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Attache tes papillons : Dernières miniatures, de Dostoïevski

Morceaux de vie, petites paroles du monde

Dostoïevski (Fiodor) 1873, Dernières miniatures, Actes Sud, Babel, 2000

Traduits du russe par André Markowicz. Récits extraits du Journal de l’écrivain 1873, du Journal de 1876 et d’autres publications éparses.

Note : 4 sur 5.
Sommaire

Bobok **** *
Petites images ****
Le Quémandeur ***
Petites images (En voyage) (1874) *****
Le garçon à la menotte ****
Le Moujik Maréï *** *
La Centenaire ****
Le Triton (1878) ** *

Bobok (Journal 1873)

Ivan Ivanytch est écrivain. Un peintre lui a fait son portrait comme pour constater qu’il avait le parfait visage d’un malade mental. On dit de lui qu’il devient fou. Mais il y a peut-être du vrai. Ces derniers temps, il entend comme quelqu’un qui lui répète « Bobok, bobok ». Et, puis, l’autre jour, à la suite d’un enterrement, il s’est assoupi sur une pierre et a entendu les esprits des morts dialoguer sans fard.

Cette dernière étape du réveil de la conscience post mortem est intéressante d’un point de vue chrétien et d’un point de vue poétique. En même temps elle permet à l’auteur un parallèle assez classique entre l’enveloppe charnelle et le mensonge. Le dédoublement de l’auteur par ce personnage d’écrivain qui devient fou parce qu’on le dit fou rappelle ce thème typique chez Dostoïevski, à part qu’ici se mêle un ton comique.

p.12
[Les Français] ont enfermé tous les crétins dans une maison à part pour se persuader qu’eux-mêmes ils sont intelligents. Et c’est vrai ça : vous enfermez votre prochain à l’asile, ce n’est pas ça qui prouvera que vous êtes intelligent.

p.15
S’étonner de tout, bien sûr, c’est bête, et ne s’étonner de rien est beaucoup plus beau, et, je ne sais pas pourquoi, c’est considéré comme de bon ton. Mais je doute que ce soit le cas en vérité. A mon avis, ne s’étonner de rien : c’est presque la même chose que ne rien respecter. Un homme bête, d’ailleurs, est incapable de respecter quoi que ce soit.

Petites images (Journal 1873)

Notre conteur s’aperçoit qu’en ce dimanche, le pont du Nevski est désert. L’été, avec la poussière, la chaleur, Pétersbourg est une ville bien triste. Ce ne sont pas les ouvriers en goguette, maniant la langue de l’ivrogne, qui dérangent. Non, ce sont ces tristes tableaux de familles ouvrières avec leurs enfants, qui une fois la semaine peuvent sortir prendre l’air, aller voir de la famille plus ou moins proche.

Le tableau de la perspective Nevski avec sa dangereuse circulation surgissant dans le brouillard… l’une des rues les plus agitées, désertées dans l’été. Comme chez nombreux auteurs, comme Camus, ces périodes creuses du dimanche et de l’été sont révélatrices. Ici elles donnent plus de présence à des personnages secondaires que sont les ouvriers, trop pauvres pour partir. Un peu comme d’autres récits tirés de son Journal (comme ici Une centenaire), le tableau de ce père ouvrier qui ne voit son enfant qu’un jour dans la semaine, est fait dans une sorte de semi-généralité, un récit précis mais qui se veut symboliquement représentatif de toute sa classe : les seuls instants de liberté sont comme ratés car l’ouvrier est comme inadapté, aigri…

L’autre tableau sera repris par Mikhail Bakhtine dans Le Marxisme et la philosophie du langage. L’observation par l’auteur du groupe d’ouvriers reprenant tour à tour le mot symbolique (merde !) en lui donnant des sens différents est une illustration magnifique de ce que sera le discipline linguistique de l’Analyse du discours (ce que Bakhtine appelle avec simplicité « dialogisme »). Le conteur le reprend d’ailleurs une septième fois dans un sens autonymique.

La langue dans un mot, p. 48-49
Ils jurent à haute voix, malgré les foules de femmes et d’enfants devant lesquelles ils passent, – et non par insolence, mais parce qu’un homme soûl ne peut avoir une autre langue que celle des jurons. Oui, justement, c’est une langue, une vraie langue […]. On le sait, quand on est éméché, la première chose, c’est que la langue est empêtrée et ne remue que difficilement dans la bouche, alors que l’afflux de pensées et de sensations chez un homme éméché, comme chez tout homme qui n’est pas encore totalement ivre mort, se multiplie par dix. Voilà pourquoi, naturellement, on a besoin de trouver une langue qui puisse satisfaire ces deux états, si opposés soient-ils. Cette langue, on l’a découverte en Russie, et adoptée depuis des siècles et des siècles. C’est tout simplement le nom d’un substantif absent de nos dictionnaires, au point que la langue toute entière ne consiste que dans ce seul vocable, qui ne présente aucune difficulté de prononciation.

