Ramasse tes lettres : Contes du Jour et de la Nuit (recueil), de Maupassant

Illusions et pièges que l’Homme se prépare à lui-même

Maupassant (Guy de) 1882-1884, 1987 (1884, 1887), Contes du Jour et de la Nuit [in Œuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979

Note : 5 sur 5.

Recueils :
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
Les Sœurs Rondoli (1884)
Yvette (1884)
Contes du jour et de la nuit (1885)
– Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– Le Père Milon (1899)
– Le Colporteur (1900)

Sommaire

Le Crime au père Boniface (1884) **** *
Rose (1884) **** *
Le Père (« Comme il habitait les Batignoles… ») (1883) *** *
L’Aveu (1884) *** *
La Parure (1884) *****
Le Bonheur (1884) ****
Le Vieux (1884) ****
Un lâche (1884) ***
L’Ivrogne (1884) **** *
Une vendetta (1883) ****
Coco (1884) *****
La Main (1883) ***
Le Gueux (1884) ****
Un parricide (1882) ***
Le Petit (1883) ****
La Roche aux Guillemots (1882) ****
Tombouctou (1883) ****
Histoire vraie (1882) ****
Adieu (1884) ***
Souvenir (1884) ***
La Confession (1883) ****
ajoutées ultérieurement à l’édition 1887 d’Ollendorf (et réédités dans le recueil posthume Le Colporteur en 1900)
– Le Fermier (1886) ****
– Jadis (1880) ****
– La Farce (Mémoires d’un farceur) (1883) ***
– Lettre trouvée sur un noyé (1884) ***
– L’Horrible (1884) ***

Le Crime au père Boniface **** *

Le pasteur Boniface, en livrant les journaux, s’abreuve de faits divers, de crimes atroces. Il entend un matin des gémissements, de « longs soupirs douloureux, une sorte de râle, un bruit de lutte » venant de l’intérieur de la maison du précepteur.

Usant de l’annonce par mise en abyme déceptrice – la lecture des faits-divers -, la farce grasse prend tout son intérêt humoristique augmenté par le jeu du brigadier qui retarde le dévoilement du mystère. Cette première nouvelle ou conte, tout en relevant du genre de la farce, évoque également le fantastique d’Hoffmann, avec la peur face à l’inconnu, l’incertitude, produite par l’homme lui-même qui se piège par les jeux retors de sa pensée vagabondant dans la fantasmagorie.
L’influence néfaste des faits-divers, ici moquée, si souvent exploitée par ailleurs dans la littérature (cf. notre article « atelier d’écriture d’après faits divers« ), nous lèvera peut-être le voile sur leur omniprésence à notre époque dans les médias, discrètement maquillée de l’air sérieux et sociétal de journalisme de l’immédiat…


p. 171 : « Qu’entendait-il ? sa figure impassible ne révélait rien, mais soudain sa moustache se retroussa, ses joues se plissèrent comme pour un sourire silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur. »

Rose **** *

A la suite de la bataille de fleurs de Cannes, le cœur un peu alangui, Mme Margot conte une histoire à son amie pour la convaincre que rien n’est jamais parfait, « [qu’] il manque toujours quelque chose » pour le cœur. Une jeune fille parfaite, délicate et timide, est un jour rentrée à son service comme femme de chambre. Elle la considérait « en amie de condition inférieure »...

Le lien entre récit cadre et récit enchâssé repose sans doute sur l’insatisfaction capricieuse des classes supérieures, prenant la vie entière comme un jeu dont elles cherchent toujours à augmenter le plaisir jusqu’à la cruauté… La bataille des fleurs est un épisode typique des célébrations du Carnaval. Le travestissement bien-sûr l’est également mais davantage pratiqué par les pauvres, par désir de s’affranchir les barrières de classe. La réflexion autour du désir de ces « inférieurs » pour les femmes de hauts rangs est implicite. On peut toutefois tirer, par supposition, quelque hypothèse : est-ce que ce forçat malgré toute sa délicatesse, est devenu fou parce que sa maîtresse jouait avec lui, sachant très bien ce qu’elle faisait ?
On pourra aisément rapprocher ce conte (et quelques autres de ce recueil) de la pièce Les Bonnes, de Jean Genet, qui nous place à l’inverse du côté des domestiques qui se parent avec délice des habits de leur maîtresse, l’admirent, la jalousent et la haïssent.


p. 1169 : « Je t’assure que c’est très amusant d’être aimée par un domestique. Cela m’est arrivé deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drôles que c’est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d’autant plus sévère qu’ils sont amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le premier prétexte venu parce qu’on deviendrait ridicule si quelqu’un s’en apercevait. »

Le Père (« Comme il habitait les Batignoles… ») *** *

François Tessier avait autrefois fait céder une femme de basse condition nommée Louise, qu’il rencontrait chaque matin dans le bus et qu’il avait lâchement abandonnée enceinte. Mais voilà qu’il l’aperçoit dix ans plus tard, avec leur fils.

Pourquoi cet homme se lasse-t-il si vite de cette jeune femme qui lui plaisait tant ? Est-ce naturel ? à cause de la grossesse ? Est-ce parce que la femme s’est donnée trop facilement par rapport à ce qu’elle avait annoncé ? Ou plus simplement parce que l’homme de classe se fait la main sur des femmes de basse condition ? Parce qu’il ne peut être question que d’amusement cruel entre les deux classes, comme dans « Rose ».
On retrouve le thème de la répulsion pour la femme enceinte, développé dans Mont-Oriol, et celui de l’employé vieilli, seul, célibataire.


p. 1077 : « Il souffrait affreusement dans son isolement misérable de vieux garçon sans affections ; il souffrait une torture atroce, déchiré par une tendresse paternelle faite de remords, d’envie, de jalousie, et ce besoin d’aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des êtres. »

L’Aveu *** *

Céleste est grosse, elle vient de l’avouer à sa mère. C’est le cocher Polyte qui lui servait de taxi gratuitement en échange d’une « rigolade ».

Toujours cette personnalité innocente du paysan normand qui commet nombre d’actes inacceptables pour la bonne morale, sans s’en rendre compte. Mais la grossesse (illégitime) menace maintenant cet arrangement financier avec la morale. On reste ici dans le domaine de la farce.


p. 193 : « Céleste, une grande rousse aux cheveux brûlés, aux joues brûlées, tâchées de son comme si des gouttes de feu lui étaient tombées sur le visage, un jour qu’elle peinait au soleil. »

La Parure *****

Le fonctionnaire M. Loisel et sa femme, ménage plutôt modeste, sont invités à une réception donnée chez le ministre de l’instruction publique. Mais Mme Loisel est gênée de se montrer pauvre comme elle est au milieu de grandes dames. Son mari lui offre une belle robe et elle emprunte à une amie une rivière de diamants.

Ce conte part sur une situation inversée (homme-femme) du « Parapluie ». Mais au lieu de porter l’attention sur le ridicule du bourgeois trop économe, Maupassant attire l’attention sur une femme qui aspire et se sent d’une condition supérieure et souffre de ne pouvoir être elle-même. Cette situation rappelle un peu la scène du bal de Madame Bovary. De plus, la Mme Forestier y rappelle un personnage de Bel-Ami, roman reposant également sur une problématique d’ascension sociale, ou de transgression sociale qui risque d’être sanctionnée…
« La Parure » offre aussi une révélation renversée des « Bijoux ». Ce sacrifice forcé du ménage pour rembourser la parure est montré comme une destruction du corps et de l’intelligence, un vieillissement accéléré dû à une seule soirée d’amusement, de plaisir et d’écart pour une vie de droiture – le tout dans sa durée, sa dureté, laissées dans le hors-texte, à l’imagination du lecteur, bien épuisé d’imaginer une telle traversée du désert, et le choc du renversement douloureusement comique de la chute.


p. 1204 : « Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti, d’ailleurs, tout d’un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne ; on changea de logement ; on loua sous les toits une mansarde. »

Le Bonheur ****

Lors d’un voyage en Corse, un vieux Monsieur de Nancy est hébergé dans une petite chaumière perdue seule dans un vallon. Il se trouve que ce ménage vient de Nancy.

Bien qu’improbable hasard, ce conte illustre un « ovni » (auquel on a du mal à croire), une exception de réussite de l’amour, de la géographie, que cette petite idylle isolée, loin de tout, sauvage. Le bonheur semble possible uniquement en retrait de la société (comme dans Tristan et Iseult, mais de façon ici durable), là où ni la femme ni l’homme ne sont tentés, là où l’instinct animal efface l’ennui et les envies artificielles insatiables. Cette idylle rare se double de l’acceptation tout à fait surprenante d’un « recul de classe ». Il y a là quelque chose de très christique ou de franciscain dans l’abandon de la richesse et dans cet amour né dans le voeu de pauvreté, comme si c’était là l’antidote, connu mais jamais accepté, au malheur annoncé de l’ambition de Bel-Ami.


p. 1244 : « Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était devenue elle-même une paysanne. Elle s’était faite à sa vie sans charmes, sans luxe, sans délicatesse d’aucune sorte, elle s’était pliée à ses habitudes simples. Et elle l’aimait encore. Elle était devenue une femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son côté. »

Le Vieux ****

On a prévenu M. et Mme Chicot que le vieux pé ne passerait pas la nuit, alors ils ont tout prévu, pour ne pas perdre de temps précieux, et ont déjà planifié la cérémonie et l’enterrement.

Figure du dégoût (ou nonchalance ?) réussie mais raccourcie psychologiquement. Maupassant tirerait cet épisode, de sa propre enfance. Cependant, on ne voit pas bien ici, pourquoi cet homme, contrairement à tant d’autres, a été traumatisé à ce point. Cette scène obsédante qui se répète de très nombreuses fois dans l’oeuvre, de deuil bourgeois, symbolise la perte d’humanité de l’homme qui compte, qui économise, sur la mort (on pourra faire le lien avec le fameux titre de Céline, Mort à crédit). Sans doute que cette malsaine anticipation de la mort, la rend présente à l’esprit et pourrit donc le moment présent… l’homme encore se piège lui-même par son imagination… En contraste total avec l’humanité retrouvée du conte « Bonheur » qui précédait.


p.1133 : « « Il [le pé] est quasiment passé. C’est samedi l’imunation, à sept heures, vu les cossards qui pressent. »
Le voisin répliqua :
« Entendu. Bonne chance ! Portez-vous bien. »
Elle répondit à sa politesse :
« Merci, et vous d’même. »
Puis elle se remit à cueillir ses pomes. »

Un lâche ***

Le beau Signoles, qui passe pour un expert en épée et revolver, gifle un homme qui regardait avec insistance une de ses amies. Un duel est engagé entre les deux hommes.

Repris, sans la conclusion, dans Bel-Ami (chapitre VII), ce conte décrit la déroute progressive d’un esprit livré à la peur, encore une fois l’esprit de l’homme et son imaginaire qui se détruit lui-même. Malgré cela, la fin est peu crédible. On pourrait rapprocher ce conte de textes comme le Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo, cherchant à plonger le lecteur dans un moment de torture de l’esprit.


p. 1163 : « Après-demain à cette heure-ci, je serais peut-être mort,. Cette personne en face de moi, ce moi que je vois dans la glace, ne sera plus. Comment ! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans vingt-quatre heures je serais couché dans ce lit, mort, les yeux fermés, froid, inanimé, disparu. »

L’Ivrogne **** *

Jérémie se laisse saouler par son ami et collègue Mathurin. Rentrant titubant dans les rues de leur petit village de pêcheurs, il finit par appeler sa femme tout en frappant à la porte de chez lui. La porte s’ouvre et il s’écroule sur le palier. Quelqu’un passe au dessus de lui et disparaît dans la nuit.

Encore une fois, tout se passe hors du champ raconté. C’est le propre de l’ivrogne de ne pas voir sa réalité. Ici, cet aveuglement farcesque tourne à l’horrible tragique. Et son ampleur est d’autant plus terrible que le lecteur la constitue d’un flash, au moment de la chute de la nouvelle. C’est au lecteur de se constituer des explications en cherchant des bribes d’indices au détour d’une expression étrange laissée par la narration, traces d’un arrière-récit effacé. Il s’agit bien encore ici d’un piège psychologique que cet homme s’est tendu à lui-même et à sa vie en cédant à l’alcool…


p. 97 : « Jérémie fit trois pas, puis oscilla, étendit les mains, rencontra un mur qui le soutint debout et se remit en marche en trébuchant. Par moments une bourrasque, s’engouffrant dans la rue étroite, le lançait en avant, le faisait courir quelques pas ; puis quand la violence de la trombe cessait, il s’arrêtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait à vaciller sur ses jambes capricieuses d’ivrogne.
Il allait, d’instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid. Enfin, il reconnut sa porte et il se mit à la tâter pour découvrir la serrure et placer la clef dedans. Il ne trouva pas le trou et jurait à mi-voix. Alors il tapa dessus à coups de poing, appelant sa femme pour qu’elle vînt l’aider : « Mélina ! Eh ! Mélina ! » »

Une Vendetta ****

La mère Saverini a juré de venger son fils tué par Nicolas Ravolati. Sa chienne Sévillante hurle à la mort et ne semble pas non plus oublier son jeune maître.

Superbe pièce sur la vengeance corse, ce conte offre de beaux tableaux psychologiques sur la mère corse que seule tient sa volonté de venger son fils, et sur la chienne qui apprend à tuer (l’animal domestique devenant le prolongement de la folie des hommes, comme dans Chien blanc).


p. 1031 : « Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant. Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu ? C’est la mère qui le promet ! Et elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien. »

Coco *****

Le petit Zidore doit s’occuper chaque jour de Coco, un très vieux cheval blanc. Mais Zidore ne comprend pas qu’on gaspille autant pour une bête devenue inutile et il la maltraite.

Évoquant à nouveau la cruauté de l’homme envers l’animal, Maupassant y mêle cette fois un autre thème récurrent, parallèle avec la vie humaine, le boulet social (comme dans « L’Aveugle ») : un individu incapable (ici par vieillesse) a-t-il encore une place dans la société ? Le vieillard qui ne travaille pas a-t-il encore droit à son pain ? Maupassant montre ici une jeunesse qui ne se rend pas compte parce qu’elle n’était pas, qu’avant d’être inutile, le vieux a été jeune et travailleur. C’est la question de l’entraide (au sens large de L’Entraide de Krpotkine), de la solidarité sociale et intergénérationnelle, qui est en question mais qui n’est pas évidente pour l’œil de l’inexpérience, qui n’est pas en accord avec le bon sens du présent, par l’économie à courte terme…


p.1150 : « Depuis longtemps déjà, il s’étonnait qu’on gardât Coco, s’indignant de voir perdre du bien pour cette bête inutile. Du moment qu’elle ne travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait révoltant de gaspiller de l’avoine, de l’avoine qui coûtait si cher, pour ce bidet paralysé. […] Et une haine grandissait en son esprit confus d’enfant, une haine de paysan rapace, de paysan sournois, féroce, brutal et lâche. »
p.1151 : « Il lui semblait que cette misérable rosse volait le manger des autres, volait l’avoir des hommes, le bien du bon Dieu, le volait même aussi, lui, Zidore, qui travaillait. »

La Main ***

M. Bermutier, juge d’instruction à Ajaccio, fait la connaissance d’un Anglais du nom de John Rowell, chasseur peu bavard, qui possède chez lui la main desséchée d’un homme qu’il a tué.

