Archéologie d’une utopie d’entreprise philosophique et capitaliste
Ferrari (Jérôme) 2012, Le Sermon de la chute de Rome, Actes Sud, coll. Babel, 2013
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Matthieu et Libero mettent fin à leurs études de philosophie à Paris pour reprendre un bar au village de leurs parents, en Corse. Ils gèrent leurs affaires avec intelligence. Les clients viennent de toute la région pour passer leurs soirées dans ce lieu de convivialité, servis par une équipe de jolies jeunes filles. Alors que tout semble fonctionner à merveille, Aurélie, la sœur de Matthieu, qui réalise des fouilles en Algérie sur les traces de Saint Augustin, trouve que l’entreprise a quelque chose de vulgaire, que son frère est changé, qu’il ne se soucie guère de sa famille. Lui-même est pris d’une espèce d’inquiétude et ne rentre plus dormir chez son grand-père…
Commentaires
Le bar des deux amis est à priori un lieu d’utopie philosophique réalisée : appliquer au monde réel, à la vie de tous les jours, la quête de sagesse initiale. La République de Platon appliquée à une micro entreprise ; ou encore le rêve de Leibnitz du philosophe-homme d’action impliqué dans le monde. La morale des « Sermons sur la chute de Rome » de Saint Augustin (à la suite du pillage de Rome par Alaric en août 410) pourrait signifier que toute civilisation, toute entreprise, même les plus accomplies, ne vivent qu’un temps. Comme si il n’y avait pas de raison à l’échec de l’entreprise des deux amis. Toute bonne chose a une fin, toute civilisation a une durée.
Doit-on voir ainsi dans l’échec de cette entreprise-monde, le symbole de la chute de notre empire capitaliste ? Qui chuterait, se terminerait non pas à cause d’invasions barbares, mais parce que c’est la fin d’un temps ? Le bar des deux philosophes ratés est en effet une utopie capitaliste par excellence. Par l’intelligence philosophique, la logique qui les distingue, les deux amis répondent aux différents problèmes concrets, typiques du monde capitaliste : retour des urbains dans les campagnes abandonnées, redynamisation de la province ; conciliation des goûts élaborés du terroir et de la consommation bas de gamme (idée de proposer les produits les plus médiocres de l’industrie comme unique alternative aux produits chers et qualitatifs du terroir). Faire appel aux fantasmes sexuels de la clientèle mâle consommatrice par une équipe de serveuses aguicheuses à la limite de la prostitution, animation musicale, ouverture tardive « entre amis » (non légale)… Gestion humaine, comme une famille. Les serveuses sont des petites sœurs, les clients des amis. Ils réalisent ce qui pourrait se faire de mieux dans les conditions présentes du monde économique.
Or, l’échec de l’entreprise n’est pas due à une fin de cycle que seul Dieu aurait décidé. Matthieu délaisse ses obligations familiales, fuit son grand-père qui l’a pourtant soutenu pour obtenir le bar. Sommeillant au confort de l’argent, couchant incestueusement avec ses employées-sœurs profitant ainsi de sa position, il reproduit dans son entreprise la consanguinité de ses parents-cousins – les règles d’éthique fondamentales sont brisées, annonçant la dérive prochaine. Une collègue trahit : est-ce avidité grandissante (naturel humain, voire habitude locale, ou bien logique dans une société capitaliste) ou bien insatisfaction face à des patrons manquant de générosité malgré leur discours (comme c’est souvent le cas) ? Elle est renvoyée sans pitié alors qu’elle était l’une des plus proches collaboratrices et qu’elle avait joué un rôle important dans le succès de l’entreprise. Le succès du musicien en art et en femmes qui acquerrait presque un statut de star locale, méprisant les pauvres ploucs du coin, est le reflet de ces grands personnages stars du spectacle capitaliste : une gloire bien peu méritée surtout auprès de femmes vulgaires, une fierté et une méchanceté de caniche. Ces héros humainement indigestes sont agités chaque jour sur la scène médiatique, comme des modèles, attisant toujours d’avantage la frustration des gens qui ont été mis sur le côté (et qui se sentent valoir plus que ces êtres sans âme). Le spectacle de la chair humaine des jeunes filles et du beau jeune homme musicien, hypnotisant les yeux des masses salivant d’envie excitée, est le procédé séducteur putatif numéro un du capitalisme, revu et répété un million de fois, dans les publicités, dans les films. Il est trop tard ou bien tout simplement impossible d’humaniser l’entreprise capitaliste et son monde profondément destructeur, car l’humanisme, la gestion éclairée n’y sera jamais qu’une jolie façade, un joli message dissimulant des mensonges, cachant l’exploitation des hommes et des femmes.
Comme le suppose Saint Augustin, il n’y a sans doute pas à s’inquiéter de la chute de Rome, de désespérer, car Rome devait chuter, et l’entreprise bâtie sur du faux devait exploser. Et ce n’en sera que mieux. Car cette entreprise détourne l’homme de sa nature, de ses racines, de son inclination, comme ces deux philosophes ratés qui se sont faits patrons, souteneurs, mafieux… Matthieu qui renie son amour de jeunesse, son grand-père, son père, sa passion pour la philosophie… pour un confort, le plaisir, la concupiscence… Ainsi, un peu comme la sœur archéologue sur les traces de saint Augustin, l’auteur dévoile ce que cache cette belle utopie capitaliste qui finit logiquement en tragédie.
Passages retenus
Problème de déracinement, p. 71-72 : Mais l’influence toxique de sa terre natale le renvoyait à nouveau vers ce qu’il n’avait jamais cessé d’être, un paysan inculte et gauche que le destin avait propulsé dans un monde qu’il ne méritait pas, et ni les les caisses de champagnes qu’il avait commandées pour le mariage de sa jeune sœur ni son projet grotesque d’ouvrir un hôtel à Saigon quand il aurait pris sa retraite militaire n’y changeraient rien. Ils étaient tous des paysans misérables issus d’un monde qui avait cessé depuis longtemps d’être un et qui collait à leurs semelles comme de la boue, la substance visqueuse et malléable dont ils sont faits eux aussi et qu’ils emportent partout avec eux, à Marseille ou Saigon, et Marcel sait qu’il est le seul qui pourra réellement s’échapper.
Les astuces commerciales, p. 95-96 : Il parlait de l’avenir en visionnaire et Matthieu l’écoutait comme s’il était le sceau des prophètes, il leur fallait modérer leurs ambitions sans y renoncer tout à fait, il était exclu qu’ils offrent un service de restauration complet, c’était un bagne et un gouffre financier, mais ils devaient proposer à manger à leurs clients, surtout en été, quelque chose de simple, de la charcuterie, des fromages, peut-être des salades, sans lésiner sur la qualité, Libero en était certain, les gens étaient prêts à payer le prix de la qualité, mais comme il fallait se résigner à vivre à l’heure du tourisme de masse et accueillir également des cohortes de gens fauchés, il était hors de question de se cantonner aux produits de luxe et ils ne devaient pas hésiter à vendre aussi de la merde à vil prix, et Libero savait comment résoudre cette redoutable équation, son frère Sauveur et Virgile Ordioni leur fourniraient du jambon de premier choix, du jambon de trois ans, et des fromages, quelque chose de vraiment exceptionnel, et même de si exceptionnel que quiconque y aurait goûté mettrait la main au portefeuille en pleurant de gratitude, et pour le reste, inutile de s’embarrasser avec des produits de seconde zone, les saloperies que vendaient les supermarchés dans leur rayon terroir, conditionnés dans des filets rustiques frappés de la tête de Maure et parfumés en usine avec des sprays à la farine de châtaigne, autant y aller carrément dans l’ignoble, en toute franchise, sans chichis, avec du cochon chinois, charcuté en Slovaquie, qu’on pourrait refourguer pour une bouchée de pain, mais attention, il ne fallait pas prendre les gens pour des cons, il fallait annoncer la couleur et faire en sorte qu’ils comprennent les différences de prix et n’aient pas l’impression de se faire entuber à sec, la daube c’est cadeau, la qualité, tu raques, l’honnêteté était absolument indispensable en la matière, non seulement parce qu’elle était une vertu recommandable en elle-même, mais surtout parce qu’elle jouait à peu près le même rôle que la vaseline, il fallait préparer des plateaux de dégustation pour que les clients puissent se faire une idée, vous goûtez et vous prenez la commande après, mais non je vous en prie, reprenez donc un bout pour être sûr, et cette scrupuleuse honnêteté serait d’autant plus récompensée que, quel que soit le choix final, leur marge serait sensiblement la même, ils allaient les saigner, tous ces connards, les pauvres, les riches, sans distinction d’âge ni de nationalité, mais les saigner honnêtement, et même en les choyant, un patron de bar devait s’occuper de sa clientèle […], et le problème crucial à résoudre était donc celui des serveuses. Vincent Leandri les emmena un soir chez un de ses amis qui avait géré plusieurs affaires sur le continent et tenait maintenant, au bord de la mer, un bar de nuit chic et discret qui aurait cependant dû lui valoir une condamnation immédiate pour proxénétisme aggravé, comme Matthieu et Libero ne tardèrent pas à s’en rendre compte. Il les accueillit à bras ouverts et les régala généreusement de champagne.
Le monde est un tout, p. 117 : Ce n’était qu’en arrivant à l’aéroport d’Alger, puis dans les locaux de l’université, et plus encore à Annaba, qu’elle renouait avec la bonté. Elle supportait joyeusement l’interminable attente aux guichets de la police des frontières, les embouteillages et les décharges à ciel ouvert, les coupures d’eau, les contrôles d’identité aux barrages, et la laideur stalinienne du grand hôtel d’État dans lequel était logé toute l’équipe d’Annaba, avec ses chambres délabrées donnant sur des couloirs déserts, lui semblait presque émouvante. Elle ne se plaignait de rien, son acquiescement était total car chaque monde est comme un homme, il forme un tout dans lequel il est impossible de puiser à sa guise, et c’est comme un tout, qu’il faut le rejeter ou l’accepter, les feuilles et le fruit, la paille et le blé, la bassesse et la grâce. Dans un écrin de poussière et de grâce reposait le grand ciel de la baie, la basilique d’Augustin, et le joyau d’une inépuisable générosité dont l’éclat rejaillissait sur la poussière et sur la crasse.
Disponible ici sur le site des éditions Alternatives, tout comme leur premier ouvrage simplement intitulé Graffeuses, paru en 2018, qui mettait déjà en avant les femmes dans le graffiti, mais restait centré sur les lettrages.
