet [in Le Banquet, Phèdre], GF, 1964

traduit du grec ancien par Émile Chambry

Note : 4.5 sur 5.
Résumé

À l’occasion d’un banquet donné à la suite du concours de tragédie (vers -416), les convives décident de donner tour à tour, leur éloge de l’amour. Phèdre, qui a lancé l’idée, commence. Il énonce que l’amour rend les hommes meilleurs. Pausanias ajoute qu’il y a un amour du corps, et un amour de l’esprit, et des hommes. Mais cet amour n’est bon que s’il se fait pour de bonnes intentions concernant l’esprit. Éryximaque ajoute que l’amour est en toute chose et qu’il est l’origine de tout, des bonnes et mauvaises conséquences en ce monde, dans la nature comme chez les hommes. Aristophane énonce un mythe de l’homme originel, homme ou femme double, androgyne, puni et découpé par les dieux, condamnés à rechercher leur moitié. Agathon dresse un portrait du dieu de l’amour en le comparant aux autres dieux, selon l’effet qu’il provoque chez les hommes. C’est un dieu qui communique aux hommes ses qualités. Socrate commence à discuter comme à son habitude, identifiant l’amour comme un manque. Puis, il dit rapporter les paroles de Diotime, une femme qui l’a éclairci sur l’amour. Selon elle, l’amour est donc un démon pauvre mais qui désire le bon et le beau. Il cherche dans l’amour le prolongement de son corps et de son âme par la génération. Puis il cite les degrés d’amour, du corps au corps en général, de l’âme des hommes à la science des hommes, puis à l’amour du beau et du bien. Alcibiade arrive au banquet et au lieu de faire un éloge de l’amour, donne un éloge de Socrate, de sa tempérance et de sa parole à la fois moqueuse mais pleine de charmes.

Commentaires

Le thème de l’amour n’est pas si souvent traité en philosophie, davantage en poésie (Anacréon, Lesbos…). Comment faire avancer une réflexion logique sur un thème qui semble défier toute logique ?
La base de réflexion par Socrate, l’amour désir de quelque chose qui nous manque (le bon, la beauté), peut paraître un peu simpliste mais l’idée amène à une réflexion riche et féconde. Comme à l’habitude, c’est de la discussion qu’émerge une pensée plus riche, et non de l’exposé d’une thèse. Seulement, à la différence de nombre d’autres dialogues, ce n’est pas ici par la dialectique directe – questions-réponses – que Platon procède mais plutôt par celle des discours prononcés par les différents convives : plutôt que de contredire les discours de chacun, Socrate incorpore des éléments de chacun à son propre discours, par l’intermédiaire du discours féminin de Diotime (volonté de ne pas brusquer ses interlocuteurs ; discours d’autorité en faisant intervenir le féminin), tout en leur donnant un sens plus cohérent.
Phèdre parlait de la volonté de devenir meilleur pour plaire à l’être aimé ; Aristophane parlait d’un besoin de compléter sa nature – le féminin ou le masculin – caractérisée par un manque ; Éryximaque distinguait le vrai amour comme celui dans lequel il y a volonté d’élévation, d’enrichissement pour l’esprit… Ainsi, les strates de l’amour selon Socrate/Diotime vont du corps à l’âme, à l’idée de beau. À chaque stade, il y a généralisation et extraction de l’essence du beau : d’un corps attirant à la beauté corporelle de l’homme, de l’observation des hommes, de leurs actions, à l’amour pour une âme, à la beauté de l’âme humaine, aux sciences des hommes, puis à la science du beau et du bon. L’amour est ainsi un processus d’apprentissage qui mène vers le bon/le beau. En partant d’un individu, l’amour nous amène à chercher ce qui est bon chez cette personne, puis en général partout, jusque dans la nature…
Remarquons également que cette recherche ou cet apprentissage progressif de l’amour amène à « faire des discours », ce que répète plusieurs fois Socrate/Diotime. S’agit-il de se déclarer, d’exprimer le bien et le beau par le détour, par le support d’un objet avant de pouvoir s’en extraire ? En tout cas, l’amour amène à l’apprentissage et cet apprentissage passe par la parole, ce qui est le propre de la méthode socratique.
En cela, Platon a parfaitement appliqué le principe dialectique pour aborder ce thème de l’amour. Ici, on peut même parler de polyphonie, et un tel sujet méritait bien-sûr autre chose qu’une suite de questions-réponses comme dans une partie des œuvres de Platon. Il fallait davantage de poésie pour rendre hommage à l’amour comme le font les personnages. Platon donne donc de la poésie dans les discours des uns, naïve et lyrique chez Phèdre, provocation presque chez Éxymarque, images de la mythologie et comique chez Aristophane, biologie et académisme chez Agathon…. Mais c’est surtout dans la montée progressive vers l’extase philosophique du discours de Diotime, comme un étourdissement spirituel. Platon ne manque pas non plus de mettre en scène la poésie de l’amour : la présence de Diotime – une des seules figures féminines de l’oeuvre de Platon… – le retard de Socrate au banquet pour cause de réflexion philosophique en cours ; le badinage des uns et des autres ; l’atmosphère festive, la présence en arrière-plan de vin, de danse, de musique… ; la fin où tous s’endorment sauf Socrate qui reste en veille philosophique, comme si l’élévation spirituelle de la discussion continuait de le maintenir dans l’admiration de la beauté.
Enfin, les mots d’Alcibiade visent à montrer que Socrate, contrairement à l’idée reçue d’un esprit pur dénué de sentiments, est bien l’amoureux dans toute sa puissance et dans tout son accomplissement, celui qui a parcouru tous les niveaux de l’amour, dépassant l’intérêt pour le corps (Alcibiade le dit), puis même pour l’âme individuelle, pour s’intéresser à l’Homme, aux sciences et surtout à la science du beau et du bon dans son essence, et cet amour se matérialise chez lui par la volonté d’apprendre des autres et de déclencher en eux l’envie d’apprendre.

Passages retenus

Pourquoi le jeu de séduction, p. 43 :

L’opinion parmi nous veut qu’on soumette les amants à une épreuve exacte et honnête, qu’on cède aux uns, qu’on fuie les autres ; aussi encourage-t-elle à la fois l’amant à poursuivre et l’aimé à fuir ; elle examine, elle éprouve à quelle espèce appartient l’amant, à quelle espèce, l’aimé. C’est pour cette raison qu’on attache de la honte à se rendre vite : elle veut qu’on prenne du temps ; car l’épreuve du temps est généralement sûre.

De l’amour de l’un à l’amour du tout, p. 72 :

Tout d’abord, s’il est bien dirigé, il doit n’aimer qu’un seul corps et là enfanter de beaux discours. Puis il observera que la beauté d’un corps quelconque est sœur de la beauté d’un autre ; en effet, s’il convient de rechercher la beauté de la forme, il faudrait être bien maladroit pour ne point voir que la beauté de tous les corps est une et identique. Quand il s’est convaincu de cette vérité, il doit se faire l’amant de tous les beaux corps, et relâcher cet amour violent d’un seul, comme une chose de peu de prix, qui ne mérite que dédain. Il faut ensuite qu’il considère la beauté des âmes comme plus précieuse que celle des corps, en sorte qu’une belle âme, même dans un corps médiocrement attrayant, lui suffise pour attirer son amour et ses soins, lui faire enfanter de beaux discours et en chercher qui puissent rendre la jeunesse meilleure. Par là il est amené à regarder la beauté qui est dans les actions et dans les lois, à voir que celle-ci est pareille à elle-même dans tous les cas, et conséquemment à regarder la beauté du corps comme peu de chose. Des actions des hommes, il passera aux sciences et il en reconnaîtra aussi la beauté ; ainsi arrivé à une vue plus étendue de la beauté, il ne s’attachera plus à la beauté d’un seul objet et il cessera d’aimer, avec les sentiments étroits et mesquins d’un esclave, un enfant, un homme, une action. Tourné désormais vers l’Océan de la beauté et contemplant ses multiples aspects, il enfantera sans relâche de beaux et magnifiques discours et les pensées jailliront en abondance de son amour de la sagesse, jusqu’à ce qu’enfin son esprit fortifié et agrandi aperçoive une science unique, qui est celle du beau dont je vais parler.

Attache tes papillons : Le Nez, Gogol (nouvelle)

Notre civilisation a perdu son flair, à force de s’en mettre plein les yeux

Note : 4.5 sur 5.

