Ramasse tes lettres : Clair de lune (recueil), de Maupassant

C’est à la lumière faible de la Lune, qu’on distingue quelques traits de la vraie nature humaine, ses grandeurs secrètes et son vide vertigineux…

Maupassant (Guy de) 1882-1883, 1988 (1883, 1988), Clair de lune, in [Oeuvres complètes, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974 & 1979

Note : 4.5 sur 5.

Recueils :
– Boule de Suif (nouvelle : 1880 ; recueil : 1899)
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
– Les Sœurs Rondoli (1884)
– Yvette (1884)
– Contes du jour et de la nuit (1885)
– Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– Le Père Milon (1889)

Sommaire

Clair de lune (« Il portait bien son nom de bataille, l’abbé Marignan… ») (1882) ****
Un coup d’État (1883) *** *
Le Loup (1882) *** *
L’Enfant (« Après avoir longtemps juré qu’il ne se marierait jamais… ») (1882) ***
Conte de Noël (1882) *** *
La Reine Hortense (1883) *****
Le Pardon (1882) *** *
La Légende du Mont Saint-Michel (1882) *** *
Une veuve (1882) ****
Mademoiselle Cocotte (1883) ***
Les Bijoux (1883) *****
Apparition (1883) ***
ajouté ultérieurement au recueil :
La Porte (1887) ***
Le Père (« Jean de Valnoix est un ami que je vais voir de temps en temps. ») (1887) ***
Moiron (1887) ***
Nos lettres (1888) ***
La Nuit (Cauchemar) (1887) *****

Clair de lune (« Il portait bien son nom de bataille, l’abbé Marignan… ») ****

L’abbé Marignan est un serviteur sincère et rigoureux de Dieu. La femme lui est répugnante, avec ses yeux tendres, son corps appelant toujours à la débauche charnelle. Il a une petite nièce agitée et pleine d’énergie. Il apprend qu’elle voit chaque soir son amoureux…

Personnage aux convictions semblables au religieux de Une vie (réticent, aigri, devant toute vie sensuelle), dont les convictions vont être démontées, mais personnage finalement vu de manière positive : le sens de l’humanité dépasse des conventions morales basées sur une théologie abusive ; et ce sont ses propres réflexions devant la vie qui détruisent ses convictions rigoristes. En cela, l’abbé est similaire à celui du Baptême. Exemple même d’un conte à idée (développant et illustrant une théorie) ; on retrouve une vie débordante dans chaque personnage (chacun semble avoir une vie au-delà des limites du récit, comme chez Zola, comme si l’auteur avait écrit sur eux toute une fiche perso).


p. 598 : « Pourquoi Dieu avait-il fait cela ? Puisque la nuit est destinée au sommeil, à l’inconscience, au repos, à l’oubli de tout, pourquoi la rendre plus charmante que le jour, plus douce que les aurores et les soirs, et pourquoi cet astre lent et séduisant, plus poétique que le soleil et qui semble destiné, tant il est discret, à éclairer des choses trop délicates et mystérieuses pour la grande lumière, s’en venait-il faire si transparentes les ténèbres ?
Pourquoi le plus habile des oiseaux chanteurs ne se reposait-il pas comme les autres et se mettait-il à vocaliser dans l’ombre troublante ?
Pourquoi ce demi-voile jeté sur le monde ? Pourquoi ces frissons de cœur, cette émotion de l’âme, cet alanguissement de la chair ?
Pourquoi ce déploiement de séductions que les hommes ne voyaient point, puisqu’ils étaient couchés en leurs lits ? A qui étaient destinés ce spectacle sublime, cette abondance de poésie jetée du ciel sur la terre ? »

Un coup d’État *** *

L’Empereur est pris par les Prussiens. La république est proclamée. Dans le petit bourg de Canneville, le docteur Massarel s’apprête à prendre le poste de maire à la place de M. le vicomte de Varnetot.

Vision microscopique d’une révolution, à l’échelle d’un bourg de Normandie, ce conte montre le ridicule des conflits pour la province, le peu d’importance de l’idéologie pour les campagnes. Si l’on peut voir les paysans comme des rustres dépassés par la vie politique, Maupassant s’appuie au contraire sur leur terre à terre pour montrer la vanité des notables citadins qui se croient importants dans leurs batailles d’idées qui ne bouleversent pas le monde, comme des conversations de dîner en ville, anecdotiques, face au rythme des saisons et récoltes.


p. 1005 : « Le 5 septembre au matin, le docteur en uniforme, son revolver sur sa table, donnait une consultation à un vieux couple de campagnards, dont l’un, le mari, atteint de varices depuis sept ans, avait attendu que sa femme en eût aussi pour venir trouver le médecin, quand le facteur apporta le journal.
M. Massarel l’ouvrit, pâlit, se dressa brusquement, et, levant les bras au ciel dans un geste d’exaltation, il se mit à vociférer de toute sa voix devant les deux ruraux affolés : « Vive la République ! vive la République ! vive la République ! » »

Le Loup *** *

Les ancêtres du marquis d’Arville étaient des chasseurs acharnés. Un jour qu’ils chassaient un loup blanc qui effrayait la région, le père de son trisaïeul heurta une grosse branche.

Incident de chasse grossier, transformé en véritable aventure épique et mystérieuse. La virilité violente de la chasse, son horreur, son adrénaline, sont tracés d’une main de connaisseur.


p. 629 : « Puis, il se jeta sur le monstre. Il se sentait fort à culbuter une montagne, à broyer des pierres dans ses mains. La bête le voulut mordre, cherchant à lui fouiller le ventre ; mais il l’avait saisie par le cou, sans même se servir de son arme, et il l’étranglait doucement, écoutant s’arrêter les souffles de sa gorge et les battements de son cœur. Et il riait, jouissant éperdument, serrant de plus en plus sa formidable étreinte, criant, dans un délire de joie : « Regarde, Jean, regarde ! » Toute résistance cessa ; le corps du loup devient flasque. Il était mort. »

L’Enfant (« Après avoir longtemps juré qu’il ne se marierait jamais… ») *** *

Jacques Bourdillère, grand coureur de jupons, tombe amoureux et décide de se marier, mais le soir des noces, reçoit un courrier de son ancienne amante.

Court récit sans la moindre analyse, sans réelle conclusion, sans avis de l’auteur. Quelles sont les leçons à tirer ? que le passé rattrape le viveur ? que le viveur a tué son amante ? l’a remplacé par un enfant ? que sa sincérité a finalement arrangé ses affaires ? Comment se fait-il que l’enfant soit accepté si simplement ?
Cet aspect quasi incomplet de la nouvelle n’est pas à critiquer, c’est au contraire le fonctionnement typique du genre, reposant sur l’implicite : le récit court tait volontairement une partie importante de ce qu’il pourrait développer, demandant ainsi la participation active du lecteur qui cherche des réponses et complète donc le récit par son imagination. Un fonctionnement qu’Umberto Eco détaille et généralise dans son essai L’Oeuvre ouverte.


p. 483 : « Un matin, comme il était étendu sur le sable, tout occupé à regarder les femmes sortir de l’eau, un petit pied l’avait frappé par sa gentillesse et sa mignardise. Ayant levé les yeux plus haut, toute la personne le séduisit. De toute cette personne, il ne voyait d’ailleurs que les chevilles et la tête émergeant d’un peignoir de flanelle blanche, clos avec soin. On le disait sensuel et viveur. C’est donc par la seul grâce de la forme qu’il fut capté d’abord ; puis il fut retenu par le charme d’un doux esprit de jeune fille, simple et bon, frais comme les joues et les lèvres. »

Conte de Noël *** *

La femme du forgeron a mangé un œuf que son mari a trouvé sur la route enneigée. Elle en est devenue folle. On fait appel au père Vatinel pour une dépossession.

Le récit d’un miracle de noël, incroyable, est malignement délégué à un médecin, homme digne de foi, raisonnable. Atmosphère, neige et contexte de noël sont idéals pour cette aventure bizarre qui ne trouve aucune explication, hormis la scène d’hypnose du Père. Ce genre d’expérience (l’hypnose, qu’on retrouvera dans Le Horla), à la mode, aurait donc des vertus remarquables ?


p. 690 : « La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué par le froid. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus : seules les cheminées des chaumières en chemise blanche révélaient la vie cachée, par les minces filets de fumée qui montaient droit dans l’air glacial.
De temps en temps, on entendait craquer les arbres, comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l’écorce ; et parfois, une grosse branche se détachait et tombait, l’invincible gelée pétrifiant la sève et cassant les fibres. »

La Reine Hortense *****

Vieille fille aigrie qui abrite une flopée d’animaux de toute sorte, La « Reine Hortense » perd la tête et va bientôt trépasser. Sa famille est appelée pour la veiller. Dans ses fièvres, elle parle à des enfants qu’elle n’a jamais eus.

Reprenant le thème de la vieille fille sans amour (notamment en arrière-plan dans Une vie), Maupassant y mêle le thème obsédant de la veillée funèbre (la cruauté des proches dont on avait déjà été témoin dans En famille). L’idée de ce rêve ante mortem qui réalise ce que l’inconscient désire est d’un magnifique romantisme et reste touchant et scientifique (C.G. Jung établit sa théorie des rêves sur ce principe que les rêves compenseraient le vécu). Sinon, le personnage de vieille fille se révèle à l’aube de sa mort, montrant toute sa bienveillance à l’égard des enfants, de ceux qu’elle aurait voulus, de ceux qu’elle a, ses animaux.


p. 806 : « On entendait à côté la voix de l’agonisante, vivant, à cette heure dernière, la vie qu’elle avait attendue sans doute, vivant ses rêves eux-mêmes au moment où tout allait finir pour elle. »

Le Pardon *** *

Une femme naïve est mariée à un homme qui la trompe. Lorsqu’une lettre anonyme le dénonce, celui-ci présente son amante (en tant que grande amie) à sa femme.

Le tableau de cette femme naïve à l’extrême est sans appel, d’une dureté absolue à l’égard de celle-ci, victime consentante, élevée pour ne jamais comprendre ce qui se trame autour d’elle (prolongeant encore ce thème de la condition féminine tragique de Une vie). C’est la thèse de Sade qu’on retrouve ici : une éducation douce et timorée, laissant les enfants avec leurs illusions, ne fait que provoquer leur souffrance et leur incompétence à vivre.


p. 583 : « Les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent à l’âge de vivre à leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l’esprit, sans soupçonner les dessous de l’existence, sans savoir qu’on ne pense pas comme on parle, et qu’on ne parle pas comme on agit ; sans savoir qu’il faut vivre en guerre avec tout le monde, ou du moins en paix armée, sans deviner qu’on est sans cesse trompé quand on est naïf, joué quand on est sincère, maltraité quand on est bon. »

La Légende du mont Saint-Michel *** *

Récit par un Bas-Normand, des ruses par lesquelles saint Michel chassât Satan de la région.

Cette amusante légende est imprégnée de l’humour normand. Le Bas-Normand a construit son imaginaire chrétien en le mêlant à son folklore. La ruse des récoltes en terre / sous terre se marie bien avec le thème biblique. Le festin, l’incident corporel (avec éjection du sommet de la tour) et le coup de pied au cul, sont les ornements fantasmés de cette légende.


p. 679 : « Un sceptique de génie a dit : « Dieu a fait l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu. »
Ce mot est d’une éternelle vérité et il serait fort curieux de faire dans chaque continent l’histoire de la divinité locale, ainsi que l’histoire des saints patrons dans chacune de nos provinces. Le nègre a des idoles féroces, mangeuses d’hommes ; le mahométan polygame peuple son paradis de femmes ; les Grecs, en gens pratiques, avaient divinisé toutes les passions. »

Une veuve ****

Une vieille fille, qui garde au doigt une bague faite de cheveux blonds, raconte comment elle se considère comme fiancée-veuve d’un garçon de douze ans, suicidé d’amour pour elle.

Pourtant sans surprise, cette petite histoire s’avère fort touchante, peut-être par l’âge de son héros. Cette famille des Santèze, sentimentale à l’excès, s’éteint d’elle-même, carbonisée par sa trop grande idéalisation de l’amour, comme une allégorie de la disparition du Romantisme, autodétruit par sa sensiblerie inapte à la survie.
Ce conte montre la fragilité d’une trop grande finesse.


p. 534 : « Oh ! c’était une race singulière, des fous, si l’on veut, mais des fous charmants, des fous par amour. Tous, de père en fils, avaient des passions violentes, de grands élans de tout leur être qui les poussaient aux choses les plus exaltées, aux dévouements fanatiques, même aux crimes. C’était en eux, cela, ainsi que la dévotion ardente est dans certaines âmes. Ceux qui se font trappistes n’ont pas la même nature que les coureurs de salon. On disait dans la parenté : « Amoureux comme un Santèze. » Rien qu’à les voir, on le devinait. Ils avaient tous les cheveux bouclés, bas sur le front, la barbe frisée, et des yeux larges, larges, dont le rayon entrait dans vous, et vous troublait sans qu’on sût pourquoi. »

Mademoiselle Cocotte ***

Le cocher François recueille une pauvre chienne misérable mais très attachante. Il la baptise Cocotte car elle attire tous les chiens du quartier, ce que le maître de François ne peut accepter.

