Faire revivre ce merveilleux Paris de l’entre-deux-souvenirs
Hemingway (Ernest) 1964, Paris est une fête, Gallimard, Folio, 2012 Édition revue et augmentée. Traduit de l’anglais américain par Marc Saporta et Claude Demanuelli (A moveable feast)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Ernest vit à Paris, quartier latin, avec sa femme Hadley et bientôt leur fils Mr Bumpy. Il a renoncé au journalisme et se rend tous les matins, dans le café de la Closerie, pour écrire des nouvelles et commencer ses premiers romans. Il y trouve un bon rythme et de bonnes habitudes de travail, un bon chauffage aussi. Déjà un peu connu dans le milieu des expatriés américains à Paris, il rencontre quelques écrivains et personnages importants comme Miss Stein, Ezra Pound ou encore Scott Fitzgerald. Hormis ces rencontres, Hem. parle de leur goût pour les courses de chevaux, pour le ski en Suisse… C’était pour lui une période très heureuse.
Commentaires
Hemingway prétend dédier ce livre à sa première femme Hadley, pourtant assez peu présente dans le roman. Elle n’est là qu’en arrière-plan, comme condition de cette vie équilibrée, de cette jeunesse heureuse qu’ils vivent ensemble à Paris. La vie à Paris et même toute la ville évoquent pour lui cette période et donc sa femme qui en est la condition. Cela transparaît dans les moments racontés où le couple considère ensemble leur entourage, les jeux, l’écriture, se laisser pousser les cheveux… L’accord semble parfait ce qui aboutit à une période dorée et à une confiance absolue et dangereuse pour le couple. Hadley est vue au travers de tout un agencement, une jeunesse, une vie de couple, des petites folies, une vie intellectuelle et mondaine équilibrée, un lieu… La question de l’écriture est très présente dans ce récit. Il semble que cette période constitue un tournant important dans le travail de Hemingway ou plus encore, une affirmation de sa manière et de ses possibilités, un moment où il trouve réponses aux problèmes d’enclenchement de page blanche, de sèche, de moment et de situation d’écriture, de sujets… La conclusion reprise sous multiples formes dans les fragments contient une réflexion sur ce qu’est le récit autobiographique. Il ne s’agit pas de raconter un vécu mais de recréer un univers, de le faire sentir. Le Paris de l’Entre-deux-guerres est ainsi recréé par quelques traits, forcément incomplet, mais évoqué. Il semble que cette ville était pour Hemingway le lieu idéal pour vivre la littérature à cette époque. La possibilité de vivre dans un confort correct fait de petits plaisirs, pour peu de moyens, permet de se consacrer à l’écriture, d’expérimenter, de s’amuser aux courses, de voyager, d’avoir une famille… sans tout faire passer sous la nécessité de l’argent, tout en restant parmi la population, donc en faisant des rencontres enrichissantes – que ce soit d’autres écrivains ou bien un pauvre cracheur de feu – qui alimentent l’écriture. Ainsi que le « poisson-pilote » vient troubler par ce qu’il introduit la tranquillité des vacances à la montagne et celle du couple, on peut imaginer que cet âge d’or du Paris artiste fut troublé par l’irruption de malvenus, d’intéressés ou de gens suiveurs, médiocres…
Passages retenus
p. 45 : Je t’ai vue, mignonne, et tu m’appartiens désormais, quel que soit celui que tu attends et même si je ne dois plus jamais te revoir, pensais-je. Tu m’appartiens et tout Paris m’appartient, et j’appartiens à ce cahier et à ce crayon.
Techniques de travail, p. 51 : Je travaillais toujours jusqu’au moment où j’avais entièrement achevé un passage et m’arrêtais quand j’avais trouvé la suite. Ainsi, j’étais sûr de pouvoir poursuivre le lendemain. Mais parfois, quand je commençais un nouveau récit et ne pouvais le mettre en train, je m’asseyais devant le feu et pressais la pelure d’une des petites oranges au-dessus de la flamme et contemplais son crépitement bleu. Ou bien je me levais et regardais les toits de Paris et pensais : « Ne t’en fais pas. Tu as toujours écrit jusqu’à présent, et tu continueras. Ce qu’il faut c’est écrire une seule phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses. » Ainsi, finalement, j’écrivais une phrase vraie et continuais à partir de là. […] Là-haut, dans ma chambre, je décidai que j’écrirais une histoire sur chacun des sujets que je connaissais. Je tâchai de m’en tenir là pendant tout le temps que je passais à écrire et c’était une discipline sévère et utile. C’est dans cette chambre que j’appris à ne pas penser à mon récit entre le moment où je cessais d’écrire et le moment où je me remettais au travail, le lendemain. Ainsi, mon subconscient était à l’œuvre et en même temps je pouvais écouter les gens et tout voir, du moins je l’espérais ; je m’instruirais, de la sorte ; et je lirais aussi afin de ne pas penser à mon œuvre au point de devenir incapable de l’écrire. En descendant l’escalier, quand j’avais bien travaillé, aidé par la chance autant que par ma discipline, je me sentais merveilleusement bien et j’étais libre de me promener n’importe où dans Paris.
p. 173 : Il nous faut plus de mystères authentiques dans nos vies, Hem, me dit [Evan Shipman, poète] un jour. Ce qui manque le plus à notre époque, c’est un écrivain sans ambition et un poème inédit vraiment important. Mais, bien sûr, il faut vivre.
p. 210 : Je ne suis pas sûr que Scott eût jamais bu du vin au goulot auparavant et cela le rendait excité comme s’il avait traîné dans les bas-fonds ou comme l’est une fille qui nage pour la première fois sans maillot.
Concession de l’oeuvre littéraire autobiographique, p. 333 : Ce livre est une œuvre d’imagination. J’ai laissé beaucoup de choses de côté, opéré des changements et des coupes, et j’espère qu’Hadley comprendra. Il se peut qu’un ouvrage de ce genre élimine et déforme, mais il tente de recréer par l’imagination une époque et les gens qui l’ont vécue. Les faits dont on se souvient, jamais on ne pourra les rendre tels qu’ils se sont produits dans la réalité. […] Il a fallu tailler sans pitié, comme il convient dans une œuvre d’imagination.
Une première marche pour espérer regarder les arbres en face
Wohllenben (Peter) 2015, La Vie secrète des arbres, Les Arènes, Paris, 2017
sous-titre : Ce qu’ils ressentent. Comment ils communiquent. Un monde inconnu s’ouvre à nous.
Traduit de l’allemand par Corinne Tresca (titre original : Das geheime Leben der Bäume. Was si fühlen, wie sie kommunizieren – die Entdecken einer verborgenen Welt.)
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Ingénieur forestier dans l’ouest allemand, près de Aix-la-Chapelle, l’auteur nous fait découvrir le comportement des arbres, leurs manières de communiquer, de s’entraider, de se reproduire, de se servir ou de résister aux autres espèces, de grandir doucement à l’ombre des aînés, de se concurrencer pour une place au soleil, d’assurer la survie de l’espèce, de migrer quand le climat évolue… Toute une vie qui n’est finalement pas si lointaine de celle des hommes, rythme de vie mis à part.
Une poignée de terre forestière contient plus d’organismes vivants qu’il y a d’êtres humains sur terre.
p. 99
Commentaires
Peter Wohllenben n’est pas un chercheur scientifique ni un écrivain, mais un passionné des arbres. L’idée essentielle de ce livre est de faire découvrir, de vulgariser, les arbres et leur mode d’existence en forçant le trait de la comparaison avec l’humain (cf. titres des chapitres : le temps des amours, l’école forestière, rapports de force, logements sociaux, question de caractère, les enfants des rues…). Ce rapprochement est efficace dans la mesure où il permet au lecteur de comprendre et visualiser le fonctionnement des arbres sans être assailli de termes techniques. L’arbre devient une forme de vie à l’existence riche et complexe, là où on le considérait ordinairement comme un stock de bois, une plante certes utile mais un peu bête comme une pierre. L’auteur avoue d’entrée de livre avoir eu cette vision à ses débuts. Les chapitres du livres sont ainsi comme autant d’avancées, d’expériences, qui amèneront le lecteur au même point que l’auteur, à une prise en compte de la richesse existentielle des arbres. Les anecdotes de l’auteur, servant d’illustrations à un point ou un autre de cette présentation, sont clairement les meilleures passages du livre. Cette vieille souche survivant des décennies sans tronc ni feuilles, juste parce que ses anciens voisins, parents et amis, ont décidé de continuer à l’alimenter, à la garder parmi eux, par une aide alimentaire souterraine, a une puissance évocatrice incroyable qui dépasse le rapprochement un peu forcé à la sécurité sociale. Les trois chênes frères mais réagissant de manière différente aux signes climatiques sont une belle source d’interrogation pour réfléchir au comportement et aux contraintes existentielles des arbres (pourquoi perdre ses feuilles, pourquoi les conifères ne les perdent pas… ? comment captent-ils l’arrivée de l’hiver ?). Certains passages sont plus obscurs, l’auteur les passant trop vite, les croyant évidents alors qu’ils nécessiteraient un éclaircissement de notions scientifiques ou pratiques complexes. Mais il parvient parfaitement à donner cette épaisseur d’existence nécessaire qui soutient une révision presque complète des croyances et comportements humains habituels face à la forêt et aux arbres : l’erreur d’éclaircir les forêts pour favoriser la pousse (les arbres pousseront effectivement plus vite mais s’en trouveront beaucoup plus fragiles). Observer les arbres donne une série de leçons – sur l’importance de la lenteur, pousser lentement mais sûrement et bien bâti, sur le collectif – à une humanité obsédée de vitesse et de calculs de rendement des individus. On pensera ici au personnage de L’Homme pressé de Paul Morand, symbole de l’homme moderne, qui surcharge la terre de ses plantes et les fait crever et rêve d’envoyer sa femme enceinte aux Etats-Unis où paraît-il de nouvelles techniques permettent de gagner quelques mois… L’importance de l’entraide fera penser à un éventuel prolongement de L’Entraide, de Kropotkine qui avait traité de l’entraide chez les animaux comme d’un principe fondamental de l’évolution et de la survie des espèces avant d’en tirer des leçons pour les humains. Une première base pour un autre monde humain plus équilibré et en accord avec la nature, à creuser avec les réflexions sur les relations de penseurs comme Philippe Descola, Baptiste Morizot… Pour continuer de découvrir le monde des arbres, on conseillera les remarquables interventions de Francis Hallé (en vidéo et dans ses ouvrages La Vie des arbres, Du bon usage des arbres).