Gogol (Nikolaï) 1836, Le Nez [in Les Nouvelles de Pétersbourg], Actes Sud, Babel, 2007

traduit du russe par André Markowicz (Петербургские повести, Нос)

Résumé

Un matin, le barbier Ivan Iakovlévitch mord dans son petit pain et tombe sur un nez ! C’est le nez de l’assesseur de collège Kovaliov ! Il en est sûr… Il sort s’en débarrasser. De son côté, le fonctionnaire se réveille et se rend compte qu’il lui manque le nez au milieu du visage ! Il se rend à la police mais aperçoit en chemin son nez en uniforme, sortant d’un carrosse…

Les Nouvelles de Pétersbourg

  1. La Perspective Nevski (1835)
  2. Le Nez (1836)
  3. Le Portrait (1835)
  4. La Calèche
  5. Les Carnets d’un fou (1835)
  6. Rome (fragment de roman)

Commentaires

Quel sens donner à cet étrange disparition ? Cette chose pourtant si ridicule et ne sert à rien sinon à priser du tabac – selon le personnage de l’allemand de la Perspective Nevski. Cette chose pourtant sans laquelle nous nous sentirions défigurés, nous ne pourrions plus vivre. Le nez est-il le symbole de l’orgueil, de la réputation, du titre ou de la position sociale sans laquelle ce fonctionnaire devient ridicule ? Le nez endosse d’ailleurs les vêtements d’un conseiller d’Etat, grade très important, qui suggère l’ambition de l’assesseur de collège Kovaliov qui est considéré comme un parvenu de province qui ne mérite pas son grade mais s’en glorifie.
Cet absurde annonce Kafka ou Daniil Harms. Cet absurde a-t-il vraiment un sens ou bien s’agit-il d’une simple farce comme Gogol a pu le revendiquer pour le Revizor ?
Le conte étrange passe à l’absurde lorsque le fonctionnaire voit son nez descendre d’une voiture, en grande tenue, courir, s’agenouiller et prier… Lorsque celui-ci lui répond : « Vous devez vous tromper de personne ». Gogol s’amuse-t-il juste simplement de voir son personnage de fonctionnaire en mauvaise posture – comme Jarry son professeur transformé en père Ubu –, défoulant sa rengaine contre les fonctionnaires avec autodérision sachant qu’il est un fonctionnaire – un peu comme Kafka se rêvant en torturé, en métamorphosé…
Y a-t-il une décompression, à faire tomber le nez, les masques, les titres, qui figent les habitants de Pétersbourg, si fiers de leurs titres, de leur position sociale, dans un rôle factice, dicté d’avance ? à constater que tout homme sans son nez devient l’égal d’un autre, tout aussi ridicule et ennuyé ?

Passages retenus

absurdité de l’histoire, p. 106 :

Voilà quelle histoire est arrivée dans la capitale nordique de notre vaste empire ! Ce n’est qu’aujourd’hui, en la reprenant toute entière, que nous voyons toutes ses invraisemblances. Sans même parler de la séparation réellement surnaturelle d’un nez et de son apparition dans toutes sortes de lieux et sous l’aspect d’un conseiller d’État, – comment Kovaliov avait-il pu ne pas comprendre qu’il est impossible de passer une annonce dans le journal au sujet de son nez ? Et si je dis cela, ce n’est pas que le prix d’une annonce me paraisse excessif : ça, c’est n’importe quoi, je ne suis pas du tout un fesse-matthieu. Mais ce n’est pas poli, c’est gênant, ce n’est pas bien ! […] Mais ce qui est le plus étrange, ce qui est le plus incompréhensible, – c’est qu’il y a des auteurs pour prendre des sujets pareils. Je l’avoue, ça, c’est réellement inconcevable, c’est vraiment… non, non, vraiment, je ne comprends pas. D’abord : à quoi ça sert à la patrie ? à rien ; et ensuite… mais, ensuite non plus, ça ne sert à rien de rien. C’est juste, vraiment, je ne sais pas…
Et, malgré tout, même si, pourtant, on peut admettre et ci, et ça, et ça encore, et ça ensuite… bon, où donc n’y a-t-il jamais eu d’incohérences ?… Et malgré tout, quand on y réfléchit, à tout ensemble, dans tout ça, je vous jure, il y a quelque chose.

Attache tes papillons : Perspective Nevski, Gogol

Une civilisation de vide décoratif

Note : 3.5 sur 5.

Gogol (Nikolaï) 1835, La Perspective Nevski [in Les Nouvelles de Pétersbourg], Actes Sud, Babel, 2007

traduit du russe par André Markowicz (Петербургские повести, Невский проспект)

Résumé

Sur la perspective Nevski, se promènent toutes sortes de gens. Les regards se croisent, les toilettes s’admirent. Il est de coutume de suivre les femmes dont le regard a excité les sens. Piskariov et Pirogov – un peintre timide et un lieutenant fier de lui-même – viennent de voir passer deux extraordinaires jeunes femmes. Le jeune peintre timide suit la brune jusqu’à une maison suspecte. Le lieutenant, fier de sa personne et sûr de lui, parvient avec la blonde dans un quartier artisan allemand.

Les Nouvelles de Pétersbourg

  1. La Perspective Nevski (1835)
  2. Le Nez (1836)
  3. Le Portrait (1835)
  4. La Calèche
  5. Les Carnets d’un fou (1835)
  6. Rome (fragment de roman)

Commentaires

Gogol commence son recueil de nouvelles par cette peinture toute en ironie de la plus belle rue de Saint-Pétersbourg. Il en fait une critique appuyée de toute la société de son époque : la classe aristocratique si ridicule de m’as-tu vu ; les fonctionnaires qui se gargarisent d’une position et d’une fonction sans intérêt dans la vie ; la prétention des familles d’éduquer leurs enfants avec des gouvernantes étrangères… En fait, cette rue devient un terrain de jeu, de drague, ou derrière les beaux visages maquillés et les belles toilettes, se cachent des personnages sordides, des filles de rue. Nul n’est épargné, des étrangers Allemands artisans, la « stupide » blondinette qui ne refuse pas vraiment les avances du lieutenant ; la fille de joie qui dès qu’elle ouvre la bouche est disqualifiée – et à une meilleure vie oppose un refus de travailler manuellement ; le lieutenant aussi futile que présomptueux et qui ne réussit qu’en jouant de la gêne, sans se rendre compte de l’affront qu’il cause ; le peintre enfin, si naïf qu’il se terre dans l’illusion, incapable de la crever. Il prend de l’opium pour retrouver l’image fausse de cette femme à laquelle il veut rêver, incapable d’affronter la réalité, inadapté. Il pourrait susciter la pitié sur son suicide, mais l’auteur ne s’attarde pas sur cette figure qui juge moralement les prostituées sans les comprendre.

Curieusement, le passage des artisans allemands, complètement saouls prêts à couper le nez de Schiller, permet un lien avec la nouvelle suivante de Gogol. Le nez, utile pour priser le tabac, est une source de dépenses, un puits. Mais si l’on fait le lien avec le symbole du nez : serait-ce la réputation ? La fierté ? La prétention ? Alors ce nez source de dépenses inutiles qui pourrait bien être amputé sans détruire l’homme et qui pourtant fait que les Pétersbourgeois ne seraient plus rien sans lui.

Passages retenus

Rue des m’as-tu-vu, p. 14
Ici, vous rencontrerez des tours de taille dont vous n’avez jamais rêvé : des tailles si fines, si étroites, pas même plus grosses que le cou d’une bouteille, qui lorsque vous les rencontrez, vous font faire un écart déférent pour éviter de les cogner d’un coude malencontreux ; votre cœur sera saisi de crainte et même de peur à l’idée qu’une seule de vos imprudentes expirations puisse briser en deux cette charmante création d’une nature alliée à l’art. […] Ici, vous rencontrez un sourire unique, un sourire qui est le sommet de l’art, un sourire qui, parfois, pourrait vous faire fondre de plaisir, et d’autres fois, vous montrera à vous-même plus bas que terre, baissant la tête, ou, d’autres fois encore, plus haut que l’aiguille de l’Amirauté, et la surpassant même. Ici, vous rencontrerez des gens qui parlent d’un concert ou bien du temps qu’il fait avec une noblesse et un sentiment de fierté personnelle absolument extraordinaires. Ici, vous rencontrerez mille caractères, mille phénomènes inouïs. Mon Dieu ! quelles créatures étranges on rencontre sur la perspective Nevski ! Il y a ici une multitude de gens qui, quand vous les rencontrez, ne manqueront pas de regarder vos bottes, et, si vous passez, se retourneront pour regarder vos basques. Jusqu’au jour d’aujourd’hui, je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Au début, je me disais qu’ils étaient savetiers, mais absolument pas.