Reprise du premier conte de Maupassant : « La Main d’écorché » (1875).
Bien que l’idée d’un fantastique juste inexplicable mais non farfelu soit suggérée, le principe n’est pas encore vraiment appliqué. Seule la vengeance surnaturelle de la main est possible. Avoir placé cette vengeance étrange en Corse fait bien-sûr le lien avec la célèbre pratique incorrigible de la vendetta qui serait donc inscrite dans le corps même des Corses (dans le sang, dans le gène dirait-on). Cependant l’exposition explicative remplace ce qui l’aurait été davantage : la mise en place d’une atmosphère tendue. L’original était finalement plus vivant bien que maladroit.


p. 1117 : « Mais si, au lieu d’employer le mot surnaturel pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot inexplicable, cela vaudrait beaucoup mieux. »

Le Gueux ****

Un estropié fait la manche entre trois hameaux. Mais tous les paysans en ont assez de nourrir ce bon à rien.

Recoupant les thèmes de « L’Aveugle » et de « Coco », Maupassant montre comment l’individu inactif devient inévitablement exclu, inhumain, pour les autres. Misère, souffrance physique, débilité morale, difformité, sont réunies en un seul être : le mendiant. Reflet en négatif, cauchemar du bourgeois. Faire disparaître, cacher, éliminer, cette incarnation de la peur de l’échec social…


p. 1225 : « Il ne voulait point s’en aller cependant, parce qu’il ne connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois ou quatre hameaux où il avait traîné sa vie misérable. Il avait mis des frontières à sa mendicité et il n’aurait jamais passé les limites qu’il était accoutumé de ne point franchir. »

Un parricide ***

Un enfant abandonné, devenu menuisier, découvre ses vrais parents et la raison qui les force à ne pas le reconnaître. Il les tue.

Démonstration contre l’abandon d’enfant, et critique des convenances absurdes qui détruisent des enfants. À la manière du Dernier Jour d’un condamné, Maupassant confronte le lecteur – bon bourgeois – avec le « je » du criminel – il lui impose une conversation avec un être qu’il enterrerait volontiers sans écouter sa version, par volonté de repousser tout ce qui touche à l’horreur loin de lui, ce qui touche à sa propre ombre, double potentiel de lui-même ayant échoué dans son ascension sociale…


p. 556 : « Vous allez parler de parricide ! Étaient-ils mes parents, ces gens pour qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tâche d’infamie ; pour qui ma naissance fut une calamité et ma vie une menace de honte ? Ils cherchaient un plaisir égoïste ; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont supprimé l’enfant. Mon tour est venu d’en faire autant pour eux. »

Le Petit ****

M. Lemonnier, commerçant plutôt riche, épouse sa voisine pauvre par amour. Elle meurt en couche et lui laisse un petit que son ami M. Duretour gâte autant que son propre fils.

Il est dommage que le secret soit si vite éventé. Ce conte donnera par la suite la longue nouvelle « Monsieur Parent » (1885). Il annonce aussi le thème particulièrement développé dans Fort comme la mort (1889) de la reproduction comme prolongation de soi, comme étrange possibilité de dépassements des limites de la vie.


p. 958 : « Il l’aima d’un amour passionné et douloureux, d’un amour malade où restait le souvenir de la mort, mais où survivait quelque chose de son adoration pour la morte. C’était la chair de sa femme, son être continué, comme une quintessence d’elle. Il était, cet enfant, sa vie même tombée en un autre corps : elle était disparût pour qu’il existât. – Et le père l’embrassait avec fureur. – Mais aussi il l’avait tuée, cet enfant, il avait pris, volé cette existence adorée, il s’en était nourri, il avait bu sa part de vie. »

La Roche aux Guillemots ****

R.D.V. annuel de vieux amis pour la chasse aux guillemots à Étretat, mais voilà que M. d’Arnelles est un peu bizarre et maladroit cette année. Aurait-il un cadavre au placard ?

Cette passion pour la chasse qui ici prend le pas sur le devoir et sur la bienséance pose une question essentielle : est-ce que le chasseur conserve une notion de la mort ? Encore une fois, le comique normand prend appui sur le bon vivant, l’insouciance, que la mort et les règles traditionnelles n’effraient pas plus que ça, et sur le fait que le mort s’avère n’être que le gendre…


p. 411 : « Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre point de cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court du Pas-de-Calais au Havre ? Quelle force, quel instinct invincible, quelle habitude séculaire poussent ces oiseaux à revenir en ce lieu ? Quelle première émigration, quelle tempête peut-être a jeté leurs pères sur cette roche ? Et pourquoi les fils, les petits-fils, tous les descendants des premiers y sont-ils toujours retournés ? »

Tombouctou ****

Pendant la guerre, un grand noir prospère, s’abreuve à même les vignes et ouvre, après la guerre, un restaurant de cuisine militaire.

Tombouctou, avec son enrichissement sur les cadavres prussiens, est symbole d’une revanche affreuse, terrible, qui compense la défaite. La farce reste comme un retour de bâton du colonialisme, le mythe de la nécrophagie des Africains que le personnage incarne comme un cauchemar. Là encore, un piège que l’homme, par son action immorale gavée à l’ambition sociale, s’est tendu lui-même.


p. 927 : « C’est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l’honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu’il trouvait, tout ce qui lui paraissait avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le plongeait dans sa poche ! Quelle poche ! un gouffre qui commençait à la hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il l’appelait sa « profonde », et c’était sa profonde, en effet. »

Histoire vraie ****

M. de Varnetot s’est octroyé les services d’une belle petite. Mais voilà qu’elle est grosse de lui… Il faut bien qu’il s’en débarrasse maintenant !

Maupassant a choisi de confier le récit à un personnage sordide, mauvais noble, ancien fainéant devenu alcoolique. Cette convenance qu’il respecte, alors qu’il n’en respecte aucune autre, en devient d’autant plus cruelle qu’il en parle comme d’une obligation indépendante de sa volonté. Il y a là une inversion homme-femme de la nouvelle « Rose », pour une même cruauté.
Le parallèle femme et animal domestique – la jument qui sert de monnaie d’échange, Mirza, chienne revendue on ne sait pour quel caprice – est d’autant plus insupportable. Les « grands » décident des vies de leurs serfs comme d’objets jetables. Thème obsédant du recueil.


p. 461 : « Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la reconduisis à la barrière. J’appris en effet que son mari la battait ; et que sa belle-mère lui rendait la vie dure, la vieille chouette.
Deux jours après elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se traîna par terre :
« Tuez-moi, mais je n’veux pas retourner là-bas. »
Tout à fait ce qu’aurait dit Mirza si elle avait parlé !
Ça commençait à m’embêter, toutes ces histoires; et je filai pour six mois encore. Quand je revins… Quand je revins, j’appris qu’elle était morte trois semaines auparavant, après être revenue au château tous les dimanches… toujours comme Mirza. L’enfant aussi était mort huit jours après. »

Adieu ***

Après douze ans, un homme rencontre par hasard la femme avec laquelle il avait eu sa plus belle histoire. Elle est la grosse mère de quatre filles.

Déformation du corps de la femme, déformation du temps… On pourrait comparer le sujet avec « Je suis un voyou » de Georges Brassens. Reprenant le principe global de « Rencontre », Maupassant inverse certaines composantes : l’ancien temps est le temps idéal. Le temps nouveau est commun, médiocre. Ce cheminement esthétique et conceptuel qui sera perfectionné dans Fort comme la mort, est juste ici une étincelle de révolte. Car il n’est ici question que de temps passé et de l’adieu à une jeunesse révolue.


p. 1249 : « C’était elle ! cette grosse femme commune, elle ? Et elle avait pondu ces quatre filles depuis que je ne l’avais vue. Et ces petits êtres m’étonnaient autant que leur mère elle-même. Ils sortaient d’elle ; ils étaient grands déjà, ils avaient pris place dans la vie. Tandis qu’elle ne comptait plus, elle, cette merveille de grâce coquette et fine. Je l’avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi ! Était-ce possible ? Une douleur violente m’étreignait le cœur, et aussi une révolte contre la nature même, une indignation irraisonnée contre cette œuvre brutale, infâme de destruction. »

Souvenir ***

Se baladant dans la forêt de Saint-Cloud, notre conteur fait la rencontre d’un couple un peu perdu. Il les escorte mais l’homme finit par retourner en arrière chercher son porte-feuilles et son chien…

Reprise de la « Première sortie » des Dimanches d’un bourgeois de Paris. Cependant, ici, l’aventure est un succès et prend une coloration de « souvenir » (bon souvenir assumé par le conteur) alors qu’elle n’était que récit-fiction au présent. Ce conte est finalement juste le récit d’une aventure amoureuse amusante (l’allégorie du bourdon est particulièrement frappante).


p. 122 : « Devant moi, s’ouvrit une ravissante allée, dont le feuillage un peu grêle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui illuminaient des marguerites blanches. Elle s’allongeait interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et bourdonnant la suivait, s’arrêtant parfois pour boire une fleur qui se penchait sous lui, et repartant presque aussitôt pour se reposer encore un peu plus loin. Son corps énorme semblait en velours brun rayé de jaune, porté par des ailes transparentes et démesurément petites. »

La Confession ****

Marguerite, sur son lit de mort, se confesse devant sa grande sœur : elle aimait et a provoqué la mort du fiancé de Suzanne, à la suite de laquelle toutes deux avaient décidé de ne point se marier.

Un des grands thèmes de Maupassant : un choix qui à un moment a déterminé une vie entière. La petite bêtise d’une enfance gâtée a gâché deux existences. Une minute d’aveu change la signification de toute une vie, transforme la grande tragédie en une comédie pitoyable… Et c’est à nouveau tout le non-dit qui surgit brutalement à l’imagination du lecteur : une vie entière remplie de pensées, de sentiments, de rêveries, qui brutalement se vide de contenu. Une vie humaine qui une fois déshabillée de ses illusions n’est plus qu’absurde et dont on ne peut plus extraire qu’un rire nerveux de dérision…


p. 1039 : « Elle pensait à lui qu’elle aurait pu aimer si longtemps ! Quelle bonne vie ils auraient eue ! Elle le revoyait, dans l’autrefois disparu, dans le vieux passé à jamais éteint. Morts chéris ! comme ils vous déchirent le cœur ! Oh ! ce baiser, son seul baiser ! Elle l’avait gardé dans l’âme. Et puis plus rien, plus rien dans toute son existence !… »

Arrache ta plume : Palimpsestes, de Gérard Genette

Dans les mailles du vêtement discursif de la littérature

Genette (Gérard) 1982, Palimpsestes, Seuil, coll. « Poétique »

Note : 4 sur 5.

Présentation synthétique

Prend appui sur un corpus d’oeuvres classiques (Homère, Roman de la Rose, Arioste, Cervantès, Rabelais, Corneille) ou plus modernes (traductions de Baudelaire, pastiches de Proust, Ulysse, Anouilh, pratiques oulipiennes, Borgès) qui lui servent tant à illustrer les différentes catégories de réécriture, afin d’en tracer les limites, qu’a montrer la porosité de celles-ci. Aucune oeuvre un temps soit peu élaborée n’est réductible à un seul procédé même si certaines sont emblématiques.

Résumé

Par l’image du « palimpseste », Genette évoque les traces qu’on peut distinguer dans un texte donné d’un texte antérieur. Un phénomène qu’il qualifie d’hypertextualité, c’est-à-dire manière d’utiliser un texte antérieur (« hypotexte ») comme matière première pour la production d’un nouveau. Ce processus de réécriture, particulièrement présent en littérature (jusqu’à en être l’un des principaux procédés : de manière large, toute écriture est une réécriture ; tout écrivain délaye, résume, reformule, adapte, transforme, combine… des textes déjà existants), s’insère dans l’ensemble de relations qu’établit un texte avec d’autres textes ou discours, ce qu’il appelle « transtextualité », liens qui eux-mêmes font partie des rapports qu’entretient un texte avec son extériorité (transcendance du texte – liens avec le réel, avec l’imaginaire du lecteur…).

Cinq types de transtextualité :
– intertextualité (intégrations ponctuelles de texte étrangers) : citations, plagiat (citations dissimulées), allusions (procédés notamment étudiés par Julia Kristeva dans Sèmiôtikè, 1969).
– paratextualité (texte étranger complémentaire) : titres, préfaces, avertissements, notes, avant-texte, colophon, épigraphes, illustrations…
– métatextualité (texte étranger pris comme objet du discours) : commentaires critiques, analyse…
– architextualité (relation de tradition) : rapports aux modèles existant du type de discours, du genre, du thème traité (dont un exemple est développé par Philippe Lejeune dans son Pacte autobiographique, 1975).
– hypertextualité (texte étranger comme matière de travail) : parodie, burlesque, imitation, caricature, transposition, continuation, traduction, versification, excision, résumé, vulgarisation, amplification, transmodalisation (mode narratif au drame, changement de point de vue), adaptation (aux goûts locaux, remotivation d’éléments, démotivation d’autres), valorisation ou dévalorisations (de personnages, d’éléments)…

L’hypertextualité

Le point de départ de Genette est la distinction de différentes nuances dans ce qu’on appelle globalement « parodie ». La parodie étant étymologiquement et d’après Aristote, le fait de chanter à côté, c’est-à-dire éventuellement de manière fausse, en contradiction avec la musique par exemple, ou avec la tradition attendue. Les premières parodies pourraient provenir (d’après des témoignages se perdant dans l’histoire) de sortes de pauses dans la déclamation épique d’un aède, entractes dans le cours sérieux d’un spectacle de tragédie, pendant lesquelles l’aède, le rhapsode, les acteurs ou quelque intervenant extérieur proposait une version bouffonne, comique, de ce qui venait d’être dit (un jeu sur les mots et les thèmes employés).

Dans ce procédé d’écriture à côté (ou de para-ôde), Genette différencie tout d’abord la volonté de transformer le texte initial, et celle de simplement l’imiter. Ensuite, le but de l’opération : ludique (simple jeu, donc quelque part qui rend honneur au modèle), satirique (qui dévalorise, critique) ou sérieux (qui utilise pleinement le modèle).
– Pastiches : simple réemploi et imitation stylistique (souvent à valeur d’entraînement)
– Pastiche satirique : charge ou caricature (on exagère l’imitation pour se moquer de l’original)
– Pastiche sérieux : forgerie d’un nouveau texte (écrire la suite de…)
– Parodie : reprise d’un texte pour le poser sur un nouveau sujet (La Batrachomyomachie : les grenouilles agissent et parlent comme les héros de l’Iliade)
– Travestissement burlesque : à l’inverse du précédant, on reprend l’action originale, mais le texte fait dissonance avec notamment une variation de niveau de langue (Le Virgile travesti, de Scarron : Énée parle comme un gueux)
– Transposition : réécriture mais déplacement du sujet à un nouveau contexte (Le Docteur Faustus, Ulysse)

Pour les autres procédés qu’il répertorie dans l’hypertextualité, Genette se sert de cette première grille pour en décomposer les fonctionnements spécifiques : y a-t-il volonté de transformer le texte initial ou au contraire d’imiter ses manières ? de l’attaquer ou de le valoriser, de le déformer ?