Contenu
50 graffeuses, expertes dans l’art des « figures » (ou graffitis figuratifs, personnages), illustrent de nombreuses photos de leurs œuvres en s’exprimant sur leur parcours, leurs pratiques, ce que signifient pour elle l’art, le graff ou les figures dans le graff, ce qu’elles ressentent lorsqu’elles peignent, leur rapport à la question de l’illégalité, « le tag vandal », leur rapport au groupe, au monde du graffiti, en tant que femme, le virage à l’âge adulte, les difficultés à conjuguer leur passion avec le statut de salariée ou de mère de famille, leurs influences, leurs goûts musicaux…
En guise de présentation des autrices, (ex?)graffeuses
Le titre « Figures de graffeuses » joue sur les contenus pictural (dessins figuratifs d’artistes féminines) et scriptural du livre : récits de parcours, positions artistiques exprimées, émotions, influences… (ce qui constitue en quelque sorte des autoportraits, des figures). On pourrait aussi au vu de la couverture s’attendre essentiellement à des visages de femme, et c’est bien ce que l’on trouve en majorité (une bonne moitié), à se demander – ce que font certaines – s’il s’agit de représenter la femme dans l’espace public, prolongation d’un combat pour gagner de l’importance au monde, une liberté… ou si les femmes-artistes perpétuent le modèle marchand de la femme esthétisée, érotisée. En second lieu, viennent les figures d’animaux plus ou moins anthropomorphisés ou « biboyisés » (un singe au micro, un chien bombe en gueule), cédant ainsi à la très conventionnelle tendresse pour les animaux, ou bien exprimant l’instinct, l’animal en la femme, l’art sauvage (né de presque rien, comme tous les éléments de la culture hip-hop). On trouve ensuite des personnages plus indéfinissables, sortes de formes animées comme s’il était clairement question de donner vie, sourire et bouche au mur ou à la peinture, d’animer les lettres. Et puis, quelques personnages masculins. Les lettrages ne sont bien-sûr pas absents, qu’ils entourent une figure, que la figure soit une partie d’eux (lettre animée ou remplacée), ou qu’ils soient l’œuvre montrée, rappelant le lien inextricable que les figures entretiennent avec ce cœur du graff qu’est le lettrage (même si certaines s’en affranchissent).
par Eli Gargameli
Comme un perso de B.D.
Pour l’univers du graffiti, le lettrage (comme le verbe biblique) est premier. Les dessins figuratifs sont donc en général une sorte d’accompagnement. Le choix des deux auteures (après une première publication orientée lettrages) d’axer l’ouvrage sur ces pratiques figuratives, c’est la volonté d’accorder une nouvelle importance à cette pratique seconde (parallèle à l’ambition de mettre la femme et l’homme graffeuse graffeur sur un pied d’égalité ?). Les graffeuses ici présentées rappellent qu’elles sont confrontées à deux difficultés : le fait de faire des figures considérées comme plus conventionnelles ou faciles d’accès (comme des chansons pop) dans un monde de lettres (art abstrait, free jazz), et d’être des femmes dans un univers plutôt masculin. La première difficulté se résout d’elle-même : la figure est non seulement nécessaire au lettrage, complément donnant de la légèreté, du mouvement, de la fantaisie, mais elle est comme une double-porte d’accès – comme le dieu Janus – pour accéder à ce monde secret pour les non-initiés (les lettrages étant souvent plus hermétiques) mais aussi pour les graffeurs pour en sortir et se rendre dans le monde conventionnel de l’art reconnu, rémunéré, de l’art appliqué… La figure complétant un éventuel book en montrant des compétences de dessin traditionnel, d’illustration. Les figures représentent également une plus grande interaction avec le spectateur. Il y a avant tout un regard, une moue, un mouvement, dans chacun de ces personnages. Du personnage convivial riant parmi ses lettres, comme un partenaire de jeu ou de rêve, à la femme qui séduit, libérant tout son charme ou qui au contraire marque son mécontentement par son regard, par un cri… en passant par le personnage acteur du mouvement, qui danse, qui vit dans l’univers urbain de la rue, des banlieues, du hip-hop… presque un personnage de bande dessinée. L’influence du monde des BD, comics ou mangas est flagrante. Les murs blancs, longs comme des bandes, se prêtent très bien à cette lecture, à ce mouvement, cette action qui se déploie, de gauche à droite (tout comme la disposition des photos), réconciliant dessin et écriture, signifiant et signifié. Les lettres sont souvent présentes pour leur formes, leurs mouvements et couleurs (non plus pour leur signification), les dessins portent davantage de sens (inversant le rapport habituel). Bref, les figures font parler les murs, sont-ce les voix des sans-voix ? les exclues et les emmurées ? Ces femmes qui étaient cachées sortent des murs. La vie de la pierre, trait tellement évident pour cette culture urbaine, née des bas-quartiers où les hommes et femmes sont justement si souvent réduits et réduites aux pierres et aux murs qu’ils habitent (attachement à leur résidence définie par l’unité esthétique des bâtiments, jeunes qui tiennent les tours en s’adossant, cœur de pierre, vie dans les caves, femmes discrètes voire emmurées…).
graff par See Ya
Une pratique mystique
Plusieurs artistes essaient de rattacher l’étrangeté de leur pratique – s’exprimer en dessinant sur un mur – à quelque chose de plus profond et naturel dans le corps, dans la nature humaine, comme si elles retrouvaient un geste instinctif, d’où ce rapprochement – plutôt évident à y regarder de près, mais très pertinent – aux peintures des cavernes des premiers hommes (et femmes, puisque les spécialistes ont récemment surmonté l’apriori d’une stricte division sexuée des tâches dans les sociétés primitives : prouvant que les femmes chassaient et que la fonction importante de chamane leur était souvent attribuée). Parallèle évident entre les bombes et marqueurs et la technique des pailles aérosol et bâtons de craie. Pour Jean Clottes (in. Les Chamanes de la préhistoire), en faisant surgir une figure animale ou anthropomorphe de la pierre, l’artiste-chamane reconnecte l’être humain individuel et pensant (enfermé dans le monde de son esprit) à l’ensemble du monde naturel, de ses semblables, des animaux, des plantes, de la terre, des morts, des esprits et des énergies, à l’Un. Le graffiti n’est-ce pas redonner vie, couleurs et visage à des murs, décor urbain gris et triste ? monde minéral qu’on utilise, artificialise, en oubliant qu’il fait partie du monde de la vie, lui aussi. Et signer son nom, représenter des personnages, des animaux, se représenter sur la pierre, n’est-ce pas inclure l’ensemble de l’existence sur un même plan ? s’y inclure soi-même ? Le plaisir du train ou du camion peints semble être décuplé par la mise en mouvement de l’œuvre, la remise en vie. Devant le mur, il y a comme une magie, une alchimie. On boit, on écoute de la musique, on fait griller des saucisses dans les terrains vagues, on s’alcoolise (comme une mise en transe ?). « Quand la pièce est finie et qu’en se reculant ça rend quelque chose de bien, ça me donne beaucoup d’énergie. C’est une sensation plutôt grisante. » (Zélie, p. 174) L’une danse même devant ses peintures. Une autre amène son cheval et peint parfois en scelle. Pour un spectateur totalement extérieur à cette pratique, regarder des graffeurs graffer est un spectacle curieux, incompréhensible, mystique comme une cérémonie vaudou. On en viendrait à s’imaginer ainsi la scène des premiers hommes et femmes en train de peindre et graver dans la roche. Quant à la pratique du vandal, émotion vitale de l’action pure, peur et excitation extrême, elle ferait penser à la chasse… confrontation aux limites, au danger, la vitesse, le déplacement dans le paysage, dans des lieux hostiles éloignés du feu rassurant du foyer…
graff par Lunkie
Une saine addiction
Nombreuses parlent du graff comme d’un moyen d’« expression ». Pourtant, qu’expriment-elles à travers un nom ou ici à travers une figure ? Il n’y a pas toujours de message mais plus clairement l’expression d’une profondeur, d’une nature, d’un instinct. Cette nature profonde s’exprime ainsi par des formes, des couleurs, qui sont le reflet, la projection (mouvement profondément corporel, exutoire) contre le mur d’un caractère forgé par une vie. C’est là qu’interroger les graffeuses sur leur parcours prend sens car il est évident pour la plupart que leur style (à la base le relief, l’emprunte laissée dans une tablette d’argile par un stylet…) reflète leur personne, leur vie, leurs blessures… Comme le dit Buffon : « le style, c’est [la femme] ». La figure graffée garde quelque chose du parcours de chacune. C’est un avatar qui les représente, en tant que femme ou plutôt en tant que projection dans un monde pictural : l’art n’est pas une imitation de la nature comme a pu le méprendre Aristote, mais une expression des rêves, peurs et croyances. Ainsi ce n’est pas tant une personnalité qui utilise les outils et techniques du graffiti, que le graffiti et ses outils qui construisent une personnalité. Qu’est-ce qui peut amener une jeune fille – clichés de la princesse la coquette la mère – à peindre sur des murs sales dans des terrains vagues, à courir la nuit le long des rails ? Forte déviation par rapport aux attendus sociaux. Certaines l’expliquent par un traumatisme initial, une personnalité étouffée à extravertir, le graffiti devenant moyen de revanche, exutoire. Pour la plupart il est question d’une rencontre, avec une fresque, avec un homme ou une femme qui graffe, avec un collectif, avec un univers magique, coloré, hypnotisant. Le graffiti devenant un trait identitaire obsédant. Toutes lorsqu’elles évoquent cette action de graffer de taguer, parlent d’une expérience physique, psychique et artistique extraordinaire, un choc intime, une épiphanie. Pour quantité des interviewées, l’acte de graffer est devenu une addiction. Elles mentionnent l’adrénaline liée à une action interdite, le vandal, les trains… comme pourrait l’être le vol à l’étalage et bien plus encore le braquage, les sports extrêmes. Comme une drogue, la pratique et les émotions qui y sont associées se sont gravée au corps, dans la moelle. Plus qu’un loisir-passion ou un acte d’appartenance sociologique, le graffiti est devenu pour elles un constituant essentiel de leur personnalité, des briques avec lesquelles elles se sont bâties. Et cette pratique intensive leur a donné une sensibilité artistique, les a formées à l’exigence du travail, les a confrontées à la justice, les a fait réfléchir sur leur place dans le monde, leur statut de femme, les limites entre plaisir et responsabilité, la question des normes sociales et des marginaux… L’être humaine et son action de graffer ne sont plus dissociables.