Le coût du nez, p. 51
Je ne veux pas, je n’ai pas besoin de nez ! disait-il en faisant de grands gestes. Rien que pour mon nez, je dépense par mois trois livres de tabac. Et je paye une méchante boutique russe, parce que les boutiques allemandes ne vendent pas de tabac russe, je paye une méchante boutique russe quarante kopecks la livre : ça fait en tout un rouble vingt kopecks ; douze fois un rouble vingt kopecks – ça fait quatorze roubles quarante kopecks. Tu entends, mon bon Hoffmann ? juste pour un nez, quatorze roubles quarante kopecks ! Et, en plus, les jours de fête, je prise du râpé, parce que je ne veux pas, les jours de fête, priser du mauvais tabac russe. Par an, je prise deux livres de tabac râpé, à deux roubles la livre. Six plus quatorze – vingt roubles quarante kopecks, rien que pour le tabac. C’est du pillage ! […] Je ne veux pas de nez ! coupe-moi le nez ! tiens, mon nez !

Décroche tes yeux : scénario de Delicatessen, de Jeunet

Dépendance à la viande, le monde réduit à un immeuble

Jean-Pierre Jeunet, Marc Caro & Gilles Adrien 1989, Delicatessen, LettMotif, 2013

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Louison a trouvé un job d’homme à tout faire, dans l’immeuble d’un boucher. Il est très bien accueilli par sa fille Julie Clapet. Le facteur n’en est pas bien content. Dans l’immeuble, les autres habitants paraissent bien étranges : ces deux frères qui fabriquent des boîtes qui meuglent ; la famille Tapioca et leurs deux enfants qui fouillent partout ; Mlle Plusse qui semble avoir sa touche avec le boucher ; M. Potin qui s’enferme chez lui avec ses grenouilles et ses escargots… Tout ce monde a faim et le boucher n’a plus de viande.

Commentaires

Jean-Pierre Jeunet & Marc Caro (photographie), Gilles Adrien (dialogues)
Film qui se déroule dans un monde post-apocalyptique et révèle ainsi les bas instincts de l’homme qui a faim – ou plutôt qui veut satisfaire son envie de manger de la viande – et qui est ainsi capable de manger de la chair humaine : celle d’un inconnu, d’un indésirable, celle d’une vieille devenue encombrante, la jambe d’un frère… Comme pour le respect et le droit à l’humanité : plus on s’éloigne du cercle de la famille proche, famille lointaine, voisinage, connaissances, inconnus, le respect s’évanouit peu à peu.
Tout se passe dans un immeuble et la vie et les intrigues qui s’y déroulent suffisent à remplir un film. Relations avouées ou accidentelles entre voisins, haines, dettes, entraides intéressées…
Le monde post apocalyptique de Jean-Pierre Jeunet et Mar Caro est plutôt absurde et grotesque qu’inquiétant (comme un Terminator ou autre). Les personnages vivent dans une étrangeté sans même se poser des questions sur leur vie. La vie et les valeurs pourraient être très différentes sans pour autant déranger notre raison.

Passages retenus

p. 16 :

Ext. jour, façade de l’immeuble.
On suit l’insecte le long de la façade. Il atteint une fenêtre à l’étage supérieur et vient heurter des clochettes.
Le visage d’un homme âgé, à l’oeil rond et vif, apparaît derrière le carreau. M. Potin enclenche un aérateur de fenêtre… qui aspire l’insecte !
Derrière l’aérateur : un broyeur se met en route. Potin place un verre sous l’appareil… et ouvre un robinet. Du jus de hanneton s’écoule… Le vieil homme salive…
On découvre alors que M. Potin, chaussé de bottes en caoutchouc, patauge sur un sol inondé de vingt centimètres d’eau.

Lâche ta loupe : Une affaire de famille, de Leonardo Padura (polar)

Lassitude devant l’absurdité d’une société

Note : 2 sur 5.

Padura (Leonardo) 2015, Une affaire de famille, [in Un détective à La Havane], Métailié, coll. Suites, 2016

traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry (titre original : Una cuestion de familia).

Résumé

Anselmo et Martica viennent frapper à la porte de leur vieil ami Mario. Leur fils Juan Miguel, filleul du détective devenu prêtre charlatan babalao, a disparu en leur volant des bijoux. Ils craignent qu’il ne cherche à traverser la mer pour rejoindre les États-Unis et sa fiancée.

Commentaires

C’est un topos de début de polar : des gens viennent frapper à la porte pour demander de l’aide au détective à propos d’une disparition… (pensons par exemple au début d’une des premières aventures de Sherlock Holmes, L’Homme à la lèvre retroussée (1891), de Conan Doyle). Le récit est très court et ne contient presque aucun rebondissement. En cela, Padura se sert de cette petite aventure pour illustrer les propos de son essai Un détective à La Havane (Comment naît un personnage). En effet, la recherche du mystère et la solution de l’intrigue sont presque négligées au profit d’un petit tableau des receleurs et charlatans de la Havane. Quant au détective, il semble habité par la nostalgie propre à son âge, qui est aussi celui de son auteur, par l’inquiétude quant à l’évolution de son pays, de la jeunesse qui continue de fuir. Autant de choix littéraires qu’expliquait l’auteur dans son essai sur son personnage de détective.

Passages retenus

p. 51 :
En s’engageant dans la rue principale du quartier, la première chose qui surprit Conde fut le nombre de gens, de tous âges, races et allures qui parcouraient les rues, se rassemblaient aux carrefours, tous achetant, vendant ou proposant quelque chose pour gagner leur vie avec le moindre effort. Qui donc ici avait un travail régulier ? Les statistiques, pensa Conde, ne devaient pas être très encourageantes en termes prolétariens.

Arrache ta plume : Comment naît un personnage ? de Leonardo Padura (essai)

Les spécificités du personnage récurrent de détective

Note : 2.5 sur 5.

Padura (Leonardo) 2009-2013, Un détective à La Havane (Comment naît un personnage), Métailié, coll. Suites, 2016

traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry (titre original : Como nace un personaje. La historia de un detective en La Habana). On remarquera le procédé minable de marketing, inversion du titre et du sous-titre pour faire croire que le livre est une enquête policière et pas un essai…

Article sur la nouvelle Une affaire de famille, courte nouvelle avec Mario Conde inclue à la suite de cet essai et semblant lui servir d’illustration.

Résumé

L’auteur rappelle la genèse de son fameux détective Mario Conde, héros de huit de ses roman. Il précise le contexte historique particulier qui a environné sa naissance et les fonctions littéraires qu’il lui a confiées – regard critique sur la société cubaine, charge autobiographique – et qui l’ont ainsi fait évoluer.

Commentaires

Le détective Mario Conde, à l’instar de Sherlock Holmes, est un personnage récurrent, qui se construit à cheval sur plusieurs oeuvres et même sur des textes absents (romans ébauchés non publiés, projets avortés, fiche-personnage…). Il est plus « épais » qu’un autre personnage. C’est aussi en tant qu’enquêteur, un personnage qui porte un regard particulier sur l’action racontée, ce qu’il voit, ce qu’il soupçonne fait avancer le regard du lecteur, il porte également un jugement sur ce qui se passe, les crimes et délits. Par ailleurs, quelle direction, quelle évolution donner à un tel personnage récurrent ? La réflexion serait à mettre en relation avec des ouvrages théoriques comme par exemple Le Personnel du roman (1983), de Philippe Hamon, à propos des personnages récurrents de Zola.

L’auteur s’éparpille sans doute trop dans l’histoire, le contexte de création flatteur pour les lecteurs fans de l’auteur, au lieu de rester centré sur la question de la création littéraire d’un personnage, sur la poétique. De même, comme par besoin de justification (peut-être nécessaire pour un auteur de polars), il parle presque davantage de son positionnement dans le champ littéraire que de son processus créatif.

