Chasse dans le terroir pour le plus beau gibier littéraire
Maupassant (Guy de) 1882-1883 (1883), Contes de la bécasse [in Oeuvres complètes, t. 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1979
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Recueils : – Boule de Suif (nouvelle : 1880 ; recueil : 1899) – La Maison Tellier (1881) – Mademoiselle Fifi (1882) – Contes de la bécasse (1883) – Clair de Lune (1883) – Miss Harriet (1884) – Les Sœurs Rondoli (1884) – Yvette (1884) – Contes du jour et de la nuit (1885) – Monsieur Parent (1886) – Toine (1886) – La Petite Roque (1886) – Le Horla (1887) – Le Rosier de madame Husson (1888) – La Main gauche (1889) – Le Père Milon (1889)
Le vieux baron des Ravots, fanatique de la chasse, est maintenant cloué à son fauteuil. Chaque automne, il invite tous ses amis pour une chasse dans son domaine, et chaque soir, le hasard symbolisé par une tête de bécasse désigne un conteur pour occuper le dîner.
Récit cadre servant d’introduction au recueil Les Contes de la Bécasse. Pour son troisième recueil de nouvelles, Maupassant rappelle par intertexte la grande tradition du genre, les dix nobles ayant fui la peste du Décaméron, Shéhérazade retenant la main féminicide du sultan dans Les Mille et une Nuits. Ici, le cadre ne sera pas rappelé. C’est simplement une entrée en matière stylistique et thématique : la chasse, la campagne, la convivialité, l’oralité… mais aussi un danger imprécis, un certain goût pour le macabre. En même temps, la figure de ce vieux baron amateur de littérature orale, cloué dans un fauteuil mais maître du jeu est assez complexe et originale. Il y a cette persistance de continuer la chasse malgré le handicap, et aussi cette passion par procuration, par la voix des autres convives. On pourrait comparer cet autre cloué en fauteuil célèbre, le Professeur Xavier créé par Stan Lee et Jack Kirby, qui envoie ses mutants (X-Men) chercher et lui ramener des récits d’aventure… C’est d’ailleurs une belle allégorie pour le lecteur lui-même, cloué sur son fauteuil.
p.668 : « Celui des invités que désignait, en s’arrêtant, le long bec pointu, devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher ses voisins. Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l’élu du hasard croquait le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations de plaisir. »
Ce cochon de Morin ****
Le mercier Morin s’est attiré un scandale en tentant d’embrasser une fille dans un train. Les MM Rivet et Labarbe, de ses connaissances, vont voir la famille de cette jeune fille pour arranger l’affaire de ce « cochon de Morin ». Mais voilà : Labarbe est pris de la même envie que Morin.
Fondamental pour Maupassant, ce motif du jour de fantaisie qui peut pourrir une existence entière (ce petit grain de sable qui bouleverse tout). Ici, le récit l’entremêle habilement avec la farce d’une aventure érotique ratée qui tourne au drame, en montrant que ce qui arrive à ce pauvre homme rêvant pour une fois des grandes choses, n’arriverait pas à un homme plus rusé, distingué et beau. La débâcle n’est donc réservée qu’aux bougres ? Ici, la femme devient responsable de cette inégalité par sa manière de se refuser ou de se livrer.
p. 641 : « Quinze jours à Paris. Cela vous met le feu dans le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes, une continuelle excitation d’esprit. On devient fou. On ne voit plus que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu’on ose ou qu’on puisse y toucher. C’est à peine si on goûte, une fois ou deux, à quelques mets inférieurs. Et l’on s’en va, le cœur encore tout secoué, l’âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous chatouillent les lèvres. »
p. 650 : « Alors je poussai doucement le verrou ; et, m’approchant sur la pointe des pieds, je lui dis : « J’ai oublié, mademoiselle, de vous demander quelque chose à lire. » Elle se débattait ; mais j’ouvris bientôt le livre que je cherchais. Je n’en dirai pas le titre. C’était vraiment le plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes. »
La Folle ***
Pendant la guerre, les Prussiens s’invitaient chez l’habitant. Or une vieille avait perdu toute sa famille et demeurait inerte de douleur depuis quinze ans. Elle énervait beaucoup le commandant par son mutisme.
Cette anecdote révoltante de la guerre, participe à une dénonciation des méfaits commis, donc à une rancœur, plutôt qu’à un dégoût de la guerre. L’image de la folle se laissant mourir et reprendre par la nature est superbe (la folie, absence de raison humaine, n’est-elle pas déjà le symbole de ce retour à la nature ?). L’acte de cruauté envers la folle paraît gratuit mais n’est en rien justifié par le fait qu’il s’agisse de la guerre et des Prussiens. On remarquera au passage qu’il s’agit de se débarrasser de l’individu socialement inutile ou encombrant, exaspérant (comme dans L’Aveugle, Coco, Un Gueux, etc).
p. 669 : « Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte. »
p. 670 : « Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs hommes aux habitants. J’en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru »
Pierrot **** *
Mme Lefèvre, dame demi-paysanne avare, après un vol dans son jardin, décide de prendre un chien pour monter la garde. Mais comme elle ne veut pas dépenser un sou, elle obtient un petit chien tout jaune, un peu ridicule, du nom de Pierrot, mais il ne jappe pas après les étrangers.
Ce conte, qui reprend le thème de l’abandon du chien, est particulièrement sombre. Alors que le petit « quin » arrive à plaire et à se faire aimer de la dame sèche et avare, il ne peut cependant empêcher qu’elle ne veuille se débarrasser de lui par refus de payer quelques francs. Décrivant à nouveau l’horrible cruauté de l’homme sur l’animal domestique qui lui tient compagnie (à l’instar de Coco). Maupassant écrit un petit conte particulièrement touchant, révoltant.
p. 572 : « Des drames affreux s’y accomplissent dans l’ombre. Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, hésitent, anxieux. Mais la faim les presse : ils s’attaquent, luttent longtemps, acharnés ; et le plus fort mange le plus faible, le dévore vivant. »
Menuet ****
Notre conteur qui se promène le matin dans la pépinière du jardin du Luxembourg, fait la connaissance d’un petit vieux, danseur au temps jadis, dansant parfois un menuet parmi les plantes.
Ce conte décrit le sentiment d’un homme devant un spectacle archaïque, une ruine humaine curieusement encore debout. Cette petite émotion simple est furieusement ambigüe, hésitante entre rire de moquerie et pleurs de regrets pour une époque touchante, un vieil homme qui est peut-être déjà un fantôme disparaissant pour l’œil de la vie jeune.
p. 640 : « Et je les regardais, le cœur troublé de sensations extraordinaires, l’âme émue d’une indicible mélancolie. Il me semblait voir une apparition lamentable et comique, l’ombre démodée d’un siècle. J’avais envie de rire et besoin de pleurer. »
La Peur (« On remonta sur le pont après dîner. ») ****
Un voyageur aguerri explique ce qu’est la peur, la vraie, incompréhensible, paralysante. Il l’a connue une fois en Afrique, en plein désert par un concert d’insolation et de tambours incessants, mirages sonores. Il l’a de nouveau rencontrée une nuit chez un forestier qui redoutait à tout instant la vengeance d’un homme qu’il avait tué.
L’analyse du sentiment de peur, affection physique incompréhensible provoquée par l’incapacité des sens à rassurer l’intériorité, est aussi une définition claire du fantastique, cette incertitude terrible qui rend fou : s’est-il produit ou non quelque chose de surnaturel ? Définition que l’auteur respectera toujours jusque dans Le Horla et ses deux interprétations possibles. La figure du voyageur n’est que pur procédé pour introduire l’idée d’une tendance à la peur fantastique à cause de l’« existence d’une source personnelle [de peur] favorisée par la névrose et la hantise de la solitude. » La peur devient atteinte physique de la raison. Cette vulnérabilité psychique, ou dérèglement, qui fait tendre un sujet vers l’élucubration fantastique (ce qu’illustrait déjà Hoffmann dans Le Marchand de sable), Maupassant s’en plaindra bien souvent, symptôme annonçant sa folie ou extra-sensibilité cultivée par la voie littéraire.
p. 601 : « La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons d’angoisse. Mais cela n’a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c’est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d’autrefois. »
Farce normande ***
On célèbre un mariage entre un beau chasseur riche fermier, et une fille bien dotée. Mais les amis du marié lui préparent une bonne farce pour sa nuit de noce.
