Queneau (Raymond) 1947, Exercices de style, Folio Gallimard, 1990
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Queneau nous donne 99 versions du récit d’une petite anecdote sans grande importance de la vie ordinaire : Dans un bus, un jeune homme au long cou et au chapeau bizarre se plaint qu’on lui marche sur les pieds puis se précipite sur une place libérée. 2 heures plus tard, on le retrouve sur la place de la gare Saint-Lazare où il reçoit conseil d’un ami lui recommandant d’ajouter un bouton à son pardessus.
Soupçonnais-tu cette destinée rhétorique ?
p. 78
Sommaire
Notations, En partie double, Litotes, Métaphoriquement, Rétrograde, Surprises, Rêve, Pronostications, Synchyses, L’arc-en-ciel, Logo-rallye, Hésitations, Précisions, Le côté subjectif, Autre subjectivité, Récit, Composition de mots, Négativités, Animisme, Anagrammes, Distinguo, Homéotéleutes, Lettre officielle, Prière d’insérer, Onomatopées, Analyse logique, Insistance, Ignorance, Passé indéfini, Présent, Passé simple, Imparfait, Alexandrins, Polyptotes, Aphérèses, Apocopes, Syncopes, Moi je, Exclamations, Alors, Ampoulé, Vulgaire, Interrogatoire, Comédie, Apartés, Paréchèses, Fantomatique, Philosophique, Apostrophe, Maladroit, Désinvolte, Partial, Sonnet, Olfactif, Gustatif, Tactile, Visuel, Auditif, Télégraphique, Ode, Permutations par groupes croissants de lettres, Permutations par groupes croissants de mots, Hellénismes, Ensembliste, Définitionnel, Tanka, Vers libres, Translation, Lipogramme, Anglicismes, Prosthèses, Épenthèses, Paragoges, Parties du discours, Métathèses, Par devant par derrière, Noms propres, Loucherbem, Javanais, Antonymique, Macaronique, Homophonique, Italianismes, Poor lay Zanglay, Contrepèteries, Botanique, Médical, Injurieux, Gastronomique, Zoologique, Impuissant, Modern style, Probabiliste, Portrait, Géométrique, Paysan, Interjections, Précieux, Inattendu.
Commentaires
Les variantes narratives de l’histoire peuvent être drôle, instructives ou parfois inutiles, montrant l’infinité de manières possibles de raconter une histoire (points de vue, registres de langue, résumé, figure de style, style, sensation…). Ayant inspiré quelques jeux théâtraux, cet exercice est en lui-même très intéressant pour qui se passionne d’écriture, tout comme il est instructif scolairement (ce type d’activité de réécriture à contrainte est totalement recommandé par les programmes). Certaines de ces variations sont cependant quelques fois inutiles ou répétitives. Queneau aurait pu encore développer et retravailler ce corpus pour le rendre plus pédagogique. Mais là n’est pas son but, comme dans ses romans qui sentent l’inachevé et semblent perdre leur sérieux narratif après une bonne moitié du récit, Queneau illustre toujours le lâcher-prise de l’écriture, une liberté à l’opposé de l’écriture scolaire forcée, une écriture tournée vers l’exploration d’un plaisir de la langue, de la narration, à l’opposé du sérieux du patrimoine littéraire intouchable. Ici, l’anecdotique extrême qui est volontairement choisi pour être raconté tendrait presque à la provocation. Mais la multitude des récits, approches variées de cette même histoire anecdotique, finit par en dévoiler une certaine richesse humaine, esthétique… L’intérêt d’une histoire est ainsi en étroite dépendance à la forme choisie. Bien qu’on rapproche avec raison Queneau de l’Oulipo, ces Exercices sont une très belle application apriori de la célèbre phrase de Jean Ricardou : « le nouveau roman [ou nouveau genre littéraire auquel il aspire] n’est plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture » dans son essai Pour une théorie du Nouveau Roman. Ainsi, la liberté d’écrire ne veut pas dire dire le n’importe quoi n’importe comment. L’écriture, c’est la sélection, la contrainte, le brouillon, la première version, la seconde, la réécriture… Et ces exercices de style volontairement exagérés et inutiles, illustrent ce processus de modulation du texte (toutes ces étapes que Dominique Bucheton décrit comme fondamentales pour l’apprentissage de l’écriture). Jean Ricardou prônera d’ailleurs un tel épuisement des procédés et des outils dans son article sur les ateliers d’écriture (« Écrire en classe »).
Passages retenus
MALADROIT. Prenons le taureau par les cornes. Encore une platitude. Et puis ce gars-là n’avait rien d’un taureau. Tiens, elle n’est pas mauvaise celle-là. Si j’écrivais : prenons le godelureau par la tresse de son chapeau de feutre mou emmanché d’un long cou, peut-être bien que ce serait original. Peut-être bien que ça me ferait connaître des messieurs de l’Académie française, du Flore et de la rue Sébastien-Bottin. Pourquoi ne ferais-je pas de progrès après tout. C’est en écrivant qu’on devient écriveron. Elle est forte celle-là. Tout de même faut de la mesure. Le type sur la plate-forme de l’autobus il en manquait quand il s’est mis à engueuler son voisin sous prétexte que ce dernier lui marchait sur les pieds chaque fois qu’il se tassait pour laisser monter ou descendre des voyageurs. D’autant plus qu’après avoir protesté comme cela, il est allé vite s’asseoir dès qu’il a vu une place libre à l’intérieur comme s’il craignait les coups. Tiens j’ai déjà raconté la moitié de mon histoire. Je me demande comment j’ai fait. C’est tout de même agréable d’écrire.
traduit du tchèque par François Kérel (Nesnesitelná lehkost bytí).
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Tomas s’est attaché à Tereza, une serveuse un peu introvertie qu’il a rencontrée par hasard lors d’une consultation en province et qui est venue s’installer à Prague. Mais Tomas ne cesse pas ses aventures physiques – notamment avec Sabina, artiste peintre libérale. Lors de l’invasion russe, Tereza devenue photographe shoote les filles dansant moqueuses autour des chars. Ils s’exilent en Suisse, tout comme Sabina, mais Tereza ne peut supporter sa dépendance à Tomas quand il reprend ses aventures. Elle rentre à Prague et Tomas la rejoint, et sont désormais contraints à des emplois plus manuels. Sabina reste en Suisse et vit une aventure avec Franz, un professeur marié, mais décide de partir lorsqu’il quitte sa femme pour elle.
Pour [le chien], l’instant du réveil était pur bonheur : il s’étonnait naïvement et bêtement d’être encore de ce monde et s’en réjouissait sincèrement.
p. 189
Commentaires
L’intrigue digne d’un mélodrame ne doit pas tromper sur les objectifs de l’auteur. L’Insoutenable légèreté de l’être est un roman philosophique qui s’appuie sur des mouvements ordinaires de la vie (installation, séparation, perturbation, revirement, trahison…), tout à fait présents dans le mélodrame, pour réfléchir et faire réfléchir sur des concepts, un peu comme si l’on cherchait à mettre en trame narrative les aphorismes de Friedrich Nietzsche. Il réalise ainsi une illustration de l’opérabilité de certains concepts, comme le réclamait Gilles Deleuze : les concepts inventés par le philosophe ne sont et ne doivent pas être déconnectés de la vie, de l’action de la vie, ils sont des problèmes de l’existence. Ainsi, si Kundera se place dans la lignée des romanciers philosophiques comme Marcel Proust ou Robert Musil, il se place moins dans la haute sphère de la pensée et de la vie élitiste. Bien qu’il choisisse des personnages d’artistes, ils ont simplement moins de chaînes à leurs pieds (de limites par l’argent et par l’instruction), ont un plus grand panel de choix, mais sont pris dans les mêmes questionnements, incertitudes, mouvements irrationnels et contradictoires que n’importe qui. Ainsi, Kundera résout cette contradiction inhérente à l’action politique des élites de gauche, au lieu de dire ce que sont et ce que devraient faire les pauvres, les ouvriers, il rabaisse les élites au rang d’hommes ordinaires.
Malgré ce caractère philosophique, le roman reste facile à lire, bien que certaines pertes de réalisme puissent faire penser au style kafkaïen. Kundera parvient à faire saisir des subtilités littéraires qui échapperaient à nombre de lecteurs dans un strict récit, à faire entrer dans la réflexion critique philosophique des lecteurs de roman qui n’y seraient jamais entrés. La thèse essentielle du roman est la difficulté de l’homme de se résoudre à la légèreté de la vie. C’est-à-dire que les choses – ces choses que nous considérons volontiers comme fondamentales pour nous – sont ce qu’elles sont mais pourraient tout aussi bien être autres. Les personnes avec qui l’on partage sa vie, nos réalisations artistiques, notre importance sociale, nos engagements, notre côté du mur, notre religion… ces éléments censés ancrer nos existences (être au monde pleinement), ne sont en fait qu’un décor carton-pâte substituable, contingences. Accorder trop d’importance à ces choses, c’est cultiver le « kitch » : transformer la beauté de l’amour, éphémère comme la vie, en mélodrame risible ; pousser l’intensité d’être au monde par l’engagement politique jusqu’à l’entêtement obtus et fétichiste ; passer d’une spiritualité riche de sensibilité et d’émerveillement à la rigidité d’idolâtrie ; d’une compréhension et d’une défense de ses origines et de sa culture à un patriotisme caricatural… Avec leur culte du prince, leurs uniformes, leurs gestes et slogans, les régimes autoritaires sont typiquement dans une culture du kitsch. On est dans un recouvrement factice d’une peur de l’insignifiance de la vie : l’homme se donne de grands airs. Mais il ne s’agit pas non plus de tomber dans l’opposé (qui caractérise les sociétés capitalistes) : le relativisme lâche des girouettes, l’hédonisme inconséquent ; l’insouciance naïve qui ferme les yeux ; le cynisme immoral… L’excès de légèreté y rejoint le kitsch car les actions, amours et engagements y deviennent futiles, factices.
Kundera cherche à faire ressentir par ses lecteurs cette impression d’étrangeté du monde, comme avant lui Musil (dans Les Désarrois de l’élève Törless), Camus (L’Étranger) ou Sartre (La Nausée) et bien-sûr son concitoyen praguois Franz Kafka (dans l’ensemble de son œuvre). Il y a bien-sûr quelque chose de fondamentalement inquiétant à constater ainsi la fragilité de l’édifice humain, de sa culture, de sa connaissance. De quoi en revenir à ces premiers hommes terrorisés à la tombée de la nuit et émerveillés à chaque lever du jour… Cependant pour Kundera, ce monde enfin dénudé de ses vêtements de fête et de guerre n’a rien de repoussant, ni même d’inquiétant. Il invite ainsi à une acceptation intellectuelle de cette étrangeté du monde, de l’incertitude, de la complexité et de la contradiction. Contrairement à Nietzsche dans Par delà le bien et le mal, qui évoque ce même courage intellectuel de sortir de la caverne, il n’est pas question de renoncer aux valeurs humaines, à tout questionnement moral, mais de refuser toute dualité simplificatrice.
[A propos des vaches.] Paisibles, sans malice, parfois d’une gaieté puérile : on croirait de grosses dames dans la cinquantaine qui feraient semblant d’avoir quatorze ans.
p. 418
Passages retenus
p. 57 : Nous croyons tous qu’il est impensable que l’amour de notre vie puisse être quelque chose de léger, quelque chose qui ne pèse rien ; nous nous figurons que notre amour est ce qu’il devait être ; que sans lui notre vie ne serait pas notre vie. Nous nous persuadons que Beethoven en personne, morose et la crinière terrifiante, joue son « Es muss sein ! » pour notre grand amour.
Ivresse de chute, p. 118 : C’était le vertige. Un étourdissant, un insurmontable désir de tomber. Je pourrais dire qu’avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue aux yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre.
p. 148 : Qui cherche l’infini n’a qu’à fermer les yeux.
p. 153 : On croirait que les morts donnent un bal enfantin. Oui, un bal enfantin, car les morts sont innocents comme les enfants.
Violence dans l’amour, p. 163 : Franz est fort, mais sa force est uniquement tournée vers l’extérieur. Avec les gens avec qui il vit, avec ceux qu’il aime, il est faible. La faiblesse de Franz s’appelle la bonté. Franz ne donnerait jamais d’ordres à Sabina. Il ne lui commanderait jamais, comme Tomas autrefois, de poser le miroir et d’aller et venir dessus toute nue. Non qu’il manque de sensualité, mais il n’a pas la force de commander. Il est des choses qu’on ne peut accomplir que par la violence. L’amour physique est impensable sans violence.
Drame de la légèreté, p. 178 : Elle avait quitté un homme parce qu’elle voulait le quitter. L’avait-il poursuivie après cela ? Avait-il chercher à se venger ? Non. Son drame n’était pas le drame de la pesanteur, mais de la légèreté. Ce qui s’était abattu sur elle, ce n’était pas un fardeau, mais l’insoutenable légèreté de l’être.
p. 182 : Elle regrette d’avoir été impatiente. S’ils étaient restés ensemble plus longtemps, peut-être auraient-ils commencé à comprendre peu à peu les mots qu’ils prononçaient. Leurs vocabulaires se seraient pudiquement et lentement rapprochés comme des amants très timides.
p. 206 : Qu’est-ce que la coquetterie ? On pourrait dire que c’est un comportement qui doit suggérer que le rapprochement sexuel est possible, sans que cette éventualité puisse être perçue comme une certitude. Autrement dit : la coquetterie est une promesse non garantie de coït.
