Brahim-Giry (Agnès), Rivière (Philippe) 2022, L’art Collonges-la-Rouge. Nuances de gris et de rouge, éd. Le Festin, coll. « Visages du patrimoine en Nouvelle Aquitaine », Bordeaux
Résumé
Village médiéval tardif situé en basse Corrèze, limite Dordogne, entre Brive-la-Gaillarde et Figeac, entre Turenne et Rocamadour, sur les routes du pèlerinage à Compostelle. Remarquable pour ses constructions typiques en pierre de grès rouge apparente, 420 hectares du village sont classés monuments historiques.
En fait de grès rouge apparent, les murs étaient originellement recouverts de chaux. C’est la perte de vitalité du bourg aux XIXe-XXe siècles et l’entrée dans la modernité touristique qui ont amené l’association de défense de Collonges à exploiter cette particularité de construction cachée comme élément d’originalité et à rebaptiser la ville.
Commentaires
Comme d’autres villages très prisés par les touristes – comme Rocamadour -, les ruelles et les vieilles bâtisses sont occupées par un intense et répétitif commerce : spécialités de la région (gâteau aux noix, noix caramélisées), souvenirs, artisanat de décoration, artistes… La beauté architecturale devenant le cadre très appréciable d’un centre commercial à ciel ouvert. Le regard du touriste est capté par la réclame, même si l’objectif de l’appareil pour sa part garde conscience de l’importance supérieure du décor. Ainsi la promenade se déguste dans sa totalité : église en entrée, pause déjeuner en consistance, souvenirs en dessert.
Flânerie dans laquelle la mise en valeur du site fait obstacle, voile le sens historique de sa construction. Comme si la couche de chaux tombée pour laisser voir le grès avait par le même mouvement fait disparaître une épaisseur de vie humaine. D’une façon similaire, dans le livre du patrimoine, l’envahissement de la description architecturale précise, la délectation du plumiste pour les merveilleux vocables anciens (lexique que Remy de Gourmont aurait apprécié, cf. Esthétique de la langue française), recouvrent l’humain, l’usage, la vie qu’avaient les hommes dans ses curieux habitats. Mais l’intérêt n’est pas la vie ordinaire, que nous nous figurons aisément, mais cette architecture spéciale, me direz-vous ? Erreur de vue provenant de notre siècle de fidèles croyants en l’artiste individu qui crée de oeuvres pour le plaisir de nos yeux spectateurs… Ah, ces villageois avaient la chance de travailler dur parmi les oeuvres si belles de quelques artistes ! Non, les villageois étaient sans doute aucun tous acteurs de la beauté des lieux. Et ils ne se promenaient pas dans ces ruelles rouges, la chaux originelle indiquait pudiquement que ces beautés étaient avant tout destinées à l’usage. Les spécificités architecturales sont les manifestations matérielles d’une vie locale bouillonnante et collectivement géniale, non de quelques architectes de talent payés grassement par des seigneurs de qualité humaine supérieure…
Qu’on pense à la magnifique description de la ville médiévale comme oeuvre collective par Kropotkine dans L’Entraide. L’usage obligatoire du four banal, moyennant impôt, dans cette belle halle à proximité de l’église, témoigne d’une vie en collectivité, on partage les tâches comme le pain. De la même manière que les tâches agricoles sont accomplies collectivement dans les communautés villageoises (rien ne permet de l’affirmer ou de l’infirmer ici), imaginons de nombreux bras du village engagés sur chaque chantier. Il est fort probable que ces constructions gardant leur harmonie à travers les siècles soient l’oeuvre d’une volonté collective (de se différencier des bourgs voisins ? ou simple transmission de la culture locale de construction ?) – certes dépendantes des ressources des riches familles qui obtiennent donc les plus belles bâtisses. Les fantaisies architecturales reflètent le plaisir de l’artisan spécialisé d’oeuvrer pour son village, son voisinage. Les tours d’escalier en vis hors-oeuvre, les toits d’ardoises taillées en écailles, les systèmes d’aération par grillages entre piliers de bois pour le séchage des noix… autant de petites inventions astucieuses qui se sont transmises à travers les siècles, jusqu’au triomphe du monde industriel, qui caché derrière les frasques exubérantes de quelques architecteurs élus, affadit, homogénéise, embétonne l’humain.
Passages retenus
p. 48 La halle a été édifiée vers la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe siècle. Son imposante charpente repose sur des piliers maçonnés. Le sol, à l’origine en terre battue, est aujourd’hui entièrement pavé. De plan rectangulaire, cet édifice est traversé au sud par une ruelle qui relie la Porte plate à l’église paroissiale. La partie nord de la halle est occupée par un four banal * auquel est accolé une remise. [* Terme de droit féodal qui signifie que les habitants de la seigneurie étaient obligés de s’en servir moyennant une redevance obligatoire au seigneur du fief.] Avec sa structure ouverte et son implantation au coeur du bourg, cette halle, une des rares de ce type en Limousin, constitue le témoignage d’une organisation villageoise aujourd’hui disparue.
Recueils : – Boule de Suif (1879) – La Maison Tellier (1881) – Mademoiselle Fifi (1882) – Contes de la bécasse (1883) – Clair de Lune (1883) – Miss Harriet (1884) – Les Sœurs Rondoli (1884) – Yvette (1884) – Contes du jour et de la nuit (1885) – Monsieur Parent (1886) – Toine (1886) – La Petite Roque (1886) – Le Horla (1887) – Le Rosier de madame Husson (1888) – La Main gauche (1889) – Le Père Milon (1889)
Jean de Savigny, jeune homme viveur et galant, s’est laissé charmer par la fraîche petite Yvette, fille de la « marquise Obradi », anciennement Octavie Bradin, parvenue par grandes faveurs d’amours. Mais la belle et changeante Yvette est-elle profondément rusée ou terriblement naïve ? Elle joue et lui file toujours entre les bras.
Reprend en partie le conte Yveline Samoris (1882). Le thème du secret qui coupe l’enfant de sa mère, se retrouvera dans Pierre & Jean (1887). Le choix de ne pas faire mourir le personnage comme dans le conte source laisse une interprétation encore plus cynique de la condition d’une fille de prostituée. On regrettera que la focalisation soit instable, passant de tel à tel personnage, d’un point de vue externe de caméra à un point de vue quasi omniscient. Le début de la nouvelle rend intrigant ce jeune cynique blasé qui s’agace et s’ennamourache de voir les pensées de la fille lui échapper, comme son corps. La fin de la nouvelle entre de manière invraisemblable et comme impudique dans le cheminement psychologique du personnage : délicieusement mystérieuse dans l’indécision qu’elle dégage en public, elle devient un caractère décevant une fois dénudée par l’auteur. Elle décevra aussi le jeune homme. La magie n’aura opéré qu’à un court moment d’équilibre.
Comme pour son premier recueil La Maison Tellier, Maupassant ouvre celui-ci par une entrée en maison close. Et comme dans le recueil précédant (Les Soeurs Rondoli), le personnage central est une jeune femme dont la séduction repose sur un mélange troublant de distinction et de rusticité. C’est l’ambiguïté qui fascine (comme l’ambiguïté de genre dans Parle-leur de batailles de Mathias Énard). Une espèce de monstruosité sociale, magnétiquement attractive comme un vampire : une fleur du mal baudelairienne. Décrivant Yvette, Maupassant paraphrase clairement Zola décrivant Nana, son personnage de prostituée pour classes aisée : « une plante de plein fumier » (roman sorti 5 ans plus tôt) – on connaît la sombre destinée de celle-ci. Yvette est un parfum étourdissant de trait d’union entre noblesse d’âme et bas-fonds débauchés, sa bestialité sexuelle innée encore retenue mais prête à exploser et la finesse de son esprit encore lumineux d’innocence arrogante… Elle trouble le noble jeune homme perdu non parce qu’elle l’encanaille mais parce qu’elle est un reflet inversé de sa trajectoire, et un fantasme inconscient d’une synthèse entre deux mondes – synthèse interdite. Cette puissance sexuelle du corps, qui fait perdre la tête comme un alcool fort, magnifiquement dissimulée sous les toilettes les plus sages et dignes et sous l’enveloppe raffinée de l’intelligence, de la culture et de la morale, c’est un danger non seulement pour l’homme de bonne société de se perdre (comme Swann dans Du côté de chez Swann, de Proust), mais surtout le danger de perdre esprit en considérant ce qui est peut-être la vérité de la condition humaine, la pensée n’est peut-être qu’un vêtement, un cache-sexe, l’humain vrai est en dessous, une simple bête (vision pessimiste héritée de Schopenhauer).
Ce recueil trouve une unité dans cette espèce de saisissement furtif des mouvements souterrains de l’humain, mouvements qui le contrôlent, le dominent, le conditionnent au delà même de la classe sociale, le font aller vers la vie, la mort… Une recherche de l’inconscient qu’E.T.A. Hoffmann approchait déjà dans chacune de ses nouvelles fantastiques, tandis que Freud (trois ans plus jeune que Maupassant) commence tout juste à s’intéresser à l’hystérie et à l’addiction…
p.237 : « Cette fille, Yvette, me déconcerte absolument, d’ailleurs. C’est un mystère. Si elle n’est pas le monstre d’astuce et de perversité le plus complet que j’aie jamais vu, elle est certes le phénomène d’innocence le plus merveilleux qu’on puisse trouver. Elle vit dans ce milieu infâme avec une aisance tranquille et triomphante, admirablement scélérate et naïve. Merveilleux rejeton d’aventurière, poussé sur le fumier de ce monde-là, comme une plante magnifique nourrie de pourritures, ou bien fille de quelque homme de haute race, de quelque grand artiste ou de quelque grand seigneur, de quelque prince ou de quelque roi tombé, un soir, dans le lit de la mère, on ne peut comprendre ce qu’elle est ni ce qu’elle pense. Mais tu vas la voir. Saval se mit à rire et dit : – Tu en es amoureux. – Non. Je suis sur les rangs, ce qui n’est pas la même chose. Je te présenterai d’ailleurs mes coprétendants les plus sérieux. Mais j’ai des chances marquées. J’ai de l’avance, on me montre quelque faveur. Saval répéta : – Tu es amoureux. – Non. Elle me trouble, me séduit et m’inquiète, m’attire et m’effraye. Je me méfie d’elle comme d’un piège, et j’ai envie d’elle comme d’un sorbet quand on a soif. Je subis son charme et je ne l’approche qu’avec l’appréhension qu’on aurait d’un homme soupçonné d’être un adroit voleur. Près d’elle j’éprouve un entraînement irraisonné vers sa candeur possible et une méfiance très raisonnable contre sa rouerie non moins probable. Je me sens en contact avec un être anormal, en dehors des règles naturelles, exquis ou détestable. Je ne sais pas. Saval prononça pour la troisième fois : – Je te dis que tu es amoureux. Tu parles d’elle avec une emphase de poète et un lyrisme de troubadour. Allons, descends en toi, tâte ton coeur et avoue. Servigny fit quelques pas sans rien répondre, puis reprit : – C’est possible, après tout. Dans tous les cas, elle me préoccupe beaucoup. Oui, je suis peut-être amoureux. J’y songe trop. Je pense à elle en m’endormant et aussi en me réveillant… c’est assez grave. Son image me suit, me poursuit, m’accompagne sans cesse, toujours devant moi, autour de moi, en moi. Est-ce l’amour, cette obsession physique ? Sa figure est entrée si profondément dans mon regard que je la vois sitôt que je ferme les yeux. J’ai un battement de coeur chaque fois que je l’aperçois, je ne le nie point. Donc je l’aime, mais drôlement. Je la désire avec violence, et l’idée d’en faire ma femme me semblerait une folie, une stupidité, une monstruosité. J’ai un peu peur d’elle aussi, une peur d’oiseau sur qui plane un épervier. Et je suis jaloux d’elle encore, jaloux de tout ce que j’ignore dans ce coeur incompréhensible. Et je me demande toujours : « Est-ce une gamine charmante ou une abominable coquine ? » »
p. 245 : « Elle lui parlait de choses mondaines, de choses banales avec cette voix ensorcelante qui grisait. Et, le regardant au fond de la pensée, elle semblait lui dire d’autres paroles que celles prononcées par sa bouche. »
Le Retour ***
Un vagabond rôde autour de la maison des Martin-Lévesque, se pourrait-il que ce soit Martin ? le père disparu en mer ?
Au thème du retour du marin (mythe bien breton qu’on pourra rapprocher du célèbre Pêcheur d’Islande de Pierre Loti), Maupassant mêle la simplicité paysanne. Les sentiments éprouvés sont crus, sauvages, dénués de mièvrerie. Gêne de ces retrouvailles, souci de régularisation. Les paysans acceptent la nouvelle situation par le rituel du coup au bistro.
p. 208 : « Comme il ne remuait pas plus qu’un pieu, et qu’il fixait ses yeux avec obstination sur le logis des Martin-Lévesque, la Martin devint furieuse et, la peur la rendant brave, elle saisit une pelle et sortit devant la porte. »
L’Abandonné ***
Deux vieux amants décident d’aller voir pour la première fois, l’enfant qu’ils ont eu ensemble, étant jeunes, dans le plus grand secret. Ils l’avaient placé dès la naissance dans une ferme.
Schéma inversé de Aux champs, ici l’enfant retrouvé a descendu l’échelle sociale. Mais le point important est la confrontation des aristocrates avec l’image de ce qu’ils auraient pu être sans leur éducation et leur argent. C’est toute la croyance en une noblesse héréditaire de sang ou de gènes qui s’écroule.
p.226 : « Aurait-elle pu résister ? se refuser ? Aurait-elle eu la force, le courage de ne pas céder, car elle l’aimait aussi ? Non, vraiment non ! C’eût été trop dur ! elle aurait trop souffert ! Comme la vie est méchante et rusée ! Peut-on éviter certaines atteintes du sort, peut-on fuir la destinée fatale ? Quand on est femme, seule, abandonnée, sans tendresse, sans enfants, peut-on fuir toujours une passion qui se lève pour vous, comme on fuirait la lumière du soleil, pour vivre, jusqu’à sa mort, dans la nuit ? »
Les Idées du colonel ****
Le régiment du colonel, exténué dans le froid, la faim et la neige, croise un vieil homme qui va servir de guide, et sa jeune fille blonde dont la présence va raviver les soldats.
Reprise de Le Mariage du lieutenant Laré et de Souvenir. Mais, ici, le conte reste absolument focalisé sur ce phénomène de la femme comme motivation des soldats, et des hommes en général. C’est d’ailleurs le colonel lui-même qui prend en charge la narration et assume le discours sur la femme. Contrairement à l’avis de Louis Forestier, je ne crois pas qu’il faille saisir l’exposé théorique de la galanterie française par entière antiphrase. Cette sur-motivation de l’homme par la présence de la femme est effective. Mais en aboutissant à un patriotique « Vive la France ! », cette présence féminine montre un homme encore plus stupide qui tue pour « faire des veuves », qui est prêt à faire n’importe quoi ; elle rend les soldats stupides, comme sous ivresse, alors que la fatigue et la faim leurs faisaient comprendre l’absurdité de la guerre. Ainsi, le discours du colonel est décrédibilisé, il apparaît comme un imbécile dont les actes sont dictés par les règles de l’armée et par sa libido. La motivation pour faire la guerre existe donc bien moins quand il ne s’agit plus d’impressionner les femmes. Le patriotisme français ne serait qu’une stupidité « pour impressionner » les femmes, alors que naturellement, elles trouvent la guerre lamentable : « Pauvres gens ! » s’exprime la jeune fille en apprenant la mort des douze soldats prussiens. Il y a là un parallèle intéressant à faire avec L’Iliade d’Homère (la Guerre de Troie plus largement), où la guerre est motivée par la reconquête d’une femme, où le soldat numéro un est vexé pour des histoires de partages de jeunes femmes captives…
p.162 : « Moi, devant les yeux d’une femme, d’une jolie femme, je me sens capable de tout. Sacristi ! quand je sens entrer en moi son regard, son sacré nom de regard, qui vous met du feu dans les veines, j’ai envie de je ne sais quoi, de ma battre, de lutter, de casser des meubles, de montrer que je suis le plus fort, le plus brave, le plus hardi et le plus dévoué des hommes. Mais je ne suis pas le seul, non vraiment ; toute l’armée française est comme moi, je vous le jure. Depuis le pioupiou jusqu’aux généraux nous allons de l’avant, et jusqu’au bout, quand il s’agit d’une femme, d’une jolie femme.»
p.165 : « On repartit comme si on eût bu un coup de vin, plus gaillardement et plus vivement. »
Promenade ***
Le père Leras, teneur de livres, a longuement vécu sans plaisir. 40 ans d’existence de routine et de solitude. Un beau jour d’été, il fait une petite sortie au restaurant puis pousse la promenade rue du Bois de Boulogne…
Si ce conte commence comme les sorties innocentes des Dimanches d’un bourgeois de Paris, le déroulement consécutif est très habile : le père Leras est entraîné par son excessive gaité jusqu’à la preuve qu’il n’a aucune de raison d’être heureux. Le choc violent paraît cependant moyennement crédible : une vie vide peut-elle ne pas avoir conscience d’elle-même pendant 40 ans ?
p.128 : « Autrefois il regardait sa moustache blonde et ses cheveux bouclés dans la petite glace ronde laissée par son prédécesseur. Il contemplait maintenant, chaque soir, avant de partir, sa moustache blanche et son front chauve dans la même glace. Quarante ans s’étaient écoulés, longs et rapides, vides comme un jour de tristesse, et pareils comme les heures d’une mauvaise nuit ! Quarante ans dont il ne restait rien, pas même un souvenir, pas même un malheur, depuis la mort de ses parents. Rien »
Mohammed-Fripouille ***
Pendant un voyage en Algérie, un ancien spahi raconte comment le maréchal Mohammed-Fripouille, turc engagé dans l’armée, partit en mission avec six hommes pour ramener prisonnier et punir un petit village qui avait tué un Anglais.
Alors que vient de paraître Au soleil, Maupassant reprend une anecdote. Que doit-on en tirer ? Le sadisme du turc envers les Arabes, plus dur avec eux que les colons même. Étrange conte qui semble n’apporter rien d’autre que ce constat et ces images sadiques et l’ingéniosité humaine quant il s’agit de torturer. À mettre en lien avec les articles de l’auteur contre le colonialisme.
p.339 : « Alors il fit une chose terrible et drôle : un chapelet de prisonniers, ou plutôt un chapelet de pendus. Il avait attaché solidement les deux poings du premier captif, puis il fit un nœud coulant autour de son cou avec la même corde qui serrait de nouveau les bras du suivant puis s’enroulait ensuite à sa gorge. Nos cinquante prisonniers se trouvèrent bientôt liés de telle sorte que le moindre mouvement de l’un pour s’enfuir l’eût étranglé, ainsi que ses deux voisins. »
Le Garde ***
M. Boniface raconte un drame de chasse, à l’époque où il chassait encore « comme un furieux ». Il possédait un petit pavillon sur des terres bien isolées. Le père Cavalier, un garde, était là toute l’année pour empêcher les braconniers. Il avait avec lui son neveu, Marius, un mauvais môme. Une année, Marius s’était mis à colleter sur les terres de Monsieur. Le père Cavalier lui avait filé une grande raclée.
On trouve ici par deux fois le thème de la « fureur ». Le chasseur et le garde (et l’enfant ?) sont pris par cette même pulsion (de meurtre ?). Or, le vieux Boniface est maintenant un homme sage et de bonne humeur. Ce drame dont il a été témoin dans sa jeunesse, aurait donc calmé l’emportement de sa passion. Il est ici question d’une chaîne d’emportement qui amène inévitablement la mort. Le chasseur est « pur » chasseur, le garde « pur » garde. L’action du conte reste cependant peu développée.
p. 354 : « Affolé par une irrésistible fureur, cédant à un de ces mouvements irréfléchis, instantanés, qu’on ne saurait ni prévoir ni retenir, [Cavalier] saisit mon fusil resté par terre, tout près de lui, épaula et, avant que j’eusse pu faire un mouvement, il tira sans savoir même si l’arme était chargée. […] La charge atteignant le fuyard en plein dos le jeta sur la face, couvert de sang. Il se mit aussitôt à gratter la terre de ses mains et de ses genoux, comme s’il eût voulu encore courir à quatre pattes, à la façon des lièvres blessés à mort qui voient venir le chasseur. Je m’élançai. L’enfant râlait déjà. Il expira avant que fut éteinte la maison, sans avoir prononcé un mot. […] Quand les gens du village arrivèrent, on emporta mon garde, pareil à un fou. »
Berthe ****
Le docteur Bonnet reçoit notre conteur à Câtelguyon. Il lui fait part d’un cas pathologique très singulier : Berthe est une magnifique jeune fille, mais dont l’intelligence ne s’est jamais manifestée. Il a même essayé de la marier pour éveiller son esprit.