Commentaires

L’aspect catalogue de possibilités, très structuraliste dans l’esprit, critiquable du point de vue plaisir de lecture et manque d’appréciation subjective des procédés (par mimétisme scientifique) – bien que débordant par endroit -, est en même temps propice à la créativité, comme pouvait l’être par exemple son ouvrage de narratologie Gigures III (détaillant toutes les focalisations existantes et imaginables pour raconter une histoire), ou bien des choses aussi variées que le schéma des fonctions de Jakobson (in Linguistics and Poetics), les Figures du discours de Fontanier, les Exercices de style de Queneau… À la manière de Perec dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, cet essai offre un magasin très fourni d’idées pratiques d’écriture, allant de l’entraînement à la trouvaille chef-d’oeuvresque. L’hypertextualité est un acte de réécriture, ce qui est à la base de l’apprentissage et du perfectionnement de la compétence d’écriture (cf. Refonder l’enseignement de l’écriture), mais aussi l’un des ressorts principaux de l’écriture littéraire professionnelle. Si le symboliste Rémy de Gourmont dans sa Culture des idées, irait presque à prohiber la lecture de classiques et encore plus leur imitation pour éviter l’homogénéisation des oeuvres, c’est au contraire le point central de la technique traditionnelle finement expliquée par Antoine Albalat dans L’Art d’écrire : il s’agirait plutôt de choisir et d’assumer son modèle pour mieux s’en dégager, créer le décalage original, sans cela on risque bien souvent de refaire un texte source qui nous a inspiré sans même en avoir conscience…

L’imitation, assimilée au travail du copieur scolaire, est une pratique traditionnellement dévalorisée en littérature comme en art. L’écrivain tend le plus souvent à minimiser l’importance de ses sources (à cacher les ficelles du métier) et à maximiser l’inspiration qu’il tient des muses, c’est-à-dire de lui-même. Pourtant, elle est omniprésente dans l’histoire culturelle, typique de l’antiquité et du moyen-âge (on touche au point de vue de L’Art et l’Artisanat selon William Morris : comme l’artisanat, l’art proviendrait d’une variation par rapport à un modèle existant maîtrisé). En mettant à plat tous les procédés de réécriture, en en montrant l’importance et la proximité de démarche, Genette démystifie le génie littéraire (à rebours de la conception élitiste de l’art comme expression du génie individuel), revalorise des types d’oeuvres souvent considérées comme secondaire : les parodies et le genre comique en général, les passages en langue romane ou en prose du Moyen-Âge, les oeuvres collectives, de vulgarisation, pour la jeunesse… Des oeuvres souvent d’origine plus populaire, d’auteurs moins reconnus, ou dont la part attribuable à un auteur unique est moins évidente à distinguer. S’il y a de meilleures oeuvres que d’autres, de meilleures écritures, l’écriture littéraire est un continuum qui va de l’exercice scolaire « raconter la suite de… » à L’Odyssée d’Homère qui donnait une suite à L’Iliade qui elle-même ne faisait que déployer le récit mythique de la guerre de Troie (probablement de tradition orale).

Par son acte d’écriture, l’auteur s’approprie des éléments de culture, d’histoire, il en donne sa version, et réécrivant ajoute une nouvelle brique. Genette cite trois versions – regrettant l’absence de source documentaire – de cette image légendaire de l’aède de l’antiquité, qui arrête sa récitation sérieuse d’une épopée célèbre pour proposer un petit intermède de jeu poétique de sa composition autour de la matière qu’il allait déclamant quelques instants plus tôt… Dans cette origine de la parodie, il y a aussi naissance de la littérature. Le récitant, le lecteur, emprunte la voix de son aîné pour se faire écrivant à son tour (comme dans les veillées traditionnelles de conte ou de mythes, où le participant est tour à tour auditeur, passeur et créateur, cf. Deux soirées de contes Saamaka). Une oeuvre littéraire apparaît bien souvent comme une réponse, une réaction à une autre oeuvre littéraire, à une autre oeuvre, et est donc déjà reprise, poursuite et trahison. Comme le mentionne William Marx commentant l’article de Marcel Proust « Une journée de lecture » (cf. Pastiches et Mélanges), c’est la frustration de la lecture – jamais parfaite – qui engendre bien souvent l’envie d’écrire. Et ainsi donc on réécrit ce livre qui nous a fait voyager, mais qu’on voudrait encore meilleur, qu’on voudrait parfait selon notre vision, qu’on voudrait à son tour partager et voir se prolonger à l’infini (comme les fan-fictions nées sur les forums pour continuer les séries aimées, cf. 50 nuances de Gray).

N’est-ce pas le procédé que l’on peut voir à l’oeuvre dans la littérature collective du Moyen-Âge, la Carmina Burana, dont on dit que le manuscrit circulait sous manteau entre moines et que chacun le soir dans sa cellule, ajoutait sa petite production dans les espaces libres du manuscrit ? Ainsi le procédé d’hypertextualité produit l’oeuvre, comme l’ajout des branches du Roman de Renart ont chacune de manière inégale, contribué à un édifice. Ou bien-sûr les différents récits appartenant à la matière dite « de Bretagne » qui participent ensemble à la construction d’une oeuvre composite, protéiforme, dont la multitude des hypo et hypertextes – des chroniques aux fabliaux, des mises en prose aux poèmes ésotériques – a fait passer la légende du Graal du genre de la fantaisie héroïque au mythe fondateur international (ce que ne pourrait revendiquer la seule oeuvre de Thomas Malory, ce que ne pourrait prétendre J.J.R. Tolkien malgré son immense succès). L’œuvre littéraire par ses réécritures, ses adaptations, peut transcender sa nature et devenir mythe. Un peu à la manière du nombre de citations dont bénéficie un article scientifique (mais d’une manière autrement plus pertinente : les articles négationnistes sont très cités, comme les vidéos Tiktok et les tweets de Donald Trump), il est possible d’envisager les phénomènes d’hypertextualité comme une participation à la discussion transtextuelle qui va progressivement fabriquer la valeur culturelle d’une oeuvre.

Passages retenus

Pratique légendaire des aèdes, p. 20
Naissance de la parodie ? À la page 8 de l’Essai dur la parodie d’Octave Delepierre, [1870] on trouve cette note qui fait rêver : « Lorsque les rhapsodes chantaient les vers de l’Iliade ou de l’Odyssée, et qu’ils trouvaient que ces récits de remplissaient pas l’attente ou la curiosité des auditeurs, ils y mêlaient pour les délasser, et par forme d’intermède, des petits poèmes composés des mêmes vers à peu près qu’on avait récités, mais dont ils détournaient le sens pour exprimer autre chose, propre à divertir le public. C’est ce qu’ils appelaient parodier, de para et ôdè, contrechant. » On aimerait savoir d’où l’aimable érudit tire cette information capitale, s’il ne l’a pas inventée.

Lecture palimpsestueuse, p. 451-452
L’hypertextualité, à sa manière, relève du bricolage. […] Disons seulement que l’art de « faire du neuf avec du vieux » a l’avantage de produire des objets plus complexes et plus savoureux que les produits « faits exprès » : une fonction nouvelle se superpose et s’enchevêtre à une structure ancienne, et la dissonance entre ces deux éléments coprésents donne sa saveur à l’ensemble. […]
Cette duplicité d’objet, dans l’ordre des relations textuelles, peut se figurer par la vieille image du palimpseste, où l’on voit, sur le même parchemin, un texte se superposer à un autre qu’il ne dissimule pas tout à fait, mais qu’il laisse entrevoir par transparence. Pastiche et parodie, a-t-on dit justement, « désignent la littérature comme palimpseste » [Amossy et Rosen, « La dame aux catleyas », 1974]. L’hypertexte nous invite à une lecture relationnelle dont la saveur, perverse autant qu’on voudra, se condense assez bien dans cet adjectif inédit qu’inventa naguère Philippe Lejeune : lecture palimpsestueuse. Ou, pour glisser d’une perversité à une autre : si l’on aime vraiment les textes, on doit bien souhaiter, de temps en temps, en aimer (au moins) deux à la fois.
Cette lecture relationnelle (lire deux ou plusieurs textes en fonction l’un de l’autre) est sans doute l’occasion d’exercer ce que j’appellerai, usant d’un vocabulaire démodé, un structuralisme ouvert. […] C’est par exemple celui des Mythologiques, où l’on voit comment un texte (un mythe) peut – si l’on veut bien l’y aider – « en lire un autre ». […]
Mais le plaisir de l’hypertexte est aussi un jeu. […] La ludicité manifeste de la parodie ou du pastiche, par exemple, contamine donc les pratiques en principe moins purement ludiques du travestissement, de la charge, de la forgerie, de la transposition, et cette contamination fait une grande part de leur prix.

Ramasse tes lettres : Le Dernier Jour d’un condamné, Victor Hugo

BROUILLON

Hugo (Victor) 1823, Le Dernier Jour d’un condamné, éd. GF, 2007

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

On a retrouvé un paquet de feuilles noircies par les mains d’un ancien prisonnier, condamné pour meurtre puis exécuté. On lui avait autorisé papier, plume et encre. L’homme raconte comment il attend l’heure fatale de la place de la Grève, s’interroge, écrit sans trop savoir pourquoi. Décrire l’horreur de la condamnation fatale pour soutenir l’abolition ? envoyer quelques mots à sa fille qui grandira sans le connaître ? simplement détourner son esprit de l’horreur insensée ? laisser une dernière trace avant la mort ?

Ces feuilles ont été réunies et éditées. Le lecteur avance donc dans l’horreur de cette condamnation, avec le condamné.

Commentaires

Le récit de Victor Hugo adopte la forme du journal intime (bien qu’on relève aisément quelques incohérences hésitations entre récit sur le vif au présent et le fait que le prisonnier ne peut écrire que dans sa cellule). En même temps qu’une rhétorique amenant des arguments contre la peine de mort, finement mêlée au récit, apparaît déjà un intérêt pour l’argot, lié à la vie des prisonniers, qu’on retrouvera dans Les Misérables. La personne qui s’exprime n’a pas de nom et on ne connaît pratiquement rien de son crime (il ne clame pas son innocence). Hugo évite absolument tout ce qui pourrait détourner le lecteur de la question de la peine de mort, il le met ainsi dans l’espace restreint du condamné qui ne pense plus qu’à ça. On accompagne donc ce « je » dans ses dernières étapes, depuis sa sentence jusqu’aux derniers instants dans la pièce de l’Hôtel de ville – avec l’étrangeté d’écouter la voix de quelqu’un qui va mourir presque l’instant d’après. Sans qu’on sente la moindre connotation chrétienne dans le récit, l’attente du condamné a quelque chose du chemin de croix, tant d’allers et venues, changement de garde, visite du prêtre, de la fille, rêves éveillés, toilette du condamné… Il porte inutilement sa condition de mort encore en vie. Se dessine un contraste entre les préoccupations terrestres et chaleureuses des hommes libres et ce condamné qui ne sait plus le pourquoi de son souffle mais craint tout de même ce moment où tout va finir. Le décalage entre condamnation et exécution constitue une torture.

La voix de ce personnage semble parfois peu accordée aux préoccupations d’un condamné, manquant du cruel emportement d’une âme prise de panique. C’est que le projet est autre que réaliste. Cette voix soignée réactualisée par le lecteur – qui en l’oralisant silencieusement se prend au « je » – lui fait voir ce que serait son calvaire s’il était condamné. Cette coquille de personnage peu déterminé a le potentiel de devenir n’importe quel lecteur. La voix familière emmène le lecteur dans les endroits secrets et cachés que seuls connaissent les condamnés et ceux qui les condamnent (peut-être plus sûrement le personnel de prison ; il est peu probable que les juges et avocats connaissent vraiment bien les lieux). Le texte fait ressentir au lecteur que lui aussi, bien qu’il n’ait pas participé au procès, fait partie de ceux qui condamnent, en donnant son assentiment à une société de sévérité… sans même s’être jamais représenté en quoi consistait une condamnation à mort. Pour rendre plus réel son récit, Victor Hugo s’est très certainement documenté (lectures, visites, rencontres…?), menant une enquête à la manière d’un journaliste ou de ce que fera Zola pour préparer ses oeuvres naturalistes (cf. cahiers préparatoire, Germinal par exemple).

Il serait aisé de montrer qu’un criminel coupable n’aurait pas mieux, pour l’époque, défendu sa cause dans le but de casser sa condamnation. Plutôt que de contester une justice fière et méprisante pour les criminels, plutôt que d’essayer par tous les moyens d’expliquer son crime, de se justifier, de se dédouaner, le condamné raconte juste, avec la voix raffinée d’une personne bien éduquée et la simplicité d’un innocent, l’horreur de ses moments d’attente cruelle, de ce cheminement absurde (il y a quelque chose du Procès de Kafka), de cette justice qui en punissant se plaît à faire mal (un sadisme qu’Albert Londres explique dans son livre-reportage Au bagne comme proportionnel au besoin non-dit de la société de s’acheter une innocence). Récit littéraire ne cachant pas vraiment sa cause, Le Dernier Jour d’un condamné a cependant des chances de convaincre, parce qu’il ne s’oppose pas, de front, aux préconceptions du lecteur, mais le met à sa place discrètement, progressivement, dans ses conditions de déshumanisation, en lui démontrant, la preuve par le style, appartenir à la même communauté de langage, d’éducation, de conceptions et de valeurs, de sensibilité… d’humanité que n’importe quel condamné. L’indéfinition du personnage permet l’universalité de ses sentiments.

Passages retenus

Préface de 1832, p. 29
Il y a deux manières de se rendre compte de l’existence de ce livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inégaux sur lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les dernières pensées d’un misérable ; ou il s’est rencontré un homme, un rêveur occupé à observer la nature au profit de l’art, un philosophe, un poète, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l’a prise, ou plutôt s’est laissé prendre par elle, et n’a pu s’en débarrasser qu’en la jetant dans un livre.
De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu’il voudra.

Une comédie à propos d’une tragédie, p. 60
LE GROS MONSIEUR : On a pas le droit de faire éprouver à son lecteur des souffrances physiques. Quand je vois des tragédies, on se tue, eh bien ! cela ne me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la tête, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais rêves. J’ai été deux jours au lit pour l’avoir lu.
[… p. 65]
LE MONSIEUR MAIGRE (Le juge) : Maintenant on veut abolir la peine de mort, et pour cela on fait des romans cruels, immoraux et de mauvais goût, Le Dernier Jour d’un condamné, que sais-je ?

p. 93
J’étais là, ma tête pesante et embrasée dans mes deux mains, qui en avaient plus qu’elles n’en pouvaient porter, mes coudes sur mes genoux, les pieds sur les barreaux de ma chaise ; car l’abattement fait que je me courbe et me replie sur moi-même comme si je n’avais plus ni os dans les membres ni muscles dans la chair.

p. 100
Un moyen de fuir, mon Dieu ! un moyen quelconque ! Il faut que je m’évade ! il le faut ! sur-le-champ ! par les portes, par les fenêtres, par la charpente du toit ! quand même je devrais laisser de ma chair après les poutres !
Ô rage ! démons ! malédiction ! Il faudrait des mois pour percer ce mur avec de bons outils, et je n’ai ni un clou, ni une heure !

p. 106
Tant que j’ai marché dans les galeries publiques du Palais de justice, je me suis senti presque libre et à l’aise ; mais toute ma résolution m’a abandonné quand on a ouvert devant moi des portes basses, des escaliers secrets, des couloirs intérieurs, de longs corridors étouffés et sourds, où il n’entre que ceux qui condamnent ou ceux qui sont condamnés.

p. 113
Oh ! est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour ? Est-il bien vrai que c’est moi ? Ce bruit sourd de cris que j’entends au-dehors, ce flot de peuple joyeux qui déjà se hâte sur les quais, ces gendarmes qui s’apprêtent dans leurs casernes, ce prêtre en robe noire, cet autre homme aux mains rouges, c’est pour moi ! c’est moi qui vais mourir ! moi, le même qui est ici, qui vit, qui se meurt, qui respire, qui est assis à cette table, laquelle ressemble à une autre table, et pourrait bien être ailleurs ; moi, enfin, ce moi que je touche et que je sens, et dont le vêtement fait les plis que voilà !

p. 117
C’est mon souffle de condamné qui gâte et flétrit tout.

p. 122
J’avais le paradis dans le cœur.

p. 125
Il est une heure et quart.
Voici ce que j’éprouve maintenant :
Une violente douleur de tête, les reins froids, le front brûlant. Chaque fois que je me lève ou que je me penche, il me semble qu’il y a un liquide qui flotte dans mon cerveau, et qui fait battre ma cervelle contre les parois du crâne.
J’ai des tressaillements convulsifs, et de temps en temps la plume tombe de mes mains comme par une secousse galvanique.
Les yeux me cuisent comme si j’étais dans la fumée.
J’ai mal dans les coudes.
Encore deux heures et quarante-cinq minutes, et je serai guéri.

p. 137 : Ils mettent de l’humanité là-dedans.