En entremêlant habilement les thèmes de la chasse et des noces, Maupassant montre le caractère simple du fermier de Normandie. La femme comme la nuit de noce sont des trophées de chasse. Les couleurs éclatantes vont avec les émotions simples et franches des gens du pays.
p. 499 : « Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges, bigarrés, flamboyants, ces châles ; et leur éclat semblait étonner les poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les pigeons sur les toits de chaume. Tout le vert de la campagne, le vert de l’herbe et des arbres, semblait exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi. »
p. 501 : « Il la guettait d’un œil luisant, plus sensuel que tendre ; car il la désirait plutôt qu’il ne l’aimait ; et, soudain, d’un mouvement brusque, comme un homme qui va se mettre à l’ouvrage, il enleva son habit. »
Les Sabots ****
M. Césaire Omont, vieux riche, recherche une servante honnête pour l’aider à la besogne à la maison. Il accepte la fille Malandain, grande sotte du nom d’Adelaïde, à condition qu’ils ne mêlent pas leurs sabots. Mais M. Omont aime beaucoup l’eau-de-vie.
Il est amusant de voir cette sorte de mariage arrangé au goût finalement si naturel. Arrangé depuis le début, depuis la bouche du curé jusqu’aux recommandations du père. Seule la jeune fille sotte ne sait pas ce qui l’attend. La métaphore « mêler ses sabots », superbe image illustrant le génie de création verbale instinctif des paysans – dont Remy de Gourmont fera l’éloge dans son essai L’esthétique de la langue française (1899), prônant l’enrichissement de la langue par l’apport populaire contre la langue savante -, illustre aussi la supérieure simplicité des arrangements de la vie chez les simples sur les sophistications des classes intellectuelles…
p. 713 : « Il avait environ cinquante-cinq ans ; il était gros, jovial et bourru comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait du cidre et de l’eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour chaud, malgré son âge. »
La Rempailleuse ****
Une bohémienne tombe amoureuse d’un petit bourgeois, fils de pharmacien, qui s’est fait volé ses sous. Elle lui donne ses économies et lui achète ainsi un baiser. Elle ne l’a jamais oublié.
Ce récit oppose la passion tragique et bête de la bohémienne à l’attitude intéressée et égoïstement cruelle du bourgeois. La passion pure s’oppose à la rationalité. Ce croisement de deux êtres qui ne se comprennent pas est particulièrement touchant par sa cruelle idiotie, et par le gâchis.
p. 548 : « Que se passe-t-il dans cette misérable tête ? S’est-elle attachée à ce mioche parce qu’elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou parce qu’elle lui avait donné son premier baiser tendre ? Le mystère est le même pour les petits que pour les grands. »
En mer ****
Lors d’une tempête, le bras du frère cadet du capitaine est pris dans les filets…
Ce fait divers de pêcheurs est l’occasion d’une réflexion sur le sens des priorités pour l’homme. Il permet aussi le travail sur un décor plutôt morbide.
p. 741 : « Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots qu’on eût dit poussés par une pompe. Alors l’homme regarda son bras et murmura : « Foutu ». […] Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l’autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os cassés ; les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. »
Un Normand ***
Notre conteur se fait emmené par un ami du pays chez le père Mathieu, près de Rouen. Il y garde une chapelle fréquentée principalement par les filles enceintes ; il y tient aussi un petit commerce de statuettes de Saints faites de sa main afin d’accomplir de petits miracles. Le père Mathieu est aussi un très bon vivant qui tient le compte de son alcoolémie.
Cette petite pièce dépeint la joyeuse innocence du peuple de campagne quant à la religion. On y trouve bien peu de spiritualité, beaucoup d’arrangements avec la tradition et avec le Dieu. Un respect traditionnel plus que spirituel. Car ici, les natures persistent.
p. 577 : « Il a baptisé sa statue merveilleuse : « Notre-Dame du Gros-Ventre », et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde qui n’exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer une prière spéciale pour sa bonne vierge. Cette prière est un chef-d’œuvre d’ironie involontaire, d’esprit normand où la raillerie se mêle à la peur du SAINT, à la peur superstitieuse de l’influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa patronne ; cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage, par politique. »
Le Testament ****
Une femme un peu timide, mal mariée, peu respectée de son mari, et de ses deux fils aînés, avoue franchement dans son testament qu’elle a eu un amant et que son troisième fils, qui est de cette liaison, sera le seul à hériter.
Ce thème du testament qui révèle un enfant adultérin semble être une première esquisse de Pierre et Jean. Le testament est ici une revanche post-mortem de la femme sur la vie (un peu comme La Reine Hortense), est d’une puissance essentielle et émouvante, qui montre d’ailleurs comme une femme n’a pas à avoir honte de prendre un amant quand son mari est une brute. Encore une fois, comme dans Une vie, c’est la morale sociale qui empêche la femme de vivre heureuse, elle peut donc s’en libérer violemment dès que possible (on devine ici une thèse de Sade, qu’a pu lire Maupassant, notamment La Philosophie dans le boudoir).
p. 621 : « Au bout d’un mois de mariage, il vivait avec une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les filles de ses fermiers ; ce qui ne l’empêcha point d’avoir deux enfants avec sa femme ; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère ne disait rien ; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, frémissante, elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours mobiles, des yeux d’être effaré que la peur ne quitte pas. Elle était jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d’un blond gris, d’un blond timide ; comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés par ses craintes incessantes. »
Aux champs **** *
Une femme riche vient pour adopter généreusement un enfant de paysan. Une première famille lui refuse fièrement. Mais, c’est moins fier qu’est leur fils quand il croise vingt ans après, le fils du voisin, qui lui, a accepté.
Ce conte illustre la puissance de l’imagination d’un homme quand on lui figure ce qu’il aurait pu être. Dans le non-dit, le non-existant, le hors-là, surgit tout d’un coup un monde désirable. La fierté et l’amour maternel ne peuvent l’emporter devant l’écrasante envie pour un pauvre d’être plus riche, plus à l’aise, mieux.
p. 607 : « Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur tête, se mêlaient sans cesse ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d’arriver au véritable. »
p. 610 : « Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte un bibelot désiré d’un magasin. »
Un coq chanta ***
Mme Berthe d’Avancelles a enfin cédé aux avances du beau baron Joseph de Croissard, au cours d’une grande chasse au sanglier. La nuit, le baron a rejoint Mme Berthe dans sa chambre et l’attend ardemment dans le lit…
Que signifie le profond sommeil du baron ? Est-ce pour dire que c’est de la femme que vient l’erreur de trop faire attendre, elle qui transforme donc l’amant romantique en mari bourgeois par son attachement aux préparatifs pudiques ? Est-ce au contraire pour superposer simplement l’amant au mari, dire qu’ils sont en fait les mêmes ? Est-ce du simple domaine de la farce normande, une légende qu’on se répèterait dans toutes les campagnes avec juste des noms différents ?
p. 480 : « Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain, pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si près qu’il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors brutalement il l’enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes moustaches, il la baisa d’un baiser furieux. »
Un fils ****
Un académicien raconte à son ami sénateur comment, au cours d’un voyage en Bretagne, il a eu une aventure avec une mignonne servante d’une auberge. 30 ans plus tard, de retour dans la région, il apprend que la petite est morte en couche.