La prouesse de Maupassant dans ce conte est de montrer que folie et intelligence ne sont pas en vases communiquants. Le peu d’intelligence – au sens traditionnel – rapproche éventuellement l’être humain de la bête, mais pas du fou. La jeune fille ne devient folle que parce qu’elle acquiert une once d’intelligence qui lui fait découvrir la souffrance de se savoir abandonnée. On en vient donc ici presque à une vision pseudo-Rousseauiste – l’humain était plus heureux avant la civilisation -, si on omet le fait que c’est le rejet social qui crée ici le malheur. Autrement, Maupassant se plaît à témoigner de son savoir en théories psychologiques et expérimentations médicales récentes (comme dans Le Horla, dont il écrit une première version en 1886). Nous sommes plus de dix ans avant la célèbre découverte de Victor de l’Aveyron (qui inspira L’Enfant sauvage de Truffaut en 1970) – mais près d’un siècle après le dossier de Marie-Angélique le Blanc.
p.363 : « Alors elle devint folle ! Oui, mon cher, cette idiote est devenue folle. » p.359 : « Elle était devenue superbe ; c’était vraiment un type de la race, une sorte de Vénus admirable et stupide. Elle avait seize ans maintenant et j’ai rarement vu pareille perfection de formes, pareille souplesse et pareille régularité de traits. J’ai dit une Vénus, oui, une Vénus, blonde, grasse, vigoureuse, avec de grands yeux clairs et vides, bleus comme la fleur de lin, une large bouche aux lèvres rondes, une bouche de gourmande, de sensuelle, une bouche à baisers. »
Giono (Jean), Les Âmes fortes, Gallimard, coll. Livre de Poche
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Des femmes viennent veiller le corps d’Albert, châtelain qui n’était pas toujours tendre avec sa femme. Les rumeurs circulent entre les femmes. Elles demandent alors à Thérèse, âgée de 86 ans, de raconter un peu son histoire. Alors qu’elle travaillait encore au château, mise là par ses parents, elle s’est échappée avec son amoureux Firmin et trois fois rien. Ils ont d’abord trouvé des possibilités de travailler à Châtillon, avant d’occuper un petit cabanon dans le jardin d’un vieux couple sans enfant dont la dame s’était prise d’affection pour Thérèse qui était alors tout juste enceinte.
Commentaires
Comment un événement, l’histoire des hommes et surtout des femmes, peut être différemment racontée, reconstituée, suivant la partialité de l’un des acteurs actrices, ou suivant un échafaudage de on-dits. 3e personne, 1re personne. Passage d’une focalisation injuste – qui surplombe ce que ressent l’être –, à une focalisation égocentrée qui se surjoue. Cette troisième personne, focalisation externe qui est bien souvent une focalisation zéro déguisée (l’instance narrative connaît évidemment l’intériorité de ses personnages et leur destin…), celle de Balzac et donc de Zola, si critiquée par les symbolistes et les surréalistes et plus encore par les nouveaux romanciers, n’est-elle pas la focalisation des rumeurs ? En conséquence, le récit historique usuel n’est-il pas en cela une construction artificielle, architecture de lourdes pierres qui emmurent la souplesse de la vérité ? Le « je » est par essence injuste, menteur, intéressé… mais il rend compte des émotions, des projections, des égoïsmes, qui sont les acteurs premiers d’un événement. Les histoires auxquelles le personnage de Thérèse a participé, sa vie même, sans son récit personnel, luis assignent une position passive, elle est victime des événements, peu importe qu’elle soit innocente ou coupable d’un point de vue judiciaire. En revanche, à travers sa parole, elle reprend pleine possession de ses responsabilités d’action sur le monde – et donc son libre arbitre (bien que probablement surévalué que ce soit par son caractère tendant à l’exagération ou le recul qui tend à immortaliser les petits mensonges du récit qu’on se fait à soi).
Ce récit romanesque qui se fait uniquement par les voix de personnages, avec absence totale d’instance narrative encadrante, confrontant ainsi différents types de témoignages, peut être rapproché de romans comme Un roi sans divertissement (écrit trois ans plus tôt, chronique polyphonique sur de vieux meurtres en série), aussi bien que des Notes sur l’Affaire Dominici (une famille anglaise assassinée dans la ville voisine de Manosque en 52) suivi d’un Essai sur le caractère des personnages (du procès). Le titre de ce dernier montre bien Giono fait le lien entre fiction littéraire et chronique de faits réels : « Les caractères étaient difficiles à comprendre. Les journalistes, obligés d’écrire très rapidement, n’avaient pas le temps de s’y intéresser. […] Pour beaucoup, c’était simplement un drame paysan, un pathétique de « j’avions ». Les premières pages n’avaient besoin que de gros titres. On a écrit pour le public une histoire pleine de bruit et de fureur. Je voudrais donner une signification à ce bruit et à cette fureur » (première page de l’Essai). Il y a renversement : le récit journalistique supposément neutre devient un spectacle monté pour le public, tandis que le romancier par la fiction, le dévoilement des sentiments et des passions, développe la complexité humaine réelle. Le meurtre, action radicale dans l’existence, met en jeu les rapports de l’humain à la moralité, au mal, à la mort… Giono s’intéresse moins à la responsabilité judiciaire qu’à la responsabilité morale (rejoignant en cela Simone Weil – autre figure pacifiste – qui dans son essai La Personne et le Sacré pointe l’insuffisance de la justice et le droit pour observer et encadrer l’humain et ses actions).
Il s’agit de critiquer l’illusion de rationalité : établir les faits. Pour Giono l’important n’est pas tant l’action effective du criminel – résultat d’une machine dramatique dans laquelle sont entraînés des humains « limités » – que les intentions et mobiles, les pulsions, illusions, rancœurs, rêves… qui sont les vrais acteurs de la littérature. Dans cette perspective, en rendant la parole à « l’idiot » comme Faulkner dans Le Bruit et la Fureur, Giono restitue le plein degré de l’être humain, et la possibilité de le comprendre et de le condamner. Dans les récits rapportés par les dames, Thérèse est une pauvrette de campagne, manipulée, ou bien un horrible démon. Tandis que dans sa parole, animée de récits, de rumeurs colportées, de proverbes et de culture chrétienne longuement remâchés, Thérèse mène une existence d’une épaisseur philosophique, de jugement sur les autres, de haine, de douleurs… d’intelligence de choix. Des Âmes mortes de Gogol aux Âmes fortes de Giono, quelques lettres et une réponse. Ces êtres qui enfreignent les lois les plus évidentes de la morale, ont-ils perdu le sens moral ou bien agissent-ils parfaitement lucides, en contradiction avec une morale qu’ils reconnaissent tout à fait, mais qui passe après d’autres priorités comme l’enrichissement, l’ascension sociale… ?
Passages retenus
Thérèse adopte le ton colporteur-journalistique, p. 172-173 Vous savez ce que nous disons quand quelqu’un est beau, gentil, aimable, complaisant, serviable, bon, beau, agréable à regarder, qu’il a toutes les qualités ? Nous disons ici : « On le voudrait tout. » Eh bien, c’était exactement ça. On la voulait toute. On voulait son petit visage de poupée, ses cheveux blancs, son petit corps toujours très sensible et qui avait dû être une beauté. On voulait sa démarche. Sa démarche ! Marcher. Qu’est-ce que c’est marcher ? Nous marchons, tout le monde marche. Il n’y a rien de plus simple. Elle, que voulez-vous que je vous dise ? Elle n’en faisait pas une affaire. Oh ! Il n’y avait rien de plus simple pour elle aussi, mais c’était bien rare si tu ne voyais pas quelqu’un s’arrêter pour la regarder. Et à un moment donné d’autres gens se disaient : « Mais qu’est-ce que je fais ? Je la suis, ma parole ! Mais je n’allais pas de ce côté ! Comment ça va que je suis cette femme ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » Il leur était arrivé ce qui arrivait à tout le monde. Voulez-vous que je vous dise ? Eh bien, elle était contagieuse. Avec elle, on attrapait les bonnes qualités comme on attrape la rougeole. Toutes les femmes de Châtillon l’imitaient, enfin imitaient son extérieur qui était le plus facile à imiter. Ah ! mais j’ai oublié de vous dire comment elle s’appelait. C’était madame Numance. Nous voilà en pays connu. L’énigmatique libéral, c’était monsieur Numance. Toutes les femmes de Châtillon, jeunes ou vieilles, pauvres ou riches étaient à la « mode Numance ». Elle était coquette. Elle en avait bien le droit. À son âge, c’était de la politesse. Elle avait dû être un bijou. Pour se garder ses formes de jeunesse, elle s’habillait toujours avec des étoffes un peu lourdes, à corps soutenu, la jupe à longs plis qu’on appelait amazone. Ces Numance n’étaient pas de la région. Ils avaient été propriétaires d’une filature de soie à Carpentras. Lui avait fait partie de la jeunesse dorée. Elle, quand elle le rencontre c’est le haut du pavé sans l’être. Jolie comme un coeur mais fille de sa mère qui mène grande vie dans les malles d’un ambassadeur, sans être ambassadrice. Rencontre à l’occasion d’une inondation du Rhône. Pont de Ponsonas rompu, un mètre d’eau sur la chaussée, trafic arrêté, dans quel trafic est une chaise de poste qui va porter l’ambassadeur d’Espagne ? Hospitalité chez les Numances. Pour le fils, Bernard, elle est exactement ce qu’il désire. Pour elle, Sylvie, il est ce qu’elle veut depuis longtemps. Mariage. Mort des Numance père et mère, à cinq ans d’intervalle. Ils dirigent la filature de soie. C’est l’époque où tout le monde s’enrichit. Ils s’enrichissent. Mais chez eux, ce qui vient de la flûte s’en va par le tambour. Elle dit : « J’ai ce que je donne. » Et elle donne, à Jacques, à Pierre, à Paul, à bon escient mais sans limite. S’il y a mille ingrats pour un reconnaissant, alors c’est qu’elle a donné à vingt mille car, en 51, Bernard qui, naturellement malgré jeunesse dorée, filatures, rentes sur l’État, a vadrouillé inutilement dans toute la région, chassepot à la bretelle contre Badinguet, Bernard évite Cayenne et Lambessa de justesse à cause de vingt personnes qui s’entremettent, se compromettent, se feraient hacher en chair à saucisse plutôt que de supporter le plus petit regard réprobateur des yeux clairs de Sylvie. Il échappe à la déportation, on rafistole tout ça avec du papier collant, et vogue la galère. Maintenant, c’est monsieur et madame Numance. Un peu éberlués de l’estoufade à laquelle ils viennent d’échapper, ils passent dix, presque vingt ans à en trembler, à se tenir par la main, même au lit. Cent fois par jour ils se regardent, n’en croient pas leurs yeux, tellement, après coup, ils ont peur de se perdre. Tellement ils s’aiment. Jamais coup d’État n’a plus rapporté à personne.
Raison de la haine, p. 205 Madame Numance, je vous l’ai dit, avait toujours aimé donner. Elle était avec son mari comme les doigts de la main ; ce mariage s’était fait à la folie mais, donner était sa jouissance à elle. Cette passion, pour n’être jamais satisfaite, pousse ceux qui l’ont à donner sans mesure. Ils finissent par tellement donner qu’on croit que c’est eux qui reçoivent. Comme ils donnent trop on croit qu’ils reçoivent trop. Ils donnent tellement que par le fait même on est quitte. Ils soulagent de telle façon et si totalement, et surtout si au-delà, que les gens soulagés s’envolent tout de suite comme des oiseaux à leurs affaires d’oiseaux. Ils deviennent inattentifs. Ils ont une fausse confiance dans la Providence. On n’a rien de commun avec ceux qui donnent sans mesure.
Infernale moralité, p. 348 Je ne mettais jamais les gens en colère contre moi. La colère se croit toujours juste. Quand elle est passée, vient la honte, et la honte c’est la haine. Tu te fais haïr pour rien. Faites-vous haïr pour quelque chose. Il y a un proverbe : « Bien mal acquis ne profite jamais. » C’est de la blague. La vérité est : bien mal acquis, le troisième héritier n’en jouit pas. Tu as de la marge. Le troisième héritier, est-ce que vous vous en foutez, oui ou non ? Possède, et puis tu verras. Des familles portant le dais avaient fait quoi pour en arriver jusque-là ? Des tours de bâton. Tu recevais un coup sur la tête : tu ne savais pas à qui dire merci. C’étaient des saintes familles à perte de vue. Mais cheval et voiture, ça ne vient pas par l’opération du Saint-Esprit. Mets tes sous à couver, ça ne rapporte guère. Il te faut cent ans. Défonce le poulailler du voisin : ça, c’est de la volaille ! La nuit noire, quelle belle institution ! Ils disent conscience. Ils disent remords. D’accord. C’est de la monnaie. Payez et emportez. Si c’est gratuit, ce serait trop beau. Moi j’estime : du moment qu’on est chrétien, on a le droit de tout faire. Tu seras jugée. Alors ne te prive pas. C’est de la banque. Il y en a qui sont pour le paradis. Très bien. Des goûts et des couleurs… mais moi je suis modeste ; je me satisfais de peu. Après on verra. Je n’ai pas d’orgueil. Je me contente de la vallée de larmes. Quand je souffre, je suis libre. Alors ? Il y en a qui ont un petit truc. Un commerce. Tu commerces dix, vingt, trente ans. Si tu es un gros-Jean il y a l’hospice. Et qu’est-ce que tu faisais les nuits sans lune ? Je dormais, ma belle dame. – Tu dormais ? Eh bien, je vais te compter les grains de sucre maintenant. Et te mesurer le pain de ta bouche puisque tu n’as pas su te servir quand tu avais le pain et le couteau. Et tu boiras du café de gland. Et je vais te faire voir ce que c’est que la charité publique. On apprend à tout âge. Total : tu crèves. Admettons que ce soit la belle vie ; mais, pour un portrait de coquin il en faut des rouges et des jaunes. Et de beaux roses ! Et de beaux bleus ! Et de belles vertes ! Du moment que tu n’as rien reçu en héritage, tu n’es sûrement pas le troisième héritier. Alors, qu’est-ce que tu risques ? Commence. N’aide pas : ça ruine. N’aime pas. Malheureusement c’est difficile. Alors, aime-toi. C’est toujours ça de gagner.
Ces petits monstres qui grandissent à l’ombre du petit monde bourgeois
Maupassant (Guy de) 1882-1884, Les Sœurs Rondoli, in [Oeuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Recueils : – Boule de Suif (nouvelle : 1880 ; recueil : 1899) – La Maison Tellier (1881) – Mademoiselle Fifi (1882) – Contes de la bécasse (1883) – Clair de Lune (1883) – Miss Harriet (1884) – Les Sœurs Rondoli (1884) – Yvette (1884) – Contes du jour et de la nuit (1885) – Monsieur Parent (1886) – Toine (1886) – La Petite Roque (1886) – Le Horla (1887) – Le Rosier de madame Husson (1888) – La Main gauche (1889) – L’Inutile Beauté (1890) – Le Père Milon (1899) – Le Colporteur (1900)
Pendant le voyage en train qui les mène à Gênes, deux Français font, avec de grandes difficultés, la connaissance d’une jeune fille italienne, bien faite, ronde, mais de peu de manières et particulièrement de sale humeur. Nonchalamment, elle passe quelques semaines à l’hôtel avec notre conteur.
Reprenant le thème de la rencontre en train déjà exploité dans Rencontre, Idylle, En Voyage ou encore Ce cochon de Morin, Maupassant nous fait rencontrer une femme énigmatique, étrangement rustre et désirable à la fois, une féminité brute. Un naturel inhabituel et déstabilisant. C’est ce décalage par rapport à la vie ordinaire où la femme est corsetée par le qu’en dira-t-on qui attrape le voyageur. Sorti de ce cadre, ce personnage perdrait toute sa force, serait inapproprié. L’aptitude de séduction des Sœurs Rondoli est ainsi toute spécialisée pour ces moments de voyage. La mère Rondoli, en quelque sorte leur proxénète, exploite ces interstices d’une société qui surveille les moeurs à l’excès. Remarquons qu’il y a aussi une inversion par rapport à Boule de suif où la fille publique était hors-service pendant le voyage, mais où le jugement moral lui ne l’était pas. Ainsi, contrairement à cette dernière nouvelle qui défendait le droit au respect de la fille publique, il est plutôt question ici d’une dénonciation de la perversion sociale qui fait naître des monstruosités, et des désirs pour celles-ci.
p. 135 : « Vous connaissez Paul. Pour lui, le monde, la vie, c’est la femme. Il y beaucoup d’hommes de cette race-là. L’existence lui apparaît poétisée, illuminée par la présence des femme. La terre n’est habitable que parce qu’elles y sont ; le soleil est brillant et chaud parce qu’il les éclaire. L’air est doux à respirer parce qu’il glisse sur leur peau et fait voltiger les courts cheveux de leurs tempes.. La lune est charmante parce qu’elle leur donne à rêver et qu’elle prête à l’amour un charme langoureux. Certes tous les actes de Paul ont les femmes pour mobile ; toutes ses pensées vont vers elles, ainsi que tous ses efforts et toutes ses espérances. »
La Patronne ****
Installé à Paris chez une logeuse, forte femme autoritaire, un jeune étudiant en droit rencontre une jeune fille et décide de la ramener en douce dans sa chambre. Mais la logeuse les surprend.
Récit simple mais efficace de pulsions instinctives qui font agir les personnages, qui les dépassent. La logeuse qui interdit les passions des autres n’en est-elle pas seulement jalouse ? En ce cas, elle appartient à la galerie des vieilles filles, figures de l’échec social et amoureux, toute d’aigreur, exclues du bonheur qui se vengent en rendant difficile le bonheur encore possible des autres. On devine ainsi cette chaîne de perversion sadique entraînée par la raideur des moeurs : ayant souffert, on ne peut accepter que les autres ne souffrent pas. Chaîne que met par exemple en relief la voix de La Chute, de Camus : ne pouvant se retourner contre celui ou ce qui nous opprime, on écrase celui ou celle sur qui on a du pouvoir : sa femme, ses domestiques, ses enfants, ses animaux de compagnie…
p.75 : « Moi (l’homme est un singulier animal), au lieu de l’écouter, je la regardais. Je n’entendais plus un mot, mais plus un mot. Elle avait une poitrine superbe, la gaillarde, ferme, blanche et grasse, un peu grosse peut-être, mais tentante à faire passer des frissons dans le dos. »
Le Petit Fût ****
La vieille mère Magloire ne veut pas vendre sa ferme au maître Chicot. Il lui propose un marché : lui payer une très bonne rente jusqu’à sa mort, et la ferme sera alors à lui. Mais la vieille ne se décide pas à mourir.
Ce plan machiavélique de paysan cupide est bien une sorte de meurtre que, comme à leurs habitudes, les Normands de Maupassant commettent en toute innocence, semble-t-il. Intrigue simple de farce médiévale basée sur une situation comique, mais la description psychologisante permet de mettre en relief la cruauté paysanne autant qu’une sorte de tendresse amusée de l’auteur.
p.80 : « Trois ans s’écoulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle paraissait n’avoir pas vieilli d’un jour, et Chicot se désespérait. Il lui semblait, à lui, qu’il payait cette rente depuis un demi-siècle, qu’il était trompé, floué, ruiné. Il allait de temps en temps rendre visite à la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si les blés sont mûrs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans le regard. On eût dit qu’elle se félicitait du bon tour qu’elle lui avait joué. »
Lui ? ****
Un soir, en rentrant chez lui après une longue soirée solitaire, il croit apercevoir un homme assis sur son propre fauteuil. Désormais, il le croit partout.
Reprenant un passage d’Héraclius Gloss, ce récit est une première vue, une ébauche du Horla (qui reprend d’ailleurs cette scène), ce double fantastique vient d’un trouble visuel expliqué rationnellement. Mais le fantastique ainsi suscité une fois ne peut ne veut disparaître. « Il est là parce que je suis seul, uniquement parce que je suis seul. » La solitude de la pensée, son confinement, reste la clef de ce fantastique.
p.870 : « Je ne veux plus être seul la nuit. Je veux sentir un être près de moi, contre moi, un être qui peut parler, dire quelque chose, n’importe quoi. Je veux pouvoir briser son sommeil ; lui poser une question quelconque brusquement, une question stupide pour entendre une voix, pour sentir habitée ma demeure, pour sentir une âme en éveil, un raisonnement en travail, pour voir, allumant brusquement ma bougie, une figure humaine à mon côté… parce que… (je n’ose pas avouer cette honte)… parce que j’ai peur, tout seul. »
Mon oncle Sosthène ***
Libre penseur et franc-maçon, l’oncle Sosthène, victime d’une farce, reçoit la visite d’un vieux jésuite…
La farce qui a pour effet de changer un homme du tout au tout est finalement commune. Le point fort de ce conte est en fait de montrer que ce changement n’en est pas un, mais que les deux croyances rigoureuses et bornées des deux n’étaient pas si lointaines.
p. 503 : « Mon oncle et moi nous différions sur presque tous les points. Il était patriote, moi je ne le suis pas, parce que, le patriotisme, c’est encore une religion. C’est l’œuf des guerres. Mon oncle était franc-maçon. Moi, je déclare les francs-maçons plus bêtes que les vieilles dévotes. C’est mon opinion et je la soutiens. Tant qu’à avoir une religion, l’ancienne me suffit. »
Le Mal d’André ****
Une femme accueille son amant chez elle mais le marmot braille et sa mère est alors forcée de l’aller chercher pour le calmer. L’amant pince fort le marmot pour qu’il soit content de retourner tout seul à côté.