Ramasse tes lettres : Remonter l’Orénoque, Mathias Énard

De l’amour de cette humanité qui se consomme elle-même

Énard (Mathias) 2005, Remonter l’Orénoque, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2016

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Youri est un chirurgien insaisissable, brillant, absolu, mais de plus en plus antipathique, détaché humainement, alcoolique. L’infirmière Joana vivait avec lui en subissant ses humeurs terribles, elle est maintenant sur un bateau, loin, remontant le fleuve Orénoque au Vénézuela à la recherche de ses origines. Ignacio, chirurgien dans le même hôpital, est l’ami jaloux de Youri. Délaissant sa femme et leur fille, il est devenu le confident de Joana.

Commentaires

Par l’utilisation du point de vue du chirurgien – c’est-à-dire celui qui regarde l’humain à travers ses entrailles boueuses de sang pour essayer de le réparer -, Mathias Énard entreprend une sorte de dissection du nihilisme. La science médicale, entrouvrant le corps humain, boîte de Pandore de notre santé physique et mentale, provoque une sorte de protection psychologique – mépris cynique des petites affaires humaines – devant le spectacle inacceptable des viscères, du non-sens de la vie. L’Homme n’est que chair à saucisses. Et plus on plonge ses mains dans la nature profonde de l’humain, plus on sombre dans le nihilisme grand ouvert du personnage de Youri, ce nihilisme qui fascine absolument la jeune Joana. Le goût du vide, la pulsion de mort, ajout de l’excitation du vertige à la passion…? ou simple admiration pour la grande gueule, le sans-gêne, le mâle dominant parce que n’en a rien à foutre de rien.

Mais cette figure de nihiliste alcoolique, figure évidente de l’humanité se détruisant elle-même dans sa crise existentielle, fascine tout autant le personnage d’Ignacio. L’obsession du récit pour celui-ci est quasi amoureuse. Tout en affirmant désirer Joana, ce qu’il semble se répéter pour se convaincre, se tromper lui-même, c’est Youri, Youri, qui est partout dans son flux de conscience coupable. Jalousie, incapacité à aider l’ami ou à être comme lui, vivre l’oeil ouvert, la gueule ouverte, faire un seul avec son outil de charcutage, renier le monde des préoccupations basses. Il veut Joana parce qu’elle aime Youri.

Ce mensonge à soi du narrateur, se révèle dans son perpétuel acte manqué, mais plus encore dans le désintéressement du récit pour Joana elle-même. Il admire et décrit Joana parler de Youri. Joana narratrice est elle aussi entièrement marquée du personnage de Youri, elle a une faible présence à elle même. Elle est prétexte, femme sans égo qui parce que s’apitoie sur le vieux blasé n’est qu’un consommable dans la déprime du vampire-nihiliste qui semble l’avoir vidée de toute consistance pour prolonger encore sa vie stupide. L’humain admirant le nihiliste, se mange lui-même. Le sujet du livre entier n’est jamais que Youri – quelque part l’auteur manque peut-être certains développements à vouloir développer la voix de Joana. La culpabilité d’Ignacio n’est pas l’adultère, mais son amour non assumé pour le nihilisme. Cette admiration morbide est peut-être celle de l’auteur qui, bien qu’ayant laissé échapper le personnage de Joana, semble avoir réussi à opérer à corps ouvert, une ablation du principe nihiliste. À la manière de La Chute de Camus, il s’agissait sans doute pour Mathias Énard d’exorciser cette tentation négative chez lui, sauf qu’ici, le nihiliste lui-même ne parle pas, il est vu sur le visage et dans la bouche de ceux qu’il fascine.

Passages retenus

p. 85
Le sentiment de déliquescence, d’abandon s’affichait jusque sur son corps ; il maigrissait ; ses yeux se cernaient petit à petit ; il méprisait de plus en plus les confrères, les infirmiers, les aides-soignants, il ne les comprenait pas. Même Joana avait renoncé à lui expliquer les revendications, le mal-être qui s’étendait comme une maladie de peau à toute notre institution : l’hôpital ne demandait qu’à craquer, qu’à cloquer, ulcérer et s’ouvrir de toute part, il pourrissait avec Youri en harmonie ; on se demandait juste quand un événement un peu plus grave, une chiquenaude du destin les pousserait l’un et l’autre, dans la chute.

Désir absolu et vide, p. 97
J’aspire à la vérité. Il y a dans ta jeune présence quelque chose de troublant, quelque chose de fort, pour moi tu es passagère, tu passes, mais te rencontrer, partager quelques jours avec toi, construire un rêve sur ta présence sans chair, je dis n’importe quoi mais j’aurais aimé – tout en sachant dès le premier jour que c’était impossible – que tu restes plus longtemps, pour essayer que tu comprennes le vide que tu combles, je te vois te troubler, j’essaye de deviner les raisons de ton voyage, les causes de ta fragilité, j’aimerais me guérir de mon âge, te connaître mieux, et contre cette voix qui ne cesse pas, contre cette voix qui semble murmurer, elle ne sait que faire, elle doit lutter longtemps pour ne pas la faire taire d’un baiser, la sceller de ses lèvres ou partir presque en courant, la fuir, une fois de plus, fuir son indécision, jusqu’au bateau qui l’attend, alors qu’elle est assise tout contre lui, la tasse à la main pour se donner une contenance, les yeux dans la tasse pour ne pas voir, ne pas affronter le désir, la tendresse, l’empathie de de cet inconnu à ses côtés.

Tombée du canap : Le monde n’existe pas (série)

Ça nous mène où tout ça ?

L’absurdité humaine à vif

France, 2024. 4 épisodes.
Réalisé par Erwan Le Duc.
Adapté du roman du même titre de Fabrice Humbert
Avec Niels Schneider, Maud Wyler, Julien Gaspar Olivieri
Diffusion Arte.
Fiche Allociné

Note : 3.5 sur 5.

Pitch :

Adam, journaliste de 38 ans, menant une vie solitaire, entretenant une relation à distance avec un Japonais, aperçoit à la télé le visage d’un homme recherché pour le meurtre d’une adolescente… La chose s’est passée dans la ville où il a grandi, et ce visage, c’est celui du premier garçon qu’il a aimé au lycée. Pour enquêter, il retourne pour la première fois dans cette ville où il se faisait harceler, ville qu’il a quittée brutalement à l’âge adulte sans plus donner aucune nouvelle à sa mère morte depuis.

Griffe :

Dans une variation sur le thème de En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis, et de Retour à Reims de Didier Éribon, on retrouve l’homosexuel harcelé dans son enfance qui s’est accompli en rompant avec son passé pour rendre possible la réalisation de soi et une certaine ascension sociale (ce fameux transfuge de classe), laissant derrière cette ville qui rabaisse et empêche d’être soi. Maintenant qu’il a pris suffisamment le recul critique de l’âge, le personnage d’Adam revient en découdre avec son passé et se rend compte que cette ville, cette région désindustrialisée, enlisée dans l’ennui, ne l’oppressait pas seulement lui à cause de son homosexualité, mais qu’elle conditionne absolument le malheur et l’échec généralisé, contraignant chacun à s’enfermer dans son propre mensonge, à participer à une espèce de pièce de théâtre géante et médiocre dont chacun écrirait le texte et déciderait de la mise en scène dans son coin. « La vie est un récit fait par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien », nous dit Shakespeare dans McBeth.

Le lieu du crime, l’enquête, s’étendent, les responsabilités se diffusent et à la manière des enquêtes de Maigret, on comprend que c’est la nocivité d’un environnement tout entier, qui crée le terreau du crime. La question criminel ou innocent devient accessoire car tout individu est acteur de l’engrenage. Et la fable sociale, l’enquête criminelle, virent progressivement à la langoureuse horreur de l’univers de David Lynch – source d’inspiration très claire pour le réalisateur – où chaque personnage gardera toujours sa part d’inconnu, d’incompréhensible, d’inépuisable. Le personnage joué par Gaspar-Olivieri lui renvoie l’image pitoyable de minable qu’il serait devenu en restant là. Mais quelque part, c’est aussi un peu le miroir de quelque chose qu’il est malgré tout à Paris. Il a fui son passé qu’il a emmené avec lui. Toutefois, peut-être que la grande ville étouffe davantage les douleurs de l’isolement, les contradictions et retarde les confrontations… tandis que l’absurdité kafkaïenne du lieu les rend immédiatement présentes et nous font toucher plus vite le cul de sac du soi.

Malgré sa force de sportif et la stabilité acquise par les années, le personnage d’Adam ne tient pas face au retour du refoulé et face à l’empilement d’absurdités. C’est là que l’ouvrage de Le Duc/Humbert diverge des livres d’Édouard Louis et de Didier Éribon : en découvrant, en creusant le passé, la terre détestée de l’enfance, c’est le vide de son existence qu’il fait surgir. Il ne peut même pas haïr cette ville et ses habitants. Même l’excuse de la culpabilité qu’il assumait, avoir abandonné sa mère, lui est retirée. La réalisation a fait le choix de rester focalisée sur Adam, qui se recentre comme un fétus, quitte à affaiblir les personnages secondaires, mais nous immerge dans sa psyché chancelante. La fin semblerait presque avoir été modifiée… Les logiques internes de l’intrigue semblaient pourtant converger vers la désagrégation de l’édifice identitaire. Impossible retour en arrière. Mais impossibilité de ne pas se retourner. Réinterprétation du mythe d’Orphée descendant aux Enfers pour y en tirer son amour perdu, ne peut s’empêcher de regarder en arrière. A-t-il jamais eu son amour ou n’est-il Orphée que parce que son amour est aux Enfers ?

Tombée du canap : McMafia (série)

Les belles gueules de la mafia.

Fast trafic et déjeuners en mafia

UK, 2018.
Créé par Hossein Amini et James Watkins.
Librement inspiré du livre documentaire de McMafia : Seriously organized Crime (2008), de Misha Glenny.
Diffusion Arte.
Avec James Norton, David Strathairn, Juliet Rylance.
Fiche Allociné.

Note : 2 sur 5.

Pitch :

Fils d’une famille judéo-russe ayant fui le pays et abandonné les affaires mafieuses, Alex Goldmann a grandi à Londres et a monté une entreprise de services banquiers légaux. Mais lors d’un risque de faillite, il accepte de gérer l’argent sale d’un magnat juif qui lui propose de s’associer pour se venger du parrain russe qui a provoqué la chute de son père et fait assassiner son oncle…

Griffe :

Passons le titre grotesque qui a sans doute sa raison d’être pour l’essai qui inspire la série, mais qui ici illustre surtout l’aspect américanisé de la réalisation. Un fast trafic peu consistant. Un titre presque comique qui contraste avec la posture excessivement sérieuse des personnages, si bien incarnée par le personnage placide principal. L’excuse de l’origine russe, comme le cliché de l’alcoolisme à la petite eau (vodka) du père, Moscou plus froid que Londres en été…

L’ambition de faire une série dans la veine de Traffic de Soderbergh, de suivre l’action en réseau en plusieurs lieux, est approprié pour une série. Mais vouloir y mêler le plan intime et les conséquences familiales, est une fausse bonne idée censée être justifiée par le passage du genre documentaire au récit de fiction (et parce que Le Parrain le faisait excellemment)… Le résultat est qu’on sacrifie la complexité du réseau mafieux international pour des scènes de ménage.

Les codes de découpage et construction du storytelling scolaire américain type 24H Chrono sont maîtrisés, les ficelles en corde large. Les ressorts dramatiques sont invraisemblables et l’on tombe dans le mélodrame abracadabrant. À force d’enjamber les étages d’architecture mafieuse pour rendre la série grand public, les affaires mafieuses finissent par relever du fantasme plus que de la documentation. Les grands chefs mafieux qui se déplacent partout en personne pour mener l’action plutôt que d’envoyer des hommes de main, c’est plus glamour. La violence XXL surenchère pour faire mieux que les Américains ? La jeune femme trafiquée dont on ignore le pourquoi de sa présence sinon pour un petit côté women in cage… Le banquier qui semble ne jamais travailler (vraisemblable vous me direz)… Les rencontres et les dialogues sont sans doute la partie la moins élaborée : d’une banalité terne.

Sans expression nous dit on, il cache son beau jeu ce menton modèle de riche bad boy, ou sans caractère ? Les personnages sont tous des baudruches sans noyau psychologique, sans cohérence. À l’opposé de personnages dostoïevskiens ou tarantinesques, ils n’ont aucune existence hors-champ, aucune folie entraînante dans leur discours. Leurs acteurs agitent des pancartes de gangster, malgré les petites séquences les montrant dans l’intime, ils sonnent creux, juste là pour faire leur rôle dans le récit. Présentés comme des requins parmi les requins, ils font les cerveaux pendant une scène et tombent dans des pièges enfantins à la scène suivante, pour les besoins de rebondissements incessants qui tiennent en haleine les spectateurs dissipés d’aujourd’hui…

Balance ta science : Lascaux ou la naissance de l’art

Moi, je ne suis plus un animal, je suis un artiste.

Bataille (Georges) 1955, Lascaux ou la naissance de l’art, éd. L’Atelier contemporain, coll. « Studiolo », 2021

Note : 2 sur 5.

Résumé

Pour Bataille, ce qui se joue à Lascaux, c’est le basculement dans l’humanité. En peignant avec tant de vénération l’animal sauvage, en se peignant encore un peu animalisé, l’homme de Lascaux regarde en arrière, aussi bien avec nostalgie qu’avec fierté, vers son passé d’espèce parmi les autres dans un monde sauvage, astreint à une obéissance continue au labeur de la survie. Par le geste même de peindre, ce loisir sans utilité, il s’affranchit de cet état sauvage et signe l’acte de naissance de l’humanité. L’art fait l’Homme.

Commentaires

En guise d’intuitions qui ont pu frapper à l’époque, Bataille penseur de l’art mais non-spécialiste de la préhistoire, projette surtout ses préoccupations et les conceptions de son époque concernant la civilisation, la raison, l’art, le travail… sur les parois de la grotte. Les Animaux dénaturés de Vercors, paru trois ans plus tôt, en se posant la question du point de bascule entre animal et homme, exprime bien cette crise existentielle de la civilisation moderne se sentant coupée de la nature, de l’instinct, du fait de sa rationalité. Celle-ci serait à la fois un don qui nous rend plus fort que les autres espèces, et une malédiction qui nous sépare de la nature… C’est le mythe de la Chute, réinterprété : en se mettant à réfléchir sur le bien et le mal, donc à calculer, nous sommes tombés du paradis de l’harmonie avec la nature. Une vision intéressante pour nous, mais qui a peu de chance d’avoir été celle de nos ancêtres. Philippe Descola l’a mis en évidence, l’ontologie naturaliste – l’humain comme être séparé de la nature (opposition nature / culture) – est une conception propre à notre civilisation moderne qui apparaît à la Renaissance. Pour les peuples de chasseurs-cueilleurs, le concept de nature est déjà difficile à saisir, et s’ils conçoivent volontiers des différences biologiques et comportementales entre les êtres humains et d’autres espèces, nous savons qu’ils ont plutôt tendance à conférer aux animaux une pensée aussi élaborée que la nôtre. Une générosité spontanée pour la psyché humaine – vision animiste du monde -, avant que l’instruction scientifique ne vienne nous vider les animaux, nous les présentant disséqués comme des machines biologiques. Une conception loin d’être fausse si l’on en croit les recherches en éthologie et certains précurseurs méconnus comme cet ami de Diderot Charles-Georges Leroy avec ses Lettres sur l’intelligence des animaux.