Graff par Lady Ba
L’un et le collectif
Chacune l’exprime à sa façon, le graffiti est une pratique profondément égoïste, égotrip comme on dit dans le rap. Mettre son surnom ou « blaze » partout, ou celui de son « crew », de son département… Se plonger soi-même dans une fresque solitaire puis se gonfler d’orgueil ou se vexer des retours à son sujet a quelque chose de très nombriliste. Nemo parle même d’autisme pour exprimer cette pratique très soliste. C’est ce paradoxe entre l’être isolé qui peint, isolé par sa pratique, par une pratique pas toujours acceptée socialement, et quelque chose de profondément liant, une tentative de langage. Les lettres sont communication appels au déchiffrement, interpellation du passant, appel à lui à ne pas être justement qu’un simple passant, à entrer en conversation (« se tourner avec ») à propos du monde, des couleurs et des formes, un monde pur d’émotions et de sensibilité. Les figures en cela, sourire, provocation, réalistes ou fantaisistes sont encore plus directement invitantes que les lettrages. Le graffiti n’est pas seulement une expression de l’individualisme artiste, c’est exprimer le groupe. Un graffiti, ou encore plus minimaliste, chaque tag, représente la culture du graffiti dans son ensemble. Appuyer sur une bombe, c’est graffer pour soi, pour son passé et pour sa sensibilité, pour un groupe avec soi (son collectif), pour une culture, pour une classe sociale (marginaux ?), pour l’humain en général (car il y a une communication entre celui qui laisse trace et celui qui un jour, un mois, un an ou des siècles plus tard – tags antiques – rencontrera le graff ; mais communication de quelque chose d’autre que des mots : de l’humain, de la vie). Et cette puissance vitale projetée sur le mur, elle se confronte quelque part à l’inhumanité des bâtiments, des murs blancs, la brique de forme non-naturelle, les machines du train… Peindre sur ces supports, c’est à la fois se reconnecter à la nature et à l’humain, c’est aussi, réintroduire ces supports inhumains dans le champ de la vie, de la nature.
Le visage du Hip-Hop
Le graff, comme les autres disciplines du hip-hop (deejaying, rap, break, human beatboxing…), peut-être aussi comme les arts dits primitifs, est assimilable à un art de rue dans le sens où ses acteurs ont créé un art avec rien ou si peu. Il n’est requis aucune formation (art brut, au contraire des arts « élitistes » qui nécessitent une connaissance des pratiques académiques). Si le résultat impressionne, le commencement est simple : « Bah, t’achètes des bombes et tu peins ! » (p. 150) se voit répondre la jeune Nesby qui cherchait les « règles de l’art »… Ce qui fait qu’une mère de famille se lance à quarante ans (Elfa), et y éprouve une grande libération personnelle. C’est un art qui est donc ouvert à tous et donc à toutes, qui en tant que parole donnée aux sans voix, art donné aux déculturés, couleur donnée aux marges, se doit de représenter ou donner l’ouverture aux autres, la tolérance (aux femmes, aux minorités, à la différence…), la solidarité, message similaire au « Peace, unity, love & havin’ fun » de la Zulu Nation (organisation pour la prise de conscience par le hip-hop). Message politique d’émancipation par l’action, et non naïf. Si le mouvement doit continuer d’honorer son histoire, ses formes puristes, il ne doit pas se fermer aux nouvelles pratiques venues du street art, de l’art moderne et des autres pays comme les fresques participatives brésiliennes, encore trop rares dans nos villes.
Passages retenus
Nemo tibi amat, p. 24 Taguer est une maladie perverse et pseudo-autistique qui peut être comprise seulement par ceux qui en souffrent. Cela m’a amenée à réfléchir sur comment le faire plus vite et le plus durablement possible, avec le moins d’efforts à déployer. Le « infinite tag roller » et les tongs-timbres sont le résultat. Je m’ennuie très facilement et j’ai toujours besoin de me réinventer et de chercher à contrôler le volant de mon vaisseau dans l’espace du chaos… En suivant mon flux de pensée, je fais exactement ce que je fais dans la rue, mais dans une autre dimension, en parlant un autre langage. Ma bipolarité est mon équilibre.
Nemo tibi amat, p. 24 A un moment donné, j’ai commencé à dessiner des carottes dans la rue (et de temps en temps des saucisses), principalement à la perche et au rouleau de peinture. […] La carotte naît à partir du navet, que je faisais souvent à la place de la lettre O. En l’allongeant, en la coupant en rondelles ou en julienne, elle pouvait s’intégrer dans divers espaces et, en outre, créer des lettrages. Au bout d’un moment, les gens m’ont appelée « carrot girl » et ça m’a mis vraiment mal, puisque je vivais cette perception externe comme un label limitatif de toute ma production, donc de moi-même. C’était la carotte totale ! Mais j’aime encore beaucoup ma carotte.
Naissance d’un avatar Dyva, p. 28 : En 2001, mon perso est né, dans une voiture à Vigo (Espagne), en revenant d’un voyage au Portugal. Le jour même je lui donnais vie sur le bord d’une voie ferrée. J’avais enfin trouvé mes lignes directrices avec toujours en tête cette fameuse couverture d’1tox. Des lignes simples, un trait rapide et clair, idéal en vandal et reconnaissable immédiatement. […] Au fil des années il s’est affiné, affirmé, j’en ai mis partout et surtout en Espagne, le long des voies ferrées et des routes. Tel un voyageur clandestin, il traverse les frontières et déambule aux quatre coins de l’Europe. Par sa taille, il trouve toujours une place à occuper : dans une rue, sur une voie ferrée, une route… ces places exiguës ou inexploitables pour un lettrage.
Miaoutoo, le frisson du vandal, p. 63 : Et puis il y a le vandal… C’est vraiment euphorique… C’est le groupe, la vitesse, la lettre, la peur et l’excitation, il faut que ton truc soit propre direct et malgré tout, c’est un savoir-faire. Ça ne se compare pas à une fresque, ce n’est pas du tout la même chose ni la même recherche artistique. Avant, je ne pensais pas qu’il puisse exister des disciplines qui se rapprochent de ces sensations à part des trucs illégaux de fou genre braquage et vol…
Jaye, instinct animal, p. 76 : Dessiner sur les murs, notamment en vandal, griffonner son nom sur un mur rapidement, c’est aussi bien-sûr marquer son territoire, comme un chien, un chat, un ours et tant d’autres espèces… S’approprier un territoire en y laissant sa marque, moduler ce qui nous entoure, dire comme un chien : je suis passé par là. C’est également rendre ce territoire familier.
les fresques participatives sont un peu l’avenir, Nawak, p. 102 : Ces dernières années j’ai commencé à faire des portraits avec des gens du coin et des passants. C’est venu comme ça, avec un jeune qui a rappliqué et on a fait plus d’une soixantaine de portraits, y avait toute la cité sur le mur, c’était magique. Depuis j’adore faire ça et voir la réaction des gens, trop fiers d’être immortalisés comme des stars.
p. 105 : Là-bas (en Argentine), j’ai rencontré un groupe (Cruz del Sur) qui faisait des fresques avec les jeunes du quartier. Ils utilisent la peinture pour faire passer des messages, ils peignaient sur les murs des maisons, sur les églises, ils faisaient participer tout le monde, c’était simple, comme une évidence, la peinture avait comme un pouvoir, ce n’était plus un moyen de se faire connaître, écrire son nom ou avoir le plus de style mais un outil pour partager, vivre, égayer, raconter.
Double vie, Thala, p. 149 : Le paradoxe avec le graffiti, c’est que j’ai rencontré énormément de gens dans le milieu et en même temps, ça a dressé comme une barrière dans ma vie sociale. Ces deux vies sont bien distinctes puisque je fais un métier totalement différent. […] Socialement, c’est un peu difficile de ne pas pouvoir parler de ce milieu aux gens que je rencontre. C’est ma plus grande passion et ça fait partie de mon histoire. Faire semblant que cette partie de ma vie n’existe pas crée comme un dédoublement de personnalité.
Charge d’émotions, Kwim, p. 196 : Ce sont des émotions particulières : être concentrée, en surveillance, stressée parfois, mais aussi amusée. L’impression d’avoir quinze piges ! J’adore la nuit, les lumières, les odeurs, les bruits, le support étonnant des roulants… Je dois dire qu’aucune autre activité ne procure toutes ces émotions variées en une même action. Il faut peindre vite avec efficacité et enfin quelques heures après tu vois apparaître en gare le train revisité, sourires des réactions : voyageurs amusés ou au contraire choqués.
Le graffiti comme une revanche, p. 204 : Gamine Là y a eu le Tipex, parfait premier outil pour pourrir son lycée, puis les barrières devant le bahut, les bancs, la street, on connaît la suite. J’ai eu des bricoles à cette époque avec l’école à cause de ça, et bizarrement, ça m’a plu. J’étais jeune et j’aimais déjà l’idée de braver un interdit, de faire chier, de provoquer. […] D’une gamine voulant appartenir à un groupe de lâches, j’ai réussi à devenir une femme affirmée qui ne s’est plus jamais laissée faire par personne.
Le graffiti comme une régression, Lilipute, p. 212 : La pratique du graffiti est une régression, je fais de la place à mon imaginaire, à ces images et ces références traînées depuis l’enfance, j’oublie un peu les codes de l’adulte. Se mettre de la peinture partout, visiter des lieux crados, prendre des risques… Pour le vandal, c’est clairement de la transgression car les règles et les lois sont contournées pour satisfaire le sale gosse qui vit en nous.
Moi, le légume des villes
Mes couleurs fadissent
Perdent sel à frotter
Le plâtre gris des bâtiments
Moi, l’habitant des cubes,
Sédentaire renfermé
Je m’allonge sur ma fierté
Sur mes rêves mes idées
Les oublie les salis
Je me coiffe, un tissu
Recouvre ma chair et la cache
Ma nudité découpée
Les lames de l’industrie
Perdus mes bras mes racines,
Mon corps mon énergie
En tranches mon identité
Alors moi-même
Je me jette je me plaque
Me calque et me copie
M’aérographie
Voilà ma face déformée
Semblant une femme tombée du sablier
La graffe : Son P
Ma belle hystéricité
Moi, la femme maquillée
Celle que vous fixez
Que vous collectionnez, le bel objet
Que tu crois ? Me suis pas créée pour toi !
Mes yeux tu les vois
Cils traits coups de noir
Traînées rouge feu
Mèches électriques
Tâches bleues
Pommettes rouges et rondes
Grain de beauté petit nez
Bouche rose pincée
Tout ça pour toi ?
Mascara, allure de geisha
Zyeux sournois, visage figé
Inexpressif, la poupée pour tes bras
Un corps comme tu voudras
Que tu commanderas de tes doigts
Sales, prisonnière de ton rêve gras
Mes cheveux ne t’en fais pas
Ondulent en liberté
Vont sur toi, effleurant
Ton corps qui dormira
Mille serpents prêts dansant
Ma folle dangerosité
Moi la harpie, les cris, les larmes
Et les griffes, l’hystérie
Arrière-pensée d’artificier
Je suis cette bombe que tu as créée.