Passages retenus
L’aide sociale, p. 28 : Le résultat de l’étude est d’autant plus surprenant : les arbres compensent mutuellement leurs faiblesses et leurs forces. Le rééquilibrage s’effectue dans le sol, par les racines. Et les échanges vont bon train. Qui est bien nanti donne généreusement et qui peine à se nourrir reçoit de quoi améliorer son ordinaire. Nous retrouvons ici aussi les champignons dont l’immense réseau agit cette fois en machine à redistribuer géante. En somme, le système fonctionne un peu comme nos services d’aide sociale.
En quête du précieux cambium, p. 133 : L’objet de la convoitise est le cambium, la fine couche de couleur pâle située entre l’écorce et le bois. C’est le siège de l’accroissement de l’arbre, là où les cellules se divisent et produisent vers l’intérieur des cellules de bois et vers l’extérieur des cellules d’écorce. Le cambium est juteux, bourré de sucres et de sels minéraux. Faites l’expérience, goûtez-en. Il est comestible, au besoin nous pourrions même nous en nourrir. Si vous croisez sur votre chemin, au printemps, un épicéa fraîchement abattu par le vent, décollez un bout d’écorce avec votre canif, puis en tenant la lame à plat, découpez de longues bandes d’un centimètre de large. Le cambium a un goût légèrement résiné de carottes et très nourrissant. C’est aussi l’avis des scolytes qui creusent des galeries dans l’écorce pour déposer leurs œufs à proximité immédiate de cette source d’énergie. L’endroit idéal pour les larves qui mangent, grossissent et grandissent bien à l’abri de leurs ennemis. Les épicéas en bonne santé se défendent par l’émission de terpènes et de substances phénoliques qui repoussent, voire anéantissent les ravageurs. Si cela ne suffit pas, ils peuvent engluer les insectes dans des gouttes de résine. Des chercheurs suédois ont toutefois découvert qu’entre-temps les coléoptères avaient peaufiné leur armement. Les scolytes débarquent désormais avec plus de champignons sur leur corps (sous forme de spores ou de fragments de mycélium) qui pénètrent à leur suite à l’intérieur de l’arbre. Une fois sous l’écorce, ils attaquent les défenses chimiques des épicéas et les transforment en substances inoffensives. Comme les champignons se développent plus vite que les scolytes creusent, ils ont toujours un léger temps d’avance sur eux. Résultat : les ravageurs progressent en terrain détoxiqué et ils peuvent manger tout leur soûl.
Question de tempo, p. 166 : Le moment où l’arbre se sépare de son feuillage est effectivement une question de caractère. Cette opération, nous l’avons vu dans le chapitre précédent, est une nécessité, mais comment savoir quand le bon moment est arrivé ? Les arbres ne peuvent pas sentir l’hiver approcher, ils ne peuvent pas savoir s’il sera froid ou doux. Ils enregistrent la décroissance des phases lumineuses et la baisse des températures. Si tant est qu’elles baissent. Il n’est pas rare que le thermomètre affiche encore des températures de fin d’été en automne, de quoi poser un vrai casse-tête à nos trois chênes. Que faire ? Profiter de la douceur ambiante pour continuer à réaliser la photosynthèse et vite engranger quelques calories supplémentaires avant l’hiver ? Ou bien jouer la sécurité et se défeuiller sans attendre au cas où un brusque épisode de gel contraindrait à un repos précipité ? Apparemment, chacun des trois arbres a un avis différent. Celui de droite est plus anxieux, ou pour l’exprimer de façon positive : plus raisonnable. A quoi bon des réserves supplémentaires si l’on ne peut plus se séparer de ses feuilles et que l’on se retrouve à traverser l’hiver avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ? Mieux vaut lâcher les feuilles et hop, au pays des rêves ! Les deux autres sont plus téméraires. Qui sait ce que le printemps suivant apportera, combien d’énergie une soudaine invasion de d’insectes engloutira et ce qu’il restera ensuite de réserves ? Mieux vaut garder les feuilles et remplir à ras bord les réservoirs, sous l’écorce et dans les racines.
Du rôle positif de l’exploitation et de la dissimulation des corps
Koltès (Bernard-Marie) 1980, Combat de nègre et de chiens (suivi des Carnets), Minuit, 1989
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Sur le chantier d’un pont en Afrique, un ouvrier noir est mort. Son frère vient réclamer le corps au chef du chantier, un blanc vieillissant qui attend l’arrivée de sa jeune et récente femme. Celui-ci lui propose un verre de bon whisky et de l’argent pour oublier la tradition, car son ingénieur s’est débarrassé du corps.
Commentaires
Cette pièce resserrée sur quatre personnages confronte les trois blancs – trois ensembles de représentations et réactions typiques face à l’Africain et l’Afrique : racisme, paternalisme, fantasme – à un homme intègre qui fait donc ressortir le piège de leurs représentations. Le chantier et le monde ouvrier, l’accident de travail sont les thèmes qui se mélangent à l’intrigue, et le prétexte à cette confrontation. Koltès se défend d’avoir voulu écrire sur l’Afrique, il ne la connaît pas assez bien. Mais il écrit sur le regard de l’Européen sur l’Afrique : certains monologues de l’Africain semblent décrire les documentaires d’époque comme « Les statues meurent aussi » de Chris Marker et Alain Resnais – cela dit une belle source. Koltès ne se permet pas non plus de parler de la condition ouvrière dans ces chantiers – seul l’ingénieur en témoigne – et la pièce est caractérisée par l’absence de la parole de l’ouvrier lui-même qu’on a tué ou de celles de ses compagnons. C’est là toute la symbolique recherchée par l’auteur : l’absurdité d’un monde occidental où le travailleur, celui qui crée la richesse, l’homme noir, l’ouvrier exploité par excellence (ce petit « négrillon » qui pédale dans la pièce arrirère pour activer le ventilateur…), est absent, écarté de la scène, caché derrière une superposition d’images créées par l’occidental, des représentations racistes aux fantasmes réducteurs de la jeune femme, qui subtilisent la parole de l’Africain, déforment l’homme derrière l’ouvrier. En cela, Koltès rejoint l’anticolonialisme radical de Franz Fanon et plus encore la pensée de Malcolm X et des Black Panthers qui annoncent les études de genre : le fait que les minorités ou classes dominées (noires, femmes, LGBT…) sont représentées dans le débat public par des membres des classes dominantes. En insistant sur cette absence, sur l’importance de rendre le corps de l’ouvrier africain tué, Koltès opère le lien entre les différentes luttes.
Passages retenus
p. 32 : Il y a très longtemps, je dis à mon frère : je sens que j’ai froid ; il me dit : c’est qu’il y a un petit nuage entre le soleil et toi ; je luis dis : est-ce possible que ce petit nuage me fasse geler alors que tout autour de moi, les gens transpirent et le soleil les brûle ? Mon frère me dit : moi aussi, je gèle.
p. 83 : La seule chose que j’ai apprise de vous, malgré vous, c’est qu’il n’y a pas assez de place dans votre tête et dans vos poches pour vos mensonges ; on finit par les voir.
p. 105 : Quand reverrai-je une femme au fond de ce trou ? Je perds ma vie, au fond de ce trou ; je perds ce qui, ailleurs, seraient les meilleures années. A être seul, toujours seul, on finit par ne plus savoir son âge ; alors de te voir, je me suis souvenu du mien. Il va falloir que je l’oublie de nouveau. Et qu’est-ce que je suis, ici, qu’est-ce que je continue à être ? rien. Tout cela pour l’argent, bébé ; l’argent nous prend tout, même le souvenir de notre âge. Regarde cela. (Il montre ses mains.) Est-ce qu’on dirait encore des mains d’homme jeune ? Est-ce que tu as déjà vu des mains d’ingénieur, en France ? Mais, sans argent, à quoi ça nous servirait, d’être jeune, hein ? Finalement, je me demande, pourquoi, oui, pourquoi je vis.
Laferrière (Dany) 1997, Le Charme des après-midi sans fin, Le Serpent à plumes, Motifs, 2005
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Résumé
A Petit-Goyave, Vieux Os vit avec sa grand-mère Da. Avec ses amis Frantz et Rico, ils se promènent dans les rues, après l’école, rencontrent les filles, découvrent de nouveaux lieux. Lui est amoureux de Vava mais n’ose lui parler, alors que la Fifi lui court après. Mais Vieux Os suit surtout le notaire Loné, ancien amoureux de sa grand-mère, qui lui fait comprendre le monde des adultes. Mais bientôt, un couvre-feu est décrété dans la ville…
Commentaires
Si l’univers décrit par Laferrière, directement tiré de son enfance, est touchant, et respire la vie haïtienne, le passage du récit itératif du monde de l’enfance, marquée par cette présence de la grand-mère, personnalité entière et drôle, à cet événement politique rompt l’intérêt du récit d’enfance pour une sorte d’aventure policière sans grand intérêt. C’est autour des personnages de Da et de Loné, nourrissant une tendresse amoureuse platonique à distance, que se joue l’apprentissage de Vieux Os. On aurait souhaité plus de cette relation dont le narrateur est l’intermédiaire plutôt que cette aventure qui gâche le ton. Mais c’est peut-être justement la symbolique du texte : l’arrêt brutal de la naïveté de l’enfance, du bonheur simple des amours adolescentes, de la simplicité des relations de village, par la violence du monde…
Passages retenus
p. 36 : Il y a deux façons de manger des mangues. En les épluchant avec un couteau pour éviter de se salir les mains, comme fait tante Renée. Ou en se lançant dans un corps à corps avec le fruit, l’attaquant de tous côtés, buvant son jus,dévorant sa chair, se salissant le bras jusqu’au coude. C’est ma méthode !
p. 145 : Je lui ai fait comprendre alors que c’est très grave d’avoir trompé la justice. Il a dû me prendre pour un demeuré. Ces gens de Port-au-Prince n’ont jamais eu aucun respect des lois. Ils se croient même au-dessus de la loi. Pour eux, Loné, nous ne sommes qu’une bande de naïfs. « La province est un réservoir d’idiots », m’a dit, un jour, une type de Port-au-Prince. Ils sont tellement cyniques là-bas qu’ils sont littéralement en train de couler le pays.