On peut dire que l’intrigue ne tient pas vraiment debout. A-t-on vu un marmot n’étant pas changé pendant plusieurs jours alors qu’il a une nourrice ? Cependant cette farce – typique du théâtre médiéval ou du vaudeville – permet d’illustrer cette cruauté des amants, prêts à tout pour obtenir leur bon plaisir. C’est le bébé et la nourrice qui en pâtissent ici.
p.913 : « Elle disait, haletante : « Non, non, Étienne, je vous en supplie, laissez-moi rester honnête ; je vous en voudrais trop, après ! c’est si laid, cela, si grossier ! Ne peut-on s’aimer avec les âmes seulement… Étienne. » Avec une adresse de femme de chambre, et une vivacité d’homme pressé, il déboutonnait, dénouait, dégrafait, délaçait sans repos. Et quand elle voulut se lever et fuir pour échapper à ses audaces, elle sortit brusquement de ses robes, de ses jupes et de son linge toute nue, comme une main sort d’un manchon. »
Le Pain maudit ***
Le Père Taille va marier sa seconde. Voilà que l’aînée, partie toute jeune pour faire la galante, revient se proposer pour organiser la réception chez elle…
Il est dommage que la chute ne soit pas plus marquée. Tout le plaisir de ce conte est de voir la contradiction entre toute l’envie, l’admiration des individus pour cette femme riche et belle qui a réussi, et tout le mépris qu’ils lui doivent par les conventions sociales traditionnelles qu’ils affectent habituellement.
p. 833 : « M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l’œil, poursuivi sans doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes, même vieux et laids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient, par métier, par obligation professionnelle, un peu d’elles à tous les mâles. »
Le Cas de madame Luneau ***
Un procès a lieu entre un homme et une veuve qui achetait son concours pour obtenir au plus vite un héritier, mais qui refuse de payer pour cause qu’elle avait trouvé après concours gratuits.
Cette saynète de procès reste un peu trouble, la farce paraît inachevée, assez vraisemblablement d’ailleurs. Ce choix de la totalité dialoguée n’a guère d’intérêt hormis pour le goût des prouesses verbales normandes.
p.965 : « Quelles raisons ? J’en ai cent pour une, cent, deux cents, cinq cents, dix mille, un million et plus, de raisons. Vu qu’après lui avoir fait la proposition que vous savez avec promesse de cent francs, j’appris qu’il était cocu, sauf votre respect, monsieur le juge, et que les siens n’étaient pas à lui, ses enfants, pas à lui, pas un. »
Un sage ****
Blérot, désespéré, sa femme le vide, le tue : il l’aime trop et ne peut lui résister.
Tout ici est à nouveau suggéré, laissé à l’imagination du lecteur. L’amour débordant de la femme qui épuise son mari (le sexe bien-sûr !) ; la délivrance par la libération du couple. Reste en question : Blérot lui a-t-il trouvé lui-même un amant ? ou s’est-il détaché d’elle en allant voir d’autres filles ? On peut établir un parallèle avec le bourgeois des Bijoux qui se satisfait lui aussi que sa femme ait un amant bien qu’il ait besoin de se le cacher. En bons bourgeois, l’un comme l’autre souhaitent profiter du confort d’avoir une femme d’intérieur, de l’intérêt social d’être marié à une belle femme, mais ne s’intéressent nullement aux autres aspects du couple, passion sentimentale ou sexuelle, conversation des âmes. On est ainsi au comble du mode bourgeois qui choisit volontairement le déshonneur d’être cocu, dont toute la vie est tournée vers le matériel, incarnation aboutie de l’homo oeconomicus dénué de coeur.
p. 1090 : « J’ai l’esprit tellement frappé, tellement malade, qu’hier j’ai été faire un tour au Père-Lachaise. Je regardais ces tombes alignées comme des dominos. Et je pensais : « Je serais là, bientôt. » Je suis rentré, bien résolu à me dire malade, à la fuir. Je n’ai pas pu. »
Le Parapluie *** *
Une femme très regardante sur les dépenses finit par accepter d’acheter un beau parapluie à son mari mais voilà que celui-ci revient avec un trou dans son parapluie.
Ce parapluie, objet utilitaire à l’origine, acquiert une forte symbolique dans la logique économique bourgeoise. Attribut typique, il est objet reflétant une condition et le placement d’une certaine somme, mais il perd son caractère utile. L’excès d’économie devient largement ridicule puisqu’il transforme un couple plutôt aisé en pauvres d’apparence, de mode de vie. Sinon, on apprendra pas d’où viennent ces trous… (persécution de collègue ?)
p. 1186 : « Mais elle trépignait de fureur, et elle lui fit une de ces scènes conjugales qui rendent le foyer familial plus redoutable pour un homme pacifique qu’un champ de bataille où pleuvent les balles. »
Le Verrou *** *
Un célibataire endurci raconte une histoire de jeunesse : il avait séduit une amie de sa mère et l’avait invitée une nuit dans une chambre qu’il avait à Paris. Le fumiste doit passer bientôt pour réparer la cheminée.
La poétique des aventures et recherches dans le noir et de la peur de la dame d’être vue, mettent toute la saveur et l’humour de ce conte-farce. Quel est l’impact cause-conséquence de cette histoire sur le devenir de célibataire endurci ? Tout le hors-texte est à écrire dans l’imaginaire pour le lecteur.
p.493 : « Oh !… Le soleil couchant, rouge, magnifique, entrant tout entier par ma fenêtre grande ouverte, semblait nous regarder du bord de l’horizon, illuminait d’une lueur d’apothéose mon lit tumultueux, et, couchée dessus, une femme éperdue, qui hurlait, se débattait, se tortillait, s’agitait des pieds et des mains pour saisir un bout de drap, un coin de rideau, n’importe quoi, tandis que, debout au milieu de la chambre, effarés, côte à côte, mon propriétaire en redingote, flanqué du concierge et d’un fumiste noir comme un diable, nous contemplait avec des yeux stupides. »
Rencontre (« Ce fut un hasard, un vrai hasard. ») ****
N’ayant plus revu sa femme qui l’avait trompé, depuis des années, le baron d’Etraille, lors d’un voyage en train, se retrouve assis en face d’une belle femme aux courbes pleines qui ressemble étrangement à sa femme.
Ce conte est l’élaboration d’une vengeance de femme. Le mari, dont on suit le regard, est une dupe qui ne comprend qu’à la toute fin du conte. On trouve aussi à l’ébauche le thème du double d’un autre temps, élaboré par la suite dans Fort comme la mort : mélange dans une personne du soi présent et du soi d’un temps révolu. Ce piège amusant sera quelque part repris par Alphonse Allais dans sa courte blague de la Belle Inconnue.
p.1232 : « Elle était fort jeune, vingt-quatre ans à peine, petite, singulièrement blonde, et maigre, trop maigre. C’était une poupée de Paris, fine, gâtée, élégante, coquette, assez spirituelle, avec plus de charme que de beauté. Il disait familièrement à son frère en parlant d’elle : « Ma femme est charmante, provocante, seulement… elle ne vous laisse rien dans la main. Elle ressemble à ces verres de champagne où tout est mousse. Quand on a fini par trouver le fond, c’est bon tout de même, mais il y en a trop peu. » »
Suicides (2e version) ***
Un homme de 57 ans s’est tiré une balle, et ce sans raison particulière. On a retrouvé une lettre du défunt, lequel a raconté son exaspération de la vie solitaire et le trop lourd poids d’un passé sur un avenir limité.
Qu’est-ce qui peut amener un homme ordinaire, qui mène une vie semblable à tant d’autres, à se suicider (l’étude de Durkheim sur le suicide paraîtra en 1897) ? Bien que courte ébauche de ce qui peut se passer dans une tête, ce conte propose tout de même la qualité d’une écriture psychologique qui se prend soi-même comme sujet. On y retrouve les errements d’un être absolument tourné sur lui-même, les digressions d’une pensée désorganisée, les thèmes du dégoût, de la lassitude, de l’embellissement du passé. On peut reprocher que l’écriture en elle-même, ne prenne pas la forme agitée qui correspondrait au contenu et qui jouerait le jeu de la fiction interne jusqu’au bout – écriture de courant de conscience suivant son élan affectif, écriture du je libérée de l’académisme des grammairiens, style des écrivains Symbolistes / Fin de siècle qu’explique Remy de Gourmont dans L’Idéalisme.
p.179 : « Puis soudain, ouvrant un autre tiroir, je me retrouvai en face de mes souvenirs d’amour : une bottine de bal, un mouchoir déchiré, une jarretière même, des cheveux et des fleurs desséchées. Alors les doux romans de ma vie, dont les héroïnes encore vivantes ont aujourd’hui des cheveux tout blancs, m’ont plongé dans l’amère mélancolie des choses à jamais finies. Oh ! les fronts jeunes où frisent les cheveux dorés, la caresse des mains, le regard qui parle, les cœurs qui battent, ce sourire qui promet les lèvres, qui promettent l’étreinte… Et le premier baiser… ce baiser sans fin qui fait se fermer les yeux, qui anéantit toute pensée dans l’incommensurable bonheur de la possession prochaine. »
Décoré ! ****
M. Sacrement cherche à tout prix à être décoré. Un ami de sa jolie femme, M. Rousselin, député, lui donne des missions difficiles pour obtenir la décoration désirée.
Le thème de l’accession aux honneurs par les agissements de la femme rappelle Bel-Ami. Mais ici, le ridicule est grand car le mari est obnubilé par son ambition et jette lui-même sa femme aux bras d’un autre, effaçant l’évidence de l’adultère par l’éclat de la décoration (on pourrait rapprocher la victime de cette farce du personnage d’Adrien dans Belle du Seigneur).
p.1069 : « Elle dut avoir grand-peur, car il l’entendit sauter du lit et parler seule comme dans un rêve. Puis elle courut à son cabinet de toilette, l’ouvrit et le referma, traversa plusieurs fois sa chambre dans une course rapide, nu-pieds, secouant les meubles dont les verreries sonnaient. »
Châli ****
L’amiral de la vallée, en excursion en Inde, se rend chez le Rajah Maddan qui l’accueille magnifiquement, lui offrant des cadeaux de grande valeur, lui faisant participer à des chasses royales. Parmi les cadeaux, une fillette de 8 ans, Châli. Bien que réticent, l’amiral finit par en faire sa petite femme et l’aime tendrement. Forcé de repartir, il lui donne une boîte de coquillages que lui a offert le Rajah.
Petite aventure exotique. Le malheur final, involontaire, ne serait que le pur mauvais sort, l’étourderie d’un touriste aux conséquences énormes, qui a pour arrière-plan toutes les licences morales que se permettent les diplomaties, l’expatriation… Rappelant par cette dernière nouvelle l’engagement précurseur de l’auteur contre le colonialisme de toute sorte.
p.90 : « Je la chérissais comme un père, et je la caressais comme un homme. […] Elle se couchait sur mes genoux et restait là roulant des choses en sa petite tête de sphinx, ou peut-être ne pensant à rien, mais gardant cette belle et charmante pose héréditaire de ces peuples nobles et songeurs, la pose hiératique des statues sacrées. »
Clefs de la quête de sagesse : connaissance de soi, chamboulement des idées reçues, la vertu et la prudence contre l’ambition et l’assurance, bienveillance et dialogue ouvert, juste place de chacun…
Socrate intercepte Alcibiade sur le chemin du temple. Il discute avec lui pour le mettre en garde contre la légèreté des demandes faites aux dieux. On peut demander des choses qui ne nous serons pas forcément agréables, et d’autres que nous ne serions pas prêts à recevoir.
Genre maïeutique, consistant à faire émerger une connaissance déductible logiquement de ce que nous connaissons déjà. Suspecté d’être apocryphe en raison de sa faiblesse de style, ce pourrait être le plus ancien texte que nous ayons de Platon, à moins que ce ne soit l’œuvre d’un autre disciple (peut-être Xénophon comme le prétend Athénée de Naucratis). Ce dialogue dépouillé de toute élaboration poétique ou ironique a l’avantage de sa maladresse car il laisse voir aisément sa mécanique rhétorique et les grandes lignes de sa philosophie. Si le raisonnement par dialogues est laborieux, l’objet de la réflexion est des plus immédiatement intéressants : nous nourrissons bien souvent des rêves et fantasmes inconsidérés qui, si se réalisaient, entraîneraient peut-être des changements que nous ne souhaitons absolument pas. C’est un type de réflexion fondamental pour un futur dirigeant politique comme Alcibiade qui doit apprendre à regarder les conséquences au long terme de choix politiques pour la Cité, mais il l’est tout autant pour le commun. Nous admirons la célébrité et la richesse des étoiles du cinéma, mais serions-nous ravis d’être harcelé par paparazzi et selfimanes jusque nos randonnées en forêt, jalousé, critiqué et scruté perversement à chaque pas et chaque mot ? Si notre voisin détesté se faisait tuer, serions-nous heureux de l’insécurité et du renforcement policier qui pèserait ensuite sur notre famille et nous-mêmes ? Anéantir l’ennemi, le parti politique haï, la minorité honnie, par l’interdiction, le massacre, l’expulsion, ou l’assimilation forcée, n’est-ce pas prendre le risque de la constitution d’un nouvel ennemi nécessaire, et de devenir soi-même cette nouvelle composante ennemie ? La réalisation de tout fantasme sexuel est-elle souhaitable ou risque-t-elle de provoquer lassitude et dégoût, élaboration de nouveaux fantasmes sadiques qui nous dégraderaient ?
Il s’agirait de passer de désirs premiers dictés par l’impulsion et l’instinct (donc sujets à l’influence de la publicité, à l’émulation, à l’addiction…) à des désirs jugés par la raison (ce qui serait l’une des grandes différences entre Homme et animal, selon Aristote). Ce dialogue constitue une excellente entrée dans l’apprentissage philosophique, car il fait émerger chez le jeune élève encore animé de pulsions infantiles la nécessité de la réflexion philosophique, dont le premier objectif serait la recherche sur soi et sur ses désirs, ce qui correspond pleinement à la célèbre maxime de l’oracle de Delphes, « connais-toi toi-même » (autrement l’oracle peut avoir des conséquences dangereuses… comme bien-sûr dans le mythe d’Œdipe), reprise par Socrate comme le préalable à toute réelle éducation sage. Nous pourrions émettre l’hypothèse que ce dialogue est un exercice de style ou un examen de passage, les élèves à l’école de Socrate-Platon et de sa méthode par le dialogue doivent construire leur premier dialogue suivant ce sujet : vous êtes le maître de philosophie, vous rencontrez un jeune et discutez avec lui pour lui faire comprendre la nécessité d’apprendre et de se connaître. Ainsi l’enseignement visait à la diffusion de la philosophie.
p.42 : « Il n’est pas sûr ni d’accepter à la légère ce qui vous est offert, ni de le demander soi-même, si l’on doit en recevoir du dommage ou même perdre la vie. »
Hippias mineur (sur le mensonge) *** *
Le très savant Hippias a tenu un discours où il a notamment affirmé qu’Homère avait peint Achille comme meilleur qu’Ulysse le rusé capable de tromperie. Socrate fait vaciller cette conclusion en discutant avec lui, et en lui faisant remarquer que l’homme le plus apte a faire les choses volontairement mal est aussi le plus savant, donc le meilleur. Hippias n’a pas d’argument contre ce raisonnement mais ne peut approuver la justesse de la conclusion.
Genre anatreptique (mettre sens dessus dessous les certitudes afin de faire réfléchir). Ce premier dialogue attesté mène à une impasse, ou plutôt à un paradoxe tout à fait inattendu : celui qui ment serait « meilleur » que l’honnête ? Le tour rhétorique qui permet ce chamboulement des certitudes repose (comme souvent chez Platon) sur l’ambivalence du qualificatif « bon » au sens de « bien moral » et au sens de « doué, talentueux » (dans son domaine, ici aptitude à distinguer le vrai du faux). Sans doute Socrate ne cherche pas vraiment à convaincre d’une thèse contre-intuitive, et met surtout en valeur l’erreur initiale d’Hippias qui juge la valeur d’un homme d’après sa nature (habilité à mentir) au lieu de juger de ses actes. Si la dialectique arrive à une ineptie, c’est peut-être que les termes initiaux du débat sont erronés.
Toutefois, au delà de la leçon de rhétorique, la défense d’Ulysse et de L’Odyssée face à Achille et L’Iliade pourrait tenir de l’exercice d’école, et correspond finalement parfaitement aux thèses de Platon. Achille, le pur guerrier invincible qui est en colère quant à sa rétribution (intérêt immédiat, pulsions…), dans un récit guerrier, par rapport à un homme qui a une connaissance du bien et du mal, du vrai et du faux, agit du mieux qu’il le peut pour arriver au but fixé, et qui explore le monde à la recherche de lui-même… Le mensonge et la ruse ne sont pas forcément mauvais en tant que tels, s’ils sont mis au service d’un bien (échapper au Cyclope), tandis qu’une personne qui fonce tout droit en toute innocence et pourrait en venir à faire le mal accidentellement, parce qu’il a négligé de réfléchir à ce qui était bien ou mal, n’est peut-être pas si admirable…
p.79 : « Quelle meilleure preuve d’ignorance que de différer d’opinion avec ceux qui savent ? Mais j’ai une qualité merveilleuse, qui me sauve, c’est que je ne rougis pas d’apprendre, je m’informe, je questionne et je sais beaucoup de gré à ceux qui me répondent, et jamais ma reconnaissance n’a fait défaut à aucun d’eux. Jamais je n’ai nié que je m’étais instruit auprès de quelqu’un et je ne me suis jamais attribué ce que j’avais appris comme ma propre découverte. Au contraire, je loue celui qui m’a instruit comme un homme qui sait, et je publie ce que j’ai appris de lui. »
Alcibiade majeur ou premier (sur la nature de l’Homme) *** *
Le jeune Alcibiade se destine à la carrière politique. Socrate qui s’est attaché à son éducation vient le voir pour lui montrer qu’il devrait d’abord apprendre à juger de ce qui est bon et mauvais pour les hommes et travailler sur lui, sur sa vertu, avant d’entrer dans la carrière politique. Peut-il prendre de bonnes décisions tant qu’il ignore comment juger de ce qui est bon ou non pour les hommes, juste en suivant son ambition ?
Genre maïeutique (consistant à faire émerger un savoir logiquement inclus dans nos connaissances) parfaitement adapté à la formation d’un jeune promis à une carrière politique : comment révéler à lui-même son potentiel afin qu’il soit utilisé au mieux. Basé sur l’argument souvent réitéré que pour prendre la meilleure décision concernant un sujet, il faut s’en remettre au spécialiste du domaine correspondant, la discussion socratique révèle les vrais mobiles d’Alcibiade – l’ambition et la fierté d’atteindre une position correspondant à la valeur qu’on s’accorde –, des désirs primaires (gouvernés par l’instinct) et dénonce par là même la majorité des politiciens qui, au lieu de consulter sagement l’expert dans un domaine, ont la prétention de savoir ce qui est bon pour les autres – souvent en le conjuguant à ce qui est bon pour leur personne… Ils passent d’une fonction à une autre comme s’ils avaient un talent à tout faire, ou, plus contemporainement, refusent les résultats des enquêtes scientifiques ou universitaires sérieuses et favorisent les cabinets de conseil qui bien évidemment ont pour but de satisfaire leurs clients… Platon intercale dans les répliques de ce dialogue un portrait des politiques plus occupés à se battre les uns les autres qu’à résoudre des problèmes, qu’à s’attaquer aux vrais ennemis. Là encore, rien n’a changé…
p.137 : « Est-ce que, si tu te proposais de gouverner une trière sur le point de combattre, il te suffirait d’être le meilleur pilote de l’équipage, ou bien, tout en tenant cette supériorité pour nécessaire, tournerais-tu les yeux vers tes adversaires et non, comme à présent, vers tes auxiliaires ? Ceux-ci, tu dois, je pense, les surpasser si fort qu’au lieu de prétendre rivaliser avec toi, ils sentent leur infériorité et t’aident à combattre l’ennemi, si tu songes réellement à te distinguer par quelque belle action digne de toi et de la ville. »
Euthyphron (de la piété) ***
Socrate croise Euthyphron près du Portique royal. Socrate va répondre d’un acte d’accusation d’impiété tandis qu’Euthyphron affirme avoir fait œuvre de piété en portant accusation contre son père pour l’homicide d’un ouvrier qui sous l’empire d’alcool avait tué un de ses camarades. Socrate s’étonne de cet acte et demande à Euthyphron de lui définir ce qu’est une chose pieuse, qu’ainsi il pourra gagner aisément à son procès.