Reprise de L’Histoire d’un chien presque dans les mêmes termes mais le cadre narratif change : ici il est question du récit de l’histoire d’un homme devenu fou par amour pour son chien.
Or, cette surbrillance du cadre et ce titre comique étouffent le sujet et finissent par rendre presque comique une fin qui tirait presque les larmes.
L’exagération, le final gore et amoral affaiblit un peu l’idée maîtresse de l’amour pour les animaux. L’assimilation animal-amante est trop grossière pour être poétique.
Néanmoins, cette histoire reste touchante.


p. 763 : « La chienne morte avait retrouvé son maître à soixante lieues de leur maison ! »

Les Bijoux *****

M. Lantin, commis principal au ministère de l’intérieur, est marié à une ravissante jeune femme, économe, douce, qui a pour seuls défauts d’aimer aller souvent au théâtre et d’apprécier le brillant des bijoux faux. Il est atrocement triste lorsque sa petite femme est emportée par la maladie. Il a maintenant du mal à vivre de son petit salaire de fonctionnaire. Il va alors pour vendre la quincaillerie de sa femme tant regrettée…

Ce conte raconté uniquement du point de vue du fonctionnaire Lantin, fait passer toute une partie de l’histoire dans le non-dit. À aucun moment le narrateur n’explique ce qui s’est passé, il se contente de suggérer (au lecteur de compléter l’intrigue dans son imaginaire, principe de L’Oeuvre ouverte selon Umberto Eco). Il se pose d’abord une question de morale, sur le caractère féminin, si enclin à mener une double vie. Il met en évidence l’idiotie, la naïveté extrême du bonhomme, bourgeois aveugle, bonne dupe.
Enfin, ce conte amène une nouvelle problématique par la conclusion du second mariage : vaut-il mieux vivre heureux, aveugle et amoureux d’une femme qui vous trompe que malheureux et attaché à une femme honnête et fidèle ? Ainsi, on passe de ce qui pourrait être un portrait à charge, cliché, de la femme trompeuse, à un éloge de celle qui sais combiner et arranger à la perfection les différents aspects de sa vie, préserver le secret là où il doit l’être, mais tout en limitant sa place, en acceptant l’homme avec qui elle vit tel qu’il veut être… Savoir-faire proche de celui du nouvelliste…


p. 765 : « Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tête à tête au coin du feu, elle apportait sur la table où ils prenaient le thé la boîte de maroquin où elle enfermait la « pacotille », selon le mot de M. Lantin ; et elle se mettait à examinait ces bijoux imités avec une attention passionnée, comme si elle eût savouré quelque jouissance secrète et profonde ; et elle s’obstinait à passer un collier au cou de son mari pour rire ensuite de tout son cœur en s’écriant : « Comme tu es drôle ! » Puis elle se jetait dans ses bras et l’embrassait éperdument. »

Apparition ***

Un vieux marquis nous raconte comment, sur la demande d’un vieil ami désespéré depuis la mort de sa femme, il s’est aventuré dans le vieux château de celui-ci et a eu la peur de sa vie.

Le fantastique se fait ici merveilleux car l’apparition paraît bien réelle, à moins que le conteur ait tout rêvé. On peut cependant imaginer aussi que l’apparition est bien la femme mais qu’elle n’est pas morte mais séquestrée par son mari…
L’ambiance est un peu plombée par cette apparition qui parle et qu’on touche : le « doute fantastique » s’écroule. De plus, le conte n’a pas l’air de suggérer grand chose de plus, sinon une ressemblance lointaine avec la nouvelle de Poe, La Chute de la maison Usher.


p. 784 : Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m’abattre à la renverse ! Oh ! personne ne peut comprendre, à moins de les avoir ressenties, ces épouvantables et stupides terreurs. L’âme se fond ; on ne sent plus son cœur ; le corps entier devient mou comme une éponge ; on dirait que tout l’intérieur de nous s’écroule. »

La Porte ***

Karl Marsouligny nous conte comment il s’est fait invité à la campagne par le mari de la femme à qui il faisait la cour sans discrétion.

L’intrigue semble tirée du Décaméron de Boccace. Il est dommage que le désir charnel n’ait pas été plus vivement attisé avant le final. Le mari est peu décrit et l’aventure reste assez bizarre.


p. 906 : « Dans une grande pièce en désordre, au milieu de jupes, de cols, de corsages semés par terre, un grand être sec, dépeigné, le bas du corps couvert d’une vieille jupe de soir fripée qui collait sur sa croupe maigre, brossait devant une glace des cheveux blonds, courts et rares.
Ses bras formaient deux angles pointus ; et comme elle se retournait effarée, je vis sous une chemise de toile commune un cimetière de côtes qu’une fausse gorge de coton dissimulait en public. »

Le Père (« Jean de Valnoix est un ami que je vais voir de temps en temps. ») *****

Le conteur se rend dans le sud, chez son vieil ami Jean de Valnoix, retiré du monde par dégoût. Au 19 juillet, un domestique annonce la venue d’une bohémienne. Celle-ci vient exprimer sa reconnaissance, chaque année à la même date, parce que Jean l’a aidée à accoucher, il y a sept ans d’une petite fille. Elle est chaque fois accompagnée de la petite et d’un homme différent.

Ce conte trompe d’abord le lecteur par des réflexions qui pourraient annoncer un conte fantastique, après quoi, il prend la tournure d’une anecdote plaisante qui n’omet pas une petite attaque amusante envers le vrai père, un gendarme, qui, pourtant gardien de la morale, n’a jamais assumé cette enfant. On a aussi un parallèle entre le grand monde avec « ses bassesses et ses saletés » et le monde populaire, ses énormités et son innocence.


p. 974 : « Nous étions assis tous les deux, vers neuf heures du soir, à regarder couler l’eau de la rivière, contre nos pieds : et nous échangions des idées très vagues sur les étoiles qui se baignaient dans le courant et semblaient nager devant nous. Nous échangions des idées très vagues, très confuses, très courtes, car nos esprits sont très bornés, très faibles, très impuissants. […] Nous songions aux êtres qui peuplent ces mondes, à leurs formes inimaginables, à leurs facultés insoupçonnables à leurs organes inconnus, aux animaux, aux plantes, à toutes les espèces, à tous les règnes, à toutes les essences, à toutes les matières, que le rêve de l’homme ne peut même effleurer. »

Moiron ***

Un instituteur du nom de Moiron, connu pour être un homme d’une grande bonté, est condamné à mort pour avoir provoqué la mort de nombre de ses élèves en leur faisant avaler par des gâteaux, de la fibre de verre. Le procureur général, M. Maloureau, sur la conviction d’un prêtre, a demandé la grâce de Moiron à Napoléon.

Difficile de faire croire à ce criminel tueur en série par ailleurs exemplaire en dehors du fait qu’il tue (serait-ce inspiré d’un fait divers ? on pourrait comparer avec Le Boucher de Claude Chabrol). Ne reste que cette vision de la religion qui semble ici aider ce criminel qui finalement ne fait que servir le méchant Dieu auquel il croit. Dans ses bons actes, la religion serait finalement naïve, inutile et détournée.


p. 987 : « Pourquoi cette conviction soudaine d’une femme si pieuse jeta-t-elle dans mon esprit un terrible doute ? »
p. 989 : « J’ouvris les yeux comme lorsqu’on s’éveille ; et je compris que Dieu est méchant. Pourquoi avait-il tué mes enfants ? J’ouvris les yeux, et je vis qu’il aime tuer. Il n’aime que ça, monsieur. Il ne fait vivre que pour détruire ! Dieu, monsieur, est un massacreur. Il lui faut tous les jours des morts. Il en fait de toutes les façons pour mieux s’amuser. Il a inventé les maladies, les accidents, pour se divertir tout doucement le long des mois et des années ; et puis, quand il s’ennuie, il a les épidémies, la peste, le choléra, les angines, la petite vérole ; est-ce que je sais tout ce qu’a imaginé ce monstre ? Ça ne lui suffisait pas encore, ça se ressemble, tous ces maux-là ! et il se paie des guerres de temps en temps, pour voir deux cent mille soldats par terre, écrasés dans le sang et dans la boue, crevés, les bras et les jambes arrachés, les têtes cassées par des boulets comme des œufs qui tombent sur une route. »

Nos lettres ***

Notre conteur trouve par hasard de vieilles lettres de la tante Rose. Celle-ci demande à son amant de lui réexpédier ses lettres car elles seront naturellement plus en sécurité.

Ce conte constitué d’un petit récit cadre se voulant objectif, et de deux lettres des amants sert d’illustration à la nature trompeuse de la femme. La conclusion comme d’ailleurs la démonstration, très empruntes de Schopenhauer, paraissent cependant sans fondement.


p. 1030 : « Songez donc que jamais, vous entendez bien, jamais une femme ne brûle, ne déchire, ne détruit les lettres où on lui dit qu’elle est aimée. Toute notre vie est là, tout notre espoir, notre attente, tout notre rêve. Ces petits papiers qui portent notre nom et nous caressent avec de douces choses, sont des reliques, et nous adorons les chapelles, nous autres, surtout les chapelles dont nous sommes les saintes. Nos lettres d’amour, ce sont nos titres de beauté, nos titres de grâce et de séduction, notre orgueil intime de femmes, ce sont les trésors de notre cœur. Non, non, jamais une femme ne détruit ces archives secrètes et délicieuses de sa vie. »

La Nuit (Cauchemar) *****

Notre conteur aime follement se promener la nuit. Mais un soir, la nuit ne veut plus s’en aller, et le promeneur se perd dans l’ombre profonde d’un Paris vide.

L’angoisse progressive, l’irréalité tout à fait justifiée du rêve, sont ici d’autant plus efficaces qu’il n’y a aucune transition entre la réalité et le cauchemar. Le second n’étant que le prolongement (logique ?) de la première.
Ce cauchemar est bien un révélateur psychologique d’une hantise de Maupassant : perdre le mince lien qui nous rattache avec la lumière, la vie, le temps, la réalité, la logique.
En même temps, il serait presque possible de voir dans cette nouvelle une illustration du fonctionnement implicite des « contes » de Maupassant et de leur esthétique : autour du texte écrit, du récit solide, du conscient, plus on s’éloigne et plus on se perd dans un monde sans lumière, un monde informe, un monde de vide (on pourra comparer avec cette métaphore de Robert Musil d’une conscience marchant sur un pont fragile au dessus du vide, dans Les Désarrois de l’élève Törless).


p. 946 : « Pour la première fois je sentis qu’il allait arriver quelque chose d’étrange, de nouveau. Il me sembla qu’il faisait froid, que l’air s’épaississait, que la nuit, que ma nuit bien-aimée, devenait lourde sur mon cœur. »

Arrache ta science : Petite histoire du peuple Rrom, de Marcel Courthiade

Peuple déraciné, la tragédie et le rejet comme identité – peuple de passage entre les mondes

Courthiade (Marcel) 2019, Petite histoire du peuple Rrom (Première diaspora historique de l’Inde), Le Bord de l’eau, coll. « Clair & net »

Note : 4 sur 5.
L’auteur : Marcel Courthiade (1953-2021)

Originaire de Bourgogne ; abandonne médecine pour les langues slaves ; thèse sur les dialectes rromani ; participe à divers projets éducatifs et culturels visant les Rroms ; professeur en sociolinguisitique pour l’EPHE et puis chaire de langue et civilisation rromani à l’INALCO de Paris.

Résumé

Il est dit qu’en 1018, le sultan Mahmoud de Ghazni aurait pillé les villes Kannauj et Mathura dans l’Uttar Pradesh, et aurait fait 53 000 esclaves qu’il aurait ramenés dans sa capitale (hommes et femmes de toute classe, mais pas d’agriculteurs). À la suite des invasions Seldjoukides (1040) puis Mongoles (XIIIe siècle), cette population de culture Hindou se serait spécialisée dans un mode de vie itinérant aux services des uns et des autres (cuisine, outillage, réparation, soin des chevaux, divertissement…), migrant avec eux jusqu’en Asie mineure, en Palestine, à Constantinople, où les Croisades auraient provoqué leur éparpillement.

Dès lors, ce peuple Rromani (langue dérivée du sanskrit où « homme » se dit « rrom ») se disperse dans les empires musulman et chrétien d’Orient, entre en Europe, s’habituant à passer de protecteur en employeur en évitant de redevenir minorité esclavagisée… Dans chacune des terres sur lesquelles ils arrivent, se reproduit un schéma plus ou moins comparable. D’abord bien accueillis, et même admirés, par les seigneurs et les populations, grâce à leurs talents artistiques et leur artisanat, leur esprit de convivialité, les petits groupes finissent par focaliser les critiques, les jalousies, les méfiances et la haine. Des lois se créent, se cumulent, se durcissent. Certains trouvent à se sédentariser, s’effacent, le noyau du groupe devenu suspect, indésirable, , augmenté de marginaux et d’aventureux accueillis avec le coeur, suspect, indésirable, reprend son cheminement nomade.

Commentaires

Tout se passe comme si ce peuple de langue Rromani (ou Romani-chel), originaire d’Inde, constitué dans l’épreuve commune de la déportation, de l’esclavage, des guerres et persécutions successives, avait gravé dans son inconscient collectif – si l’on peut dire dans son ADN même – le traumatisme de l’infériorisation et la réponse immunitaire d’un refus farouche et épidermique à tout asservissement. Ce peuple sans terre, contraint au nomadisme, semble avoir reproduit en tout lieu et à chaque époque, un même schéma tragique d’incompatible séduction. Non que la sédentarisation soit impossible (majorité le sont aujourd’hui), mais on ne force pas un peuple au patrimoine d’artisans et de circassiens aux exigences de l’agriculture, un peuple de mobilité et de pluriactivités à une monotâche déterminée sur une machine…

Rroms, Tziganes, Gitans, Bohémiens, forains, gens du voyage… hommes et femmes polyglottes, habiles en tout art et métier, finesse inspirée ou technicité, lecteurs de la spiritualité des objets, maîtres à jouer des codes, experts en convivialité, accueil total ou invité qui ose, expressivité tout d’une pièce, rhétorique instinctive, rugueuse et rieuse, parole tissée de mythes improvisés et de connaissance ancestrale… Par leur extraversion et leur attitude de défi, leur touche-à-tout, ce peuple caméléon aime à fréquenter toute classe sociale : élite artistique ou intellectuelle, petit peuple travailleur, marginaux… De circulation horizontale autant que verticale, les Rroms sont un peuple de passage entre les mondes (symboliquement au sens de certains animaux comme la grenouille chez les Amérindiens, qui par son amphibie a accès à deux mondes et devient donc un intermédiaire entre monde des vivants à celui des morts, cf. L’art rupestre de Guyane). Passeurs : ils retirent de chaque rencontre, de nouvelles techniques, de nouvelles histoires, de nouvelles pratiques, qu’ils collectent, emmènent, digèrent, perfectionnent, intègrent, et déposent sur un nouveau lieu, ouvrant grand leurs valises culturelles devant des populations cloisonnées dans une identité locale, soudain éblouies d’originalité, de technicité et de couleurs. Certaines nouveautés sont adoptées par le folklore local. Est-ce pour cela qu’on retrouve des pas de danse identiques en Turquie et en Bretagne ?