Le Quémandeur (Journal 1873)

Le défunt D. racontait une histoire à propos du défunt S. qui avait réussi à lui obtenir une lettre de recommandation pour un proche, alors que le général X était bien connu pour n’en jamais accorder. S. était allé voir celui-ci en faisant mine de lui demander de l’argent.

Publié non signé dans Le Citoyen du 24 septembre 1873.
L’astuce et le jeu d’acteur tragique donne à ce très court texte une tonalité légère de ruse de Renart, mais aussi une voix d’évocation dramatique. Mais on se demande bien pourquoi ces « défunts ». L’auteur précise sans doute cela pour montrer qu’il ne révèle cette histoire empruntée que parce que les auteurs ne sont plus là, ni pour se plaindre ni pour la raconter. Et pourquoi ce récit ? est-il question de communiquer une astuce de la vie, révéler les stratagèmes de certaines personnes ? Comme pour La femme d’un autre et le mari sous le lit, ce récit-blague a quelque chose de la scénette que l’auteur avait en tête mais n’aurait pas réussi à transformer en texte dramatique.

p. 67 :
Et voilà qu’aujourd’hui, moi, je ne réponds pas à son rire, et que je suis comme un peu troublé. Je fais traîner, pourtant, et je ne m’explique pas. L’interrogation sur la mine du général devient insistante. Soudain, je lui déclare tout net que je viens avec une demande extrême. Soulignez-le, ce mot, extrême, trois fois de suite.

Petites images (En voyage) (1874)

Lors des voyages en chemin de fer, il y a toujours une pesanteur où tout le monde reste muet, surveillant ses propres mouvements, mal à l’aise, et ce jusqu’à ce que quelqu’un se mette à parler, à raconter quelque chose – peu importe que cela soit vrai ou faux.
En revanche, sur les vapeurs, le monde est en représentation. On est vite au courant de tout, des personnages importants qui ont pris part au voyage. La société se recompose, mais on essaie de profiter du voyage pour par le paraître s’élever un peu.

Publié en 1874 dans un recueil collectif, Skladtchina [litt. : la Cotisation, la Caisse commune], destiné à aider les victimes de la famine de la région de Samara en 1873-1874.

Ces petits tableaux intemporels de voyage décortiquent avec clairvoyance psychologique les comportements humains, dépendants de la situation de ces voyages, périodes hors de la société. On voit avant l’heure noté par l’auteur le conditionnement des formes de parole et donc des comportements en société par la situation d’énonciation : la position assise des passagers de train entraîne une certaine timidité, interdit la trop grande importance des vêtements et de la posture…
Dans le premier type de voyage, la valeur du dialogue, partant même de faux sujet, est édifiée. L’important n’étant pas la vérité – croyance dangereuse pour les naïfs – mais le fait de rompre la distance de recréer l’échange même dans ce train où les liens de hiérarchie sociale sont sans effet. Dostoïevski retranscrit parfaitement cette convivialité très spécifique des trains russes.

Dans le second type, on trouve un tableau d’une famille se surveillant, artificiellement parfaite, couvrant tant bien que mal les mauvaises habitudes prises, les conflits internes pour se réinventer. Mais les enfants y comprennent peu. Le mari, victime du déséquilibre du couple, souffre vite le martyre.

p. 78
S’il parle, c’est uniquement parce qu’il ne peut pas garder en lui-même le trésor qu’il détient.

p. 92
Au contraire, chaque groupe familial a plus tendance, quoique avec jalousie, à prendre tout autre groupe familial sur ce pont comme quelque chose, d’abord, de supérieur, ne fût-ce que d’un degré, et , ensuite, quelque chose qui viendrait comme d’un autre monde, par exemple d’un ballet, mais jamais de la vie des humains, qui peuvent avoir, comme eux, une maison à tenir, des enfants, des nounous, un porte-monnaie dégarni, une dette au magasin, etc. Une idée pareille leur paraîtrait même trop humiliante ; une idée comme sans joie ; elle ruinerait, pour ainsi dire, leurs idéaux.

Le Garçon à la menotte (Journal 1876)

Les petits mendiant-voleurs des rues vivent bien souvent dans de vieilles caves abandonnées avec des hommes soûls et violents, des femmes affamées. La veille de Noël, dans on ne sait quelle ville, un de ces enfants tâtait sa mère froide, décidait de sortir car plus rien ne bougeait dans le noir. Il marche dans le gel, passe devant des fenêtres de familles en fête mangeant des gâteaux et dansant devant leur sapin, devant des vitrines de belles poupées habillées magnifiquement…

S’excusant volontairement d’inclure un récit fictif dans un journal, l’auteur renforce encore l’effet de réel de ce tableau bâti sur un fort contraste : cette histoire n’est pas fictive, elle est générique. Le final se fait en apothéose chrétienne où la charité se retrouve entière là où la vie l’a refusée. L’écriture passe par le filtre du point de vue de l’enfant, accentuant encore l’effet de contraste. En fait, l’auteur joue cet enfant.