Genre probatoire (qui établit les compétences nécessaires pour une tâche). Dialogue qui semble annoncer le procès de Socrate qui sera accusé d’impiété (cf. L’Apologie de Socrate). Platon y confronte son maître à un homme soi-disant pieux. Si en effet l’accusation pour homicide, quel qu’il soit relève de la justice, on a du mal à admettre qu’il y ait acte pieux à faire condamner son propre père pour avoir rendu une justice sévère mais compréhensible (dans une société où existe l’esclavage). On y devinerait plutôt le vice d’un fils en conflit avec son père voire même avide de prendre le pouvoir sur sa riche famille. Ou, si on admet son caractère pieux, il est ici poussé à l’extrême et en devient ridicule comme par ironie. En tout cas, il devient un bon prétexte pour raisonner sur la piété et se demander avant tout s’il s’agit de ce que les dieux veulent et aiment, ou de ce qu’en réalité les hommes inventent et décident comme pieux.
Le dialogue est assez mou malgré la brièveté de l’œuvre. Comme dans la plupart des premiers dialogues, Socrate interroge et détruit les théories courantes, les idées reçues, mais ne construit ni ne propose vraiment de théorie alternative même si on la sent peu à peu s’ébaucher. Néanmoins, Socrate raisonne plus qu’il ne joue sur les mots. Le grotesque du devin est ici le pendant de l’aberration de la condamnation de Socrate. Platon met en évidence la curieuse prétention des hommes à savoir ce que veulent les dieux et leur piété qui consiste en un commerce de don contre-don (des offrandes contre la réalisation de désirs).
p. 202 : « Mes œuvres en paroles s’enfuient et ne veulent pas rester à la place où on les a mises. » p. 203 : « Ta richesse en savoir t’ôte le courage. Allons, bienheureux homme, fais un effort. »
Lachès (sur le courage) ****
Deux hommes de familles importantes demandent à deux illustres généraux de leurs amis, Lachès et Nicias, s’ils devraient prendre un maître d’armes pour l’éducation de leurs fils. En désaccord, ceux-là font appel à Socrate pour disputer de la question.
Genre maïeutique (aide à faire émerger un savoir par la logique du raisonnement). Platon donne l’impression de dériver de la question qui était à l’origine : doit-on enseigner le métier des armes aux jeunes ? pour en arriver à une dispute sur ce qu’est le courage. C’est que derrière cette discussion concernant l’éducation, ce que souhaitent réellement les deux pères, c’est de doter leur fils de cette valeur qu’est le courage. Le dialogue oppose Nicias, pour qui le courage serait une science (portant sur ce qui va être bon ou non pour décider d’une entreprise), à Lachès, pour qui ce serait de la fermeté de caractère qui se prend par l’expérience de la vie (définition plutôt moderne). Le dialogue ne semble pas aboutir à un choix tranché ou à une nouvelle définition. Dans ces Premiers dialogues, il semble que Platon ne souhaite pas dépasser le chamboulement des opinions existantes, ou peut-être que suivant une lecture plus moderne des principes socratiques, il s’agirait de ne pas imposer de réponse au chercheur de sagesse, mais de le laisser lui-même questionner et élaborer sa réponse.
Certains commentateurs ont affirmé que l’opinion de Nicias aurait été plus valable (correspondant mieux aux principes socratiques car menant à la connaissance du bien et du mal) et que Platon fait contredire cette opinion par Socrate par jeu pour ne pas fâcher l’autre général… Motif dramatique peu probable. Les figures des personnages sont assez nettement tracées entre un Lachès qui semble direct et lourdaud et Nicias fin stratège s’intéressant à la sophistique. L’opinion de Nicias relève du raisonnement de sophiste pour justifier un choix égoïste : en quoi « la connaissance de ce qui est à craindre » est-il un trait du courage ? Si l’on connaît les risques – comme l’affirme Lachès – le courage est moindre (qu’on retrouve chez Jankélévitch dans sa définition de L’Aventure). On devine bien que Nicias veut mettre son fils au métier des armes non pour lui apprendre le courage, mais parce que ce sera une distinction pour lui-même. Lachès, au contraire, remet en question le métier qu’il exerce lui-même. Platon comme son maître, en bon ennemi de la fausse connaissance, de l’érudition inutile, pourfendeur des ambitions égoïstes et de la rhétorique sophistique intéressée, préfère très certainement le bon sens et le doute de l’ignorant. Reste que l’avancée de ce dialogue montre un Platon encore un peu trop grammairien et sophiste qui abuse parfois de tours de passe-passe rhétoriques un peu faciles (souvent en jouant sur les différents sèmes d’un mot) pour détruire des opinions.
p. 225 : « Il y a des gens qui tournent en ridicule ces sortes d’exercices, et qui, si on leur demande conseil, se gardent de dire ce qu’ils pensent, mais cherchent à deviner le goût de celui qui les consulte et parlent contre leur propre sentiment. » p. 237 : « Tout homme qui est en contact avec Socrate et s’approche de lui pour causer, quel que soit d’ailleurs le sujet qu’il ait mis sur le tapis, se voit infailliblement amené par le tour que prend la conversation à lui faire des confidences sur lui-même. »
Charmide (de la sagesse) *** *
Socrate fait le récit d’un échange qu’il a eu à son retour à Athènes avec Critias et son protégé Charmide, beau jeune homme admiré de tous. Pour attirer son intérêt, il lui parle d’un remède thrace à ses maux de tête. Mais il faut d’abord qu’il soit sage. Mais qu’est-ce que la sagesse ? Charmide, voyant que ses propositions sont déconstruites par la rhétorique de Socrate, laisse Critias débattre avec lui.
Étrange, ce récit de Socrate en place des habituels dialogues, comme si Platon expérimentait un nouveau genre (qu’il maîtrisera bien davantage dans le merveilleux Banquet). Mais il s’agit ici peut-être davantage d’un choix plus stratégique qu’esthétique. Confier la responsabilité entière du récit à la voix de Socrate, c’est peut-être quelque part s’en distancier… Socrate dans son récit dialogue avec deux jeunes hommes – par ailleurs de la famille de Platon – qui plus tard se rendront particulièrement célèbres en participant activement à la tyrannie sanguinaire des Trente (suite à la guerre du Péloponèse, perdue par Athènes, trois ans avant le procès de Socrate). Lors de son procès, on reprocha à Socrate sa mauvaise influence sur la jeunesse et notamment ses relations avec Critias et Charmide. Si Socrate avait des relations philosophiques avec ceux-là et que ceux-là sont devenus tyrans, c’est donc que sa philosophie les a amenés à la tyrannie… Ici, Platon oppose à ce sophisme une autre interprétation des faits : Socrate aurait usé de tous ses moyens pour détourner ces figures historiques de leur sombre destin.
Ce récit est donc quelque part celui de l’échec de Socrate qui n’a pas réussi à amener le jeune Charmide du côté de la quête de sagesse et que celui-ci au contraire a suivi Critias… Critias avec sa trentaine d’années n’est déjà plus un jeune homme influençable alors que Socrate, une dizaine d’années de plus, n’était alors pas bien expérimenté. Dans le dialogue qu’il rapporte, Socrate se montre sous un jour particulièrement décevant : il contre les propos des deux uniquement par une rhétorique sophistique, jouant sur les différents sens des mots. Les bonnes intuitions des débatteurs sont contrées non sur leur contenu mais sur leur forme. En détruisant l’argumentation fragile du jeune homme, Socrate veut sans doute lui prouver qu’il a encore beaucoup à apprendre sur la sagesse. Quant à Critias le futur cruel, en le poussant à avancer dans sa réflexion, il contredit des idées qu’il paraît plutôt défendre dans d’autres dialogues, le pousse à l’aberration, il la met à jour (principe de l’ironie socratique). Charmide souhaite à la suite devenir l’élève de Socrate, mais n’est-ce pas seulement parce qu’il s’est montré plus fort qu’eux ? Cette « mauvaise » méthode où tous les coups de rhétorique sont permis pour vaincre ses interlocuteurs pouvait-elle les amener durablement à la quête de sagesse ? Ce n’est donc pas le dialogue socratique ici rapporté qui est matière à leçon cette fois mais bien le récit de ce dialogue. Si un philosophe use de toutes les armes rhétoriques pour triompher dans les débats, peut-il espérer convaincre durablement et amener ses interlocuteurs vers la quête de sagesse ? peut-il encore lui-même se dire amant de la sagesse ? Gagner un débat par une rhétorique agressive et accompagner pédagogiquement par l’échange dialectique ses interlocuteurs à un questionnement profond donc sage sont deux choses très différentes. Également une charge contre l’enseignement sophiste, on pourrait imaginer que ce texte de Platon est la reconstitution d’un récit qu’a pu réellement faire Socrate devant ses disciples, pour illustrer humblement son départ de l’enseignement des Sophistes.
p. 296 : « Je le déclare, nous aurions un immense avantage à être sages ; car nous passerions notre vie sans faire de faute, nous, les sages, et tous ceux qui seraient sous notre autorité. Nous nous garderions nous-mêmes d’entreprendre ce que nous ne saurions faire ; nous nous mettrions en quête de ceux qui le sauraient et nous leur en laisserions le soin, et nous ne laisserions faire à nos subordonnés que ce qu’ils seraient à même de bien faire, c’est-à-dire ce dont ils auraient la science. »
Lysis (de l’amitié) **** *
Socrate raconte comment, allant de l’Académie au Lycée, il est invité par Hyppothalès et Ctésippe à entrer dans une palestre où est réuni un groupe de jeunes garçons pour une fête de sacrifice et à dialoguer avec le jeune Lysis dont Hyppothalès est très amoureux. Socrate interroge d’abord Lysis sur sa relation à ses parents : s’ils l’aiment beaucoup pourquoi ne le laissent-t-ils pas faire tout ce qu’il veut ? Ensuite, il questionne devant lui son cousin Ménexène au sujet de l’amitié : qui est l’ami de qui ? celui qui aime ou celui qui est aimé ? Aime-t-on ce qui nous ressemble ou désire-t-on ce qui nous manque ? À travers les personnes aimées, n’aime-t-on pas en fait une idée abstraite, comme le bien ?
Genre maïeutique (aide à faire émerger la connaissance par le raisonnement). À travers ce dialogue, Platon développe un modèle de réflexion sur le sujet de l’amitié, commençant par une introduction par l’exemple de l’amour parental, puis abordant la question selon différents angles classiques : question logique du sujet-objet (qui est l’ami ?), l’amitié selon les poètes (citation d’Hésiode sur l’attraction des semblables), l’amour comme désir de ce qui nous manque… Mais toute la technique littéraire ou dramatologique de Platon consiste à implanter sa réflexion dans un contexte dialogique, une action dramatique qui se déroule sous les yeux du lecteur devenant disciple écoutant Socrate comme Platon avait écouté le maître. Par la fiction, Platon fait revivre son maître, le sublime, tout en mettant en acte sa philosophie de l’apprentissage de la sagesse, par le plaisir d’un échange bienveillant, coloré, drôle et progressif, plus que par un apprentissage magistral. Platon comme Socrate, provoque à la réflexion, fait accoucher son disciple de sa propre réflexion (bien qu’il le guide par rhétorique à penser à sa manière, il ne l’impose pas). La complexité littéraire donne à penser que Platon aurait pu avoir reproduit, imité, un authentique récit qu’a pu faire Socrate à ses disciples.
Platon, cette fois, ne propose pas d’interlocuteur premier. À qui Socrate adresse-t-il donc son récit ? À un public si on l’imagine joué sur une scène ou même dans l’agora ; à l’assemblée de ses disciples si l’on considère que Socrate pouvait raconter des échanges qu’il a eus à titre d’exemple de dialectique ; Platon serait-il lui-même cet allocutaire ? Socrate, à la manière d’un acteur de one-man-show, ajoute quelques précisions à l’attention du public, qui colorent le récit et font vivre devant nous ce groupe de jeunes premiers athéniens, l’ambiance de petite fête adolescente chaleureuse et désordonnée qui d’un coup devient corps composite spectateur autour du philosophe, qu’on imagine attentif mais réagissant bruyamment à chaque réplique du maître. Et en même temps, il cultive une complicité avec les dépositaires de son récit, ses disciples.
Pourquoi cette question préalable sur les restrictions des parents ? Malgré leur amour supposé infini, ils interdisent à leur fils – peu importe son âge – une activité qu’il ne connaît pas ; et au contraire l’encouragent dans une activité qu’il est en train d’apprendre (superbe esquisse d’un Lysis à différents âges que ses parents chargent de lire les documents pour eux et qui prend peu à peu confiance et en retire fierté). C’est donc que l’amour est à la fois protecteur d’un mal et accompagnement à l’acquisition d’un bien. C’est la réponse qu’on retrouve en fin de dialogue, après dialectique. Ainsi, ce que Lysis sait déjà de lui-même par l’exemple de l’amour de ses parents, Socrate lui fait mettre au jour que c’est le même genre de relation qu’il doit attendre de l’amitié. Le dialogue est modèle de maïeutique.
Quel est le but pragmatique de la leçon de Socrate ? Montrer à Hyppothalès comment on séduit (ne pas flatter, mais comprendre avec la personne ce qui la limite, ses doléances, pour chercher comment on peut l’aider) ? donc montrer aux disciples écoutant son récit comment tout en séduisant par la parole, en ayant l’air de discuter, on attire ceux qu’on aime d’amitié vers la recherche de ce qui est bon pour eux ? En cela, la question de l’amitié est bien une introduction à celle de l’amour qui sera développée dans le Banquet. L’attirance de l’amitié, de l’amour, si elle, il, est vraie, a à voir avec la recherche du bien, est donc comparable à un enseignement bienveillant.
Ainsi, il est question de l’amitié non seulement en tant que sujet du dialogue, mais aussi dans le contexte intra-diégétique (Socrate au milieu du groupe), mise en abîme du contexte dialogique (Socrate racontant l’histoire à ses disciples – elle-même mise en abîme du texte de Platon lu par ses lecteurs), et dans les buts pragmatiques intra-diégétique (Socrate aide amicalement Hyppothalès) et extra-diégétique (Socrate cultive un rapport amical avec ses auditeurs, les aide dans leur vie pratique, les accompagne en toute amitié à faire émerger leurs connaissances). Ce dernier point reflète sans doute le type de relation à l’apprentissage de la philosophie que souhaite Platon, en tout cas à cette période (le « premier Platon »), ce qui va à l’encontre d’un savoir habituellement donné – la théorie de Platon sur l’amitié, sur les idées… offerte juste par l’outil littéraire tel un miel -, le dialogue est au contraire une ouverture et la dialectique obtenue une simple invitation à conduire soi-même un dialogue sur le sujet, à l’orienter à son tour. La pédagogie amicale de la sagesse est accompagnement vers l’autonomie du disciple et donc acceptation de la possibilité qu’il se trompe… (d’où le fait que certains disciples aient mal tourné)
p. 317 : « C’est à toi-même avant tout que ces chants se rapportent ; car si tu fais la conquête d’un garçon comme celui-là, tes vers et tes chants tourneront à ton honneur et seront en réalité un éloge de ta victoire, puisque tu auras gagné un tel ami ; mais s’il t’échappe, plus tu auras fait l’éloge de ton bien-aimé, plus les belles jouissances dont tu seras privé paraîtront grandes, et toi, ridicule. Aussi, mon ami, quand on est habile en amour, on ne loue pas le bien-aimé avant de l’avoir conquis : on se méfie de ce qui peut arriver. D’ailleurs, les jolis garçons qui s’entendent louer et vanter se gonflent de fierté et d’orgueil. »
Hippias majeur (sur le beau) *** *
Socrate rencontre le richissime sophiste Hippias qui s’en revient de Lacédémone où il a échoué à vendre ses beaux discours, les Spartiates étant réticents à prendre des maîtres extérieurs à leur patrie. Socrate dispute alors avec lui sur le Beau en soi, sans le ménager car il lui oppose les arguments d’une tierce personne avec laquelle il en aurait déjà disputé.
Genre anatreptique (chamboule les certitudes). L’invention (rapports d’une supposée discussion ayant déjà eu lieu et d’une autre à venir) permet d’animer la rhétorique et l’ironie avec lesquelles Socrate/Platon fait ressortir les faiblesses du Sophiste : absence de rigueur logique, intéressement, orgueil, excès d’assurance, la forme l’emporte sur la recherche de la vérité et du bien… Platon donne à voir au lecteur/spectateur – complice de l’ironie – une scène où Socrate joue le Sophiste et se fait ridiculiser, presque battre par un penseur rigoureux (double de lui-même et fiction de ce qu’il a envie de dire et faire), une scène qui double et caricature celle qu’a dû vivre Hippias chez les Spartiates (mais qu’il n’a pas compris). Le beau et le bien étant conditionnés, la rhétorique sophiste qui consiste à enfiler les idées convenues et flatteries (comme dans Le Ménexène) ne peut produire son effet sur une culture radicalement différente comme celle des Spartiates. On pourrait ici risquer un parallèle avec le pseudo universalisme des droits de l’Homme, que les politiciens promènent avec aisance dans des discours fleuris, rhétorique qui recouvre si mal l’impérialisme culturel, le sentiment de supériorité, l’intéressement, la domination économique et militaire… D’autre part, avec ce texte, on peut vraiment s’imaginer une théâtralisation de l’apprentissage philosophique, le texte interprété par des jeunes philosophes dans l’enceinte de l’Académie.
Le beau est-il ce qui convient, ce qui est utile, ce qui est avantageux, ce qui est agréable… ? Hippias se laisse tenter par chaque proposition de Socrate, les justifiant de manière simpliste avec assurance, tombant ainsi dans autant de pièges car aucune hypothèse arrêtée ne peut satisfaire à une réflexion exigeante. À la fin de la discussion, Platon n’aboutit pas à une définition claire et élaborée du beau, seulement à des pistes. C’est aussi que la question ne porte peut-être pas réellement sur le beau, plutôt davantage sur la question de l’enseignement, comme à chaque fois dans les dialogues sur les Sophistes. Par l’intermédiaire d’un sujet typique, Socrate montre à Hippias comment on avance dans la réflexion, en décomposant et en élaguant progressivement – une technique totalement contraire au discours « beau » qui séduit plus qu’il ne va chercher la vérité. On aperçoit ainsi le beau en négatif, en voyant ce qu’il n’est pas. Le spectateur/lecteur réfléchit à sa propre définition à mesure de la discussion. Encore une fois, il est probable que Platon dans ses premiers dialogues ne cherche pas à imposer des conceptions même cachées (sur la nature, le beau, l’art, les idées…), mais montre la philosophie comme une recherche en train de se faire, collective, âpre, jamais épuisée, sans cesse à renouveler car n’aboutissant jamais à une réponse parfaite et finale, un savoir qui serait universel et transposable. La quête de sagesse n’est jamais terminée.
p.372 : « C’est que [si je lui donne cet argument], s’il a par hasard un bâton à la main et si je ne fuis pas assez vite pour lui échapper, il essayera de m’administrer une bonne correction. »
« Le fait est que toi, Socrate, tu ne considères pas les choses en leur ensemble, ni d’ailleurs ceux avec qui tu discutes d’habitude : vous détachez, vous découpez en morceaux le beau et tous les objets dont vous disputez et vous les heurtez pour en vérifier le son. C’est pour cela que vous ne voyez pas que les corps réels sont naturellement très grands et tout d’une pièce. »
Ion (sur la rhapsodie) *** *
Socrate croise le chemin de Ion, lequel revient d’un concours où il reçut les lauriers du meilleur rhapsode de la poésie d’Homère. Comme celui-ci se dit expert sur tout ce dont traite Homère, Socrate lui fait admettre qu’il n’est expert en aucune science, qu’il est seulement un relais entre les dieux, les poètes et les hommes., que le rhapsode se fait écho des muses comme un anneau de fer répercute l’attractivité des pierres magnétiques.