Thème de l’enfant sans père, ici même sans mère, à la vie brutale et incivilisée, dont est responsable la légèreté des jeunes hommes. Cette notion de responsabilité de tous les hommes « biens » sur les enfants des rues est poétiquement bien énoncée. Le thème du bâtard, de l’enfant abandonné est d’actualité. On décompte nombre de procès. Cet équilibre entre les « gens de bien » et les « résidus » de leur dévergondage obligé de jeunesse, est particulièrement bien trouvé. En revanche, cette impossibilité de reconnaître un enfant à cause des conventions sociales reste un problème. Et Maupassant vient alors peut-être justement de concevoir un premier enfant, qu’il ne reconnaîtra pas, d’une couturière, pas plus que les deux suivants (bien qu’il est possible qu’il est pourvu, au moins en partie, à leurs besoins).
p. 417 : « Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons publiques possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père, enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces rejetons-là constituent les « pertes » de leur profession. Quels sont les générateurs ? – Vous, – moi, – nous tous, les hommes comme il faut ! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d’amis, de nos soirs de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux accouplements d’aventure. »
Saint-Antoine ****
Un bon vieux paysan, bien chauvin, costaud et bon vivant, doit prendre sous son toit un soldat de l’armée prussienne. Comme ce dernier ne comprend pas un mot de Français, Antoine le trimbale partout en l’appelant « mon cochon ».
Une telle farce normande, réécriture de l’aventure de Saint Antoine, qui va réclamer son cochon aux démons, se transforme en chronique historique, dont la conclusion est colorée d’injustice et de revanche xénophobe après l’humiliation de 1870. On pourra penser à la jouissance de se venger à travers la fiction sur ceux qui nous ont opprimés, comme par exemple dans Inglorious Basterds de Quentin Tarantino, à la fin duquel une milice juive vide d’infinissables chargeurs de mitraillette sur Adolf Hitler et sa garde rapprochée comme un bouquet final réécrivant l’Histoire.
p. 774 : « Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait trouvé là son affaire, c’était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. […] Il s’en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras dessus bras dessous avec son Allemand qu’il présentait d’un air gai en lui tapant sur l’épaule : « Tenez, v’là mon cochon, r’gardez-moi s’il engraisse, c’t’animal-là. » »
L’Aventure de Walter Schnaffs ****
Walter Schnaffs est un gros bonhomme prussien en campagne. Il regrette fortement les tendresses de sa blonde et tremble à l’idée de prendre une balle. A la suite d’un assaut de l’ennemi, il se retrouve isolé et affamé. Attiré par une odeur de viande, il arrive à proximité d’un petit château et montre sa tête à la fenêtre de la cuisine.
Maupassant a ici la bonne idée, pour continuer à montrer l’absurdité de la guerre, de placer son récit du côté d’un Prussien, qui, en dehors du nom, pourrait tout à fait être identifié à un paysan Normand. On se moque du Prussien, certes, mais Maupassant est contre la guerre et les paysans prussiens sont des paysans avant tout. Ce rapprochement annonce la position pacifiste de Jean Giono, cet autre écrivain de la terre paysanne, dans sa Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix : la guerre, c’est des paysans qu’on envoie loin de leurs terres pour tuer d’autres paysans…
p. 793 : « Il songeait en outre que tout ce qui est doux dans l’existence disparaît avec la vie ; et il gardait au cœur une haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable de manœuvrer assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros ventre. »
Fils de paysans ayant reçu une bonne éducation, Georges Duroy s’installe à Paris après son service. Il vit difficilement en tant que fonctionnaire, sacrifiant parfois un repas pour quelques bocks ou une soirée avec Rachel. Un soir, il rencontre Forestier, un ami de l’armée, qui lui propose une place au journal La Vie française. Madeleine, la femme de son ami, l’aide pour écrire son premier article sur ses souvenirs militaires du Maroc. C’est aussi aux dîners donnés par cette dernière, qu’il commence à se faire des relations dont Mme Marelle, belle bourgeoise aimant les quartiers populaires, qui va l’entretenir et faire de lui un homme confiant et distingué. Sa fille Laurine s’attache à Georges et lui trouve le surnom de « Bel-Ami ».
Après la mort de son ami, Georges obtient le poste de responsable des chroniques politiques. Et il épouse aussi Madeleine. Grâce aux relations de sa nouvelle femme, celui qui signe désormais « Georges du Roy de Cantel » continue son ascension dans le monde des affaires…
Commentaires
Récit de l’ascension par les femmes d’un homme (inversion bienvenue par rapport au cliché de la réussite des femmes…), homme du peuple, qui au début du roman a des airs de mauvais garçon bousculant de l’épaule les gens dans la rue. Ignorant quant aux mécaniques sociales, Georges Duroy est guidé et modelé par les femmes, et il emmène avec lui le lecteur à la découverte du raffinement mondain, du cœur des femmes ambitieuses, des rapports incestueux entre les mondes du journalisme, des affaires et de la politique. On peut clairement y voir comme une certaine réécriture roman de Balzac Les Illusions perdues, à la différence majeure que la courbe ascensionnelle de Georges ne s’arrête pas. Roman du sourire de l’insolence du succès, d’une jeunesse toute en puissance, rappelant la réussite de son auteur (dont la célébrité explose alors ; il a alors une liaison avec la comtesse Potocka), Bel-Ami n’est cependant pas exempt de noirceur. La mort et la chute se devinent et menacent au détour d’une parole ou d’une rue, par la fenêtre du nid douillet d’une amante, sur le visage d’un proche, derrière une voix narrative faussement optimiste qui se craquèle (comme la maladie menace déjà l’existence de l’auteur). C’est que la réussite de Georges a un prix, celui de la dégradation de son entourage. Non seulement il réussit dans un monde immoral, mais la démoralisation du monde semble être la condition nécessaire de sa réussite (mais c’est peut-être l’impression de celui qui renie la morale). On pourrait faire le parallèle avec le monde capitaliste qui, à cette époque comme aujourd’hui, s’enrichit au détriment du monde environnant…
Si Une vie semblait la copie parfaite du modèle de roman féminin tragique que proposait Flaubert dans Madame Bovary ou Un cœur simple, Bel-Ami renverse au contraire le modèle du roman d’apprentissage masculin qu’était L’Éducation sentimentale : au lieu de tomber dans la désillusion et l’échec de l’aspirant bourgeois, on observe un jeune homme réussir, « percer », et par là même mettre à jour les ficelles du monde, dévoiler les hautes sphères pourries de la société où l’homme se fait vorace et sans morale. Maupassant se détache de son maître et de son jeu de moquerie et d’apitoiement sur ses personnages prisonniers de médiocrité bourgeoise. Dans ce roman de la réussite, les personnages sont des concurrents qui s’associent et se trahissent au gré des occasions ; les perdants ont à peine droit à un regard en arrière de pitié, tandis que les gagnants s’ils ont droit à la lumière, ne sont aucunement admirables et demeurent substituables… Jusque là, Georges triomphe de tout, mais jusqu’à quand ? En perfectionnant sa technique d’écriture allusive, notamment sans expliquer psychologiquement (Georges n’est nullement décrit comme un arriviste sans pitié, c’est son comportement le laisse penser), Maupassant n’impose pas d’interprétation au lecteur. Il le met face à un récit quasi jouissif, mais le laisse réfléchir au sens et aux jugements à porter, lire entre les lignes le dégoût et l’usure du regard de l’auteur sur ce personnage et le monde qu’il fréquente. Selon ses mots, Maupassant n’aurait trouvé qu’un remède atroce pour faire taire son dégoût : le rire. Remède « atroce », car rire grassement ou légèrement de tout, faire taire la pitié par le rire, se figer dans la dérision mondaine et le cynisme intellectuel qui dénient tout droit à la plainte des perdants (comme dans L’Homme qui rit), n’est-ce pas devenir justement cet immoral inconséquent et écoeurant de Bel-Ami ? n’est-ce pas perdre le sens de la vie ? Bel-Ami, c’est sûrement un peu lui.