Qu’est-ce qu’un roman ? p.318-319 : Les personnages ne naissent pas d’un corps maternel comme naissent les êtres vivants, mais d’une situation, d’une phrase, d’une métaphore qui contient en germe une possibilité humaine fondamentale […]. Les personnages de mon roman sont mes propres possibilités qui ne se sont pas réalisées. C’est ce qui fait que je les aime tous et que tous m’effraient pareillement. Ils ont, les uns et les autres, franchi une frontière que je n’ai fait que contourner. C’est cette frontière franchie (la frontière au-delà de laquelle finit mon moi) qui m’attire. Et c’est de l’autre côté seulement que commence le mystère qu’interroge le roman. Le roman n’est pas une confession de l’auteur, mais une exploration de ce qu’est la vie humaine dans le piège qu’est devenu le monde.
p.361 : Lorsque le cœur a parlé, il n’est pas convenable que la raison élève des objections.
p.434 : Le temps humain ne tourne pas en cercle mais avance en ligne droite. C’est pourquoi l’homme ne peut pas être heureux puisque le bonheur est désir de répétition.
Est-il encore possible de retourner à l’école de la nature ?
Giono (Jean) 1925-1932, Solitude de la pitié, Gallimard, Le Livre de poche, 1932 (1970)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Présentation du recueil
Recueil de vingt nouvelles de taille et de sujets variés, publiées d’abord dans des journaux de 1925 à 1932, puis rassemblées par Gallimard en 1932.
Sommaire
Solitude de la pitié ****. Deux hommes frappent à la porte de l’église, l’un d’eux est en mauvaise santé, l’autre est prêt au plus dur labeur pour assurer un petit quelque chose.
Prélude de Pan (novembre 1929) **** *. Un jour de fête votive, un inconnu entra à l’auberge et prit la défense d’un petit oiseau contre le chef des bûcherons. Après cela, ce fut le trouble le plus complet dans le village.
Champs (1928) ****. Dans les collines, Jean rencontre un homme installé loin de tout, qui vivait autrefois dans les Alpes heureux avec sa femme et sa jolie petite fille, jusqu’à ce qu’il prenne un locataire pour avoir un petit complément.
Ivan Ivanovitch Kossiakoff (1925) *** *. Pendant la guerre, Jean est envoyé aux communications avec les Russes, travaillant avec un homme dont il ne comprend pas un mot, mais l’amitié n’a pas besoin des mots.
La main *** *. Fidélin l’aveugle affirme qu’il voit avec la main, en touchant, et qu’il y a là parfois de grands plaisirs.
Annette ou une affaire de famille *** *. Une pauvre nièce qu’on avait dû placer à l’orphelinat parce qu’on n’avait su qu’en faire, vient de sortir et a trouvé un emploi au village.
Au bord des routes ***. L’auberge de Baptiste Gaudemar, dit Gonzalès, qui a voyagé au Mexique et ressasse ses succès avec les femmes et son truc de regarder le monde au travers d’un foulard rouge.
Jofroi de la Maussan **** *. Le bon Fonse a racheté le verger du vieux Jaufroi. Mais celui-ci est venu le menacer au fusil quand il a commencé à arracher les arbres pour y faire un potager.
Philémon ***, qui saigne les cochons, reprend du service après le dernier raté lors des noces de la jolie Blanchette.
Joselet ****, le mystique qui lit les étoiles et mange le soleil, et comprend les rouages du monde.
Sylvie ***, belle jeune fille dont Jean était amoureux, et qui revint un jour de la ville, plus une demoiselle.
Babeau ***, la jeune bergère qui était là quand Fabre s’est noyé dans le réservoir.
Le mouton *** *. Félippe qui pense que les arbres ont bien du caractère, veut montrer le mouton du paysage au Jean.
Au pays des coupeurs d’arbres *** *. Sur cette terre où l’on a tout coupé à ras, il reste un dernier cyprès à côté des ruines de fermes.
La grande barrière ****. Dans les champs, le conteur découvre une hase ayant mis à bas, mourante…
Destruction de Paris *** *. Voyant un homme pressé fuir avec son journal, le conteur lui adresse cette complainte sur la médiocrité de la ville.
Magnétisme *** *. Ces hommes qui travaillent la terre et portent en eux une véritable énergie magnétique.
Peur de la terre *** *. L’habitant du pays est parfois gagné par l’angoisse, parce qu’il voit trop derrière l’apparente beauté de la nature, cette force souterraine qui travaille à sa perte.
Radeaux perdus ***. L’isolement de la terre fait des naufragés, et certains tuent, comme si le reste du monde était trop loin.
Le chant du monde (juin 1932) ***. Plans pour la construction d’un roman où la nature, les forêts et les montagnes tiendraient la place dominante qu’ils tiennent dans la réalité.
Commentaires
Ce recueil de nouvelles constitue quelque part un roman d’auto-apprentissage pour l’écrivain-narrateur lequel apparaît dans la plupart des récits sous les traits d’un jeune homme à l’écoute de ceux qu’il rencontre, à l’école du pays et de ses paysans, premières expériences qui l’ont amené à ses premières écritures. Nombre de pièces peuvent être considérées comme des travaux préparatoires sur des thèmes qui se déploieront dans ses romans à venir (« Le chant du monde » est clairement l’esquisse du roman du même nom qui sera publié en 1934 ; « Le Prélude de Pan » annonce bien-sûr les trois premiers romans de Giono, dite trilogie de Pan ; « Ivan Kossiakoff » annonce Le Grand Troupeau publié en 1931…). Les premières nouvelles plus longues semblent porter tout un manifeste littéraire, constituant les codes et lignes de force de sa sensibilité d’écrivain. Placée en entrée avec son titre magnifique, la « Solitude de la pitié » exprime à partir d’un récit sec, dénué de toute fonction laudative de l’auteur, toute l’injustice qui est faite aux hommes du peuple, ces travailleurs volontaires, humains, simples, qui tombent malades et meurent dans le mépris. Une injustice telle que c’est précisément par le silence, par un récit réaliste, sec, par la description objective, que Giono renforce l’inacceptabilité des faits racontés. Ce recours important au non-dit (Giono laisse le lecteur deviner les pensées et sentiments qui motivent les mouvements décrits, et ceux qui motivent le récit) se retrouve dans de nombreux récits, comme « Babeau » où une jeune fille rapporte sur un ton enjoué les dernières paroles d’un suicidé… Cela rappelle clairement la manière de Maupassant, où l’on sent derrière le silence du narrateur, derrière l’humour cruel même, une colère sourde et une pitié profonde. L’injustice faite aux faibles se retrouve dans presque toutes les nouvelles, l’oiseau martyrisé du « Prélude de Pan », les arbres menacés de « Jaufroi de la Maussan », l’orpheline d’« Annette », ou même dans « Ivan Ivanovitch Kossiakoff » où la guerre et sa bêtise détruisent l’amitié et presque punissent la générosité humaine du personnage. Le mari trompé de « Champs » ne prête pas à rire… c’est un homme volontaire, généreux, aimant, mais qui n’est aucunement récompensé. Il est broyé non seulement par l’humain, sa femme et l’homme qu’il a hébergé, mais également par la nature qui semble lutter contre lui et défait chaque jour son travail.
L’amour de Giono pour la forêt, la montagne et les paysans, n’a rien de la naïveté du roman pastoral, ni du lyrisme romantique ou de l’idéalisation régionaliste : la nature a quelque chose d’inquiétant, de résistant, qui s’exprime de manière quasi mystique dans « Peur de la terre ». C’est comme si l’homme du pays était piégé entre une humanité vicieuse, malveillante (la civilisation corruptrice de Rousseau), et une nature réticente et presque inaccessible, à l’image de cet animal mourant dans « La Grande Barrière », que le narrateur ne peut consoler. Comme si la culture (l’esprit d’abstraction) avait rendu les hommes incompatibles avec la nature, des hommes déchus comme Les Animaux dénaturés de Vercors. Ainsi l’homme des « Radeaux perdus », dont on ne sait plus trop s’il commet un crime parce qu’il est isolé dans la nature ou parce que la civilisation de l’égoïsme et de l’enrichissement le regagnent, même là en pleine nature… Ce qui fait la modernité de Giono, c’est que ses paysans sont en fait déjà des déracinés, des rejetés de la civilisation comme l’aubergiste de « Au bord des routes », des néo-ruraux avant l’âge, qui tentent de revenir vers la terre alors que toute l’humanité semble s’en détourner, dérivant dans un mouvement irrépressible d’éloignement (cette séparation artificielle entre culture et nature, typique de la civilisation occidentale, décrite et critiquée par Philippe Descola).
C’est pourquoi le choix de Giono de défendre le pays, de faire l’éloge des paysans, de rechercher poétiquement à exprimer la nature, et de dénoncer les méfaits de la civilisation, relève de l’engagement politique et existentiel, à l’instar des décroissants (engagement nettement exprimé dans la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, en 1938)… Défense de la nature (écologie donc), ne va pas sans le déboulonnement de la civilisation. Ainsi Giono adresse ainsi une diatribe terrible contre le parisien pressé, son urbanité et son journal – symbole du faux progrès de l’intelligence humaine – dans « Destruction de Paris » : son humanité civilisée est d’une fragilité et d’une faiblesse totales. Paris n’aura de sens que lorsque les cochons prendront le métro ! retrouvant une place de co-existant à l’homme (on pense là aux espèces compagnes Donna Haraway). En conséquence, l’harmonie perdue avec la nature ne semble pouvoir se trouver que par delà la raison et la logique, tel ce « Magnétisme » mystique qui semble se dégager du travail manuel de l’artisan et du paysan (il est amusant de voir ici Giono rejoindre l’anarchiste Jules Vallès, s’exprimant pareillement dans L’Enfant…). Attention à ne pas confondre cependant, cette sorte de conversation sensuelle avec la nature, cet émerveillement simple « Le mouton », avec l’illumination de « Joselet » qui continue de voir le monde comme une machine dont il pourrait comprendre les rouages et les actionner (vision de la nature mécanisée venant de Descartes mais se retrouvant tout autant dans l’alchimie… il y a peut-être déjà un danger, une hybris, à trop vouloir démystifier le monde par la science, prévenait Épicure).
La réconciliation semble se faire par le corps, par les sens, dans l’abandon de la conscience, dans la transe chamanique décrite dans le « Prélude de Pan », lors de la fête votive du village (en l’honneur de la divinité protectrice du village), espèce d’orgie carnavalesque où toutes les normes sont oubliés, les rôles sociaux, où s’opère un grand nettoyage des certitudes et des égos… Le personnage mystérieux, humble sortant de la forêt et se réfugiant quelques temps auprès des hommes. Qui est-il ? Son dénuement et sa défense ferme de l’animal persécuté font de lui une espèce de Jésus de la nature. Il s’agit de Pan, divinité mi-animal / mi-homme des populations ancestrales à croyances chamaniques, jouant le médiateur entre une tribu et son environnement, entre l’homme, les animaux, les plantes, les éléments… Puis il disparaît. A-t-on rêvé ? Est-ce un mensonge de paysan malicieux pour expliquer ce qu’il n’a pas envie ou pas moyen d’expliquer ? Une légende que l’on raconte aux enfants pour emplir leur imaginaire de merveilles ? N’est-ce pas là simplement le rôle de l’écrivain, comme un chamane, de rétablir par la fiction le lien entre l’intellect humain et les autres formes d’existence, monde des sens, monde des morts, monde du possible… ?
Passages retenus
La contre-nature de l’homme, p. 31 : D’abord, il faut le dire : toute cette équipe de gros hommes, les bûcherons de la taille 72, là-haut près du Garnezier arrivaient tout droit des haut bois après plus de cent jours de campement solitaires. Ils venaient de vivre cent jours, je vous dis, avec comme compagnons le ciel et les pierres. La forêt, ça n’était pas leur compagne : ils l’assassinaient. Ce qu’il faut faire pour vivre quand même ! Cette amitié qu’ils étaient forcés d’avoir pour le grand ciel tout en acier, pour l’air dur, pour cette terre froide comme de la chair de mort, ça leur mettait au coeur le désir d’embrasser les arbres comme des hommes et voilà qu’ils étaient là, au contraire pour les tuer. Je vous explique mal, que voulez-vous ?… C’est un peu, sauf votre respect, comme si vous qui aimez Berthe, je le sais, et elle le mérite, on vous obligeait pour vivre, à la tuer elle, et à faire des boudins avec son sang. Excusez-moi, c’est pour dire, mais comprenez maintenant.
Pulsion carnavalesque, p. 39 : Ça virait, ça tournait. On avait de la poussière jusqu’au ventre, et la sueur coulait de nous comme de la pluie, et c’était sur le parterre de bois un tonnerre de de pieds, et on entendait les han, han, du gros Boniface, et les tables qui se cassaient, et les chaises qu’on écrasait, et le verre des verres et des bouteilles qu’on broyait sous les gros souliers avec le bruit que font les porcs en mangeant les pois chiches et il y avait une épaisse odeur d’absinthe et de sirop qui nous serrait la tête comme dans des tenailles. À dire vrai, dans tout ça, l’Antoine n’était pas pour grand-chose. Au milieu de tout ce vacarme, on n’entendait plus sa musique. Elle était perdue, dans tout ça. On le voyait, seulement, au hasard des virevoltes qui brassait son instrument avec la rage qu’on mettait, nous autres à danser. Ça n’était donc pas la musique qui nous ensorcelait mais une chose terrible qui était entrée dans notre cœur en même temps que les regards tristes de l’homme. C’était plus fort que nous. On avait l’air de se souvenir d’anciens gestes, de vieux gestes qu’au bout de la chaîne des hommes, les premiers hommes avaient faits. Ça avait ouvert dans notre poitrine comme une trappe de cave et il en était sorti toutes les forces noires de la création. Et alors, comme maintenant on était trop petit pour ça, ça agitait notre sac de peau comme des chats enfermés dans un sac de toile. C’est raconté à ma manière, mais, je n’en sais pas plus ; et puis, c’est déjà bien beau de pouvoir vous le dire comme ça, tiré du mitan de cette chamade.
Fuite des cerveaux de campagne, p. 109 : Moulières-Longue c’est une ferme toute isolée, perdue dans une espèce de cratère de collines et tout y prend beaucoup d’importance en raison de ce que la vue d’alentour n’est pas belle mais renfrognée. Ça, c’est la première chose. La seconde, c’est qu’aux Moulières-Longue on avait beaucoup de sous. Le père Sube était renommé. Alors, au lieu de garder sa fille pour la terre il s’était laissé monter le coup et il l’avait mise à Aix, à l’école. Blanchette Sube, grande et pliante comme du jonc, jolie figure, mais, depuis, elle me tenait un peu loin. Là-bas, elle s’était trouvé un fils de professeur ou d’huissier, ou… enfin, blond et comme elle : assortis. Deux pailles. Un coup de vent et plus personne.
Joselet, mangeur de soleil, p. 113 : Joselet s’est assis en face du soleil. L’autre est en train de descendre en plein feu. Il a allumé tous les nuages ; il fait saigner le ciel sur le bois. Il vendange tout ce maquis d’arbres, il le piétine, il en fait sortir un jus doré et tout chaud qui coule dans les chemins. Quand un oiseau passe dans le ciel il laisse un long trait noir tout enlacé comme les tortillons de la vigne. On entend sonner des cloches dans les clochers des villages, là-bas derrière les collines. On entend rentrer les troupeaux et ceux qui olivaient les dernières olivettes des hautes-terres s’appellent de verger en verger avec des voix qui font comme quand on tape sur des verres. […] Le soleil est maintenant en train de se battre avec un gros nuage tout en ventre. Il le déchire à grands coups de couteau. Joselet a du soleil plein la barbe comme du jus de pêche. Ça lui barbouille tout l’alentour de la barbe. Il en a plein les yeux et plein les joues. On a envie de lui dire : « Essuie-toi. »
Le cyprès compagnie, p. 133 : Au général, voilà : de mon temps on plantait le cyprès, vous savez pourquoi ? Parce que c’est un arbre beau chanteur. Voilà la raison. On n’allait pas chercher bien loin. On aimait cette musique de cyprès. C’est profond, c’est un peu comme une fontaine, tenez. Vous savez, l’eau des fontaines, près des fermes, ça coule, ça coule, ça fait son bruit, ça fait son chemin, ça vit, ça tient compagnie plus que dix hommes et dix femmes n’en parlons pas. Ici, on ne pouvait pas se payer le luxe de faire couler l’eau tant et plus ; ici, on mesurait l’eau à la burette. Et pourtant on avait besoin de cette compagnie des choses qui ne sont pas l’homme. Entre parenthèses, je vous dis ça mais, moi, je l’ai bien tout réfléchi dans mon temps de pâture : celui qui ne sent pas ce besoin, faites une croix dessus et allez-vous-en ; c’en est un qui est mal fini ; sa mère a fait l’avare ; il est mauvais pour la fréquentation. Donc, pour nous remplacer la fontaine on plantait un cyprès au bord de la ferme, et comme ça, à la place de la fontaine de l’eau, on avait la fontaine de l’air avec autant de compagnie, autant de plaisir. Le cyprès, c’était comme cette canette qu’on enfonce dans le talus humide pour avoir un fil d’eau. On enfonce le cyprès dans l’air et on avait un fil d’air. On venait s’asseoir là-dessous, fumer, écouter. Ce bruit sur les soucis dans la tête, ah ! Que c’est bon.
La bonne nouvelle de l’avènement du royaume de la nature, p. 142 : Suis-moi. Il n’y aura de bonheur pour toi, homme, que le jour où tu seras dans le soleil debout à côté de moi. Viens, dis la bonne nouvelle autour de toi. Viens, venez tous ; il n’y aura de bonheur pour vous que le jour où les grands arbres crèveront les rues, où le poids des lianes fera crouler l’obélisque et courber la tour Eiffel ; où devant les guichets du Louvre on n’entendra plus que le léger bruit des cosses mûres qui s’ouvrent et des graines sauvages qui tombent ; le jour où, des cavernes du métro, des sangliers éblouis sortiront en tremblant de la queue.
L’art comme miroir de l’âme (ou créateur d’une âme)
Wilde (Oscar) 1890-1891, The Picture of Dorian Gray (Le Portrait de Dorian Gray), Ward Lock and co., London, 1891
La toute première édition du livre date de 1890, mais fut largement censurée par l’éditeur, sans le consentement de l’auteur. L’édition de 1891 (même éditeur) sera rallongée de plusieurs chapitres (passant de 13 à 20).
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Le peintre Basil Hallward présente à Lord Henry son jeune ami et modèle Dorian Gray, dont la beauté innocente lui a permis d’atteindre une certaine perfection artistique. Lord Henry félicite Dorian pour sa jeunesse et sa beauté et lui affirme que ce sont les seules choses importantes de l’existence. Lorsque Basil leur dévoile le majestueux portrait qu’il a fait du jeune homme, Dorian Gray, effrayé à l’idée de devenir très vite bien moins beau que l’image, fait le vœu secret que ce soit le portrait qui reçoive les marques du temps à sa place… Quelques temps plus tard, Dorian invite Basil et lord Henry au théâtre pour qu’ils découvrent la jeune actrice avec laquelle il s’est fiancé. Celle-ci manque complètement son interprétation. Pris de honte devant ses amis, Dorian l’abandonne. En rentrant chez lui, il trouve son portrait sensiblement changé…
Youth smiles without any reason. It is one of its chiefest charms.
p. 148 (Le jeune sourit sans aucune raison. C’est l’un de ses charmes capitaux)
Commentaires
You are thoroughly ashamed of your own virtues. You are an extraordinary fellow. You never say a moral thing, and you never do a wrong thing. Your cynicism is simply a pose.
p. 7 (Tu es complètement honteux de tes propres vertus. Tu es un type hors de l’ordinaire. Tu ne dis jamais une chose morale, et tu ne fais jamais une mauvaise chose. Ton cynisme est simplement une pose.)
Le seul roman d’Oscar Wilde est sans aucun doute le roman le plus célèbre du symbolisme/décadentisme (précisons que les acteurs du mouvement refusaient a priori le genre, tout comme leurs héritiers Surréalistes). On y retrouve les principales caractéristiques de ce mouvement littéraire telles que définies par exemple par Remy de Gourmont (dans L’Idéalisme) : goût pour une langue complexe, ancienne et riche, reflétant la personnalité et le flux de pensée de l’auteur, négligeant volontiers les règles académiques pour favoriser une torsion expressive de la phrase ou des mots ; goût pour la métaphysique et dégoût pour la description réaliste, goût pour le rêve, les obsessions et les folies… traitement de sujets spécifiques au monde intellectuel : l’art, la pensée, la spiritualité, sans concession pour le grand public. Mais ces tours prennent ici moins ce côté maniéré et aristocratique de la plupart des œuvres symbolistes, peut-être parce que Wilde laisse une grande place aux dialogues : Basil et Dorian ayant des voix plus faciles, proches du lecteur moyen, et Henry ayant le droit de par son titre et par son humour à une parole volontiers énigmatique, hautement cynique et méprisante pour le peuple. La voix narrative peut ainsi se laisser aller à la prose poétique sans gêner la compréhension globale.
Si le style se veut loin du réalisme, la manière dont le roman mêle considérations sur l’art, criminalité, excentricité et fantastique fera penser à Balzac : bien-sûr Le Chef-d’œuvre inconnu où la recherche d’art aboutit à la folie, mais le parallèle sera encore plus pertinent avec La Peau de chagrin, dans lequel un jeune homme use sa vie en plaisirs grâce à un objet magique. De plus, Dorian fréquente des milieux plus populaires et ses sorties, ses hésitations, ses crimes, permettent de satisfaire des attentes plus conventionnelles du lecteur (genre policier, peintures sociales…). Mais c’est bien la parole jouissive de Lord Henry qui fait vivre le texte, le rend à la fois profond par ses contre-pieds et paradoxes, et en même temps plus léger par ses bons mots et paroles désarmantes, moins précieux que les narrateurs de Sixtine de Remy de Gourmont et d’À rebours de Huysmans auquel il fait référence comme livre de chevet du héros. Et c’est également Henry qui, tel un Socrate hédoniste ou cynique, par la menée de véritables dialogues platoniciens, par son sens de la répartie, sa rhétorique sophiste (capable d’argumenter une chose aussi bien que son contraire), traque la faiblesse des pensées communes, fait progresser la dialectique et transforme l’anecdote racontée, les propos sur l’art, l’amour… en véritable quête philosophique d’un art de vivre.
Le portrait exécuté par Basil « immortalise » la beauté du jeune homme (l’auteur prend la métaphore au pied de la lettre) et rend possible l’un des fantasmes les plus répandus de l’humanité : la jeunesse éternelle. Cela n’implique pas seulement la beauté et la santé du corps, mais aussi l’insouciance, la candeur, l’impertinence qui vont avec : le jeune a la licence d’agir sans se soucier du qu’en-dira-t-on, il peut expérimenter, faire des erreurs, car on ne lui demande pas la sagesse, il peut agir en égoïste. Nulle conséquence, on pardonne tout à un visage d’ange ! Dorian Gray est libre de se consacrer à la pleine satisfaction de ses plaisirs, expérimentant ainsi l’hédonisme d’Aristippe de Cyrène (le disciple infidèle de Socrate). Cependant, les modifications progressives du portrait manifestent par l’accentuation d’un trait, la fixation d’un rictus, d’un je-ne-sais-quoi dans le regard, la vie morale de Dorian Gray (on se rapprocherait presque des théories de la physiognomonie chères à Balzac)… Agissant ainsi comme un miroir magique révélant l’âme, le portrait met Dorian Gray face à l’évidence : son comportement détruit son corps de l’intérieur ; son ego le juge et le blesse bien davantage que ne l’aurait fait le jugement extérieur (On pourra ici faire le parallèle avec Crime et Châtiment, de Dostoïevski, où Raskolnikov en vient à rechercher la punition publique pour échapper à sa persécution intérieure).
Oscar Wilde, un peu à la manière de Flaubert (« madame Bovary, c’est moi »), aurait déclaré dans une lettre en 1894 que Basil Hallward représentait sa personne telle qu’il croyait être – un artiste qui met toute sa passion dans son art quitte à devenir ennuyeux –, Lord Henry sa personne telle que le monde le voyait – un aristocrate cynique ne faisant rien, incapable de prendre quoi que ce soit au sérieux –, et Dorian Gray la personne qu’il aurait souhaité être dans sa jeunesse – un beau jeune homme qui vit sa vie pleinement, comme une suite d’expériences au monde, sans peur des conséquences, sans honte, sans crainte des jugements moraux. Le déroulement du roman désavoue la poursuite de ce mode de vie hédoniste, Dorian devenant finalement un être pitoyable (le crime étant l’art vulgaire des médiocres suivant Henry), qui vit intensément parce qu’il ignore les conséquences de ses méfaits (qui d’autre le pourrait sinon un vulgaire ou un idiot ?). Il n’est finalement admirable qu’en tant qu’objet esthétique (de tableau ou de roman). D’autre part, si Lord Henry représente la force du discours, Basil remarque qu’il n’est qu’une enveloppe de discours vide, son cynisme n’est pas un mode de vie mais une carapace sociale qui lui permet de dissimuler et d’égayer une médiocrité sociale ou vitale qui n’est pas différente de celle de l’artiste qui selon Henry réserve et transfert toute son énergie et ses émotions à son art. Quoique ennuyeux, c’est bien Basil Hallward qui, par son art qu’il a poussé à son sommet, par l’admiration-amour, la romance artistique qu’il a vécue avec Dorian, devient le seul personnage positif, celui qui vit et meurt pleinement, sans la moindre considération pour ce que le monde et Lord Henry peuvent penser de son côté ennuyeux. L’art de vivre, en tant qu’épaisseur de vie recherchée par une élite, ne se trouverait pas dans une quête de plaisirs, de jouissance ou de réussite sociale, mais finalement dans la création artistique, une sorte de pierre philosophale qui transfigure le réel, comme le fait le portrait de Basil (et donc le roman de Wilde), matérialisant l’impossible, développant l’épaisseur poétique au monde, lui conférant une âme.
The serious study of the great aristocratic art of doing nothing.
p. 29 (La sérieuse étude du grand art aristocratique de ne rien faire)
Passages retenus
La souffrance qui accompagne les dons, p. 5 : There is a fatality about all physical and intellectual distinction, the sort of fatality that seems to dog through history the faltering steps of kings. It is better not to be different from one’s fellows. The ugly and the stupid have the best of it in this world. They can sit at their ease and gape at the play. If they know nothing of victory, they are at least spared the knowledge of defeat. They live as we all should live – undisturbed, indifferent, and without disquiet. They never bring ruin upon others, nor ever receive it from alien hands. Your rank and wealth, Harry; my brains, such as they are – my art, whatever it may be worth ; Dorian Gray’s good looks – we shall suffer for what the gods have given us, suffer terribly.
Garder le secret des belles choses, p. 6 : When I like people immensely, I never tell their names to any one. It is like surrendering a part of them. I have grown to love secrecy. It seems to be the one thing that can make modern life mysterious or marvellous to us. The commonest thing is delightful if one only hides it. When I leave town now I never tell my people where I am going. If I did, I would lose all my pleasure. It is a silly habit, I dare say, but somehow it seems to bring a great deal of romance into one’s life.
Ce qu’on expose de soi dans sa peinture, p. 7 : Every portrait that is painted with feeling is a portrait of the artist, not of the sitter. The sitter is merely the accident, the occasion. It is not he who is revealed by the painter ; it is rather the painter who, on the coloured canvas, reveals himself. The reason I will not exhibit this picture is that I am afraid that I have shown in it the secret of my own soul. /// Tout portrait peint avec le ressenti est un portrait de l’artiste, non du poseur. Le poseur est juste un accident, une occasion. Ce n’est pas lui qui est révélé par le peintre ; c’est plutôt le peintre qui, sur le canevas coloré, se dévoile lui-même. La raison pour laquelle je ne vais pas exposer ce tableau est que je suis effrayé d’avoir montrer dans celle-ci le secret même de mon âme.
On surestime la valeur de ce qui nous plaît sur le moment, p. 17-18 : It is a sad thing to think of, but there is no doubt that genius lasts longer than beauty. That accounts for the fact that we all take such pains to over-educate ourselves. In the wild struggle for existence, we want to have something that endures, and so we fill our minds with rubbish and facts, in the silly hope of keeping our place. The thoroughly well-informed man – that is the modern ideal. And the mind of the thoroughly well-informed man is a dreadful thing. It is like a bric-a-brac shop, all monsters and dust, with everything priced above its proper value. I think you will tire first, all the same. Some day you will look at your friend, and he will seem to you to be a little out of drawing, or you won’t like his tone of colour, or something. You will bitterly reproach him in your own heart, and seriously think that he has behaved very badly to you. The next time he calls, you will be perfectly cold and indifferent. It will be a great pity, for it will alter you. What you have told me is quite a romance, a romance of art one might call it, and the worst of having a romance of any kind is that it leaves one so unromantic. /// C’est une chose triste à penser, mais il n’y a pas de doute que le génie dure plus longtemps que la beauté. Cela participe au fait que nous nous servons tous de telles souffrances pour nous sur-éduquer. Dans la lutte sauvage pour l’existence, nous voulons avoir quelque chose qui perdure, et ainsi nous remplissons nos esprits avec des déchets et des événements, dans l’espoir dingue de garder notre place. L’homme consciencieux et bien informé – ce qui est l’idéal moderne. Et l’esprit de l’homme consciencieux et bien informé est une chose effroyable. C’est comme un bric-à-brac, de monstres et de poussière, avec tout à un prix supérieur à sa valeur réelle. Je pense que tu te lasseras le premier, tout de même. Un jour viendra où tu regarderas ton ami, et il te semblera assez peu attirant, ou tu n’aimeras pas le ton de ses couleurs, ou quelque chose. Tu lui reprocheras amèrement dans ton coeur, et tu penseras sérieusement qu’il a vraiment mal agi envers toi. La fois suivante où il appelle, tu seras parfaitement froid et indifférent. Ce sera une grande pitié, parce que cela t’altérera. Ce dont tu m’as parlé, est une espèce de romance, une romance d’art on pourrait l’appeler, et le pire dans le fait d’avoir une romance de toute sorte, c’est que ça vous laisse tellement a-romantique.
La vieillesse est hantée par les passions de jeunesse qu’elle a échouées à cultiver, p. 34 : For there is such a little time that your youth will last – such a little time. The common hill-flowers wither, but they blossom again. The laburnum will be as yellow next June as it is now. In a month there will be purple stars on the clematis, and year after year the green night of its leaves will hold its purple stars. But we never get back our youth. The pulse of joy that beats in us at twenty becomes sluggish. Our limbs fail, our senses rot. We degenerate into hideous puppets, haunted by the memory of the passions of which we were too much afraid, and the exquisite temptations that we had not the courage to yield to. Youth ! Youth ! There is absolutely nothing in the world but youth !
La ponctualité est un voleur de temps, p. 65 : Lord Henry had not yet come in. He was always late on principle, his principle being that punctuality is the thief of time.
Le sacrifice de la vie pour son art, p. 82-83 : Basil, my dear boy, puts everything that is charming in him into his work. The consequence is that he has nothing left for life but his prejudices, his principles, and his common sense. The only artists I have ever known who are personally delightful are bad artists. Good artists exist simply in what they make, and consequently are perfectly uninteresting in what they are. A great poet, is the most unpoetical of all creatures. But inferior poets are absolutely fascinating. The worse their rhymes are, the more picturesque they look. The mere fact of having published a book of second-rate sonnets makes a man quite irresistible. He lives the poetry that he cannot write. The others write the poetry that they dare not to realize. //////// Basile, mon garçon, met tout ce qui est charmant chez lui dans son travail. La conséquence est qu’il n’a plus rien pour la vie hormi ses préjugés, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que j’ai connus qui étaient plaisants de personnalité étaient de mauvais artistes. Les bons artistes existent simplement dans ce qu’ils font, et en conséquence sont parfaitement inintéressants dans ce qu’ils sont. Un grand poète est la plus apoétique de toutes les créatures. Mais les poètes inférieurs sont absolument fascinants. Pires sont leurs rimes, plus ils semblent pittoresques. Le simple fait d’avoir publié un livre de sonnets de seconde zone rend un homme tout à fait irrésistible. Il vit la poésie qu’il ne peut pas écrire. Les autres écrivent la poésie qu’ils n’osent pas réaliser.
L’âme et le corps, p. 85 : There was animalism in the soul, and the body had its moments of spirituality. The senses could refine, and the intellect could degrade. Who could say where the fleshly impulse ceased, or the physical impulse began ? How shallow were the arbitrary definitions of ordinary psychologists ! And yet how difficult to decide between the claims of the various schools ! Was the soul a shadow seated in the house of sin ? Or was the body really in the soul, as Giordano Bruno thought ? The separation of spirit from matter was a mystery, and the union of spirit with matter was a mystery also.
Les femmes et le goût du chagrin, p. 135 : Besides, women were better suited to bear sorrow than men. They lives on their emotions. They only thought of their emotions. When they took lovers, it was merely to have some one with whom they could have scenes.
Se confesser pour se pardonner, p. 141 : Finally, he went over to the table and wrote a passionate letter to the girl he had loved, imploring her forgiveness and accusing himself of madness. He covered page after page with wild words of sorrow and wilder words of pain. There is a luxury in self-reproach. When we blame ourselves, we feel that no one else has a right to blame us. It is the confession, not the priest, that gives us absolution. When Dorian had finished the letter, he felt that he had been forgiven.
Spectateur de sa propre vie, p. 164 : To become the spectator of one’s own life is to escape the suffering of life.
Les manières, la beauté et la richesse valent mieux que les vertus, p. 211 : Yet these whispered scandals only increased in the eyes of many his strange and dangerous charm. His great wealth was a certain element of security. Society – civilised society, at least – is never very ready to believe anything to the detriment of those who are both rich and fascinating. It feels instinctively that manners are of more importance than morals, and, in its opinion, the highest respectability is of much less value than the possession of a good chef. And, after all, it is a very poor consolation to be told that the man who has given one a bad dinner, or poor wine, is irreproachable in his private life.
La laideur est une force de réalité, p. 276 : From cell to cell of his brain crept the one thought ; and the wild desire to live, most terrible of all man’s appetites, quickened into force each trembling nerve and fibre. Ugliness that had once been hateful to him because it made things real, became dear to him now for that very reason. Ugliness was the one reality. The coarse brawl, the loathsome den, the crude violence of discordered life, the very vileness of thief and outcast, were more vivid, in their intense actuality of impression, than all the gracious shapes of art, the dreamy shadows of song.
Le crime est un art pour pauvres, p. 317 : All crime is vulgar, just as all vulgarity is crime. […] Crime belongs exclusively to the lower orders. I don’t blame them in the smallest degree. I should fancy that crime was to them what art is to us, simply a method of procuring extraordinary sensations. […] Oh ! Anything becomes a pleasure if one does it too often […]. That is one of the most important secrets of life. I should fancy, however, that murder is always a mistake. One should never do anything that one cannot talk about after dinner. /// Tout crime est vulgaire, aussi bien que toute vulgarité est un crime. […] Le crime appartient aux basses classes. Je ne les en blâme pas du moindre degré. J’ai la fantaisie de croire que le crime est pour eux ce que l’art est pour nous, simplement une méthode pour se procurer des sensations extraordinaires. […] Oh ! Tout chose devient un plaisir si on le répète trop souvent […]. C’est le plus important secret de la vie. Je me figure, cependant, que tuer est toujours une erreur. On ne devrait jamais rien faire dont on ne pourra pas parler après dîner.
La moralité des récemment convertis, p. 325 : My dear boy, you are really beginning to moralise. You will soon be going about like the converted, and the revivalist, warning people against all the sins of which you have grown tired.
Paul Nizan propose de relire ces trois philosophes de l’antiquité comme des précurseurs de la pensée matérialiste (et donc des analyses de Marx). En période de grand trouble, oppression des libertés, crise économique, pouvoir écrasant des plus riches, l’épicurisme va rechercher « ce qui peut immédiatement sauver ce qui reste de l’homme » (p. 18). Pour cela, il doit dépouiller l’homme de ses fausses espérances, vanités et ambitions, lui faire redécouvrir un bonheur simple : satisfaire sa faim, sa soif, ne pas avoir froid, vivre dans des relations d’amitié… C’est la physique atomiste de l’école d’Abdère fondée par Leucippe et exprimée par Démocrite, première pensée scientifique indépendante des dieux, qui permet ensuite à l’épicurisme de retirer de l’esprit de l’homme les superstitions et la peur écrasante de la mort, qui l’empêchent de se sentir pleinement responsable de son bonheur et d’agir en conséquence. C’est grâce à cela qu’Épicure propose à ses disciples, aux esclaves, aux femmes, une sagesse pratique, un bonheur terrestre accessible, pouvant être exigé. L’épicurisme, très répandu dans l’empire romain, a ensuite été combattu par les dirigeants et théologiens chrétiens comme une philosophie concurrente et menaçante pour leur emprise spirituelle. On retrouve les suites de la pensée épicurienne, et ses conséquences, chez Gassendi et les libertins, chez Diderot, puis chez Marx…
Commentaires
Il est important de noter que Marx a consacré sa thèse de doctorat en 1841 à la Différence de la philosophie de la nature chez Épicure et Démocrite (disponible ici). La filiation entre atomisme et matérialisme est ainsi évidente, Démocrite et après lui Épicure usant pour la première fois peut-être d’une analyse se basant sur des principes scientifiques détachés de toute croyance (rien n’échappe aux lois physiques du monde). Et c’est également cette rigueur qui fait du travail de Marx dans Le Capital, une référence en matière d’analyse du système économico-politique. En revanche, si Nizan avait lu cette thèse, il aurait constaté que Marx déconstruit la filiation que l’histoire de la philosophie établit entre Démocrite et Épicure, et ne se reconnaît qu’en la seule philosophie du second. Démocrite ne développe pour lui aucune philosophie de résistance aux puissant. Cela n’empêche pas pour autant de voir l’atomisme comme outil précurseur de l’épicurisme et donc du matérialisme.
Nizan propose d’envisager différemment le courant matérialiste hérité de la pensée de Marx, non pas comme une proposition politique et idéologique concurrente du système en place, mais comme une lutte perpétuelle dans l’histoire contre la captation du pouvoir qui exploite par les puissants, notamment par la sacralisation d’institutions, de fonctions et de conceptions, qui tout en ayant l’air de protéger l’individu, sa sécurité, sa santé, son honneur, ses enfants, ses possessions durement acquises, permettent avant tout de préserver le pouvoir en maintenant cette personne dans un cadre qu’il lui est interdit de remettre en question. Ainsi la monarchie de droit divin, les titres de noblesse, la morale chrétienne… Mais on ne sanctifie pas moins aujourd’hui par le droit, les brevets, contrats, par les diplômes et discours d’autorité délimitant ce qui est acceptable de ce qui est déviant… On peut ici faire un lien fort avec la critique des institutions d’Ivan Illich dans La Convivialité, où il explique bien comme les institutions destinées à servir, comme la santé ou l’éducation nationale, deviennent – par le fait même qu’elles soient perçues comme indispensables, donc sacrées – des outils pervers qui emprisonnent l’individu dans des schémas de pensée et d’action, des besoins, des sacrifices et des dépenses qu’il croit nécessaires, et assurent en fait par ricochet la reproduction des classes dominantes (on pourrait aussi faire le rapprochement avec la pensée de Bourdieu).
Il s’agit chez Épicure de détacher l’individu de ce qui le gêne, de ses obsessions pour les possessions matérielles, les titres de gloire et la position sociale, de sa frustration venue de désirs puissants et irraisonnés, excités, par des normes sociales, des messages publicitaires, des fausses croyances… Ces obsessions et cette frustration sont les meilleures armes du capitalisme aujourd’hui comme hier, armes de tout pouvoir qui régule le marché et le jeu, parce qu’elles font de chacun un soutien de la tyrannie (on rejoint le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, dans lequel l’homme soutient et favorise le système de servitude parce qu’il en obtient certains avantages). En dénonçant le culte du superflu et en prônant la distinction et la défense de ce qui est essentiel, les épicuriens annoncent deux millénaires à l’avance les critiques de la Société du spectacle de Guy Debord (le culte des divinités, les mystères et les oracles, les jeux du stade, forment le grand spectacle de l’antiquité), ou les critiques du fétichisme technologique de Günther Anders, pionnier de la décroissance.
Si la critique de la société marchande, la dénonciation de l’aliénation de l’humain par l’avoir, par le travail, par la dépendance à l’argent… telles que les développent Marx s’inscrivent clairement dans le prolongement de la pensée épicurienne, le marxisme révolutionnaire tel qu’il a été mis en application par exemple en U.R.S.S., avec son parti et son état tentaculaire, paraît aux antipodes. Souvent caricaturé et déformé comme une apologie de l’individualisme, confondu avec l’hédonisme du « tout pour mon bon plaisir » d’Aristippe de Cyrène (le disciple « raté » de Socrate), ou tout au contraire avec une ascèse et à un retirement de la vie sociale et politique (plus proche des Stoïciens et des ermites chrétiens), l’épicurisme est au contraire un retour à l’essentiel, une réaffirmation des besoins primaires de l’être humain et du collectif, afin de replacer ces fondamentaux dans l’ordre du monde, besoins qui doivent être à l’abri de tout pouvoir politique ou économique et qu’on est en droit d’exiger inconditionnellement (dont le non respect peut légitimer la désobéissance et la révolte). En cela, on rapprochera donc plus volontiers Épicure des anarchistes libertaires (leurs micro-sociétés d’entraide, leur refus de toute domination même dans la cellule familiale et de toute autorité transcendante), et des pionniers et tenants de la décroissance comme Günther Anders, Illich ou André Gortz… qui cherchent à poser des limites à la société économique en raison de priorités humaines ou biologiques et pour affronter une crise paralysante.
Citations
p. 23 : Il y a de ces moments de l’histoire où la vie sociale est tellement dégradée, où le commerce humain produit tant de malheurs que ce désordre paraît être une condition perpétuelle de la vie collective. Lorsqu’elle est jugée essentiellement, et non accidentellement, inhumaine, l’espoir même des métamorphoses, le courage même des utopies disparaissent. Si la vie sociale est l’unique loi naturelle de l’homme, il n’y a pas d’issue : on ne remonte pas le courant de la nature. Mais si elle est une fabrication, une convention, on peut toujours reprendre ce courant naturel qui ne va qu’à la joie, restituer dans l’homme une nature que le groupe effaça. Un nouvel espoir naît : si le malheur est social, le malheur n’est pas une loi. Les contemporains d’Epicure n’imaginaient même plus qu’il pût exister un bonheur collectif. L’histoire demandait que l’homme naturel fut mis à nu : Epicure, comme plus tard Jean-Jacques, n’a guère fait que parler pour lui à une heure où il était lui-même menacé.
Njeddo Dewal, mère de la calamité (1984) – Introduction de l’auteur – Généalogie mythique de Njeddo Dewal d’après la cosmogonie du Mandé – Njeddo Dewal, mère de la calamité – Au pays de Heli et Yoyo – La grande quête de Bâ-Wâm’ndé, l’homme de bien – Bâgoumâwel l’enfant prédestiné Kaïdara, conte initiatique peul (1969) – Avant de lire Kaïdara, de L. Kesteloot – Kaïdara – Postface : propos d’Amadou Hampâté Bâ sur le conte – Petite histoire éditoriale du conte
Njeddo Dewal, mère de la calamité (1985)
Guéno est le créateur du monde et de l’homme primordial. Avec le temps, est venu le mal. Le paradis Heli et Yoyo est maintenant souillé. La femme de Bâ-Wâm’ndé a fait un songe. Sa fille mettra au monde un enfant prédestiné qui vaincra Njeddo Dewal, l’incarnation maléfique qui prospère grâce aux mauvaises actions des hommes et fait mourir les femmes. Pour protéger sa femme, Bâ Wâm’ndé doit s’introduire dans le royaume perverti de Njeddo Dewal, pour ramener le grand fétiche peul qui assure la force de la sorcière… Bâgoumâwel, l’enfant prédestiné, est né avec de grands pouvoirs magiques. Il accompagne ses sept oncles qui ont décidé d’aller marier les sept princesses de la cité de Wéli-wéli. Il a le devoir de les protéger de la reine Njeddo Dewal qui suce le sang de tous les prétendants lors de la nuit de noces…
Ce conte s’ouvre sur le récit de mythes peuls de création du monde, de l’homme primordial et du paradis perdu, rappelant étrangement ceux de la Bible (Le dieu créateur Guéno est d’ailleurs tellement important que cette cosmogonie peule paraît un pré-monothéisme). Hampâté Bâ a vraisemblablement voulu que cette ressemblance soit évidente, que ses lecteurs comprennent qu’ils pourront trouver enseignements de sagesse autant que dans les mythes qu’ils connaissent. Davantage même ! Car l’étrangeté de ces versions alternatives renouvelle le regard d’un lecteur habitué (croyant ou athée) à interpréter les mythes bibliques avant de les avoir lus. L’auteur use ainsi d’un procédé appelé « décentrement », provoquer une nouvelle réflexion sur un objet très connu en partant d’un point de vue inhabituel. Procédé particulièrement utilisé dans les Voyages de Gulliver, Micromégas ou Les Lettres persanes… Les contes de fées ont de toute manière souvent cette propriété de désarmer les jugements préconçus et moraux, en cachant le sérieux du thème derrière le style enfantin et l’irréel.
L’incarnation maléfique Njeddo Dewal est d’abord annoncée comme une conséquence inévitable de toute création (un déchet maléfique inévitable, l’homme imparfait engendrant bien et mal). Mais c’est aussi un démon créé par Guéno pour punir l’ingratitude des hommes, une « calamité » qui rappelle le dieu punisseur du Déluge ou de Sodome et Gomorrhe. Hampâté Bâ laisse malicieusement exister, à la manière de La Bible, différentes versions de l’histoire. C’est l’une des grandes richesses de la Bible, d’avoir intégré plusieurs mythes d’origines culturelles différentes, concurrents qui se chevauchent et laissent cours à d’infinies interprétations. Ces contradictions internes forcent au dialogue et rendent non-pertinente toute lecture littérale des écritures, car elle entre forcément en contradiction avec un autre passage…
Njeddo Dewal, symbole du mal dans le monde, attire les hommes peuls par ses filles magnifiques et leur suce le sang. Cela peut symboliser l’homme faible qui cède à la tentation et en perd son âme (et le mal grandit dans le monde parce que les hommes y succombent de plus en plus). Symboliquement, Njeddo Dewal fait mourir les femmes (les femmes de bien seraient ainsi délaissées par les hommes attirés par les femmes fausses, ou n’ont plus de choix que devenir objets de tentation). Le mal serait donc ce qui provoque la destruction des vertus : que représente donc la tentation dans nos sociétés ? publicité, ambition, réputation, image, pouvoir… À l’opposé de ces hommes, Bâ-Wâm’ndé est un homme de bien, un sage qui agit toujours avec générosité, compassion. Il ne méprise ni les handicapés, ni les plus insignifiants des animaux (à l’instar du personnage d’Hammadi dans Kaïdara qui donne sa montagne d’or à un vieux clochard acariâtre). C’est ainsi qu’il s’attire l’aide de tous et provoque la réussite de sa quête. S’il dispose d’objets magiques, ce n’est pas un don, c’est parce qu’il fait du bien. Chaque être de la nature lui rend service parce qu’au contraire des hommes punis pour ingratitude, lui attire la gratitude de la nature entière (n’est-ce pas la logique de la sagesse chrétienne : aimer son seigneur Dieu, qu’est-ce d’autre sinon aimer l’entière création de celui-ci, donc aimer son prochain et toute la nature ?).
Dans la seconde partie, Bâgoumâwel l’enfant-génie est pourvu de tous les pouvoirs magiques et il est annoncé qu’il vaincra le mal. Le suspens est donc nul : l’enjeu du récit est ailleurs. Cependant, Bâgoumâwel malgré toute sa magie ne peut détourner ses oncles de leurs tentations, de leurs ambitions de luxe, de réussite, de supériorité… La puissance ne suffit pas pour vaincre le mal. Ses pièges dans lesquels tombe tour à tour chaque frère sont l’occasion d’une leçon que l’auditeur doit comprendre pour ne pas être ridicule comme les frères. De même, le mal renaît toujours, malgré l’évidence des contradictions, malgré l’évidence de sa faiblesse… C’est le don total de sa personne qui permet à Bâgoumâwel d’éradiquer la sorcière. Un enseignement qui peut être pris à différents niveaux : un héros qui se sacrifie pour sauver le monde (le super-héros) ; une bonne personne est une personne qui donne de sa personne pour le bien des autres (aime ton prochain) ; l’abandon de soi, de son orgueil, est la seule voie pour éradiquer tout vice (le vrai sens du mot Jihad, particulièrement chez les soufis, objectif inatteignable bien entendu).
Le texte écrit que l’on a extrait de traditions orales (et dont on a posé par écrit une version une seule) est amputé de la partie collective, ou dialogique, propre à la tradition du conte. Rituels introduisant le récit, questions, précisions, rectifications, versions alternatives, accompagnement musical, danses, réactions… (on peut voir cela par exemple dans la transcription ethnologique de Deux soirées de contes Saamaka) La leçon morale à tirer n’est pas fixés, imposée. Elle est le résultat d’une discussion, un peu à la manière d’un dialogue de Platon. Les notes culturelles proposées par Hampâté Bâ remplacent tant que possible cet aspect en invitant le lecteur à mettre en perspective les significations du conte dans le cadre de la compréhension d’une culture, de la quête de sagesse et d’un dialogue des cultures. C’est pourquoi il affirme que le conte est un instrument d’éducation à tout âge. Chacun y trouve des choses différentes selon ce qu’il y cherche, les symboles qui font écho en lui et les discussions qu’il aura. Contes et mythes sont objets culturels et identitaires non dans la rigidité de leurs détails mais dans l’expérience humaine de voyage et de discussion qu’ils proposent. Les notes culturelles de l’auteur remplacent tant que possible le caractère dialogique du conte oral (comme s’il répondait à des questions, en cours de récitation).
Après un certain temps, il déboucha inopinément sur une crapaudière. Les anoures, qui se rendaient à une foire, sautaient de tous côtés. Découvrant la présence de Bâ Wâm’ndé, ils s’écrièrent : « Que t’arrive-t-il, homme au mouton ? Où t’en vas-tu comme cela? Est-ce la trame de tes jours qui a touché à sa fin ? Sinon il ne te viendrait jamais à l’idée d’aller à Wéli-wéli, et surtout d’emprunter le chemin qui passe chez nous. Tu vas payer de ta vie ton audace et ton étourderie. » Une jeune femelle crapaud s’approcha de Bâ Wâm’ndé en sautillant. « Ne me reconnais-tu pas ? lui dit-elle. Un jour tu m’as fait crédit d’un bienfait. C’est à mon tour de te le payer. – Je ne me souviens plus de t’avoir rencontrée, fit Bâ Wâm’ndé. – Il est habituel que l’auteur d’un bienfait oublie sa bonne action et cela est admissible, répliqua la jeune crapaude. Ce qui est condamnable et inqualifiable, c’est que le bénéficiaire de ce bienfait l’oublie. Tel n’est pas mon cas. « Un jour où la chaleur était écrasante, mourant de soif, je fus mise au supplice. J’aperçus en effet, posé à l’ombre d’un arbre, un canari rempli d’eau fraîche. Pleine d’espoir, je m’en approchai pour m’y désaltérer, mais l’ouverture était trop haute et trop étroite pour moi. Chacun de mes bonds pour l’atteindre se terminait par une glissade. Je dégringolais, roulais et me renversais sur le dos à ne plus voir que le ciel. « C’est alors que survint un gros gamin, sans doute le fils du propriétaire du canari. Il me trouvait épuisée, gisant à terre, presque morte. Je haletais comme un chien altéré. Le gros gamin se saisit de mes pattes, les attacha avec une corde et serra si fort que mes oreilles en bourdonnèrent. Il souleva la corde à laquelle je me trouvais suspendue la tête en bas, et se mit à courir en me balançant. Et, croyez-moi, ce balancement n’avait rien d’un bercement à faire s’endormir un bébé, c’était plutôt des secousses à faire vomir ses entrailles ! Mon ventre s’emplit d’air à en éclater, mes pieds entravés enflèrent. Le gamin se plaisait fort à me voir dans cet état misérable. « C’est alors, Bâ Wâm’ndé, que tu intervins et me délivras. Tu me détachas et réprimandas le gamin, lui interdisant de récidiver. Je ne me souviens plus de ce que tu lui as donné pour mon rachat, mais je sais que tu lui as donné quelque chose. Ce que je ne puis oublier, c’est l’action que tu as accomplie en ma faveur et qui m’a empêchée de périr. » La maman de la jeune crapaude sortit des rangs et, chain-caha, s’approcha de Bâ Wâm’ndé. Elle vomit entre ses pieds une pierre blanche arrondie de la grosseur d’un oiseau mange-mil. « Ô bienfaiteur des bêtes et des bestioles, compatissant même pour les têtards des eaux fétides et des mares bourbeuses ! Dit-elle. Les animaux terrestres et aquatiques, les bêtes des cités et des forêts te sont reconnaissants et tous les oiseaux des champs gazouillent tes louanges dans les branches des arbres de la haute brousse ! « Ôbâ Wâm’ndé ! Prends cette pierre et range-là dans ton sac, elle te servira à quelque chose dans un jour difficile vers lequel tu t’avances sans t’en douter, car aller à Wéli-wéli, c’est aller à la mort ! » Bâ Wâm’ndé rangea la pierre dans son sac. « L’adage veut, dit-il, que celui qui est reconnaissant est autant de mérite, sinon davantage, que celui qui a fait le bien, car l’ingratitude est le propre de l’homme.
Le cercle vertueux du bienfait et de la gratitude, p. 64
Kaïdara, conte initiatique peul (1969)
Dembourou, Hemtourou et Hammadi, trois pasteurs peuls, se retrouvent plongés dans le monde de Kaïdara, divinité de l’or et du savoir. En chemin pour le rencontrer, ils sont témoins d’une suite d’événements symboliques.
Le voyage au royaume imaginaire de Kaïdara est rigoureusement symbolique. Les personnages n’ont pas d’épaisseur psychologique. On ne sait pas pourquoi ils sont là. Il n’y a pas de prétexte à l’aventure, ni réel suspens… On pourrait vite se demander l’intérêt d’un conte à ce point étranger au monde réaliste et à ses lois. Comme dans le conte et la fable, l’absence de réalisme impose une lecture par interprétation des symboles. L’auteur explique que dans la culture peule, il n’y a pas de place pour le divertissement pur (ce qui est la caractéristique commune des productions culturelles grand public), un conte est toujours un prétexte agréable à l’enseignement. Comme les personnages de ce voyage, le lecteur doit participer, être actif dans le déchiffrement des signes, pour en tirer un enseignement, qui alors s’applique de manière très concrète et pratique au monde. Ce mode de lecture est en adéquation avec l’enseignement soufi qu’a reçu Hâmpaté Bâ (il consacre Vie et enseignement de Tierno Bokar à son maître). Pour le soufisme, comme pour tout mystique, l’interprétation littérale des écrits sacrés et mythes est une lourde erreur. L’or est le symbole de la richesse. Mais celui qui cherche l’or se trompe. La vraie richesse est le savoir. Et le savoir ne s’acquiert juste pas en écoutant passivement, en regardant comme un bovin, en lisant des lettres et des mots, en prononçant à haute voix comme une incantation magique, en apprenant et en répétant comme un perroquet. La personne qui veut tirer richesse de son apprentissage doit être active, en recherche constante, acharnée, prête à sacrifier son confort, ses biens… à l’instar du personnage d’Hammadi.
Le grand oiseau des plaines qui d’habitude se déplace sur deux pattes assez longues et fortes apparaît, en sixième symbole, avec une seule patte et battant d’une aile pointue. En nocturne, il symbolise le monde temporel qui s’offre comme une proie facile à ceux qui le convoitent. Mais hélas, en se jetant dessus, au lieu de le capturer les chasseurs se heurtent tête contre tête et se renversent à terre. Ainsi ceux qui cherchent les honneurs et les profits immédiats sont-ils toujours amenés à se disputer, puis à se battre, enfin à se terrasser mutuellement, pour tomber ensemble dans la disgrâce, sinon la mort. Les houppes de plumes fines qui ornent les joues de l’outarde mâle sont des parures éphémères ; elles ne durent pas plus que les rougeoiements dorés répandus sur la nature par le soleil couchant avant le crépuscule. « Certes, Hammadi, ce monde est comme un oiseau qui n’a qu’un pied et qui bat de l’aile. Tout homme qui l’aperçoit croit pouvoir s’en saisir, mais l’oiseau bizarre se faufilera toujours entre les pieds du chasseur et ira le narguer un peu plus loin, tout en semblant lui dire : « Viens… cette fois-ci tu m’auras sûrement ! » « Comme la mort ne peut épuiser l’âme, un seul chef ne finira pas les jours de l’Éternité. Si courts ou si longs qu’ils soient, il faut bien remplir ses jours et partir sans regrets de cette terre qui, tout en roulant sur elle-même, roule ceux qui veulent la dominer. « En diurne, l’outarde vit en groupes d’un mâle et de trois ou quatre femelles. Cette troupe symbolise la famille polygame. – Pourquoi quatre femmes ? questionna Hammadi. – Notre ancêtre Bouytôring a dit à son fils Hellêré : « Tu épouseras quatre femmes ou quatre en une seule : une bonne femme, une belle femme, une mère de famille, une femme d’amour. « « La première constituera le trésor inestimable de ton foyer ; la seconde sera une parure que tu exhiberas pour vexer tes rivaux ; la troisième deviendra un champ fertile bien gardé où tu enfouiras tes semences ; et, ma foi, le coeur ayant des raisons qu’ignore la règle naturelle, tu épouseras une quatrième femme parce que tu l’aimes et que l’amour ne se commande pas : il domine et s’impose. « « Mais, Ô mon fils ! Si en une femme unique tu trouves les quatre, alors tu devras, comme le seigneur à la grosse tête, le lion roi de la jungle, te limiter à une seule épouse. Sinon, apprête-toi à subir dix fois dix plus une indispositions, lesquelles feront de toi un homme qui pourra s’allonger sur sa couche mais point pour dormir la nuit ni siester le jour. »
La nature comme remède à une civilisation viciée qui détruit l’amour et les rapports humains
Bernardin de Saint-Pierre 1788, Paul et Virginie, Le Livre de Poche, 1974
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Mme de la Tour, veuve d’un homme de qualité inférieure, se retire à l’île de France (Maurice), enceinte d’une petite Virginie. Elle s’installe près de Marguerite, mère d’un petit Paul non reconnu par un homme de qualité. Paul et Virginie grandissent loin du confort et de la civilisation européenne, parmi la nature avec laquelle ils apprennent à vivre simplement, heureux, promis l’une à l’autre. Vient un jour la lettre d’une vieille tante de Virginie, qui souhaite la doter et prendre en charge l’éducation de la jeune fille.
Commentaires
On a beaucoup critiqué la naïveté du sujet : deux jeunes au cœur pur (sans connaissance du bien et du mal), vivant de délicatesse et d’amour simple, sans bien ni réelle éducation, dans un décor paradisiaque… Le rapprochement est aisé avec le genre du roman pastoral de L’Astrée d’Honoré d’Urfé, avec ces bergers si beaux et si bons, se comportant et parlant en nobles personnes très chrétiennes, si loin de la réalité du peuple, idéalisme littéraire si bien moqué dans Le Berger extravagant. Ces deux personnages purs ont surtout à voir avec le « mythe » du bon sauvage de Jean-Jacques Rousseau, ami de l’auteur : l’homme est bon à l’état de nature, c’est la société qui le corrompt. Bernardin de Saint-Pierre met en roman cette thèse, l’intrigue en étant exactement l’illustration. Le « sauvage » pour les esprits du XVIIIe, ce sont les amérindiens, qui sont décrits vivant nus, dans les forêts et sur des îles magnifiques, décrits dans les relations de voyage comme profondément bons et naïfs. Mais l’animalité de leur mode de vie, les pratiques d’anthropophagie et autres mœurs incompréhensibles, rendent la position de Rousseau et Saint-Pierre inaudible pour majorité des contemporains.
Il y a mise en abyme du projet de Saint-Pierre car les mères opèrent elles-mêmes un retour à la nature et expérimentent cette hypothèse du bon sauvage en faisant grandir les deux enfants loin de la civilisation, dans un petit paradis préservé. Le parallèle avec le mythe d’Adam et Ève de La Genèse est évident, le mythe chrétien venant ainsi soutenir la thèse de Rousseau. L’élément corrupteur se trouve également être l’apprentissage du bien et du mal, ou plutôt d’un bien et d’un mal, ici à travers l’éducation. C’est l’apprentissage par la femme de la honte et de la méfiance (de la nudité, de l’autre sexe, donc honte de la nature humaine), qui provoque la chute du paradis (on retrouve cette configuration dans On ne badine pas avec l’amour de Musset où la jeune femme a appris au couvent que l’homme était mauvais, qu’il ne fallait pas céder à l’amour…).
Il ne s’agit aucunement de se passer de toute éducation (Bernardin publie, dans ses Vœux d’un solitaire en 1790, des « Vœux pour une éducation nationale »). Mais pour lui comme pour Rousseau, une éducation qui vise à conformer les enfants à une société où dominent de mauvaises mœurs (hypocrisie, avarice, avidité, ambition, mépris…), à s’intégrer et à y réussir est une éducation qui apprend aux enfants à avoir honte, à juger, à se méfier, à dissimuler, à jouer un rôle… une éducation qui pervertit, qui dénature (Il est amusant de constater que le situationniste Raoul Vaneigem adresse les mêmes critiques à l’éducation en 1994… prônant comme eux une éducation plus « naturelle »). Dans le roman, les deux mères apprennent des choses de la vie pratique aux deux enfants, qu’ils puissent par exemple travailler la terre, mais c’est l’affection, la simplicité, l’amour de la nature et la liberté d’être et d’aller qui dominent… La famille de sauvages de Bernardin a en fait beaucoup moins à voir avec une vision réactionnaire ou fantasmée (ils ne sont pas totalement isolés comme Mowgli ou Tarzan) qu’avec les petites communautés autonomes de type anarchiste (ressemblant à une famille étendue), et avec les pédagogies alternatives, où l’enfant apprend par lui-même en expérimentant, en explorant son environnement.
À travers cette histoire d’amour romantique qui finit mal, Bernardin montre comme la civilisation qui avait déjà détruit les amours des mères (par mépris de classe), les rattrape même sur cette île et détruit l’amour des enfants. Si le roman valide la thèse de Rousseau, il montre aussi le côté utopique d’une vie complètement détachée de la civilisation. Ainsi, il ne s’agit pas tant de s’abstraire pour rejoindre la nature que de réintégrer la nature dans la société, en commençant par l’éducation (d’où ses « Voeux pour une éducation nationale » dans son essai Voeux d’un solitaire publié en 1790). C’est dans cette perspective que l’amour de la nature qui s’exprime dans tout le roman, dans la langue même, doit être comprise, dépassant largement le simple décor poétique et romantique. L’aptitude à vivre en harmonie avec la nature, l’émerveillement et la gratitude envers elle, en opposition à une civilisation positiviste pervertie et destructrice, sont des fondamentaux pour un nouveau rapport au monde qu’on retrouvera tant chez les géographes anarchistes Reclus et Kropotkine, que chez les décroissants et critiques du technologisme llich ou Ellul, ou plus récemment chez l’anthropologue Philippe Descola (avec sa critique radicale du dualisme nature/culture)…
Passages retenus
Le bonheur de la vie champêtre, p. 255 : Virginie chantait le bonheur de la vie champêtre, et les malheurs des gens de mer que l’avarice porte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens.
p. 261 : On ne fait son bonheur, disait-elle, qu’en s’occupant de celui des autres.
p. 265 : Quelque chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l’air où tu passes.
p. 273 : Que ne puis-je vous donner quelque chose du ciel ! Mais je ne possède rien, même sur la terre.
p. 281 : Cache ton amour à Paul. Quand le cœur d’une fille est pris, son amant n’a plus rien à lui demander.
La solitude comme recul de l’agitation du monde, p. 307-309 : Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie, l’état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. […] Au milieu de nos sociétés, divisées par tant de préjugés, l’âme est dans une agitation continuelle ; elle roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires dont les membres d’une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangères qui la troublent ; elle reprend le sentiment simple d’elle-même, de la nature et de son auteur. […] La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l’âme. C’est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie. […] Enfin je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu’il me paraît impossible d’y goûter un plaisir durable, de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l’on ne se fait une solitude intérieure, d’où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d’autrui n’entre jamais.
Bornes épicuriennes à la soif de connaissance, p. 325 : Qui voudrait vivre, mon fils, s’il connaissait l’avenir ? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! la vue d’un malheur certain empoisonnerait tous les jours qui le précéderaient. Il ne faut pas même trop approfondir ce qui nous environne ; et le Ciel, qui nous donna la réflexion pour prévoir nos besoins, nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion.
L’homme n’est pas naturellement vicieux, p. 327 : Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Partout la violence produit la ruse.
L’absurdité du mépris pour le travail du sol, p .329 : Quoi ! l’art qui nourrit les hommes est méprisé en Europe ! Je ne vous comprends pas.
p.362 : La vie de l’homme, avec tous ses projets, s’élève comme une petite tour dont la mort est le couronnement. Heureuse d’avoir dénoué les liens de la vie avant sa mère, avant la vôtre, avant vous, c’est-à-dire de n’être pas morte plusieurs fois avant la dernière !
Une aristocratie intellectuelle pour un futur sous contrôle ?
Nietzsche (Friedrich) 1886, Par-delà le bien et le mal. Prélude à une philosophie de l’avenir, 10/18, 1971
Traduit de l’allemand par Geneviève Bianchis (Jenseits von Gut und Böse. Vorspiel einer Philosophie der Zukunft.)
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Constatant que les philosophes, et les hommes en général, tendent toujours à vouloir retrouver partout dans le fonctionnement du monde les principes moraux auxquels ils croient, Nietzsche commence par expliquer qu’il s’agit pour tous non pas de connaître la vérité, mais de construire un monde « bon », plus agréable. Ainsi, ils ne peuvent remettre en question l’établi s’il leur apparaît juste. Or, s’il fallait aller chercher la vérité, on la trouverait par-delà toutes références au bien et au mal. Le tableau de la réalité est tout sauf agréable à l’œil de celui qui ne cherche pas la vérité. Mais les vrais philosophes doivent regarder cette vérité en face, en cela se garder de l’influence du commun des idées bien-pensantes, afin de construire un avenir en tenant compte de ce qu’est réellement l’homme, un animal de volonté. Ainsi ils conduiront l’homme vers un avenir où les hommes deviendront plus forts.
Ne pas se lier à une personne, fût-ce la mieux aimée : toute personne est une prison, et un recoin d’ombre aussi.
p. 66
Commentaires
Hygiène intellectuelle
Par son ambition de s’affranchir de la morale, on pourrait rapprocher Nietzsche de Sade (dans la Philosophie dans le boudoir), à la différence qu’il renie les excès du corps, qu’il considère comme une mise sous esclavage de l’esprit. Mais là où Sade détruit toute morale au nom de la recherche du bonheur, pour un corps libéré des entraves, Nietzsche demande aux jeunes philosophes qu’ils abandonnent toute notion de bien et de mal au nom de la recherche de la vérité, qu’ils soient désenchantés des récits mythologiques (Freud conseillera de la même manière à ceux qui ne sont pas prêts à entendre certaines vérités de renoncer aux études de psychanalyse). Il s’agit de se défaire de l’influence encore puissante du discours religieux, pour adopter une rigueur intellectuelle, ou objectivité, aujourd’hui requise dans le monde de la recherche scientifique : se défaire des opinions préconçues notamment issues de la religion ou de toute idéologie, qui limiteraient l’exploration du champ de recherche ou l’interprétation des résultats. Cela veut-il dire pour autant qu’il faudrait faire fi de tout questionnement éthique (nous pensons là par exemple au Principe de responsabilité de Hans Jonas) ?
La dictature de l’élite intellectuelle et sélection naturelle
Le rôle social que Nietzsche confie à ces intellectuels sans illusions (qui auront acquis la vérité de la nature humaine), c’est celui de définir et d’imposer un futur à l’humanité – où s’exercera au mieux la puissance intellectuelle – et qui entraînera ainsi l’avènement d’une humanité plus forte (intellectuellement). Nietzsche n’hésite pas à parler de « discipline » et de « sélection »… On est dans une application simpliste des principes du darwinisme au social (à la suite d’Herbert Spencer que Nietzsche critique pourtant, notamment parce que lui estime qu’il faut choisir les critères de sélection) : si la société humaine fonctionne dans son entièreté suivant les principes de la concurrence intellectuelle alors les générations suivantes seront plus intelligentes et plus fortes… Sans parler de l’eugénisme et de la mauvaise lecture de Darwin (croire que le courage intellectuel pourrait s’hériter, comme un gène…), il est difficile d’ignorer les fondamentaux d’une belle dictature idéologique. L’homme du peuple en général, a besoin d’illusions, nous dit Nietzsche. Les élites intellectuelles qui seules savent qu’elles sont fausses, doivent toutefois choisir et entretenir celles qui sont à même d’organiser la société humaine et de l’entraîner dans une direction bénéfique (quelle direction ? qui serait d’accord là-dessus ?). Nietzsche rejoint là la stratégie politique de Machiavel, mais pour que le peuple-bétail aille dans la « bonne » direction. Car les élites savent « mieux » que le peuple ce qui est « bon » pour l’humanité (et on retrouve ici le bien et le mal que Nietzsche avait prétendu évacuer…). Et ce bien, c’est peut-être d’éliminer la partie indésirable de la société (en l’écartant de la reproduction)… Or, pour Darwin, l’existence d’un plus apte à la survie est conditionnée par le maintien d’une grande diversité dans l’espèce. On peut également repérer ce cliché très droitiste fascisant : les masses ont besoin d’être dirigées par la force, la discipline ; l’éducation molle serait la principale raison de leur faiblesse, de leurs vices (comme si ce n’était pas au contraire les élites qui profitaient d’une vie et d’une éducation tout à fait gentille…).
La philosophie et l’individualisme au dessus de tout
Si Nietzsche se pose en éducateur « à la dure » pour les jeunes philosophes, il leur propose en fait une vision du monde ultra flatteuse dans laquelle toute personne ayant la vanité de se sentir supérieure intellectuellement est amenée à jouer un rôle déterminant dans le futur (on retrouve le rôle privilégié du philosophe-guide de La République de Platon), celui d’une élite gouvernante à la pensée enfin reconnue, élite initiée possédant les savoirs secrets sur le monde qui demeurent voilés pour le reste des hommes dont ils se distinguent… La pensée de Nietzsche se base sur l’idée que l’homme supérieur – le philosophe averti – peut seul contrôler sa volonté et donc son destin (justement par la connaissance de ses illusions), par opposition à une majorité passive (allant en cela contre Schopenhauer pour qui la volonté est pour ainsi dire l’élan naturel, qui trouve à s’exprimer dans chaque être, piégeant même la pensée). Nietzsche délimite ainsi deux groupes d’hommes, ceux supérieurs, forts, appelés à diriger l’humanité, et ceux pris dans les filets des illusions symboliques rassurantes, faibles qui ne demandent qu’à ce qu’on leur donne des religions, lois et des règles pour savoir se comporter (loin de la finesse du Discours de la servitude volontaire de La Boétie, pour lequel l’élite intellectuelle se montre plutôt rampante). Cette séparation apparaît non seulement dérangeante (on dirait presque des races différentes), mais relève de constructions idéologiques abstraites : chaque homme aussi génial soit-il est toujours l’imbécile d’un autre, compétent dans un domaine, cuistre dans un autre. Capable de courage et de lâcheté en même temps. Pertinent à un moment, non pertinent à un autre… Et c’est le rôle des autres, du groupe, que de corriger, limiter, compléter l’imperfection de chacun. Kropotkine montre dans L’Entraide que c’est plutôt l’aptitude au collectif qui fonde la vitalité d’une espèce (ouvrage publié deux ans après la mort de Nietzsche, dans une démarche scientifique de continuité avec Darwin bien plus convaincante que celle de Spencer, et aujourd’hui plutôt confirmé par les recherches génétiques).
La révolution intellectuelle et bêtise du plus fort
Nietzsche est un aristocrate convaincu (que les meilleurs gouvernent). Mais à la manière de l’idéologie courtoise du Moyen-Âge, Nietzsche aspire à une révolution : le passage d’une aristocratie guerrière ou financière (gouvernant le monde féodal puis le monde industriel) à une aristocratie intellectuelle. Il opère un renversement dans les termes mêmes : les faibles sont pour lui ceux qui usent de leurs forces physiques, de leur argent ou de leur nombre pour gouverner ceux qui devraient diriger de par leur supériorité intellectuelle, les forts. En vérité, il s’agit toujours de refonder la supériorité d’un groupe sur la masse, de se distinguer comme noble élu au milieu d’un peuple honni. L’aristocratie courtoise ne devait plus reposer sur le talent guerrier ou sur la naissance, mais devait être légitimement fondée sur l’éducation, la connaissance et le respect de codes et de valeurs choisies, l’aptitude à bien s’exprimer et à respecter l’autre (dont le dominé, le faible, la femme), donc sur des performances comportementales pouvant s’acquérir, alors que cette bonne éducation n’est pour Nietzsche qu’un camouflage destiné à préserver l’homme supérieur de la masse jalouse (discussions épuisantes et lynchage public). Pour Nietzsche, la supériorité des intellectuels paraîtrait presque biologique (une race de surhommes)… Cette croyance à la supériorité de la philosophie (sa discipline d’élection), à l’infaillibilité des meilleurs philosophes, a quelque chose de fondamentalement naïf et dangereux car Nietzsche confère à l’élite intellectuelle un rôle de guide (Führer en allemand), inattaquable (car même leurs jugements faux sont peut-être une bonne chose)… de quoi transformer l’utopie en dictature de la bêtise. Nietzsche a foi dans l’individu supérieur isolé, puissant et méfiant, par opposition à une société – la masse – qui serait débile (faible). Il ne peut voir l’organisation sociale autrement que par un pouvoir vertical qui doit être suffisamment fort pour entraîner le reste d’une humanité médiocre… À l’opposé d’une intelligence vue comme élaboration dialoguée, comme chez Platon. Le Socrate de Platon ne pensait sûrement pas le peuple stupide, mais au contraire chaque dialogue met en évidence la stupidité de leaders qui se croient plus intelligents et plus à même de diriger. Le philosophe n’est pas pour lui celui qui sait la vérité, mais celui qui est sage et connaît ses propres limites… C’est peut-être pour cela qu’il doit diriger la cité.
Il ne faut pas avoir trop raison si l’on veut avoir les rieurs de son côté ; voire, le bon goût comporte qu’on ait aussi un tout petit peu tort.
p. 158
Passages retenus
L’importance fondamentale des jugements faux, p.26 : Qu’un jugement soit faux, ce n’est pas, à notre avis, une objection contre ce jugement ; voilà peut-être l’une des affirmations les plus surprenantes de notre langage nouveau. Le tout est de savoir dans quelle mesure ce jugement est propre à promouvoir la vie, à l’entretenir, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer. Et nous sommes enclins par principe à affirmer que les jugements les plus faux (et parmi eux les jugements synthétiques a priori) sont pour nous les plus indispensables, que l’homme ne pourrait pas vivre sans admettre les fictions de la logique, sans ramener la réalité à la mesure du monde purement imaginaire de l’inconditionné et de l’identique […] – au point que renoncer aux jugements faux, ce serait renoncer à la vie, nier la vie.
p.46 : À supposer qu’il se trouve un homme qui aille jusqu’à prendre les passions de haine, de jalousie, de cupidité, de domination pour des passions essentielles à la vie, pour quelque chose qui par essence et par principe doive faire partie de l’économie générale de la vie et qu’il faut, par conséquent, exalter plus encore si l’on veut exalter la vie elle-même, cet homme souffrirait comme d’une nausée de l’orientation de son propre jugement.
La philosophie choquante pour le grand public, p.56 : Il est inévitable, il est même juste que nos vues les plus élevées prennent un air de folies, voire de crimes, quand elles arrivent par fraude aux oreilles de ceux qui ne sont pas d’une race prédestinée à les comprendre.
La radicalité naïve de la jeunesse, p.57 : Quand on est jeune, on vénère ou on méprise sans y mettre encore cet art de la nuance qui forme le meilleur acquis de la vie, et l’on a comme de juste à payer cher pour n’avoir su opposer aux hommes et aux choses qu’un oui ou un non. Tout est agencé dans le monde pour que le pire des goûts, le goût de l’absolu, se trouve cruellement berné et maltraité, jusqu’au moment où l’homme apprend à mettre un peu d’art dans ses sentiments, ou même à essayer plutôt de l’artificiel, comme le font les vrais artistes de la vie. […] Quand la jeune âme, martyrisée par une longue suite de désillusions, se retourne enfin contre elle-même avec méfiance, avec quelle impatience elle se déchire, toute bouillante encore et violente jusque dans son soupçon et dans son remords ; comme elle se venge de son long aveuglement, comme s’il avait été volontaire ! A cet âge de transition, on se punit soi-même, on suspecte son propre sentiment ; on inflige à son enthousiasme la torture du doute ; la bonne conscience elle-même paraît un danger, un voile que l’on jetterait sur soi, par lassitude d’une probité plus raffinée ; et avant tout on prend parti, mais à fond, contre la « jeunesse ». Dix ans plus tard, on comprend que tout cela, c’était encore – de la jeunesse !
p.66 : Ce que [l’homme secret] veut et ce qu’il obtient, c’est qu’une forme masquée de sa personne circule à sa place dans les cœurs et les cerveaux de ses amis. Et même s’il ne l’a pas voulu, il découvrira un jour que c’est malgré tout un masque de lui qui se meut là, et que c’est bien ainsi. Tout esprit profond a besoin d’un masque ; bien plus, un masque se forme perpétuellement autour de tout esprit profond, grâce à l’interprétation continuellement fausse, c’est-à-dire plate, donnée à toutes ses paroles, à toutes ses démarches, à toutes les manifestations de sa vie.
L’effet antidouleur des religions, p.86 : La religion, la signification religieuse de la vie sont un rayon de soleil pour ces hommes toujours accablés et leur rend supportable même leur propre aspect ; elles agissent comme la philosophie épicurienne a coutume d’agir sur des souffrances d’un rang plus haut, elle les réconforte, les affine, tire parti de leur souffrance, en quelque sorte, et va jusqu’à la sanctifier et à la justifier. Peut-être n’y a-t-il rien de si vénérable dans le christianisme ou dans le bouddhisme que leur art d’enseigner même au plus humble à accéder par la piété à un ordre de choses fictif et supérieur, et par là même à se résigner à l’ordre réel qui lui fait la vie si dure, dureté qui justement est nécessaire.
Le futur a besoin d’un collectif rigoureusement organisé, p. 129 : Il faudra enseigner à l’homme à sentir que l’avenir de l’homme est dans sa volonté, que cet avenir dépend d’un vouloir humain ; il faudra préparer de grandes entreprises, de grandes expériences collectives de discipline et de sélection, si l’on veut mettre fin à cette effroyable domination de l’absurde et du hasard qui a jusqu’à présent porté le nom d’histoire.
Le rôle du philosophe-commandeur dans la cité, p. 148 : Les vrais philosophes sont ceux qui commandent et légifèrent. Ils disent : « Voici de qui doit être ! » Ce sont eux qui déterminent le sens et le pourquoi de l’évolution humaine, et ils disposent pour cela du travail préparatoire de tous les ouvriers de la philosophie, de tous ceux qui ont liquidé le passé.
Le goût de la démesure, p. 162 : La mesure nous est étrangère, avouons-le ; ce qui nous excite, c’est l’attrait de l’infini, de la démesure. Tel le cavalier sur un cheval écumant, nous lâchons les rênes devant l’infini, nous hommes modernes à demi barbares, et nous ne savourons la félicité suprême que dans le moment où nous sommes le plus en péril.
La difficulté de la vie est fondamentale pour pousser l’homme, p. 162 : Notre pitié pour vous n’est pas, à vrai dire, celle que vous imaginez ; elle ne s’adresse pas à la misère sociale, à la société, à ces malades et ces éclopés, ces vicieux et ces estropiés de naissance qui gisent autour de nous sur le sol ; moins encore aux couches serviles, mécontentes, opprimées, rebelles, qui aspirent à la domination, à ce qu’elles appellent la « liberté ». Notre pitié est d’essence plus haute et voit plus loin ; nous voyons l’homme rapetisser et nous voyons que c’est vous qui le rapetissez. Il y a des instants où c’est votre pitié, précisément, qui nous étreint d’une angoisse inexprimable, où nous nous défendons contre cette pitié, ou votre sérieux nous paraît plus dangereux que n’importe quelle frivolité. Vous voulez, si possible, abolir la souffrance, et il n’y a pas de plus fol possible ; il nous semble quant à nous, que nous préférerions rendre la vie plus haute et plus difficile qu’elle ne l’a jamais été. […] Savez-vous ce que c’est que cette discipline qui a mené l’homme jusqu’à la cime de son être ? Cette tension de l’âme dans le malheur.
L’illusion de supériorité de celui qui a souffert, p. 226 : Quand on a beaucoup souffert, il arrive qu’on soit plein d’orgueil intellectuel et de dégoût, qu’on se sente imprégné et comme coloré par une certitude terrifiante, celle d’en savoir plus long, du fait de sa souffrance, que les malins et les plus sages, parce qu’on a exploré les terres lointaines de l’horreur où l’on a vécu un temps « comme chez soi », ces terres dont vous autres ne savent rien.
p.228 : La pitié du saint s’adresse à la crasse de tout ce qui est humain, trop humain. Et il y a certains degrés, certaines altitudes où la pitié elle-même est ressentie par lui comme une souillure, une saleté.
p.228 : Signes d’aristocratie : ne jamais songer à rabaisser ses devoirs en en faisant les devoirs de tous, refuser de céder ou de partager avec d’autres sa propre responsabilité, mettre au nombre de ses devoirs ses privilèges et l’exercice de ces privilèges.
p. 229 : Il y a des hommes qui attendent et savent à peine ce qu’ils attendent, moins encore que leur attente est vaine. Parfois aussi l’appel vient trop tard ; le hasard qui permet d’agir survient quand le meilleur de la jeunesse et de l’énergie active s’est usé dans l’inaction. Et plus d’un, « se levant d’un bond », découvrit à sa grande terreur qu’il avait les membres engourdis et l’esprit déjà trop pesant. « Trop tard ! » se dit-il alors, ayant perdu la foi en lui-même, et désormais pour toujours inutile. Est-ce à dire que dans le royaume du génie les « Raphaëls sans mains », ce mot étant pris dans son sens le plus large, seraient non pas l’exception mais la règle ?