Il est évident que pour certaines classes de la société, notamment celles qui fixent les normes explicites ou implicites de comportement attendu, qui prospèrent sur la stabilité de l’identité, les Rroms sont une mauvaise influence, avec leurs fêtes désinhibées, leur originalité déstabilisante… Comme Socrate accusé de pervertir la jeunesse en lui donnant la sagesse de discuter du bien-fondé des coutumes, des croyances, des lois… Les Rroms enseignent l’insoumission par l’exemple, ils sentent la transgression… Ils ont la fantaisie tragique et drôlatique des récits de voyage et contes du siècle des Lumières : Dialogues avec un sauvage, Mille et une Nuits, Candide, Lettres persanes… Ils provoquent ce même décentrement de qui les considère : le choc de la confrontation à l’autre, au radicalement différent, amène à reconsidérer les références avec lesquelles on juge sa situation, son comportement, les règles de sa société ou ses dirigeants…

Le fait que le peuple Rrom aujourd’hui entre moins en rapport avec différentes strates sociales qu’avant pourrait nous amener à nous questionner sur la possibilité d’une plus grande étanchéité des couches sociales et professionnelles à notre époque, contrairement à la pensée dominante du progrès… Dans les discours de nos gouvernements, des médias et des on-dit dominants, les Rroms semblent aujourd’hui se spécialiser davantage dans la filouterie, les trafics et les petits larcins… Mais sont-ils repoussés dans la marge en raison de leurs mauvaises tendances, de plus en plus inacceptables ? ou bien ce comportement qu’ils adoptent serait une réponse à la manière dont ils sont traités par une société ? et le reflet des pratiques de celle-ci, un révélateur-test de l’état des sociétés ? Comme les « comprachicos » dans L’Homme qui rit de Hugo se révèlent le bout de la chaîne d’un trafic reposant sur la pratique de l’abandon des enfants naturels dans une société de rigidité et d’hérédité. Courthiade explique que ce sont surtout les gouvernements qui confisquaient les enfants Rroms pour offrir de petites mains serviles aux paysans locaux (remise en esclavage méconnue…) et stopper la prolifération… Si la mauvaise réputation n’est pas toujours infondée, le déchaînement de violences inhumaines, de brimades et de haine – à commencer par le Samudaripen -, est un fait historique. Au XXIe siècle, Paris, parqués dans les dépotoirs, mères-enfant mendiantes, enfants-voleurs, fouilleurs de poubelles, peau noircie par la saleté… Les Rroms sont devenus ici une sorte d’Intouchables, au sens de « marginaux astreints aux travaux salissants et honteux », plutôt que « musiciens et danseurs voyageurs ».

Passages retenus

Les Aria priaient les forces de la nature, ils avaient 33 dieux, et chacun d’eux jouait un rôle particulier. Tous ces dieux étaient bons pour l’Homme, il négociait avec eux à travers des sacrifices : il leur jetait dans le feu divin du beurre, du lait, de la viande, du blé ou d’autres grains, ainsi que de la boisson appelée soma. Dans la conception des Aria, les Hommes et les dieux s’efforçaient de maintenir ensemble le dharma, l’harmonie dans l’Univers. Le dharma était pour eux supérieur à tous, aux Hommes comme aux dieux.

p. 11

Oublie tes concepts : Dialogues avec un Sauvage, de Lahontan

Une même morale mais des moyens différents pour y parvenir ?

Lahontan (Louis-Armand de Lom d’Arce, dit baron de) 1704, Dialogues de M. le baron de Lahontan et d’un Sauvage dans l’Amérique, Amsterdam, Boeteman.

Édition originale disponible sur Gallica

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Après avoir parcouru les terres d’Amérique septentrionale de la Nouvelle France pendant dix années, le baron de Lahontan s’assoie avec le chef Huron nommé Adario qui, lui, a fait un voyage sur le vieux continent et notamment en France. Ensemble, ils disputent des qualités et défauts des modes de vie de leur civilisation respective.

Commentaires

Il est certain que Lahontan a travaillé littérairement ses textes ethnographiques en vue d’une publication, de la même manière qu’Antoine Galland au même moment était en train d’arranger les contes arabo-persans des Mille et une Nuits (premier tome publié en 1704) pour les accommoder aux goûts des lecteurs Français. Cette transformation était sans doute la condition pour une large diffusion de ces œuvres qui ont préparé les Lumières – auraient, selon l’anthropologue David Graeber (dans Au commencement…, en 2023), habitué l’Européen à la vision d’un ailleurs, d’un être au monde différent, l’auraient confronté à un regard critique sur lui-même (effet de décentrement qui sera utilisé dans les Lettres persanes, Micromégas, Candide…), rendant possible l’idée centrale des Lumières : ce monde pourrait être différent. Le chef indien s’exprime ainsi dans un français soigné (comment pourrait-il en être autrement ?), lui ont été conservées quelques touches de couleur locale comme « mon frère », « le grand Esprit », « le monde des âmes » (léger décalage des conceptions chrétiennes – fraternité chrétienne, le Saint Esprit, le paradis -, et donc une autre application possible de celles-ci dans la société), et surtout « le Tien et le Mien », expression aux allures primitives, caractérisant une certaine attitude infantile des Européens quant à la possession, comme des enfants refusant de se prêter un jouet, exprimant parfaitement la division des individus provoquée par l’importance exagérée accordée à la propriété exclusive.

Si Graeber identifie volontiers Adario avec le célèbre chef Huron Kondiaronk qui a voyagé en France, la forme choisie du dialogue platonicien amène inévitablement à rapprocher le chef indien de la figure de Socrate, et à le considérer davantage comme une reconstruction-synthétisation des représentations indiennes. En face de lui, Lahontan, aventurier, est le porteur des positions caractéristiques d’un Français cultivé qui regarderait le monde indien avec naïveté et défendrait la logique de sa civilisation. Ré-exprimées par le point de vue indien, comme mises à nu et poussées par une ironie de type socratique, les certitudes de supériorité de l’Europe s’ébranlent. Cela dit, les conclusions de la dispute sont laissées au lecteur, et certaines failles dans la sagesse indienne apparaissent aussi, comme le mépris de la tribu voisine des Iroquois et la nécessité de se battre avec eux pour faire des esclaves (mais quel colon européen pourrait alors se permettre la critique ?). Ainsi, Lahontan tente de proposer à ses lecteurs une expérience de remise en question comparable à celle qu’il a probablement connue lors de ses Voyages en Amérique septentrionale.

La civilisation indienne apparaît parfois presque comme le renversement de l’Europe (rappelant le fonctionnement carnavalesque de textes comme Le Voyage dans la Lune de Cyrano ou le théâtre de foire de Lesage – ce monde aux valeurs inversées ne serait-il pas au final presque plus désirable ?). Par la comparaison avec la simplicité des mœurs indiennes, sont mises en évidence la fausseté et les contradictions du mode de vie européen qui assujettit sa population sous des lois morales ou judiciaires extrêmement exigeantes – par quoi justement l’Européen se sent plus civilisé -, mais qui sont en contrepartie les générateurs d’un vice généralisé… plus haut est le mur, plus grande est l’ombre… foyer d’intolérance (bêtise des guerres de religion, où chacun veut persuader qu’il a le « bon » dieu, alors que la différence est relative), célibat des prêtres, virginité avant le mariage, monogamie stricte (les pêchés les plus visibles y dissimulent les plus graves), le triomphe des apparences, le pas vu pas pris des crimes évidents mais non jugés… le mensonge à soi d’une société qui veut se soigner avec des médicaments miracles au lieu de changer son hygiène de vie, la protection exagérée de la propriété, la fièvre de l’argent, et le gonflement terrible du sentiment d’envie et de frustration des exclus…

Passages retenus

Pourquoi cent religions différentes ? p. 16
Il n’est rien de si naturel aux Chrêtiens, que d’avoir de la foy pour les saintes Écritures, parce que dés leur enfance on leur en parle tant, qu’à l’imitation de tant de gens élevés dans la même créance, ils les ont tellement imprimées dans l’imagination, que la raison n’a plus la force d’agir sur leurs esprits déja prévenus de la vérité de ces Évangiles ; il n’est rien de si raisonnable à des gens sans préjugés, comme sont les Hurons, d’examiner les choses de prés. Or, aprés avoir fait bien des réflexions, depuis dix Années, sur ce que les Jésuites nous disent de la vie & de la mort du fils du grand Esprit, tous mes Hurons te donneront vint raisons qui prouveront le contraire : pour moy, j’ai toûjours soûtenu que, s’il étoit possible qu’il eût eu la bassesse de décendre sur terre, il se seroit manifesté à tous les Peuples qui l’habitent. Il seroit décendu en triomphe avec éclat & Majesté, à la veüe de quantité de gens. Il auroit ressuscité les morts, rendu la veüe aux aveugles, fait marcher les boîteux, guéri les malades par toute la terre ; enfin, il auroit parlé, & commandé ce qu’il vouloit qu’on fît ; il seroit allé de Nation en Nation faire ces grands miracles pour donner la même Loy à tout le monde ; alors nous n’aurions tous qu’une même Religion, & cette grande uniformité qui se trouveroit par tout, prouveroit à nos Décendans d’ici à dix mille ans, la verité de cette Réligion connue aux quatre coins de la Terre, dans une même égalité : au lieu qu’il s’en trouve plus de cinq ou six cens diférentes les unes des autres, parmi lesquelles celle des François est l’unique, qui soit bonne, sainte & véritable, suivant ton raisonement.

Des disputes sur la vraie religion, p. 32
La diférence que je trouve entre vôtre créance, & celle des Anglois, embarasse si fort mon esprit, que plus je cherche à m’éclaircir, & moins je trouve de lumiéres. Vous feriez mieux de dire tous tant que vous étes, que le grand Esprit a donné des lumiéres sufisantes à tous les hommes, pour conoître ce qu’ils doivent croire & ce qu’il doivent faire, sans se tromper. Car j’ay ouï dire que parmi chacune de ces Réligions diférentes, il s’y trouve un nombre de gens de diverses opinions ; comme, par exemple, dans la vôtre chaque Ordre Religieux soutient certains points diférents des autres, & se conduit aussi diversement en ses Instituts qu’en ses habits, cela me fait croire qu’en Europe chacun se fait une religion à sa mode, diférente de celle dont il fait profession extérieure. Pour moy, je croy que les hommes sont dans l’impuissance de connoître ce que le grand Esprit demande d’eux, & je ne puis m’empêcher de croire que ce grand Esprit estant aussi juste & aussi bon qu’il l’est, sa justice ait pû rendre le salut des hommes si dificile, qu’ils seront tous damnés hors de vostre religion, & que même peu de ceux qui la professent iront dans ce grand paradis. Croi-moy, les affaires de l’autre monde sont bien diférentes de celles-ci. Peu de gens sçavent ce qui s’y passe. Ce que nous sçavons c’est que nous autres Hurons ne sommes pas les auteurs de nôtre création ; que le grand Esprit nous a fait honnêtes gens, en vous faisant des scelerats qu’il envoye sur nos Terres, pour corriger nos défauts & suivre nostre exemple. Ainsi, mon Frére, croi tout ce que tu voudras, aïe tant de foy qu’il te plaira, tu n’iras jamais dans le bon pais des Ames si tu ne te fais Huron. L’innocence de nôtre vie, l’amour que nous avons pour nos fréres, la tranquilité d’ame dont nous jouissons par le mépris de l’intérest, sont trois choses que le grand Esprit exige de tous les hommes en général. Nous les pratiquons naturellement dans nos Villages, pendant que les Européans se déchirent, se volent, se diffament, se tuent dans leurs Villes, eux qui voulant aller au pais des Ames ne songent jamais à leur Créateur, que lors qu’ils en parlent avec les Hurons. Adieu, mon cher Frére, il se fait tard ; je me retire dans ma cabane pour songer à tout ce que tu m’as dit, afin que je m’en ressouvienne demain, lorsque nous raisonnerons avec le Jésuite.

p. 37
Ô le bel homme qu’un François, avec ses belles Loix, qui croyant estre bien sage est assûrement bien fou ! puis qu’il demeure dans l’esclavage & dans la dépendance, pendant que les Animaux mêmes jouïssent de cette adorable liberté, ne craignent, comme nous, que des ennemis étrangers.

p. 44
En vérité, il y a bien de l’aveuglement dans l’esprit de ceux qui nous connaissent, & ne nous imitent pas.

p. 49
Di moy, à propos de Loix, pourquoy elles soufrent qu’on vende les filles pour de l’argent, à ceux qui veulent s’en servir ? Pourquoy on permet certaines Maisons publiques, où les putains & les maquerelles s’y trouvent à toute heure pour toute sorte de gens ? Pourquoy on permet de porter l’épée aux uns, pour tuer ceux à qui il est défendu d’en porter ? Pourquoy permet on encore de vendre du vin au dessus de certaine quantité, & dans lequel on met mille drogues qui ruinent la santé ? Ne vois-tu pas les malheurs qui arrivent icy, comme à Québec, par les yvrognes ? Tu me répondras, comme d’autres ont déja fait, qu’il est permis au Cabarétier de vendre le plus de marchandise qu’il peut pour gagner sa vie, que celuy qui boit doit se conduire lui-même, & se modérer sur toutes choses. Mais je te prouveray que cela est impossible, parce qu’on a perdu la raison avant qu’on puisse s’en apercevoir ; ou du moins elle demeure si afoiblie qu’on ne connoît plus ce qu’on doit faire. Pourquoy ne défend-on pas aussi les jeux excessifs qui traînent mille maux aprez eux. Les Péres ruïnent leurs familles (comme je t’ay déja dit), les enfants volent leurs Péres ou les endétent ; les filles et les femmes se vendent quand elles ont perdu leur argent, aprez avoir consumé leurs meubles & leurs habits ; de là viennent des disputes, des meurtres, des inimitiez & des haines irréconciliables.