Nimier (Roger) 1950, Le Hussard bleu, Gallimard, Folio,
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Résumé
Le XVIe régiment des Hussards est engagé dans la guerre de libération et de reconquête, jusqu’en Allemagne. Plusieurs membres, du troufion au général, nous font tour à tour, régulièrement leurs confidences sur cette guerre de fin de guerre qui progresse. Le jeune Saint-Anne, bleu naïf, blond séduisant d’innocence, se lie d’amitié avec le plus expérimenté Sanders, ancien de la débâcle de 40, désillusionné du patriotisme de 40. Les Français ont gagné et peuvent maintenant profité des femmes de leurs ennemis.
Commentaires
Grâce au subterfuge d’une succession de confessions prises comme à chaque fin de semaine (un peu à la manière aujourd’hui du confessionnal seul face à la caméra dans les émissions de télé-réalité), Nimier retrouve avec les voix des soldats, les expressions, leur crudité et leur franc-parler, une esthétique littéraire de l’oralité qui fait le lien avec celle de ses aînés (Céline, Morand, Giono ou encore Barbusse). Plus encore, cette dispersion de la prise en charge du récit permet de faire assumer par différents personnages des positions politiques, des actes et des paroles grossières. L’ensemble des récits, de celui du soldat éclairé (Sanders qui représente l’auteur et son recul sur la guerre), du soldat jeune et naïf (Saint-Anne qui représente l’auteur à l’époque de son engagement dans les Hussards) et des autres soldats et généraux, lui permet de tourner autour d’une réflexion sur les idéaux qui étaient les siens et ceux d’une génération pendant l’occupation et sous Vichy, et qui ont été balayés et détruits par la libération. Il semble que l’idéologie patriotique, de droite, discréditée, se soit changée en une parole cynique et un nihilisme évident qu’on trouvait déjà chez Drieu la Rochelle (dans le Feu-follet) et bien-sûr chez Céline, qu’on retrouvera dans le groupe des Hussards. Si le ton, la parole libérée, crue et drôle du soldat, les événements intimes et inassumables de la guerre (aventures avec les allemandes, viols, persécutions) donnent une richesse intéressante au roman, la syntaxe demeure plutôt classique et c’est la pointe cynique qui l’emporte, non la recherche d’un style, d’un souffle, d’un rythme particulier. De plus, le récit morcelé est parfois difficile à suivre, sans réelle coordination. La place de la question des femmes ou de l’amour l’emporte sur les questions de l’identité du soldat, sa position politique, son quotidien… Il ne reste donc que ces humains un peu cassés, caractères endurcis mais paumés, grandes gueules sans repère, dont l’humour crasseux et machiste sert de poétique.
Passages retenus
p. 19 : « Quand les habitants de la planète seront un peu plus difficiles, je me ferai naturaliser humain. En attendant, je préfère rester fasciste, bien que ce soit baroque et fatigant. » p. 20 : « Il suffit de se pencher, on aperçoit son visage. C’est l’autre côté du visage, il faut le comprendre. Il est sombre, bien-sûr, et triste. Mais il ne s’ennuie pas. Il veille sur nos plaisirs et nos malheurs. Il les couve d’un œil qui sait tout à l’avance. Si nous lui jetons une pierre parce que nous sommes fâchés de son assurance, eh bien, ça ne fait rien. Les rides l’entourent comme une auréole de raison et de vertu. » p. 91: « La gare K. est décharnée, ses verrières en loques, les rails d’une laideur désolante. Voilà l’injustice. Plus on saccage la nature, plus elle est naturelle. Des arbres coupés, des maisons brûlées, des trous, des rivières débordantes, tout ce débraillé lui va bien au teint, comme dirait cet imbécile que je n’écoute plus. » p. 94 : « Je pleure d’être venu si loin pour voir que rien n’a changé. Il y a des élèves qu’on appelle hussards et des pions au visage d’adjudants, des professeurs munis d’une cravache. Chaque peloton est une classe. Après l’heure où on épluche les pommes de terre, il y a celle où l’on tue des Allemands. Ainsi l’histoire succède-t-elle à la philo. Ça ne manque pas de spectacles. Tout est à voir et à retenir et à bien décrire ; ainsi, aujourd’hui, le sujet de la composition n’est-il pas : « vous entrez dans une ville ennemie. Quelles sont vos impressions ? » Eh bien je n’ai pas d’impressions, je n’entre pas dans une ville ennemie, mais à Saint-Malo ou à Beauvais. J’y retrouve des visages bien connus. Une habitude m’attendait encore pour me prendre par la main et me faire traverser cette vie-là. Le monde ressemble affreusement au monde. » p. 96 : « Je songe soudain que la guerre est une époque heureuse pour les enfants car les grandes personnes commencent à les imiter. Chacun reçoit une panoplie, se déguise en soldat. On détruit les maisons comme les châteaux de sable. On se bat, on se bouscule, on s’endort au hasard, on ne sait pas où l’on est. » p. 237 : « Je lui ai demandé ce qu’il pensait de moi. C’est le meilleur moyen de séduire les hommes. Ils sont tellement étonnés, soudain, de penser à quelque chose, que votre image, dans leur esprit, reste liée au souvenir d’un vrai miracle. » p. 253 : « Je ne suis pas idiot. Moi aussi, je trouve qu’il ne faut pas aimer les personnes qu’on ne connaît pas. C’est impoli, c’est défendu pour mille raisons et c’est ennuyeux. Je ne suis pas timide. Si j’étais devant elle, dans un salon, je saurais lui parler. Je l’obligerai à me répondre en amie. Elle serait mon amie, je n’en demande pas plus. Je me moque du reste. L’amour devient empoisonnant dès qu’il faut se déshabiller, s’embrasser, c’est trop de sueur et de salive à la fois. […] Je ne la vois que du ciel, noire au milieu de la neige. A côté d’elle, mes yeux sont énormes ; avec deux doigts, je la cache entièrement : elle tiendrait dans la paume de ma main. Elle tient dans le creux de mon cerveau. Il est vrai qu’il est assez creux. […] Car l’espoir, comme un animal imbécile, vient chercher sa nourriture tous les soirs. JE fais des projets. Je veux parler à Isabelle. Je veux qu’elle m’aime à son tour. Voilà qui est franchement criminel. Naturellement, mes projets n’ont pas de sens. Ils sont fabriqués pièce par pièce. C’est un beau jeu de constructions, qui permet de rêver tranquillement. La catastrophe n’est jamais à craindre. Dans cette liberté réside le charme. Une heure par semaine, je suis franc et j’avoue que cet amour imaginaire est le seul qui me convienne. […] Je comprenais que le métier d’amant n’est pas facile. C’est une chose comme la guerre, la banque, l’industrie. On peut y entrer sans étude, mais il faut travailler dur et, surtout, ne jamais abandonner. Cependant, l’amour a quelque chose pour lui. Il résume le monde en un visage. A dix-huit ans, quand on a pas beaucoup de mémoire, il est tentant de prendre ce visage entre les mains et de l’embrasser. Mais c’est très fragile. On risque à tout instant de passer de l’autre côté. Alors on possède une maîtresse, une liaison ; de nouveaux devoirs s’imposent à vous ; on se trouve aussi faible et démuni qu’auparavant. Dans la situation où je l’avais placée, Isabelle me fascinait sûrement. Ses yeux grands, clairs, lourds peut-être, hantaient mes confessions. Les pêchés imaginaires que j’avais commis avec elle donnaient du mouvement à son regard. » p. 355 : « Deux jours plus tard, nous étions en Italie. Un pays heureux où les maisons sont blanches, les paysans flemmards. Quelle chic race, tu sais ? Et puis un soleil neuf… invraisemblable. Nous avons trouvé des oranges, des filles brunes qui faisaient l’amour en riant sans arrêt. Dans leurs cheveux, c’étaient les vacances. »
Buzzati (Dino) 1966 (1961-1966), Le K, Librairie Générale Française, coll. Pocket, 1992 Traduit de l’italien par Jacqueline Remillet. (titre original : Il colombre e altri cinquanta racconti)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
L’auteur : Dino Buzzati (1906-1972)
Fils d’une vétérinaire et d’un professeur de droit international. Finit des études de droit à Milan avant d’être embauché en 28 par le journal Corriere della sera où il occupera diverses fonctions au cours de sa vie. En 33, est publié son premier roman, Barnabo des montagnes, et apparaissent ses nouvelles fantastiques dans son le Corriere. En 40, Le Désert des Tartares le rend célèbre dans l’Europe.