Passages retenus
Surprise de la métamorphose sociale, p. 61 « Il montait lentement les marches, le cœur battant, l’esprit anxieux, harcelé surtout par la crainte d’être ridicule ; et soudain, il aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si près l’un de l’autre que Duroy fit un mouvement en arrière, puis il demeura stupéfait : c’était lui-même, reflété par une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu’il ne l’aurait cru. »
p. 161 « La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. »
La mort lente, p. 162 « Oui, on le comprend tout d’un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos de quoi, et alors tout change d’aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l’ai sentie, peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu’une maison qui s’écroule. Elle m’a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n’ai plus rien de moi, de moi l’homme radieux, frais et fort, que j’étais à trente ans. Je l’ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante ! Elle m’a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu’une âme désespérée qu’elle enlèvera bientôt aussi. Oui, elle m’a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir dans tout ce que je fais. Chaque pas m’approche d’elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir ! »
p. 163 « Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, tout ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j’aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivières, et l’air des soirs d’été, si doux à respirer ! »
p. 299 « Les paroles d’amour, qui sont toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent. »
Du besoin d’écraser son semblable pour se prouver qu’on vaut quelque chose…
Césaire (Aimé) 1955, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Alors que l’État français a massacré silencieusement les insurrections « indigènes » en Algérie (45), au Vietnam (46) et à Madagascar (47), Aimé Césaire, devenu maire de France et ayant obtenu la départementalisation de la Martinique en 46, sans doute regardé comme un traître par les mouvements indépendantistes, exprime une opinion radicale sur la colonisation : abomination comparable au nazisme, fondée de la même manière sur l’infériorisation de l’autre, elle est preuve de et elle aggrave la dépravation morale des colons et de ceux qui les défendent…
Commentaires
On a retenu la pirouette intellectuelle qui permet à Césaire de retourner l’image du colonisé dégradé physiquement en dégradation morale du colonisateur : à traiter leurs semblables comme des bêtes, ils en deviennent eux-mêmes des bêtes. Mais au-delà du tour de passe-passe intellectuel coup de poing, le plus intéressant dans ce discours demeure le travail de collecte d’archives, permettant à Césaire de faire entendre la voix même du colon qui, avec le décalage du temps, laisse voir en toute ingénuité, et pour l’effroi du lecteur, un objectif essentiel du projet colonial : satisfaire un besoin de domination, d’asservissement et de défoulement pour la population du pays colonisateur… Bien qu’alors déjà non assumable officiellement, cela semble parfaitement évident dans leurs discours. Ainsi, la colonisation ne serait pas seulement une source de richesses faciles à subtiliser à un peuple-main d’œuvre quasi gratuite – point admis y compris par les grands conservateurs et que Montesquieu considérait comme la raison première de l’esclavage dans « De l’esclavage des nègres » –, mais elle serait aussi un terrain d’expérimentation et d’expression pour les pulsions ignobles de l’Homme, suivant une vision de l’Homme comme ayant une nature cruelle et trouvant son bonheur dans la domination de l’autre (chacun a besoin de son petit esclave à soi pour se donner de l’importance, dira quelques années plus tard l’incarnation cynique de La Chute, de Camus).
Transformer les colonisateurs en bête ne serait donc pas seulement un contrecoup de la colonisation mais peut-être son objectif même : comme si l’aptitude d’une population à dominer, maltraiter sans pitié, pouvait l’élever dans le jeu de concurrences entre les nations… La survie du plus fort au lieu de la survie des plus adaptés, suivant l’erreur de lecture catastrophique, et pourtant pleine de fortune jusqu’à nos jours, du « darwinisme social » développé par Herbert Spencer. Comme l’exprime bien Romain Gary dans sa « Lettre à un éléphant », l’homme, après avoir réussi à dominer toutes les espèces de la planète, continue inutilement sa quête de puissance, qu’il tourne inévitablement contre lui-même, se détruisant et se déshumanisant avec entrain. Peut-être parce qu’entre « nations » – ces coquilles vides (dont parle Simone Weil dans L’Enracinement) qui ne satisfont aucunement les besoins de fierté patriotique, d’attachement au lieu, des citoyens – les êtres ne se considèrent pas de la même espèce… Impossible fraternité ? ou bien désir secret de recréer des espèces pour continuer la guerre, pour pousser le rush collectif du sentiment de puissance jusqu’à l’orgie, pour extraire l’Homme de la Nature et ainsi repousser le décentrement qu’a imposé la révolution copernicienne, le rabaissement de l’espèce humaine à une composante contingente de l’écosystème…
Passages retenus
Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; l’action coloniale, l’entreprise coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler.
Maupassant (Guy de) 1883, Une vie, Albin Michel, coll. « Le Livre de Poche », 1983
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Jeanne est retirée du couvent dans lequel ses parents lui avaient fait donner une éducation convenable. Elle habite maintenant une grande propriété familiale près de Rouen, et élabore de grands rêves de voyages ensoleillés sous les longues journées froides et pluvieuses de Normandie. Julien Delamarre, beau jeune homme, invité de la famille, finit par l’attirer sous un arbre pendant une promenade. Il la demande en mariage puis l’emmène en Corse. Mais le bon parti cède bientôt sa place à un mari autoritaire, brutal, économe jusqu’à l’avarice, infidèle. Jeanne attend désormais tout de son enfant.
Commentaires
Clairement inspiré du modèle Flaubertien (le maître et ami, mort trois ans plus tôt, en a très certainement supervisé les premières ébauches), ce roman est à rapprocher autant de Madame Bovary et d’Un cœur simple (quant à la méticuleuse analyse de la vie d’une femme prisonnière de sa condition), que de L’Éducation sentimentale (roman d’apprentissage déceptif). Il décrit le vide et la vie ratée d’une femme, en développant un thème cher à Maupassant (qu’il a notamment observé chez Sade) : l’effet dévastateur de l’éducation stricte, de la préservation de l’innocence (ou plutôt de la naïveté qui fera de l’enfant garçon ou fille une proie facile pour les autres mais aussi pour lui-même, sacrifiant son bonheur pour respecter sa morale). Plus les illusions sur la vie étaient grandes plus le sera la déception (en cela, Jeanne est une sœur de l’héroïne de La Joie de vivre, publié l’année suivante par Zola). Il y a quelque chose du renversement du conte pour jeunes filles, qui annonce bonheur à terme en échange de docilité, docilité qui ici mène à l’accumulation d’échecs…
La noirceur et le pathétique parviennent vite à leur comble et paraîtraient presque comme un acharnement du narrateur contre son personnage féminin (qui fera d’autant plus contraste avec la réussite effrontée du Bel-Ami). On sent la forte influence de Sade et de Schopenhauer dans ce regard surplombant, impitoyable jusqu’à la perversion, jusqu’à la dérision, cachant pudiquement un profond élan de pitié, de révolte, d’impuissance jusqu’à la larme, devant la condition faite à la Femme. Les autres figures de femme, comme la vieille tante, tendent à montrer que cette vie spécifique, pleine d’accidents malencontreux, n’est en fait pas très loin d’une vie prototypique de femme, quand bien même d’une élite sociale, baladée de droite à gauche, de son enfance à l’âge adulte, de ses parents à son mari, dominée même par son fils… une vie qui ne peut échapper au malheur, destiné depuis le berceau par le conte cauchemardesque que lui ont écrit les hommes (qui, pas forcément si négatifs d’abord le deviennent par le fait même de l’emprise qu’ils ont sur la femme…).
La lente maturation du sujet par l’écriture quotidienne de contes et d’articles a permis à Maupassant de trouver ce style concis et incisif qui le caractérise. Les images sont vives, fortes. Un peu à la manière des biographies de personnages imaginées par Zola dans ses Carnets, non repris dans le roman final, mais qui enrichissent et épaississent les personnages d’une existence hors-texte, derrière nombreux éléments de l’intrigue, descriptions ou scènes, on peut reconnaître des morceaux d’un ancien conte qui préparaient plus amplement la matière. En revanche, la focalisation reste ambigüe (ici proche de celle de Zola), le narrateur décrit tous les détails sans les faire passer par le filtre émotif d’un personnage ni laisser vraiment de place à l’implicite qui aura une plus grande importance dans Bel-Ami et dans la suite de son œuvre.