Graffité par Kaldea
La femme est un ninja
Dans les parcs, les coins sombres, les ruines
Parmi les toxs, les idiots, les gens ivres
Apparaît par surprise
Un peu sur la défensive
Une silhouette déguisée
Démarche étudiée
Cascade de parfums
Maquillage assassin
Yeux sans fond
Bouche colère
Sensualité guerrière
Chevelure d’onde
Faufilant distinctement
Entre les langues de ciments
Les trafiquants aux regards sales
La main du mollusque mâle
Sur les billes des golems pervers
Imprime ses lettres meurtrières
Les lascars en tombent leur pyjama
La femme est un ninja
graffeuse en bas à droite : Stool
Artisane de soi
La femme est une composition
Ses facettes sont des papillons
De couleurs qui se reposent
Et s’en vont
Au gré du vent
Volatiles animant
Un rocher brisé
Dans lequel sommeillaient
Des étincelles de rire
Et des lasers de larmes
Sa pensée est une palette
Ses idées des éclats de pierres
Son geste un vêtement
Ses parfums sifflotant
L’être humain est une œuvre à créer
Un artifice de vie dans la pierre
graffeuse : Lweez
Respiration minérale
Au milieu d’un monde tout gris
Où les pierres n’ont plus de vie
Ni de sens, ni de chair
Reste à faire bouger le silence
Et sourire le béton fier
Les lettres de l’industrie
Si tu me souris je te souris
Je suis un mur animable
Considère-moi en être respectable
C’est ton art qui te donne une âme
Même si ce n’est qu’artifice
Ton art est un service
C’est moi la pierre couverte du voile
La fiction le mirage
Qui épaissira ton visage
Ni ta vitesse, ni ta pensée
Mais les atomes de magie qu’j’ai
T’offrent un reflet, une vitalité
Alors rappe avec les tours
Danse avec les lettres
Balance des briques pastelles
Sur le langage industriel
Que vivent les pierres !
graffeuse : Milka One
Le Banc musical
Toujours une place pour toi
Mon frère, ma sœur
Partage le rire du roi
Mon frère, ma sœur
En attendant l’un ou l’autre dieu
Faut bien qu’on occupe les lieux
Entre animaux des bâtiments
Feuilles et mégots qui volent au vent
De la crypte au dernier palier
Rats et chauve-souris des cités
Pigeons de la dalle et des toits
Pangolins de la came du bois
Vus de loin, les jours sont sales
Et les casquettes sont les mêmes
Mais y a pas un mur sans blague
Et chacun joue son Marvel
Guette comme la poubelle drague
Le lampadaire son visage pâle
Été, hiver, printemps
Collection de grognements
Automne et claque les dents
Contes et légendes du banc
Monde entier rejoué
Dans la scène d’escalier
Volantes voitures du futur
Histoires de fesses et beaux mégots
Aventure, street-peinture
Matches de foot phénoménaux
Durs à croire et gros complots
Fables dont vous êtes le héros
Avenir, gloire et famille
Chercheurs de perles qui frétillent
Techniques de pointe de la taille
L’art de riposte à la diable
Ça bondit, ça jacte, ça dévie
C’est ça la brute rue philosophie
Survêt’, basquettes, claquettes
Y a de la vie sous l’étiquette
Du bien-être dans tout ce foutoir
Une place pour toi dans nos histoires
Ajoulart (Norbert), Mazière (Marlène & Guy) 2012, L’art rupestre amérindien de Guyane : Le site de La Carapa, Ibis Rouge, Matoury (Guyane)
Résumé
Le site des roches gravées à l’entrée de la ville de Kourou, proche du site de la CSG… Un groupe de formes rocheuses, les unes à côté des autres (comme un groupe d’oiseaux migrateurs ou de dauphins), longues et arrondies sortent de terre. On y trouve de nombreuses gravures représentant des grenouilles ou des hommes-grenouilles, ayant le même graphisme ou presque.
Commentaires
Sorte de dos de dragon sorti de la terre, ou de l’ancienne mer intérieure de l’Amazonie (lac Parime ?), piégé, calcifié, ces masses rocheuses sont en soi un site impressionnant, invitant à la méditation, un peu à la manière de minis Insenbergs (petites collines rocheuses émergeant de la forêt amazonienne et offrant une vue sur la canopée).
Les peuples amérindiens l’auraient-ils choisi comme lieu de culte ? En ce cas, les gravures auraient un rôle, comme la marque d’une pratique chamanique. La forme anthropomorphique des personnages, serait une forme intermédiaire. Comme pour les peintures rupestres des cavernes préhistoriques, les figures animales auraient un rôle de lien entre les mondes (monde des vivants, monde des esprits, inframonde des ancêtres morts et des non-nés…), l’initié entrerait par exemple en transe par un moyen ou un autre (ivresse de l’alcool, état second provoqué par l’absorption d’une plante comme l’Ayahuasca…). Il s’imagine sous sa forme animale. D’ailleurs, la grenouille est bien sûr un animal qui passe d’un monde à l’autre, animal omniprésent en Amazonie par ses chants nocturnes.
La roche gravée du village de Bigiston (big stone), partiellement immergé dans le Maroni, tout comme la quantité de polissoirs en bord de fleuve, ainsi que la sacralisation des Tumuc-Humac (à commencer par les Kassim-Kassima et encore plus par Mamilihpan marqué par ses peintures rupestres où l’on retrouve ces mêmes graphismes d’hommes grenouilles, mais éventuellement des tortues et d’autres animaux au caractère amphibie), rappellent que les peuples amérindiens ont tout d’abord étaient une civilisation fluviale et de littoral, avant d’entrer dans les terres, de pratiquer l’agriculture sous différentes formes (abattis-brûlis puis puis terrains surélevés). C’est bien-sûr par la maîtrise de cet environnement, du transport sur les voies fluviales (ou le long), de l’installation pérenne malgré inondations, crues et mouvements du littoral. Ils pratiquaient ainsi une culture liée à cet environnement : buttes de coquillages, bijoux de pierres, de graines, de coquillages et de feuilles tressées, nourriture tirée de la pêche et de la collecte de fruits de mer, contes et légendes faisant exister des monstres et esprits marins et fluviaux… La grenouille était vraisemblablement l’un des animaux-esprits de ces peuples tant l’on a retrouvé de ces pendentifs en pierre et en bois (cf. Amazonie, de Stephen Rostain).
Hypothèse : Obsession pour la forme de la grenouille. Sans doute ces gravures avaient lieu à la suite d’une cérémonie chamanique ou un rituel funéraire… L’initié ou le fils, l’ami, repart avec une grenouille sculptée en pierre ou en bois. Une grenouille anthropomorphe est fixée dans la pierre. A-t-on pratiqué là des sacrifices ? ou simulacres de sacrifice ? Un jeune est mort, passé à l’âge adulte ? Une fille devenue femme ? un sage est-il décédé ? Son esprit, cette existence révolue se matérialise dans la pierre. L’ancêtre, les ancêtres, la terre, la vie animale, sont réunis là, gravés dans la pierre, comme si était reproduit cette continuité de la vie des peuples amérindiens, dans l’inframonde des morts. La grenouille marquerait bien ainsi le passage d’un monde à une autre. La pierre est mémoire. C’est l’écriture, la gravure, la volonté de garder le souvenir. L’ancien mort trouve ainsi une place parmi les autres morts avant lui, et les amérindiens semblent ainsi après leur mort former une batterie de grenouilles, comme si ils étaient l’un de ces groupes qui chantent dans les nuits amazoniennes.
Autre : nombre de ces grenouilles-hommes gravées ont sur la tête une espèce de couronne. En cela, ils feraient penser au dieu à cornes de nombreuses cultures animistes, ou bien au chamane déguisé qui l’invoque. Ce dieu, qui favorise et régule la chasse (autorise de prendre la vie animale sous certaines conditions de quantité et d’hommage à l’animal) et représente la vitalité dans la reproduction, et par là même l’intermédiaire avec l’inframonde des ancêtres et des à-naître.
Un territoire aménagé par une brillante civilisation, premier foyer d’agriculture en Amérique
Rostain (Stéphen) 2016, Amazonie. Un jardin sauvage ou une forêt domestiquée, Actes Sud, coll. Errance
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
L’Amazonie n’est pas une forêt vierge. Les peuples amazoniens formaient avant l’arrivée des Européens sur le continent une civilisation de plusieurs millions d’individus qui habitaient ce territoire immense et l’ont façonné par leurs agricultures, leurs cultures, leurs échanges, leurs guerres.
Synthèse
Si les premiers humains arrivés en Amérique du Sud, étaient bien des peuplades de chasseurs-cueilleurs, longeant les côtes et remontant les fleuves, ils devinrent bientôt semi-nomades vivant de la pêche, et de la collecte de coquillages, édifiant des monticules pour se mettre à l’abri des crues et des pluies équatoriales. Ils s’aventurèrent dans les savanes intérieures, près des hauts plateaux, certains monts devenant des lieux de culte (pensons aux monts Tumuc-Humac pour les indiens Wayana, avec les peintures rupestres de Mamilihpan ou avec les Kassim-Kassima). Quelques siècles, peut-être un ou deux millénaires après l’ancien monde, l’Amazonie devint le premier foyer d’agriculture en Amérique, où fut développée la même technique agricole des abattis-brûlis.
Mais les Amazoniens ne s’arrêtèrent pas à ce premier stade et apprirent à maîtriser leur environnement pour vivre en terrain inondable. En perfectionnant leurs techniques d’édification de monticules ils créèrent de petites dunes pour y installer leurs villages et leurs cimetières. Tout en se protégeant de l’érosion du littoral, ils contrôlaient les crues et déviaient les cours d’eau en creusant des canaux, pour profiter d’une terre fertile, saine et correctement irriguée. En concentrant leurs déchets organiques d’occupation, leurs débris d’artisanat, peut-être en y mettant le feu à couvert, ils formèrent de la terra preta, engrais riche en carbone et extrêmement efficace (sorte de super compost).
Les Amazoniens inventèrent également une nouvelle technique agricole ultra performante, nécessitant une bonne organisation sociale : celle des champs surélevés constitués de butes et de tertres plus ou moins hauts, parallèles à la pente pour mieux drainer l’eau, ou perpendiculaires dans les hauteurs pour la retenir. Avec cette maîtrise de l’agriculture, ils cultivèrent sur une terre difficile de nombreux légumes, racines et plantes, suffisantes pour faire vivre de grandes populations.
Par leur maîtrise des voies fluviales, et par les chemins surélevés qui leur permettaient de se rendre à sec du village aux champs et même aux villages voisins, ils créèrent un réseau étendu d’échanges commerciaux et culturels. Des villages se spécialisaient dans la production de poteries, d’autres dans le tissage de hamacs ou de pièces de vêtements de cérémonie, d’autres encore dans la sculpture de bijoux de pierre rare en forme de grenouille (les grenouilles et les tortues sont des animaux sacrés pour les cultures amérindiennes), d’autres de bijoux communs en bois… Selon les traces archéologiques, la grande avancée culturelle et technique de leur civilisation eut une grande influence sur les civilisations amérindiennes voisines.
Cette civilisation brillante et diverse périclita avant même l’arrivée des Européens, sans doute à cause de multiples guerres intestines, leurs aménagements territoriaux servant à la construction de places fortes surélevées, entourées de douves… Les Européens ne trouvèrent plus qu’une civilisation affaiblie, repliée sur elle-même, divisée, qu’ils décimèrent facilement par la propagation de maladies dévastatrices.