Sommaire
Le K. Le jeune Stefano a aperçu le K sur l’horizon, la légende dit qu’il mourra en mer. ****
La Création. Dieu valide les projets de planète parmi ses anges architectes, dont le projet un peu fantaisiste d’une Terre habitée. *** *
La leçon de 1980. Chaque semaine voit le personnage politique le plus puissant décéder mystérieusement, de Gaulle mis à part. ***
Général inconnu. Lors de prospections, des ouvriers découvrent avec étonnement le squelette d’un général oublié. ***
Le Défunt par erreur. Un peintre retiré à la campagne apprend dans les journaux la nouvelle de sa propre mort ! *** *
L’Humilité. Célestin, père des pauvres, reçoit de loin en loin un étrange prêtre qui s’accuse d’éprouver de l’orgueil à chacune de ses promotions *** *
Et si ? Un dictateur se promène fièrement dans les rues quand il aperçoit une jeune femme au balcon, qui bouleverse ses certitudes. ****
A Monsieur le directeur. Un journaliste confesse que les livres qu’il a publiés sont d’une autre personne. *** *
L’Arme secrète. Va éclater en même temps en URSS et aux Etats-Unis pour mettre fin aux différends idéologiques ** *
Un amour trouble ? Un jeune homme se promenant tombe en admiration devant une maison. ****
Pauvre petit garçon ! Un petit garçon à la mauvaise tête victimisé par ses camarades arrive un matin avec un superbe fusil. ****
Le Casse-pieds. Un certain Ernest Lemora vient parler au directeur sur un sujet personnel qu’il met très longtemps à exposer… *** *
Le Compte. Le poète Joseph de Zintra obtient enfin la reconnaissance, c’est alors qu’une espèce d’inquiétude le prend… *** *
Week-end. Dans un cimetière de Milan, les grands dorment profondément, on les laisse seuls. ***
Le Secret de l’écrivain. Lettre posthume dans laquelle il explique avoir fait exprès d’écrire de mauvais livres *** *
Petites histoires du soir. Anniversaire d’un homme qui dépasse l’âge de son père ; La Corneille en quoi se change un grand industriel fatigué ; La Maison aux colocataires sympas qui font du cancan ; Le Chien qui regarde en l’air ; La Chiromancienne du roi chargée de lire l’avenir du condamné ; La Bataille magnifique où tout le monde tombe autour de soi *** *
Chasseurs de vieux. Roberto Saggini, quarante-six ans, sort du tabac, un coup de sifflet retentit et une bande de jeunes se jette sur lui. **** *
L’œuf : une femme de ménage s’introduit avec sa fille dans une grande chasse à l’œuf à la villa Royale. ****
Dix-huitième trou. Stefano Merizzi, directeur d’une entreprise pétrochimique réussit étrangement des coups extraordinaires, tout en marchant de plus en plus las sur le green *** *
Le Veston ensorcelé. Dont on peut retirer autant de billets que souhaité, mais il arrive quelque chose quelque part en échange. *** *
Le Chien vide. Veille de Noël, Nora s’aperçoit que Glub, le chien qui lui reste de son dernier amour, n’y voit presque plus, il faut qu’elle voit un médecin… ****
Douce nuit : Carlo vérifie pour sa femme inquiète qu’il n’y a rien dans le jardin, seulement la nature paisible… ***
L’Ascenseur. S’enfonce un beau jour dans la terre avec le narrateur, une belle jeune femme qu’il désire et un étrange bonhomme du nom de M. Schiassi. *** *
Les Dépassements. Un jeune garçon se désespère de voir un ancien camarade passer avec une voiture. Le voilà maintenant au volant de sa voiture avec sa femme, mais de plus belles voitures le dépassent. *** *
Ubiquité. Buzzati révèle à son directeur qu’en lisant un vieux grimoire, il a acquis le don de se déplacer où bon lui semble rien qu’en y pensant. ***
Le Vent. Il est rejoint par son amie, elle se décide à lui faire une confidence mais le vent emporte ses mots. *** *
Teddy boys. Des jeunes bandes de voyous s’affrontent à l’épée chaque nuit. **
Le Petit Ballon. Deux saints après la messe, regardent d’en haut le bonheur d’une petite pauvrette à qui sa mère a acheté un beau ballon jaune. *** *
Suicide au parc. Stéphane est tellement obsédé par les belles voitures que sa femme Faustina est prête à tout pour qu’il soit enfin satisfait… *** *
La Chute du saint. Saint Ermogène, se promenant au paradis, aperçoit tout en bas, une chambre où des jeunes garçons et filles refont le monde, pleins d’espoir. ****
Esclave. Rentrant silencieusement chez lui, Luigi regarde sa femme en train de cuisiner, la voilà qui verse une étrange poudre blanche dans sa préparation. ****
La Tour Eiffel. M. Lejeune est embauché pour construire la tour, mais il doit le secret. Au-delà d’une centaine de mètres de hauteur, un nuage épais s’est formé et on ne voit plus d’en bas le travail effectué. ***
Jeune fille qui tombe… tombe. Marta, dix-neuf ans, regarde du haut de son gratte-ciel l’animation festive des rues, elle se jette pour arriver à l’heure. ****
Le Magicien. Le professeur Schiassi croise l’écrivain et le pique sur l’inutilité de son travail, sur les quantités de livres sans lecteurs, sur l’orgueilleuse importance que se donnent les écrivains… ***
La Boîte de conserves. Un homme vient draguer la jeune Louisella qui vient de mettre un tube dans le juke-box : une chanson à propos de quelqu’un qui traite la personne qui l’aime comme une boîte de conserves. *** *
L’Autel. Le prêtre Stefano, envoyé par Rome aux Etats-Unis, passe à New York, entre dans la cathédrale St. Patrick mais s’y sent seul. Dieu semble ne pas être là. ***
Les Bosses dans le jardin. Buzzati se promenant un soir dans son jardin, heurte une petite bosse qu’il n’avais jamais remarquée, son jardinier Giacomo lui explique que c’est parce que l’un de ses amis est mort… *** *
Petite Circé. L’ami de Buzzati, Umberto, semble être de plus en plus distant, il semble être sous l’emprise d’une jeune fille qui lui donne un petit surnom de chien-chien. *** *
L’Epuisement. L’écrivain se réveille et commence une belle journée mais les nouvelles horribles du monde assombrissent peu à peu son humeur… **** *
Quiz aux travaux forcés. Dans un pénitencier, les condamnés à perpétuité ont droit de faire un discours devant la foule pour obtenir une libération, mais la foule se réjouit plutôt de les savoir enfermer. *** *
Iago. L’esprit féminin de la jalousie démontre toute sa puissance en rendant un jeune homme sûr de lui, serein dans sa relation avec son amie Bruna, fou de soupçons et d’angoisse… *** *
Progressions. Petits exercices narratifs de quelques lignes : Appellations du cajolement à l’insulte ; Le Détersif prôné par un publicitaire insistant ; Les Jeunes qui remettent en question les vieilleries de l’ancienne génération ; Un coup à la porte qui se répète mais les gens sont différents selon l’âge ; L’Idéal un nuage rouge hideux après lequel court un homme ; Le Cauchemar d’une femme dont le mari part pour de plus en plus loin et pour de plus en plus longtemps ; Une jeune fille arrogante qui se refuse puis accepte puis se détache puis… ; Chasse au trésor dans une arène, le sol plein de trappes, la foule aide les chercheurs… ; La Vendetta d’un homme qui apprend qu’on a tué sa femme, puis ses enfants, il part à vélo, puis en blindé… ***
Les Deux Chauffeurs. Transportent le corps de la mère de l’écrivain, très lentement, discutant sûrement de tout et de rien alors que Dino, la dernière soirée, avait choisi de laisser sa vieille mère pour sortir. *** *
Voyage aux enfers du siècle. Buzzati est envoyé par son directeur en reportage exclusif aux enfers. Sur place, tout ressemble à s’y méprendre à Milan : embouteillages, ciel est gris, solitude, « aigritude ». Une très belle femme emmène le journaliste dans une espèce de salle de contrôle où ses ravissantes assistantes regardent les hommes souffrir sur de grands écrans. Lors de la fête de l’« Entrümpelung », on se débarrasse des vieux inutiles… Buzzati se procure pour sa mission une très belle voiture et devient un « Fauve au volant »… ** *
Commentaires
On se demandera comment on aurait pu traduire « colombre », mot inventé, autrement que par ce « K » qui place immédiatement et trop facilement le recueil dans la filiation de Franz Kafka (K. étant le nom du personnage du Procès et du Château…). On retrouve effectivement l’absurde questionnant (forçant le lecteur à chercher un sens), typique de l’écrivain praguois, les cauchemars lourds de symboles, l’impression d’être oppressé, surveillé, pris au piège. Mais, à propos du recueil, on parle également de nouvelles fantastiques, à la manière de Balzac, mais aussi peut-être à la manière de Jorge Luis Borgès dans Fictions, où les procédés créateurs, l’exploration du potentiel littéraire de la fiction, tiennent une place importante et où c’est l’invention littéraire elle-même qui amène à la réflexion, à porter un regard original. C’est sans doute ce qui réunit le mieux ces cinquante nouvelles (la dernière en contient sept), qui sont un peu une exploration littéraire en cours, des exercices de style menant à la pensée, en témoignent les « Petites Histoires du soir » et surtout les « Progressions » qui fonctionnent comme des travaux d’ateliers d’écriture. D’ailleurs, « Le Voyage aux enfers du siècle », vraisemblablement rajouté en fin de recueil, semble être un projet de roman (ou peut-être de trame narrative incluant des nouvelles), plutôt maladroit (écrit avant les nouvelles du recueil ?), faisant ressortir différents thèmes qui seront traités de manière plus fine dans le recueil : mise en abyme du métier de journaliste et d’écrivain ; surveillance du monde ; femmes tentatrices ; la manière dont la société se débarrasse des vieux ; l’accélération du temps ; le peu d’intérêt des grands pour les pauvres et pour la planète… Seule la partie « Fauve au volant », est vraiment convaincante. Il y a là une sorte de pacte de Faust (sa voiture est spécialement « gonflée ») dans lequel le journaliste devient fort et charismatique, réussira donc sa mission, en échange bien-sûr de ses états d’âme… L’invention littéraire n’est pas l’expression imagée, la belle enveloppe, d’une pensée déjà établie, mais plutôt le support, l’outil, permettant l’élaboration d’une pensée.