Le titre, maladroit ou trop ambitieux, laisse voir combien ce petit essai libre est aujourd’hui un peu daté. Non, l’art n’est pas né il y a 15 000 ans, dans le sud de la France. Pour la défense du philosophe, la grotte Chauvet dont l’occupation est estimée à plus de 30 000 ans avant le présent, avec ses fresques tout aussi impressionnantes (quoique d’un style plus réaliste faisant ressortir la sophistication schématique de Lascaux), n’a été découverte qu’en 1994. On considérait encore à l’époque de Bataille les « Cro-magnons » comme des humains archaïques, moins sapiens. Bataille très noble voulait faire commencer l’art et l’humanité dès leur époque. Les archéologues estiment désormais, au regard des objets retrouvés – objets sculptés, bijoux, instruments de musique -, que l’art était non seulement également présent chez les Néandertaliens, mais qu’il est sans doute aussi ancien que l’homo sapiens et que ce dernier est à peu près semblable dans son corps et dans son schéma cognitif depuis 150 à 300 000 ans, que donc il dansait et dessinait bien avant sa sortie d’Afrique (cf. documentaire Et la musique fut, de Pascal Globot, Arte 2021).

Bataille ne propose que très peu voire aucune analyse esthétique (regrettable au vu des superbes reproductions, ouvrage initialement publié aux éditions Skira). Et sa thèse donne l’impression qu’un matin, un individu un peu plus intelligent, génial, se serait levé, aurait décidé à ne plus être esclave de sa nature, aurait inventé l’art, et que les autres primates l’auraient imité dans la grotte sur la voie illuminée du progrès – à l’instar de tant d’autres grands hommes brillants inventeurs, entrepreneurs, penseurs, créateurs, lideurs dans l’Histoire… La conception de l’art en tant que réalisation originale, exploit personnel, transgression des normes, est également… une invention typique de la Renaissance (cf. Régis Debray, Vie et mort de l’image). Conception élitiste et individualiste de l’art, affirmation d’un soi libre qui s’oppose au travail bête et répétitif du manouvrier, la fourmi ordinaire. Passons sur l’incongruité du terme « travail », justifié par l’auteur vu l’usage commun d' »industrie lithique », et la conception très réductrice et fordiste qu’il en donne. L’observation des sociétés de chasseurs-cueilleurs montre que ce « travail » ou activité nécessaire à la survie n’occupe pas une place aussi prépondérante dans leur vie, et n’est pas aussi rigide, que dans notre civilisation de la liberté. Le loisir, le jeu, la fantaisie, font peut-être bien plus partie des sociétés anciennes, voire même des espèces animales, que de notre civilisation (que l’on pourrait plutôt caractériser par frénésie, addiction et narcissisme). Et le pas de côté, ce geste non utilitaire, l’art pour l’art désintéressé, pur jeu de l’esprit, preuve de libre-arbitre, qui pour Bataille caractérise l’homo artisticus – et l’élite intellectuelle -, est certainement tout autant une composante de leur mode de fonctionnement. Comment imaginer les innovations techniques des hominidés anciens ? La chasse, sans l’expérimentation du poids des matériaux, des tailles, le test des poisons… La cueillette avec sa cuisine à risque ses produits qui ne sont pas toujours mangeables… est-ce une évolution par accidents, par coups de génie, ou le fait d’hommes et de femmes profondément curieux, aventureux et créatifs collectivement ? L’art et le travail seraient plutôt une seule et même chose pour les premiers hommes. En même temps qu’on perfectionne une lance on l’esthétise car celle-ci aura la protection de la tribu et des dieux, qu’on facilite la digestion, on ajoute des épices qui séduiront l’âme et donneront une spécificité au plat, en même temps qu’on améliore le confort du logement, on le décore et l’on fait vivre plus près de soi toute une profondeur spirituelle. Une conception de l’art réconciliant travail et inspiration, à rapprocher davantage de celle du penseur de l’artisanat William Morris (cf. L’Art et l’Artisanat) : une belle chaise, un beau tournevis, un beau vêtement sur mesure, un mouchoir brodé, par opposition à des produits manufacturés, une belle maison fleurie par opposition à une usine dépotoir, l’art n’est pas réservé à une élite excentrique, mais une aspiration de toute âme humaine dans tous les secteurs de la vie. Et de Simone Weil : toute personne dans son travail vise à s’y répandre, à s’y réaliser soi-même, à y consacrer son être entier, à cultiver son travail comme un art (cf. La Condition ouvrière).

Passages retenus

Fausses représentations et mauvais paradigme, p. 72
N’est-ce pas, au surplus, le seul nom qui oppose à faber, désignant une activité subordonnée, un élément, le jeu dont le sens ne relève pas d’une autre fin que lui-même ? Ce fut de toute façon lorsqu’il joua, et que jouant, il sut prêter au jeu la permanence et l’aspect merveilleux de l’oeuvre d’art, que l’homme assuma l’aspect physique auquel sa fierté demeura liée. Le jeu bien entendu ne peut être la cause de l’évolution [par opposition au travail], mais il n’est pas douteux que le lourd Néandertalien ne coïncide avec le travail et l’homme délié avec l’épanouissement de l’art.

Projection des notions modernes de travail et d’art comme jeu d’esprit, p. 73
Les interdits maintiennent – s’il se peut, dans la mesure où il se peut – le monde organisé par le travail à l’abri des dérangements que sans cesse introduisent la mort et la sexualité : cette animalité durable en nous que sans cesse introduisent, si l’on veut, la vie et la nature, qui sont comme une boue dont nous sortons. Quand, au Paléolithique supérieur, à l’âge du renne, le travail fut dépassé par le jeu, sous forme d’activité artistique, celle-ci tout d’abord était travail, mais ce travail prenait ainsi le sens d’un jeu. Au cours de ce dégel, l’interdit, qu’engendre le travail , était lui-même touché. L’interdit, ce scandale de l’esprit, ce temps d’arrêt et de stupeur, ne pouvait simplement cesser d’être.

La spiritualité comme expression d’une angoisse, p. 171
Ce sorcier, ce dieu ou cet esprit-maître, avant de présider aux activités dont l’homme vivait, s’opposait, comme un signe au signe contraire, à la vie dont ces activités dépendaient. En entrant sous le signe de cette figure, cette vie ne pouvait prospérer qu’à la condition de nier ce qu’elle était, d’affirmer ce qu’elle n’était pas. À l’envisager généralement, l’homme hybride signifie le jeu complexe des sentiments où l’humanité s’élabora. Il s’agissait toujours de nier l’homme, en tant qu’il travaillait et calculait en travaillant l’efficacité de ses actes matériels ; il s’agissait de nier l’homme au bénéfice d’un élément divin et impersonnel, lié à l’animal qui ne raisonne pas et ne travaille pas. L’humanité dut avoir le sentiment de détruire un ordre naturel en introduisant l’action raisonnée du travail ; elle agissait comme si elle avait à se faire pardonner cette attitude calculatrice, qui lui donnait un pouvoir véritable. C’est le sens d’un souci de pouvoirs magiques, qui s’oppose aux conduites directement commandées par l’intérêt. Dès le temps des hominiens, le travail eut lieu, logiquement, d’après des principes contraires à la prétendue « mentalité primitive », que l’on affirme avoir été « prélogique ». Cependant les conduites que l’on dit « primitives » et prélogiques, qui sont effectivement secondaires et postlogiques, les conduites magiques ou religieuses, ne font que traduire la gêne et l’angoisse qui se sont emparées des hommes agissant raisonnablement, conformément à la logique impliquée, dans tout travail. Ces conduites signifient l’inquiétude profonde qu’inspirait dès l’abord le monde dont le travail dérangeait l’ordonnance spirituelle.

Projection de la crise existentielle du XXe, p. 172
Les Magdaléniens, auxquels les Aurignaciens ont dû ressembler, eurent sans nul doute le sentiment de détenir, en tant qu’ils n’étaient plus des animaux, mais des hommes, le pouvoir et la maîtrise. S’ils obtenaient des résultats qui eurent à leurs yeux quelque prix, ils savaient qu’ils les atteignaient à l’aide du travail et du calcul, ce dont les animaux sont incapables. Mais ils prêtaient aux animaux d’autres pouvoirs, liés à l’ordre intime du monde, qui leur semblait mettre en oeuvre une force incomparable, en face de la méprisable industrie humaine. Il était donc convenable, à leurs yeux, de ne pas souligner en eux l’humanité, qui ne signifiait que le faible pouvoir du travail, de souligner, bien au contraire, une animalité qui rayonnait la toute-puissance d’un monde impénétrable : toute la force cachée de ce monde leur semblait justement déborder un effort qui leur pesait. Dans la mesure où ils se délivraient de ce poids, ils avaient le sentiment d’accéder à ces forces bien plus grandes. Aussi bien, s’ils le pouvaient, se dérobaient-ils à la régularité fastidieuse de l’ordre humain : ils revenaient à ce monde de la sauvagerie, de la nuit, de la bestialité ensorcelante ; ils le figuraient avec ferveur, dans l’angoisse, inclinant à l’oubli, pour un temps, de ce qui naissait en eux de clair, de prosaïquement efficace et d’ordonné. Nous éprouvons nous-mêmes tout à coup, le poids d’une civilisation dont nous sommes pourtant assez fiers. Nous avons soif d’une autre vérité et nous attribuons notre lassitude à quelque erreur liée au privilège de la raison. Nous sommes conduits à décrier les valeurs dérivées du travail, que symbolisent les interdits, désormais rationalisés, mais analogues à ce qu’ils furent en premier lieu : donnant des règles aux forces sexuelles, limitant les désordres qui annoncent le pouvoir de la mort, en un mot s’opposant au tumulte de passions qui se dégage de l’animalité sans frein.

Tombée du canap : Dupont Lajoie, d’Yves Boisset

Isabelle Hupert face à Jean Carmet, derrière les caméras, dans un petit coin secret

Des valises de valeur humaine

France, 1975.
Réalisé par Yves Boisset.
Avec Jean Carmet, Isabelle Huppert, Pierre Tornade, Jean Bouise, Pascale Roberts, Jean-Pierre Marielle, Victor Lanoux…
Fiche Allociné.

Note : 4 sur 5.

Pitch :

Georges Lajoie ferme son bar et emmène sa femme et son fils étudiant au camping dans le sud, comme chaque année. Ils y retrouvent les Schumacher d’Alsace dont le mari est huissier, et les Colin qui vendent des soutien-gorge sur les marchés et dont la fille Brigitte a maintenant dix-sept ans. Elle est belle, elle danse, son corps est alangui sur la plage… Dans le chantier voisin, un groupe d’algériens travaille et rejoint parfois les vacanciers lors des moments de fête, mais cela occasionne quelques frictions…

Griffe :

On a tort de réduire le film à une critique du racisme ordinaire. En ce cas, les caricatures de Français moyens ne seraient pas meilleures… Le propos de Boisset est clairement ailleurs. Le racisme systémique sert de couverture à des bas instincts plus nauséabonds encore. La violence qui frappe les ouvriers algériens (la ratonnade) sert avant tout à étouffer une affaire de viol et de meurtre… Ratonnade à son tour dissimulée par les hautes instances – il s’agit de préserver l’ordre et la bonne conscience du Français. Le racisme qui frappe de la manière la plus visible les immigrés algériens – qui est doublé de leur identité d’anciens ennemis de la guerre d’Algérie -, touche en fait également les Italiens un peu moins étrangers, et le mépris s’exprime aussi sur les Provinciaux fainéants, sur les régions non parisiennes, la vie de campagne, entre les classes sociales, les hippies, les flics… La jeunesse est peu présente, enjouée à se taire et à se mettre au travail au plus vite. Les femmes également, objets de désir, objets de possession, objets tout court, presque sans paroles, sans vraie influence sociale, mais pas sans frustration. Une jeune femme s’éveillant à la sensualité, qui parle qui danse, est une femme libre à saisir. Et la bonne chair fraîche doit se saisir comme les tranches de jambon et de saucisson sur la table de camping, et se dévorer dès que possible avant qu’un autre ne s’en empare. Même le beau paysage du sud est balafré par les architectes hilares. Toute une haine destructrice qui suinte par les corps qui se dénudent, se couvrent d’huile et suent au soleil. Dans ce contexte, même la figure positive de Colin, figure de convivialité, d’accueil et de liberté des moeurs, est vite salie et entraînée dans le mouvement général.

L’été est le moment de relâche collective. Le film se présente d’abord comme une comédie un peu lourde, un Les Bronzés, un Bienvenue chez les Ch’tis. Mais les répliques ne font pas rire bien-sûr. On surprend vite derrière chacune, derrière chaque geste, des arrière-pensées malsaines, le mépris profond de tout et de tous, le bon droit absolu. Ce qui choque dans ce Lajoie, ce n’est pas son racisme ordinaire, ni même au fond son acte dégueulasse et lâche, mais la volonté de puissance et de possession capricieuse qui s’exprime dans la manière dont il gouverne son monde, sa famille, son café, dans le regard ignoble qu’il pose sur ce monde. C’est ce regard pervers, haineux, libidineux, boulimique, radin, destructeur, que Carmet et Boisset font voir et ne lâchent pas. La caméra montre l’homme en train de nourrir son vice en regardant les choses, depuis la première bouteille sur le comptoir. L’agression a lieu loin des caméras, dans le dos des fêtes populaires. Dans une grande grimace de double discours, Lajoie avoue : « Parce que je suis pas souvent avec des jeunes. J’aime bien rigoler. Quand je m’y mets, je peux être très marrant… seulement j’ose pas. À Paris au bar, y a des clients qui rigolent, mais moi je peux pas j’ai pas le temps ». Ce qui remonte un instant à la surface, c’est la nullité du mode de vie, l’ennui fondamental de la civilisation moderne, le corset du travail sur la fantaisie humaine. Tout comme la jeune fille, « Lajoie » fuit la fête populaire qui a été vidée de toute spontanéité et complète ce monde sans saveur. Il cherche à retrouver lors de ce bref moment de repos de l’absurdité existentielle que sont les vacances, un peu de folie originelle, de jeunesse. Mais, comme celui qui commande une bière ou une bouteille de champagne, il ne sait qu’exiger ce qu’il considère comme son bon droit…

Oublie tes concepts : Protagoras et autres dialogues, de Platon

La philosophie n’est pas la transmission de discours admis et efficaces, autrement cela n’est pas différent que les fadaises de la mythologie, le premier objet de l’enseignement doit être la recherche de ce qu’est le bien.