Pas de bonheur dans la propriété, p. 53
Nous avons parlé de Religion & de Loix, je ne t’ay répondu que le quart de ce que je pensois sur toutes les raisons que tu m’as alléguées ; tu blâmes notre manière de vivre ; les François en général nous prénent pour des Bétes, les Jésuites nous traitent d’impies, de foux, d’ignorans & de vagabons : & nous vous regardons tous sur le même pied. Avec cette différence que nous nous contentons de vous plaindre, sans vous dire des injures. Écoute, mon cher Frére, je te parle sans passion, plus je réfléchis à la vie des Européans & moins je trouve de bonheur & de sagesse parmi eux. Il y a six ans que je ne fais que penser à leur état. Mais je ne trouve rien dans leurs actions qui soit au dessous de l’homme, & je regarde comme impossible que ça puisse estre autrement, à mois que vous ne veuilliez vous réduire à vivre, sans le Tien ni le Mien, comme nous faisons. Je dis donc que ce que vous appelez argent, est le démon des démons, le Tiran des François ; la source des maux ; la perte des ames & le sepulcre des vivans. Vouloir vivre dans les Païs de l’arget & conserver son ame, c’est vouloir se jetter au fond du Lac pour conserver sa vie ; or ni l’un ni l’autre ne se peuvent.

La nullité d’une vie dans la convoitise, p. 63
Quoy ! N’est-ce pas plutôt mourir en vivant, que de tourmenter son esprit à toute heure, pour acquérir des Biens, ou des Honneurs, qui nous dégoûtent dez que nous en jouïssons ? D’afoiblir son corps & d’exposer sa vie pour former des entreprises qui échouent le plus souvent ? Et puis tu me viendras dire que ces grands Seigneurs sont élevez dans l’ambition, & dans le trouble, comme nous dans le travail & la fatigue. Belle comparaison pour un homme qui sçait lire & écrire ! Dis-moy, je te prie, ne faut-il pas, pour se bien porter, que le corps travaille & que l’esprit se repose ? Au contraire, pour détruire sa santé, que le corps se repose, & que l’esprit agisse ? Qu’avons-nous au monde de plus cher que la vie ? Pourquoy n’en pas profiter ? Les François détruisent leur santé par mille causes différentes ; & nous conservons la nôtre jusqu’à ce que nos corps soient usez ; parce que nos ames exemptes de passions ne peuvent altérer ni troubler nos corps. Mais enfin les François hâtent le moment de leur mort par des voïes légitimes ; voilà ta conclusion ; elle est belle, asseurément, & digne de remarque ! Croi-moy, mon cher Frére, songe à te faire Huron pour vivre long-temps. Tu boiras, tu mangeras, tu dormiras, & tu chasseras en repos ; tu seras delivré des passions qui tiranisent les François ; tu n’auras que faire d’or, ni d’argent, pour estre heureux ; tu ne craindras ni voleurs, ni assassins, ni faux témoins ; & si tu veux devenir le Roi de tout le monde, tu n’auras qu’à t’imaginer de l’estre, & tu le seras.

p. 96
Nous ne sommes jamais ni riches, ni pauvre ; & c’est en cela que nôtre bonheur est au dessus de toutes vos richesses.

p. 96
Ha ! Maudite Écriture ! Pernicieuse invention des Européans, qui tremblent à la veüe des propres chiméres qu’ils se représentent eux-mêmes par l’arrangement de vint & trois petites figures, plus propres à troubler le repos des hommes qu’à l’entretenir.

Ramasse tes lettres : La Maison Tellier (recueil), de Maupassant

De la farce au mythe, de l’anecdote à l’exploration de la nature humaine

Maupassant (Guy de) 1876-1891 (1881, 1891), La Maison Tellier [in Contes et Nouvelles, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974, 1979

Note : 4.5 sur 5.

Recueils :
– Boule de Suif (nouvelle : 1880 ; recueil : 1899)
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
– Les Sœurs Rondoli (1884)
– Yvette (1884)
– Contes du jour et de la nuit (1885)
– Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– Le Père Milon (1889)

Liste des nouvelles

La Maison Tellier (1881) ****
Les Tombales (1891) **** –> ajouté à la réédition de 1891
Sur l’eau (1876) ****
Histoire d’une fille de ferme (1881) *****
En famille (1881) ****
Le Papa de Simon (1879) ****
Une partie de campagne (1881) ****
Au printemps (1881) *** *
La Femme de Paul (1881) ****

Les citations sont tirées du tome 1 de l’édition Pléiade, à l’exception de « Les Tombales », du tome 2.

La Maison Tellier ****

La Maison Tellier est fermée ce samedi, pour cause de première communion. Madame et ses cinq filles toutes endimanchées, Fernande la grande blonde, Raphaëlle la maigre juive, Rosa la Rosse petite boule pleine d’affection, les deux pompes Louise Cocote et Flora Balançoire qui « boitillait », prennent le train jusqu’à Rouen, où le frère de Madame les accueille puis les mène en charrette à travers la campagne éclatante du printemps. Le lendemain matin, après une nuit à se partager les lits, la petite Constante dormait sur le sein de la Rosa, dans la petite église du petit village a lieu la cérémonie, et d’un mélange de chaleur, de trouble et d’anxiété, d’attente, les filles entraînent la salle dans une vague de pleurs semblable à un miracle.

Cette pièce célébrée comme un chef-d’œuvre relève d’un équilibre difficile à trouver entre le parfait exercice d’école maîtrisé, et une pure euphorie de liberté et de fantaisie. De la paisible tranquillité de la close maisonnée et de leur odyssée se dégage une cuisante leçon pour l’hypocrisie de la société (Le conte montrant la maisonnée en parfait fonctionnement bourgeois et les clients assidus et dépendants, tous d’officielles bonnes fréquentations). C’est enfin le naturel, la sensualité et surtout la légèreté qui envahissent d’un sourire constant confinant au rire. Le côté scandaleux est justement provoqué par cette innocence apparente, l’insouciance de ton avec laquelle est traité le sujet scabreux, l’air de rien.


p. 267 : « Mais aussitôt, le trot saccadé du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises commencèrent à danser, jetant les voyageuses en l’air, à droite, à gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effarées, des cris d’effroi, coupés soudain par une secousse plus forte. Elles se cramponnaient aux côtés du véhicule ; les chapeaux tombaient dans le dos, sur le nez ou vers l’épaule ; et le cheval blanc allait toujours, allongeant la tête, et la queue droite, une petite queue de rat sans poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet, un pied tendu sur le brancard, l’autre jambe repliée sous lui, les coudes très élevés, tenait les rênes, et de sa gorge s’échappait à tout instant une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au bidet, accélérait son allure.
Des deux côtés de la route la campagne verte se déroulait. Les colzas en fleur mettaient de place en place une nappe jaune ondulante d’où s’élevait une saine et puissante odeur, une odeur pénétrante et douce, portée très loin par le vent. Dans les seigles déjà grands des bluets montraient leur petites têtes azurées que les femmes voulaient cueillir, mais M.Rivet refusa de s’arrêter. Puis parfois, un champ tout entier semblait arrosé de sang tant les coquelicots l’avaient envahi. Et au milieu de ces plaines colorées ainsi par les fleurs de la terre, la carriole, qui paraissait porter elle-même un bouquet de fleurs aux teintes plus ardentes, passait au trot du cheval blanc, disparaissait derrière les grands arbres d’une ferme pour reparaître au bout du feuillage et promener de nouveau à travers les récoltes jaunes et vertes, piquées de rouge ou de bleu, cette éclatante charretée de femmes qui fuyait sous le soleil. »

Les Tombales ****

Joseph de Bardon se promène dans le cimetière de Montmartre, y visite une ancienne amie. Une jolie jeune femme blonde pleure atrocement sur la tombe voisine.

Ce qui est intéressant ici : la délégation du récit à un personnage permet d’exprimer un avis sur les cimetières peu dans le courant des mœurs, de peindre des comportements immoraux (l’immoralité première se fait dépasser par la seconde). Si l’on devine tout de suite la légèreté de la fille, la surprise reste entière… Le tombeur s’est fait tombé près des tombes et des pierres tombales !


p. 1245 : « Était-ce une simple fille, une prostituée inspirée qui allait cueillir sur les tombes les hommes tristes, hantés par une femme, épouse ou maîtresse, et troublés encore du souvenir des caresses disparues ? Était-elle unique ? Sont-elles plusieurs ? Est-ce une profession ? Fait-on le cimetière comme on fait le trottoir ? Les Tombales ? Ou bien avait-elle eu seule cette idée admirable, d’une philosophie profonde, d’exploiter les regrets d’amour qu’on ranime en ces lieux funèbres ? »

Sur l’eau ****

Un canotier décide un soir qu’il glissait sur la Seine, de s’arrêter fumer une pipe sur un petit coin de terre, au milieu des roseaux. Mais voilà que l’ancre est retenue par quelque chose et condamne le canotier à passer la nuit sur la berge parmi les brumes et les bruits inquiétants.

Le style ferme et concis s’exprime peut-être ici pour la première fois dans ce conte. L’anecdote n’est pas simplement racontée mais vécue dans son intériorité par un « je », qui s’inspire du vécu de canotier de Maupassant. La peinture et la poétique de cette inquiétante nuit l’emportent sur les éventuels rebondissements de l’action qui auraient été superflus. On peut imaginer que c’est à partir de ces moments qu’il devait goûter, moments mêlant isolement introspectif nocturne avec le ciel étoilé et mystère de la proximité avec l’univers englouti de l’eau vive, excitation délicieuse des sens et de la pensée qui s’y rapportent, frayeur du moindre bruit ou mouvement, que Maupassant a notamment pu préciser et développer son esthétique du fantastique. Le titre de cette nouvelle sera repris pour le premier récit de voyage de Maupassant, comme si celui-ci faisait un lien entre son voyage de guérison, avec les expériences limites de sa jeunesse de canotier. L’eau devient bien un lieu de passage entre les mondes, celui du surnaturel, celui de la raison, comme dans certaines sociétés anciennes (i.e. L’art rupestre de la Carapa).


p. 58 : « J’essayai de me raisonner. Je me sentais la volonté bien ferme de ne point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose que ma volonté, et cette autre chose avait peur. Je me demandais ce que je pouvais redouter ; mon moi brave railla mon moi poltron, et jamais aussi bien que ce jour-là je ne saisis l’opposition des deux êtres qui sont en nous, l’un voulant, l’autre résistant, et chacun l’emportant tour à tour. »

Histoire d’une fille de ferme *****

Rose travaille bien à la ferme. Mais Jacques, un valet qui lui avait promis le mariage, s’est enfuit, la laissant grosse.

Le tableau des campagnes est superbe, plein de soleil. Les êtres en accord avec cette nature simple, semblent vivre au gré du vent. Mais à l’intérieur des corps, tout n’est qu’angoisse, peur et néant.
Tolstoï reprochait à Maupassant de décrire les paysans comme des rustres, des bêtes. Mais si la vérité du trait est parfois dure, si les hommes et les femmes semblent incapables de contrôler ni même de comprendre leur existence, il se dégage de leurs caractères une complexité douloureuse, si touchante qu’on la reconnaît comme étant commune à tous les hommes.
Tous sont jouets du destin sous la plume de Maupassant, comme dans les tragédies antiques. Les figures paysannes sont grossières, certes, mais aussi magnifiques. Leur inconscience les rend bien plus admirables que toute la haute société pleine d’affections, de codes et de vices.


p. 239 : « – N’aie pas peur Rose, c’est moi qui viens pour te parler.
Elle fut d’abord étonnée ; puis comme il essayait de pénétrer sous les draps, elle comprit ce qu’il cherchait et se mit à trembler très fort, se sentant seule dans l’obscurité, encore lourde de sommeil, et toute nue, et dans un lit, auprès de cet homme qui la voulait. Elle ne consentait pas, pour sûr, mais elle résistait nonchalamment, luttant elle-même contre l’instinct toujours plus puissant chez les natures simples, et mal protégées par la volonté indécise de ces races inertes et molles. Elle tournait sa tête tantôt vers le mur, tantôt vers la chambre, pour éviter les caresses dont la bouche du fermier poursuivait la sienne, et son corps se tordait un peu sous sa couverture, énervé par la fatigue de la lutte. Lui, devenait brutal, grisé par le désir. Il la découvrit d’un mouvement brusque. Alors elle sentit bien qu’elle ne pouvait plus résister. Obéissant à une pudeur d’autruche, elle cacha sa figure dans ses mains et cessa de se défendre. Le fermier resta la nuit auprès d’elle. Il y revint le soir suivant, puis tous les jours. »

En famille ****

M. Caravan, commis principal au ministère de la Marine, habite avec sa famille dans la banlieue de Courbevoie. Un soir, on attendait la vieille mère pour dîner. Mais voilà que la vieille est allongée face contre terre, sans vie. Préparant tout, Mme Caravan propose à son mari de s’approprier quelques objets puisque la vieille n’a pas fait de testament.

L’observation de cette famille de fonctionnaire, bourgeoise, mis en face d’un décès permet le constat de leur inconvenance et de leur cruel caractère envers le défunt, comportement opposé aux bonnes mœurs mais adéquat à la morale bourgeoise, économe. Il s’agit de tout une étude sur le comportement de l’homme pendant une veillée funèbre (thème que l’on retrouvera à de multiples reprises, comme par exemple dans « La Reine Hortense »), toujours sous l’angle de la satire. Difficile de reprocher quoi que ce soit à ces quelques pages. Néant de l’existence et petitesse de l’être humain y sont peints avec une redoutable et clairvoyante cruauté.


p. 203 : « Car dans cette banlieue parisienne, remplie d’une population de province, on retrouve cette indifférence du paysan pour la mort, fût-il son père ou sa mère, cet irrespect, cette férocité inconsciente si communs dans les campagnes, et si rares à Paris. »

Le Papa de Simon ****

Simon n’a pas de père. Sa mère est mal vue au village et Simon grandit sous les cruelles plaisanteries de ses camarades. Un jour Philippe, le forgeron, le console et décide de devenir son père.