Genre probatoire (ce qui justifie des qualités requises pour accomplir une tâche). Comme dans les Hippias, ce dialogue montre comme des personnage importants de la société sont ignorants de ce qu’ils font, de la vraie nature de leur métier, le comprennent mal et combien leur fierté se trompe d’objet. Le personnage de Socrate pousse simplement par son questionnement l’incohérence du discours jusqu’à ce ses boursoufflures d’égo s’anéantissent dans l’absurde (principe de l’ironie socratique), afin de limiter rigoureusement le domaine des compétences propres au rhapsode. Platon en profite ainsi pour définir la fonction du philosophe : « moi je ne sais que dire la vérité » (Todorov, dans Critique de la critique, distinguera discours « de croyance » dans lequel il range la littérature et le religieux, et discours « de vérité » dans lequel il range sciences, histoire et philosophie). Comprendre le vrai fonctionnement d’un métier, d’une science, c’est ce qu’on appellerait aujourd’hui l’épistémologie. Le philosophe peut par cette compétence placer chacun à sa juste place dans la société pour un meilleur gouvernement de la chose publique. En cela on peut comprendre l’anti-démocratisme de Socrate et Platon, à une époque où les démagogues (dénoncés par Aristophane dans ses comédies comme Les Cavaliers ou Les Guêpes) ont fait durer une guerre désastreuse avec le voisin Lacédémonien, et exercent une influence néfaste sur la justice. Dans La République, il ne s’agirait donc pas de placer le philosophe comme « roi de la Cité », au sens de dirigeant éclairé, mais plutôt au sens de superviseur qui définit une tâche et la confie à la bonne personne.
Tout en se distinguant en tant que philosophe des compétences bien différentes que celle des poètes (inspirés par les muses), Platon n’en arrive pas moins – sans doute par la décomposition épistémologique qui lui permet de mieux considérer – à la superbe et poétique métaphore des anneaux magnétiques pour illustrer ce passage d’humain à humain de la beauté artistique et musicale qui provoque une sorte de transe communicative.
p. 414 : « Mais alors, Socrate, quelle peut être la cause qui fait que, si l’on parle de quelque autre poète, je ne m’y intéresse pas, que je n’ai rien qui vaille à jeter dans la conversation et que je suis véritablement endormi, tandis que, si on fait mention d’Homère, me voilà éveillé, attentif et plein d’idées. »
La chaîne magnétique des inspirés, p. 416 C’est que ce don que tu as de bien parler d’Homère n’est pas, je le disais tout à l’heure, un art [une technique], mais une vertu divine qui te meut, semblable à celle de la pierre qu’Euripide appelle de Magnésie, mais que la plupart appellent pierre d’Héraclée. Et en effet cette pierre non seulement attire les anneaux de fer, mais encore elle leur communique sa vertu, de sorte qu’ils peuvent faire ce que fait la pierre, attirer d’autres anneaux, si bien que parfois on voit pendre, attachés les uns aux autres, une longue suite d’anneaux de fer, et tous tirent leur pouvoir de cette pierre. C’est ainsi que que la Muse inspire elle-même les poètes, et, ceux-ci transmettant l’inspiration à d’autres, il se forme une chaîne d’inspirés. Ce n’est pas en effet par art, mais par inspiration et suggestion divine que tous les grands poètes épiques composent tous ces beaux poèmes ; et les grands poètes lyriques de même. Comme les Corybantes ne dansent que lorsqu’ils sont hors d’eux-même, ainsi les poètes lyriques ne sont pas en possession d’eux-mêmes quand ils composent ces beaux chants que l’on connaît ; mais quand une fois ils sont entrés dans le mouvement de la musique et du rythme, ils sont transportés et possédés comme les bacchantes, qui puisent aux fleuves le lait et le miel sous l’influence de la possession, mais non quand elles sont de sang-froid.
Les trous de l’histoire sont une chance, on peut y imaginer le plus beau
Schwob (Marcel) 1896, La Croisade des enfants, in La Lampe de Psyché (Oeuvres complètes, t. 4.1), 1903, éd. Mercure de France, 1927-1930
Édition présente sur Gallica. Site consacré à l’auteur.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
1212, un cortège d’enfants partie d’Allemagne et de France se dirige vers le sud pour aller libérer Jérusalem. Un goliard et un lépreux sont impressionnés par leur passage. Le pape Innocent III s’interroge. Les enfants sont d’une telle simplicité de foi. Les voilà à Marseille où il est dit que la mer se partagera en deux pour les laisser passer…
Commentaires
Comment écrire un événement historique en l’absence de documentation satisfaisante, là où domine l’incertain ? Cette contrainte rend logiquement impossible une écriture réaliste de type Balzac-Zola, focalisation de l’auteur qui sait, écriture que le mouvement symboliste / fin de siècle se refusait (avant les Surréalistes et Nouveaux romanciers) et force donc à rechercher de nouvelles techniques d’écriture (même démarche dans les Vies imaginaires publié la même année – légères données historiques complétées par un mélange de légende et d’écriture du probable).
Il a été dit que Schwob reprenait l’astuce polyphonique de Robert Browning dans L’Anneau et le Livre qui relate une affaire criminelle par le biais d’une multitude de monologues poétiques qui expriment autant de points de vue sur l’affaire (une technique qui sera souvent utilisée dans le genre policier, par exemple dans Mon nom est Rouge, d’Orhan Pamuk). Schwob transpose cette technique au genre de l’enquête historique mais contrairement à son modèle privilégie la concision, une écriture de l’évocation, sous forme de quelques jets de flux de conscience lyrique faussement spontanés – typique du symbolisme, les maladresses du je volontairement laissées apparentes -, la non-pertinence du dit ouvrant sur une poétique de l’incertain (style qui était déjà celui du Livre de Monelle).
Les voix convoquées rappellent celles des personnages de Dostoïevski, allant leur propre chemin, leur parole répondant à leurs propres préoccupations, personnages autonomisés du but de la narration, comme ce cortège autonome de la hiérarchie de l’Église et de la marche normale de la société. Le choix du point de vue du lépreux établit un parallèle avec la vie de François d’Assise, qui racontera dans son testament avoir été renversé par sa rencontre avec ses êtres rejetés. Ici, c’est l’effet inverse, la rencontre avec les enfants innocents renverse la folie du lépreux, comme une intervention du Christ, renverse aussi la violence sociale du Goliard, manquerait presque d’ébranler le pape (Innocent III, qui a commandité la Croisade génocidaire contre les Albigeois en 1209). En revanche, le spectacle des enfants n’atteindra ni Jérusalem, ni une parcelle du coeur du monde économique, qui pensera avant tout à ce débarrasser d’une nuisance ou à la rentabiliser… ennemi ultime de la bonté chrétienne.
N’est justement pas dit ce qui serait attendu (le discours des jeunes bergers-prédicateurs qui auraient appelé à la croisade, des rencontres avec des dignitaires le roi Philippe-Auguste, les instances religieuses, le chroniqueur), pas développé ce qu’il aurait été possible de faire (le contexte historique, la convivialité du cortège, l’émerveillement devant les espaces de la montagne, de la mer ou de la ville), comme si Schwob avait pour but de frustrer son lecteur pour l’inviter à compléter par l’imagination, par l’écriture du fantasme que permet la littérature, en rapprochant par exemple cet événement d’autres choses qu’il est capable de mieux se figurer : Carnaval, Croisade ordinaire, fête de village, chasse aux bonbons d’Halloween, révoltes paysannes… La lecture de La Croisade des enfants constituerait un projet d’écriture collaborative idéal pour une classe ou pour un groupe d’écriture (faire exprimer les idéaux d’enfants, chercher de la documentation, illustrer, créer des interviews…).. La fin d’une lecture est toujours frustrante, ce qui invite à l’écriture, dira Proust dans son Sur la lecture.
Passages retenus
p. 135 (Récit du lépreux) Si vous voulez comprendre ce que je vais vous dire, sachez que j’ai la tête couverte d’un capuchon blanc et que je secoue un cliquet de bois dur. Je ne sais plus quel est mon visage, mais j’ai peur de mes mains. Elles courent devant moi comme des bêtes écailleuses et livides. Je voudrais les couper. J’ai honte de ce qu’elles touchent. Il me semble qu’elles font défaillir les fruits rouges que je cueille et les pauvres racines que j’arrache paraissent flétrir sous elles. Domine ceterorum libera me ! Le sauveur n’a pas expié mon péché blême. Je suis oublié jusqu’à la résurrection. Comme le crapaud scellé au froid de la lune dans une pierre obscure, je demeurerai enfermé dans ma gangue hideuse quand les autres se lèveront avec leur corps clair.
Réhabilitation du merveilleux, comme pouvoir d’action sur l’inconscient et jeu de réenchantement du monde
Bettelheim (Bruno) 1976, Psychanalyse des contes de fées, éd. Laffont, coll. « Pluriel »
Trad. de l’anglais par Léo Carlier (The Uses of Enchantment).
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Bruno Bettelheim relit quelques contes célèbres (Le Pêcheur et le Génie, Les Trois Petits Cochons, La Reine des abeilles, Frérot et Soeurette, Sindbad le Marin et Sindbad le Portefaix, Les Trois Langages, Les Trois Plumes, La Gardeuse d’oies, Hansel et Gretel, Le Petit Chaperon rouge, Jack et la tige de haricot, Blanche-Neige, Boucles d’Or et les Trois Ours, La Belle au Bois Dormant, Cendrillon, La Belle et la Bête…), en réfléchissant à l’effet qu’ils sont susceptibles d’avoir sur la psyché de l’enfant, d’après la théorie psychanalytique (en les rapprochant notamment de cas de patients), et selon les variantes existantes (Perrault, Grimm, sources populaires, orientales…). Il constate la justesse étonnante des leçons de vie proposées par les contes et leur proximité de fonctionnement avec la manière du psychanalyste d’aider ses patients.
Les contes dits « de fées » transposent dans une langue imagée, symbolique, des leçons d’éducation, un mode d’emploi du passage du monde enfantin au monde adulte. Contrairement aux idées reçues, l’univers des contes, peuplé de monstres, de sorcières, de marâtres perverses, de princes, de royaumes et de fées… – qui semble si loin de notre réalité -, est en fait un reflet très exact du monde intérieur de l’enfant grandissant : un monde instable habité par des êtres extraordinaires et inquiétants, déformé par des affects radicaux, des pulsions contradictoires, soumis à des règles et événements injustes et incompréhensibles… monde cependant où existe le souvenir d’un bonheur parfait et l’espoir de retrouver un tel bonheur. Le message des contes reste le même : pour retrouver le bonheur, l’enfant ne doit pas revenir en arrière mais progresser, agir et persévérer, surmonter des épreuves et tôt ou tard sa situation sera de nouveau parfaite.
Les contes prennent au sérieux les grandes catastrophes de l’enfance – celles que l’adulte minimise – et les transposent en aventure : peur de l’abandon, confrontation à un adulte plus fort ou à un danger, peur de la perte d’un parent, apprentissage des contraintes, rivalités et disputes familiales, chamboulement de soi dans l’amour, bestialité de la sexualité… Mais l’effet pédagogique des contes est surtout inconscient : l’enfant averti de leur objectif n’y entendra plus que la voix de l’adulte cherchant à le faire obéir par des moyens détournés… Il a besoin de trouver par lui-même des solutions aux grands problèmes de sa vie. Et c’est ce à quoi il s’entraîne, sans trop y penser, en s’identifiant par plaisir au prince et à la princesse des contes, en se confrontant par procuration mais en toute sécurité à leurs aventures étranges. L’inconscient avance dans la recherche du sens secret du conte et l’enfant place au plus profond de lui-même des schémas d’action positifs qui lui permettront de faire face à ses difficultés avec moins d’angoisse.
Symbolique des contes
Les contes de fées ont pu être considérés du point de vue anthropologique comme une métaphorisation du rite de passage à l’âge adulte (cf. notre article « Reconstitution du rite d’après les fonctions décrites par Vladimir Propp« ). Pour le psychanalyste, le champ d’action des contes est plus large et concerne l’ensemble des problèmes auxquels l’enfant se heurte dans son apprentissage de la vie. L’aventure, les épreuves que subit le héros, ne sont plus considérées extérieurement comme image d’une évolution sociale, mais comme image d’un processus intérieur par lequel la personnalité de l’enfant (le moi) se construit à l’occasion de différentes étapes de la vie, en apprenant à gérer ses pulsions, désirs et craintes (le ça), et à négocier avec ses obsessions et règles intériorisées (le surmoi) pour agir dans le monde avec assurance.
Tout enfant choyé par ses parents est un prince, une princesse. Cette situation idéale est tôt ou tard (parfois bien trop tôt) perturbée et finalement détruite. Et la désagrégation du royaume commence sans doute dès la sortie du ventre. La vie de l’enfant toute d’insouciance qu’on la croit, est habitée dès la naissance par des inquiétudes effroyables. Aussi, tout enfant se reconnaît aisément dans ce prince ou cette princesse déchue, en perdition, en opposition à sa famille… qui fait tout pour faire reconnaître sa valeur et pour retrouver son royaume. L’aventure vise à gagner une place de roi, mais pas le roi des livre d’histoire, ce roi dont on se fait la représentation étant enfant : un adulte autonome qui décide de sa vie et à qui on ne donne pas d’ordres. Le personnage de la marâtre représente cette situation douloureuse du remariage du père : destruction de la famille originelle, l’enfant devient indésirable… Mais c’est aussi un double de la mère, dans ces moments de colère où la mère avec qui l’on se fâche est une vieille bique, une sorcière abominable qui a pris la place de la vraie mère… Le dragon, l’ogre, le loup… représentent cet adulte plus fort, effrayant, dont il faut se méfier, mais qu’on peut toujours réussir à éviter en manœuvrant avec prudence et astuce. Abandon, mort d’un parent, rivalité fratricide, enfermement, métamorphose, mort… situations extrêmes mais craintes présentes très tôt dans l’esprit de l’enfant. Le conte montre que l’enfant peut s’en sortir par son intelligence, sa prudence, sa persévérance, que le plus fort a des faiblesses aussi, que toute situation est surmontable même si cela prend du temps.
Commentaires
Bettelheim s’oppose radicalement au jugement négatif très répandu contre les contes dits de fées, qu’on pourrait qualifier de positiviste-réaliste, surtout très premier degré, qui voit dans les contes, mythes et légendes, des constructions archaïques fantaisistes émanant de peuples sans science qui cherchaient à expliquer ce qu’ils ne comprenaient pas, des illusions destinées à éblouir les foules crédules, des rêvasseries qui éloignent dangereusement l’enfant des réalités du monde. Cette critique de l’irréalisme se retrouve en toute époque : on a tôt dénoncé les mensonges d’Homère et d’Hésiode, la fausseté historique des romans de chevalerie ; les dessins animés, les fables, les comics de super-héros, les fantaisies héroïques et même la science-fiction continuent d’être systématiquement considérés comme destinés à un jeune public… genres à distinguer d’oeuvres sérieuses. Or, comme l’explique Todorov dans Critique de la critique, le récit d’imagination, le mythe religieux, ou donc les contes de fées, ne se rapportent pas moins rigoureusement à la réalité qu’un discours scientifique ou historique, mais ils l’abordent indirectement car leur objet n’est pas la réalité mais la perception de celle-ci : représentations, espoirs, regrets, peurs… tout aussi réels que des événements historiques. Selon Bettelheim, le merveilleux caractéristique des contes serait même bien plus pertinent dans sa représentation symbolique du monde intérieur, et bien plus efficace que les discours de raison pour atteindre les images mentales de l’enfant et l’aider dans sa prime éducation, car le conte aide l’enfant à évoluer de par lui-même, d’une manière comparable à celle du psychanalyste.
Le merveilleux des contes est une pâte à modeler pour l’esprit. Les personnages, objets, lieux, ne sont jamais décrits de manière réaliste, ils sont ébauchés de deux trois attributs, caricatures à gros traits à compléter dans l’imaginaire. Cette indéfinition primordiale permet à l’esprit de manipuler mentalement ces symboles, pendant et après le conte, dans le lit, dans ces moments intermédiaires de demi-sommeil et de rêve au cours desquels conscient et inconscient conversent, comme s’ils s’entre-contaient journée, préoccupations, choses entendues et vues… Un visage connu se superpose au visage de Playmobil d’un personnage du conte entendu – voyons un peu si cela convient – ; une situation se redessine à laquelle on prend part, surgissent d’autres paroles, d’autres réactions ; les attributs du prince d’un conte se transposent à celui d’un autre ; plusieurs contes se combinent, une autre fin se crée, une aventure complémentaire liée à une problématique personnelle… (un travail de recomposition quelque peu comparable à celui de Madame d’Aulnoy dans ses Contes des fées). Ce personnel symbolique que l’enfant retrouve de conte en conte, à peine retouché, se précise et évolue en lui (il attribue des valeurs). Les schémas d’action des héros et des adversaires deviennent peu à peu des routines, les grands problèmes deviennent moins effrayants. L’enfant s’attend à l’échec du héros puis à son triomphe, par son expérience : on ne cherche pas à rivaliser par la force ; on ne se lance pas dans une épreuve de manière prématurée ; évidemment c’est un piège… et retire plaisir et impression de maturité, de contrôle sur ce monde merveilleux d’une étrange ressemblance au monde réel, qu’il devine mais dont il est encore effrayé.
Si l’enfant, les enfants-auditeurs, paraissent passifs, ils ne le sont nullement mais réagissent, tentent d’influencer le cours du conte, et surtout mettent en scène dans leur esprit au fur et à mesure, avec les éléments qu’on leur apporte. Ils préparent déjà en silence le passage de contaire à conteur. On peut rapprocher le conte merveilleux des jeux de rôles traditionnels type Donjons & Dragons et de leur fonctionnement ludique dans lequel un maître du jeu fait advenir par sa voix – comme le conteur – un monde imaginaire toujours nouveau mais familier, avec des règles contraignantes mais définitoires, dans lequel les joueurs vont pouvoir se projeter et évoluer. Pour la réussite dans l’aventure, de la chance certes, une bonne connaissance de l’univers et surtout des décisions judicieuses face à des risques similaires à ceux des contes : témérité, précipitation, oubli d’informations importantes, attirance pour la possession d’objets ou pour la réputation… À la manière également des jeux vidéos, les catastrophes contenues dans les contes ne traumatisent pas, car le héros qui d’abord échoue finit par triompher et aussi parce qu’il est toujours possible de re-conter le conte donc de faire revivre les personnages et leur univers. L’enfant peut demander une autre fin, ou lui-même la raconter lors de ces premières imitations de conteur (faisant semblant de lire ou comblant ses lacunes par ses inventions). D’autre part, quelle que soit la volonté du conteur, un re-conte n’est jamais une redite, les symboles ayant chaque jour un écho différent dans la psyché, la voix les mettant en relief toujours irrégulière orientant également une nouvelle réception.
Le monde merveilleux des contes est un lac métaphorique transposant sur un plan concret une psyché aux prises avec ses émotions. L’enfant explore, au cours d’un jeu organisé par son imagination, son propre inconscient. Un jeu d’autant plus efficace que l’univers des contes possède un étrange pouvoir de séduction qui semble transcender les cultures et les époques (y aurait-il là quelque chose de l’inconscient collectif de Carl-Gustav Jung ?). Selon Bettelheim, le merveilleux répondrait à une disposition primitive de notre esprit, une manière animiste de percevoir le monde (qui trouvait à s’exprimer particulièrement dans les religions des civilisations anciennes) : les objets et la nature parlent et agissent, ont des intentions, tout événement favorable ou défavorable est lié à nous et ne peut être que la conséquence d’un acte qu’on a fait auparavant. Or, l’être humain, à mesure qu’il avance en âge et que sa raison s’éveille et se forme par la science et l’expérience, désenchante le monde dans lequel il avance. Selon Bettelheim, un esprit sain ne peut accepter sans révolte l’arbitraire des choses, l’absence de sens, de morale, de justice… Le merveilleux des contes de fées, comme celui des mythes ou de la fantaisie, répondrait ainsi à une aspiration fondamentale de l’inconscient humain : replacer de la magie dans le monde de l’absurdité sisyphale du bourgeoisisme et de la statistique… une magie inventée à laquelle on adore se laisser croire qu’on y croit (besoin présent chez l’enfant autant que chez l’adulte, en atteste le succès de Disney et des Marvel, et la popularité de page astrologie). « L’âme, c’est ce qui se rétracte en moi quand j’entends parler de suites numériques. » (Robert Musil, L’Homme sans qualité)
Comme le mythe, le conte est oral par essence, et en conséquence ne doit pas avoir de version officielle, figée dans ses termes. Son interprétation de même que sa lettre doivent être sujettes à un perpétuel retour à l’atelier. C’est l’instabilité du conte qui permet une totale liberté d’adaptation, d’altération, de répétition, de combinaison, de réécriture et d’écriture complémentaire… Il y a un jeu dans le texte du conte qui permet aussi bien au conteur expérimenté de l’étoffer, au parent fatigué de le suivre simplement ou inquiet de le personnaliser, à la personne peu lettrée ou ne disposant pas du texte de le combler, à l’enfant d’y essayer sa fantaisie. Tout comme les mythes encore, les contes se passent d’imaginaire à imaginaire lors d’un contexte spectaculaire. Les premières illustrations des Contes de Perrault montrent cette grand-mère lisant à un groupe d’enfants. Les Mille et une Nuits ou Le Décaméron passent dans la fiction ce type de situation d’énonciation des contes (ou nouvelles), le récit-cadre. Mais pour se faire une idée plus vivante et populaire, nous renvoyons à notre article sur Deux soirées de contes Saamaka, ouvrage qui transcrit non le texte des contes seulement mais tout ce qui l’entoure : réactions, interruptions, discussions-débats, chants, danses, hésitations et erreurs du conteur… Dans la transmission orale originelle du conte, la mémoire ne pouvant retrouver le mot exact, ni même toutes les péripéties, il y a place pour l’invention, et l’invention est un élément de surprise, créant une performance unique, une aventure partagée entre le conteur et des consciences-metteuses scène qui s’imaginent déjà conter à leur tour. Chacun est libre d’apporter son modeste génie, et par le tâtonnement, la combinaison et la transmission des meilleures trouvailles, chacun participe au perfectionnement de l’outil. Les récits efficaces, ceux qui font écho dans les consciences, sont répétés, imités, transmis fréquemment, et démontrent leur efficacité en traversant les âges et cultures. Le conte est un art populaire et collectif, à l’opposé de l’art bourgeois individualiste inventé au XVIIe. C’est le savoir-faire populaire qui semble avoir les clés du réenchantement du monde. Il est d’autre part possible que les peuples anciens avaient une meilleure compréhension de ce qu’est l’être humain, alors que nous perdons beaucoup de temps et d’énergie mentale dans notre contemplation du luxe, dans la vanité, la gourmandise, la convoitise…
Passages retenus
Conte et pédagogie indirecte, p. 74 Les Trois Petits Cochons influencent la pensée de l’enfant quant à son propre développement, sans lui dire ce qu’il doit faire, en lui permettant de tirer lui-même des conclusions. Seul ce processus est à même d’apporter une véritable maturité ; si, par contre, on dit à l’enfant ce qu’il doit faire, on ne fait que remplacer les entraves de son immaturité par celles de sa servitude à l’égard des commandements des adultes.