Ils découvrirent une terre difficile à cultiver, à travailler. Pendant que les amérindiens restant se repliaient en forêt, se limitant à des abattis-brûlis et à la culture de quelques plantes et racines seulement, dont le manioc, les Européens amenèrent esclaves, puis bagnards, pour travailler la terre. Les Néerlandais créèrent de grands folders ou bassins pour la riziculture. À côté d’une agriculture basée sur l’utilisation de pesticides (notamment dans la communauté Hmong), les populations créoles et bushinengués reprennent les techniques d’abattis-brûlis des indiens, et certains plus inventifs redécouvrent des techniques similaires de culture sur butes ou de terra preta, ou les importent, comme les immigrés haïtiens.
Commentaires
Stéphen Rostain mène des fouilles archéologiques en Amazonie depuis une trentaine d’années. Il rassemble les données et les recherches de tous les spécialistes de l’Amazonie, provenant de diverses disciplines, de l’histoire à la géologie, de l’ethnologie à l’agriculture expérimentale… Le titre est clair, il est question de montrer combien la terre amazonienne a été retouchée par l’homme, aménagée, occupée… Ses enquêtes sur les champs surélevésconstituent le cœur de l’ouvrage (la terra preta en revanche, pourtant à la mode, est finalement presque expédiée comme une évidence). Il est regrettable que la profusion de données et l’ambition de tordre le cou à nombres de clichés persistants amènent parfois une impression de désordre et font perdre cet objet d’étude de vue. Mais les digressions ont du bon et la découverte de l’histoire du peuplement de l’Amazonie, de la variété des cultures précolombiennes, favorise la prise de conscience de l’importance de la civilisation amazonienne et de ses techniques agricoles. L’auteur propose dans son titre deux alternatives de forme oxymorique qui ont l’air de revenir au même : « jardin sauvage » et « forêt domestiquée ». Le second semble le plus approprié car il laisse penser que les amazoniens avaient une pleine maîtrise de leur territoire, et qu’ils l’ont « domestiqué » comme on le fait d’un animal au départ farouche. Le « jardin sauvage » laisse penser que les primitifs se servaient de fruits et de plantes, mais le laissaient vivre. On pensera également à l’étymologie du mot paradis (provenant du farsi : « jardin »), ainsi qu’à l’opinion de Christophe Colomb à son arrivée sur la côte : il y a vu un petit paradis là où tout le monde après lui a vu un enfer vert. L’oxymore pourrait aussi illustrer ce retour à l’état sauvage de l’ancien jardin aménagé d’une civilisation détruite. L’image est forte : croire que l’on peut déduire les pratiques et la culture d’une riche civilisation de plusieurs millions d’individus sur un territoire de la taille de l’Europe en observant le comportement de quelques bribes de populations décimées, éparpillées, retranchées… L’ethnologie nous a ainsi longtemps induits en erreur là où l’archéologie permet de nous donner des informations plus complètes. Les amérindiens d’Amazonie se contentent et semblent s’être contentés de cultiver le manioc, tubercule plutôt pauvre. Pourtant les analyses des terres agricoles précolombiennes montrent qu’ils cultivaient autrefois de nombreux autres aliments, le maïs par exemple qu’ils auraient transmis aux civilisations voisines. C’est que le manioc est une tubercule contenant un poison, ce qui rend difficile sa consommation par des animaux sauvages autant que peu profitable pour des pilleurs. Une culture de choix en temps de guerres… L’ouvrage reconstitue assez bien, quoique d’une manière un peu désorganisée, ce type de civilisation qui pratiquait la technique des champs surélevés, documentés par nombreuses vues aériennes, résultats d’expérimentation, photos, croquis de champs, villages et objets de culture. Mais la quantité d’informations concernant d’autres cultures a tendance à brouiller un peu cette vision. On entrevoit d’autres structures de civilisation et de cultures qu’on aurait aimé voir traiter afin de mieux cerner celle qui vivait des champs surélevés, à commencer par cette forte population qui vivait au bord des grands fleuves Amazone et Orénoque, sur un système agricole reposant sur l’utilisation des crues, pareil à celui de l’Égypte antique (les champs surélevés quant à eux feraient davantage penser aux systèmes d’irrigation perse ou inca, en inversant les données du problèmes puisqu’il s’agit davantage de drainer le surplus d’eau que d’en amener). Quelles étaient leurs pratiques culturelles, leurs croyances, leur mode de vie ? Cette civilisation fluviale et littorale dans ses origines, rappelle cette étape intermédiaire de civilisation précédant la sédentarisation qui se serait déroulée près des lacs et des mers, avec pour principale ressource la collecte de coquillages et la pêche, mais qui aurait été perturbée et effacée notamment par la montée des eaux (dans le documentaire Amérindiens Wayana, un peuple entre deux mondes, Didier Bergounhoux, cite un mythe du déluge où les enfants divins, à la manière de Noé, seront seuls survivants, protégés par la tortue, femme du dieu, puis par une grenouille). L’auteur mentionne par exemple les pendentifs en forme de grenouille souvent retrouvés lors des fouilles. Cet animal amphibien, tant terrestre que maritime, espèce omniprésente et d’une très grande variété, créant toute cette ambiance nocturne fabuleuse des forêts, semble avoir joué un rôle très important dans les cultures et croyances de l’Amazonie. Qu’on pense ainsi aux roches gravées de la Carapa à Kourou, gravures représentant quasi exclusivement des personnages dits anthropomorphiques, potentiellement des chamanes, tenant étrangement du corps des batraciens. Les techniques agricoles, les modes de vie et de pensée, la spiritualité animiste, la culture liée à la nature et la maîtrise des plantes, sont autant de domaines suscitant la curiosité voire l’admiration de nos civilisations technologiques. Si la terra preta est à la mode, c’est qu’elle ressemble à la constitution systématique de composts, à l’utopie réalisée d’un recyclage total des déchets, et à la formation d’engrais naturel à base de charbon de bois, techniques aussi écologiques que nourricières. Quant aux champs surélevés, ils rappellent immédiatement la culture sur butes ou en carrés à hauteur de taille, adoptée par la permaculture, favorable pour une bonne gestion de l’humidité de la terre, une intégration du compost, un travail moins brisant…
Passages retenus
La civilisation Polychrome, p. 110 Le moyen et le bas Amazone constituaient les foyers les plus puissants des traditions culturelles amazoniennes. La plus prolifique fut la tradition Polychrome, avec au moins une quinzaine de cultures différentes s’échelonnant de l’embouchure de l’Amazone jusqu’au pied des Andes, avec des extensions au Pérou et en Colombie. La profusion de cultures polychromes cousines les unes des autres, dans l’État d’Amapa et les îles de l’embouchure de l’Amazonie, est stupéfiante et sans commune mesure avec le reste de l’Amazonie. On a l’impression de grandes sociétés complexes florissant en bordure d’océan et de fleuve aux alentours de l’an 1000. La culture la plus représentative de la tradition Polychrome est celle de Marajoara, qui se développa de 450 à 1350 apr. J.-C. Dans l’île de Marajo, où elle occupa des tertres artificiels de terre. L’une des poteries les plus remarquables était l’urne funéraire anthropomorphe richement décorée, contenant les os ou les cendres du défunt, et enterrée ou, plus fréquemment, déposée dans une cavité rocheuse. Regroupées dans un cimetière en plein air, une grotte ou un puits artificiel, les urnes formaient une assemblée d’êtres métamorphosés, qui recréait en microcosme fermé les réunions des vivants. Tout semble indiquer que, malgré un changement d’état, la vie communautaire et l’identité culturelle étaient reconstituées en miroir pour les défunts, comme un désir de perpétrer sans fin l’image de la société. Jusque dans la mort, l’existence était avant tout sociale, fondée sur la reconnaissance de l’autre et non pas sur la seule dynamique individuelle.
Abris-sous roche, sites funéraires de mégalithes, p. 111 Dans les collines de la baie de l’Oyapock, des abris-sous-roche d’une superficie moyenne de 28 mètres carrés furent temporairement occupés à l’extérieur des villages. Ils ont pu servir de lieux de retraite occasionnelle, individuelle ou familiale, pour des réclusions imposées par la puberté, l’apprentissage des chamans, , l’initiation des chefs, l’accouchement, la couvade (pratique où l’homme s’alite plusieurs jours après l’accouchement de sa femme), le deuil ou diverses activités de manufacture. Les cimetières rassemblaient des urnes alignées directement sur le sol ou enterrées, dans des grottes ou dans des puits artificiels à chambre latérale, et souvent accompagnées de poterie d’offrandes. Dans le Nord de l’Amapa, des sites aristé tout à fait remarquables sont composés d’énormes dalles dressées, disposées en cercle ou en ligne, au sommet de petites élévations.
Agriculture créole, p. 211 Il existe pourtant un charmant petit ouvrage d’un vieux Créole qui témoigne de son enfance au début du XXe siècle dans les environs de Sinnamary. Cette relation, très vivante, narre la vie quotidienne et les événements marquants d’une famille occupant un bitasyon (habitation) sur la rive gauche de l’estuaire du Sinnamary. L’auteur décrit par exemple l’ouverture d’un nouvel abattis par l’organisation d’un mayouri ou travail collectif rassemblant plusieurs voisins pour une tâche besogneuse : « Le travail était dur. Les hommes transpiraient. Ils étaient heureux d’être ensemble et de se montrer mutuellement leur savoir-faire. » Il renseigne également une technique agricole supplémentaire tout à fait originale et non rapportée jusqu’alors : « Le potager était constitué de caisses remplies de terre, que supportaient des pilotis sur le lac. Dans ces caisses étaient plantés ciboules, céleri, persil et choux. Cette technique était la plus sûre pour mettre en échec les fourmis-manioc et autres insectes destructeurs de cultures potagères. » Ce type de caisses agricoles hors sol est signalé aujourd’hui dans d’autres endroits d’Amazonie, comme par exemple les canteiros, ou mini-jardins suspendus, de l’île de Cavania, dans l’embouchure de l’Amazone au Brésil, où les paysans cultivent leurs herbes aromatiques et médicinales, tout comme des fleurs décoratives, de cette manière.
Le bon sens paysan et les canaux d’irrigation, p. 219 Je m’enquis des raisons de l’effort supplémentaire et, à mon sens, inutile que représentait cette excavation partant dans tous les sens. En effet, il aurait été bien plus facile et rapide de faire une tranchée rectiligne. Mon arrogance fut rapidement mise à mal par le bon sens et l’expérience de M. Lucien lorsqu’il me répondit qu’un fossé rectiligne aurait été beaucoup moins efficace, car le canal zigzaguant entre les champs surélevés, irriguait plus de terrain et, surtout, permettait de ralentir l’écoulement de l’eau qui, sinon, aurait été trop rapide et n’aurait pas le temps de pénétrer dans le sol. C’est probablement pour la même raison que de nombreux canaux précolombiens étaient sinueux. Il faut toujours écouter les paysans.
Le conte est la continuation poétique d’une petite promenade de l’après-midi
Gourmont (Remy de) 1908, Couleurs (Contes nouveaux) [in Couleurs suivi de Choses anciennes], Mercure de France
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Après une préface présentant un art poétique léger basé sur l’inspiration que donne la promenade, le conteur livre une série de petites histoires d’amour simples, liées à des thématiques de couleur.