Toutefois, la question du rapprochement volontaire au fil des oeuvres du personnage avec l’auteur, sa vie et sa personne, permet de bien comprendre la charge critique qu’il lui confie, dans une société sans doute trop susceptible pour accepter la critique sans qu’elle soit masquée, cachée derrière la fiction romanesque. En cela, Padura rejoint la poétique des XVIe-XVIIIe où l’histoire est souvent le prétexte pour un message social, politique… Cependant, la fonction de porte-parole de l’auteur du personnage principal, est une question caractéristiques des romans réalistes du XIXe siècle. Padura pousse tout de même la réflexion en reconnaissant la difficulté de se fondre totalement à un personnage au rôle social et aux mécanismes de réflexion et d’action différents, voire aux valeurs opposées… Et ce serait justement cette difficulté, cette curiosité pour l’altérité, cette espace d’interrogation de soi, qui permettrait de faire exister le personnage à travers une quête d’identité et de sens.

Passages retenus

p. 15 :
Écrire un roman policier peut s’avérer un exercice esthétique de plus grande responsabilité et complexité que ce que l’on attend d’un genre narratif souvent qualifié – à juste titre – de littérature d’évasion et de divertissement. Quand un auteur projette d’écrire un roman policier, il peut envisager différentes variables, ou voies artistiques, emprunter celles qu’il préfère et, surtout, choisir celles qui correspondent à ses capacités et ses objectifs. On peut tout à fait, par exemple, écrire un roman policier pour raconter seulement comment on découvre la mystérieuse identité de l’auteur d’un meurtre. Mais l’écrivain peut aussi se proposer d’explorer en profondeur les circonstances (contexte, société, époque) dans lesquelles cet individu a commis son crime. Parmi les différentes possibilités, il peut décider de recourir à un langage, une structure et des personnages purement fonctionnels. Cependant, il ne doit pas négliger le souci du style, en veillant à ce que la structure de la narration ne se réduise pas à un dossier ou à un simple rapport de police comportant la solution de l’énigme et en cherchant à créer des personnages dotés d’une psychologie et d’une densité spécifiques, des figures inscrites dans une réalité sociale et historique. Bref, il est tout aussi concevable d’écrire un roman policier pour distraire, faire plaisir, jouer avec l’énigme, que, – si on en a la capacité et la volonté – pour s’intéresser, approfondir, révéler, prendre au sérieux la société et la littérature… y compris en oubliant de résoudre l’énigme.

p. 19 :
Ainsi donc, ce personnage avec lequel je voulais travailler, déjà chargé d’une si haute responsabilité conceptuelle et stylistique, exigeait beaucoup de chair et d’âme pour être à la fois le conducteur de l’histoire et l’interprète adéquat d’une situation aussi singulière que celle de Cuba et de La Havane. Pour créer son indispensable humanité, une des décisions les plus faciles et logiques que je pris alors fut la suivante : choisir comme personnage un homme de ma génération, né dans un quartier comme le mien, qui avait fait ses études dans les mêmes écoles que moi et donc vécu des expériences très semblables aux miennes, à une époque où, à Cuba, nous étions tous égaux (même si beaucoup avaient toujours été « moins » égaux que d’autres).
Cet « homme », cependant, devait présenter un trait différent, une caractéristique qui m’était totalement étrangère, je dirais même repoussante : il devait être policier. La vraisemblance, qui selon Chandler est l’essence du roman policier et de tout récit réaliste, exigeait que mon personnage appartienne à ce milieu professionnel […]. De cette façon, la proximité (que me permettaient le recours à la voix narrative et la composante biographique générationnelle) était relativisée et mise à distance, par une manière d’agir, de penser et de se projeter que, personnellement, j’ignore et je réprouve.
Je crois que ce fut précisément la tentative de résoudre ce hiatus essentiel dans ma relation avec le personnage, qui permit à Mario Conde de respirer pour la première fois comme créature vivante : j’allais le construire comme une espèce d’anti-policier, de policier littéraire, vraisemblable dans le cadre de la fiction romanesque, mais impensable dans le cadre de la réalité policière cubaine. C’était là un jeu que m’autorisait ma condition de romancier et j’ai décidé de l’exploiter.

Ramasse tes lettres : Eldorado, de Laurent Gaudé (roman)

Croiser le regard des migrants sur la route du fantasme occidental.

Note : 4 sur 5.

Gaudé (Laurent) 2006, Eldorado, Actes Sud, Babel, 2016

Résumé

Tandis qu’à Catane, le commandant Salvatore Piracci est retrouvé par une immigrée clandestine qu’il avait interceptée au large de Lampedusa deux ans plus tôt, deux frères décident de quitter leur pays le Soudan en passant les montagnes pour tenter la traversée de la Méditerranée.

Commentaires

L’Eldorado, c’est ce mirage, cette illusion d’une terre de réussite, de richesse facile où les mérites du travail et des valeurs humaines seraient enfin récompensés, aujourd’hui l’Europe pour les Africains, les Arabes, les Afghans… Cette illusion, les candidats à la migration ne veulent pas la crever et sont ainsi les proies consentantes d’un trafic humain consternant. En Europe comme dans les autres pays riches, les inégalités croissent, la majorité des migrants vivent dans le mépris de la population locale et dans la misère. Au bled, comme on dit, on maintient que ceux qui échouent sont des paresseux, des ratés, et les migrants qui ne réussissent pas n’osent même plus rentrer au pays (sans quantités de cadeaux et de marques extérieures d’enrichissement). On songera par exemple au film Salut cousin de Merzak Allouache (1996) où Mok mentait tant qu’il pouvait à sa famille à propos de sa situation, attirant ainsi la venue de son cousin joué par Gad Elmaleh.
Mais comment retirer l’espoir de populations qui n’ont que l’imaginaire de l’ailleurs pour respirer ? Cette absurdité du rêve illusoire contamine l’Europe et ses gardiens, contraints à jouer un double jeu, sauver les bateaux de réfugiés puis traiter les immigrés clandestins comme des criminels. D’où ce dilemme insoluble et cette situation inacceptable pour le commandant Piracci qui a ouvert les yeux : continuer à sauver les migrants, et donc participer à leur traitement inhumain par les institutions, à leur exploitation par le monde du travail, à la xénophobie européenne grimpante, à la perpétuation de l’illusion, ou bien ne plus participer à cette absurdité, les laisser mourir affreusement en mer, victimes des charlatans inhumains qui s’enrichissent en les abandonnant, et laisser le poste à un autre commandant ou bien organiser une trahison de sa société et devenir l’échelon final du trafic…
Plus que sur les détails réalistes, l’auteur s’intéresse à la vie intérieure, aux choix blessants, aux symboles et liaisons intimes qu’établissent les personnages dans leur monde intérieur. Il est surprenant de voir que le récit est si prenant alors qu’il ne comporte pas vraiment de tension dramatique, pas d’histoire d’amour, peu de suspens et d’action… On suit alternativement le commandant, puis Souleiman, à travers différent épisodes de leur vie, épisodes qui tracent le parcours du migrant (dernière journée, adieux, première trahison, liens humains et petites trahisons dans le voyage, descente dans l’estime de soi, prière…) et celui inverse de l’Européen (rencontre de la douleur de l’immigré, aide, culpabilité, révolte, rejet de soi, admiration pour le migrant, attirance pour le nomadisme, rencontre des passeurs…). C’est ce second trajet qui donne une couleur spéciale au roman, celui d’une interrogation existentielle sur le sens de cette civilisation qui exploite les pays pauvres pour créer de la richesse (processus en cours depuis l’esclavagisme, puis le colonialisme puis la mondialisation) et se barricade ensuite mais finira débordée par la hausse toujours plus grande des mécontents venant frapper aux portes pour obtenir leur droit à une part d’Eldorado. Interrogation sur cette attirance irrésistible pour l’énergie et la force de vie des migrants. Sur cette curieuse attraction nouvelle, « bobo », envers le monde traditionnel d’où sont issus les migrants, monde qu’on leur détruit, la vie simple en accord avec la nature qu’ils menaient encore hier, le mode de vie nomade…
Étrange tragédie-balai des pauvres qui rêvent la vie de luxe promise et ne voudraient pour rien au monde s’en détourner, et des déçus du monde occidental qui regardent avec nostalgie vers les pays qu’ils ont détruit et méprisés.

Passages retenus

L’adieu à la mère, p. 53 :

La mère est là. Qui nous attend. Et que nous ne reverrons pas. Elle va mourir ici avant que nous ne puissions la faire venir près de nous. C’est certain et nous le savons tous les deux. Elle sait qu’elle vois ses fils pour la dernière fois et elle ne dit rien parce qu’elle ne veut pas risquer de nous décourager. Elle restera seule, ici, avec l’ombre de notre père. Elle nous offre son silence, avec courage. Nous ne partons que parce qu’elle accepte de ne pas nous retenir. Aucun de nous deux n’aurait la force de le faire si elle ne consentait à ce départ. Elle offre son silence. Et il lui faut une force violente pour contenir ses sanglots de mère.