Les fondements animistes de la perception du monde, p. 76 Il caresse ces objets parce qu’il est persuadé qu’ils aiment, comme lui, être caressés ; et il punit la porte parce qu’il est certain qu’elle a fait exprès de se refermer, par pure méchanceté. Comme l’a montré Piaget, la pensée de l’enfant reste animiste jusqu’à l’âge de la puberté. Ses parents et ses maîtres lui disent que les choses ne peuvent pas ressentir ni agir ; il a beau faire semblant de le croire, pour plaire aux adultes, ou pour ne pas être tourné en ridicule, il sait, tout au fond de lui-même, à quoi s’en tenir. Soumis à l’enseignement rationnel des autres, l’enfant enterre profondément ses « vraies connaissances » dans son esprit, à l’abri de la rationalité ; mais il peut être formé et informé par ce que les contes de fées ont à lui dire. […] Il n’existe pas, pour l’enfant, de ligne de démarcation bien nette entre ce qui est inanimé et ce qui vit ; et ce qui vit possède une vie très proche de la nôtre. Si nous ne comprenons pas ce que les rochers, les arbres et les animaux ont à nous dire, c’est que nous ne sommes pas suffisamment en harmonie avec eux. Pour l’enfant, qui cherche à comprendre le monde, il paraît raisonnable d’espérer une réponse de la part de ces objets qui éveillent sa curiosité. Et comme l’enfant est égocentrique, il compte sur l’animal pour lui parler des choses qui, pour lui, ont une signification, comme le font les animaux des contes de fées et comme l’enfant lui-même parle à ses animaux vivants ou en peluche. L’enfant est persuadé que l’animal comprend et réagit affectivement, même s’il ne le manifeste pas ouvertement. Étant donné que les animaux vagabondent librement dans le vaste monde, n’est-il pas naturel que, dans les contes de fées, ils soient capables de guider le héros au cours de sa quête qui l’entraîne vers des endroits très éloignés ? […] Pour la pensée animiste, les animaux, non seulement ressentent et pensent comme nous, mais les pierres elles-mêmes sont vivantes ; être changé en pierre signifie simplement qu’on reste immobile et silencieux pendant un certain temps. En suivant le même raisonnement, il est tout à fait crédible que des objets, jusque là silencieux, se mettent à parler, à donner des conseils et à accompagner le héros au cours de ses randonnées. Et comme tout ce qui est habité par un esprit semblable à tous les autres esprits (c’est-à-dire l’esprit de l’enfant que celui-ci a projeté dans toutes les choses), et en raison de cette similitude inhérente, on peut croire que l’homme peut être changé en animal, ou inversement […]. Puisqu’il n’y a aucune ligne de démarcation nette entre ce qui vit et ce qui est inanimé, ce qui est inanimé peut être appelé à vivre.
De l’utilité transitionnelle des symboles, p. 81-82 La vie sur une petite planète entourée d’un espace limité paraît à l’enfant affreusement froide et solitaire, à l’opposé, il le sait, de ce que devrait être la vie. C’est pour cela que nos ancêtres éprouvaient le besoin de se sentir abrités et réchauffés par une figure maternelle enveloppante. Déprécier cette imagerie tutélaire en la réduisant à des projections puériles issues d’un esprit immature, c’est dérober à l’enfant l’un des aspects de la sécurité et du réconfort durables dont il a besoin. […] C’est cette sécurité – en partie imaginaire – qui, lorsqu’il l’a expérimentée pendant un temps suffisant, permet à l’enfant de développer ce sentiment de confiance en lui ; cette confiance est indispensable pour qu’il apprenne à résoudre les problèmes que lui posera la vie grâce au développement de ses propres capacités rationnelles. Finalement, l’enfant reconnaît que ce qu’il tenait littéralement pour vérité – la terre mère – n’est qu’un symbole.
Perception radicale de l’enfant, p. 111 Tandis que le fantasme de la méchante marâtre laisse intacte l’image de la mère foncièrement bonne, le conte de fées aide aussi l’enfant à ne pas se sentir anéanti lorsqu’il voit dans sa mère quelqu’un de méchant. De même que le Martien du fantasme de la petite fille disparaît dès que la maman est contente de son enfant, de même, dans le conte de fées, un esprit bienveillant peut annuler en une seconde tous les méfaits d’un mauvais génie. Chez la bonne fée, les qualités positives de la mère sont aussi exagérées que le sont les mauvaises chez la sorcière. Mais c’est ainsi que l’enfant interprète le monde : tout est paradis, ou tout est enfer.
Les pulsions horribles de l’enfant, p. 191 Les parents qui ne veulent pas croire que leur enfant a des désirs de meurtre et a envie de mettre en morceaux choses et gens croient que leur petit doit être mis à l’abri de telles pensées (comme si c’était possible !). En interdisant à l’enfant de connaître des histoires qui lui diraient implicitement que d’autres enfants que lui ont les mêmes fantasmes, on lui laisse croire qu’il est le seul être au monde à imaginer de telles choses. Il en résulte que ses fantasmes prennent pour lui un aspect effrayant. […] On peut relever une étrange contradiction : au moment même où des parents d’un bon niveau d’instruction interdisaient les contes de fées à leurs enfants, les progrès de la psychanalyse leur apprenaient que loin d’être innocent, l’esprit de leurs jeunes enfants était plein de chimères angoissées, coléreuses et destructives. […] Il est également remarquable que les mêmes parents […] oubliaient les innombrables messages rassurants des contes de fées. On peut expliquer cette contradiction par le fait que la psychanalyse a également révélé les sentiments ambivalents qu’éprouve l’enfant à l’égard de ses parents. Ceux-ci sont gênés d’apprendre que l’esprit de l’enfant n’est pas seulement plein d’un amour profond, mais aussi d’une haine solide à leur égard. Étant avant tout désireux d’être aimés de leurs enfants, les parents appréhendaient de leur faire connaître des histoires qui pourraient les encourager à les repousser ou à les considérer comme méchants.
Fin de l’enfant-roi, p. 197 Sentant avec acuité les désagréments que lui vaut d’être dominé par les adultes et dépossédé de son petit royaume personnel où l’on exigeait rien de lui, et où tous ses désirs semblaient être comblés par ses parents, l’enfant ne peut pas s’empêcher de désirer un royaume bien à lui. Les déclarations réalistes sur ce que l’enfant peut accomplir en grandissant sont incapables de satisfaire des désirs aussi extravagants et ne peuvent même pas leur être comparés. Quel est donc ce royaume que tant de héros de contes de fées finissent par posséder ? Sa principale caractéristique est qu’on ne nous dit rien de lui ; on ne nous en dit pas davantage sur les occupations du roi ou de la reine. Il ne sert à rien d’être roi ou reine de ce royaume, sauf qu’on commande au lieu d’être commandé. Le fait qu’il devient roi (ou reine) au dénouement de l’histoire symbolise un état de véritable indépendance où le héros se sent en sécurité, satisfait et heureux comme l’était l’enfant lorsqu’il se trouvait dans son état le plus dépendant, dans le royaume de son berceau, où on s’occupait merveilleusement de lui.
Le fonctionnement symbolique, p. 235 Dans ses conditions les plus favorables, les contes de fées indiquent subtilement à l’enfant le moyen de tirer parti d’une façon constructive, de ces expériences intérieures. Ils lui apportent une compréhension intuitive, subconsciente de sa propre nature et de ce que l’avenir peut lui procurer s’il développe ses potentialités positives. Ils lui font sentir que, pour être un humain dans ce monde qui est le nôtre, il faut savoir affronter des épreuves difficiles, et rencontrer aussi de merveilleuses aventures. Il ne faut jamais expliquer à l’enfant les significations des contes de fées. […] Les contes de fées décrivent les états internes de l’esprit au moyen de d’images et d’actions. De même que l’enfant reconnaît à ses larmes qu’une personne est malheureuse ou a du chagrin, de même le conte de fées n’a pas à s’attarder sur les tristesses du héros. […] Dans les contes de fées, les processus intérieurs sont traduits par des images visuelles. Quand le héros doit affronter des problèmes intérieurs qui semblent défier toute solution, on ne nous décrit pas son état d’âme : le conte nous le montre perdu dans une forêt touffue, impénétrable, ne sachant où aller, désespérant de retrouver un jour son chemin. Pour tous ceux qui ont entendu des contes de fées, l’image de l’enfant qui se sent perdu au fin fond d’une sombre forêt est inoubliable.
Incarnations immatures du héros, p. 269 Dans Le Petit Chaperon Rouge, comme dans toute la littérature de contes de fées, la mort du héros (différente de celle du grand âge, après une vie bien remplie) symbolise son échec. La mort du perdant (comme les princes qui veulent s’approcher de la Belle au Bois Dormant avant l’heure et qui meurt dans les buissons d’épines) exprime de façon symbolique qu’il n’est pas encore assez mûr pour triompher de l’épreuve qu’il a affrontée inconsidérément et prématurément. Ces personnes doivent passer par d’autres expériences de croissance qui leur permettront enfin de réussir. Elles ne sont rien d’autre que des incarnations immatures du héros.
Le conte part de la perception enfantine, p. 418 Le fait de considérer notre sexualité comme étant de nature animale a des conséquences très nocives, à tel point que certains individus ne parviennent jamais à débarrasser leurs expériences sexuelles (et celles des autres) de ce rapprochement. Il faut donc faire savoir à l’enfant que les choses du sexe peuvent d’abord apparaître comme repoussantes mais qu’elles deviennent belles quand on a découvert la façon convenable de les aborder. A ce point de vue, le conte de fées, qui ne fait même pas allusion aux expériences sexuelles en tant que telles, est, psychologiquement, plus judicieux que l’éducation sexuelle qui s’adresse au conscient. On enseigne aujourd’hui que le sexe est normal, agréable, et même beau, et certainement nécessaire à la survie de l’homme. Mais comme cet enseignement ignore au départ que l’enfant puisse trouver la sexualité repoussante, et que cette optique a une fonction protectrice très importante, il est incapable de se concilier l’adhésion de l’enfant. Le conte de fées, en partageant avec l’enfant ce dégoût de la grenouille (ou de tout autre animal), devient crédible, et l’enfant, grâce à lui, peut croire avec confiance que le jour viendra où la grenouille repoussante se transformera en un partenaire plein de séduction.
Maupassant (Guy de) 1882-1883, 1988 (1883, 1988), Miss Harriet, in [Oeuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Recueils : – Boule de Suif (nouvelle : 1880 ; recueil : 1899) – La Maison Tellier (1881) – Mademoiselle Fifi (1882) – Contes de la bécasse (1883) – Clair de Lune (1883) – Miss Harriet (1884) – Les Sœurs Rondoli (1884) – Yvette (1884) – Contes du jour et de la nuit (1885) – Monsieur Parent (1886) – Toine (1886) – La Petite Roque (1886) – Le Horla (1887) – Le Rosier de madame Husson (1888) – La Main gauche (1889) – Le Père Milon (1889)
Un jeune peintre errant trouve gîte dans une petite ferme où réside déjà depuis de longs mois une vieille fille anglaise, sensible mais défraîchie, se consolant par la nature et par la foi, de son manque d’amour.
La souffrance de la vieille fille est vertigineuse mais inaccessible (comme elle l’était déjà dans Une vie). La sensibilité extrême à l’origine du tragique suicide restera incompréhensible même pour un sensible comme le peintre. Au dehors ne se manifeste plus qu’une carapace d’automatismes sociaux ridicules, comme de vieux ongles biscornus. Miss Harriet est le prototype de ces vieilles filles qui ne vivent plus tout à fait parmi nous, mais dans une sorte d’intériorité secrète (comme sa soeur de fiction, La Reine Hortense). On peut regretter une sorte d’incohérence de construction des personnages secondaires qui prennent une consistance à la fin alors qu’ils n’en avaient jusqu’alors aucune. Peut-être que c’est le tragique qui les révèle à l’existence.
p. 880 : « Elle était très maigre, très grande, tellement serrée dans un châle écossais à carreaux rouges, qu’on l’eût crue privée de bras si on n’avait vu une longue main paraître à la hauteur des hanches, tenant une ombrelle blanche de touriste. Sa figure de momie, encadrée de boudins de cheveux gris roulés, qui sautillaient à chacun de ses pas, me fit penser, je ne sais pourquoi, à un hareng saur qui aurait porté des papillotes. »
p. 881 : « C’était, en vérité, une de ces exaltées à principes, une de ces puritaines opiniâtres comme l’Angleterre en produit tant, une de ces vieilles et bonnes filles insupportables qui hantent toutes les tables d’hôte de l’Europe, gâtent l’Italie, empoisonnent la Suisse, rendent inhabitables les villes charmantes de la Méditerranée, apportent partout leurs manies bizarres, leurs mœurs de vestales pétrifiées, leurs toilettes indescriptibles et une certaine odeur de caoutchouc qui ferait croire qu’on les glisse, la nuit, dans un étui. »
L’Héritage ****
M. Lesable, commis prometteur au ministère, accepte d’épouser Cora, fraîche et désirable, fille de son collègue Cachelin. Il faut dire que la vieille tante Charlotte possède une fortune colossale… dont Cora est seule héritière. Mais dans le testament de la vieille, le couple a trois ans pour avoir un enfant sinon la fortune ira aux bonnes œuvres.
Reprise du conte Un Million, mais dans une version longue et détaillée. Tout y était déjà. Cette nouvelle plus longue, permet à Maupassant de développer nombre de thèmes qu’il affectionne particulièrement : la vie au ministère (Les Dimanches d’un bourgeois de Paris), la cruauté de la famille bourgeoise qui flaire un héritage (En Famille), la dégradation d’un ménage, l’adultère et l’enfant bâtard… Mais ces trois derniers thèmes passent dans une sorte d’implicite sans conséquence comme si le bonheur bourgeois s’aveuglait naturellement de lui-même afin d’être possible. Il le devient parce que les « affaires sales » paraissent propres, le sont officiellement. On reprochera justement un peu à ce patchwork de ne pas assez mettre l’accent sur cet assemblage bizarre et immoral que forme ce bonheur bourgeois. La longueur de la nouvelle perd justement cette efficacité éclair de ce qui n’est pas dit.
p. 30 : « Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans parler, honteux et furieux, comme s’ils s’étaient mutuellement volés. Toute la douleur même de Cora s’était soudain dissipée, l’ingratitude de sa tante la dispensant de la pleurer. » p. 31 : « Et un malaise l’oppressait, la pensée harcelante, la sensation douloureuse de leur désastre, de cette infortune inattendue, d’autant plus amère et brutale que l’espérance avait été plus vive et plus longue ; et il prononça tout haut, comme on fait dans les grands troubles d’esprit, dans les obsessions d’idées fixes : « Sale rosse ! » » p. 46 : « Elle se retourna : « Je dis son fait à ce pierrot-là ! » […] Cachelin déclara : « Si seulement on pouvait divorcer. Ça n’est pas agréable d’avoir épousé un chapon. » Lesable se dressa d’un bond, tremblant de fureur, éclatant à ce mot. Il marcha vers son beau-père, en bredouillant : « Sortez d’ici !… Sortez !… Vous êtes chez moi, entendez-vous… Je vous chasse… » Et il saisit sur la commode une bouteille pleine d’eau sédative qu’il brandissait comme une massue. Cachelin, intimidé, sortit à reculons en murmurant : « Qu’est-ce qui lui prend, maintenant ? » […] Elle se mit à rire. Devant cette gaieté qui l’insultait encore, il devint fou, et s’élançant, il la saisit au cou de la main gauche, tandis qu’il la giflait furieusement de la droite. Elle reculait, éperdue, suffoquant. Elle rencontra le lit et s’abattit dessus à la renverse. Il ne la lâcha point et frappait toujours. Tout à coup il se releva, essoufflé, épuisé ; et, honteux soudain de sa brutalité, il balbutia : « Voilà… voilà… voilà ce que c’est. » »
Denis ****
Un vieux pharmacien est, une nuit, attaqué par son serviteur Denis, qui le poignarde. Denis ne l’achève pas quand il apprend que son maître n’a pas reçu l’argent escompté.
Cet étrange comportement du maître qui pardonne à son valet traître contre services rendus et cette trahison subite du valet n’ont rien à voir avec la folie. Elles dénoncent au travers des tensions des deux personnages, des conflits sociaux irréconciliables qui forcent à aller à l’inverse de la morale, de la loi… Sur ce thème de la frustration du domestique par rapport à son maître, on pourra comparer avec Les Bonnes de Genet ou avec L’Île des esclaves de Marivaux.
p. 862 : « Il fut réveillé par un bruit singulier. Il s’assit aussitôt dans son lit et écouta. Mais brusquement sa porte s’ouvrit, et Denis parut sur le seuil, tenant une bougie d’une main, un couteau de cuisine de l’autre, avec de gros yeux fixes, la lèvre et les joues contractées comme celles des gens qu’agite une horrible émotion, et si pâle qu’il semblait un revenant. »
L’Âne ****
Deux énergumènes ravagent la Seine : ils récupèrent et opèrent toute chose susceptible de rapporter. Ils rachètent l’âne d’une femme qui allait pour s’en débarrasser.
La cruauté du comportement humain par rapport aux animaux est ici prise en charge et mêlée par une séance de chasse pour pauvre. Ces ravageurs sont eux-mêmes des déchets de société. On peut ainsi souvent retrouver chez Maupassant cette cascade de domination-perversion, très sadienne (que Camus détaille bien avec le cynisme radical et pitoyable de La Chute)
p. 908 : « Quand le baudet eut fini de pousser sa plainte lamentable, comme un appel au secours, un dernier cri d’impuissance, l’homme, qui avait son idée, cria : « Mailloche, ohé ! ma sœur, amène-toi, je vas lui faire prendre médecine. » Et, tandis que l’autre ouvrait de force la bouche de l’animal, Chicot lui introduisait au fond du gosier le canon de son fusil, comme s’il eût voulu lui faire boire un médicament ; puis, il dit : « Ohé ! ma sœur, attention, je verse la purge. » Et il appuya sur la gâchette. L’âne recula de trois pas, tomba sur le derrière, tenta de se relever et s’abattit à la fin sur le flanc en fermant les yeux. Tout son vieux corps pelé palpitait ; ses jambes s’agitaient comme s’il eût voulu courir. Un flot de sang lui coulait entre les dents. Bientôt, il ne remua plus. Il était mort. »
Idylle ***
Une grosse jeune femme et un maigre jeune homme se trouvent dans le même wagon de Gênes à Marseille, par un beau soleil. La grosse dame se sent oppressée par son corsage, avec ses gros seins gonflés de lait.