On ne croit à la sincérité que de ceux qu’on aime, et je ne vous aime pas.
p. 134
Sommaire
-Préface : chaque conte doit être la continuation d’un mouvement, d’un rythme de marche, imprimé dans l’état d’esprit du poète-narrateur lors d’une promenade dans la vie. -Jaune : Une jeune paysanne finit par céder à l’œil d’un jeune homme. -Noir : Un amateur de Dahlia noir finit par tomber amoureux d’une femme rencontrée dans un habillement semblable à la fleur. -Blanc : Deux jeunes enfants s’aiment et s’embrassent en toute innocence. Leur innocence est brisée un temps quand la jeune fille doit faire sa Communion. -Bleu : Une princesse est aimée du mari de sa dame d’honneur. -Violet : Une vieille fille dévote rêvant à un amant, se prend d’affection pour le fils d’une amie qu’elle héberge. -Rouge : Une jeune fille paysanne portant du lait rencontre par hasard un jeune noble de la région, chassant avec son chien. Elle l’aide à aller chercher une perdrix. -Vert : Un juge est séduit par une jeune fille aux yeux verts qui aurait empoisonné la vieille dame irascible chez qui elle travaillait. -Zinzolin : Le jeune Alain forme son désir parmi quatre jeunes filles. La plus craintive se croyant peu aimée, le repousse sèchement et l’attire ainsi. -Rose : Un garçon aime très sincèrement une fille plus âgée de dix ans qu’un homme courtise. -Pourpre : Sur la scène, Sidoine maintient qu’il ne faut pas avoir de soupçons sur la fidélité de celle qu’on aime. Clotilde le met à l’épreuve en faisant déguiser son amie en homme. -Mauve : Une belle jeune femme vient confesser son pêché de chair à un prêtre. -Lilas : Une jeune princesse se fait rude et prude avec son prétendant qu’elle aime pourtant. Celui-ci feint alors d’accepter et de s’éloigner d’elle, d’être souffrant. -Orange : Une jeune femme bourgeoise, à la campagne, fait du charme à un officier invité de sa mère.
Commentaires
Des contes écrits d’une manière simple, dans un style finalement très proche d’un Maupassant, style plus réaliste que dans ses premières œuvres qui outraient les procédés symbolistes jusqu’au décadentisme (comme dans le roman Sixtine), avec un recours fréquent à la description objective, à une petite ironie implicite tout en gardant une certaine compassion pour ses personnages. Mais la thématique des couleurs offre à Gourmont l’occasion de petits exercices de style symbolistes. Comme annoncé dans sa préface, chaque conte est une promenade, une nuance dominante, un rythme… L’amour qui fait l’unité du recueil est traité ici avec une grande légèreté sans jamais tomber dans la naïveté ; l’amour est également plutôt positif, chose plutôt rare. La préface constitue une vraie consigne d’atelier d’écriture, voire même un art poétique qui demeure typiquement symboliste : pour qu’une œuvre littéraire soit solide et cohérente, il est important que l’écriture réponde à une émotion de départ, un mouvement créateur qui persiste et détermine les contraintes et exigences d’écriture. La promenade, par la marche, imprime un rythme, le défilement du paysage, des petites choses de la vie, imprime des couleurs, des sensations, qui donnent toute sa matérialité poétique à l’écriture. C’est une technique qui met au second plan l’idée de base et le travail technique, à l’opposé de la technique académique de pastiche et réécritures d’Antoine Albalat (dans L’Art d’écrire ou Le Travail du style ; débat qu’ils ont eu par oeuvres interposées). Gourmont, en symboliste, cherche à relier directement les sensations à la plume, ce qui annonce davantage les techniques surréalistes d’écriture automatique et les écritures sous contraintes oulipiennes.
La vie est une chose qui doit rire, et quand on ne rit pas, c’est qu’on ne vit pas.
p. 121
Passages retenus
p. 5 : Un roman est un poème et doit être conçu, exécuté comme tel, pour être valable.
Technique d’écriture symboliste par le rythme, p. 6 : La beauté [de la prose littéraire] ne peut être faite que de mots et de rythme, le rythme étant primordial. […] Le rythme trouvé, tout est trouvé, car l’idée s’incorpore à son mouvement, et le peloton de fil ou de soie se forme sans que la conscience d’un travail soit quasi intervenue. Le conte, il me semble, réclame une condition particulière : il faut, pour l’écrire, l’illusion, au moins brève, d’être heureux : une après-midi gaie convient et ceci l’apparente plus étroitement au poème que ne saurait faire une théorie raisonnée. Être heureux, c’est-à-dire avoir joui d’une fleur, de celles que l’on voudra, ou de l’éclat de tels yeux : alors on considère avec intérêt les jeux des autres êtres. En effet, étant heureux ou presque, on ne peut plus rester chez soi, où on ne vit bien que par le désir. Un conte, c’est une promenade. Presque tous ceux qu’on va lire furent écrits d’une haleine, sauf les retouches et les agrandissements de morceaux trop grêles, les coupures. Aussi il vient certaines fois, un moment où la respiration manque. On remet au lendemain, et c’est dommage, parce que les songes troublent les journées.
p. 20 : Cette bonne fortune l’enchantait. Il en avait peu d’aussi agréables dans sa carrière de chasseur équivoque. « Mais que les femmes sont difficiles à émouvoir ! les transports de cette amoureuse ont été bien faibles. Elle semblait plus honteuse que tendre, ou plus décidée qu’abandonnée, je ne sais. Lui cependant avait été très heureux, et de quelle douce paix il jouissait ! Quel charme dans ce corps jeune, dans ces contours qui ont leur forme première, dans ses organes naïfs ! « Elle est lisse comme un tronc de hêtre et sa chair a cédé avec tant d’orgueil, mais tant de simplicité aussi ! Comme c’est simple, l’amour ! » Il regarda la jeune fille, cherchant des mots à lui dire, mais il n’avait pas l’habitude de la parole, ni surtout de la parole tendre.
Tableau surréaliste ? p. 72 : On voyait, couchée le long de la rivière, comme une paresseuse, la petite ville ; un de ses bras à demi nus montait vers la gare ; l’autre allait se perdre dans la forêt ; sa tête formait l’église ; son corps, la cité ; et ses jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait et même la gare, entre deux cris.
Ce lanceur d’alerte est une campagne de publicité pour se vendre lui-même
Beigbeder (Frédéric), 99 Francs, Grasset et Fasquelles, 2000
⭐⭐
Note : 2 sur 5.
Résumé
Génie de la publicité, Octave Parrango est malade du cynisme caractéristique du métier, fatigué par ce mode de vie de l’argent roi, il veut se sauver de ce monde destructeur et le dénoncer. Il écrit pour provoquer la fin de son contrat de travail. Mais le vice l’a peut-être déjà trop contaminé, lui et toute la société.
L’euro a été inventé pour rendre les salaires des riches six fois moins indécents.
p. 18
Commentaires
Autofiction, 99 Francs commence sur un bon rythme et sur une intrigue intéressante : l’envie de dénoncer le monde cynique de la publicité, de provoquer le scandale par l’exposition des excès, secrets et mœurs, à l’instar des plus récents et célèbres lanceurs d’alerte tels Snowden, Assange et Manning dont la vie prend des allures de thriller complotiste après leurs révélations. Mais au lieu d’aller jusqu’au bout de la critique et d’un scénario héroïque, Beigbeder se délecte à mettre en scène les mauvais comportements des publicitaires, et sa critique tourne à la fiction rocambolesque avec un meurtre gratuit, ce qui manifeste un changement de genre de roman (de l’autofiction réaliste au polar mélodramatique grand public) et symbolise l’échec de l’entreprise initiale, tant celle du personnage de Parrango (qui contredit le destin porté par son nom – un parangon étant un modèle, ou bien une pierre précieuse parfaite), que celle de l’auteur qui s’il réussit bien sa reconversion et sa sortie du monde publicitaire (il a bien été renvoyé), ne provoquera nul scandale, et passe simplement d’une élite cocaïnée anonyme à une autre élite tout aussi futile et cynique.
L’écrivain recycle son expérience professionnelle, use de son sens de la formule et des campagnes de publicité auxquelles il a participé pour réécrire en paraphrasant avec humour, décalage de ton, les discours des managers et les grands textes critiques de la société de consommation (la dénonciation du fétichisme de la marchandise exposée par Marx dans ses Manuscrits de 44 et dans Le Capital, remise au goût du jour et rendue populaire en 67 par Guy Debord dans La Société du Spectacle, et d’une grande actualité au XXIe siècle chez les tenants de la décroissance). La narration autobiographique peut donner une grande force à ces discours, non pas parce qu’il s’agit de vécu au sens de vrai authentique (par opposition au monde de la fiction), mais parce que l’auteur a vécu avec ces discours, que les mots qui les composent peuvent résonner dans ce qu’il a vu, ce qu’il a senti. Il est ainsi en position de se livrer à des confessions (à la manière de Rousseau, mais plus encore de Saint Augustin qui confesse ses fautes pour adopter un mode de vie plus réglé moralement), dévoilant ainsi ce qui se passe à l’intérieur de ce qui s’apparente à une société secrète.
La pseudo contrainte avec changement de pronom sujet (jeu scolaire, on est loin de l’Oulipo…) à chaque chapitre cache une pénurie de forme, et là aussi l’échec du projet. On ressent dans le premier chapitre du « je » une écriture autobiographique habitée par un souci éthique. Le passage du « je » au « tu » puis au « il », jusqu’au « ils » est une progressive mise à distance de l’engagement de son personnage. L’auteur se désolidarise de son personnage et y perd la force littéraire de l’implication. Il met à distance ce combat, cette crise existentielle qui l’habitait, lui et son avatar. L’autodérision du « je » qui souffre et se débat, se transforme en regard moqueur sur un « il ». Cet éloignement du regard au lieu de symboliser un éloignement de ce monde professionnel perverti est éloignement du combat, affaiblissement de son engagement éthique dans la littérature. Il est possible d’être impliqué dans un langage cynique ou immoral. Mais ici, l’auteur montre bien des préoccupations éthiques, mais semble simplement avoir honte de porter ces discours en public. Il choisit à la place le jeu grammatical, et le ton de la conversation mondaine futile pour séduire un lectorat moyen.
Le message se dilue dans une sorte de regard supérieur, celui qui domine, regarde de haut le champ de bataille tel un petit napoléon, et qui finit par ne se sentir plus concerné, la guerre n’étant plus qu’un jeu ou se fait sa réputation, son image marketing. esprit de dérision très français qui semble dire qu’au fond tout est pourri partout donc pas la peine de faire le tri. Adresse pour le clin d’œil littéraire et langagier, qui n’est que petit jeu sacrément loin du vrai talent poétique.