Les angoisses de l’écrivain « Le K » ouvre et donne une direction au recueil. Ce Colombre, monstre mystique au nom un peu ridicule (rappelant concombre), c’est une légende paralysante, une superstition, un monstre qui provoque la peur, que le personnage va fuir toute sa vie avant de découvrir que la peur était infondée et qu’il a raté ce qui l’aurait rendu plus heureux… Publiée en 61, alors qu’il a cinquante cinq ans, cette nouvelle se prête bien à une interprétation biographique. Aurait-il l’impression d’avoir gâché sa vie avec le journalisme et l’écriture, avec d’autres vaines poursuites (nombre de nouvelles critiquent la recherche du succès, du pouvoir, de la possession…) ? Le colombre symbolise ainsi les peurs, les illusions, les superstitions, ces messagers de malheur qui empêchent les jeunes, les hommes et femmes de vivre la vie qu’ils auraient vraiment souhaitée (une vie de marin, une vie plus simple ?), une vie qui les rendrait plus heureux. Cette nouvelle et le recueil se chargent ainsi peut-être d’un sens politique : quelles sont ces forces qui empêchent l’émancipation ? De plus, le K qu’on nous présente comme un monstre à fuir est en fait un génie bienfaiteur. La société nous pousserait donc à quérir ce qui nous détruit et à fuir ce qui nous ferait du bien… L’amour pourrait être l’un de ces monstres, présenté parfois chez les chrétiens comme une chose dont il faut se méfier. Buzzati ne se marie qu’en 64… Mais cela pourrait être d’autres choses que les grands de ce monde, vivement critiqués dans les nouvelles, présentent à leur population comme non-désirables. On peut aussi comprendre que l’homme se piège lui-même… Dans « Le Magicien », Buzzati semble se flageller, par l’intermédiaire du personnage de Schiassi (démon, alter-égo, ange gardien ?) quant à la vanité de l’écriture, qu’est-ce que la littérature de fiction face au sérieux du monde, de la pauvreté, des guerres ? En menant cette discussion jusqu’à son terme, l’auteur se libère, restaure le sens de son travail et retrouve la sérénité pour créer (exactement comme Camus qui déclara avoir eu besoins d’écrire La Chute pour se débarrasser des pensées cyniques qui l’obsédaient après la guerre). C’est la fonction exutoire de l’écriture, d’objectivation et mise à distance critique. « Le Compte » permet de mettre en mots une autre angoisse de l’écrivain de fiction, l’impression de faire un travail non éthique, de voler la vie, les pleurs et les rires des gens pour se créer un succès. Là aussi, la réussite que le poète se crée devient une sorte de pacte de Faust, qui devra se payer un jour. On se rapproche ainsi du fantastique balzacien qu’on voit clairement dans « Le Veston ensorcelé », sorte de refonte de La Peau de chagrin, mais où les richesses obtenues, non seulement vont se payer, mais sont acquises sur le mal dans le monde. Comme si la richesse de l’écrivain, son succès, se construisait au dépend du bien-être d’autres personnes. Vision quasi matérialiste-marxiste, la richesse est en part limitée et il faut beaucoup de pauvres pour faire un riche. On retrouve ce point dans « Le Secret de l’écrivain » qui explique bien comme son succès est en proportion inverse du bien-être de ses proches (il suscite la jalousie, les complexes). Mais la nouvelle parle également de l’angoisse du créateur qui craint de ne plus renouer avec le succès passé (Buzzati n’a pas obtenu de grand succès depuis Les Désert des Tartares, en 40). L’obsession du bon livre, du succès, jusqu’à la folie, guette l’écrivain, la peur de retomber dans la médiocrité, médiocrité qui est en fait celle de tout le monde, le monde ordinaire que l’on écrase de sa prétention artistique. Cette nouvelle se présente également comme comme une supercherie littéraire qui permettrait de par sa chute de marquer un dernier coup malgré l’échec. Comme si là aussi Buzzati expulsait de mauvaises pensées.
Dégoût des puissants Parallèle au « K », « Et si ? » met en scène un dictateur qui a parfaitement réussi, fier de son parcours. Un regard de femme fait s’écrouler son assurance. Symbole d’un écrivain qui aurait pleinement réussi dans sa carrière (devenant même par là antipathique ?), qui s’y serait pleinement dévoué, sacrifié, avant de s’apercevoir qu’il désirait peut-être autre chose, une vie différente, plus simple ? l’amour ? C’est aussi bien-sûr la critique des grands de ce monde, toujours sûrs d’eux-mêmes imposant leur vision erronée comme des dictateurs. « La Leçon de 1980 », « Le Général inconnu » et dans « Week end » qui fonctionnent comme un défoulement littéraire (mépris post-mortem, punition divine…) contre les gens importants, politiques, chefs d’entreprise… Dans « L’œuf », Buzzati se sert d’un avatar, une femme de ménage, peut-être le personnage le plus insignifiant de la société, fragile et faible, comme instrument de revanche. Sa modeste réclamation de pauvre pour sa fille étant méprisée, moquée, sa violence devient légitime, d’ailleurs toujours une défense face à ses grands qui veulent anéantir sa révolte. En tant qu’écrivain à succès, Buzzati fait partie également de cette classe favorisée, parasites courant après l’argent, prêts à toutes les bassesses pour acquérir sans travailler. Dans « A monsieur le directeur », il se peint comme un pleurnichard, inventant des mensonges, une fiction (le journaliste n’est pas l’auteur des romans), pour mendier de l’argent à son patron… Le peintre du « Défunt par erreur » lui aussi profite du mensonge pour se faire une fortune. Buzzati se caricaturerait-il lui-même dans « Casse-pieds », ce parleur qui tient la jambe de son auditoire (comme Le Bavard de Louis-René des Forêts), avec ses palabres mensongers, son discours qui joue sur le pathos, sa politesse et sa prudence oratoire dégoulinantes (comme tout roman), qui va tenir la jambe de riche en riche comme un livre passant de main en main.
Un regard de pitié venu du ciel Mais l’écrivain a aussi un versant plus positif, ce privilège de pouvoir regarder le monde d’en haut, en surplomb, tel le divin. Les figures chrétiennes sont tout à fait positives, par leur détachement, elles ressemblent à l’écrivain. Dans « Humilité », le prêtre des pauvres est tellement engagé qu’il ne reconnaît même pas son pape… qui lui-même se mortifie de céder à l’orgueil de l’ascension sociale. Dans « L’Autel », Stefano retrouve Dieu au cœur même de la création humaine, des gratte-ciel de New York. Dans « La Chute du saint », non seulement le saint Ermogène prend en pitié le sort des humains mais en plus les envie, souhaite vivre parmi eux cette attente, cet espoir, ces batailles, ces échecs, cette misère… La vie humaine est une résistance magnifique. Les saints observent avec vénération le bonheur de la pauvrette handicapée du « Petit Ballon » et sont écoeurés de la méchanceté humaine. L’écrivain, témoin de son temps, des guerres, du malheur humain, est également plein de pitié, mais plein de découragement devant la persistance du mal. Découragement qui devient ironie mordante dans « L’Arme secrète » qui, censée apporter la paix dans le monde, comme une révolution, renverse les idées, et les pouvoirs, et renouvelle la guerre. Dans « Pauvre petit garçon ! », la position omnisciente permet de considérer avec pitié et ironie le malheur humain. Ce petit enfant pitoyable, moqué, martyrisé par ses pairs, que même sa mère ne comprend pas, deviendra un des plus horribles générateurs de mal. Pauvre est l’humain qui fait lui-même son malheur.
Le piège du couple Si certains personnages de mère ont un rôle positifs, la femme est souvent vue comme une tentatrice, des diablesse des enfers à la « Petite Circé », qui piège l’homme par ses charmes. Alors même que sa victime sent très bien qu’elle lui veut du mal, qu’elle est intéressée, il se rend lui-même « Esclave ». Il faut un miracle comme le coup de « L’Ascenseur », provoqué par l’étrange ange protecteur Schiassi, pour que l’homme se rende compte et se libère de la fausseté de son attraction pour une jeune fille sans parole, intéressée, sans épaisseur. Dans « Le Vent », la trahison de la femme est vengée, il y a défoulement par la littérature, le personnage réalise par la fiction l’envie masculine de vengeance, mais le meurtre est censuré par le vent qui entraîne les mots du texte. En apparence misogyne, la position de Buzzati est plutôt celle d’un pessimiste schopenhauerien. Le couple est un piège et la femme peut en être la victime également. Dans le magnifique « Boîte de conserve », l’homme fait justement croire à la femme qu’elle est une tortionnaire d’hommes, celle qui traite l’homme comme une boîte de conserve, elle se laisse attendrir et finit elle-même en l’état. « Le Chien vide » montre également cette pitoyable femme déçue, abandonnée, qui continue de s’accrocher à un souvenir de son couple, montre une volonté presque magique, ou folie, à maintenir l’illusion. Homme et femme sont tous deux des jouets, entre les mains de forces supérieures et maléfiques. La nature maléfique qui grouille autour du couple et de la femme inquiète dans la « Douce nuit », et la jalousie, entre autres tentations, manies, peurs, détruit, détruit les humains les plus solides comme dans « Iago » (personnage qui perd Othello en lui insufflant la jalousie), qui pourra faire penser à de nombreuses nouvelles de Maupassant dans lesquelles une pensée, une suspition vient comme un grain de sable troubler et détruire, rendre fou, comme dans l’Enfer de Clouzot (réalisé par Chabrol). Un jeune homme peut ainsi se perdre en tombant amoureux d’une maison (« Amour trouble ») ou d’une voiture (« Suicide au parc »), attributs bourgeois qui écartent l’homme de ce qui est important (la femme qui aime). Comment comprendre la persistence d’illusions aussi grotesques ?