La gifle des pauvres, p. 68 :
– Tu vois, Angelo, reprit le commandant, quand je repense à cette rencontre avec la femme du Vittoria, je ne peux m’empêcher de me dire que je lui ai donné mon arme mais que je ne sais pas ce qu’elle m’a donné en échange.
Le vieux Sicilien prit son temps avant de répondre puis il murmura :
– L’insatisfaction.
Le commandant sourit. Peut-être avait-il raison. Depuis cette rencontre tout lui pesait davantage. Le dégoût ne lui laissait guère de répit. Il rechignait à remettre ses pieds dans les traces de sa vie d’autrefois. Elle lui avait offert cela, peut-être, la gifle des pauvres, l’impérieux besoin de désirer.

Les bons sentiments inutiles de l’Occident, p. 112 :
À l’instant où ils le firent [descendre du bateau], il eut le temps de croiser le regard de l’interprète. Un long regard noir et douloureux qui disait sa rancune. Il aurait admis que Salvatore Piracci refuse sa proposition par principe, par idéologie. Mais il comprenait que le commandant était maintenant prêt à accepter. Il était simplement trop tard. Et cela était pire que tout, alors il cracha par terre, sans quitter des yeux le commandant. Il cracha sur sa lenteur et sur ses bons sentiments inutiles. Il cracha sur cet homme qui laissait les choses aller leur cours puis, l’instant d’après, le regrettait.

Carnaval de la migration, p. 134 :
Je découvre, en le contemplant, qu’il boite de la jambe gauche. Je voudrais rire. Un homme tabassé et un boiteux marchent vers l’Algérie, le Maroc et l’Espagne. Sans rien sur le dos. Nous sommes deux silhouettes improbables et nous partons à l’assaut du monde infini. Sans eau. Sans carte. Cela fera rire les oiseaux qui nous survoleront. « Par là », a-t-il dit, comme s’il s’agissait d’atteindre le trottoir d’en face. Nous partons pour un voyage de milliers de kilomètres. Je n’ai plus ni d’argent ni de force. Alors oui, je peux rire. J’accepte ce guide boiteux comme compagnon grotesque de mon voyage. Nous marchons. Sans parler, sans penser à la nourriture qu’il va falloir trouver, à l’argent qu’il va falloir gagner pour que le voyage continue. Nous marchons. Boubakar, malgré sa jambe abîmée, marche avec le sérieux des fous. Je suis mon guide aliéné. Peu importe. Que les lézards rient de nous. Le monde est trop grand pour mes pieds mais je poursuivrai.

Vies potentielles, p. 143 :

Comme tout cela est étrange. Pendant vingt ans il avait mené une vie qui lui convenait. Il allait prendre une autre direction et il sentait qu’il serait tout aussi juste dans cette nouvelle existence. Dans combien de vies peut-on être ainsi soi-même ? Dans combien d’existences qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et sont peut-être parfaitement antinomiques ?

Distinction des voyageurs et des migrants, p. 153 :

Ahmed est heureux. Il a passé une bonne journée. Il parle de tout et de rien. De la route qui aurait dû être refaite. Des Libyens qui conduisent mieux que les Égyptiens. De la solidité de ces vieux moteurs de camion, increvables. Il parle parce qu’il est en voyage, pas en errance, comme nous. Il parle pour pouvoir raconter ce soir, à sa femme, qui était à ses côtés cette fois-ci. Nous, nous ne parlons pas. Il est facile de reconnaître ceux qui, comme nous, sont des vagabonds. Ils se taisent. Baissent les yeux et se blottissent dans un coin pour que le temps glisse sur eux. Ceux-là, oui, sont comme moi. Épuisés d’une fatigue qu’aucune halte sur le bord de la route ne peut soulager. Peureux et braves à la fois. Résignés dans les mouvements de leurs corps lorsqu’ils montent à bord mais vifs comme des lézards lorsque quelque chose d’inattendu survient. Nous sommes des hommes fatigués qui ne peuvent plus dormir. De grosses bêtes qui se blottissent sur le toit du camion mais restent aux aguets. Ahmed n’a pas cette vigilance. Il ne regarde pas, lui, à chaque ralentissement du camion, si c’est un trou dans la chaussée qui oblige le chauffeur à freiner ou un barrage inattendu. Nous si. Rien ne nous laisse en paix.

Crache ton cerveau : L’Entraide, de Kropotkine (philo)

Prendre exemple sur le meilleur de la nature et de l’humain

Kropotkine (Petr Alexeïevitch) 1890-1896, L’Entraide, un facteur de l’évolution, éd. Écosociété, coll. Retrouvailles, 2001, Montréal

traduit de l’anglais par Louise Guieysse-Bréal (Mutual Aid, a factor of evolution)

Note : 4.5 sur 5.
Résumé

Les continuateurs de Darwin (et notamment Herbert Spencer) ont simplifié sa théorie et l’ont appliquée à l’homme : seul le plus apte, le plus fort survivra et donc chacun doit lutter contre les autres pour sa survie. C’est le grand principe de la civilisation individualiste. Or, ce n’est pas ce qu’on observe dans la nature, que ce soit chez les animaux ou chez les hommes. Kropotkine collecte donc les observations des chercheurs – concernant oiseaux, faune terrestre ou maritime – qui montrent combien l’entraide est un facteur fondamental dans la survie des espèces, puis s’intéresse aux recherches concernant les sociétés préhistoriques, les communautés de village, les cités et guildes médiévales, afin de montrer comme l’organisation sociale et l’étroite solidarité et complémentarité a toujours joué un rôle important. Enfin, il considère la civilisation d’aujourd’hui pour chercher ce qui persiste encore aujourd’hui de ce trait essentiel de notre espèce.

Quoique la destruction des institutions d’entraide ait été poursuivie, en pratique et en théorie depuis plus de trois ou quatre cents ans, des centaines de millions d’hommes continuent à vivre avec de telles institutions ; ils les conservent pieusement et s’efforcent de les reconstituer là où elles ont cessé d’exister. En outre, dans nos relations mutuelles, chacun de nous a ses mouvements de révolte contre la foi individualiste qui domine aujourd’hui.

p. 287
L’auteur : Piotr Kropotkine (1842-1921), le prince de l’anarchie

Fils d’un prince, riche propriétaire terrien près de Smolensk et d’une mère qui aimait la poésie et se montrait douce avec les serfs mais mourut alors qu’il avait seulement trois ans. Fait ses classes au lycée de Moscou puis s’engage en 57 dans l’armée impériale, mais choisit de servir chez les Cosaques de l’Amour en Sibérie.

Démissionne de l’armée après l’insurrection de Pologne de 63 et se lance dans une carrière scientifique, participe à des expéditions en Sibérie et en Mandchourie, étudie les mathématiques et la géographie à l’Université de Saint-Pétersbourg. Il lit Proudhon et Alexandre Herzen, voyage en Europe, rencontre Bakounine et adhère à la Première Internationale.

Arrêté à Saint-Pétersbourg en 1874, il s’évade après deux ans. Il intensifie ses activités et son engagement en Suisse où il fonde deux journaux anarchistes comme l’Avant garde, avec Paul Brousse et Jean-Louis Pindy, puis Le Révolté avec Élisée Reclus avant d’être expulsé de Suisse en 1881. Il est arrêté à Lyon en 1882 pour son influence sur les manifestations de mineurs à Montceau-les-Mines et sur les attentats à la bombe à Lyon.

Il est libéré trois ans plus tard et s’installe en Angleterre à l’invitation de l’activiste-féministe Charlotte Wilson. Il continue l’élaboration théorique d’une société libertaire (La Conquête du pain en 1892, l’Entraide en 1896-1902) tout en abandonnant le principe de la « propagande par le fait » ou action violente.

Sommaire

Préface de Mark Fortier
Introduction
1. L’entraide parmi les animaux
2. L’entraide parmi les sauvages
3. L’entraide parmi les barbares
4. L’entraide dans la cité du Moyen-Âge
5. L’entraide de nos jours
Conclusion

Commentaires

La préface de Mark Fortier datée de 2001 semble prudemment vouloir avertir les lecteurs du contexte historique particulier dans lequel écrivait le prince Kropotkine, comme si les outrances de l’auteur anarchiste avaient de quoi choquer, révolter le regard moderne. Pourtant, quelques dix-neuf années plus tard, le monde a-t-il tant changé pour que l’ouvrage et les thèses défendues par Kropotkine apparaissent non seulement acceptables mais terriblement brûlantes d’actualité et salvatrices ?