Passages retenus
Malheur silencieux d’une vieille femme, p. 59 : Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s’aimer. Mais la rosée couvrait l’herbe, ils eurent un petit frisson de fraîcheur. — Rentrons maintenant, dit-elle. Et ils revinrent. Lorsqu’ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s’était remise à tricoter ; elle avait le front penché sur son travail ; et ses doigts maigres tremblaient un peu, comme s’ils eussent été très fatigués. Jeanne s’approcha : — Tante, on va dormir, à présent. La vieille fille tourna les yeux ; ils étaient rouges comme si elle eût pleuré. Les amoureux n’y prirent point garde ; mais le jeune homme aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts d’eau. Il fut saisi d’inquiétude et demanda tendrement : « N’avez-vous point froid à vos chers petits pieds ? » Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d’un tremblement si fort que son ouvrage s’en échappa ; la pelote de laine roula au loin sur le parquet ; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs. Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée, répétant : — Mais qu’as-tu, mais qu’as-tu, tante Lison ? Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit : — C’est quand il t’a demandé… N’avez-vous pas froid à… à… à vos chers petits pieds ?… on ne m’a jamais dit de ces choses-là… à moi… jamais… jamais… Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée d’un amoureux débitant des tendresses à Lison ; et le vicomte s’était retourné pour cacher sa gaieté. Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l’escalier sombre, cherchant sa chambre à tâtons. Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris. Jeanne murmura : « Cette pauvre tante !… » Julien reprit : « Elle doit être un peu folle, ce soir. » Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement, tout doucement, ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide que venait de quitter tante Lison. Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille fille.
L’Éducation contre-nature, p. 214 : Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants ; et le curé s’approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C’était la chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc, tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée s’allongea et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains : « En v’là encore un, en v’là encore un ! » C’était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d’impur n’entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé tomber des pommes.
L’abbé Tolbiac demeura d’abord stupéfait, puis, saisi d’une fureur irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés s’enfuirent à toutes jambes ; et il se trouva subitement en face de la chienne en gésine qui s’efforçait de se lever. Mais il ne la laissa pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença à l’assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s’enfuir, et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant avec frénésie, la pilant, l’écrasant. Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous la pression ; et il acheva, d’un talon forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.
L’amour est une scène où des primates prennent masque humain pour mieux rire et exister
Cohen (Albert) 1968, Belle du seigneur, Gallimard
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Résumé
Solal, sous-secrétaire général de la Société des Nations, s’introduit comme un amoureux romantique chez Ariane Deume, déguisé en vieillard juif, et lui déclare son amour. Celle-ci le repousse… Alors, il accorde une promotion à son mari Adrien avant de l’expédier en mission à l’étranger pour douze semaines. Il reçoit alors Ariane dans sa chambre au Ritz et parie avec elle qu’il va la séduire en trois heures. Au retour du mari, Solal enlève Ariane et les deux partent vivre sur la Côte d’Azur…
Albert Cohen (1895-1981)
Né sur l’île de Corfou, père juif romaniote et mère juive italienne. À la suite d’un pogrom, la famille s’installe à Marseille et tient un petit commerce. Au lycée Thiers, il devient l’ami de Marcel Pagnol. Il s’inscrit à la faculté de droit de Genève en 1914, puis suit des études de lettres. Il obtient la nationalité suisse en 1919 et se marie avec Élisabeth Brocher qui meurt d’un cancer quelques années plus tard après lui avoir donné une fille. Il publie un premier recueil de poésie.
En 25, il prend la direction de la prestigieuse et éphémère Revue juive à Paris avant d’occuper un poste diplomatique au Bureau international du travail à Genève, jusqu’en 31. Il publie son premier roman Solal en 1930, qui obtient un grand succès.
Pendant la Seconde Guerre, il tente d’aider la cause sioniste à Londres, mais s’en trouve déçu. Il rencontre Bella Berkowich qui devient sa nouvelle épouse. En 44, il est conseiller juridique au Comité intergouvernemental pour les réfugiés. En 47, il rentre à Genève et devient le directeur d’une institution des Nations unies. En 70, il obtient la légion d’honneur à la suite du succès de Belle du Seigneur.
Commentaires
À la manière de Marcel Proust dans sa Recherche du temps perdu, Albert Cohen décompose méticuleusement les méandres de l’éternel roman amoureux. Comment s’entretient le sentiment amoureux ? Micro-actions, micro-pensées, anticipations et remémorations, dédoublements et jeux de la conscience, hésitations et refoulements, décisions contradictoires, cruautés et sacrifices, autant de mouvements qui habitent l’épopée de la passion et lui confèrent sa densité. Mais si l’amour existe puissamment dans la vie intérieure des amants, l’auteur présente surtout ici cet amour-passion comme une succession de jeux de rôles, déguisements à sa propre conscience, à l’autre, illusion théâtrale magnifique entretenue par les pseudo-amoureux (se délectant sans doute bien d’avantage d’eux-mêmes étant amoureux que réellement amoureux de l’autre). La centaine de chapitres, usant grandement du monologue intérieur à la Virginia Woolf et du discours indirect libre, permet de mettre en scène le lien entre pensées, paroles et actes.
Solal et Ariane, couple légendaire façon Roméo et Juliette ? D’avantage façon Tristan et Iseult : amour adulte et adultère, sous l’illusion-filtre de la passion, ne pouvant se vivre que hors de la société, amour-flamme se consumant inévitablement… Le titre fait d’ailleurs référence à l’imaginaire du Moyen-Âge. Mais si « belle » et « seigneur » peuvent désigner les personnages nobles et chevaleresques de la littérature courtoise, historiquement, le seigneur représente davantage un propriétaire terrien conquérant par l’épée et la belle son trésor de guerre. Si Solal correspond à un amoureux courtois en début du roman, s’introduisant par la fenêtre, déclarant sa flamme, enlevant sa bien-aimée, abandonnant sa carrière, sa réputation, ses relations sociales pour lui dédier sa vie, c’est bien par la puissance qu’il prend possession de la femme et la garde, par sa fortune, par la domination qu’il exerce socialement sur son mari (ce qui lui permet de l’écarter) et intellectuellement sur elle, par sa verve qui rabaisse les hommes et les femmes au rang de babouins et babouines, se mettant en position exceptionnelle de supériorité en les dénonçant. Quant à Ariane, elle apparaît bien enfermée dans la tour de son château bourgeois se réservant pour quelque chevalier servant, mais elle tient aussi de Madame Bovary, rêvant l’amour romantique tout en étant surtout sensible aux marqueurs de la puissance et du luxe. Ainsi, le roman d’amour revêt dans l’imaginaire le costume des chevaliers et l’idéal du romantisme, mais habille une réalité plus crue, à la manière des épisodes de la série documentaire Sacré Moyen-Âge de Therry Jones des Monty Python, qui, après un rappel de la légende, se poursuivent par un « ça ne s’est pas passé comme ça ».
L’un comme l’autre semblent errer d’une posture à l’autre : des créatures idéales qu’ils se fantasment et jouent sur la scène de leur amour… aux figures réalistes et calculatrices mues par des pulsions égoïstes et animales qu’ils s’effraient d’être. Les personnages, comme l’auteur, semblent fuir la tentation dépressive d’une vision exclusivement cynique du monde et de l’être humain, à la manière de La Chute de Camus, un autre Albert écrivant à la même période pour conjurer la déprime misanthropique post-guerre. Le jeu de l’amour est une fuite en avant vers la vacuité. Plus les amants élaborent ce jeu, écrivent leur roman amoureux, plus ils mettent en évidence la fausseté des attitudes humaines. Y a-t-il encore des humains sous les épaisseurs de déguisements ? Ou bien l’être humain est-il condamné à n’être qu’une créature de scène jouant toujours un rôle sous le regard critique de sa propre conscience spectatrice ?
Au contraire d’un Vercors nostalgique de la nature perdue de l’Homme (dans Les Animaux dénaturés), Cohen s’horrifie de l’être humain à l’état brut, animal de canine, ne connaissant que lutte de territoire, domination et soumission. À l’inverse, le théâtre d’amour, l’art sous toute forme, comme les tissus mythologiques de la Bible, illustrent la volonté magnifique d’un animal de se donner sens, de s’extraire de l’horreur de la cruelle nature, de faire exister bien et mal et de s’y conformer. La folie merveilleuse de Don Quichotte de forcer son rôle, d’y croire jusqu’à rendre la fantaisie littéraire plus consistante et désirable que la réalité, ainsi que l’a fait l’ancienne idéologie de courtoisie recouvrant la sanglante Histoire par une mythologie merveilleuse et morale.