Platon -399-390, Protagoras et autres dialogues, GF, 1967

traduction du grec ancien par Émile Chambry

Note : 4 sur 5.
Bibliographie de Platon

Premiers dialogues (Alcibiade mineur, Hippias mineur, Alcibiade majeur, Euthyphron, Lachès, Charmide, Lysis, Hippias majeur, Ion)
– Apologie de Socrate, Criton, Phédon
– Protagoras et autres dialogues (Protagoras, Euthydème, Gorgias, Ménexène, Ménon, Cratyle)
– Le Banquet, Phèdre
– La République
– Théétète, Parménide
– Le Sophiste, Le Politique, Philèbe, Timée, Critias
– Les Lois
– Lettres

Sommaire

Protagoras (ou les Sophistes) (~ 390) ****
Euthydème (ou l’éristique) (~ 390) ****
Gorgias (sur la rhétorique) (~387) ****
Ménexène (oraison funèbre) (~386) ** *
Ménon (sur la vertu) ***
Cratyle (de la sagesse) *** *

Protagoras (ou les Sophistes) ****

Socrate raconte à un ami comment il a accompagné Hippocrate pour rencontrer le célèbre Protagoras d’Abdère, de séjour à Athènes, qui se fait métier d’enseigner la sagesse. Pléthore d’amoureux de la sagesse s’étaient ainsi retrouvés chez Callias comme les sophistes Prodicos de Céos le sémanticien et Hippias d’Élis, Alcibiade, Critias et Charmide, les fils de Périclès Paralos et Xanthippe…

Socrate interroge alors Protagoras sur la possibilité que la sagesse s’enseigne ? Après une belle démonstration de celui-ci, illustrée par sa version du mythe de Prométhée (augmentée du don par Zeus de la justice et de la pudeur à tous les hommes), Socrate déclare ne rien entendre aux longs discours et pousse son interlocuteur à son habituel jeu de questions-réponses… Agacé, Protagoras refuse un temps de poursuivre, avant de relancer par un commentaire sur une poésie de Simonide chantant la difficulté de devenir vertueux. Socrate démontre la fragilité de son commentaire et impose grâce à l’assentiment général la poursuite de l’enquête sur l’enseignement de la vertu, selon ses règles…


Genre démonstratif ou épidictique (distinguant ce qui est noble de ce qui est vil). En dépit des premiers mots élogieux de Socrate envers Protagoras, il est évident que l’objet de ce texte est une dispute philosophique entre Socrate et les sophistes (ceux qui font de l’enseignement de la sagesse un métier rémunéré). Socrate se rend dans un « repère » de sophistes et d’admirateurs de sophistes (potentiels acheteurs) et va s’attaquer frontalement au plus célèbre d’entre eux, ignorant totalement Hippias l’apprenti sophiste (méprisé par Protagoras) et feignant de s’accorder à Prodicos pour mieux le ridiculiser. Socrate montre tout d’abord par l’action comme ses talents de rhétorique sont encore plus efficaces que ceux des célèbres Sophistes qui sont surtout des vendeurs plus que des experts… Comme si nous étions dans une salle d’enchères où les clients achèteront le meilleur sophisme, Platon étale ses spécialités : les parties et le tout, les contraires, le commentaire de texte, la grande démonstration monologuée, habituel questionnement sec, et même les plus vicieuses techniques comme la flatterie, la fausse concession ou l’opinion feinte (qui font de lui un interlocuteur peu fiable car on ne sait s’il pense vraiment ce qu’il dit)… La question première sur la possibilité d’enseigner la vertu est en elle-même un piège à sophiste ; Socrate fait mine d’en douter alors que l’axe premier de sa quête de sagesse est notoirement d’apprendre à distinguer ce qui est bon ou mauvais, afin de prendre les bonnes décisions.

Ce qui est couramment reproché aux Sophistes, c’est d’enseigner des connaissances et outils de rhétorique efficaces qui permettent de triompher dans les discussions, et notamment en politique, mais de ne pas regarder si il en est fait un bon ou mauvais usage, notamment parce qu’ils vendent à qui peut et veut les acheter. La vertu n’est pas leur problème. Socrate ajoute un second problème en les comparant à des épiciers : comment savoir s’ils ne poussent pas à l’achat de mauvaises connaissances ? À la fin du dialogue, Socrate en vient à faire admettre que la vertu s’enseigne et que les mauvaises actions sont toujours le résultat de l’ignorance… C’est sans doute la thèse la plus importante de Socrate, plutôt contre-intuitive : si l’homme connaissait parfaitement le bien et le mal, alors il n’agirait pas mal. Donc si un homme qui a appris auprès d’un Sophiste commet une mauvaise action, c’est que son professeur a été mauvais ou a enseigné de mauvaises sciences… en tout cas pas la vertu. Il s’ensuit que les Sophistes ne peuvent plus être appelés philosophes dès lors qu’ils vendent la sagesse !

Les discours de Protagoras, ses exemples, ses positions sur la démocratie athénienne (la politique est l’affaire de tous, pas d’une élite ou de spécialistes) ou sur le châtiment (qui doit détourner du vice), ses nuances, voire même une pas trop mauvaise foi quand il reconnaît la justesse du raisonnement de Socrate et sa persévérance, font de lui un philosophe plutôt compétent et bien intentionné (au contraire de Gorgias), digne donc d’une certaine émulation. Ses thèses en elles-mêmes ne sont pas contredites (à part sa lecture de Simonide). Il se pourrait que Platon ait cherché à reproduire une partie de la pensée du philosophe en toute intégrité (comme par exemple revendiquant le fait d’assumer clairement son action là où d’autres dissimulent), laissant une place importante à sa parole, montrant ainsi un certain respect pour celui dont il aurait été l’élève. C’est seulement son métier de vente de sagesse qui est mis en cause par Socrate qui l’amène à reconnaître que c’est une contradiction même de ce qu’est la philosophie, de même que le crédit trop grand attribué à sa personne (Socrate montre qu’il est faillible) ou à son éloquence qui aveugle au lieu de convaincre.

La poésie et le récit mythologique semblent avoir ici une faible valeur philosophique, tout aussi discutable que les artifices rhétoriques qu’on peut utiliser dans un sens comme dans un autre… (ce qui pourrait témoigner du peu de valeur que Socrate prêtait à la littérature – expliquant les moqueries d’Aristophane dans Les Nuées – à moins que ce ne soit Platon qui lui fasse porter son opinion qu’il assumera explicitement dans La République). La belle illustration par un récit du mythe de Prométhée par Protagoras a comme conséquence d’éblouir Socrate (prétendument), donc de le faire sortir de la réflexion, non d’apporter preuve. Quant au commentaire du poème de Simonide par Socrate (qui ressemble à s’y méprendre à ce que pourrait faire un professeur de littérature moderne…), que lui-même dévalue, il semble avoir pour unique but de mettre en évidence la faillibilité de Protagoras, de ridiculiser la technique sémantique de Prodicos, et d’ignorer Hippias. La remarque de Protagoras sur la contradiction interne du poème de Simonide visait sans doute à montrer que la vertu est un objet de questionnement et donc d’enseignement peu stable, et donc qu’on ne peut s’assurer qu’un disciple agira bien. Or, Platon à travers Socrate montre bien ici que la quête de sagesse ne peut se satisfaire de demi-connaissances, qu’elle doit établir des bases solides pour avancer. L’usage du questionnement dialectique – dont les règles sont bien énoncées ici – est certes agaçant et même éprouvant pour les participants au dialogue, parfois radical et catégorique car il ne s’encombre pas de nuances, il n’arrive pas toujours à une réponse définitive, mais il permet d’avancer lentement et logiquement dans la réflexion, peut être suivi et validé par tous, afin d’apporter des démentis indiscutables et d’établir solidement certains fondamentaux.

p. 45, V. Méfiance envers les marchands de savoir
Est-ce qu’un sophiste, Hippocrate, n’est pas une sorte de marchand et de trafiquant des denrées dont l’âme se nourrit ? Il me paraît à moi que c’est quelque chose comme cela – Mais l’âme, Socrate, de quoi se nourrit-elle ? – De sciences, je suppose ; aussi faut-il craindre, ami, que le sophiste, en vantant sa marchandise, ne nous trompe comme ceux qui trafiquent des aliments du corps, marchands et détaillants ; ceux-ci en effet ignorent ce qui, dans les denrées qu’ils colportent, est bon ou mauvais pour le corps ; mais ils n’en vantent pas moins toute leur marchandise, et leurs acheteurs ne s’y connaissent pas mieux, à moins qu’il ne s’y trouve quelque maître de gymnastique ou quelque médecin. Il en est de même de ceux qui colportent les sciences de ville en ville, qui les vendent et les détaillent ; ils ne manquent jamais de vanter aux amateurs tout ce qu’ils vendent ; mais il peut se faire, mon bon ami, qu’un certain nombre d’entre eux ignorent ce qui dans leurs marchandises est bon ou mauvais pour l’âme, et leurs acheteurs l’ignorent aussi, à moins qu’il ne s’y trouve quelque médecin de l’âme. Si donc tu sais ce qui y a dans ces marchandises de bon ou de mauvais pour l’âme, tu peux sans danger acheter les sciences et à Protagoras et à tout autre ; sinon, prends garde, bon jeune homme, de hasarder sur un coup de dés ce que tu as de plus cher ; car le danger est beaucoup plus grand dans l’achat de sciences que dans l’achat des aliments ; si en effet on achète des vivres à un détaillant ou à un marchand, on peut les emporter dans les vases appropriés, et avant de les introduire dans le corps en les buvant ou en les mangeant, on peut les déposer chez soi, consulter, et faire appel à quelqu’un qui sait ce qu’il faut manger ou boire, et ce qu’il ne faut pas, combien il faut en prendre, et à quel moment, de sorte qu’on ne court pas grand danger à les acheter ; mais les sciences on ne peut les emporter dans un autre vase, il faut, le prix payé, loger dans son âme même la science qu’on apprend et s’en aller, empoisonné ou conforté.

p. 54, XII. Protagoras sur la démocratie
Voilà comment, Socrate, et voilà pourquoi, et les Athéniens et les autres, quand il s’agit d’architecture ou de tout autre art professionnel, pensent qu’il n’appartient qu’à un petit nombre de donner des conseils, et si quelque autre, en dehors de ce petit nombre, se mêle de donner un avis, ils ne le tolèrent pas, comme tu dis, et ils ont raison, selon moi. Mais quand on délibère sur la politique, où tout repose sur la justice et la tempérance, ils ont raison d’admettre tout le monde, parce qu’il faut que tout le monde ait part à la vertu civile ; autrement il n’y a pas de cité.

p. 55, XIII. Protagoras sur le but du châtiment
Personne en effet ne punit un homme injuste par la simple considération et le simple motif qu’il a commis une injustice, à moins qu’il ne punisse à l’aveugle, comme une bête féroce ; mais celui qui veut punir judicieusement ne punit pas à cause de l’injustice, qui est chose passée, car il ne saurait faire que ce qui est fait ne soit pas fait ; mais il punit en vue de l’avenir, afin que le coupable ne retombe plus dans l’injustice et que son châtiment retienne ceux qui en sont les témoins. Penser ainsi, c’est penser que la vertu peut être enseignée, puisque le châtiment a pour but de détourner du vice.

p. 82, XXXV
Voici à peu près l’idée que [le peuple] se forme de la science. Il se figure qu’elle n’est ni forte, ni capable de guider et de commander ; au lieu de lui reconnaître ces qualités, il est persuadé que souvent la science a beau se trouver dans un homme, ce n’est point elle qui le gouverne, mais quelque autre chose, tantôt la colère, tantôt le plaisir, tantôt la douleur, quelquefois l’amour, souvent la crainte. Il regarde tout bonnement la science comme une esclave que toutes les autres choses traînent à leur suite.

Euthydème (ou l’éristique) ****

Socrate raconte à Criton la discussion qu’il a eue la veille au Lycée avec les frères Euthydème et Dyonisodore. Ceux-ci ont récemment délaissé le métier des armes pour l’enseignement de la vertu par la sophistique. Socrate leur a donc demandé de l’aider à entraîner le jeune Clinias qui était alors avec lui vers la recherche de la vertu. Les deux sophistes interrogent le jeune homme et lui font déduire des aberrations qui finissent par énerver son ami Ctésippe. Pour calmer les esprits, Socrate montre comment il voudrait faire avancer la réflexion de Clinias sur la recherche du bonheur.

Genre anatreptique (mettre sens dessus dessous les certitudes afin de faire réfléchir). Ce récit de dialogue apparaît comme une comédie. On pourrait imaginer d’ailleurs, comme il est réduit à deux acteurs, que Socrate endosse ici de multiples rôles (jouant le récitant premier, l’intervenant intra-diégétique…), de quoi ridiculiser davantage les deux apprentis-sophistes en les caricaturant. Criton ne serait qu’un prétexte mais servirait d’une part à relancer et à aérer ce grand récit animé, mais également de public interne à la pièce pour rire et être choqué, montrer-orienter les réactions adéquates au public.

Il s’agit de ridiculiser le sophisme dans ce qu’il a de simpliste : un jeu de langage facile à apprendre mais qui ne mène à rien sinon à faire le malin et le drôle. Euthydème et Dyonisodore ne sont que de mauvais sophistes. Ce ne sont ni Gorgias, ni Protagoras, ni même Prodicos… ils reprennent et manipulent les thèses les plus célèbres des sophistes, mais à la manière des singes. Et ils vendent leur science. C’est un grand danger pour la vraie philosophie et il est difficile de distinguer celle-ci de la petite rhétorique de ces charlatans. C’est pourquoi dans ce dialogue, Platon alterne tour à tour, un pastiche de sophistique, puis une avancée dialectique de Socrate. On peut donc comparer les deux méthodes et leurs effets sur le jeune Clinias.

L’apprentissage des deux frères est facile. Socrate et surtout Ctésippe piègent facilement les deux à leur propre jeu de langage. C’est donc facile d’avoir des résultats, et c’est pourquoi cet enseignement est à la mode et peut rapporter facilement de l’argent. En revanche, la vraie philosophie avance doucement et l’on s’aperçoit vite qu’elle est très exigeante.


p. 117 : « Ces notions-là ne sont qu’un jeu et c’est pour cela que je prétends qu’ils jouent avec toi. Je dis bien : un jeu, parce qu’on aurait beau apprendre beaucoup de choses de ce genre ou même les apprendre toutes, on n’en apprendrait pas davantage la nature des objets. On n’y gagnerait que la facilité de badiner avec les gens, en utilisant les diverses acceptions d’un mot pour leur donner des crocs-en-jambe et les renverser, comme ceux qui s’amusent à retirer leur chaise à ceux qui vont s’asseoir et rient de les voir étendus sur le dos. »

p. 129-130 : « – Nous avons besoin, repris-je, mon bel enfant, que tout ensemble produise et sache user de ce qu’elle produit.
– Évidemment, dit-il.
– Il nous importe donc fort peu, semble-t-il, de nous faire fabricants de lyres et d’acquérir une telle science ; car ici, l’art qui fabrique est séparé de celui qui utilise et, tout en portant sur le même objet, ils sont distincts, et l’art de fabriquer des lyres diffère considérablement de l’art d’en jouer. N’est-ce pas vrai ?
Il en convint.
– L’art de faire des flûtes non plus ne nous est évidemment pas nécessaire, car c’est un art du même genre.
Il fut de mon avis.
– Mais, au nom des dieux, dis-je, si nous apprenions l’art de faire des discours, serait-ce celui-là qu’il nous faudrait acquérir pour être heureux ?
– Je ne le crois pas pour ma part, repartit Clinias. »

p. 149 : « Ce sont eux, Criton, dont Prodicos a dit qu’ils étaient à la frontière de la philosophie et de la politique. Ils croient être les plus savants des hommes, et non seulement l’être, mais encore être hautement réputés comme tels auprès d’un grand nombre de gens, en sorte que leur réputation serait universelle sans les sectateurs de la philosophie, qui seuls leur font obstacle. Ils s’imaginent donc que, s’ils parviennent à les faire passer pour des gens sans mérite, ils remporteront dès lors aux yeux de tous la palme de la sagesse ; car ils croient véritablement qu’ils sont les plus sages, et que, lorsqu’ils sont mis en échec dans un entretien privé, ils doivent leur défaite à Euthydème et à son école. »

Gorgias (sur la rhétorique) ****

Socrate vient à la rencontre du philosophe sophiste Gorgias, de passage à Athènes. Il lui demande quel est l’objet de l’art qu’il enseigne dans ses séances et quelle en est la vertu. Gorgias lui explique qu’il enseigne la rhétorique, très efficace pour triompher dans n’importe quel type de discussion, même si l’on ne maîtrise pas le sujet. On peut ainsi faire avancer les idées et faire prendre les décisions politiques que l’on considère comme bonnes. Mais on ne peut blâmer la rhétorique si quelqu’un en use à mauvais escient.

Socrate remarque ainsi que Gorgias ne s’occupe pas d’instruire ses disciples sur ce qui est juste et bon (au contraire de ce que prétendait Protagoras). Il ne rend donc pas les gens meilleurs ou ne vise pas à le faire. À quoi sert donc la rhétorique si elle n’a aucune vertu en elle-même ? N’est-ce pas simplement de la flatterie pour l’oreille, plutôt qu’un art ? comme la cuisine est une flatterie pour le corps, le réjouissant en lui donnant du plaisir, alors que l’art du corps, c’est la gymnastique qui sait par la science ce qui est bon pour le corps et pour son équilibre.