Un mélange étrange et comique de sentiment maternel et de pulsion amoureuse. La situation est un peu ridicule, invraisemblable. L’aspect voyage – anonymat – sans suite de cette situation qui se déroule dans un non-lieu permet des aventures immorales de ce type (que Maupassant avait déjà utilisé pour la farce Ce cochon de Morin). Le voyage en train est un moment très particulier de suspension des rôles sociaux, propice à une certaine légèreté de relation (que Dostoïevski décrit très bien dans ses Petites images).
p. 1195 : « Ils dirent les longues choses banales que répètent sans cesse les gens du peuple et qui suffisent à leur esprit lent et sans horizon. Ils parlèrent du pays. Ils avaient des connaissances communes. Ils citèrent des noms, devenant amis à mesure qu’ils découvraient une nouvelle personne qu’ils avaient vue tous les deux. Les mots rapides, pressés, sortaient de leurs bouches avec leur terminaisons sonores et leur chanson italienne. Puis ils s’informèrent d’eux-même. »
La Ficelle ****
Un vieil homme se baisse honteusement sur le chemin pour ramasser dans la boue un petit bout de ficelle qu’il croit pouvoir réutiliser. On le voit. On l’accuse plus tard d’avoir trouvé le porte-feuille qu’un homme avait perdu.
Cette mésaventure farcesque devient particulièrement intéressante car l’on voit le thème du piège finement élaboré : le personnage se piège lui-même, d’abord par son économie, ensuite par sa hantise, ses obsessions, ses hontes… Sa ferme volonté de s’innocenter contribue à l’enfermer encore plus dans cette histoire de ficelle. On retrouve également ce motif typique de Maupassant du petit rien qui entraîne le bouleversement d’une vie.
p. 1086 : « Il rentra chez lui, honteux et indigné, étranglé par la colère, par la confusion, d’autant plus atterré qu’il était capable, avec sa finauderie de Normand, de faire ce dont on l’accusait, et même de s’en vanter comme d’un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait frappé au cœur par l’injustice du soupçon. »
Garçon, un bock !… ***
Le comte Jean des Barrets est devenu pilier de comptoir. Il est dégoûté de tout, sans ambition ni envie ni amour pour personne depuis son enfance.
Figure du dégoût (ou nonchalance ?) réussie mais raccourcie psychologiquement. Maupassant tire apparemment cet épisode de sa propre enfance. Des années avant Freud, Maupassant cherche à saisir l’importance des traumatismes dans la construction de l’adulte.
p. 1127 : « Alors papa, tremblant de fureur, se retourna, et saisissant sa femme par le cou, il se mit à la frapper avec l’autre main de toute sa force, en pleine figure. Le chapeau de maman tomba, ses cheveux dénoués se répandirent ; elle essayait de parer les coups, mais elle n’y pouvait parvenir. Et papa, comme fou, frappait, frappait. Elle roula par terre, cachant sa face dans ses bras. Alors il la renversa sur le dos pour la battre encore, écartant les mains dont elle se couvrait le visage. »
Le Baptême ****
C’est le baptême du petit Dentu. C’est son oncle, prêtre de la paroisse, qui s’occupe d’accueillir le nouveau-né dans la maison de Dieu.
Ce conte est à rapprocher de la finesse de Clair de lune, où les contradictions de l’homme d’église étaient déjà montrées de belle manière. Le paysage et les personnages de campagne sont peints avec splendeur. La « farce » propre à ce monde s’intègre parfaitement et n’est pas ici du registre du grotesque. Non, ici, le paysan est profondément humain et révèle innocemment le cruel paradoxe du prêtre, interdit d’amour et de procréation, alors qu’il est souvent le plus apte, le plus sensible, le plus conscient de la portée de l’œuvre de la procréation.
p. 1147 : « Il [le prêtre] n’entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait l’enfant. Il avait envie de le prendre encore sur ses genoux, car il gardait, sur sa poitrine et dans son cœur, la sensation douce de l’avoir porté tout à l’heure, en revenant de l’église. Il était ému devant cette larve d’homme comme devant un mystère ineffable auquel il n’avait jamais pensé, un mystère auguste et saint, l’incarnation d’une âme nouvelle, le grand mystère de la vie qui commence, de l’amour qui s’éveille, de la race qui se continue, de l’humanité qui marche toujours. »
Regret ****
M. Saval a maintenant soixante-deux ans et a eu une vie ratée : il n’a jamais vécu l’amour. Il avait été secrètement amoureux de la femme d’un ami.
Le vrai tragique de l’histoire n’est pas la vie minable du personnage mais le fait qu’il aurait pu la réussir mais qu’il est passé à côté par nonchalance et un peu par lâcheté.
p. 1048 : « La nonchalance avait été son grand mal, son défaut, son vice. Combien de gens ratent leur vie par nonchalance. Il est si difficile à certaines natures de se lever, de se remuer, de faire des démarches, de parler, d’étudier des questions. »
Mon oncle Jules ****
Une famille très modeste du Havre fonde beaucoup d’espoir sur l’oncle Jules, parti faire fortune aux Amériques. Lors d’un petit voyage à Jersey, le père croit le reconnaître en un ouvreur d’huîtres.
Le mythe de l’espoir familial reposant sur un lointain proche parti faire fortune. On pensera à ce phénomène des émigrés qui ne peuvent rentrer sans avoir fait fortune, au risque de passer pour un raté et de décevoir les attentes énormes de la famille.
p. 931 : « Ma mère souffrait beaucoup de la gêne où nous vivions, et elle trouvait souvent des paroles aigres pour son mari, des reproches voilés et perfides. Le pauvre homme avait alors un geste qui me navrait. Il se passait alors la main ouverte sur le front, comme pour essuyer une sueur qui n’existait pas, et il ne répondait rien. Je sentais sa douleur impuissante. On économisait sur tout ; on n’acceptait jamais un dîner, pour n’avoir pas à le rendre ; on achetait les provisions au rabais, les fonds de boutique. Mes sœurs faisaient leurs robes elles-mêmes et avaient de longues discussions sur le prix d’un galon qui valait quinze centimes le mètre. Notre nourriture ordinaire consistait en soupe grasse et bœuf accommodé à toutes les sauces. Cela est saint et réconfortant, paraît-il ; j’aurais préféré autre chose. »
En voyage (« Le wagon était au complet depuis Cannes… ») ***
La comtesse Marie Baranow de Russie est envoyée à Menton pour se soigner. Dans le train, un homme en sang surgit de nulle part. Elle l’aide à passer la frontière.
Petite anecdote de voyage, sorte d’aventure amoureuse rêvée pour une femme abandonnée, se transforme en l’histoire d’un bonheur établi sur le maintien de la distance des corps et des sentiments. Mais si ce bonheur plat contente Marie, il réduit le bandit à un état d’attente transie et torturante. Encore une nouvelle attaque aux bonnes mœurs qu’on enseigne aux femmes et qui rendent tout le monde malheureux.
p. 815 : « Quant à lui, il était certes également une sorte de Don Quichotte, car il ne fit rien pour se rapprocher d’elle. Il voulait tenir jusqu’au bout l’absurde promesse de ne lui jamais parler qu’il avait faite dans le wagon. »
La Mère Sauvage ****
La mère Sauvage doit loger quatre Prussiens chez elle, dont elle s’occupe en toute hospitalité. Elle reçoit une lettre lui annonçant la mort de son fils parti à la guerre.
« La Mère Sauvage » est à rapprocher de la mère de Une vendetta. Seulement ici, la vengeance de la mère est directe, expéditive ; et ce n’est pas le coupable qui est puni. La violence est détournée sur le peuple coupable (on retrouve ce report de la frustration sur plus faible, comme dans L’Âne). Il s’agit peut-être juste de ne plus être seule à pleurer.
p. 1223 : « Vous écrirez comment s’est arrivé, et vous direz à leurs parents que c’est moi qui est fait ça. Victoire Simon, la Sauvage ! N’oubliez pas. »
Dans ce monde d’autorité, quelle part de vous a-t-elle été sacrifiée ?
Eco (Umberto) 1980, Le Nom de la rose, éd. Grasset & Fasquelles, coll. « Le Livre de Poche », 1988
traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano (Il Nome della rosa)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Guillaume de Baskerville et son secrétaire le jeune moine allemand Adso de Melk, sont attendus dans une vieille abbaye sise dans l’enceinte d’un vieux château perché dans la montagne entre Provence et Ligurie. L’abbaye est réputée pour sa bibliothèque et son équipe de copistes. Mais un moine y a été défenestré. L’abbé demande que lumière soit faite sur l’événement, discrètement et rapidement, avant que ne se tienne très bientôt une importante rencontre entre Dominicains partisans du pape d’Avignon et Franciscains partisans de l’empereur. En même temps, l’abbé interdit à Guillaume l’accès à la bibliothèque… et voilà qu’on retrouve un second corps…
Commentaires
Guillaume de Baskerville, tant par son nom que par sa perspicacité à inférer à partir de menus détails, est inspiré de Sherlock Holmes (dont le célèbre retour « sur demande populaire » est conté dans Le Chien des Baskerville). Moine franciscain au passé d’inquisiteur, Guillaume est lui aussi « de retour », mais plutôt comme enquêteur… Serait-il, comme son modèle, tiraillé par des démons intérieurs, dans l’addiction à une sorte de drogue ? (Le personnage de Conon Doyle est consommateur de morphine et de cocaïne…) Tant le narrateur que le personnage lui-même attirent l’attention sur une faiblesse : un penchant à l’orgueil lorsqu’on en vient à la connaissance. Guillaume se méfie de lui-même : délaisser la recherche du bien en toute circonstance – à l’exemple du prophète, dieu descendu sur Terre -, pour la passion de la vérité, celle qui permet d’être sûr de distinguer entre ceux dans le droit chemin et ceux dans l’erreur, de tracer une ligne entre orthodoxie et hérésie, de juger ses semblables – se substituant ainsi au Dieu du ciel -, est une grande faute. Et une faiblesse récurrente chez l’Homme qui se cherche toujours une supériorité… C’est exactement le type de péché que commet l’Inquisition (se délectant d’être dans le vrai et de châtier l’erreur – là où Jésus appelle au contraire à la compassion et au pardon : « pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », Évangile de Luc, 23). Le censeur, à la manière dont il coupe le livre, tranchant entre l’acceptable et le non-acceptable, agit de manière comparable. Supprimant l’exemple du péché, l’Église ne voudrait garder que le bon chemin… Alors que le péché est pour Jésus partie de la vie (« Que celui qui n’a pas péché lui jette la première pierre… », Évangile de Jean, 8). Du point de vue pédagogique, erreur fondamentale de croire que la faute doit être évitée alors qu’au contraire elle permet de prendre conscience de ses limites, de ses faiblesses, et donc de s’améliorer. C’est par la confrontation au péché et à l’erreur que le religieux, comme le laïc, peut apprendre à distinguer bien et mal.
Dans cette période où la chrétienté se perd dans des affrontements d’ordres et dans la chasse aux hérésies (ici les méconnus Dolciniens), Bernard Gui (personnalité réelle célèbre pour son Manuel des inquisiteurs), plus qu’un inquisiteur sévère, est présenté comme un intriguant ambitieux, l’abbé qui interdit la bibliothèque est un avare obsédé de précieuses pierres, le vieil aveugle qui réprimande les jeunes qui s’amusent, un aigri imbu de lui-même, pape et empereur se livrent une guerre politique… On pourrait reprendre ici le constat que fera un chef indien après son voyage en France à la fin du XVIIe : les chrétiens sont très stricts dans les règles morales qu’ils se donnent et pourtant le vice est partout éclatant (à l’inverse des Hurons, cf. Dialogues avec un sauvage). Comme si l’intense lumière inquisitrice braquée sur les petits méfaits du quotidien – péchés de chair, petits larcins pour s’adoucir la vie, grossièretés, moqueries… -, produisait en retour une ombre épaisse dans lesquelles des vices bien plus importants s’épanouissaient. C’est sûrement l’une des leçons fondamentales et souvent oubliées des Évangiles : Jésus minimise systématiquement le péché des gens de peu et ne pardonne rien aux grands prêtres donneurs de leçon (qui le feront condamner en retour…). C’est un monde chrétien à l’envers que semble avoir réalisé l’Église. Le règne de l’obéissance par la peur aboutit inévitablement à la persécution des portions les plus fragiles de la société : pauvres, marginaux, femmes, minorités, jeunes…
Dans L’Oeuvre ouverte, Umberto Eco présente le récit policier comme une illustration de sa conception de l’art : l’oeuvre d’art est un dispositif incomplet qui attend la participation du spectateur/lecteur pour être achevé et produire son effet. L’interaction ne s’arrête pas pour lui à ce jeu entre narration et lecteur, lequel cherche à découvrir les secrets de l’intrigue avant qu’ils ne soient explicités par l’enquêteur officiel. Dans ce roman, enquêteur et narrateur ne sont que des personnages de fiction, faillibles. Il n’y a pas d’auctoritas pour imposer une interprétation. C’est au lecteur de donner sens à sa lecture et à l’enquête qu’il a menée avec l’aide des personnages (dans le contexte religieux, c’est une vision non-littéraliste qui va à rebours de l’Église qui fixe le sens des textes). Quelles conclusions tirer quant à l’Inquisition (ne faut-il pas tout de même des enquêtes ? les Dolciniens semblent se rapprocher davantage de la secte criminelle) ? la censure (n’est-il pas tout de même préférable de restreindre l’accès à certaines oeuvres) ? la hiérarchie de l’Église (toutes les interprétations se valent-elles) ? Comment aller vers le bien sans une figure d’autorité pour définir bien et mal, sans imposer une discipline morale (sans tomber dans la morale du monde des affaires…) ?
L’assistant Adso, docteur Watson du roman (ressemblance phonique), moine novice et apprenti enquêteur maladroit mais bien intentionné, représente le lecteur dans le récit (le Lector in fabula, en paraphrasant un autre essai d’Umberto Eco). Comme tout jeune en formation intellectuelle – comme tout lecteur donc -, il vit, s’amuse, découvre le désir, commet des erreurs, découvre le décalage entre l’idéal et les dures réalités… Il est une victime collatérale de l’Inquisition : son apprentissage de la vie par l’expérience est stoppé (il ne lui restera que l’ascèse et les lettres) ; on le punit indirectement en rendant impossible toute suite. La partie perdue de la Poétique d’Aristote symbolise bien cette partie de l’existence amputée par la rigueur morale de l’Église : amour, sensualité, joie, insouciance, jeunesse… Un champ lexical auquel on pourrait ajouter « la rose » : métaphore de la femme aimée dans Le Roman de la rose ; mais aussi fleur, beauté, éphémère, jeunesse, trouble des sens, épines. La rose est une métaphore tellement usée au Moyen-Âge qu’on en oublie l’amour vécu qu’elle désigne, tout comme le concept du péché originel (inventé par Saint Augustin), la vision de la femme tentatrice mère de tous les maux, la rose avec ses épines, recouvre comme un filtre photoshop la vraie femme que les hommes ont devant leurs yeux… La seule femme du roman d’Eco paiera pour les fautes de tous. Le narrateur, Adso devenu vieux, a continué sa carrière religieuse et semble raconter cette aventure pour retrouver les bribes de ce quelque chose qu’il n’a pu vivre, dont il ne connaît que le nom. (N’a-t-on pas nous aussi des mots si usés qu’ils nous empêchent de voir et de vivre dans la réalité ?)
Passages retenus
Description d’un art gothique, p. 63 Je vis sur le côté du portail, et sous les arcs profonds, parfois historiés sur les contreforts dans l’espace entre les fluettes colonnes qui les soutenaient et ornaient, et encore sur la dense végétation des chapitaux de chaque colonne, et de là se ramifiant vers la voûte sylvestre des multitudes de voussures, d’autres visions horribles à voir, et justifiées en ce lieu pour leur seule force parabolique et allégorique ou pour l’enseignement moral qu’elles transmettaient : et je vis une femme luxurieuse nue et décharnée, rongée par des crapauds immondes, sucée par des serpents, accouplées à un satyre au ventre rebondi et à pattes de griffon recouvertes de poils hirsutes, le gosier obscène, qui hurlait sa propre damnation, et je vis un avare, roide de la roideur de la mort sur son lit somptueusement orné de colonnes, désormais proie débile d’une cour de démons dont l’un lui arrachait avec ses râles son âme en forme de petit enfant (hélas ! Jamais plus d’enfant à naître à la vie éternelle), et je vis un orgueilleux sur les épaules duquel s’installait un démon en lui plantant les griffes dans les yeux, tandis que deux autres gourmands se déchiraient en un corps à corps répugnant, et d’autres créatures encore, tête de bouc, poil de lion, gueule de panthère, prisonniers dans une selve de flammes dont je pouvais presque sentir l’haleine ardente. Et autour d’eux, mêlés à eux, au-dessus d’eux et sous leurs pieds, d’autres visages et d’autres membres, un homme et une femme qui s’empoignaient par les cheveux, deux aspics qui gobaient les yeux d’un damné, un homme ricanant qui dilatait de ses mains crochues la gueule d’une hydre, et tous les animaux du bestiaire de Satan, réunis en consistoire et placés comme garde et couronne du trô,ne qui leur faisait face, pour en chanter la gloire avec leur défaite, des faunes, des êtres en double sexe, des brutes aux mains à six doigts, des sirènes, hippocentaures, gorgones, harpies, incubes, dracontopèdes, minotaures, loups-cerviers, léopards, chimères, cénopères au museau de chien qui lançaient du feu par les naseaux, dentyrans, polycaudés, serpents vileux, salamandres, cérastes, chélydres, couleuvres lisses, […]. On eût dit que la population des enfers tout entière s’était rassemblée pour servir de vestibule, selve obscure, lande désespérée de l’exclusion, à l’apparition du Trônant du tympan, à son visage plein de promesses et de menaces, eux, les vaincus de l’Armageddon, en face de Celui qui viendra séparer définitivement les vivants des morts.
Contradiction sur le savoir dangereux, p. 128 – Alors pourquoi voulez-vous savoir ? – Parce que la science ne consiste pas seulement à savoir ce qu’on doit ou peut faire, mais aussi à savoir ce qu’on pourrait faire quand bien même on ne doit pas le faire. Voilà pourquoi je disais aujourd’hui au maître verrier que le savant se doit en quelque sorte de cacher les secrets qu’il découvre, pour que d’autres n’en fassent pas mauvais usage, mais il faut les découvrir, et cette bibliothèque me paraît plutôt un endroit où les secrets restent à couvert.
Préservation des savoirs de l’usure des discours, p. 233 En le gardant secret [ce nouveau savoir], [la bibliothèque] gardait au contraire intacts son prestige et sa force, il n’était pas corrompu par la dispute, par la suffisance quodlibétique qui veut passer au crible du sic et non chaque mystère et chaque grandeur. Voilà, me dis-je, les raisons du silence et de l’obscurité qui entourent la bibliothèque, elle est réserve de savoir mais elle ne peut conserver ce savoir intact qu’en l’empêchant de parvenir à quiconque, fût-ce aux moines eux-mêmes. Le savoir n’est pas comme la monnaie, qui reste physiquement intacte même à travers les plus infâmes échanges : il est plutôt comme un habit superbe, qui se râpe à l’usage et par l’ostentation. N’en va-t-il pas ainsi pour le livre même, dont les pages s’effritent, les encres et les ors se font opaques, si trop de mains le touchent ?
Réintégrer la partie indésirable, p. 254 – Je pense que l’erreur est de croire que d’abord vient l’hérésie, et ensuite les simples qui s’y donnent (et s’y damnent). En vérité, vient d’abord la condition des simples, et ensuite l’hérésie. – Et comment cela ? – Tu as une vision claire de la construction du peuple de Dieu. Un grand troupeau, des brebis bonnes, et des brebis méchantes, surveillée par des mâtins, des guerriers, autrement dit le pouvoir temporel, l’empereur et les seigneurs, sous la houlette des pasteurs, les clercs, les interprètes de la parole divine. L’image est limpide. – Mais elle n’est pas vraie. Les pasteurs luttent avec les chiens car chacun des deux partis veut les droits de l’autre. – C’est vrai, et c’est cela précisément qui rend la nature du troupeau imprécise. Perdus comme ils le sont à se déchirer tour à tour, chiens et pasteurs n’ont plus cure du troupeau, dont une part reste exclue. – Comment exclue ? – En marge. Les paysans ne sont pas des paysans, parce qu’ils n’ont pas de terre ou parce que celle-ci ne les nourrit pas. Les citadins ne sont pas des citadins, parce qu’ils n’appartiennent ni à un art ni à une autre corporation, ils sont le menu peuple, la proie de tous. Tu as vu parfois dans les campagnes des groupes de lépreux ? – Oui, une fois j’en vis cent ensemble. Difformes, la chair en décomposition et toute blanchâtre, sur leurs béquilles, les paupières enflées, les yeux sanguinolents, ils ne parlaient ni ne criaient : ils couinaient, comme des rats. – Ils sont pour le peuple chrétien les autres, ceux qui se trouvent en marge du troupeau. Le troupeau les hait, eux haïssent le troupeau. Ils nous voudraient tous morts, tous lépreux comme eux. […] Les lépreux exclus voudraient entraîner tout le monde dans leur ruine. Et ils deviendront d’autant plus méchants que tu les excluras davantage, et plus tu te les représentes comme une cour de lémures qui veulent ta ruine, plus ils seront exclus. Saint François le comprit parfaitement, et son premier choix fut d’aller vivre parmi les lépreux. Point ne change le peuple de Dieu si on ne réintègre dans son corps les émarginés.