Ne prenez pas les gens pour des cons, mais n’oubliez pas qu’ils le sont.
p. 37
Passages retenus
Mécaniques de la frustrations dans la consommation, p. 17 : Quand, à force d’économies, vous réussissez à vous payer la bagnole de vos rêves, celle que j’ai shootée dans ma dernière campagne, je l’aurai déjà démodée. J’ai trois vogues d’avance, et m’arrange toujours pour que vous soyez frustrés. Le Glamour, c’est le pays où l’on arrive jamais. Je vous drogue à la nouveauté, et l’avantage avec la nouveauté, c’est qu’elle ne reste jamais neuve. Il y a toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la précédente. Vous faire baver, tel est mon sacerdoce. Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. Votre souffrance dope le commerce. Dans notre jargon, on l’a baptisée « la déception post-achat ». Il vous faut d’urgence un produit, mais dès que vous le possédez, il vous en faut un autre.
Effet subliminal de la publicité, p. 19 : Vous croyez que vous avez votre libre arbitre, mais un jour ou l’autre, vous allez reconnaître mon produit dans le rayonnage d’un supermarché, et vous l’achèterez, comme ça, juste pour goûter, croyez-moi, je connais mon boulot. Mmm, c’est si bon de pénétrer votre cerveau. Je jouis dans votre hémisphère droit. Votre désir ne vous appartient plus : je vous impose le mien. Je vous défends de désirer au hasard. Votre désir est le résultat d’un investissement qui se chiffre en milliards d’euros. C’est moi qui décide ce que vous allez vouloir demain.
La production du besoin par la pub, p. 47 : Tout d’un coup, on se regarde avec des yeux complices. La magie est accomplie : donner envie à des gens qui n’ont pas les moyens d’acheter une nouvelle chose dont ils n’avaient pas besoin dix minutes auparavant. À chaque fois, c’est la première fois. L’idée vient toujours de nulle part. Ce miracle me bouleverse, j’en ai les larmes aux yeux. Il devient vraiment urgent que je me fasse lourder.
L’amour vénal, p. 72 : Pourquoi l’amour physique serait-il le seul domaine où l’on ait pas recours à des spécialistes ? Nous sommes tous des prostitués. 95 % des gens accepteraient de coucher si on leur proposait dix mille francs. N’importe quelle nana te suce sans doute à partir de la moitié. Elle fera la vexée, ne s’en vantera pas devant ses copines, mais je pense qu’à cinq mille tu en fais ce que tu veux. Et même pour moins. On peut avoir qui on veut, c’est juste une question de tarif : refuseriez-vous une pipe à un million, dix millions, cent millions ? La plupart du temps, l’amour est hypocrite : les jolies filles tombent amoureuses (sincèrement, croient-elles du fond du cœur) de mecs comme par hasard pleins aux as, susceptibles de leur offrir une belle vie de luxe.
Critique de la modernité, p. 142-143 : Quand on est devant sa télé, ou devant un site interactif, ou en train de téléphoner avec son portable, ou en train de jouer sur sa Playstation, on ne vit pas. On est ailleurs qu’à l’endroit où l’on est. On n’est peut-être pas mort, mais pas très vivant non plus. Il serait intéressant de mesurer combien d’heures par jour nous passons ainsi ailleurs que dans l’instant. Ailleurs que là où nous sommes. Toutes ces machines vont nous inscrire aux abonnés absents, et il sera très compliqué de s’en défaire. Tous les gens qui critiquent la Société du Spectacle ont la télé chez eux. Tous les contempteurs de la Société de Consommation ont une carte visa. La situation est inextricable. Rien a changé depuis Pascal : l’homme continue de fuir son angoisse dans le divertissement.
Ancien instituteur et habitué du bar le « Crédit a voyagé », Verre Cassé écrit sur un cahier que lui a confié le barman et propriétaire du bar, L’Escargot entêté, afin qu’il chronique les histoires de ce bar ouvert même la nuit et de ses habitués. De sa propre histoire d’amour de la bouteille à la lutte pour faire ouvrir ce commerce, en passant par l’histoire de l’homme aux couches Pampers, qui avait pris l’habitude d’aller voir les jeunes filles du quartier des Quatre-cents et dont s’est débarrassée sa femme en l’accusant d’avoir touché leur fille ; celle de cet ancien imprimeur de Paris-Match qui avait marié une blanche de Bretagne qui aimait les noirs alors que lui les trouve fainéants ; celle du défi de pisse…
Commentaires
Des histoires qui se rejoignent dans ce bar, ce point commun de laisser-aller, prennent la forme d’une parole de bistro, sans début ni fin, sans majuscules ni points. Le nom du bar évoque bien entendu les deux premiers romans de Céline (Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit) et donc son style mixte de parlé littéraire, et ce franc-parler de comptoir. Mais ce qui marque plus encore le style de Mabanckou, ce sont les continuelles références à la littérature de notoriété, les grands classiques scolaires ou encore ceux des luttes noires (Une saison blanche et sèche, Les Damnés de la terre…). Il use voire même abuse de jeux sur les titres ou schèmes célèbres, provoquant souvent un ton d’ironie et de distance sur la parole du narrateur.
Se constitue ainsi la parole hétérogène perdue de ces buveurs de comptoir. L’alcool étant omniprésent, la réflexion et la parole individuelles laissent place à un tissu fait de la parole commune et populaire, de proverbes et d’expressions accumulées et recrachées telles quelles sans avoir été remâchées et assimilées par la conscience individuelle. Le fait que les histoires nous montrent des personnages instruits, la référence à un savoir scolaire nous montre comme il a été mal transmis et inutile : il aurait même quelque part, par sa contradiction au contexte de vie du Congo, provoqué le naufrage et l’échec.
Les cascades de références saugrenues insérées sans motifs autres que la contiguïté mentale ou la consonance phonique à ce qui est dit, se greffent aux aventures grotesques, et laissent transparaître les défauts de ces hommes tout en inspirant pitié pour leurs destins brisés. Par ce style même, Mabanckou trace l’aberration de la culture scolaire héritée du colonialisme, faite sur des références trop lointaines, inappropriées… Les échoués du bar ont acquis un savoir qui ne leur sert à rien.
Passages retenus
p. 132 : J’ai l’habitude, « crois-moi », et elle a commencé à convoquer ses souvenirs de jeune prostituée quand ses mains pouvaient encore faire perdre la tête à un traîne-misère au bord du suicide.
Critique des intellectuels, p. 188-189 : Il disait que j’étais pas doué, que je parlais et prononçais mal le français, que le gouvernement avait commis une bévue en laissant aux ignares de mon espèce le soin de montrer aux enfants le chemin de la vie, c’est depuis cette époque que j’ai commencé à haïr les intellectuels de tout bord parce que, avec les intellectuels, c’est toujours ainsi, ça discute et ça ne propose rien de concret à la fin, ou alors ça propose des discussions sur des discussions à n’en pas finir, et puis ça cite d’autres intellectuels qui ont dit ceci ou cela et qui ont tout prévu, et puis ça se frotte le nombril, et ça traite les autres de cons, d’aveugles, comme si on ne pouvait pas vivre sans philosopher, le problème c’est que ces pseudo-intellectuels philosophent sans vivre, ils ne connaissent pas la vie, et celle-ci suit son cours en déjouant leurs prédictions de piètres Nostradamus, et ça se congratule entre eux.
Présentation du projet stylistique, p. 198 : J’écrirais des choses qui ressembleraient à la vie, mais je les dirais avec des mots à moi, des mots tordus, des mots décousus, des mots sans queue ni tête, j’écrirais comme les mots me viendraient, je commencerais maladroitement et je finirais maladroitement comme j’avais commencé, je m’en fouterais de la raison pure, de la méthode, de la phonétique, de la prose, et dans ma langue de merde ce qui se concevrait bien ne s’énoncerait pas clairement, et les mots pour le dire ne viendraient pas aisément, ce serait alors l’écriture ou la vie, c’est ça, et je voudrais surtout qu’en me lisant on dise « c’est quoi ce bazar, ce souk, ce cafouillis, ce conglomérat de barbarismes, cet empire des signes, ce bavardage, cette chute vers les bas-fonds des belles-lettres, c’est quoi ces caquètements de basse-cour, est-ce que c’est du sérieux ce truc, ça commence d’ailleurs par où, ça finit par où, bordel », et je répondrais avec malice « ce bazar c’est la vie ».
p. 241 : Le livre de ma mère, je sais que quelqu’un l’a déjà fait, mais abondance de biens ne nuit pas, ce serait à la fois le roman inachevé, le livre du bonheur, le livre d’un homme seul, du premier homme, le livre des merveilles, et j’écrirais sur chaque page mes sentiments, mon amour, mes regrets, j’inventerais à ma mère une maison au bord des larmes, des ailes pour qu’elle soit la reine des anges au Ciel, pour qu’elle me protège toujours et toujours, et je lui dirais de me pardonner cette vie de merde, cette vie et demie qui m’a sans cesse mis en conflit avec le liquide rouge de la Sovinco.
Qui courra le plus vite, de l’amour-passion, ou de la réalité ?
Prévost (Antoine-François) 1731-1753, Manon Lescaut (Histoire du chevalier des Grieux et de), éd. Librairie Générale de France, coll. Le Livre de Poche, 1972
Extrait des Mémoires et aventures d’un homme de qualité (1727-1731). La réédition de 1753 s’accompagne de corrections et d’ajouts majeurs.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Le chevalier des Grieux a dix-sept ans et se destine au service religieux dans l’ordre de Malte (les Hospitaliers), quand il croise le regard de la voluptueuse Manon Lescaut, que ses parents envoient au couvent. Elle retarde son entrée d’une journée, il l’enlève pendant la nuit, ils vivent une première idylle à Paris. Après quelques semaines, leurs économies sont épuisées, Manon se propose d’y remédier et s’offre au riche M. de B… Retrouvé par son père, abattu d’avoir été trompé, des Grieux suit les conseils de son ami Tiberge et entre au séminaire, faisant vite parler de lui comme d’un abbé prometteur. Manon le retrouve et lui réaffirme son amour. Ils s’enfuient à nouveau. Suivant les conseils du frère de Manon, des Grieux triche aux jeux avant d’accepter de tromper un vieux noble intéressé par les charmes de Manon.
L’auteur : Antoine Prévost (1697-1763)
Né dans le petit bourg de Hesdin dans le Pas-de-Calais. Fils d’un avocat. Sa mère meurt quand il est encore jeune. En raison de ses bons résultats scolaires chez les Jésuites, Antoine est envoyé alors qu’il a quinze ans à Paris pour poursuivre ses études au collège d’Harcourt à Paris (futur lycée Saint-Louis). Il est surpris à écrire des textes interdits et renvoyé. En chemin pour aller demander pardon au pape, il s’engage dans la guerre mais déserte bientôt et trouve refuge en Hollande où il tient un café… Grâce à l’amnistie de 1716 (consécutive à la mort de Louis XIV), il reprend son noviciat chez les Jésuites avant de s’enfuir et de s’engager de nouveau comme militaire en 1619. Un an plus tard il entre chez les Bénédictins et reprend ses études. Il publie un premier roman à clef anti-jésuite et est finalement ordonné prêtre en 1726. Mais en 1728, alors qu’il a obtenu l’autorisation de publier les deux premiers tomes des Mémoires d’un homme de qualité, il quitte son poste et s’enfuit à Londres. Là-bas il est le précepteur du fils d’un gouverneur, mais s’enfuit de nouveau en 1730 pour avoir tenté de séduire la fille de celui-ci… En Hollande il vit avec une aventurière du nom de Lenki et publie sous le nom de « Prévost d’Exiles ». En 1733, criblé de dettes, il retourne en Angleterre où il fonde un journal pour faire connaître la littérature anglaise. Mais il fait un an de prison pour usage de faux chèque. Il rentre en France et négocie sa réintégration chez les Bénédictins et obtient la protection du prince de Conti.