Polos puis Calliclès, séduits par les séances de Gorgias, tentent de montrer à Socrate qu’un homme adulte, bien éduqué, doit s’impliquer dans la vie politique – et donc faire usage de rhétorique – plutôt que de questionner indéfiniment. L’homme doit suivre sa nature, chercher son bonheur et ainsi user de ses compétences pour assouvir ses désirs. Pour cela il doit s’impliquer dans la vie politique, afin de défendre ses intérêts et se préserver soi et les siens de l’injustice.


Socrate les contredit en montrant que le bonheur n’est pas dans la satisfaction des plaisirs, et que la plus grande souffrance est de commettre l’injustice et non de la subir. Que le sens de la vie est en fait de faire le bien aux autres, d’essayer de les rendre meilleurs.

Le sous-titre « ou sur la rhétorique, ou réfutatif » fait penser que le dialogue va avoir pour but de combattre la rhétorique sophistique de Gorgias. En fait, Gorgias n’est pas combattu en lui-même. Le sophiste s’efface une fois qu’il a posé ce qu’il appelle rhétorique et qu’il a reconnu le danger de la rhétorique – le mauvais usage qui peut en être fait. Socrate ne conteste ni l’essence de la rhétorique, ni son efficacité de persuasion. Ce qu’il conteste, c’est l’importance qu’on accorde à son usage et donc à son apprentissage. En usant de rhétorique, on lutte et on peut vaincre dans la discussion une personne qui aura la science et la raison de son côté. En s’impliquant ainsi dans la politique, on risque plutôt de commettre des injustices. Le vrai engagement politique consiste donc à détourner les hommes des croyances et à les diriger vers les sources de savoir. Platon justifie donc le bien-fondé de l’enseignement socratique – la recherche de la connaissance de soi, du monde et du bien par l’échange et la discussion – contre l’enseignement sophistique qui ne se soucie ni du juste ni de l’injuste (chacun avance ses opinions de la plus belle manière mais ne cherche pas à les améliorer). On pourrait y voir au passage un signe de la future expulsion des poètes de la République – les poètes et faiseurs d’histoire étant du côté de la croyance. Toutefois n’y a-t-il pas contradiction quand Socrate use pour convaincre ses interlocuteurs d’histoires et d’images – celle de l’homme qui remplit continuellement un tonneau percé en tentant de satisfaire ses désirs toujours renouvelés ; et le mythe du jugement des âmes après la mort pour montrer qu’il vaut mieux ne pas commettre d’injustice ? Il use ainsi de paraboles poétiques, donc de rhétorique. De même que c’est bien par la maîtrise du discours, des exemples, des parallèles, qu’il mène et domine ses réfutateurs – quand bien même on peut dire que c’est la simple avancée de la logique.

On remarque aussi que Platon répond surtout ici à des accusations formulées contre l’enseignement socratique. Platon met ainsi dans la bouche de Calliclès ces reproches sur l’incapacité de Socrate à se défendre (dans un hypothétique procès – celui qui a effectivement condamné Socrate une dizaine d’années avant l’écriture de ce dialogue) et sur l’apparente futilité à continuer à philosopher – au sens de questionner – comme un jeune faisant ses classes, à discuter indéfiniment de tout, au lieu d’agir, de chercher à avoir une influence sur la vie politique là où les décisions sont prises. N’est-ce pas une perte pour la démocratie que de voir Socrate ne pas s’être investi dans le combat politique ? Selon ces reproches, la philosophie socratique mène également au malheur puisque le maître se retrouve victime de l’injustice, d’un jugement imbécile, et que la démocratie athénienne ne s’est pas portée mieux avec lui.

À ces reproches légitimes, Platon veut répondre tout d’abord que le bonheur ne se trouve pas dans la fuite des malheurs et injustices pouvant éventuellement survenir. Si le malheur et l’injustice doivent arriver, comme la mort, ils arriveront de toute façon. Le bonheur se trouve davantage dans la satisfaction d’avoir fait le bien autour de soi, d’avoir rendu les hommes autour de soi meilleurs. Or la politique par le combat des rhétoriciens ne consiste pour Platon qu’à se conformer et plaire, à « flatter ». La rhétorique provoque donc des disputes stériles où celui qui gagne n’est pas celui qui a raison, celui qui a les meilleures idées, mais celui qui parle mieux. La vraie politique n’est pas dans l’arène politique. Elle serait plutôt dans l’enseignement et dans l’apprentissage tout au long de la vie. Platon cherche donc à détourner les hommes de cette lutte futile. On pourra cependant rétorquer que si la rhétorique est qualifiée de flatterie, elle est en réalité importante et utile, non pas pour le combat politique, mais justement pour l’enseignement. Illustrer, bien parler, démonter les croyances et idées infondées et erronées qui se dissimulent dans les discours, se répètent et se présentent comme dogmes, c’est tout un art de manipulation de la parole, de séduction, pas seulement une démonstration logique. Sinon, Platon ne mettrait pas dans la bouche de Socrate de belles métaphores qui ont pour but, non pas d’argumenter, mais bien d’illustrer, d’adoucir la violence de la démonstration sur les croyances de ses interlocuteurs. Polos et Calliclès sont écœurés de l’avancée logique ; ils se font amers, vexés, ne participent plus à la discussion. C’est là où la rhétorique entre en scène, pour soutenir la science qui seule ne suffit pas.


Croyance et le vrai, p. 180 : « – Cependant ceux qui croient sont persuadés aussi bien que ceux qui savent. – C’est vrai. – Alors veux-tu que nous admettions deux sortes de persuasion, l’une qui produit la croyance sans la science, et l’autre qui produit la science ? – Parfaitement. […] – La rhétorique est donc, à ce qu’il paraît, l’ouvrière de la persuasion qui fait croire, non de celle qui fait savoir relativement au juste et à l’injuste ? – Oui. – A ce compte, l’orateur n’est pas propre à instruire les tribunaux et les autres assemblées sur le juste et l’injuste, il ne peut leur donner que la croyance. »

Crime et châtiment, p. 206 : « Et moi, je pense, Polos, que l’homme qui commet une injustice et qui porte l’injustice dans son cœur est malheureux en tous les cas, et qu’il est plus malheureux encore s’il n’est pas puni et châtié de son injustice, mais qu’il l’est moins, s’il la paye et s’il est puni par les dieux et par les hommes. »

p. 226 : « Ne te paraît-il pas honteux d’être dans l’état où je te vois, toi et tous ceux qui poussent toujours plus loin leur étude de la philosophie ? En ce moment même, si l’on t’arrêtait, toi ou tout autre de tes pareils, et si l’on te traînait en prison, en t’accusant d’un crime que tu n’aurais pas commis, tu sais bien que tu serais fort bien embarrassé de ta personne, que tu perdrais la tête et que tu resterais bouche bée sans savoir quoi dire, et que, lorsque tu serais monté au tribunal, quelque vil et méprisable que fût ton accusateur, tu serais mis à mort, s’il lui plaisait de réclamer cette peine. Or, qu’y a-t-il de sage, Socrate, dans un art qui « prenant un homme bien doué le rend pire », impuissant à se défendre et à sauver des plus grands dangers, soit lui-même, soit tout autre, qui l’expose à être dépouillé de tous ses biens par ses ennemis et à vivre absolument sans honneur dans sa patrie ? »

La philosophie est discussion collective, p. 259 : Tu veux donc que, suivant le mot d’Epicharme, je suffise à moi seul à dire ce que deux hommes disaient auparavant ? […] Je pense, moi, que nous devons tous rivaliser d’ardeur pour découvrir ce qu’il y a de vrai et ce qu’il y a de faux dans la question que nous traitons ; car nous avons tous à gagner à faire la lumière sur ce point. »

p. 267 : « Vois plutôt, mon bienheureux ami, si la noblesse de l’âme et le bien ne seraient pas autre chose que de sauver les autres et se sauver soi-même du péril. Car de vivre plus ou moins longtemps, c’est, sois-en sûr, un souci dont l’homme véritablement homme doit se défaire. Au lieu de s’attacher à la vie, il doit s’en remettre là-dessus à la Divinité et croire, comme disent les femmes, que personne au monde ne saurait échapper à son destin ; puis chercher le moyen de vivre le mieux possible le temps qu’il a à vivre. »

p. 277 : « Quelle méthode veux-tu donc que je choisisse pour prendre soin de l’Etat : dois-je combattre les Athéniens afin de les rendre les meilleurs possible, comme fait un médecin, ou les servir et chercher à leur complaire ? »

Ménexène (oraison funèbre) ***

Socrate rencontre le jeune Ménexène revenant de la salle du conseil où il est question de choisir un orateur pour prononcer une oraison funèbre. Socrate lui affirme que c’est un exercice convenu et facile, car il s’agit en fait de flatter sans mesure et avec le plus de pompe possible les gens qui écoutent au travers de ce qui les rattache avec les morts : la patrie, le passé…. Il lui donne l’exemple d’un discours qu’il aurait récemment entendu de Aspasie, la célèbre barbare qu’il dit être sa maîtresse en rhétorique.

Genre moral (relatif aux moeurs). Ce pastiche d’oraison funèbre est l’occasion d’un essai très scolaire mais ludique : faire l’éloge inconditionnel de la cité d’Athènes en négligeant ou minimisant tout aspect négatif, en usant de procédés d’exagération, en tordant la réalité… Le dialogue cadre, lourd d’ironie, rend impossible une prise au sérieux du contenu du discours, attribué qui plus est par Socrate à une femme d’origine étrangère qu’il dit être sa « maîtresse » en rhétorique (ce qui ne manque pas d’annoncer le ton léger et loufoque qu’aura le discours qu’on pourrait comparer aisément à un one-man-show)… Le texte est ainsi chargé d’exagérations et d’inexactitudes, mais en même temps se veut une imitation des modèles du genre de l’oraison funèbre… et s’avère peu intéressant pour qui ne connaît pas parfaitement le contexte historique. Platon a du mal à éviter l’ennui en conservant une part de sérieux tout de même pour illustrer le genre. C’est seulement en forçant le rôle scénique de Ménexène qu’on peut imaginer la portée comique du texte : en s’imaginant des mimiques d’approbation, d’étonnement, de rire éclatant, à l’écoute de ce discours surfait.

Toutefois, tout en pastichant, Platon caricature, dénude et expose la mécanique de ce rituel social qu’est l’oraison funèbre. Ce type de discours touche les cordes sensibles car il flatte les vivants qui l’écoutent en glorifiant ceux qui sont morts, au travers de ce qui les relie : leurs ancêtres communs, leurs représentations d’un passé commun… C’est le propre du discours patriotique que d’exciter ce qui en réalité n’existe pas ou plus et qui donne en conséquence la liberté d’être exagéré, transformé…


Ironie par exagération explosive de l’effet visé par l’oraison funèbre, II, p. 296
En vérité, Ménexène, il semble qu’il y a beaucoup d’avantages à mourir à la guerre. On obtient en effet une belle et grandiose sépulture, si pauvre qu’on soit le jour de sa mort. En outre, on est loué, si peu de mérite que l’on ait, par de savants personnages, qui ne louent pas à l’aventure, mais qui ont préparé de longue main leurs discours. Ils ont une si belle manière de louer, en attribuant à chacun les qualités qu’il a et les qualités qu’il n’a pas, et en émaillant leur langage des mots des plus beaux, qu’ils ensorcellent nos âmes. Ils célèbrent la cité de toutes les manières et font de ceux qui sont morts à la guerre et de toute la lignée des ancêtres qui nous ont précédés et de nous-mêmes, qui sont encore vivants un tel éloge que moi qui te parle, Ménexène, je me sens tout à fait grandi par leurs louanges et que chaque fois je reste là, attentif et charmé, persuadé que je suis tout d’un coup devenu plus grand, plus généreux, plus beau. De plus, comme c’est l’habitude, je suis toujours accompagné d’étrangers qui écoutent avec moi, aux yeux de qui je deviens à l’instant plus respectable. Et en effet, ces étrangers paraissent impressionnés comme moi et à mon égard et à l’égard de la cité, qu’ils jugent plus admirable qu’auparavant, tant l’orateur est persuasif. Pour moi, cette haute idée que j’ai de ma personne dure au moins trois jours. La parole et la voix de l’orateur, pénétrant dans mes oreilles, y résonne si fort que c’est à peine si le quatrième ou le cinquième jour je me reconnais et me rends compte en quel endroit de la terre je me trouve. Jusque-là, je ne suis pas loin de croire que j’habite les îles des Bienheureux, tant nos orateurs sont habiles.

Ménon (sur la vertu) ***

Ménon croise Socrate et lui demande s’il est possible selon lui d’enseigner la vertu. Socrate admet ignorer ce qu’est la vertu et l’interroge en retour sur ce qu’il entend par là. Ménon semble vouloir résumer cette caractéristique à l’action d’administrer correctement.

Genre probatoire. C’est tout en ironie que Platon choisit Ménon pour discuter de vertu avec Socrate, un homme réputé pour être tout d’ambition, sans moralité, si l’on en croit Xénophon dans l’Anabase. On a voulu opposer Platon et Xénophon en faisant mine de ne pas voir l’ironie habituelle de la parole socratique mise en scène par Platon. La dialectique de Socrate met en évidence les tendances à dominer de Ménon, son incapacité à passer au stade supérieur de la réflexion : la vertu est la science de gouverner correctement dans la mesure où elle est aptitude, science du bien et du mal.


Transfiguration des âmes, inconscient collectif, XV, p. 343
Donc, puisque l’âme est immortelle et qu’elle a vécu plusieurs vies, et qu’elle a vu tout ce qui se passe ici et dans l’Hadès, il n’est rien qu’elle n’ait appris. Aussi n’est-il pas du tout surprenant que, sur la vertu et sur le reste, elle puisse se souvenir de ce qu’elle a su auparavant. Comme tout se tient dans la nature et que l’âme a tout appris, rien n’empêche qu’en se rappelant d’une seule chose, ce que les hommes appellent apprendre, elle ne retrouve d’elle-même toutes les autres, pourvu qu’elle soit courageuse et ne se lasse pas de chercher ; car chercher et apprendre n’est pas autre chose que se ressouvenir. Il ne faut donc pas écouter cet argument captieux : il nous rendrait paresseux et il n’est agréable qu’aux oreilles des hommes indolents. Le mien au contraire les rends actifs et les incite à la recherche.

Cratyle (sur la justesse des noms) *** *

Socrate est appelé à trancher la dispute entre Hermogène qui soutient que la langue est une convention de signes arbitraires et Cratyle qui considère que les mots ont été inventés suivant un lien de ressemblance avec les choses. Socrate, se disant encore sous l’influence d’un dialogue qu’il a eu avec le sophiste Euthydème, illustre d’abord pleinement cette dernière thèse, puis il montre à Cratyle combien celle-ci est tout de même limitée.

Genre logique. Vieux débat linguistique, savoir si les langues, à l’origine, étaient constituées de mots de type onomatopéiques (« feu » désignant le cri provoqué le chaud qui brûle ; « grogner » mimant la méfiance menaçante de la bête…), c’est-à-dire si les signifiants que nous utilisons, dans leur matérialité, cherchent à illustrer quelque chose de leur signifié, à dire quelque chose sur la réalité qu’ils désignent. Cette théorie constitue le fantasme absolu de l’étymologiste : dans l’architecture et dans l’archéologie des mots, se situent l’histoire et même la nature des choses et des relations de l’Homme aux choses… et il serait même possible de remonter à un temps ancien (comme les comparatistes recréèrent l’indo-européen), à la première langue commune des humains, langue d’avant Babel… Ou bien si comme le postulera bien plus tard Ferdinand de Saussure dans son Cours de linguistique générale (1916), la langue est une convention de signes attribués arbitrairement à des choses.