L’histoire est belle et touchante. Elle se fait défense des femmes, de leur faiblesse et de la malchance qui frappe parfois l’une d’entre elle, lui donnant un enfant sans père et la honte qui va avec. Le style de Maupassant commence à se révéler ici, simplifiant et allégeant ses phrases de tout mot vide de sens, à la façon de Flaubert. En revanche, certains traits clichés viennent alourdir la beauté légère de l’ensemble. Il est amusant de voir ce comportement, à la fois progressiste et intéressé, qu’on retrouve parfois dans la nature (par exemple chez les lémuriens où la femelle est dominante), où un mâle, plutôt que de rejeter voire d’anéantir la progéniture d’une femelle pour pouvoir se faire une place avec elle, il l’adopte espérant ainsi séduire la femelle.


p. 78 : « L’homme souriait de nouveau, car il n’était pas fâché de voir cette Blanchotte, qui était, contait-on, une des plus belles filles du pays ; et il se disait peut-être, au fond de sa pensée, qu’une jeunesse qui avait failli pouvait bien faillir encore. »

Une partie de campagne ****

Une bonne famille bourgeoise parisienne s’en va faire un déjeuner en campagne, près de la Seine. Deux canotiers invitent la mère et la fille à une petite ballade sur l’eau…

Dans cette belle campagne ensoleillée, tout y est suggestion érotique. Si on peut voir après une sorte de gratuité de cet érotisme, juste deux hommes qui dévergondent une femme mariée et une jeune fille pure (une expérience qu’a dû bien connaître ou en tout cas bien fantasmer l’écrivain…), on peut aussi voir toute cette aventure encadrée par une poétique charnelle et sensible, comme un souvenir impérissable de ces deux femmes. Encore une fois ici, la vie sociale de la famille et la vie amoureuse s’opposent. La folie amoureuse n’est qu’un délice humain qui emplit une mémoire d’une charmante aventure. Tandis que le mariage n’est qu’un acte social qui ne peut en aucun cas atteindre ce même délice.


p. 251 : « Elle se sentait prise d’un renoncement de pensée, d’une quiétude de ses membres, d’un abandonnement d’elle-même, comme envahie par une ivresse multiple. Elle était devenue fort rouge avec une respiration courte. Les étourdissements du vin, développés par la chaleur torrentielle qui ruisselait autour d’elle, faisait saluer sur son passage tous les arbres de la berge. Un besoin vague de jouissance, une fermentation du sang parcouraient sa chair excitée par les ardeurs de ce jour ; et elle était aussi troublée dans ce tête-à-tête sur l’eau, au milieu de ce pays dépeuplé par l’incendie du ciel, avec ce jeune homme qui la trouvait belle, dont l’œil lui baisait la peau, et dont le désir était pénétrant comme le soleil. »

p. 253 : « Une ivresse envahit l’oiseau, et sa voix, s’accélérant peu à peu comme un incendie qui s’allume ou une passion qui grandit, semblait accompagner sous l’arbre un crépitement de baisers. Puis le délire de son gosier se déchaînait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées sur un trait, de grands spasmes mélodieux.
Quelques fois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons légers qu’il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il partait d’une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d’amour furieux, suivi par des cris de triomphe.
Mais il se tut, écoutant sous lui un gémissement tellement profond qu’on l’eût pris pour l’adieu d’une âme. Le bruit se prolongea quelques temps et s’acheva dans un sanglot. »

Au printemps *** *

Mis en appétit par le premier soleil de printemps, notre conteur s’apprêtait à aborder une petite ouvrière blonde qu’il embrassait déjà du regard, quand un homme s’interposa pour le mettre en garde contre les coups de foudre du printemps, en lui racontant son histoire personnelle.

Petite anecdote charmante de la vie, ce conte amène l’idée selon laquelle l’envie suscitée par le printemps peut donner l’illusion d’amour. On pourra regretter le très médiocre talent du second conteur et on aurait apprécier des informations sur le comportement de notre narrateur premier, pendant cette seconde histoire qui dût surtout l’ennuyer.


p. 285 : « La rivière calme s’élargissait. Une paix chaude planait dans l’atmosphère, et un murmure de vie semblait emplir l’espace. Ma voisine releva les yeux, et, cette fois, comme je la regardais toujours, elle sourit décidément. Elle était charmante ainsi, et dans son regard fuyant mille choses m’apparurent, mille choses ignorées jusqu’ici. J’y vis des profondeurs inconnues, tout le charme des tendresses, toute la poésie que nous rêvons, tout le bonheur que nous cherchons sans fin. Et j’avais un désir fou d’ouvrir les bras, de l’emporter quelque part pour lui murmurer à l’oreille la suave musique des paroles d’amour. »

La Femme de Paul ****

M. Paul Baron est le fils du sénateur. Il est très amoureux de Madeleine. Mais Madeleine aime fréquenter la Grenouillère, petite guinguette flottant sur la Seine, reliée à l’île de Croissy. Elle y connaît des femmes aux mœurs douteuses, qui se laissent appeler « Lesbos ! »

L’histoire met bien longtemps à se mettre en place et on peut reprocher une certaine disparité de ton au cours du récit. Le trouble de M. Paul, sa douleur et son comportement paraissent étrangement contradictoires. On a du mal à le comprendre. La Madeleine reste incertaine au niveau de ses traits, son caractère est un peu trop flou.


p. 299 : « Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson d’argent qui frétillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son hameçon, le tordit, le tourna, mais en vain ; alors, pris d’impatience, il se mit à tirer, et tout le gosier saignant de la bête sortit avec un paquet d’entrailles. Et Paul frémit, déchiré lui-même jusqu’au cœur ; il lui sembla que cet hameçon c’était son amour, et que, s’il fallait l’arracher, tout ce qu’il avait dans la poitrine sortirait ainsi au bout d’un fer recourbé, accroché au fond de lui, et dont Madeleine tenait le fil. »

Ramasse tes lettres : Mont-Oriol, de Maupassant

Le malheur, marchandise comme une autre.

Maupassant (Guy de) 1887, Mont-Oriol, Gallimard, coll. « Folio », 2006

Note : 2.5 sur 5.

Résumé

Christiane arrive à la station thermale d’Enval, en Auvergne, avec sa famille et son mari William Andermatt, banquier très adroit. Les médecins se disputent pour offrir leurs services douteux à la jeune fille. Une famille de paysans du coin, les Oriol, s’enrichit à mesure qu’on découvre des sources sur leurs terres. Pendant qu’Andermatt s’applique à créer LA station thermale moderne à la mode, Christiane fait la connaissance d’un ami de son frère, Paul Brétigny, homme passionné et sensible.

Commentaires

Le roman reprend et développe le thème de la nouvelle « Malades et médecins » parue en 1884 (non reprise en recueil), dans laquelle un petit vieux dans la même station thermale discutait avec son médecin des autres petits vieux qui mourraient autour de lui. La mort était déjà dans Bel-Ami, mais comme un arrière-plan menaçant touchant les échoués, les dépassés, autour d’un homme vainqueur, premier de cordée, à qui tout réussissait. Ici, les choses sont renversées : on entre chez les malades, ceux qui à chaque porte qui s’ouvre croient un instant apercevoir la non-figure de la mort ; et en arrière-plan, le monde des affaires continue de tourner, sans pitié, sans souci… Voilà l’homme : tant qu’il n’est pas touché lui-même par le malheur, la misère, la maladie, il continuera d’agir égoïstement ou plutôt inconsidérément. Si Maupassant disait en riant être ce Bel-Ami qui triomphait de manière insolente, il était déjà conscient de la maladie qui gagnait son corps, la syphilis diagnostiquée huit ans plus tôt, son œil qu’il soignait au cyanure… Maupassant a depuis longtemps commencé les cures, les voyages vers le sud à but sanitaire suivront un an plus tard (Sur l’eau)… Mont-Oriol et ses malades, ce pourrait donc être lui aussi. La femme tombant enceinte passe également du côté des malades, rejetée par le monde de l’homme conquérant. Maupassant noircit encore le tableau pessimiste de son premier roman Une vie sur la condition de dominée de la femme : tout ce qui tourne autour de la maternité – règles, changements d’humeur, déformation du corps, sacrifice de soi pour l’enfant – rapproche inévitablement la femme, aux yeux du monde des affaires et de la réussite, des faibles, des malades, des fous. C’est donc maintenant de ce point de vue, inverse, que Maupassant regarde le monde immoral de la réussite, l’ambition écrasante des hommes qui renient la mort. Les médecins ici ont une place particulière. Ils devraient être les plus proches de la mort mais ne semblent pas la comprendre, pas la prendre en compte ; ils sont près des mourants mais ne sont pas vraiment là, ils sont davantage à leur conversation avec les hommes d’affaires, leurs alter-égos de réussite.

Est-ce le sujet des stations thermales qui, finalement, est si peu captivant ? ou le génie de Maupassant fait une petite pause après le triomphe de Bel-Ami ? Peut-être se débat-il contre dégoût de l’homme qui sent la mort et voit autour de lui un monde de vanité dans lequel l’écriture a perdu sens ? La personne malade est laide, désagréable, pour l’humanité, mais constitue une marchandise pour le médecin. L’histoire est agréable à suivre mais anecdotique. La satire des médecins modernes entrepreneurs est peu convaincante en comparaison de celle similaire que fera Jules Romains dans Knock. Les personnages ont si peu de consistance qu’aucun n’entre en tension dramatique. Ne reste que cette belle terre auvergnâte qui semble apaiser le mal littéraire chronique et par là aussi le talent… Hors quelques élans décousus mais remarquables, Mont-Oriol reste, pour moi, le grand échec de Maupassant, ne parvenant pas à vraiment affronter son sujet, s’en détournant comme les médecins, vers la critique facile pour le non compatissant plutôt que vers la pitié pour le mourant.

Passages retenus

p. 140
Est-ce qu’on vit aux jours ordinaires de la vie ? Quoi de plus triste que de se lever sans espérance ardente, d’accomplir avec calme les mêmes besognes, de boire avec modération, de manger avec réserve et de dormir comme une brute, avec tranquillité ?

p. 84 :
Ah ! vous ne comprenez pas, vous autres, comme c’est amusant, les affaires, non pas les affaires des marchands ou des commerçants, mais les grandes affaires, les nôtres ! Oui, mon cher, quand les entend bien, cela résume tout ce qu’ont aimé les hommes, c’est en même temps la politique, la guerre, la diplomatie, tout, tout ! Il faut chercher, trouver, inventer, tout comprendre, tout prévoir, tout combiner, tout oser. Le grand combat, aujourd’hui, c’est avec l’argent qu’on le livre. Moi, je vois les pièces de cent sous comme de petits troupiers en culotte rouge, les pièces de vingt francs comme des lieutenants bien luisants, les billets de cent francs comme des capitaines, et ceux de mille comme des généraux. Et je me bats, sacrebleu ! je me bats du matin au soir contre tout le monde, avec tout le monde. Et c’est vivre, cela, c’est vivre largement, comme vivaient les puissants de jadis. Nous sommes les puissants d’aujourd’hui, voilà, les vrais, les seuls puissants ! Tenez, regardez ce village, ce pauvre village ! J’en ferai une ville, moi, une ville blanche, pleine de grands hôtels qui seront pleins de monde, avec des ascenseurs, des domestiques, des voitures, une foule de riches servie par une foule de pauvres […]. J’en ai maintenant pour trois ans de plaisir avec ma ville.

p. 240
En vérité, il n’y a pas de remèdes ; il y a seulement des maladies. Quand une maladie se déclare, il faut en interrompre le cours suivant les uns, le précipiter, suivant les autres, par un moyen quelconque.

Arrache ta science : La France invisible, ouvrage collectif (sociologie)

Doléances des misérables des temps modernes

dir. Beaud (Stéphane), Confavreux (Joseph), Lindgaard (Jade) 2006, La France invisible, éd. La Découverte, 2016

Note : 4 sur 5.

Résumé

Enquêtes de terrain, récits et portraits concernant les précaires, marginaux, non pris en compte de la société, qu’on ne voit pas ou qu’on ne veut pas voir, suivi d’entretiens avec un chercheur spécialisé dans ce domaine social. Articles sur l’état des connaissances et représentations du monde social.

Angles d’enquête : accidentés et intoxiqués au travail ; banlieusards ; délocalisés ; démotivés ; discriminés ; disparus ; dissimulés ; drogués ; égarés ; éloignés ; enfermés ; expulsables ; expulsés ; femmes à domicile ; gars du coin ; gens du voyage ; habitants des taudis ; handicapés ; intermittents de l’emploi ; jeunes au travail ; oubliés de la santé ; précaires du public ; pressurés ; privatisés ; prostitué(e)s ; rénovés ; Rmistes ; salariés déclassés ; sans-emploi ; sans-domicile ; sous contrôle ; sous-traités ; stagiaires ; surendettés ; travailleurs de l’ombre ; vieux pauvres.

Articles : sur les outils et mesures ; sur les fausses représentations et imaginaires biaisés ; sur la question sociale et la gestion sociale.

Commentaires

Imaginez qu’on envoie aux quatre coins de la France des enquêteurs à la rencontre de tous les Français qui présentent des symptômes du malheur et d’amasser et de mettre en ordre leurs doléances. Dans ces comptes-rendus, les gouvernants pourraient trouver de quoi concevoir les meilleures réformes, les actions politiques les plus justes afin de corriger les dysfonctionnements du système. Au lieu de cela, n’écoutant que les vieilles théories libérales revivalistes (du début XIXe siècle) sur la responsabilité de chaque individu face à son échec, ils laissent le système marchand définir lui-même ses règles, écartant avec énergie l’idée que c’est ce fonctionnement même – l’autonomie du monde économique sur les autres champs (comme le développe Karl Polanyi) – qui ne tenant compte de rien d’autre que lui-même et son expansion, crée des poches de rancoeur, des cloques de souffrance, un malaise qui gonfle gonfle davantage. Ces enquêtes pourraient être rapprochées des reportages de l’émission « Les Pieds sur Terre » de France Culture, mais spécialisées sur ceux qu’on n’entend pas ou ne veut pas entendre. Ceux qui sont en prison et sont retranchés de la société, ceux qui sont en hôpitaux psychiatriques et en sont retranchés, ceux qui sont handicapés et sont retranchés, ceux qui ont perdu goût à la vie et sont retranchés dans leur maison, les femmes qui travaillent à domicile et n’apparaissent nulle part dans les chiffres ni dans l’espace public, les sans-papiers travaillant sans existence administrative, ceux qui travaillent tant que plus personne ne voit… Quelles parts de la France ne voit-on plus ?