Passages retenus
Dîtes, tous ces futurs cadavres dans les rues, sur les trottoirs, si pressés, si occupés et qui ne savent pas que la terre où ils seront enfouis existe, les attend. Futurs cadavres, ils plaisantent ou s’indignent ou se vantent. Rieuses condamnées à mort, toutes ces femmes qui exhibent leurs mamelles autant qu’elles le peuvent, les portent en avant, sottement fières de leurs gourdes laitières. Futurs cadavres et pourtant méchants en leur court temps de vie, et ils aiment écrire Mort aux Juifs sur les murs. Aller à travers le monde et parler aux hommes ? Les convaincre d’avoir pitié les uns les autres, les bourrer de leur mort prochaine ? Rien à faire, ils aiment être méchants. La malédiction des canines. Depuis deux mille ans, des haines, des médisances, des cabales, des intrigues, des guerres. Quelles armes auront-ils inventées dans trente ans ? Ces singes-savants finiront par s’entre-tuer tous et l’espèce humaine mourra de méchanceté. Donc se consoler par l’amour d’une femme. Mais se faire aimer est si facile, si déshonorant. Toujours la même vieille stratégie et les mêmes misérables causes, la viande et le social. Le social, oui. Bien-sûr, elle est trop noble pour être snob, et elle croit n’attacher aucune importance à ma sous-bouffonnerie générale. Mais son inconscient est follement snob, comme tous les inconscients, tous adorateurs de la force. En silence, elle proteste, me trouve l’esprit bas. Elle est tellement persuadée que ce qui compte pour elle, c’est la culture, la distinction, la délicatesse des sentiments, l’honnêteté, la loyauté, la générosité, l’amour de la nature, et caetera. Mais, idiote, ne vois-tu pas que toutes ces noblesses sont signes de l’appartenance à la classe des puissants, et que c’est la raison profonde, secrète, inconnue de toi, pour que tu y attaches un tel prix. C’est cette appartenance qui en réalité fait le charme du type aux yeux de la mignonne. Bien-sûr elle ne me croit pas, elle ne me croira jamais. […] Les privilégiés ont du fric : pourquoi ne seraient-ils pas honnêtes ou généreux ? Ils sont protégés du berceau à la tombe, la société leur est douce : pourquoi seraient-ils dissimulés ou menteurs ? Quant à l’amour de la nature, il n’abonde pas dans les bidonvilles. Il y faut des rentes. Et la distinction, qu’est-ce, sinon les manières et le vocabulaire en usage dans la classe des puissants. […] Tout cela, honnêteté, loyauté, générosité, amour de la nature, distinction, toutes ces joliesses sont preuves d’appartenance à la classe dirigeante, et c’est pourquoi vous y attachez une telle importance, prétendument morale. Preuve de votre adoration de la force ! Oui, de la force, car leur richesse, leurs alliances, leurs amitiés et leurs relations, les importants sociaux ont le pouvoir de nuire. De quoi je conclus que votre respect de la culture, apanage de la caste des puissants, n’est en fin de compte, et au plus profond, que respect du pouvoir de tuer, respect secret, inconnu de vous-même. Bien-sûr, vous souriez. Ils souriront tous et ils hausseront les épaules. Ma vérité est désobligeante. Universelle adoration de la force. Ô les subalternes épanouis sous le soleil du chef, ô leurs regards aimants vers leur puissant, ô leurs sourires toujours prêts, et si elle fait une crétine plaisanterie le choeur de leurs rires sincères. Sincères, oui, c’est ce qui est terrible. Car sous l’amour intéressé de votre mari pour moi, il y a un vrai amour désintéressé, l’abjecte amour de la puissance, l’adoration du pouvoir de nuire. Ô son perpétuel sourire charmé, son amoureuse attention, la courbe déférente de son postérieur pendant que je parlais. Ainsi, dès que le grand babouin adulte entre dans la cage, ainsi les babouins mâles mais adolescents et de petite taille se mettent à quatre pattes, en féminine posture d’accueil et de réception, en amoureuse posture de vassalité, en sexuel hommage au pouvoir de nuire et de tuer, dès que le grand redoutable babouin entre dans la cage. Lisez les livres sur les singes et vous verrez que je dis vrai. Babouinerie partout. Babouinerie et adoration animale de la force, le respect pour la gent militaire, détentrice du pouvoir de tuer. Babouinerie, l’émoi de respect lorsque les gros tanks défilent. Babouinerie, les cris d’enthousiasme pour le boxeur qui va vaincre, babouinerie, les encouragements du public. Vas-y, endors-le ! Et lorsqu’il a mis knock-out l’autre, ils sont fiers de le toucher, de lui taper dans le dos. C’était du sport, ça ! Crient-ils. Babouinerie, l’enthousiasme pour les coureurs cyclistes. Babouinerie, la conversion du méchant que Jack London a rossé et qui, d’avoir été rossé, en oublie sa haine et adore désormais son vainqueur. Babouinerie, partout. Babouines, les foules passionnées de servitude, frémissantes foules en orgasmes d’amour lorsque paraît le dictateur au menton carré, dépositaire du pouvoir de tuer. Babouines, les mains tendues pour toucher la main du chef et s’en sanctifier. […] Babouins, les crétins reçus par le dictateur italien et qui viennent ensuite me vanter le sourire séduisant de cette brute, un sourire si bon au fond, disent-ils tous, ô leur ravissement femelle devant le fort. Babouins, ces autres qui s’extasient devant quelque bonté de Napoléon, de ce Napoléon qui disait qu’est-ce que cinq cent mille morts pour moi ? Babouines adoratrices de la force, les jeunes Américaines qui ont pris d’assaut le compartiment du prince de Galles, qui ont caressé les coussins sur lesquels il a posé son postérieur, et qui lui ont offert un pyjama dont chacune a cousu un point. Authentique. Babouine, la rafale d’hilarité qui a secoué l’autre jour l’Assemblée à une plaisanterie du Premier ministre anglais, et le président a manqué s’étrangler. Niaise, cette plaisanterie, mais le plus plaisantin est important et plus on savoure, les rires n’étant alors qu’approbation de la puissance. Babouinerie et adoration de la force, le snobisme qui est désir de s’agréger au groupe des puissants. Et si le même prince de Galles oublie de boutonner le dernier bouton de son gilet ou si, parce qu’il pleut, il retrousse le bas de son pantalon, ou si, parce qu’il a un furoncle sous le bras, il donne des poignées de main en levant haut le bras, vite les babouins ne boutonnent plus le dernier bouton, , vite font retrousser le bas de leur pantalon, vite serrent les mains en arrondissant le bras. Babouinerie, l’intérêt pour les idiotes amours des princesses. Et si une reine accouche, toutes les dames bien veulent savoir combien son vermisseau pèse de kilos et quel sera son titre. Incroyable babouin aussi, cet imbécile soldat agonisant qui a demandé à voir sa reine avant de mourir. Babouinerie, la démangeaison féminine de suivre la mode qui est imitation de la classe des puissants et désir d’en être. Babouinerie, le port de l’épée par des importants sociaux, rois, généraux, diplomates et même académiciens, de l’épée qui est signe du pouvoir de tuer. Babouinerie suprême, pour exprimer leur respect de Ce qui est le plus respectable et leur amour de Ce qui est le plus aimable, ils osent dire de Dieu qu’il est le Tout-Puissant, ce qui est abominable, et significatif de leur odieuse adoration de la force qui est pouvoir de nuire et en fin de compte pouvoir de tuer. Cette animale adoration, le vocabulaire même en apporte des preuves. Les mots liés à la notion de force sont toujours de respect. Un « grand » écrivain, une œuvre « puissante », des sentiments « élevés », une « haute » inspiration. Toujours l’image du gaillard de haute taille, tueur virtuel. Par contre, les qualificatifs évoquant la faiblesse sont toujours de mépris. Une « petite » nature, des sentiments « bas », une œuvre « faible ». Et pourquoi « noble » et « chevaleresque » sont-ils termes de louange ? Respect hérité du moyen âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! Dans les chansons de geste, les nobles et les chevaliers sont sans arrêt occupés à tuer, et ce ne sont que tripes traînant hors des ventres, crânes éclatés bavant leurs cervelles, cavaliers tranchés en deux jusqu’au giron. Noble ! Chevaleresque ! Oui, pris en flagrant délit de babouinerie ! À la force physique et au pouvoir de tuer ils ont associé l’idée de beauté morale ! Tout ce qu’ils aiment et admirent est force. L’importance sociale est force. Le courage est force. L’argent est force. Le caractère est force. Le renom est force. La beauté, signe et gage de santé, est force. La jeunesse est force. Mais la vieillesse, qui est faiblesse, ils la détestent. Les primitifs assommaient leurs vieillards. […] Ce qu’ils appellent pêché originel n’est que la confuse honteuse conscience que nous avons de notre nature babouine et des ses affreux affects. De cette nature, un témoignage entre mille, le sourire qui est mimique animale, héritée de nos ancêtres primates. Celui qui sourit signifie à l’hominien d’en face qu’il est pacifique, qu’il ne le mordra pas avec ses dents, et pour preuve, il les lui montre, inoffensives. Montrer les dents et ne pas s’en servir pour attaquer est devenu un salut de paix, un signe de bonté, pour les descendants des brutes du quaternaire.
Adoration de la force, p. 306-310
Premier manège, avertir la bonne femme qu’on va la séduire. Déjà fait. C’est un bon moyen pour l’empêcher de partir. Elle reste par défi, pour assister à la déconfiture du présomptueux. Deuxième ménage, démolir le mari. Déjà fait. Troisième ménage, la farce de la poésie. Faire le grand seigneur insolent, le romantique hors du social, avec somptueuse robe de chambre, chapelet de santal, monocle noir, appartement au Ritz et crises hépatiques soigneusement dissimulées. Tout cela pour que l’idiote déduise que je suis de l’espèce miraculeuse des amants, le contraire d’un mari à laxatifs, une promesse de vie sublime. Le pauvre mari, lui, ne peut pas être poétique. Impossible de faire du théâtre vingt-quatre heures par jour. Vu tout le temps par elle, il est forcé d’être vrai, donc piteux. Tous les hommes sont piteux, y compris les séducteurs lorsqu’ils sont seuls et non en scène devant une idiote émerveillée. Tous piteux, et moi le premier ! Rentrée chez elle, elle comparera son mari au fournisseur de pouahsie, et elle le méprisera. Tout lui sera motif de dédain, et jusqu’au linge sale de son mari. Comme si un Don Juan ne donnait pas ses chemises à laver ! Mais l’idiote, ne le voyant qu’en situation de théâtre, toujours à son avantage et fraîchement lavé et pomponné, se le figure héros ne salissant jamais ses chemises et n’allant jamais chez le dentiste. Or, il va chez le dentiste, tout comme un mari. Mais il ne l’avoue pas. Don Juan, un comédien toujours sur scène, toujours camouflé, dissimulant ses misères physiques et faisant en cachette tout ce qu’un mari fait ingénument. Mais comme il le fait en cachette et qu’elle a peu d’imagination, il lui est un demi-dieu. [p. 313] Quatrième manège, la farce de l’homme fort. Oh, le sale jeu de la séduction ! Le coq claironne pour qu’elle sache qu’il est un dur à cuire, le gorille se tape la poitrine, boum, boum, les militaires ont du succès. Die Offiziere kommen ! S’exclament les jeunes Viennoises et elles rajustent vite leur coiffure. La force est leur obsession et elles enregistrent tout ce qui leur en paraît preuve. S’il plante droit ses yeux dans les yeux de la bonne femme, elle est délicieusement troublée, elle défaille à cette chère menace. […] Que le séducteur dise de nombreuses idioties mais qu’il les dise avec assurance, d’une voix mâle, voix de basse à créneaux, et elle le regardera, les yeux exorbités et humides, comme s’il avait inventé une relativité encore plus généralisée. Elle relève tout, la démarche du type, sa façon de se tourner brusquement, de quoi son mignon tréfonds déduit qu’il est agressif et dangereux, Dieu merci. [p. 322] Cinquième ménage, la cruauté. Elles en veulent, il leur en faut. Dans le lit, dès le réveil, comme elles ont pu m’assommer avec mon beau sourire cruel ou mon cher sourire ironique, alors que je n’avais qu’une envie, beurrer de toute mon âme ses tartines et lui apporter son thé au lit. Envie refoulée, bien sûr, car le plateau du petit déjeuner aurait singulièrement diminué sa passion. Alors moi, pauvre, je retroussais mes babines, je montrais mes bouts d’os pour faire un sourire cruel et la contenter.
Manèges de séduction, pp. 310, 311, 313, 322
Entrée dans le petit salon, elle se dirigea vers la glace pour n’être pas seule. Oui, ce soir déjà, et tous les jours il y aurait un soir, et tous les soirs il y aurait un demain avec lui. Devant la glace, elle fit une révérence et cette belle du seigneur, puis essaya des mines pour voir comment elle lui était apparue à la fin de cette nuit, imagina une fois de plus qu’elle était lui la regardant, fit l’implorante, puis tendit ses lèvres, s’en félicita. Pas mal, pas mal du tout. Mais avec du parlé, on se rendrait mieux compte. Ta femme, je suis ta femme, dit-elle à sa glace, extatique, sincèrement émue. Oui, vraiment bien comme expression, un peu sainte Thérèse du Bernin. Il avait dû la trouver épatante. Et pendant les baisers de grande ardeur, les baisers sous-marins, quel genre avait-elle, les yeux fermés ? Elle ouvrit la bouche, ferma l’oeil gauche, se regarda de l’oeil droit. Difficile de se rendre compte. L’impression de charme disparaissait, ça faisait borgne. Dommage, je ne saurai jamais de quoi j’ai l’air pendant l’opération. Affreux, je dis opération, alors que tout à l’heure avec lui c’était si grave. En somme, pour voir comment je suis pendant les baisers intérieurs, je n’ai qu’à fermer les yeux et à guigner à travers les cils. Mais non, en somme, ce n’est pas la peine, puisque pendant ces moments-là sa tête est tellement contre la mienne qu’il ne peut pas me voir, donc aucun intérêt. Elle s’assit, ôta ses souliers qui serraient trop, remua ses orteils, soupira d’aise, bâilla. Ouf, vacances et bon débarras, dit-elle. Plus besoin de faire la charmante puisque le monsieur n’est pas là, oui, enfin le type, le bonhomme, le lustucru, oui parfaitement, mon cher, c’est de vous qu’il s’agit. Pardon, mon chéri, c’est seulement pour rire, mais c’est peut-être aussi parce que je suis trop votre esclave quand vous êtes là, c’est pour me venger, vous comprenez, pour vous montrer que je ne me laisse pas faire, pour garder mon self respect, mais n’empêche que tout de même c’est bien agréable d’être seule. Elle se leva, fit des grimaces pour se décontracter, déambula. Exquis de marcher sans souliers, rien qu’avec les pieds, bien à plat, un peu pataude, exquis de remuer les orteils, de n’être plus tout le temps sublime et Cléopâtre et redoutable de beauté. Chic, on allait manger maintenant ! Parce que, mon chéri, je regrette, mais je meurs de faim. Tout de même, j’ai un corps. Vous le savez d’ailleurs, sourit-elle, et elle s’en fut, désinvolte.
S’imaginer sous le regard de l’aimé, p. 376
Le soir suivant, alors qu’elle était prête, dans une robe mise pour la première fois, il téléphona qu’une réunion imprévue le retenait au Palais mais qu’il viendrait certainement demain soir. Alors, sanglots à plat ventre sur le sofa. Tout ce travail pour rien, et cette robe si réussie, et elle tellement en beauté ce soir ! Soudain debout, elle arracha la merveilleuse robe, la déchira, la piétina, donna un coup de pied au sofa. Sale type, il le faisait exprès, c’était pour se faire aimer davantage, elle en était sûre ! Le voir demain, elle s’en fichait, c’était ce soir qu’elle le voulait ! Oh, elle se vengerait demain, elle lui rendrait la pareille ! Sale bonhomme ! À la cuisine, demi-nue, elle se gorgea de confiture pour se consoler, des cerises noires, puisées avec une cuillère à soupe. Ensuite, dégoûtée de confiture, elle pleura, puis monta au deuxième, reniflante. Devant la glace de la salle de bains, elle s’enlaidit pour supporter son malheur, déshonorant ses cheveux, se fit un visage de clown avec trop de poudre et un bâton de rouge fortement appuyé sur les joues. À dix heures, il téléphona de nouveau, dit que la réunion avait duré moins longtemps qu’il n’avait pensé et qu’il serait chez elle dans vingt minutes. Oui, mon seigneur, je vous attends, dit-elle. Le téléphone raccroché, elle tourbillonna, baisa ses mains. Vite, un bain, vite se démaquiller, se recoiffer, redevenir belle, passer une robe presque aussi belle, cacher la déchirée, demain elle la brûlerait, non ça sentirait trop mauvais, eh bien elle l’enterrerait dans le jardin ! Vite, le seigneur allait venir, et elle était sa belle !