L’égoïsme primordial de l’homo oeconomicus est partout encore brandi comme une vérité, la concurrence des individus sert d’excuse aux mauvaises mœurs, à l’avidité, à l’exploitation de l’homme par l’homme et à la non-action de nombre de personnes qui sentent bien que ce monde ne tourne pas rond. Or, le monde capitaliste qui triomphait et était devenu une évidence à la fin du XXe siècle (chute du mur vue comme fin des conflits idéologiques, fin de l’histoire), apparaît aujourd’hui complètement craquelé, illogique et grotesque, immoral… C’est dans cette perspective que la remise en cause de la théologie individualiste qui sous-tend ce système apparaît comme salvatrice.

La thèse de Kropotkine en tant que « retrouvaille » (nom si bienvenu de la collection) constitue ainsi une base essentielle pour l’élaboration d’une nouvelle société. La société individualiste, comme l’animal isolé, est vouée à l’échec, à la décadence et à l’extinction, ce que montrent la succession de plus en plus rapide des crises sociales, financières et des catastrophes écologiques. L’homme est bien un animal, mais un animal social. Et se vouloir individualiste, c’est aller contre sa nature. En cela, la thèse de Kropotkine – prudent par rapport à ce que pouvaient accepter son époque – de voir l’entraide seulement comme un facteur de l’évolution parmi d’autres, pourrait même être trop prudente et scientifiquement mesurée pour les pensées échaudées du XXIe siècle en matière d’écologie et de bien-être animal !

Kropotkine choisit contre-intuitivement pour soutenir sa thèse d’observer les phases souvent dénigrées, vues comme humainement moins morales, de l’Histoire : les sauvages, les barbares et le Moyen-Âge. La désignation seule de ces objets d’étude est déjà habituellement péjorative. Aux peuplades sauvages, on rattache souvent des mœurs inacceptables (cannibalisme, inceste, infanticide…). Les barbares sont considérées comme sanguinaires, ne connaissant que la loi du plus fort. Quant à l’âge obscur, parenthèse de régression entre l’antiquité brillante et la Renaissance, l’art y serait à nouveau enfantin et asservi à la religion, la société culminerait dans l’inégalité et la pyramidalité féodale, le servage et la pauvreté extrême des paysans, la saleté infâme des rues des villes, les guerres incessantes…

C’est donc volontairement qu’il ne traite pas les Grecs et Romains (et leur société démocratique ou encore les Spartiates communistes…). Il opère une relecture de l’histoire, une contre-histoire, montre comme dans ces phases effacées de l’histoire mais pourtant les plus longues, triomphait au contraire l’entraide humaine. Mais que ces phases de l’histoire, cette histoire stationnaire d’un mode de vie collectif s’oppose à l’histoire des événements, à l’histoire des « Grands ». Comme les historiens et écrivains, comme des journalistes modernes, cherchent le brillant et l’approbation des grands, les rois et seigneurs ont combattu les cités médiévales et les communautés de village. On retrouve ici la manière dont le pape, d’après Dario Fo avait lancé une croisade pour aider les seigneur chassés par les communautés villageoises du nord de l’Italie (cf. le Prologue à Boniface VIII dans le Mystère bouffe, 1969).

On regrettera que les fonctionnements des tribus, des communautés villageoises, des confédérations, des cités et des guildes ne soient pas plus systématiquement détaillés. Il ne s’agit pas de proposer ces organisations comme modèles. Sans vouloir idéaliser ces sociétés, Kropotkine relève simplement – comme il le fait avec les animaux – les traits significatifs relevant de cette entraide fondamentale qui caractérise d’après lui l’humanité. Autant de traits, de faits sociaux, d’exemples d’organisations, d’idées qui pourraient aider à bâtir une société nouvelle. Le fonctionnement plus détaillé de ces organisations pourra ainsi être recherché par le lecteur désireux.

L’essai de Kropotkine n’a pas seulement une portée anthropologique, philosophique et politique, mais il a aussi une portée écologique. Son premier article rétablit des vérités sur le monde animal, mais il évoque largement l’entraide et la complémentarité des différentes espèces. Non seulement l’homme devrait vivre en mettant en avant la solidarité (la fraternité avant les autres valeurs ?), mais il doit également considérer les autres espèces et donc la nature comme des frères avec lesquels il constitue une société d’entraide. Car s’il doit protection à la nature, il est aussi protégé et dépendant d’elle et de la survie des autres espèces. Une vision de l’homme pris dans un environnement d’interdépendances qui font sa force et non sa faiblesse, qui garantissent un espace de libertés et non la restreignent, qui en mettant les individus et formes de vie à leur juste place, leur garantissent un égal droit à la vie et non une égalité absolue inaccessible fondée sur le rattrapage des « moins égaux » du niveau atteint par les « meilleurs ».

Compte-rendu

1. L’entraide parmi les animaux

La majorité des animaux fonctionnent en groupe, en troupeau… Et c’est grâce au nombre, qu’ils échappent ou repoussent les prédateurs, qu’ils développent des stratégies élaborées pour survivre en milieu hostile. Il n’est pas rare de voir de l’entraide entre des groupes différents, et même entre différentes espèces (chez les oiseaux par exemple). Contrairement à ce qu’on croit souvent, les groupes d’animaux ne laissent pas tomber leurs vieux ou leurs blessés. Il semble que les prédateurs isolés aient peut-être été plus sociables avant la domination de l’homme, et que leur tendance à l’isolement pourrait être symbole d’un risque d’extinction.

passages retenus :

Solidarité comme fondement du groupe social et du bien, p. 32 :

L’amour, la sympathie et le sacrifice de soi-même jouent certainement un rôle immense dans le développement progressif de nos sentiments moraux. Mais ce n’est ni sur l’amour ni même sur la sympathie que la société est basée dans l’humanité : c’est sur la conscience de la solidarité humaine – ne fut-elle même qu’à l’état d’instinct –, sur le sentiment inconscient de la force que donne à chacun la pratique de l’entraide, sur le sentiment de l’étroite dépendance du bonheur de chacun et du bonheur de tous, et sur un vague sens de justice et d’équité, qui amènent l’individu à considérer les droits de chaque autre individu comme égaux aux siens. Sur cette large base se développent les sentiments moraux supérieurs.

Entraide chez les singes, p. 91 :

[En dehors des orangs-outangs, singes hurleurs, capucins et monos,] toutes les autres espèces de la tribu des singes – les chimpanzés, les sajous, les sakis, les mandrilles, les babouins, etc. – sont sociables au plus haut degré. Ils vivent en grande bande et se joignent même à d’autres espèces que la leur. La plupart d’entre eux deviennent tout à fait malheureux quand ils sont solitaires. Les cris de détresse de l’un d’eux font accourir immédiatement la bande entière, et ils repoussent avec hardiesse les attaques de la plupart des carnivores et des oiseaux de proie. Les aigles eux-mêmes n’osent pas les attaquer. C’est toujours par bandes qu’ils pillent nos champs, les vieux prenant soin de la sûreté de la communauté. Les petits ti-tis dont les douces figures enfantines frappèrent tant Humboldt, s’embrassent et se protègent les uns les autres quand il pleut, roulant leur queue autour du cou de leurs camarades grelottants. Plusieurs espèces montrent la plus grande sollicitude pour leurs blessés, et n’abandonnent pas un camarade blessé pendant la retraite jusqu’à ce qu’ils se soient assurés qu’il est mort et qu’ils sont impuissants à le rappeler à la vie.

L’intelligence sociale, p. 99 :

Le langage, l’imitation et l’expérience accumulée sont autant d’éléments de progrès intellectuel dont l’animal non social est privé. Aussi trouvons-nous à la tête des différentes classes d’animaux les fourmis, les perroquets, les singes, qui tous unissent la plus grande sociabilité au plus grand développement de l’intelligence. Les mieux doués pour la vie sont donc les animaux les plus sociables, et la sociabilité apparaît comme un des principaux facteurs de l’évolution, à la fois directement, en assurant le bien-être de l’espèce tout en diminuant la dépense inutile d’énergie, et indirectement en favorisant le développement de l’intelligence.