p.115
A la fin, ils supportent tout – la faim, le froid, les coups, – pour une seule chose, la liberté, et ils s’échappent de chez leurs fainéants, pour errer, cette fois, pour eux-mêmes. Cette créature sauvage, parfois, ne comprend rien du tout, ni où elle vit, ni à quelle nation elle appartient, ni s’il y a un Dieu, s’il y a un empereur.

p.118
Et ça, c’est quoi ? Oh, quelle grande vitre, et, derrière la vitre, une pièce, et, dans la pièce, un arbre jusqu’au plafond ; c’est un sapin, et, sur le sapin, tellement de lumières, tant de papiers dorés et de pommes, et, autour, partout, des petites poupées, des petits chevaux ; et, dans la pièce, il y a des enfants qui courent, endimanchés, propres comme des sous neufs, et ils rient, et ils jouent, et ils mangent, et ils boivent, va savoir quoi. Là, cette petite fille qui se met à danser avec le petit garçon, qu’elle est mignonne, cette petite fille ! Et voilà la musique, on l’entend à travers la vitre. Le gamin, il regarde, il s’émerveille, il rit déjà, mais ses doigts et ses orteils qui lui font mal, et, ces mains, elles sont devenues touts rouges, plus moyen de plier les doigts, ça fait même mal de les remuer.

Le Moujik Maréï (Journal 1876)

Au bagne, parmi les brutes et les ivrognes qui se brutalisent et se tuent quasiment, l’auteur part s’allonger. Un vieux souvenir lui vient. Il avait neuf ans et restait seul à s’amuser avec la nature quand il entend quelqu’un crier « au loup ! ». Pris de peur, il trouve refuge auprès d’un paysan rustaud.

Intégré dans le cours du journal, ce bref épisode d’enfance est associé dans l’esprit de l’auteur au moment de son resurgissement, au bagne, quarante ans plus tard. Ce souvenir involontaire, semble être remonté pour aider l’homme au bagne. L’auteur y attache là encore une signification chrétienne avec l’attirance naturelle vers le bien de l’homme. Côté esthétique, le souvenir est peut-être à lier au Petit héros, bien que porté à un autre contexte et à un âge plus avancé, tandis que l’évocation du bagne serait à mettre en rapport avec Les carnets de la maison morte.

p.135
Cette rencontre était solitaire, dans un champ désert, et Dieu seul, peut-être, voyait d’en haut la profondeur et la culture de ce sentiment humain, et cette tendresse fine, quasiment féminine qui pouvait emplir le cœur de tel paysan russe, grossier, bestialement inculte, et qui n’attendait pas encore la liberté, qui n’en avait pas encore idée.

La Centenaire (Journal 1876)

Une dame a croisé aujourd’hui où elle faisait des courses une très vieille dame de cent quatre ans qui se rendait à un déjeuner de famille, soufflant tous les 40m. Elle lui a laissé une belle pièce. Notre conteur s’imagine le déjeuner qui a suivi.

Ce tableau est touchant non seulement car il laisse la parole à une femme touchée par la vieille qu’elle appelle « grand-mère » car passé un certain âge, c’est comme si toute femme devenait la grand-mère de tout un chacun, et c’est bien une manière de parler en Russie que d’appeler toute vieille dame babouchka, avec une certaine familiarité mais surtout avec un grand respect (dans les sociétés humaines traditionnelles, le soin des enfants collectif, tout comme le savoir des anciens). Mais ce tableau est aussi intéressant car l’objet principal du récit est d’imaginer ce qu’est la vie d’une personne dont la condition nous est extérieure, la vie sociale et la vie intérieure d’une très vieille dame. On pourrait comparer cette nouvelle avec celle de Maupassant, La Reine Hortense.

p. 148
Micha, pendant toute sa vie, se souviendra de sa grand-mère, comme elle est morte, en oubliant sa main sur son épaule, et quand il mourra, lui, il n’y aura plus personne sur la terre entière à se souvenir et à savoir qu’il y a eu sur terre, une petite vieille comme ça, qui a vécu jusqu’à cent-quatre années, pourquoi et comment – nul ne sait. Et à quoi bon se souvenir, d’ailleurs : quelle importance ? Ainsi s’en vont des millions d’êtres humains : ils vivent sans qu’on les remarque, ils meurent sans qu’on les remarque. […] Dieu bénisse la vie et la mort des gens simples et bons !

Le Triton (1878)

Ce soir, dans l’île Elaguine, un triton est sorti de l’étang, a dansé et esquissé nombre de mouvements salaces. La bonne société, tout en couvrant les yeux des enfants, se pose des questions et en fait bientôt un des sujets de conversation mondaine.

Extrait des promenades estivales de Kouzma Proutkov et de son ami.
Scène absurde permettant de critiquer la haute société de Saint-Pétersbourg et particulièrement quelques personnalités. L’anecdote à clefs ne traverse pas le temps et reste assez peu compréhensible.

p. 156
Nous garnissons nos pièces et nos jardins de statues entièrement dénudées, justement parce qu’elles sont mythologiques, et donc classiques, des pièces d’antiquité, et qu’il ne nous viendrait pourtant pas à l’idée de placer, par exemple, des domestiques dénudés…

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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