Il faut compter ses richesses par les moyens qu’on a de satisfaire ses désirs.
p. 121
Commentaires
Cette aventure est caractéristique de la noblesse du XVIIIe appliquant aux mœurs le libertinage philosophique du XVIIe, noblesse ainsi souvent qualifiée de décadente ; on peut dénombrer tous les larcins imaginables – enlèvement, prostitution, tricherie au jeu, arnaque, évasion, meurtre… Mais ce petit récit est particulièrement frappant parce que s’il tient du libertinage XVIIIe (Liaisons dangereuses, Sade…), il annonce aussi le pré-romantisme (d’un Paul et Virginie) avec cet amour impossible mais plus fort que tout, et cet épisode sur les terres perdues du Nouveau Monde (qui pourra faire penser aux premiers romans de Chateaubriand Atala et René).
Le style demeure très classique et la première personne marque le style des mémoires bien qu’il s’agisse d’un récit second. On suppose néanmoins que ces aventures sont fortement inspirées de la jeunesse de Prévost (il aurait sans doute réellement rencontré un jeune noble en pleurs voyant son amante être envoyée en Amérique – peut-être lui a-t-il parlé ; il aurait ensuite plus ou moins inventé en y brodant ses propres aventures). On s’approche à couvert du style qu’auront Les Confessions de Rousseau lequel n’hésitera pas à raconter ses mauvaises actions en tant que document humain authentique pouvant mieux rendre compte de l’homme dans sa nature profonde, sous l’homme mondain. Ainsi, Prévost raconte, sans juger, sans s’appesantir sur les détails, les causes… il s’agit bien de peindre une passion amoureuse, dans sa vérité, si immorale soit-elle. Quoiqu’il donne l’impression de juger négativement à chaque page son héroïne par la voix de des Grieux, il semble quelque part la sauver en même temps malgré lui, malgré les bonnes moeurs, la morale…
Le thème le plus intéressant est la question de l’argent qui vient toujours gêner, interrompre l’idylle amoureuse, la ramener à la réalité. L’amour nécessitant le sacrifice de la situation, il peut difficilement tenir. Ce sont bien ces impossibilités qui se manifestent par autant d’actions immorales du couple. Le personnage de Manon est également à ce point très finement posé. L’amour semble dominer entièrement le personnage – qui en disparaît presque entièrement – tant que l’argent ne vient pas à manquer pour soutenir son rythme de vie. Cette folie amoureuse est évidemment à mettre en parallèle avec les légendaires amours d’Abélard et Héloïse dans Histoire de mes malheurs (passant également de l’amour-passion dévorant, au dur retour à la réalité à cause des problèmes d’argent et de relations sociales, puis au renoncement et à la consolation divine) et à opposer à l’amour naïf de L’Astrée (le berger et la bergère amoureux qui sont séparés par de multiples mésaventures, comme si toute l’aventure amoureuse consistait à se trouver et à faire couple malgré les obstacle alors que les plus difficiles péripéties se jouent après dans la vie matérielle et au quotidien du couple…). Un autre couple de référence de l’histoire littéraire serait Tristan et Iseult qui sont amenés à vivre dans la forêt en sauvage, ce qui met un terme à leur amour.
Passages retenus
p. 20 : Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté formaient une chaîne si forte et si charmante, que j’aurais mis tout mon bonheur à n’en sortir jamais.
p. 39 : Que les résolutions humaines soient sujettes à changer, c’est ce qui ne m’a jamais causé d’étonnement ; une passion les fait naître, une autre passion peut les détruire. […] S’il est vrai que les secours célestes sont à tous moments d’une force égale à celle des passions, qu’on m’explique donc par quel funeste ascendant on se trouve emporté tout d’un coup loin de devoir, sans se trouver capable de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords.
p. 111 : L’amour est plus fort que l’abondance, plus fort que les trésors et les richesses, mais il a besoin de leur secours ; et rien n’est plus désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.
p. 174 : Un cœur de père est le chef-d’oeuvre de la nature.
Le « Je » est un roman d’apprentissage, roman de la rencontre d’autres romans
Trouillot (Lyonel) 2007, L’amour avant que j’oublie, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2007
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
L’Écrivain est amoureux d’une femme croisée à un colloque, mais n’a pas les mots pour lui dire. Il écrit alors en lui racontant la vie qu’il mène dans un petit foyer, avec trois hommes plus âgés : Raoul, l’Historien et l’Étranger. Le premier est un ouvrier débrouillard, le second est un ancien historien qui s’est séparé de sa famille, le troisième raconte ses anciens voyages et attend son visa pour repartir.
La littérature, dans sa folie, peut-elle remplir le vide que laissent parfois les sciences humaines ?
p. 136
Commentaires
Roman d’apprentissage d’un homme mûr – encore jeune homme naïf et jeune écrivain inexpérimenté – auprès de trois vieilles expériences, trois hommes complets ayant vécu, rêvé, réussi et échoué, appris à s’arranger avec ce parcours (est-ce devenir sage ? accepter sa destinée en philosophe stoïque ?). Le récit d’abord difficile par son ambition poétique se libère peu à peu dans l’écriture de la sensibilité. Les trois personnages et le narrateur se dévoilent par touches d’humanité, attachantes et résignées. Trouillot trouve l’originalité non dans la peinture d’un pays exotique (pour les français), ni dans une histoire extraordinaire, ni dans un apprentissage de l’échec ou de la réussite, mais dans un regard dénué de jugement, attaché, décidé à aller à la rencontre du contenu du vécu avec empathie, pour mieux comprendre l’humain qui s’y cache (un peu à la manière dont le chercheur doit, selon Henri-Irénée Marrou, aborder les documents historiques avec sympathie, comme un ami faisant taire son jugement critique pour mieux comprendre l’origine du sentiment et du dit). Le récit se constitue d’une collecte, d’un échange de récits entre les aînés et le narrateur, imitant la manière dont chacun incorpore dans son propre vécu, dans son intériorité, les discours de ceux avec qui il partage sa vie, par l’amitié. En cela, l’Écrivain parlant de ses amis à cette femme parle bien de lui-même, de ses profondeurs sensibles, de son intimité mais en toute pudeur. D’autre part, il est question pour l’homme d’âge mûr d’apprendre que le monde est fait de ces existences imparfaites, de ces destinées souvent inabouties, de quantité d’échecs, qui n’entament en rien la beauté de l’humain. C’est en acceptant que l’échec fait partie de la vie que l’on peut prendre le risque de réussir (donc celui d’aimer pour le personnage de l’Écrivain), prendre le risque de vieillir dans le bien-être. En cela, chaque vie est un roman, une auto-fiction que l’on se raconte et que l’on raconte aux autres, dans laquelle la sensibilité organisée, la poésie, avec laquelle on considère son vécu, compte bien davantage que l’authenticité des faits et leur valeur supposée.
Le second point du récit concerne la mise en abyme du métier d’écrivain. Le « jeune » écrivain apprend à raconter les vies humaines – et plus encore, celles des « sages » – avec la juste retenue qui convient quand on s’intéresse à l’intime, à la difficulté de l’existence, et à l’expérience en tant que totalité. Faire roman n’est ni raconter des faits extraordinaires, embellir ou enlaidir une réalité, ni parler avec de beaux mots, de belles images, mais trouver le ton approprié, la justesse des mots et des expression qui pourront faire ressentir ce que sent l’homme dans l’écrivain, pourquoi ces choses racontées, même anecdotiques, prennent importance. Écrire des histoires, c’est ainsi parler de soi, oser dévoiler sa sensibilité. Autre partie de l’apprentissage de l’écriture, c’est réfléchir à la place de la littérature dans la société humaine. La partie du roman imaginant un procédé d’écriture collective où chacun – par la rencontre – lit un livre déjà commencé, y ajoute un morceau de sa vie transformé en littérature, avant de le livrer à autrui, est également une réflexion sur l’entremêlement de la fiction littéraire et de la vie réelle.
Passages retenus
p. 63 : Ils avaient encore parlé de tout et de rien dans le hall. La conversation s’éternisait. Tout et rien, ça fait beaucoup de choses sans importance grignotant sur le temps qui reste aux mots d’amour.
Utopie de co-écriture par livre errant, p. 177 : Je me dis que nous, les humains, devrions chacun écrire un livre par rencontre et le laisser sur un banc, sous une fenêtre, dans un lieu affectionné par le destinataire. Chaque destinataire garderait cependant la latitude de prêter à ses connaissances le livre écrit pour lui , voire de l’offrir à une personne plus susceptible d’être touchée par la fable ou la musique des mots. Chacun pourrait dire à un de ses proches ou à un inconnu, on m’a écrit cela, mais je crois que cela vous ira mieux qu’à moi. Le destinataire pourrait aussi modifier le livre à sa convenance, l’enrichir de ses propres doutes ou d’une autre lumière. Nous serions tous coauteurs des écritures croisées qui circuleraient de par le monde. Un homme passe dans la rue. Un livre tombe d’une fenêtre. L’homme l’ouvre et se met à lire en continuant sa marche. Du livre sort un arc-en-ciel. L’homme s’arrête à la première place publique et s’assied sur un banc pour continuer sa lecture. L’arc-en-ciel grandit. Une femme, sur un autre banc, regarde jouer une petite fille. L’homme pense que l’arc-en-ciel irait bien à la petite fille. A cause des rubans. Il sort son stylo et il ajoute les pages dans lesquelles une petite fille joue sur une place. Il l’appelle et il lui tend le livre. La petite fille s’empresse d’aller montrer son cadeau à sa mère. « Regarde, maman, ce monsieur, là-bas, m’a offert un arc-en-ciel. » Le soir, pour aider sa fille à faire de beaux rêves, la mère lui lit le livre. Et la fille propose d’ajouter une couleur à l’arc-en-ciel pour faire plaisir à sa maîtresse. […] Le lendemain matin, elle offre le livre en cadeau à la maîtresse. La maîtresse en effet estime qu’il manque quelque chose. Non, ce n’est pas une couleur. Voilà, il manque le cours d’eau où l’arc-en-ciel va boire. Et elle ajoute les pages où l’arc-en-ciel se penche sur l’eau et perd son chapeau.. Elle ajoute aussi des notes de musique, pour son petit ami qui joue du violon dans un orchestre.