2. L’entraide parmi les sauvages

Les premières sociétés humaines, tout comme les tribus sauvages encore existantes, vivaient en groupes ou clans, maintenus par l’idée d’une origine commune ou par l’adoration d’ancêtres communs, et non autour de la cellule familiale. Le partage, l’amitié et la solidarité sont les valeurs principales des groupes de chasseurs-cueilleurs. Il y a peu de disputes entre les membres du groupe. Tous s’occupent des enfants, des blessés et des personnes âgées. Personne ne mange seul. Toutefois, si le groupe est trop gros pour la subsistance ou pour être organisé, il limite son nombre (infanticides, abandon des personnes âgées, cannibalisme des capturés), ou se scinde. Chaque clan respecte à peu près le territoire du clan voisin, avec lequel il échange volontiers les jeunes garçons et les jeunes filles. La tribu punit son propre membre en cas d’affront de celui-ci à une autre tribu. Par les restrictions de mariage dans le clan (inceste), le clan se transforme peu à peu en assemblage de familles patriarcales.

passages retenus

Du mariage communal à la famille patriarcale, p. 130 :

L’humanité a traversé, à ses commencements, une phase qui peut être décrite comme celle du « mariage communal » ; c’est-à-dire que dans la tribu les maris et les femmes étaient en commun sans beaucoup d’égards pour la consanguinité. Mais il est aussi certain que quelques restrictions à ces libres rapports s’imposèrent dès une période très reculée. D’abord le mariage fut prohibé entre les fils d’une mère et les sœurs de cette mère, ses petites filles et ses tantes. Plus tard, il fut prohibé aussi entre les fils et les filles d’une même mère, et de nouvelles restrictions suivirent celles-ci. L’idée d’une gens ou d’un clan, comprenant tous les descendants présumés d’une même souche (ou plutôt tous ceux qui s’étaient réunis en un groupe) se développa, et le mariage à l’intérieur du clan fut totalement prohibé. Le mariage resta encore « communal », mais la femme ou le mari devaient être pris dans un autre clan. […] Quant à la famille, les premières germes en apparurent au sein de l’organisation des clans. Une femme capturée à la guerre dans quelque autre clan, et qui auparavant aurait appartenu à la gens entière, put être gardée à une époque postérieure par le ravisseur, moyennant certaines obligations envers la tribu. Elle pouvait être amenée par lui dans une hutte séparée, après avoir payé un certain tribut au clan, et ainsi se constituait à l’intérieur de la gens la famille patriarcale séparée, dont l’apparition marquait une phase tout à fait nouvelle de la civilisation.

Le partage de celui qui a réussi à s’enrichir, p. 143 :

La vie des esquimaux est basée sur le communisme. Ce qu’on capture à la pêche ou à la chasse appartient au clan. Mais dans plusieurs tribus, particulièrement dans l’ouest, sous l’influence des Danois, la propriété privée pénètre dans les institutions. Cependant ils ont un moyen à eux pour obvier aux inconvénients qui naissent d’une accumulation de richesses personnelles, ce qui détruirait bientôt l’unité de la tribu. Quand un homme est devenu riche, il convoque tous les gens de son clan à une grande fête, et après que tous on bien mangé, il leur distribue toute sa fortune. Sur la rivière Yukon, Dall a vu une famille aléoute distribuer de cette façon 10 fusils, 10 vêtements complets en fourrures, 200 colliers de perles de verre, de nombreuses couvertures, 10 fourrures de loups, 200 de castors et 500 de zibelines. Après cela, les donateurs enlevèrent leurs habits de fête, les donnèrent aussi, et mettant de vieilles fourrures en loques, ils adressèrent quelques mots à leur clan, disant que, bien qu’ils fussent maintenant plus pauvres qu’aucun d’eux, ils avaient gagné leur amitié.

La prétendue immoralité des sauvages, p. 150-151 :

Quand un sauvage sent qu’il est un fardeau pour sa tribu ; quand chaque matin sa part de nourriture est autant de moins pour la bouche des enfants qui ne sont pas aussi stoïques que leurs pères et crient lorsqu’ils ont faim ; quand chaque jour il faut qu’il soit porté le long du rivage pierreux ou à travers la forêt vierge sur les épaules de gens plus jeunes (point de voitures de malades, point d’indigents pour les rouler en pays sauvage), il commence à répéter ce que les vieux paysans russes disent encore aujourd’hui : Tchoujôï vek zaiedàöu, pora na pokôï ! (je vis la vie des autres : il est temps de me retirer). Et il se retire.

Les Sauvages, en général, éprouvent tant de répugnance à ôter la vie autrement que dans un combat, qu’aucun d’eux ne veut prendre sur lui de répandre le sang humain. Ils ont recours alors à toutes sortes de stratagèmes, qui ont été très faussement interprétés. Dans la plupart des cas, ils abandonnent le vieillard dans les bois, après lui avoir donné plus que sa part de nourriture commune. Des expéditions arctiques ont fait de même quand elles ne pouvaient plus porter leurs camarades malades. « Vivez quelques jours de plus ! Peut-être arrivera-t-il quelque secours inattendu. »

Lorsque nos savants occidentaux se trouvent en présence de ces faits, ils ne peuvent les comprendre. Cela leur paraît inconciliable avec un haut développement de la moralité dans la tribu, et ils préfèrent jeter un doute sur l’exactitude d’observations dignes de foi, au lieu d’essayer d’expliquer l’existence parallèle de deux séries de faits : à savoir une haute moralité dans la tribu, en même temps que l’abandon des parents et l’infanticide. Mais si ces mêmes Européens avaient à dire à un Sauvage que des gens, extrêmement aimables, aimant tendrement leurs enfants, et si impressionnables qu’ils pleurent lorsqu’ils voient une infortune simulée sur la scène, vivent en Europe à quelques pas de taudis où des enfants meurent littéralement de faim, le Sauvage à son tour ne les comprendrait pas.

3. L’entraide parmi les barbares

En suivant les exemples particulièrement documentés des Celtes, Slaves, Mongols, Turkmènes ou Kabyles, et autres peuples germains connus comme « barbares », les clans ou unions de familles à la période de sédentarisation, s’installèrent sur des territoires communs et formèrent ainsi des communes villageoises. Le village était constitué de petites huttes de famille et de maisons longues regroupant plusieurs familles ou des jeunes. Plusieurs villages formaient une tribu et les tribus formaient des confédérations qui assuraient la bonne entente des tribus et la défense de celles-ci. La terre était distribuée à chaque village. Puis chaque village organisait la culture des terres en commun, les travaux d’aménagement et de construction, le soutien mutuel, les règles de vie et rendait donc justice, imposant la compensation au lieu de la loi du talion. Ceux extérieurs au village qui ont à voir avec l’un des membres ont à voir avec tout le village.

Le sens de la solidarité et de l’hospitalité, p. 190 :

Mais c’est l’habitude chez les Bouriates, particulièrement ceux de Koudinsk – et une habitude est plus qu’une loi – que si une famille a perdu ses bestiaux, les plus riches familles lui donnent quelques vaches et quelques chevaux, afin qu’elle puisse se relever. Quant à l’indigent qui n’a pas de famille, il prend ses repas dans les huttes de ses congénères ; il entre dans une hutte, s’assied près du feu – par droit, non par charité – et partage le repas qui est toujours scrupuleusement divisé en parts égales ; il dort où il a pris son repas du soir.

4. L’entraide dans la cité du Moyen-Âge

Les migrations barbares venant s’installer dans l’empire romain, provoquèrent des guerres de territoires. L’autorité judiciaire, religieuse et la propriété des terres par les villages étaient disputées et peu à peu gagnées par les seigneurs de guerre, évêques de l’Église chrétienne et rois, à travers le lien de féodalité. Mais certains villages organisant eux-mêmes leur protection à l’intérieur de murs se constituèrent en cités gérant eux-mêmes les lois, la justice, l’organisation des travaux, le soutien mutuel et la défense contre les seigneurs et ennemis… Ils élisaient leur défenseur, leur magistrat et leur évêque. Toutes les industries de la ville pourvoyaient aux besoin des habitants et à la construction de la cité. Dans le cadre de l’artisanat, de l’industrie et du commerce, ou de n’importe quelle action, chaque métier s’organisait en guilde, réglant les prix, les niveaux de qualité, les droits et devoirs du travail, rendant justice et assurant le soutien mutuel contre les accidents, pour l’installation… La centralisation du pouvoir royal détruisit progressivement ces organisations collectives.