Le temps compressé et autres innovations littéraires Dans ce recueil, les histoires sont souvent prétextes, pouvoir magique, éloignant une crainte en la matérialisant en la démystifiant en la racontant, défouloir, réalisant une vengeance indicible sur des hors d’atteinte. L’invention littéraire a aussi le pouvoir extraordinaire de réduire le temps, de voir l’aboutissement d’une idée, d’une démarche en observant la logique comme dans « Progressions ». « Les Dépassements » reprennent le fétichisme des voitures, course à la plus grande, à la plus puissante, fierté et fièvre (là encore, la voiture possédée prend le pas sur le bonheur du couple). La succession rapide des phases en fait ressortir l’absurde, la vacuité de la course à la puissance. Comme la magnifique et terrible « Chasse aux vieux » permet de voir l’absurde haine des jeunes pour les vieux, la bêtise de l’affrontement générationnel, faux combat qui détourne des vrais problèmes. « La fille qui tombe » parce qu’elle veut aller trop vite, parce qu’elle fantasme ce qu’elle voit de loin. La chute symbolise cette erreur d’une vie empressée, basée sur l’illusion (qui rappelle le petit conte absurde de Daniil Harms, extrait des Faits divers, une vieille qui se penche au balcon et tombe puis entraîne la curiosité d’une autre qui tombe à son tour). « L’Epuisement » est le plus symptomatique de cet effet littéraire d’écrasement du temps, un jour à l’image d’une vie, débutant radieuse puis alourdie, écrasée de l’envahissement du monde extérieur. On pensera ici aux critiques des médias et de la technologie de Günther Anders, qui déforment la vision du monde et le peuplent de fantômes (ce qui se passe dans le lointain, un match, une guerre, la villa d’un super riche…) qui trompent l’homme, le frustrent et l’éloignent de ce qui est essentiel pour lui. Dans les « Petites Histoires », un vieux chef d’entreprise semble prendre conscience de l’erreur, de la vie illusoire qu’il a menée. Se tournant vers la nature, se métamorphosant en « Corneille », il choisit une vie plus saine, écologique, harmonieuse, mais est moqué et rejeté tant par les corneilles (dont il n’a pas eu l’éducation, l’homme serait donc incapable de revenir à une vie simple ? désespérément séparé de la nature…), que par ses anciens pairs (empressés de prendre sa bonne place). On retrouve cette prise de conscience du grand chef d’entreprise dans « Le Dix-huitième trou ». Vieux qui en a marre (sorte de Cidrolin des Fleurs bleues de Queneau), qui comprend que même sa famille, sa fille, ne le voient que comme une montagne d’argent, une bonne place sociale à prendre et qui finit par expulser sa colère, se défouler à travers ce stupide jeu de golf. Chaque coup semblant un coup dans la vie, un coup à l’humanité stupide, à lui-même. « Les Bosses dans le jardin » matérialisent encore autrement la réflexion sur le monde et l’humain, chaque coup de la vie se répercutant sur la terre intérieure d’un individu. Et le jardin des hommes (paradis en langue persane), devient un champ de guerre dévasté.
Passages retenus
p. 17 : Les casse-pieds sont une plaie éternelle.
« Pauvre petit garçon », p. 92 : « Mon Dieu ! Dolfi, qu’est-ce que tu as fait ? » Elle ne lui demandait pas ce que les autres lui avaient fait mais ce qu’il avait fait, lui. Instinctif dépit de la brave ménagère qui voit un vêtement complètement perdu. Mais il y a aussi l’humiliation de la mère : quel pauvre homme deviendrait ce malheureux bambin ? Quelle misérable destinée l’attendait ? Pourquoi n’avait-elle pas mis au monde, elle aussi, un de ces garçons blonds et robustes qui couraient dans le jardin ? Pourquoi Dolfi restait-il si rachitique ? Pourquoi était-il toujours si pâle ? Pourquoi était-il si peu sympathique aux autres ? Pourquoi n’avait-il pas de sang dans les veines et se laissait-il toujours mener par le bout du nez ? Elle essaya d’imaginer son fils dans quinze, vingt ans. Elle aurait aimé se le représenter en uniforme, à la tête d’un escadron de cavalerie, ou donnant le bras à une superbe jeune fille, ou patron d’une belle boutique, ou officier de marine. Mais elle n’y arrivait pas. Elle le voyait toujours assis un porte-plume à la main, avec de grandes feuilles de papier devant lui, penché sur le banc de l’école, penché sur la table de la maison, penché sur le bureau d’une étude poussiéreuse. Un bureaucrate, un petit homme terne. Il serait toujours un pauvre diable, vaincu par la vie.
« Le Compte », p. 105 : La gloire ! Certes il a travaillé pour l’obtenir, pendant toute sa vie (oh ! après tout pas tellement, en y réfléchissant bien). Il a souffert, aussi, pendant d’innombrables nuits solitaires : le secret martyre de l’art, évidemment, refusé à la communauté des mortels. Mais, il faut bien l’avouer confidentiellement, si exaltant, plein d’orgueil, si commode, si honteusement facile comparé aux douleurs authentiques de l’existence comme les névralgies du trijumeau, la jalousie amoureuse, les humiliations honteuses du cancer. Mais c’est en cela – et il pensa repousser le remords – que consiste justement le privilège de l’art, accordé par Dieu comme la grâce janséniste, mystérieusement, sans raison apparente, à supposer qu’il y ait une raison.
« Le Compte », p. 106 : Un de ces maudits chasseurs d’autographes et de dédicaces, voilà ce qu’il était, que le Ciel extermine cette engeance.
« Le Compte », p.108 : L’art est le plus dispendieux des luxes. Et la poésie plus que tous les arts. Les pleurs et les douleurs grâce auxquelles tes vers devenaient des langues de feu, tu les as prises dans les malheurs des autres. Et chacun de tes chefs-d’œuvre est une dette. Tu croyais donc avoir tout pour rien ? Tu dois payer. Et maintenant, mon cher, c’est le moment.
« Le souffle ambigu de l’admiration », p. 121 : Un lent suicide littéraire. Et les visages des amis et des confrères, à chaque nouveau livre, étaient un peu plus sereins et reposés. Je les soulageais progressivement du poids angoissant de l’envie, les pauvres ! Ils reprenaient confiance en eux, ils se retrouvaient en paix avec la vie, ils commençaient à éprouver une véritable affection pour moi. Ils s’épanouissaient de nouveau. J’avais été pendant trop longtemps une écharde plantée au plus profond de leur chair. Maintenant j’étais en train d’extraire doucement cette épine empoisonnée et ils s’en trouvaient tout soulagés.
« L’Ascenseur », p. 188 : Un regard de mépris. Elle était déjà sortie. Elle s’éloigna, marchant très droite, et ses pas arrogants résonnèrent comme autant d’insultes pour moi.
« Le Petit Ballon », p. 226 : Qui es-tu petite Noretta avec ton ballon pendant que tu traverses le village en ce dimanche matin ? Tu es la jeune épousée rayonnante qui sort de l’église, tu es la reine triomphante après la victoire, tu es la divine cantatrice portée en triomphe par la foule en délire, tu es la femme la plus riche et la plus belle du monde, tu es l’amour partagé et heureux, les fleurs, la musique, la lune, les forêts et le soleil, tout cela à la fois, parce qu’un ballonnet de caoutchouc pneumatique t’a rendue heureuse. Et tes pauvres petites jambes ne sont plus malades, ce sont de robustes jambes de jeune athlète qui sort couronné des Olympiades. Tendant le cou depuis leur fauteuil les deux saints continuèrent à la regarder. La mère et la fille arrivèrent à leur maison dans un faubourg misérable perché sur la colline, la maman entra dans la maison pour les besognes domestiques, Noretta avec son ballon s’assit sur un muret de pierres le long de la ruelle, regardant alternativement le ballon et les gens qui passaient : elle tenait à ce que le monde la vît et enviât son merveilleux bonheur !
« La Chute du saint », p. 241 : – Est-ce que tu regretterais la jeunesse par hasard ? lui dit Dieu. Est-ce que tu voudrais être l’un d’eux ? Ermogène fit signe que oui de la tête. « Et pour être l’un d’eux tu renoncerais au Paradis ? » Ermogène fit signe que oui. – Mais sais-tu quel est leur destin ? Ils rêvent de gloire et ne la connaîtront peut-être pas, ils rêvent de richesse et souffriront de la faim, ils rêvent d’amour et ils seront trompés, ils font des projets et peut-être demain seront-ils morts. – Ca ne fait rien, dit Ermogène, en ce moment ils peuvent espérer n’importe quoi. – Mais les joies que ces garçons et ces filles espèrent, toi ici tu les possèdes déjà, Ermogène, et d’une façon illimitée. De plus tu as la certitude que personne ne pourra te les enlever de toute éternité. Est-ce que ton désespoir n’est pas un peu fou ? – C’est vrai, Seigneur, mais eux – il montra en bas les jeunes gens inconnus – ils ont encore tout devant eux, que l’avenir soit bon ou mauvais ils ont l’espoir, est-ce que je m’explique ? le merveilleux espoir.
« Le Magicien », p. 268 : – Quand tu entres dans une librairie et que tu vois… – Et que je vois les murs entièrement tapissés jusqu’au plafond de toutes sortes de livres, des milliers et des milliers, tous sortis au cours des derniers mois… – c’est ça que tu veux dire – et que je pense que je suis en train d’en écrire un autre moi aussi, les bras m’en tombent, comme si dans un immense marché, où il y a des montagnes de fruits et de légumes partout pendant des kilomètres et des kilomètres, un type arrivait pour vendre une minuscule pomme de terre, c’est ça que tu veux dire ?