Par le biais de ce contexte de dialogues, Platon va s’efforcer d’illustrer au mieux les thèses de cette théorie des mots imitant les choses. En la développant, il montre à Hermogène qu’elle n’est pas dénuée de possibilité, qui plus est dans l’élaboration de mots complexes décomposables (à partir de morphèmes ou morceaux de sens). La langue n’est pas une pure convention. Cependant, mettant en scène l’habituelle ironie Socratique – qui consiste à outrer les éléments d’une thèse jusqu’à obtenir une contradiction (comme le décrit Jankélévitch dans L’Ironie) -, Platon insère dans l’illustration même de cette thèse les limites et les absurdités qu’elle contient, exactement comme dans le Ménexène.

Par exemple, lorsqu’il écarte l’étymologie populaire du mot lusitéloun (dont le sens courant est profitable) donnée par les marchands (ce qui libère de la dette : luéin télè), pour une explication illuminée, trouble et peu justifiée en rapport avec l’obsession du changeant, la rapidité, le mouvement – obsession qu’il dénonce plus tôt -, Platon fait tourner en bourrique le crédule Hermogène (dont le nom associe l’idée d’origine et le nom d’Hermès, dieu des commerçants et des voyageurs, des orateurs). Platon montre ironiquement que la première interprétation lui semblait la plus probable. La parole du peuple s’approche bien davantage de la vérité que celle d’un scientifique ne voyant plus que par le monocle de sa thèse, perdu la tête dans les étoiles comme un astrologue (qui tombera dans un puits comme Thalès). Ici, cette parole populaire est d’ailleurs révélatrice du système économique antique tel que décrit dans L’Essai sur le don de Marcel Mauss : le don de quelque chose entraîne une dette de la personne qui reçoit, qui doit faire un don plus important en retour, ce qui est donc profitable pour le donneur initial.


Les premiers dieux du ciel qui « courent », XV, p. 412
Je crois que les premiers habitants de la Grèce ne reconnaissaient d’autres dieux que ceux qui sont adorés aujourd’hui chez un grand nombre de barbares, le soleil, la lune, la terre, les astres et le ciel. En les voyant tous se mouvoir et courir sans arrêt, ils les appelèrent dieux d’après cette faculté naturelle de courir (théïn). Dans la suite, quand ils connurent les autres, ce fut dès lors de ce nom qu’ils les désignèrent tous.

Parallèle entre le délire des étymologistes et les conceptions d’Héraclite, XXVI, p. 432
Par le chien, je crois que je n’ai pas été un mauvais devin en imaginant tout à l’heure que ceux qui, dans des temps très anciens, ont établi les noms étaient absolument dans le même état d’esprit que la plupart des savants de nos jours, qui, à force de tourner en rond pour chercher la nature des êtres, sont pris de vertige et croient alors que ce sont les choses qui tournent et ne cessent de se mouvoir. Ils ne voient pas que c’est de leur disposition intérieure que vient cette opinion ; ils croient au contraire que ce sont les choses mêmes qui sont ainsi faites, qu’il n’y a rien en elles de permanent ni de stable, qu’elles coulent et passent, et que tout est en mouvement et en génération perpétuelle. En parlant ainsi, je pense à tous les noms mis en avant tout à l’heure.

Traces de la théorie du don de Marcel Mauss, XXX, p. 439
Il me paraît, Hermogène, que le législateur n’entendait pas le mot lusitéloun [profitable] au sens où le prennent les marchands, ce qui libère de la dette, mais en ce sens qu’étant ce qu’il y a de plus rapide dans l’être, il ne permet pas que les choses s’arrêtent et que le mouvement qui emporte le monde prenne fin en s’immobilisant et en cessant ; au contraire, il le délivre toujours de cette fin, si elle tente de se produire, et le rend incessant et immortel. C’est pour cette raison qu’il a donné au bon ce nom de bon augure, lusitéloun.

Ramasse tes lettres : Alexis Zorba, de Nikos Kazantzakis

Un homme de passage

Kazantzakis (Nikos) 1946, Alexis Zorba, Plon, coll. Pocket, 1977

Traduit du grec par Yvonne Gauthier (Βίος και Πολιτεία του Αλέξη Ζορμπά = « Vie et moeurs d’Alexè Zorba »).

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Sur le point de s’embarquer pour la Crête avec l’idée d’investir dans une mine de Lignite, celui qui sera « le patron », un jeune intellectuel, rencontre Alexis Zorba, un homme d’âge mûr qui le surprend par sa singularité, son franc-parler. Il sera son bras.

Sur l’île, ils embauchent quelques locaux, et les deux hommes se consacrent chacun à son ouvrage : la pioche pour l’un, la lecture-méditation pour l’autre. Le soir, ils se retrouvent, partagent le repas, bavardent. Zorba joue du santouri et danse. Au village, une vieille coquette est séduite par le bonhomme. Zorba répond à son amour et la surnomme affectueusement « ma Bouboulina ». Une jeune veuve farouche, désirée de tous les hommes du village, passe le long du café…

L’auteur : Nikos Kazantzakis (1883-1957)

Né à Héraklion en Crète (sous domination Ottomane). Il étudie le français et l’italien à l’École commerciale française de l’île de Naxos, puis le droit à l’université d’Athènes. Docteur en droit en 1906, il publie son premier roman, sous forme d’un journal, Le Lys et le Serpent. Il se rend à Paris pour suivre des études de philosophie, suivant les cours de Bergson et consacre sa thèse à « Nietzsche dans la philosophie du droit et de la cité ».

Il écrit pour divers journaux, traduit des œuvres philosophiques, contracte un premier mariage… En 1912, il s’engage dans les guerres balkaniques. Il fait deux années de pèlerinage au Mont Athos avec le poète Angelos Sikelianos, puis rencontre Georgos Zorbas avec lequel il va exploiter une mine de lignite au sud du Péloponnèse, expérience qui inspirera son célèbre roman.

Missionné par le ministère grec puis correspondant pour différents journaux, Kazantzakis voyage dans toute l’Europe, en U.R.S.S., en Palestine, en Égypte, au Soudan, en Chine et au Japon… Il écrit des scénarios de film et des récits de voyage, publie son Odyssée, grande œuvre poétique. Pendant la Seconde Guerre, il se consacre à l’écriture d’Alexis Zorba qui obtient un immense succès en 1946. Il crée le parti d’Union socialiste ouvrière.

Commentaires

Caractère solaire. Un Jésus ou un Socrate à l’état brut, sans décorum exégétique, sans abstraction ni idéologie, sans texte, sans ambition de meneur. Un prophète de la vie, de l’action libérée de la raison, du rire et du bien-être. Un corps dansant, chantant, mangeant, buvant, fumant, caressant. Un corps travaillant dur, éprouvant plaisir à sa fatigue. Une parole rustre, sans procédés de style ni précautions oratoires, droit au but mais surtout incarnée de tête en pied dans l’action (d’une efficacité comparable à celle décrite par Labov dans son Parler ordinaire dans les ghettos). Elle traverse les tortillages socials, résonne de coeur à coeur comme la pioche dans la pierre, au risque d’un coup de grisou… À vie physique, danger physique.

Le narrateur, jeune homme cultivé cherchant le sens du monde dans les livres de philosophie et de religion, est au contraire pur esprit. Qui n’a d’ailleurs pas de nom. Illustration du retrait du monde de Bouddha (thème de ses lectures), il n’agit pas. Il y a ainsi complémentarité autant que complicité entre les deux personnages, corps et esprit, comme si ils étaient les deux faces d’une humanité divisée cherchant à se réconcilier (à l’image du mythe de l’amour d’Aristophane dans Le Banquet de Platon : ces anciens êtres qui avaient quatre bras, deux têtes et qui ont été scindés et cherchent au monde à se rejoindre). Les deux âmes s’accordent et se superposent quasiment, ou semblent danser l’une près de l’autre, s’admirer et se repousser une seconde, se rire l’une de l’autre. Cependant, l’esprit est malade. Reniant son corps, le patron est non impliqué dans le monde à part par son estomac et par une parole réservée, peu accessible. Tandis que Zorba, corps assumé, accepte l’amour et peut donc le rendre et le propager, le patron renie et snobe l’amour – sachant par avance que le désir ne peut pas être pur esprit, sera donc dénué de la splendeur des hauteurs spirituelles de ses recherches. Ainsi il rejette l’autre, lui refuse sa protection, le bien qu’il peut apporter au monde. Qui donc est le sage ?

Sagesse du vieillard-enfant. Celui qui découvre un monde neuf à chaque réveil, ne le parasite pas de sa pensée d’analyse qui découpe, de son intelligence qui recouvre de liens, de sa raison qui désenchante, mais au contraire chante et sourit avec lui. Zorba incarne la vraie sagesse de Jésus. Celui-ci répondait à ses disciples à propos des conditions d’accès au paradis : devenir un nouveau-né (Évangile de Matthieu, 18, Évangile de Thomas, logia 22-37). Il ne s’agit pas de se tenir sage pour une récompense, ni d’agir sans réfléchir. Mais de travailler sur soi, son être au monde, être humble, retrouver un œil pur de tout préjugés, un coeur dépourvu de toute dualité (action, parole, pensée, unies), agir suivant les valeurs du bien que l’on s’est constituées… Autrement l’exprime Nietsche : « La maturité de l’homme, c’est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant. » (Maxime n°94, Par delà bien et mal).

Zorba est comme le Socrate vieux moche dans l’agora en face de beaux et jeunes éphèbes qui parlent politique avec de grands mots. Inculte culturellement, il a lui aussi la modestie d’un « je sais que je ne sais rien », mais c’est par une attention passionnée pour le monde et la vie qu’il révèle d’un trait les supercheries de l’esprit qui bavarde au monde, agit peu ou en contradiction avec ce qu’il prêche… Il s’exprime avec quelque bon mot déconcertant, un proverbe ramassé qu’il a su remâché avec sa vieille dent. Il est l’incarnation de la sagesse populaire. Un Sancho Pança parvenu à la maîtrise de son art. Zorba agit au monde avec un coeur qui sait combien accomplir son oeuvre avec le coeur pleinement engagé permet justement d’avoir le coeur en paix, l’âme délivrée des obsessions du corps. Son amitié est amour. Zorba a pris dans le monde la place de l’employé mais c’est lui qui enseigne à son « patron » la folie de l’amour de la vie.

Passages retenus

Géographie, allégorie du style et de Zorba, p. 41
Ce paysage crétois ressemblait, me parut-il, à la bonne prose : bien travaillé, sobre, exempt de richesses superflues, puissant et retenu. Il exprimait l’essentiel avec les plus simples moyens. Il ne badinait pas, refusait d’utiliser le moindre artifice. Il disait ce qu’il avait à dire avec une virile austérité. Mais entre les lignes sévères on distinguait une sensibilité et une tendresse imprévues ; dans les creux abrités, les citronniers et les orangers embaumaient, et plus loin, de la mer infinie, émanait une inépuisable poésie.
– La Crète, murmurais-je, la Crète… et mon cœur battait.

Genèse par la puissance du fantasme, p. 114
Tous les regards suivirent le sien. À cet instant précis, sa jupe noire retroussée jusqu’aux genoux, les cheveux répandus sur les épaules, une femme passait en courant. Bien en chair, onduleuse, ses vêtements lui collaient à la peau révélant un corps provocant et ferme.
Je sursautai. Quelle bête fauve est-ce là ? Pensais-je. Elle me parut souple, dangereuse, une dévoreuse d’hommes.
La femme tourna un instant la tête et jeta un regard étincelant et furtif dans le café.
– Sainte Vierge ! Murmura un tendron avec un duvet de barbe, assis près de la vitre.
– Maudite sois-tu, allumeuse ! Rugit Manolakas, le garde champêtre. Le feu que tu allumes, tu ne l’éteins pas.
Le jeune homme qui était près de la vitre se mit à chantonner, doucement d’abord, hésitant ; peu à peu sa voix se fit rauque :
L’oreiller de la veuve a une odeur de coings.
Moi aussi je l’ai sentie et ne peux plus dormir.
– La ferme ! cria Mavrandoni brandissant le tuyau de son narguilé.
Le jeune homme se tint coi. Un vieillard se pencha sur Manolakas, le garde champêtre.
– Voilà ton oncle qui se fâche, dit-il à voix basse. S’il pouvait, il la couperait en petits morceaux, la malheureuse ! Dieu la protège !
– Eh ! Père Androuli, fit Manolakas, à ce que je crois, tu es aussi accroché au jupon de la veuve. Tu n’as pas honte, toi, le bedeau.
– Eh non ! Je te le répète : Dieu la protège ! Tu n’as peut-être pas vu les enfants qui naissent dans notre village depuis quelques temps ? Ils sont beaux comme des anges. Tu peux me dire pourquoi ? Eh bien, c’est grâce à la veuve ! Elle est comme qui dirait la maîtresse de tout le village : tu éteins la lumière et tu te figures que ce n’est pas ta femme que tu tiens dans tes bras, mais la veuve. Et c’est pour ça, tu vois, que notre village met bas de si beaux enfants.
Le père Androuli se tut un moment, puis :
– Heureuses les cuisses qui la serrent ! murmura-t-il. Ah ! mon vieux, si j’avais vingt ans comme le fils à Mavrandoni !

Le coeur source pour les morts-aimés, p. 139
Les jours passaient. Je crânais, je faisais le brave, mais dans les replis de mon coeur je me sentais triste. Toute cette semaine de fêtes, les souvenirs étaient montés, emplissaient ma poitrine de musique lointaine et d’êtres aimés. Une fois de plus, m’apparaissait la justesse de l’antique légende : le coeur de l’homme est une fosse remplie de sang ; sur les bords de cette fosse les morts bien-aimés se jettent à plat ventre pour boire le sang et se ranimer ; et plus ils vous sont chers, plus ils vous boivent de sang.

Les cathédrales des coquillages, p. 232
Le jour se levait. On entendait la simandre. Je me penchai à la petite fenêtre. Aux premières lueurs de l’aube, je vis un moine maigre, un long voile noir sur la tête, faire lentement le tour de la cour en frappant avec un petit marteau une longue planche de bois merveilleusement mélodieuse. Pleine de douceur, d’harmonie et d’appel, la voix de la simandre se répandit dans l’air matinal. Le rossignol s’était tu et, dans les arbres, les premiers oiseaux commençaient à pépier.
J’écoutais, charmé, la douce et suggestive mélodie de la simandre. Comme, même dans sa déchéance, pensai-je, un rythme de vie élevé peut conserver toute sa forme extérieure, imposante et pleine de noblesse ! L’âme s’enfuit, mais elle laisse intacte sa demeure que, depuis tant de siècles, pareille au coquillage, elle façonnait, vaste, compliquée, pour s’y loger à son aise.
Ce sont de telles coquilles vides, pensai-je, les merveilleuses cathédrales que l’on rencontre dans les grandes villes bruyantes et athées. Des monstres préhistoriques dont il ne reste que le squelette, rongé par les pluies et le soleil.

p. 241
Il fumait lentement et soufflait la fumée par les narines en regardant la mer.
– Demain on aura du sirocco, dit-il. Le temps a tourné. Les arbres vont se gonfler, les seins des jeunes filles aussi, ils ne tiendront plus dans leurs corsages. Coquin de printemps, va, invention du diable !
Il se tut. Puis, au bout d’un moment :
– Tout ce qu’il y a de bon dans ce monde est une invention du diable : les jolies femmes, le printemps, le cochon rôti, le vin, tout ça, c’est le diable qui l’a fait. Et le bon Dieu, lui, a fait les moines, les jeûnes, l’infusion de camomille et les femmes laides, pouah !

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer