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Ramasse tes lettres : Illusions perdues t. II (Un grand homme de province à Paris), Balzac

Les lumières des projecteurs journalistiques sont des illusions. L’amitié est une fondation.

Balzac (Honoré de) 1839-1943, Un grand homme de province à Paris (Illusions perdues, t. II), Furne 1843

Illusions perdues :
Tome I : Les Deux Poètes(1837, revu et corrigé en 1843)
Tome II : Un grand homme de province à Paris (1839, revu et corrigé en 1843)
Tome III : Les Souffrances de l’inventeur (Ève et David) (1843)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Lucien de Rubembré arrive à Paris en compagnie de son amante madame de Bargeton. À leur première sortie dans le Monde, à l’opéra dans la loge de la marquise d’Espard, son vrai nom de roturier circule, et Lucien devient indésirable. Il se trouve un logement bon marché au quartier latin et se concentre sur son œuvre littéraire. À la bibliothèque, il fait la rencontre de Daniel d’Arthez, écrivain pauvre qui le présente à son cercle d’amis, vivant dans un bonheur simple loin de tout désir d’enrichissement. Mais Lucien a honte de son dénuement et s’adresse un jour au journaliste Étienne Lousteau qui, après l’avoir averti de l’immoralité du monde dans lequel il évolue, l’introduit chez les libraires et dans son journal. Lucien y triomphe par son écriture facile et se met en ménage avec la prometteuse actrice Coralie. On l’invite même de nouveau dans les cercles royalistes.

Commentaires

Balzac nous promène et nous perd dans les conversations anecdotiques des journalistes et des affairistes du monde de l’édition, où les bons mots, l’esprit nihiliste, tombent à plat et font ressortir la totale immoralité de leurs comportements, l’absence complète de règles dans un milieu désordonné (même l’esprit marchand leur est refusé – ils jouent comme Étienne et Lucien à la roulette). Le bon journaliste n’est qu’un professeur de sophistique qui peut argumenter contre argent dans un sens comme dans l’inverse avec autant d’ardeur et de vacuité. Journalistes et éditeurs, malgré leur train de vie sont des personnages pathétiques, vivant à crédit dans une bulle, tous à une pellicule de la déchéance. Ce tableau à charge contre le journalisme (achevé par Maupassant dans Bel-Ami et ses journalistes adeptes du bilboquet), soi-disant contre-pouvoir, à la fois si puissant qu’il fait les carrières et qu’on ne parvient à rien sans lui, et d’une faiblesse lamentable qui le rend si sensible à la corruption, déjà décadent depuis sa naissance, prostitué sans honneur, ne peut que faire imaginer avec vertige l’ampleur du dysfonctionnement similaire de nos médias contemporains… Les journalistes sont ici exactement équivalents à ces personnes qui font la claque au théâtre : on les paye pour qu’ils applaudissent ou grognent. Ce qu’ils disent n’a plus d’importance, c’est le bruit qui compte. Dans cette perspective, l’œuvre littéraire, au succès enflé par des critiques et des éditeurs qui au besoin n’ont jamais lu une ligne, paraît bien peu de choses, sans existence réelle, sans fonction, que ce soit pour le petit peuple n’ayant pas les codes, ou pour le grand monde se servant indifféremment d’une œuvre ou d’une autre comme objet de conversation décorative.

Comme dans le premier tome, Lucien continue de sacrifier ses relations d’amitié à sa quête d’ambition et de réussite (que ce soit la fraternité de son ami d’enfance et beau frère, la camaraderie intellectuelle du Cénacle ou bien même le compagnonnage du vice de Lousteau). Dans le roman d’apprentissage ordinaire, les illusions sont celles d’une jeune personne qui découvre comme les bons sentiments naïfs qu’il a appris à honorer dans sa jeunesse ne fonctionnent pas dans le monde réel. Or ici, Lucien ne s’accroche pas à ses bons sentiments mais au contraire croit pouvoir réussir en les reniant absolument. Et ce sont peut-être là les illusions décrites par Balzac… On ne réussit pas par la trahison des seuls liens humains solides qu’on peut avoir. Ce qui ressort, après des centaines de pages de description d’une vie parisienne de jeu d’apparences, de vanités et d’intrigues minables, c’est le contraste entre ces relations humaines dévoyées, intéressées et lâches et celles véritablement humaines du Cénacle de d’Arthez, véritable groupe d’amitiés épicuriennes, vivant sur le seul confort de la convivialité. La culture, l’amitié, la réflexion, la fidélité, l’effort, la persévérance, la conscience, l’œuvre littéraire et la politique y acquièrent une vraie valeur humaine. Ce microcosme protégé, non-utopiste mais au contraire ancré dans la réalisation d’un monde meilleur ici et maintenant, laisse entrevoir une alternative à ce monde corrompu.

Passages retenus

Grands soucis vestimentaires, p. 14 :
À cet aspect, Lucien reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal défini où se réfugie notre sensibilité, où, depuis qu’il existe des sentiments, les hommes portent la main, dans les joies comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité ? Certes, pour les riches qui n’ont jamais connu ces sortes de souffrances, il se trouve quelque chose de mesquin et d’incroyable ; mais les angoisses des malheureux ne méritent pas moins d’attention que les crises qui révolutionnent la vie des puissants et des privilégiés de la terre. Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur de part et d’autre ? La souffrance agrandit tout. Enfin, changez les termes : au lieu d’un costume plus ou moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titre ? Ces apparentes petites choses n’ont-elles pas tourmenté de brillantes existences ? La question du costume est d’ailleurs énorme chez ceux qui veulent paraître avoir ce qu’ils n’ont pas, car c’est souvent le meilleur moyen de le posséder plus tard.

Le Cénacle épicurien, p. 63 :
Par une journée où le froid se fit prématurément sentir, cinq des amis d’Arthez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, tous apportaient du bois sous leur manteau, comme dans ces repas champêtres où, chaque invité devant fournir son plat, tout le monde donne un pâté. Tous doués de cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui non moins que les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d’une teinte divine, ils offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la vie et le feu de la pensée recommandaient par une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants déposaient d’une vie sans souillures. Les souffrances de la misère, quand elles se faisaient sentir étaient si gaiement supportées, épousées avec une telle ardeur par tous qu’elle n’altérait point la sérénité particulière aux visages des jeunes gens encore exempts de fautes graves qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches transactions qu’arrachent la misère mal supportée, l’envie de parvenir sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec laquelle les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons. Ce qui rend les amitiés indissolubles et double leur charme, est un sentiment qui manque à l’amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient sûrs d’eux-mêmes : l’ennemi de l’un devenait l’ennemi de tous, ils eussent brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité de leurs cœurs. Incapables tous d’une lâcheté, ils pouvaient opposer un non formidable à toute accusation et se défendre les uns les autres avec sécurité. Également nobles par le coeur et d’égale force dans les choses de sentiment, ils pouvaient tout penser et se tout dire sur le terrain de la science et de l’intelligence ; de là l’innocence de leur commerce, la gaieté de leur parole. Certains de se comprendre, leur esprit divaguait à l’aise ; aussi ne faisaient-ils point de façon entre eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et souffraient à plein cœur.

La réputation littéraire, p. 86 :
Cette réputation tant désirée est presque toujours une prostituée couronnée. Oui, pour les basses œuvres de la littérature, elle représente la pauvre fille qui gèle au coin des bornes ; pour la littérature secondaire, c’est la femme entretenue qui sort des mauvais lieux du journalisme et à qui je sers de souteneur ; pour la littérature heureuse, c’est la brillante courtisane insolente, qui a des meubles, paye des contributions à l’État, reçoit les grands seigneurs, les traite et les maltraite, a sa livrée, sa voiture, et qui peut faire attendre ses créanciers altérés.

p. 118 :
La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui.

L’irresponsabilité des journaux, p. 138 :
Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit coupable. […] Napoléon a donné la raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention : Les crimes collectifs n’engagent personne. Le journal peut se permettre la conduite la plus atroce, personne ne s’en croit sali personnellement.

p. 147 :
Ce luxe agissait sur son âme comme une fille des rues agit avec ses chairs nues et ses bas blancs bien tirés sur un lycéen.

Légèreté d’âme, p. 152 :
N’est-ce pas un viatique fortifiant que de poser le soir sa tête sur l’oreiller en pouvant se dire : – Je n’ai pas jugé les œuvres d’autrui, je n’ai causé d’affliction à personne ; mon esprit, comme un poignard, n’a fouillé l’âme d’aucun innocent ; ma plaisanterie n’a immolé aucun bonheur, elle n’a même pas troublé la sottise heureuse, elle n’a pas injustement fatigué le génie ; j’ai dédaigné les faciles triomphes de l’épigramme ; enfin je n’ai jamais menti à mes convictions ?

L’horrible maladie qu’est le génie littéraire, p. 260 :
Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porte en son coeur un monstre qui, semblable au tænia dans l’estomac, y dévore les sentiments à mesure qu’ils y éclosent. Qui triomphera ? La maladie de l’homme, ou l’homme de la maladie ? Certes, il faut être un grand homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère. Le talent grandit, le coeur se déssèche. À moins d’être un colosse, à moins d’avoir les épaules d’Hercule, on reste ou sans coeur ou sans talent.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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