« L’Epuisement », p. 308 : Ce sera vraiment une belle journée aujourd’hui. Par les fentes des volets on aperçoit une lumière qui devrait être celle du soleil. Je suis un avocat, je suis un peintre, je suis un comptable ou quelque chose du même genre, en somme je suis moi. Je suis un homme en bonne santé sur le point de commencer la journée. En sortant de mon sommeil, j’étirai le bras droit noblement sans accorder d’importance aux préoccupations morales qui le matin nous agressent rageusement, de toute urgence, au travail, à nos maudits postes de travail. Mais je n’avais même pas eu le temps d’étirer complètement mon bras que j’entendis sonner. La sonnette de la porte. Qui cela pouvait-il être ? nous demandâmes-nous, parce qu’une telle question est instinctive quand on entend à l’improviste sonner à sa porte. Mais je ne voyais pas, à vrai dire, l’utilité d’une visite si matinale. Bah ! de toute façon… Il était à peine huit heures, j’avais une râpe dans la gorge, comme si la veille j’avais fumé un volcan. Ayant ouvert la porte je me trouvai devant un type avec une grande sacoche de cuir noir en bandoulière. L’ignoble sonnette avait appelé en italien, elle avait fait drin, drin, j’avais donc très bien compris. Au même instant, ma magnifique confiance en moi allait au diable. Le monde environnant qui se précipitait furieux comme les chutes du Niagara m’avait agrippé de ses crochets féroces. J’étais encore une fois emporté par le courant. Et tout autour, de part et d’autre, les choses du monde, les choses qui arrivent me frôlaient à toute allure. Quelles belles choses, effectivement, se produisent tous les jours, satellite artificiel nain lancé de Cap Canaveral, un désespéré menace de se lancer dans le vide depuis un toit, piano à vendre d’occasion. Mig en rase-mottes.
La perversion par l’automobile, p. 401 : Au volant de la « Bull 370 » je suis plus jeune et plus fort, je suis devenu aussi plus beau, moi qui ai toujours tellement souffert de mon physique. Je me suis composé une expression désinvolte, hardie et plutôt moderne, les femmes devraient me regarder avec plaisir et me désirer. Si je ralentis et que je m’arrête, les belles filles vont se jeter à l’abordage, quelle fatigue d’avoir à se défendre de leurs pluies de baisers. Ma physionnomie s’est améliorée, surtout de trois quarts, mais plus particulièrement de profil. C’est un profil de consul romain du premier Empire, à la fois viril et aristocratique, c’est le profil d’un champion de boxe. Mon nez était droit, mou et insignifiant, désormais il est plutôt aquilin tout en demeurant camus ce qui est très difficile à obtenir. Je ne sais si l’on peut parler de beauté dans le sens classique, mais le fait est que je me plais énormément quand je m’examine dans le rétroviseur. Ce qui est merveilleux surtout, c’est mon assurance quand je roule dans ma « Bull ». Jusqu’à hier je n’avais pas la moindre importance, maintenant je suis devenu très important, je pense même que je suis l’homme le plus important, à vrai dire l’unique de la capitale tout entière, il n’y a pas de superlatifs assez forts.
Gracq (Julien) 1951, Le Rivage des Syrtes, José Corti
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Aldo, jeune homme de famille noble, s’ennuie dans la routine mondaine d’Orsenna. Il accepte un poste à la forteresse du rivage des Syrtes. Là, sous les ordres du capitaine Marino, ils surveillent la frontière maritime avec leur ennemi de toujours, le Farghestan ; mais surtout par principe, car tout est calme depuis de nombreuses années. Aldo a du mal à se satisfaire de cette situation absurde.
Commentaires
Qualifié de roman d’attente par la critique, Le Rivage des Syrtes reçoit le prix Goncourt que son auteur repousse avec mépris, provoquant un scandale médiatique. Il règle ses comptes avec ce système de prix dans son essai La littérature à l’estomac. Autour de ce scandale, on retrouve bien l’esprit artiste impossible à domestiquer qui animait le Surréalisme. C’est bien par le roman – genre rejeté par André Breton dans ses manifestes – que Julien Gracq redonne du sang littéraire au mouvement. Inspiré par la période de la « drôle de guerre », cette guerre en suspens qui précède l’invasion de la France par l’Allemagne, Le Rivage des Syrtes n’est pas pour autant un roman à clefs, ni allégorique, critiquant la réalité. Julien Gracq se sert de cette situation historique pour élaborer une esthétique et des personnages, un monde même. Le roman n’est pas la métaphore d’une situation particulière mais de l’Histoire en général, avec ce moment de latence entre paix et guerre, ce moment où les esprits qui allaient tranquillement de jour en jour, attachés à leur vie paisible, deviennent pris et possédés par ce besoin de mouvement, de changement violent, brutal, quitte à mettre en danger leur vie. Ainsi vue, l’Histoire n’est pas faite d’une succession d’événements et de conséquences, mais le balancement d’une sorte d’humeur humaine. En cela, le Rivage des Syrtes rejoint les tragédies grecques, le personnage d’Aldo est le jouet du destin : ce qui devait arriver arrive, par ou malgré lui. L’attente dont parle la critique, on peut la trouver stylisée dans les longues phrases qui retardent au possible le point d’attrait de leur énoncé. Toutefois, c’est peut-être l’esthétique du vague, de l’indécis, qui caractérise le style de Gracq. La brume de cet air marin, le vieux gris des pierres de la forteresse, les choses qui restent dans l’ombre… on voit mal dans ce récit pourtant saturé de descriptions. Cette hésitation des choses participe à l’attente de ce balancement inévitable de l’humeur humaine, comme arrivée à un palier, hésitant à retomber dans la paix avant de se jeter tête en avant, convaincu de son action. Les phrases très longues qui n’ont rien à envier à celles de Proust n’ont cependant pas le même objectif : là où Proust cherchait à détailler les méandres et imbrications des ressorts de la pensée et de la psychologie, Gracq image le refus d’imager précisément son récit, cultivant le flou, la contradiction. Les dialogues également ne sont jamais clairs : tout concourt à l’impression que les choses, l’histoire, avancent sans que l’homme puisse vraiment les comprendre ; tout est évident et rien n’est explicable, logique. Les choses arrivent. De même donc dans les descriptions : les choses sont, sans pour autant que leur réalité soit logique.
Passages retenus
p. 33-34 : Debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat sur la carte, je demeurais là parfois des heures, englué dans une immobilité hypnotique d’où ne me tirait pas même le fourmillement de mes paumes. Un bruissement léger semblait s’élever de cette carte, peupler la chambre close et son silence d’embuscade. Un craquement de la boiserie parfois me faisait lever les yeux, mal à l’aise, fouillant l’ombre comme un avare qui visite de nuit son trésor et sent sous sa main le grouillement et l’éclat faible des gemmes dans l’obscurité, comme si j’avais guetté malgré moi, dans le silence de cloître, quelque chose de mystérieusement éveillé. La tête vide, je sentais l’obscurité autour de moi filtrer dans la pièce, la plomber de cette pesanteur consentante d’une tête qui chavire dans le sommeil et d’un navire qui s’enfonce ; je sombrais avec elle, debout, comme une épave gorgée du silence des eaux profondes.
p. 248 : Il n’y a jamais eu de nuits, Aldo, où tu as rêvé que la terre tournait soudain pour toi tout seul ? Ce sont les bêtes qui n’aiment pas l’avenir – mais celui qui sent qu’il est pour lui un cœur pour cette vitesse irrespirable, ce qui est crime et perdition à ses yeux et à son instinct, c’est ce qui l’empêche de bondir et rien d’autre. Pour penser que les hommes vivent ensemble parce que côte à côte, il faut n’avoir jamais regardé à la portée de leur œil. Il y a des villes pour quelques uns qui sont damnées, par cela seulement qu’elles semblent nées et bâties pour fermer ces lointains qui seuls leur permettraient d’y vivre. Ce sont des villes confortables ; on y voit le monde comme de nulle part, comme l’écureuil de sa roue.
Horloge biologique de la guerre, p. 318 : Autour d’un corps vivant, il y a la peau qui est tact et respiration ; mais quand un État a connu trop de siècles, la peau épaissie devient un mur, une grande muraille : alors les temps sont venus, alors il est temps que les trompettes sonnent, que les murs s’écroulent, que les siècles se consomment et que les cavaliers entrent par la brèche, les beaux cavaliers qui sentent l’herbe sauvage et la nuit fraîche, avec leurs yeux d’ailleurs et leurs manteaux soulevés par le vent.
Aguicher est facile, faire sentir l’horreur l’est moins
Murakami Ryû 1997, Miso Soup, Picquier, 2003 Traduit du japonais par Corinne Atlan
⭐⭐
Note : 2 sur 5.
Résumé
Un jeune Japonais fait le guide pour les touristes américains dans le quartier chaud de Tokyo, le Kabukichô. Cette fois, son client, du nom de Frank, lui paraît étrange. Se pourrait-il qu’il ait un rapport avec les récents meurtres ?
Commentaires
Cet espèce de thriller qui s’appuie sur le décor aguicheur des quartiers de plaisir nocturne de Tokyo garde son intérêt tant que le doute plane sur le tueur. Une fois que celui-ci se dévoile, on bascule dans un bas mix de psychologie criminelle, de philosophie populaire et de horrorophilie. Comme pour les récits fantastiques, c’est l’incertitude qui tend l’intérêt du lecteur. Les scènes et descriptions de carnages n’apportent rien au récit et penchent pour une délectation à choquer qui au final passe à côté de son but car les scènes sont racontées sans filtre émotif. Racontant à l’américaine une histoire de tueur psychopathe plutôt abracadabrante, Marakami échoue à provoquer l’attente haletante qui caractérise la lecture des meilleurs romans du genre et remplace les péripéties de l’intrigue par un tableau de massacre supposé écoeurant mais qu’on ne ressent pas, puis par une séance de confession psychologisante vulgarisant quelques revues. Le ton du personnage racontant est bien peu crédible, rien d’un jeune de vingt ans, rien d’un personnage qui raconterait avec un recul une rencontre incroyable, mais bien le ton passe-partout, vu mille fois, d’un écrivain pseudo ironique qui joue de l’humour bien tranquille dans son fauteuil. Il faut ajouter que la traduction ultra académique émascule sûrement le zeste de style de l’écriviain. Les dialogues sont sans vie, tout ce qu’il y a d’académique, les élans de développement sur la culture japonaise, sur le monde moderne ou la nature humaine tiennent davantage du cliché que de l’illustration poétique.