Manifeste, p. 232 : Vivre dans une immense et orgueilleuse sérénité – toujours au-delà. Avoir ou ne pas avoir avec soi ses passions, ses amitiés, ses inimitiés, les appeler selon son bon plaisir, les congédier, y condescendre pour quelques heures ; les monter comme on monte des chevaux – souvent aussi des ânes – le fait est qu’il faut savoir utiliser la sottise de ses passions autant que leur fougue. Conserver ses trois cents coulisses, garder toujours ses lunettes noires, car il y a des cas où personne ne doit pouvoir nous regarder dans les yeux, moins encore scruter notre tréfonds. Et choisir pour sa société ce vice fripon et jovial, la courtoisie. Et rester maître de nos quatre vertus : courage, lucidité, compréhension et solitude. Car la solitude, chez nous, est une vertu, une sorte de penchant sublime et violent, un besoin de propreté qui devine tout ce qu’il y a d’inévitablement malpropre dans le contact d’homme à homme, « en société ».
Balzac (Honoré de) 1837-1843, Les Deux Poètes (Illusions perdues, t. I), Furne, 1843
Illusions perdues : Tome I : Les Deux Poètes(1837, revu et corrigé en 1843) Tome II : Un grand homme de province à Paris (1839, revu et corrigé en 1843) Tome III : Les Souffrances de l’inventeur (Ève et David) (1843)
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Lucien et David vivent à Angoulême. Les deux amis aiment la poésie. Ils travaillent tous deux à l’imprimerie que David gère pour son père. Mais Lucien aspire à mieux, il veut écrire. Lucien est choyé, gâté par sa mère et sa sœur qui font tout pour lui. Grâce à leur aide, il devient le protégé d’une dame noble. Au moment même où David se marie avec sa sœur, Lucien part pour Paris avec sa riche amante…
Commentaires
Première partie des Illusions perdues, ce court roman procède à une grande mise en place des caractères principaux que l’on retrouvera dans la suite, mais une mise en place active, romancée. Plutôt que de décrire le caractère de Lucien, ceux de sa famille et de son ami d’enfance David, Balzac le montre en action dans son environnement d’origine ; plutôt que de dire l’erreur originelle du garçon qui prétend à une grande ascension sociale parce qu’il a été trop gâté et non par ses talents, ce qui laisse attendre un échec à venir (thème traité dans la nouvelle de La Maison du Chat-qui-pelote mais pour une fille trop protégée qui cède à l’amour d’un peintre), Balzac la met en œuvre par l’exemple du genre de sacrifice que David et la famille de Lucien vont faire pour lui – hypothéquer une partie de la dot et de l’héritage pour que celui-ci se pare d’habits convenables et puisse partir à Paris. Plutôt que de simplement dire l’ingratitude de son personnage, le lecteur la comprend par la cruauté de ce départ prétendument forcé de Lucien qui manque le mariage de sa sœur et de son ami d’enfance et ainsi s’extrait violemment de son origine sociale de qui il doit pourtant tout. C’est un procédé qui se rapproche en partie de la description expérimentale de Flaubert ou Maupassant (faire deviner le caractère et la psychologie des personnages par leurs actions, sans tirer de conclusions à la place du lecteur). Le personnage de Lucien réussit non par la qualité de son travail mais par sa séduction. Mais contrairement à Bel-Ami, dont l’ascension fulgurante mais imméritée et immorale est justement l’objectif, Lucien espère que c’est son talent qui sera reconnu.
Ce premier tome se déroule l’univers social de l’imprimerie. C’est la partie manuelle de la création littéraire. David est poète au sens artisanal du terme, il fait. Cet aspect est méprisé par le poète (qualifié ironiquement de « grand homme de province » dans le titre du second tome), au profit de la partie volatile de la poésie qu’il va chercher à Paris : le le dîner mondain, la réputation, le succès, les aventures… Deux poésies existentielles bien différentes.
Passages retenus
p. 43 : La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l’Houmeau. Les trois heures passées près d’elle furent pour Lucien un de ces rêves que l’on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force ; ses défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens commencent par aimer l’exagération, ce mensonge des belles âmes.
Les lumières des projecteurs journalistiques sont des illusions. L’amitié est une fondation.
Balzac (Honoré de) 1839-1943, Un grand homme de province à Paris (Illusions perdues, t. II), Furne 1843
Illusions perdues : Tome I : Les Deux Poètes(1837, revu et corrigé en 1843) Tome II : Un grand homme de province à Paris (1839, revu et corrigé en 1843) Tome III : Les Souffrances de l’inventeur (Ève et David) (1843)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Lucien de Rubembré arrive à Paris en compagnie de son amante madame de Bargeton. À leur première sortie dans le Monde, à l’opéra dans la loge de la marquise d’Espard, son vrai nom de roturier circule, et Lucien devient indésirable. Il se trouve un logement bon marché au quartier latin et se concentre sur son œuvre littéraire. À la bibliothèque, il fait la rencontre de Daniel d’Arthez, écrivain pauvre qui le présente à son cercle d’amis, vivant dans un bonheur simple loin de tout désir d’enrichissement. Mais Lucien a honte de son dénuement et s’adresse un jour au journaliste Étienne Lousteau qui, après l’avoir averti de l’immoralité du monde dans lequel il évolue, l’introduit chez les libraires et dans son journal. Lucien y triomphe par son écriture facile et se met en ménage avec la prometteuse actrice Coralie. On l’invite même de nouveau dans les cercles royalistes.
Commentaires
Balzac nous promène et nous perd dans les conversations anecdotiques des journalistes et des affairistes du monde de l’édition, où les bons mots, l’esprit nihiliste, tombent à plat et font ressortir la totale immoralité de leurs comportements, l’absence complète de règles dans un milieu désordonné (même l’esprit marchand leur est refusé – ils jouent comme Étienne et Lucien à la roulette). Le bon journaliste n’est qu’un professeur de sophistique qui peut argumenter contre argent dans un sens comme dans l’inverse avec autant d’ardeur et de vacuité. Journalistes et éditeurs, malgré leur train de vie sont des personnages pathétiques, vivant à crédit dans une bulle, tous à une pellicule de la déchéance. Ce tableau à charge contre le journalisme (achevé par Maupassant dans Bel-Ami et ses journalistes adeptes du bilboquet), soi-disant contre-pouvoir, à la fois si puissant qu’il fait les carrières et qu’on ne parvient à rien sans lui, et d’une faiblesse lamentable qui le rend si sensible à la corruption, déjà décadent depuis sa naissance, prostitué sans honneur, ne peut que faire imaginer avec vertige l’ampleur du dysfonctionnement similaire de nos médias contemporains… Les journalistes sont ici exactement équivalents à ces personnes qui font la claque au théâtre : on les paye pour qu’ils applaudissent ou grognent. Ce qu’ils disent n’a plus d’importance, c’est le bruit qui compte. Dans cette perspective, l’œuvre littéraire, au succès enflé par des critiques et des éditeurs qui au besoin n’ont jamais lu une ligne, paraît bien peu de choses, sans existence réelle, sans fonction, que ce soit pour le petit peuple n’ayant pas les codes, ou pour le grand monde se servant indifféremment d’une œuvre ou d’une autre comme objet de conversation décorative.
Comme dans le premier tome, Lucien continue de sacrifier ses relations d’amitié à sa quête d’ambition et de réussite (que ce soit la fraternité de son ami d’enfance et beau frère, la camaraderie intellectuelle du Cénacle ou bien même le compagnonnage du vice de Lousteau). Dans le roman d’apprentissage ordinaire, les illusions sont celles d’une jeune personne qui découvre comme les bons sentiments naïfs qu’il a appris à honorer dans sa jeunesse ne fonctionnent pas dans le monde réel. Or ici, Lucien ne s’accroche pas à ses bons sentiments mais au contraire croit pouvoir réussir en les reniant absolument. Et ce sont peut-être là les illusions décrites par Balzac… On ne réussit pas par la trahison des seuls liens humains solides qu’on peut avoir. Ce qui ressort, après des centaines de pages de description d’une vie parisienne de jeu d’apparences, de vanités et d’intrigues minables, c’est le contraste entre ces relations humaines dévoyées, intéressées et lâches et celles véritablement humaines du Cénacle de d’Arthez, véritable groupe d’amitiés épicuriennes, vivant sur le seul confort de la convivialité. La culture, l’amitié, la réflexion, la fidélité, l’effort, la persévérance, la conscience, l’œuvre littéraire et la politique y acquièrent une vraie valeur humaine. Ce microcosme protégé, non-utopiste mais au contraire ancré dans la réalisation d’un monde meilleur ici et maintenant, laisse entrevoir une alternative à ce monde corrompu.
Passages retenus
Grands soucis vestimentaires, p. 14 : À cet aspect, Lucien reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal défini où se réfugie notre sensibilité, où, depuis qu’il existe des sentiments, les hommes portent la main, dans les joies comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité ? Certes, pour les riches qui n’ont jamais connu ces sortes de souffrances, il se trouve quelque chose de mesquin et d’incroyable ; mais les angoisses des malheureux ne méritent pas moins d’attention que les crises qui révolutionnent la vie des puissants et des privilégiés de la terre. Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur de part et d’autre ? La souffrance agrandit tout. Enfin, changez les termes : au lieu d’un costume plus ou moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titre ? Ces apparentes petites choses n’ont-elles pas tourmenté de brillantes existences ? La question du costume est d’ailleurs énorme chez ceux qui veulent paraître avoir ce qu’ils n’ont pas, car c’est souvent le meilleur moyen de le posséder plus tard.
Le Cénacle épicurien, p. 63 : Par une journée où le froid se fit prématurément sentir, cinq des amis d’Arthez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, tous apportaient du bois sous leur manteau, comme dans ces repas champêtres où, chaque invité devant fournir son plat, tout le monde donne un pâté. Tous doués de cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui non moins que les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d’une teinte divine, ils offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la vie et le feu de la pensée recommandaient par une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants déposaient d’une vie sans souillures. Les souffrances de la misère, quand elles se faisaient sentir étaient si gaiement supportées, épousées avec une telle ardeur par tous qu’elle n’altérait point la sérénité particulière aux visages des jeunes gens encore exempts de fautes graves qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches transactions qu’arrachent la misère mal supportée, l’envie de parvenir sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec laquelle les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons. Ce qui rend les amitiés indissolubles et double leur charme, est un sentiment qui manque à l’amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient sûrs d’eux-mêmes : l’ennemi de l’un devenait l’ennemi de tous, ils eussent brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité de leurs cœurs. Incapables tous d’une lâcheté, ils pouvaient opposer un non formidable à toute accusation et se défendre les uns les autres avec sécurité. Également nobles par le coeur et d’égale force dans les choses de sentiment, ils pouvaient tout penser et se tout dire sur le terrain de la science et de l’intelligence ; de là l’innocence de leur commerce, la gaieté de leur parole. Certains de se comprendre, leur esprit divaguait à l’aise ; aussi ne faisaient-ils point de façon entre eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et souffraient à plein cœur.
La réputation littéraire, p. 86 : Cette réputation tant désirée est presque toujours une prostituée couronnée. Oui, pour les basses œuvres de la littérature, elle représente la pauvre fille qui gèle au coin des bornes ; pour la littérature secondaire, c’est la femme entretenue qui sort des mauvais lieux du journalisme et à qui je sers de souteneur ; pour la littérature heureuse, c’est la brillante courtisane insolente, qui a des meubles, paye des contributions à l’État, reçoit les grands seigneurs, les traite et les maltraite, a sa livrée, sa voiture, et qui peut faire attendre ses créanciers altérés.
p. 118 : La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui.
L’irresponsabilité des journaux, p. 138 : Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit coupable. […] Napoléon a donné la raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention : Les crimes collectifs n’engagent personne. Le journal peut se permettre la conduite la plus atroce, personne ne s’en croit sali personnellement.
p. 147 : Ce luxe agissait sur son âme comme une fille des rues agit avec ses chairs nues et ses bas blancs bien tirés sur un lycéen.
Légèreté d’âme, p. 152 : N’est-ce pas un viatique fortifiant que de poser le soir sa tête sur l’oreiller en pouvant se dire : – Je n’ai pas jugé les œuvres d’autrui, je n’ai causé d’affliction à personne ; mon esprit, comme un poignard, n’a fouillé l’âme d’aucun innocent ; ma plaisanterie n’a immolé aucun bonheur, elle n’a même pas troublé la sottise heureuse, elle n’a pas injustement fatigué le génie ; j’ai dédaigné les faciles triomphes de l’épigramme ; enfin je n’ai jamais menti à mes convictions ?
L’horrible maladie qu’est le génie littéraire, p. 260 : Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porte en son coeur un monstre qui, semblable au tænia dans l’estomac, y dévore les sentiments à mesure qu’ils y éclosent. Qui triomphera ? La maladie de l’homme, ou l’homme de la maladie ? Certes, il faut être un grand homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère. Le talent grandit, le coeur se déssèche. À moins d’être un colosse, à moins d’avoir les épaules d’Hercule, on reste ou sans coeur ou sans talent.