Solidarité dans les guildes, p. 230-231 :

Les guildes répondaient à un besoin profond de la nature humaine, et elles réunissaient toutes les attributions que l’État s’appropria plus tard par sa bureaucratie et sa police. Elles étaient plus que cela, puisqu’elles représentaient des associations pour l’appui mutuel en toutes circonstances et pour tous les accidents de la vie, « par action et conseil » ; c’étaient aussi des organisations pour le maintien de la justice, différents en ceci de l’État qu’en toutes occasions intervenait un élément humain, fraternel, au lieu de l’élément formaliste qui est la caractéristique essentielle de l’intervention de l’État. Quand il apparaissait devant le tribunal de la guilde, le frère avait à répondre à des hommes qui le connaissaient bien et avaient été auparavant à ses côtés dans leur travail journalier, au repas commun, pendant l’accomplissement de leurs devoirs confraternels : des hommes qui étaient ses égaux et véritablement ses frères, non des théoriciens de la loi, ni des défenseurs des intérêts des autres.

La vitalité artistique des cités médiévales, p. 268-270 :

Comme l’art grec, [l’architecture médiévale] jaillissait d’une conception de fraternité et d’unité engendrée par la cité. Elle avait une audace qui ne peut s’acquérir que par des luttes audacieuses et des victoires ; elle exprimait la vigueur, parce que la vigueur imprégnait toute la vie de la cité. Une cathédrale, une maison communale symbolisaient la grandeur d’un organisme dont chaque maçon et chaque tailleur de pierres était un constructeur ; et un monument du Moyen-Âge n’apparaît jamais comme un effort solitaire, où des milliers d’esclaves auraient exécuté la part assignée à eux par l’imagination d’un seul homme – toute la cité y a contribué. Le haut clocher s’élevait sur une construction qui avait de la grandeur par elle-même, dans laquelle on pouvait sentir palpiter la vie de la cité ; ce n’était pas un échafaudage absurde comme la tour en fer de 300 mètres de Paris, ni une simili bâtisse en pierre faite pour cacher la laideur d’une charpente de fer comme le Tower Bridge à Londres. Comme l’Acropole d’Athènes, la cathédrale du Moyen-Âge était élevée dans l’intention de glorifier la grandeur de la cité victorieuse, de symboliser l’union de ses arts et métiers, d’exprimer la fierté de chaque citoyen dans une cité qui était sa propre création. […] Les ressources dont on disposait pour ces grandes entreprises étaient d’une modicité étonnante. La cathédrale de Cologne fut commencée avec une dépense annuelle de 500 marks seulement ; un don de 100 marks fut inscrit comme une grande donation […] Mais chaque corporation contribuait pour sa part en pierres, en travaux et en inventions décoratives pour leur monument commun. Chaque guilde y exprimait ses conceptions politiques, racontant en bronze ou en pierre, l’histoire de la cité, glorifiant les principes de « Liberté, Égalité et Fraternité », louant les alliés de la cité et vouant ses ennemis aux feux éternels. Et chaque guilde témoignait son amour au monument communal en le décorant de vitraux, de peintures, de « grilles dignes d’être les portes du Paradis », comme le dit Michel-Ange, ou en décorant de sculptures en pierre les plus petits recoins du bâtiment. […] « Aucune œuvre ne doit être entreprise par la commune si elle n’est conçue selon le grand coeur de la commune, composé des coeurs de tous les citoyens, unis dans une commune volonté » – telles sont les paroles du Conseil de Florence ; et cet état d’esprit apparaît bien dans toutes les œuvres communales d’une utilité sociale : les canaux, les terrasses, les vignobles et les jardins fruitiers autour de Florence, ou les canaux d’irrigation qui sillonnent les plaines de Lombardie, ou le port et l’aqueduc de Gênes, bref tous les travaux de cette sorte qui furent accomplis par presque toutes les cités.

5. L’entraide de nos jours

Quand il ne les combat pas, l’État centralisé rend caduc ou difficiles les organisations collectives comparables à celles qui ont dominé au Moyen-Âge. Les communes villageoises perdurent jusqu’à nos jours bien que de moins en moins nombreuses, toutefois là où l’État est défaillant, elles ressurgissent. Les guildes ont laissé place à des unions de travailleurs ou syndicats qui s’entraident pour défendre leurs conditions de vie et de travail, notamment à travers les grèves et le militantisme politique. Une autre continuité des logiques d’organisation collective se trouve dans les coopératives et la vie associative. Mais la plus grande preuve de la persistance de l’entraide se trouve dans la misère. Dès que des hommes et femmes se retrouvent en marge du système individualiste, ils renouent avec les systèmes d’entraide.

La décharge des obligations d’entraide par l’État et l’impôt, p. 286 :

L’absorption de toutes les fonctions par l’État favorisa nécessairement le développement d’un individualisme effréné, et borné à la fois dans ses vues. À mesure que le nombre des obligations envers l’État allait croissant, les citoyens se sentaient dispensés de leurs obligations les uns envers les autres. Dans la guilde – et au Moyen Âge, chacun appartenait à quelque guilde ou fraternité – deux « frères » étaient obligés de veiller chacun à leur tour un frère qui était tombé malade ; aujourd’hui on considère comme suffisant de donner à son voisin l’adresse de l’hôpital public le plus proche. Dans la société barbare, le seul fait d’assister à un combat entre deux hommes, survenu à la suite d’une querelle, et de ne pas empêcher qu’il y ait une issue fatale, exposait à des poursuites comme meurtrier ; mais avec la théorie de l’État protecteur pour tous, le spectateur n’a pas besoin de s’en mêler : c’est à l’agent de police d’intervenir, ou non. Et tandis qu’en pays sauvage, chez les Hottentots par exemple, il serait scandaleux de manger sans avoir appelé à haute voix trois fois pour demander s’il n’y a personne qui désire partager votre nourriture, tout ce qu’un citoyen respectable doit faire aujourd’hui est de payer l’impôt et de laisser les affamés s’arranger comme ils peuvent. Aussi la théorie, selon laquelle les hommes peuvent et doivent chercher leur propre bonheur dans le mépris des besoins des autres, triomphe-t-elle aujourd’hui sur toute la ligne – en droit, en science, en religion. C’est la religion du jour, et douter de son efficacité c’est être un dangereux utopiste.

La grève, p. 331 :

En outre, chaque membre d’une union a toujours à envisager la grève ; et l’effrayante réalité de la grève, c’est que le crédit limité d’une famille d’ouvriers chez le boulanger et le prêteur à gages est vite épuisé, la paye de grève ne mène pas loin, même pour la simple nourriture, et la faim se lit bientôt sur les figures des enfants. Pour celui qui vit en contact intime avec les ouvriers, une grève qui se prolonge est un spectacle des plus déchirants […]. Aujourd’hui encore, les grèves se terminent souvent par la ruine totale et l’émigration forcée des populations entières ; et quant à la fusillade des grévistes, pour la plus légère provocation, ou même sans provocation, c’est encore tout à fait habituel en Europe.

Cependant, à chaque année, il y a des milliers de grèves et de contre-grèves patronales en Europe et en Amérique – et les luttes les plus longues et les plus terribles sont, en général, celles que l’on nomme « les grèves de sympathie », entreprises par les ouvriers pour soutenir leurs camarades renvoyés en masse, ou pour défendre les droits d’association. Et tandis qu’une partie de la presse est disposée à expliquer les grèves par l’« intimidation », ceux qui ont vécu parmi les grévistes parlent avec admiration de l’aide et du soutien mutuel qui sont constamment pratiqués entre eux.

La misère, p. 350 :

« Quand les enfants de l’école demandent du pain, ils rencontrent rarement, ou plutôt jamais, un refus » m’écrit une dame de mes amies, qui a travaillé plusieurs années dans Whitechapel en relation avec un club d’ouvriers. Mais je ferais peut-être aussi bien de traduire encore quelques passages de sa lettre :

Que des voisins viennent vous soigner, en cas de maladie, sans l’ombre de rémunération, c’est une habitude tout à fait générale parmi les ouvriers. De même lorsqu’une femme a de petits enfants et sort pour travailler, une autre mère prend toujours soin d’eux.

Si dans la classe ouvrière ils ne s’aidaient pas les uns les autres, les ne pourraient exister. Je connais bien des familles qui s’aident continuellement l’une l’autre – en argent, en nourriture, en combustible, pour élever les petits enfants, ou bien en cas de maladie ou de mort.

« Le tien » et « le mien » est beaucoup moins strict parmi les pauvres que parmi les riches. Ils s’empruntent constamment les uns aux autres des souliers, des habits, des chapeaux, etc. – tout ce dont on peut avoir besoin sur le moment – ainsi que toute espèce d’ustensiles de ménages.

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