Cet ouvrage collectif est une tentative réussie de renouveler le travail effectué treize ans plus tôt dans La Misère du monde, par un groupe de sociologues emmenés par Pierre Bourdieu (l’absence d’un grand nom pour ajouter à l’écho de ces nouvelles enquêtes est-elle regrettable ?). Le nouveau titre se fait moins lyrique – quoique tout aussi beau – et plus ajusté à la situation française et aux constats des chercheurs qui ont participé à l’enquête : s’il y a des marginaux qui font du bruit et se voient de loin (SDF alcooliques, racailles hors-la-loi, chômeurs flemmards, handicapés inutiles, prostituées indécentes, migrants envahissants…), les clichés de l’adjectif additif donnent une vision restreinte des personnes touchées par la misère. Il existe quantités d’autres cas sociaux ignorés, des portions grandissantes de la population française – à commencer par les travailleurs pauvres et les sous pression (avec le chômage la vie se situe entre ces trois positions peu attractives…), les jeunes qui ne trouvent pas de vrai travail (les fameux moyens de de ne pas rémunérer le travail, voire même de faire payer le travail aux travailleurs ! – en rendant payant la formation ou le matériel nécessaires par exemple), les vieux qui ne devraient pas en avoir besoin, les homosexuels des quartiers (l’ouverture des mœurs est bien sûr géographiquement et sociologiquement très relative)… -, autant de caractères qui pourraient grossir les rangs des Misérables, méritant tout autant la défense lyrique d’un Victor Hugo, ou donc d’une armée de sociologues, pour dire que non ils ne sont que très partiellement responsables de leurs malheurs, que ce sont bien davantage les orientations politiques qui font qu’ils se retrouvent dans les failles de la société (autant de témoignages de parcours qui semblent autant d’Oedipe faisant tout pour échapper à un destin tragique inévitable). La solidarité nationale, constamment remise en cause et de plus en plus, devrait au contraire concerner bien plus de monde et être plus généreuse, pour compenser la destruction sociale, contrepartie inévitable de la croissance ultra-accélérée de certaines franges de plus en plus restreintes et de plus en plus bavardes de la société. Il serait peut-être temps de redéfinir le système économique afin qu’il favorise un développement plus harmonieux de la société plutôt que de se plaindre d’une redistribution dysfonctionnelle et trop coûteuse.

La construction lente du système de protection s’est constamment organisée autour de la tension entre les partisans d’une version libérale fondée sur la responsabilité individuelle et les tenants d’une conception de la solidarité fondée notamment sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793, qui affirme dans son article 21 : « Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. »

Nicole Maestracci, Le malaise du travail social, p. 604

Passages retenus

Gars du coin, entretien avec Nicolas Renahy, p. 186
Il existe une forme de crise de la masculinité. Elle s’ancre souvent dans le fait que d’avoir eu un père au chômage, ou de l’avoir vu « soumis » à l’usine du coin, pose, pour des jeunes garçons, problème dans l’image de l’homme. Mais cette domination sociale a des répercussions intimes douloureuses. Elle se manifeste chez beaucoup de jeunes hommes qui ont du mal à avoir du succès auprès des filles. Parce qu’ils espéraient mieux et que leur horizon s’est réduit ou parce qu’ils incarnent trop un mode ancien de conjugalité. Concrètement certains ne savent pas cuisiner, s’occuper de leur linge, et, comme me disait une des filles que j’ai rencontrées : « Mon mec, il a trente ans de retard… » Ceux-là demeurent enfermés dans des logiques de bandes, postadolescentes, parce que c’est rassurant. Au sein du petit groupe, parfois le même que celui du collège, on n’a pas de choses à prouver. Ceux-là intériorisent un manque de confiance terrible qui les annihile pour arriver à séduire.

Il y a d’abord le visible. Le sans-abri, silhouette tassée, le bol en plastique, le carton par terre, la bouteille. Tellement vu que l’idée ne nous traverse plus que cet homme assis par terre a des souvenirs d’enfance, des goûts musicaux, le droit de vote s’il est français, peur de vieillir, et peut-être envie d’échanger. Il est apparu en France à la fin des années 1980, personnifiant le retour du vagabond et du clochard. Il est sous nos yeux. L’image la plus violente, la plus dérangeante de la pauvreté. Il est assis à sa place dans la ville, familier, mais lointain. On voit sa silhouette, lui, on ne le voit plus. Sauf en hiver, quand la presse et la télévision s’émeuvent de ce qu’il fait froid.
Et puis il y a l’invisible. Le sans-domicile dont on ne soupçonne pas l’existence. Le jeune qui vole pour vivre, bien habillé, au point que c’est au travailleur social en maraude de se rendre visible pour qu’il vienne à lui. Le travailleur précaire qui cache sa condition. Ceux qui vivent à l’hôtel, en foyer d’urgence, ou dans un appartement payé par une association, les habitantes des foyers mère-enfant, les femmes victimes de violence, les cohabitants contraints…
Ceux qui ne disent jamais « chez moi », Haydée Sabéran, p. 370

Tout un travail de « dépolitisation » et de « désocialisation » des émeutes a été opéré au profit d’une lecture essentiellement morale et culturelle : certes, ont admis beaucoup de commentateurs, il existe la toile de fond du chômage et de la discrimination, mais le plus important est la désocialisation, l’absence de règles et de repères, la démission des familles qui font des émeutiers des individus irrationnels et dangereux. Le chômage et les perspectives d’avenir sont centraux… « Mais il y a une désocialisation dont il importe de prendre la mesure. Ces jeunes minoritaires qui se livrent à des violences sont autocentrés et en rage, ils mêlent désespoir et nihilisme » (J.-P. Le Goff, Libération 21 nov. 2005).
Une « économie morale » est réapparue avec force, fondée sur la vieille association de la peur des classes moyennes face aux classes dangereuses et de la distinction entre les « bons » et les « mauvais » pauvres ou les « bons » et les « mauvais » immigrés, entre « ceux qui essaient de s’en sortir » et « ceux qui s’y refusent » ou entre « ceux qui veulent s’intégrer » et « ceux qui préfèrent le communautarisme ou l’affirmation identitaire » et font le choix de la violence. La responsabilité individuelle est au coeur de cette philosophie sociale des classes moyennes : la pauvreté y est comprise finalement comme un acte de volonté personnelle qui renvoie à une explication éthique et non sociologique. Elle est en quelque sorte choisie à partir d’un égarement de la liberté ou un individualisme dévoyé. Comme le pensaient les bourgeois du XIXe siècle à Londres ou Paris, le pauvre est pauvre parce qu’il boit et non l’inverse. Il convient donc d’abord de l’empêcher de boire, de le redresser moralement, de l’éduquer ou de le réprimer, de lui donner des repères ou de l’intégrer pour lui permettre éventuellement de n’être plus pauvre. Il faut qu’il soit méritant pour que l’aide apportée soit efficace et n’ait pas l’effet inverse à celui recherché.
Le social ignoré ou le point aveugle de la République, Didier Lapeyronnie, p. 521

Une raison majeure de l’oubli de ces dernières dans la rhétorique et les propositions de la gauche de gouvernement réside dans le fait que les partis en charge de la gestion gouvernementale ont essentiellement de mauvaises nouvelles à apporter aux catégories les plus modestes de leur pays : précarisation de l’emploi, stagnation du pouvoir d’achat, augmentation de l’âge de départ à la retraire, avenir peu brillant promis aux jeunes générations, etc. Même des mesures qui s’offrent d’abord comme conquêtes sociales – la réduction hebdomadaire du temps de travail par exemple – trouvent leurs limites et des contreparties dures pour les plus défavorisés : flexibilité accrue, contrainte d’horaires irréguliers, stress aggravé.
Henri Rey, Des classes populaires (presque) invisibles, p. 557

Les populations précaires ou pauvres souffrent plus que les autres… de leur condition. Cette tautologie fait le lit de traitements par l’écoute et des interventions psychologisantes, au détriment des traitements sociaux, économiques ou politiques de la pauvreté. […]
Mais que faut-il penser des enquêtes sur la santé mentale des pauvres ou des SDF (sans domicile fixe), censées fournir la preuve de cette mauvaise santé mentale des pauvres ? Dans certaines enquêtes, on demande aux SDF : « Vous sentez-vous affligé par la vie que vous menez ? » Ou : « Vous sentez-vous découragé ou inquiet pour votre avenir ? » On mesure la santé mentale ou la présence de troubles mentaux à partir d’indicateurs tels que la difficulté à s’endormir, la nervosité, la consommation d’alcool ou de drogue. Le symptôme de maladie mentale ne serait-il pas plutôt à chercher chez un Rmiste ou un SDF heureux et détendu ?
François Sicot, p. 622-623

Ramasse tes lettres : Contes de la bécasse (recueil), de Maupassant

Chasse dans le terroir pour le plus beau gibier littéraire

Maupassant (Guy de) 1882-1883 (1883), Contes de la bécasse [in Oeuvres complètes, t. 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1979

Note : 4.5 sur 5.

Recueils :
– Boule de Suif (nouvelle : 1880 ; recueil : 1899)
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
– Les Sœurs Rondoli (1884)
– Yvette (1884)
– Contes du jour et de la nuit (1885)
– Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– Le Père Milon (1889)

Sommaire

La Bécasse (1882) ***
Ce cochon de Morin (1882) ****
La Folle (1882) ***
Pierrot (1882) ****
Menuet (1882) ****
La Peur (« On remonta sur le pont après dîner. ») (1882) ****
Farce normande (1882) ***
Les Sabots (1883) ****
La Rempailleuse (1882) ****
En mer (1883) ****
Un Normand (1882) ***
Le Testament (1882) ****
Aux champs (1882) ****
Un coq chanta (1882) ***
Un fils (1882) ****
Saint-Antoine (1883) ****
L’Aventure de Walter Schnaffs (1883) ***

La Bécasse *** *

Le vieux baron des Ravots, fanatique de la chasse, est maintenant cloué à son fauteuil. Chaque automne, il invite tous ses amis pour une chasse dans son domaine, et chaque soir, le hasard symbolisé par une tête de bécasse désigne un conteur pour occuper le dîner.

Récit cadre servant d’introduction au recueil Les Contes de la Bécasse. Pour son troisième recueil de nouvelles, Maupassant rappelle par intertexte la grande tradition du genre, les dix nobles ayant fui la peste du Décaméron, Shéhérazade retenant la main féminicide du sultan dans Les Mille et une Nuits. Ici, le cadre ne sera pas rappelé. C’est simplement une entrée en matière stylistique et thématique : la chasse, la campagne, la convivialité, l’oralité… mais aussi un danger imprécis, un certain goût pour le macabre. En même temps, la figure de ce vieux baron amateur de littérature orale, cloué dans un fauteuil mais maître du jeu est assez complexe et originale. Il y a cette persistance de continuer la chasse malgré le handicap, et aussi cette passion par procuration, par la voix des autres convives. On pourrait comparer cet autre cloué en fauteuil célèbre, le Professeur Xavier créé par Stan Lee et Jack Kirby, qui envoie ses mutants (X-Men) chercher et lui ramener des récits d’aventure… C’est d’ailleurs une belle allégorie pour le lecteur lui-même, cloué sur son fauteuil.


p.668 : « Celui des invités que désignait, en s’arrêtant, le long bec pointu, devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher ses voisins.
Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l’élu du hasard croquait le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations de plaisir. »

Ce cochon de Morin ****

Le mercier Morin s’est attiré un scandale en tentant d’embrasser une fille dans un train. Les MM Rivet et Labarbe, de ses connaissances, vont voir la famille de cette jeune fille pour arranger l’affaire de ce « cochon de Morin ». Mais voilà : Labarbe est pris de la même envie que Morin.

Fondamental pour Maupassant, ce motif du jour de fantaisie qui peut pourrir une existence entière (ce petit grain de sable qui bouleverse tout). Ici, le récit l’entremêle habilement avec la farce d’une aventure érotique ratée qui tourne au drame, en montrant que ce qui arrive à ce pauvre homme rêvant pour une fois des grandes choses, n’arriverait pas à un homme plus rusé, distingué et beau. La débâcle n’est donc réservée qu’aux bougres ? Ici, la femme devient responsable de cette inégalité par sa manière de se refuser ou de se livrer.


p. 641 : « Quinze jours à Paris. Cela vous met le feu dans le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes, une continuelle excitation d’esprit. On devient fou. On ne voit plus que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu’on ose ou qu’on puisse y toucher. C’est à peine si on goûte, une fois ou deux, à quelques mets inférieurs. Et l’on s’en va, le cœur encore tout secoué, l’âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous chatouillent les lèvres. »

p. 650 : « Alors je poussai doucement le verrou ; et, m’approchant sur la pointe des pieds, je lui dis : « J’ai oublié, mademoiselle, de vous demander quelque chose à lire. » Elle se débattait ; mais j’ouvris bientôt le livre que je cherchais. Je n’en dirai pas le titre. C’était vraiment le plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes. »

La Folle ***

Pendant la guerre, les Prussiens s’invitaient chez l’habitant. Or une vieille avait perdu toute sa famille et demeurait inerte de douleur depuis quinze ans. Elle énervait beaucoup le commandant par son mutisme.

Cette anecdote révoltante de la guerre, participe à une dénonciation des méfaits commis, donc à une rancœur, plutôt qu’à un dégoût de la guerre. L’image de la folle se laissant mourir et reprendre par la nature est superbe (la folie, absence de raison humaine, n’est-elle pas déjà le symbole de ce retour à la nature ?). L’acte de cruauté envers la folle paraît gratuit mais n’est en rien justifié par le fait qu’il s’agisse de la guerre et des Prussiens. On remarquera au passage qu’il s’agit de se débarrasser de l’individu socialement inutile ou encombrant, exaspérant (comme dans L’Aveugle, Coco, Un Gueux, etc).


p. 669 : « Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte. »

p. 670 : « Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs hommes aux habitants. J’en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru »

Pierrot **** *

Mme Lefèvre, dame demi-paysanne avare, après un vol dans son jardin, décide de prendre un chien pour monter la garde. Mais comme elle ne veut pas dépenser un sou, elle obtient un petit chien tout jaune, un peu ridicule, du nom de Pierrot, mais il ne jappe pas après les étrangers.

Ce conte, qui reprend le thème de l’abandon du chien, est particulièrement sombre. Alors que le petit « quin » arrive à plaire et à se faire aimer de la dame sèche et avare, il ne peut cependant empêcher qu’elle ne veuille se débarrasser de lui par refus de payer quelques francs. Décrivant à nouveau l’horrible cruauté de l’homme sur l’animal domestique qui lui tient compagnie (à l’instar de Coco). Maupassant écrit un petit conte particulièrement touchant, révoltant.

p. 572 : « Des drames affreux s’y accomplissent dans l’ombre.
Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, hésitent, anxieux. Mais la faim les presse : ils s’attaquent, luttent longtemps, acharnés ; et le plus fort mange le plus faible, le dévore vivant. »

Menuet ****

Notre conteur qui se promène le matin dans la pépinière du jardin du Luxembourg, fait la connaissance d’un petit vieux, danseur au temps jadis, dansant parfois un menuet parmi les plantes.