Passages retenus
p. 58 : « Pourquoi y a-t-il des gens qui se tuent littéralement au travail au Japon alors que c’est un des pays les plus riches de la planète ? Quand il s’agit de jeunes filles venant de pays pauvres d’Asie, je peux encore comprendre, mais pourquoi des lycéennes japonaises éprouvent-elles le besoin de se prostituer ? Travailler dans le but de faire le bonheur de sa famille est sûrement un point commun à toutes les sociétés du monde, alors pourquoi le système typiquement japonais consistant à envoyer un employé travailler loin de sa famille toute la semaine ne suscite-t-il aucune protestation ? Si j’étais incapable d’expliquer tout cela, ce n’était pas par stupidité, mais parce que les journaux et les magazines n’évoquent jamais ces sujets, et qu’on n’en parle pas non plus à la télé. »
Anders (Günther) 1977, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? (Entretiens avec Mathias Greffrath), Allia, 2001 Traduit de l’Allemand par Christophe David
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Résumé
Au cours de ces entretiens, Anders explique son parcours qui va de la philosophie a priori abstraite à l’engagement concret dans la vie sociale, sa prise de conscience de l’urgence morale au contact de la guerre et de la bombe nucléaire, le constat du décalage entre nos capacités d’action immenses et celle de notre imagination… l’importance et la fonction de son œuvre littéraire méconnue.
Commentaires
Le titre de ces entretiens – quelque peu trompeur – illustre la pensée radicale de Günther Anders, qu’on dit souvent exagérée, qui semble regarder le monde en lui devinant un horizon sinistre. La vie d’Anders, son parcours aux alentours des guerres, donne le moyen de comprendre le cheminement de sa pensée : réaction morale à la destruction du monde par les technologies et leur industrie qui entraînent les hommes malgré eux, la nécessité de pousser les hommes à raisonner plus loin, chacun, aux conséquences, de faire travailler leur imagination pour diriger leurs actions selon leurs désirs profonds (en cela, Anders se rapproche de Platon : dans La République, les individus doivent connaître leur désir profond pour ne pas choisir le mal). Le choix d’une langue claire, accessible, est ainsi en soi révolutionnaire (comparé à la langue volontairement âpre des philosophes, pour se protéger comme l’explique Léo Strauss dans La persécution et l’Art d’écrire, ou plus sûrement par tradition pour faire intellectuel comme les structuralistes, ou mieux ecore parce que écrire de manière claire est plus difficile) , puisqu’il s’agit d’amener à chacun les outils pour penser là où les classes dirigeantes se servent d’expédient pour les rassembler, leur donner un ennemi commun. La littérature devient en soi un arme, visant d’une part à la propagation de thèses, mais surtout simplement à l’éducation du peuple. Comme le conceptualise Todorov dans Critique de la critique, la littérature ne porte pas un discours de vérité, comme la science, mais un discours de croyance. Il est question d’exprimer, de réfléchir, de partager, de diffuser ses peurs, ses envies, ses idéaux, son utopie. Afin qu’une société soit bien d’accord sur la direction qu’elle souhaite vraiment prendre, non qu’elle avance tirée par des forces inconnues, contradictoires et non désirées.
Passages retenus
p. 65-66 : « Ce qui a pris forme là, était le chapitre de Die Antiquiertheit des Menschen sur les « Racines de notre aveuglement face à l’Apocalypse » et sur le décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen]. […] L’immoralité ou la faute, aujourd’hui, ne réside ni dans la sensualité ni dans l’infidélité, ni dans la malhonnêteté ou l’immoralité, ni même dans l’exploitation, mais dans le manque d’imagination [Phantasie]. Au contraire, aujourd’hui, notre premier postulat doit être : élargis les limites de ton imagination, pour savoir ce que tu fais. Ceci est d’ailleurs d’autant plus nécessaire que notre perception n’est pas à la hauteur de ce que nous produisons. […] Pour être à la hauteur de l’empirique, justement, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, il nous faut mobiliser notre imagination. C’est elle la perception d’aujourd’hui. » p. 70 : « Les armes sont des marchandises idéales, car ce sont des produits qui, tout comme les biens de consommation, ne servent qu’une seule fois. Vus sous cet angle, les munitions et les petits pains sont des produits de même nature. » p. 73 : « Quand nous réfléchissons, nous sommes plus petits que nous-mêmes, nous ne pouvons pas nous représenter qui nous sommes (et nous ne voulons pas non plus pouvoir le faire) ; c’est pourquoi nous ne savons pas ce que nous faisons ni ce qu’on nous fait. » p. 84 : « On dit : l’argent appelle l’argent. Cela vaut aussi négativement : on punira celui qui souffre précisément parce qu’il souffre. » p. 87 : « Celui qui rayonne continuellement dans ce monde qui est le nôtre, il ne faut pas le prendre au sérieux. »
James (E.L.) 2011, Cinquante nuances de Grey, Jean-Claude Lattès, 2012
Traduit de l’anglais par Denyse Beaulieu (Fifty Shades of Grey)
⭐⭐
Note : 2 sur 5.
Résumé
Anastasia termine des études de littérature. Elle vit en coloc avec Kate, une jeune blonde douée, riche et extravertie. Celle-ci l’envoie interviewer le jeune et richissime Christian Grey. Elle tombe sous son charme électrique et mystérieux. Lui paraît également attiré par elle. Mais il ne semble pas vouloir de relation amoureuse ordinaire et semble avoir une pratique sexuelle particulière. Or, problème, Anastasia est encore vierge.
Commentaires
D’abord publié en feuilletons sous forme de fan-fiction à partir des personnages de Twilight, avec le titre « Master of the Universe » et sous le pseudonyme de Snowqueen’s Icedragon. Le succès de ce roman s’explique par la bonne invention de suivre pas à pas la naissance et le développement, jusqu’aux failles et fissures du désir et du fantasme féminin. Le récit se concentre de manière intensive et exclusive à cet aspect, l’intérieur du personnage d’Anastasia et de son désir. La prenant vierge, quasi prude, le récit trace ainsi le désir de son éveil à son point culminant et à sa redescente. Le roman est ainsi une succession rapide de scènes excitantes et de scènes de maturation du désir et du fantasme. Toutefois, contrairement à ce qui est parfois dit ci ou là, la « romance érotique » s’aventure très peu au delà du sexe soft et est finalement tout à fait ordinaire et attendue de la part d’un couple d’amants pimentant leurs relations. Plutôt qu’un fantasme sexuel troublant, on est finalement dans le fantasme caché d’une relation idéale, conjugale qui ne s’avoue pas comme tel : contrat, escalade et découverte progressive qui entretient la relation et le désir. Les relations sont en fait tout ce qu’il y a de plus romantiques, il n’est en fait pas question de « baise » et de « sexe » sans amour. Le seul écart (réellement sado-maso) marque d’ailleurs la rupture. Ce « contrat » qui marque l’appartenance de l’un des amants à l’autre, ces amoureux foudroyés qui se disent juste « baiseurs » inadaptés, cette pratique sexuelle soi-disant interdite et choquante pour les jeunes filles alors qu’elle a tout de normal et d’idéal… Le mariage n’est plus à la mode aujourd’hui, mais tous les ingrédients y sont encore : même le mari encore méconnu, parfait, plus âgé, plus expérimenté, riche, ayant ses affaires et secrets… On évolue ainsi dans ce premier volume dans le petit rêve de l’adolescente. Le personnage de Christian Grey est tout à fait inconsistant et plein de contradictions, un fantasme d’homme parfait : possessif, jaloux et dirigiste, mais ayant ses faiblesses, sa souffrance enfantine cachée, toujours parfaitement romantique même dans ses maladresses, toujours élégant et gentleman… Mise à part la traduction bien trop scolaire et maladroite, l’écriture de EL James révèle elle-aussi ses limites. Les sensations – sexuelles ou amoureuses – du personnage ne passent que très peu par l’écriture, l’expression est plutôt sage, académique. C’est la situation, la vitesse et le réalisme du récit qui fonctionnent bien. La perpétuelle confusion entre le personnage qui vit et sent les choses au moment où elle les vit et les réactions a posteriori de la récitante sont souvent désarmantes d’autant que la voix du recul multiplie les expressions-clichés et lieux communs, s’étend sur des descriptions de meubles à un moment où la passion est supposée emporter le personnage… L’écrivaine se sent obligée parfois d’expliquer bien plus qu’il n’est nécessaire l’évident, mais cela pourrait bien être l’une des conditions de la facilité de lecture du roman. Hormis l’incohérence des personnages, le retour insupportable d’attitudes et d’expressions (le mouvement de tête vers l’épaule, le mordillement de la lèvre inférieure…), ce roman apporte un rêve parfait aux lectrices et introduit dans celui-ci les lecteurs qui se demanderaient à quelle genre de soupe romantique pensent réellement les jeunes filles. Au-delà de la modernité, de la libération des mœurs, il semble à lire ce roman que la femme aspire à un idéal profondément inchangé, qu’elle se figure, avec les ingrédients et mots modernes, empruntés au porno, un amour interdit finalement tout à fait traditionnel. Cette hypothèse est confirmée dans les deux volumes suivants de la trilogie où la relation entre les deux devient officiellement celle d’un couple normal.
Passages retenus
p. 180 : – Alors, vous avez fait quoi hier soir, Elliot et toi ? Kate penche la tête sur son épaule et hausse un sourcil en me regardant avec l’air de dire : « à ton avis, idiote ? ». – La même chose que toi, sauf qu’on est allés dîner avant, me sourit-elle.