Paratexte, Les livres parlent entre eux, p. 360 – Souvent les livres parlent d’autres livres. Souvent un livre inoffensif est comme une graine, qui fleurira dans un livre dangereux, ou inversement, c’est le fruit doux d’une racine amère. Ne pourrais-tu pas, en lisant Albert, savoir ce qu’aurait pu dire Thomas ? Ou en lisant Thomas, savoir ce qu’avait dit Averroès ? – C’est vrai », dis-je plein d’admiration. Jusqu’alors j’avais pensé que chaque livre parlait des choses humaines ou divines, qui se trouvent hors des livres. Or je m’apercevais qu’il n’est pas rare que les livres parlent de livres, autrement dit qu’ils parlent entre eux. À la lumière de cette réflexion, la bibliothèque m’apparut encore plus inquiétante. Elle était donc le lieu d’un long et séculaire murmure, d’un dialogue imperceptible entre parchemin et parchemin, une chose vivante, un réceptacle de puissances qu’un esprit humain ne pouvait dominer, trésor de secrets émanés de tant d’esprits, et survivant après la mort de ceux qui les avaient produits, ou s’en étaient fait les messagers.
Ce lien magique qui se crée lorsque tu donnes à autrui, nous pourrions l’appeller humanité.
Mauss (Marcel) 1925, Essai sur le don, éd. , coll. « PUF »
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
En rapprochant le potlatch (compétition de cadeaux) tel que décrit par Franz Boas dans L’Organisation sociale chez les Indiens Kwakiutl, de la kula (circulation d’objets symboliques d’une tribu à une autre) chez les Trobriands, décrit par Bronislaw Malinowski dans les Argonautes du Pacifique occidental, et en les comparant au fonctionnement des échanges dans d’autres cultures, Marcel Mauss met en évidence des traits caractéristiques fondamentaux propres aux échanges économiques (circulation des objets ou services rendus) dans les sociétés primitives, qui apparaissent moins clairement dans les sociétés dites modernes.
Premièrement, tout don implique un contre-don, c’est-à-dire qu’il oblige la personne qui a reçu à donner à son tour, il la met en situation de dette. Tant que la personne n’a pas réglé cette dette par un contre-don d’une valeur au minimum équivalente et même supérieure (intérêts), il demeure sous l’autorité du donneur. Dans tous les cas, le don établit un lien entre donneur et receveur. Le don structure ainsi la société. Du règlement de la dette, de l’origine des objets acquis, se définissent les rapports d’amitié, de vassalité, d’asservissement, de partenariat, de guerre… Deuxièmement, le don est un fait social total. Contrairement au système de l’achat-vente, qui nous fait croire que l’acquisition d’un objet est simplement affaire d’acquittement d’une valeur attribuée à un objet, toute transaction dans les sociétés primitives met en branle de nombreux aspects de la vie humaine : contractuelle, honneur, religion, compétition sociale, politesse, amitié, festivité, éducatif, artistique, charité… La sphère économique n’est pas isolée, et s’étend bien au-delà de l’aspect financier. Enfin, la chaîne des dons et contre-dons est un stimulateur de création de richesse et de force des individus : système de crédits, circulation de biens rares, possession collective, solidarité, remise en cause de l’ordre établi… Le donneur confère un peu de sa personne aux objets donnés. Une personne qui donne agrandit ainsi son aura, sa réputation, sa puissance sociale, sa richesse potentielle en contre-dons…
Commentaires
Tout objet transmis, tout service rendu, a une valeur qui n’est pas seulement monétaire. Accepter un don, c’est accepter une dette. Mais la dette n’est pas un nombre. C’est plutôt un point d’honneur, un engagement moral à participer au jeu social et à faire un contre-don (d’une valeur même supérieure car il ne s’agit pas de solder les comptes, mais de renforcer l’intensité des échanges). Autrement, il s’agit d’accepter avec reconnaissance l’inégalité qui découle de l’impossibilité du contre-don. Symboliquement : votre puissance peut m’écraser, au lieu de cela, je choisis de profiter de vos bienfaits. En échange, je reconnais votre autorité. Ce n’est pas une autorité violente de réduction en esclavage, mais bien davantage un lien de vassalité (protection) qui doit d’être renouvelé par de nouveaux cadeaux utiles et qui peut être rompu dans le cas contraire. C’est une autorité positive, celle de la moralité du don qui crée du lien, qui enrichit la société… C’est en donnant que vous acquérez une puissance sociale légitime.
Un exemple : un enfant qui reçoit ses cadeaux à Noël a une dette envers ses parents. Tant qu’il bénéficie de ces cadeaux – symboliquement, l’aide qui lui permet de vivre – sans pouvoir contre-donner, il est prié d’accepter l’autorité de ses parents… Tout refus ou manquement au respect de cette autorité conférée par le don, est déclaration de guerre… Un remboursement financier est insuffisant pour redéfinir cette autorité, d’une part en raison des valeurs supplémentaires non chiffrables du don (l’aide est venue quand on en avait besoin, le remboursement est donc de moindre valeur), d’autre part parce que c’est maintenant leur tour de faire des dons d’importance supérieure pour redéfinir l’ordre social…
Tout se passe dans nos économies de marché comme si l’échange voulait se limiter à effleurer l’enveloppe humaine, à l’exciter sans jamais la satisfaire. Je te prends un objet, je te donne en échange et… nous sommes quittes. Le paiement chiffré immédiat permet de s’affranchir de la relation humaine (le cadeau quant à lui se pare du costume du désintéressement : contextuellement normal, il ne configure la relation humaine que lorsqu’il n’est pas fait…). Le système du don devrait être au contraire un ciment pour les sociétés, entre les individus, entre les familles, entre notables et marginaux, entre minorités, entre régions… Si je t’ai acheté quelque chose, nous avons désormais un lien, honnêteté, fidélité, confiance… Il y a un rapport humain établi, affectif, identitaire parce qu’un peu de toi avec moi, non substituable (les marques tentant vainement de le remplacer). Au lieu de cela, les nombres du salaire et du tiquet de caisse nous rendent propriétaires d’une multitude d’objets, mais pauvres en humanité. « Money in my pocket but i couldn’t get no love… », chantait Dennis Brown. Objets de consommation sans vie, sans origine humaine. Les objets acquis par le système marchand, n’ont désespérément qu’une valeur humaine médiocre…
Marcel Mauss met en évidence l’épaisseur humaine des échanges économiques, dons et contre-dons, tels qu’ils s’effectuent dans les sociétés primitives, en comparaison de notre civilisation de l’achat-vente ou du cadeau. Le potlatch (orgie compétitive de cadeaux) des Indiens Kwakiutl pourrait être comparé à la fête de Noël (d’autant qu’elle se fait en période d’hiver). Sauf que les Indiens convient à leur fête non seulement leurs proches, mais toute la tribu, riches et pauvres, invitant même une ou des tribus voisines ; qu’ils dilapident littéralement leurs richesses en donnant ; accomplissent danses et chants pour les dieux ; profitent des témoins pour passer des accords ; planifient des mariages ; promettent des services ; cèdent des biens utiles aux nécessiteux… Ils déterminent ainsi les relations sociales à venir (car les bénéficiaires des cadeaux vont à leur tour offrir un potlatch au moins aussi important s’ils ne veulent pas être au service de). Une complexité et une intensité sociale qu’avait sans doute la fête de Noël à l’origine (et autres célébrations comme la Pacques, le Carnaval, le Ramadan…).
La kula (circulation d’objets symboliques) chez les Trobriands peut être saisie comme un rituel d’adhésion à un réseau d’entraide, d’amitié et de commerce… À l’occasion de cet échange, autour de celui-ci, ont lieu fêtes, transactions, mariages… Non directement utilitaires, les bracelets et colliers de la kula sont preuves de participation au réseau et preuves d’importance et de fiabilité, de position dans le réseau (la taille ou le perfectionnement des objets semble augmenter avec la participation et l’ancienneté). Ces objets qui ne doivent pas être conservées mais circuler lors de nouvelles rencontres, marquent le renouvellement du contrat d’adhésion, et la participation active au réseau. Faire circuler ces objets, c’est aller vers une extension du réseau (les plus petits objets allant vers de nouveaux partenariats, les gros vers les anciens), et c’est aussi signifier symboliquement qu’on n’est pas une impasse, un puits d’avidité, qu’on ne conserve pas égoïstement les richesses en en privant les autres… mais qu’on participe activement au réseau et donc à l’enrichissement de tous.
Mauss cite Franz Boas expliquant comment paradoxalement, la création de dettes par multiplication des dons est un processus créateur de richesse, car il fait exister un système de crédit où chacun peut bénéficier à la fois de ce qu’il possède, ce qu’on lui doit et ce qu’il peut espérer emprunter. Donner, c’est donc créer de la richesse. La valeur d’une personne, en amitié, en réputation, en générosité, en politesse, peut se mesurer à sa propension à donner. La moralité du don est de faire de celui qui donne un être humain plus étendu, plus épais, plus riche, plus humain : « ce que tu gardes pour toi, tu le perds à jamais, ce que tu donnes tu l’auras pour toujours », disait Gandhi.
Ce que Mauss cherche à expliquer et qui fut parfois mal compris, c’est cette propriété « magique » que confère l’action de donner à un objet qui passe d’une âme humaine à une autre. Il ne s’agit pas de magie dans le sens du merveilleux des mythologies anciennes, mais dans le sens alchimique d’une transfiguration de la matière. L’objet acquiert une valeur ajoutée d’humanité par l’opération du don. Un quelque chose de l’ancien propriétaire demeure dans l’objet et l’enrichit. L’objet donné est comme enroulé d’un fil invisible, immatériel qui se tend jusqu’au donateur. Double magie donc, du don qui enrichit et l’objet et son donateur. Cette propriété « humaine » ne serait-ce pas justement ce lien transcendental créé par le don, don d’un objet, d’une connaissance, d’une aide, d’un regard ? Don qui appelle l’autre à donner à son tour ?
Ce n’est pas qu’il n’y ait pas dans ces échanges traditionnels questions de monnaie ou d’intéressement, ni contrat, ni arnaque, ni marchandage, ni jalousie, ni fierté de propriétaire… il y a. Non, la différence tient au fait que les échanges font explicitement et volontairement intervenir différentes sphères de l’action humaine, ce que Mauss appelle phénomène social total. À l’opposé, dans nos sociétés marchandes, les échanges supposés enrichir toute la population par la circulation des biens, par l’extension de soi dans la relation d’interdépendance à l’autre, échouent lamentablement… C’est que, en réduisant les échanges don/contre-don à des transactions objet/paiement, l’économie marchande fait l’impasse sur une part majeure de l’expérience humaine. Karl Polanyi, dans la continuité de Mauss, dit bien comme la pensée économique telle qu’elle s’est définie dans notre civilisation a isolé le champ économique des autres sphères de la vie humaine, réduisant l’Homme à un animal défini par des besoins matériels (bien loin de l’animal politique d’Aristote)… Ce faisant, elle se fourvoie totalement sur ce qu’est la vie humaine et aboutit à une impasse civilisationnelle (cf. La mentalité de marché est obsolète).
Passages retenus
Le resserrement des liens sociaux en hiver par la convivialité et le don, p. 134-135 Leur vie d’hiver, même pour les tribus les plus méridionales, est très différente de celle d’été. Les tribus ont une double morphologie : dispersées dès la fin du printemps, à la chasse, à la cueillette des racines et des baies succulentes des montagnes, à la pêche fluviale du saumon, dès l’hiver, elles se rencontrent dans ce qu’on appelle les « villes ». Et c’est alors, pendant tout le temps de cette concentration, qu’elles se mettent dans un état de perpétuelle effervescence. Leur vie sociale y devient extrêmement intense, même plus intense que dans les congrégations de tribus qui peuvent se faire à l’été. Elle consiste en une sorte d’agitation perpétuelle. Ce sont des visites constantes de tribus à tribus entières, de clans à clans et de familles à familles. Ce sont des fêtes répétées, continues, souvent chacune elle-même très longue. À l’occasion de mariage, de rituels variés, de promotions, on dépense sans compter tout ce qui a été amassé pendant l’été et l’automne avec grande industrie sur une des côtes les plus riches du monde. Même la vie privée se passe ainsi ; on invite les gens de son clan : quand on a tué un phoque, quand on ouvre une caisse de baies ou de racines conservées ; on invite tout le monde quand échoue une baleine.
La richesse et l’épargne par le don, p. 137, citation de Franz Boas in 12th Report on the North-Western Tribes of Canada, B. A. Adv. Sc., 1898, p. 54-54 : Le système économique des Indiens de la colonie britannique est largement basé sur le crédit tout autant que celui des peuples civilisés. Dans toutes ses entreprises, l’Indien se fie à l’aide de ses amis. Il promet de les payer pour cette aide à une date ultérieure. Si cette aide fournie consiste en choses de valeur qui sont mesurées par les Indiens en couvertures comme nous les mesurons, nous, en monnaie, il promet de rendre la valeur du prêt avec intérêt. L’Indien n’a pas de système d’écriture et, par suite, pour donner sûreté à la transaction, elle est faite en public. Contracter des dettes d’un côté, payer des dettes de l’autre côté, c’est le potlatch. Ce système économique s’est développé à un tel point que le capital possédé par tous les individus associés de la tribu excède de beaucoup la quantité de valeurs disponibles qui existe ; autrement dit, les conditions sont tout à fait analogues à celles qui prévalent dans notre société à nous : si nous désirions faire payer toutes nos créances, nous trouverions qu’il n’y a à aucun degré assez d’argent, en fait, pour les payer. […] Il faut bien comprendre qu’un Indien qui invite tous ses amis et voisins à un grand potlatch, qui, en apparence, gaspille tous les résultats accumulés de longues années de travail, a deux choses en vue qui nous ne pouvons reconnaître que sages et dignes de louanges. Son premier objet est de payer ses dettes. Ceci est fait publiquement, avec beaucoup de cérémonie et en manière d’acte notarié. Son second objet est de placer les fruits de son travail de telle sorte qu’il en tire le plus grand profit pour lui aussi bien que pour ses enfants. Ceux qui reçoivent des présents à cette fête, les reçoivent comme prêts qu’ils utilisent dans leurs présentes entreprises, pais après un intervalle de quelques années, il leur faut les rendre avec intérêt au donateur ou à son héritier. Ainsi, le potlatch finit par être considéré par les Indiens comme un moyen d’assurer le bien-être de leurs enfants, s’ils les laissent orphelins lorsqu’ils sont jeunes…
Richesse de l’être par le don et le rendu, p. 144-145 : Le mana polynésien, lui-même, symbolise non seulement la force magique de chaque être, mais aussi son honneur, et l’une des meilleures traductions de ce mot, c’est : autorité, richesse. Le potlatch tlingit, haïda, consiste à considérer comme des honneurs les services mutuels. Même dans des tribus réellement primitives comme les australiennes, le point d’honneur est aussi chatouilleux que dans les nôtres, et on est satisfait par des prestations, des offrandes de nourriture, des préséances et des rites aussi bien que par des dons. Les hommes ont su engager leur honneur et leur nom bien avant de savoir signer. Note : Il y aurait lieu d’étudier la notion de richesse elle-même. Du point de vue où nous sommes, l’homme riche est un homme qui a du mana en Polynésie, de l’ « auctoritas » à Rome et qui, dans ces tribus américaines, est un homme « large », walas. Mais nous n’avons strictement qu’à indiquer le rapport entre la notion de richesse, celle d’autorité, et le potlatch : elle est très nette. Par exemple, chez les Kwakiutl, l’un des clans les plus importants est celui des Walasaka (également nom d’une famille, d’une danse et d’une confrérie) ; ce nom veut dire « les grands qui viennent d’en haut », qui distribuent au potlatch : walasila veut dire non seulement richesses, mais encore « distribution de couvertures à l’occasion d’une mise aux enchères d’un cuivre ». Une autre métaphore est celle qui consiste à considérer que l’individu est rendu « lourd » par les potlatch donnés. Le chef est dit « avaler les tribus » auxquelles il distribue ses richesses ; il « vomit de la propriété », etc. Note : L’étiquette du festin, du don qu’on reçoit dignement, qu’on ne sollicite pas est extrêmement marquée dans ces tribus. Indiquons seulement trois faits kwakiutl, haïda et tsimshian instructifs à notre point de vue : les chefs et nobles aux festins mangent peu, ce sont les vassaux et les gens du commun qui mangent beaucoup ; eux font littéralement « fine bouche » […]. Le noble ne sollicite jamais. Le shamane médecin ne demande jamais de prix, son « esprit » le lui défend. […] Il existe cependant une confrérie et une danse de « mendicité » chez les Kwakiutl.
Don de soi, p. 175-177 : Mais d’un autre côté, c’est, en même temps que les biens, la richesse et la chance qu’on transmet. C’est son esprit, ce sont ses esprits auxiliaires qui rendent l’initié possesseur de cuivres, de talismans qui sont eux-mêmes moyens d’acquérir : cuivre, richesses, rang, et enfin esprits, toutes choses équivalentes d’ailleurs. Au fond, quand on considère en même temps les cuivres et les autres formes permanentes de richesses qui sont également objets de thésaurisation et de potlatch alternés, masques, talismans, etc., toutes sont confondues avec leur usage et avec leur effet. Par elles, on obtient l’esprit ; et celui-ci à son tour possède le héros vainqueur des obstacles ; et alors encore, ce héros se fait payer ses transes shamanistiques, ses danses rituelles, les services de son gouvernement. Tout se tient, se confond ; les choses ont une personnalité et les personnalités sont en quelque sorte des choses permanentes du clan. Titres, talismans, cuivres et esprits des chefs sont homonymes et synonymes, de même nature et de même fonction. La circulation des biens suit celle des hommes, des femmes et des enfants, des festins, des rites, des cérémonies et des danses, même celle des plaisanteries et des injures. Au fond elle est la même. Si on donne les choses et les rend, c’est parce qu’on se donne et se rend « des respects » – nous disons encore « des politesses ». Mais aussi c’est qu’on se donne en donnant, et, si on se donne, c’est qu’on se « doit » – soi et son bien – aux autres.
La sécu, p. 223 Toute notre législation d’assurance sociale, ce socialisme d’État déjà réalisé, s’inspire du principe suivant : le travailleur a donné sa vie et son labeur à la collectivité d’une part, à ses patrons d’autre part, et, s’il doit collaborer à l’œuvre d’assurance, ceux qui ont bénéficié de ses services ne sont pas quittes envers lui avec le paiement du salaire, et l’État lui-même, représentant la communauté, lui doit, avec ses patrons et avec son concours à lui, une certaine sécurité dans la vie, contre le chômage, contre la maladie, contre la vieillesse, la mort.
Orientations préférables pour la vie moderne, p. 225 Mais il ne suffit pas de constater le fait, il faut en déduire une pratique, un précepte de morale. […] D’abord, nous revenons, et il faut revenir, à des mœurs de « dépense noble ». Il faut que, comme en pays anglo-saxon, comme en tant d’autres sociétés contemporaines, sauvages et hautement civilisées, les riches reviennent – librement et aussi forcément – à se considérer comme des sortes de trésoriers de leurs concitoyens. Les civilisations antiques – dont sortent les nôtres – avaient, les unes le jubilé, les autres les liturgies, chorégies et triérarchies, les syssities (repas en commun), les dépenses obligatoires de l’édile et des personnages consulaires. On devra remonter à des lois de ce genre. Ensuite il faut plus de souci de l’individu, de sa vie, de sa santé, de son éducation – chose rentable d’ailleurs – de sa famille et de l’avenir de celle-ci. Il faut plus de bonne foi, de sensibilité, de générosité dans les contrats de louage de services, de location d’immeubles, de vente de denrées nécessaires. Et il faudra bien qu’on trouve le moyen de limiter les fruits de la spéculation et de l’usure.
Principe, p. 229 Ainsi, d’un bout à l’autre de l’évolution humaine, il n’y a pas deux sagesses. Qu’on adopte donc comme principe de notre vie ce qui a toujours été un principe et le sera toujours : sortir de soi, donner, librement et obligatoirement ; on ne risque pas de se tromper. Un beau proverbe maori le dit : Ko Maru kai atu Ko Maru kai mai ka ngohe ngohe. Donne autant que tu prends, tout sera très bien.