Ce conte décrit le sentiment d’un homme devant un spectacle archaïque, une ruine humaine curieusement encore debout. Cette petite émotion simple est furieusement ambigüe, hésitante entre rire de moquerie et pleurs de regrets pour une époque touchante, un vieil homme qui est peut-être déjà un fantôme disparaissant pour l’œil de la vie jeune.


p. 640 : « Et je les regardais, le cœur troublé de sensations extraordinaires, l’âme émue d’une indicible mélancolie. Il me semblait voir une apparition lamentable et comique, l’ombre démodée d’un siècle. J’avais envie de rire et besoin de pleurer. »

La Peur (« On remonta sur le pont après dîner. ») ****

Un voyageur aguerri explique ce qu’est la peur, la vraie, incompréhensible, paralysante. Il l’a connue une fois en Afrique, en plein désert par un concert d’insolation et de tambours incessants, mirages sonores. Il l’a de nouveau rencontrée une nuit chez un forestier qui redoutait à tout instant la vengeance d’un homme qu’il avait tué.

L’analyse du sentiment de peur, affection physique incompréhensible provoquée par l’incapacité des sens à rassurer l’intériorité, est aussi une définition claire du fantastique, cette incertitude terrible qui rend fou : s’est-il produit ou non quelque chose de surnaturel ? Définition que l’auteur respectera toujours jusque dans Le Horla et ses deux interprétations possibles. La figure du voyageur n’est que pur procédé pour introduire l’idée d’une tendance à la peur fantastique à cause de l’« existence d’une source personnelle [de peur] favorisée par la névrose et la hantise de la solitude. » La peur devient atteinte physique de la raison. Cette vulnérabilité psychique, ou dérèglement, qui fait tendre un sujet vers l’élucubration fantastique (ce qu’illustrait déjà Hoffmann dans Le Marchand de sable), Maupassant s’en plaindra bien souvent, symptôme annonçant sa folie ou extra-sensibilité cultivée par la voie littéraire.


p. 601 : « La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons d’angoisse. Mais cela n’a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c’est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d’autrefois. »

Farce normande ***

On célèbre un mariage entre un beau chasseur riche fermier, et une fille bien dotée. Mais les amis du marié lui préparent une bonne farce pour sa nuit de noce.

En entremêlant habilement les thèmes de la chasse et des noces, Maupassant montre le caractère simple du fermier de Normandie. La femme comme la nuit de noce sont des trophées de chasse. Les couleurs éclatantes vont avec les émotions simples et franches des gens du pays.


p. 499 : « Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges, bigarrés, flamboyants, ces châles ; et leur éclat semblait étonner les poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les pigeons sur les toits de chaume.
Tout le vert de la campagne, le vert de l’herbe et des arbres, semblait exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi. »

p. 501 : « Il la guettait d’un œil luisant, plus sensuel que tendre ; car il la désirait plutôt qu’il ne l’aimait ; et, soudain, d’un mouvement brusque, comme un homme qui va se mettre à l’ouvrage, il enleva son habit. »

Les Sabots ****

M. Césaire Omont, vieux riche, recherche une servante honnête pour l’aider à la besogne à la maison. Il accepte la fille Malandain, grande sotte du nom d’Adelaïde, à condition qu’ils ne mêlent pas leurs sabots. Mais M. Omont aime beaucoup l’eau-de-vie.

Il est amusant de voir cette sorte de mariage arrangé au goût finalement si naturel. Arrangé depuis le début, depuis la bouche du curé jusqu’aux recommandations du père. Seule la jeune fille sotte ne sait pas ce qui l’attend. La métaphore « mêler ses sabots », superbe image illustrant le génie de création verbale instinctif des paysans – dont Remy de Gourmont fera l’éloge dans son essai L’esthétique de la langue française (1899), prônant l’enrichissement de la langue par l’apport populaire contre la langue savante -, illustre aussi la supérieure simplicité des arrangements de la vie chez les simples sur les sophistications des classes intellectuelles…


p. 713 : « Il avait environ cinquante-cinq ans ; il était gros, jovial et bourru comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait du cidre et de l’eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour chaud, malgré son âge. »

La Rempailleuse ****

Une bohémienne tombe amoureuse d’un petit bourgeois, fils de pharmacien, qui s’est fait volé ses sous. Elle lui donne ses économies et lui achète ainsi un baiser. Elle ne l’a jamais oublié.

Ce récit oppose la passion tragique et bête de la bohémienne à l’attitude intéressée et égoïstement cruelle du bourgeois. La passion pure s’oppose à la rationalité. Ce croisement de deux êtres qui ne se comprennent pas est particulièrement touchant par sa cruelle idiotie, et par le gâchis.


p. 548 : « Que se passe-t-il dans cette misérable tête ? S’est-elle attachée à ce mioche parce qu’elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou parce qu’elle lui avait donné son premier baiser tendre ? Le mystère est le même pour les petits que pour les grands. »

En mer ****

Lors d’une tempête, le bras du frère cadet du capitaine est pris dans les filets…

Ce fait divers de pêcheurs est l’occasion d’une réflexion sur le sens des priorités pour l’homme. Il permet aussi le travail sur un décor plutôt morbide.


p. 741 : « Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots qu’on eût dit poussés par une pompe. Alors l’homme regarda son bras et murmura : « Foutu ».
[…]
Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l’autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os cassés ; les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. »

Un Normand ***

Notre conteur se fait emmené par un ami du pays chez le père Mathieu, près de Rouen. Il y garde une chapelle fréquentée principalement par les filles enceintes ; il y tient aussi un petit commerce de statuettes de Saints faites de sa main afin d’accomplir de petits miracles. Le père Mathieu est aussi un très bon vivant qui tient le compte de son alcoolémie.

Cette petite pièce dépeint la joyeuse innocence du peuple de campagne quant à la religion. On y trouve bien peu de spiritualité, beaucoup d’arrangements avec la tradition et avec le Dieu. Un respect traditionnel plus que spirituel. Car ici, les natures persistent.


p. 577 : « Il a baptisé sa statue merveilleuse : « Notre-Dame du Gros-Ventre », et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde qui n’exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer une prière spéciale pour sa bonne vierge. Cette prière est un chef-d’œuvre d’ironie involontaire, d’esprit normand où la raillerie se mêle à la peur du SAINT, à la peur superstitieuse de l’influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa patronne ; cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage, par politique. »

Le Testament ****

Une femme un peu timide, mal mariée, peu respectée de son mari, et de ses deux fils aînés, avoue franchement dans son testament qu’elle a eu un amant et que son troisième fils, qui est de cette liaison, sera le seul à hériter.

Ce thème du testament qui révèle un enfant adultérin semble être une première esquisse de Pierre et Jean. Le testament est ici une revanche post-mortem de la femme sur la vie (un peu comme La Reine Hortense), est d’une puissance essentielle et émouvante, qui montre d’ailleurs comme une femme n’a pas à avoir honte de prendre un amant quand son mari est une brute. Encore une fois, comme dans Une vie, c’est la morale sociale qui empêche la femme de vivre heureuse, elle peut donc s’en libérer violemment dès que possible (on devine ici une thèse de Sade, qu’a pu lire Maupassant, notamment La Philosophie dans le boudoir).


p. 621 : « Au bout d’un mois de mariage, il vivait avec une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les filles de ses fermiers ; ce qui ne l’empêcha point d’avoir deux enfants avec sa femme ; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère ne disait rien ; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, frémissante, elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours mobiles, des yeux d’être effaré que la peur ne quitte pas. Elle était jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d’un blond gris, d’un blond timide ; comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés par ses craintes incessantes. »

Aux champs **** *

Une femme riche vient pour adopter généreusement un enfant de paysan. Une première famille lui refuse fièrement. Mais, c’est moins fier qu’est leur fils quand il croise vingt ans après, le fils du voisin, qui lui, a accepté.

Ce conte illustre la puissance de l’imagination d’un homme quand on lui figure ce qu’il aurait pu être. Dans le non-dit, le non-existant, le hors-là, surgit tout d’un coup un monde désirable. La fierté et l’amour maternel ne peuvent l’emporter devant l’écrasante envie pour un pauvre d’être plus riche, plus à l’aise, mieux.


p. 607 : « Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur tête, se mêlaient sans cesse ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d’arriver au véritable. »

p. 610 : « Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte un bibelot désiré d’un magasin. »

Un coq chanta ***

Mme Berthe d’Avancelles a enfin cédé aux avances du beau baron Joseph de Croissard, au cours d’une grande chasse au sanglier. La nuit, le baron a rejoint Mme Berthe dans sa chambre et l’attend ardemment dans le lit…

Que signifie le profond sommeil du baron ? Est-ce pour dire que c’est de la femme que vient l’erreur de trop faire attendre, elle qui transforme donc l’amant romantique en mari bourgeois par son attachement aux préparatifs pudiques ? Est-ce au contraire pour superposer simplement l’amant au mari, dire qu’ils sont en fait les mêmes ? Est-ce du simple domaine de la farce normande, une légende qu’on se répèterait dans toutes les campagnes avec juste des noms différents ?


p. 480 : « Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain, pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si près qu’il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors brutalement il l’enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes moustaches, il la baisa d’un baiser furieux. »

Un fils ****

Un académicien raconte à son ami sénateur comment, au cours d’un voyage en Bretagne, il a eu une aventure avec une mignonne servante d’une auberge. 30 ans plus tard, de retour dans la région, il apprend que la petite est morte en couche.

Thème de l’enfant sans père, ici même sans mère, à la vie brutale et incivilisée, dont est responsable la légèreté des jeunes hommes. Cette notion de responsabilité de tous les hommes « biens » sur les enfants des rues est poétiquement bien énoncée. Le thème du bâtard, de l’enfant abandonné est d’actualité. On décompte nombre de procès. Cet équilibre entre les « gens de bien » et les « résidus » de leur dévergondage obligé de jeunesse, est particulièrement bien trouvé. En revanche, cette impossibilité de reconnaître un enfant à cause des conventions sociales reste un problème. Et Maupassant vient alors peut-être justement de concevoir un premier enfant, qu’il ne reconnaîtra pas, d’une couturière, pas plus que les deux suivants (bien qu’il est possible qu’il est pourvu, au moins en partie, à leurs besoins).


p. 417 : « Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons publiques possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père, enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces rejetons-là constituent les « pertes » de leur profession. Quels sont les générateurs ? – Vous, – moi, – nous tous, les hommes comme il faut ! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d’amis, de nos soirs de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux accouplements d’aventure. »

Saint-Antoine ****

Un bon vieux paysan, bien chauvin, costaud et bon vivant, doit prendre sous son toit un soldat de l’armée prussienne. Comme ce dernier ne comprend pas un mot de Français, Antoine le trimbale partout en l’appelant « mon cochon ».

Une telle farce normande, réécriture de l’aventure de Saint Antoine, qui va réclamer son cochon aux démons, se transforme en chronique historique, dont la conclusion est colorée d’injustice et de revanche xénophobe après l’humiliation de 1870. On pourra penser à la jouissance de se venger à travers la fiction sur ceux qui nous ont opprimés, comme par exemple dans Inglorious Basterds de Quentin Tarantino, à la fin duquel une milice juive vide d’infinissables chargeurs de mitraillette sur Adolf Hitler et sa garde rapprochée comme un bouquet final réécrivant l’Histoire.


p. 774 : « Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait trouvé là son affaire, c’était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. […]
Il s’en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras dessus bras dessous avec son Allemand qu’il présentait d’un air gai en lui tapant sur l’épaule : « Tenez, v’là mon cochon, r’gardez-moi s’il engraisse, c’t’animal-là. » »

L’Aventure de Walter Schnaffs ****

Walter Schnaffs est un gros bonhomme prussien en campagne. Il regrette fortement les tendresses de sa blonde et tremble à l’idée de prendre une balle. A la suite d’un assaut de l’ennemi, il se retrouve isolé et affamé. Attiré par une odeur de viande, il arrive à proximité d’un petit château et montre sa tête à la fenêtre de la cuisine.

Maupassant a ici la bonne idée, pour continuer à montrer l’absurdité de la guerre, de placer son récit du côté d’un Prussien, qui, en dehors du nom, pourrait tout à fait être identifié à un paysan Normand. On se moque du Prussien, certes, mais Maupassant est contre la guerre et les paysans prussiens sont des paysans avant tout. Ce rapprochement annonce la position pacifiste de Jean Giono, cet autre écrivain de la terre paysanne, dans sa Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix : la guerre, c’est des paysans qu’on envoie loin de leurs terres pour tuer d’autres paysans…


p. 793 : « Il songeait en outre que tout ce qui est doux dans l’existence disparaît avec la vie ; et il gardait au cœur une haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable de manœuvrer assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros ventre. »

Ramasse tes lettres : Bel-Ami, de Maupassant

Montée dans les sommets de la pourriture humaine

Maupassant (Guy de) 1885, Bel-Ami, GF, 1999

Note : 5 sur 5.

Résumé

Fils de paysans ayant reçu une bonne éducation, Georges Duroy s’installe à Paris après son service. Il vit difficilement en tant que fonctionnaire, sacrifiant parfois un repas pour quelques bocks ou une soirée avec Rachel. Un soir, il rencontre Forestier, un ami de l’armée, qui lui propose une place au journal La Vie française. Madeleine, la femme de son ami, l’aide pour écrire son premier article sur ses souvenirs militaires du Maroc. C’est aussi aux dîners donnés par cette dernière, qu’il commence à se faire des relations dont Mme Marelle, belle bourgeoise aimant les quartiers populaires, qui va l’entretenir et faire de lui un homme confiant et distingué. Sa fille Laurine s’attache à Georges et lui trouve le surnom de « Bel-Ami ».

Après la mort de son ami, Georges obtient le poste de responsable des chroniques politiques. Et il épouse aussi Madeleine. Grâce aux relations de sa nouvelle femme, celui qui signe désormais « Georges du Roy de Cantel » continue son ascension dans le monde des affaires…

Commentaires

Récit de l’ascension par les femmes d’un homme (inversion bienvenue par rapport au cliché de la réussite des femmes…), homme du peuple, qui au début du roman a des airs de mauvais garçon bousculant de l’épaule les gens dans la rue. Ignorant quant aux mécaniques sociales, Georges Duroy est guidé et modelé par les femmes, et il emmène avec lui le lecteur à la découverte du raffinement mondain, du cœur des femmes ambitieuses, des rapports incestueux entre les mondes du journalisme, des affaires et de la politique. On peut clairement y voir comme une certaine réécriture roman de Balzac Les Illusions perdues, à la différence majeure que la courbe ascensionnelle de Georges ne s’arrête pas. Roman du sourire de l’insolence du succès, d’une jeunesse toute en puissance, rappelant la réussite de son auteur (dont la célébrité explose alors ; il a alors une liaison avec la comtesse Potocka), Bel-Ami n’est cependant pas exempt de noirceur. La mort et la chute se devinent et menacent au détour d’une parole ou d’une rue, par la fenêtre du nid douillet d’une amante, sur le visage d’un proche, derrière une voix narrative faussement optimiste qui se craquèle (comme la maladie menace déjà l’existence de l’auteur). C’est que la réussite de Georges a un prix, celui de la dégradation de son entourage. Non seulement il réussit dans un monde immoral, mais la démoralisation du monde semble être la condition nécessaire de sa réussite (mais c’est peut-être l’impression de celui qui renie la morale). On pourrait faire le parallèle avec le monde capitaliste qui, à cette époque comme aujourd’hui, s’enrichit au détriment du monde environnant…

Si Une vie semblait la copie parfaite du modèle de roman féminin tragique que proposait Flaubert dans Madame Bovary ou Un cœur simple, Bel-Ami renverse au contraire le modèle du roman d’apprentissage masculin qu’était L’Éducation sentimentale : au lieu de tomber dans la désillusion et l’échec de l’aspirant bourgeois, on observe un jeune homme réussir, « percer », et par là même mettre à jour les ficelles du monde, dévoiler les hautes sphères pourries de la société où l’homme se fait vorace et sans morale. Maupassant se détache de son maître et de son jeu de moquerie et d’apitoiement sur ses personnages prisonniers de médiocrité bourgeoise. Dans ce roman de la réussite, les personnages sont des concurrents qui s’associent et se trahissent au gré des occasions ; les perdants ont à peine droit à un regard en arrière de pitié, tandis que les gagnants s’ils ont droit à la lumière, ne sont aucunement admirables et demeurent substituables… Jusque là, Georges triomphe de tout, mais jusqu’à quand ? En perfectionnant sa technique d’écriture allusive, notamment sans expliquer psychologiquement (Georges n’est nullement décrit comme un arriviste sans pitié, c’est son comportement le laisse penser), Maupassant n’impose pas d’interprétation au lecteur. Il le met face à un récit quasi jouissif, mais le laisse réfléchir au sens et aux jugements à porter, lire entre les lignes le dégoût et l’usure du regard de l’auteur sur ce personnage et le monde qu’il fréquente. Selon ses mots, Maupassant n’aurait trouvé qu’un remède atroce pour faire taire son dégoût : le rire. Remède « atroce », car rire grassement ou légèrement de tout, faire taire la pitié par le rire, se figer dans la dérision mondaine et le cynisme intellectuel qui dénient tout droit à la plainte des perdants (comme dans L’Homme qui rit), n’est-ce pas devenir justement cet immoral inconséquent et écoeurant de Bel-Ami ? n’est-ce pas perdre le sens de la vie ? Bel-Ami, c’est sûrement un peu lui.

Passages retenus

Surprise de la métamorphose sociale, p. 61
« Il montait lentement les marches, le cœur battant, l’esprit anxieux, harcelé surtout par la crainte d’être ridicule ; et soudain, il aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si près l’un de l’autre que Duroy fit un mouvement en arrière, puis il demeura stupéfait : c’était lui-même, reflété par une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu’il ne l’aurait cru. »

p. 161
« La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. »

La mort lente, p. 162
« Oui, on le comprend tout d’un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos de quoi, et alors tout change d’aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l’ai sentie, peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu’une maison qui s’écroule. Elle m’a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n’ai plus rien de moi, de moi l’homme radieux, frais et fort, que j’étais à trente ans. Je l’ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante ! Elle m’a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu’une âme désespérée qu’elle enlèvera bientôt aussi.
Oui, elle m’a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir dans tout ce que je fais. Chaque pas m’approche d’elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir ! »

p. 163
« Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, tout ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j’aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivières, et l’air des soirs d’été, si doux à respirer ! »

p. 299
« Les paroles d’amour, qui sont toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent. »

Garde ta parole : Discours sur le colonialisme, d’Aimé Césaire

Du besoin d’écraser son semblable pour se prouver qu’on vaut quelque chose…

Césaire (Aimé) 1955, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Alors que l’État français a massacré silencieusement les insurrections « indigènes » en Algérie (45), au Vietnam (46) et à Madagascar (47), Aimé Césaire, devenu maire de France et ayant obtenu la départementalisation de la Martinique en 46, sans doute regardé comme un traître par les mouvements indépendantistes, exprime une opinion radicale sur la colonisation : abomination comparable au nazisme, fondée de la même manière sur l’infériorisation de l’autre, elle est preuve de et elle aggrave la dépravation morale des colons et de ceux qui les défendent…

Commentaires

On a retenu la pirouette intellectuelle qui permet à Césaire de retourner l’image du colonisé dégradé physiquement en dégradation morale du colonisateur : à traiter leurs semblables comme des bêtes, ils en deviennent eux-mêmes des bêtes. Mais au-delà du tour de passe-passe intellectuel coup de poing, le plus intéressant dans ce discours demeure le travail de collecte d’archives, permettant à Césaire de faire entendre la voix même du colon qui, avec le décalage du temps, laisse voir en toute ingénuité, et pour l’effroi du lecteur, un objectif essentiel du projet colonial : satisfaire un besoin de domination, d’asservissement et de défoulement pour la population du pays colonisateur… Bien qu’alors déjà non assumable officiellement, cela semble parfaitement évident dans leurs discours. Ainsi, la colonisation ne serait pas seulement une source de richesses faciles à subtiliser à un peuple-main d’œuvre quasi gratuite – point admis y compris par les grands conservateurs et que Montesquieu considérait comme la raison première de l’esclavage dans « De l’esclavage des nègres » –, mais elle serait aussi un terrain d’expérimentation et d’expression pour les pulsions ignobles de l’Homme, suivant une vision de l’Homme comme ayant une nature cruelle et trouvant son bonheur dans la domination de l’autre (chacun a besoin de son petit esclave à soi pour se donner de l’importance, dira quelques années plus tard l’incarnation cynique de La Chute, de Camus).

Transformer les colonisateurs en bête ne serait donc pas seulement un contrecoup de la colonisation mais peut-être son objectif même : comme si l’aptitude d’une population à dominer, maltraiter sans pitié, pouvait l’élever dans le jeu de concurrences entre les nations… La survie du plus fort au lieu de la survie des plus adaptés, suivant l’erreur de lecture catastrophique, et pourtant pleine de fortune jusqu’à nos jours, du « darwinisme social » développé par Herbert Spencer. Comme l’exprime bien Romain Gary dans sa « Lettre à un éléphant », l’homme, après avoir réussi à dominer toutes les espèces de la planète, continue inutilement sa quête de puissance, qu’il tourne inévitablement contre lui-même, se détruisant et se déshumanisant avec entrain. Peut-être parce qu’entre « nations » – ces coquilles vides (dont parle Simone Weil dans L’Enracinement) qui ne satisfont aucunement les besoins de fierté patriotique, d’attachement au lieu, des citoyens – les êtres ne se considèrent pas de la même espèce… Impossible fraternité ? ou bien désir secret de recréer des espèces pour continuer la guerre, pour pousser le rush collectif du sentiment de puissance jusqu’à l’orgie, pour extraire l’Homme de la Nature et ainsi repousser le décentrement qu’a imposé la révolution copernicienne, le rabaissement de l’espèce humaine à une composante contingente de l’écosystème…

Passages retenus

Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; l’action coloniale, l’entreprise coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler.

p. 18

Ramasse tes lettres : Une vie, de Maupassant

Conte cauchemardesque par la main de l’homme.

Maupassant (Guy de) 1883, Une vie, Albin Michel, coll. « Le Livre de Poche », 1983

Note : 4 sur 5.

Résumé

Jeanne est retirée du couvent dans lequel ses parents lui avaient fait donner une éducation convenable. Elle habite maintenant une grande propriété familiale près de Rouen, et élabore de grands rêves de voyages ensoleillés sous les longues journées froides et pluvieuses de Normandie. Julien Delamarre, beau jeune homme, invité de la famille, finit par l’attirer sous un arbre pendant une promenade. Il la demande en mariage puis l’emmène en Corse.
Mais le bon parti cède bientôt sa place à un mari autoritaire, brutal, économe jusqu’à l’avarice, infidèle. Jeanne attend désormais tout de son enfant.

Commentaires

Clairement inspiré du modèle Flaubertien (le maître et ami, mort trois ans plus tôt, en a très certainement supervisé les premières ébauches), ce roman est à rapprocher autant de Madame Bovary et d’Un cœur simple (quant à la méticuleuse analyse de la vie d’une femme prisonnière de sa condition), que de L’Éducation sentimentale (roman d’apprentissage déceptif). Il décrit le vide et la vie ratée d’une femme, en développant un thème cher à Maupassant (qu’il a notamment observé chez Sade) : l’effet dévastateur de l’éducation stricte, de la préservation de l’innocence (ou plutôt de la naïveté qui fera de l’enfant garçon ou fille une proie facile pour les autres mais aussi pour lui-même, sacrifiant son bonheur pour respecter sa morale). Plus les illusions sur la vie étaient grandes plus le sera la déception (en cela, Jeanne est une sœur de l’héroïne de La Joie de vivre, publié l’année suivante par Zola). Il y a quelque chose du renversement du conte pour jeunes filles, qui annonce bonheur à terme en échange de docilité, docilité qui ici mène à l’accumulation d’échecs…

La noirceur et le pathétique parviennent vite à leur comble et paraîtraient presque comme un acharnement du narrateur contre son personnage féminin (qui fera d’autant plus contraste avec la réussite effrontée du Bel-Ami). On sent la forte influence de Sade et de Schopenhauer dans ce regard surplombant, impitoyable jusqu’à la perversion, jusqu’à la dérision, cachant pudiquement un profond élan de pitié, de révolte, d’impuissance jusqu’à la larme, devant la condition faite à la Femme. Les autres figures de femme, comme la vieille tante, tendent à montrer que cette vie spécifique, pleine d’accidents malencontreux, n’est en fait pas très loin d’une vie prototypique de femme, quand bien même d’une élite sociale, baladée de droite à gauche, de son enfance à l’âge adulte, de ses parents à son mari, dominée même par son fils… une vie qui ne peut échapper au malheur, destiné depuis le berceau par le conte cauchemardesque que lui ont écrit les hommes (qui, pas forcément si négatifs d’abord le deviennent par le fait même de l’emprise qu’ils ont sur la femme…).

La lente maturation du sujet par l’écriture quotidienne de contes et d’articles a permis à Maupassant de trouver ce style concis et incisif qui le caractérise. Les images sont vives, fortes. Un peu à la manière des biographies de personnages imaginées par Zola dans ses Carnets, non repris dans le roman final, mais qui enrichissent et épaississent les personnages d’une existence hors-texte, derrière nombreux éléments de l’intrigue, descriptions ou scènes, on peut reconnaître des morceaux d’un ancien conte qui préparaient plus amplement la matière. En revanche, la focalisation reste ambigüe (ici proche de celle de Zola), le narrateur décrit tous les détails sans les faire passer par le filtre émotif d’un personnage ni laisser vraiment de place à l’implicite qui aura une plus grande importance dans Bel-Ami et dans la suite de son œuvre.

Passages retenus

Malheur silencieux d’une vieille femme, p. 59 :
Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s’aimer.
Mais la rosée couvrait l’herbe, ils eurent un petit frisson de fraîcheur.
— Rentrons maintenant, dit-elle.
Et ils revinrent.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s’était remise à tricoter ; elle avait le front penché sur son travail ; et ses doigts maigres tremblaient un peu, comme s’ils eussent été très fatigués.
Jeanne s’approcha :
— Tante, on va dormir, à présent.
La vieille fille tourna les yeux ; ils étaient rouges comme si elle eût pleuré. Les amoureux n’y prirent point garde ; mais le jeune homme aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts d’eau. Il fut saisi d’inquiétude et demanda tendrement : « N’avez-vous point froid à vos chers petits pieds ? »
Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d’un tremblement si fort que son ouvrage s’en échappa ; la pelote de laine roula au loin sur le parquet ; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs.
Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée, répétant :
— Mais qu’as-tu, mais qu’as-tu, tante Lison ?
Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit :
— C’est quand il t’a demandé… N’avez-vous pas froid à… à… à vos chers petits pieds ?… on ne m’a jamais dit de ces choses-là… à moi… jamais… jamais…
Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée d’un amoureux débitant des tendresses à Lison ; et le vicomte s’était retourné pour cacher sa gaieté.
Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l’escalier sombre, cherchant sa chambre à tâtons.
Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris. Jeanne murmura : « Cette pauvre tante !… » Julien reprit : « Elle doit être un peu folle, ce soir. »
Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement, tout doucement, ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide que venait de quitter tante Lison.
Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille fille.

L’Éducation contre-nature, p. 214 :
Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants ; et le curé s’approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C’était la chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc, tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée s’allongea et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains : « En v’là encore un, en v’là encore un ! » C’était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d’impur n’entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé tomber des pommes.

L’abbé Tolbiac demeura d’abord stupéfait, puis, saisi d’une fureur irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés s’enfuirent à toutes jambes ; et il se trouva subitement en face de la chienne en gésine qui s’efforçait de se lever. Mais il ne la laissa pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença à l’assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s’enfuir, et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant avec frénésie, la pilant, l’écrasant. Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous la pression ; et il acheva, d’un talon forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.

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