Petites tragédies de la passion amoureuse, p. 385
Leur Loi ils l’aiment de tout leur coeur ô ces rouleaux de la Loi en grave procession dans la synagogue les fidèles les baisent et de toute mon âme je m’incline avec émoi devant cette majesté qui passe je les baise aussi et c’est notre seul acte d’adoration dans la maison de ce Dieu auquel je ne crois pas mais que je révère ô mes anciens morts ô vous qui par votre Loi et vos Commandements et vos prophètes avez déclaré la guerre à la nature et à ses animales lois de meurtre et de rapine lois d’impureté et d’injustice ô mes anciens morts sainte tribu ô mes prophètes sublimes bègues et immenses naïfs embrasés ressasseurs de menaces et de promesses jaloux d’Israël sans cesse fustigeant le peuple qu’ils voulaient saint et hors de nature et tel est l’amour notre amour ô mes anciens morts je veux vous louer vous et votre Loi car c’est notre gloire de primates des temps passés notre royauté et divine patrie que de nous sculpter hommes par l’obéissance à la Loi que de devenir ce tordu et ce tortu ce merveilleux bossu surgi cette monstrueuse et sublime invention cet être nouveau et parfois repoussant car ce sont ses débuts maladroits et il sera mal vu et raté et hypocrite pendant des milliers d’années cet être difforme et merveilleux aux yeux divins ce monstre non animal non naturel qui est l’homme et qui est notre héroïque fabrication en vérité c’est notre héroïsme désespéré que de ne vouloir pas être ce que nous sommes et c’est-à-dire des bêtes soumises aux règles de nature que de vouloir être ce que nous ne sommes pas et c’est-à-dire des hommes et tout cela pour rien car il n’y a rien qui nous y oblige car il n’y a rien car l’univers n’est pas gouverné et ne recèle nul sens que son existence stupide sous l’oeil morne du néant et en vérité c’est notre grandeur que cette obéissance à la Loi que rien ne justifie et ne sanctionne que notre volonté folle et sans espoir et sans rétribution […].
édition de référence : Aulnoy (Marie-Catherine de) 1698, Les Contes des Fées, suivi des Contes nouveaux ou Les Fées à la mode, Honoré Champion, 2020
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
édition utilisée : -, Le Cabinet des Fées, t. 2, 3, 4, Amsterdam & Paris, Genève, éd. Cuchet, 1785-1786 (collection de contes : le t. 1 contient les contes de Charles Perrault et de la comtesse de Murat, les tomes ; les quarante tomes suivants entre autres ceux de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, les Mille et une Nuits, contes turcs, indiens, chinois…)
Madame d’Aulnoy (1651-1705) – Une vie de conte de fées
De petite noblesse normande. Petite nièce de la salonnière Marie des Loges. En 1666, donnée en mariage au baron d’Aulnoy, de vingt ans son aîné, dépensier et de mauvaise réputation. Avec l’aide de sa mère et de deux amis (l’un probablement son amant), elle fait enfermer son mari pour lèse-majesté. À la libération de celui-ci, Marie-Catherine, condamnée pour calomnie, est contrainte à l’exil, et voyage en Flandre, en Angleterre avant de s’installer en Espagne. Elle obtient la permission de rentrer en France en 1685, contre renseignements… Au Faubourg Saint-Germain, elle tient un salon littéraire où elle échange avec les grandes romancières et conteuses du temps. Se lie d’amitié à Saint-Évremond. Elle publie en 1690 un roman, Histoire d’Hippolyte, lequel contient ce qui est considéré comme le premier conte de fées en français, L’Île de la félicité. Avec le succès de Perrault en 1697, elle publie des recueils de contes qui lui procurent une grande célébrité.
Liste des contes (suivant l’édition Honoré Champion 2020)
Sommaire de l’édition Gallimard Folio classique 2008 utilisée à l’Agrégation 2022 : À son altesse royale Madame ; Gracieuse et Percinet ; La Belle aux cheveux d’or ; L’Oiseau bleu ; La Princesse printanière ; La Princesse Rosette ; Le Rameau d’or ; Le Nain jaune ; La Biche au bois ; Belle-Belle ou le Chevalier Fortuné
Commentaires généraux
Contrairement à Charles Perrault qui s’appliquait à donner dans ses Contes du temps passé une forme stable et noble à partir d’un matériau oral préexistant, Marie-Catherine d’Aulnoy travaille la matière des fées dans le but de créer des histoires inédites. S’il est possible que certains contes soient des adaptations de contes entendus lors de son exil européen, la majorité relève de créations ou plutôt de compositions, comme si les éléments des contes de fées – objets magiques, épreuves, adjuvants animaux, dragons, fées, étaient autant de touches de piano permettant une infinité de partitions. Certains contes se rapprochent ainsi de l’exercice de solfège, à l’image de la Princesse Belle-Étoile ou de La Chatte blanche qui juxtaposent de nombreux éléments de conte sans véritable mélodie (Les dits Contes nouveaux semblent davantage relever d’une collection de contes de travail que de nouvelles compositions…). De manière plus réussie mais très visible, Finette Cendron mixe des éléments du Petit Poucet et de Cendrillon qui semblent ainsi exprimer des préoccupations du temps ou plus exactement des jeunes femmes nobles du temps : déclassement social des familles nobles, abandon par les parents qui se désintéressent des enfants (les confiant à des nourrices pendant qu’ils vivent à la Cour), mariages arrangés, rivalité des sœurs – tout comme celle des frères – pour les faveurs et les meilleurs partis, les héritages, marraines-fées protectrices ou fâchées qui permettent ou non de s’introduire à la Cour, belles-mères persécutrices… Autant de thèmes qui, loin de décrire la princesse passive et naïve qui habite l’imaginaire du conte pour enfants, révèlent une sensibilité féministe avant l’heure (qui doit se fondre malgré tout dans les convenances), forgée par l’expérience (Marie-Catherine a subi un mariage arrangé malheureux, qui l’a entraînée dans des péripéties dignes de ses contes). La morale des contes populaires du temps ancien devient ainsi sous sa plume un manuel de survie pour les jeunes filles au temps du roi Soleil…
L’Île de la Félicité ***
Un prince russe du nom d’Adolphe s’égare lors d’une chasse à l’ours. Trouvant refuge dans la grotte des divinités des vents. Zéphyr lui apprend l’existence d’une île inaccessible où vivent des nymphes entourant une ravissante princesse du nom de Félicité.
Ce conte court et sans multiplication de péripéties, à l’inverse de la majorité des contes de madame d’Aulnoy mis en recueil, pourrait bien venir presque sans altération d’une source populaire russe (le motif de la chasse à l’ours blanc n’a aucune raison d’avoir été rajouté). On se rapproche davantage du conte de mise en garde à la manière du Petit Chaperon rouge. Le prince tourne tous ses efforts, toutes ses qualités, vers la réussite de son amour ; nul besoin de mise à l’épreuve devant un tel dévouement dont la récompense ne peut être qu’un bonheur parfait. Cette « félicité » ainsi obtenue a le pouvoir magique de protéger les amants contre l’usure du temps. En revanche, ce bonheur est fragile et peut s’évanouir aussitôt qu’on lui préfère l’ambition personnelle…
Adolphe lui témoigna sa reconnoissance pour tant de bontez, & à même temps son inquiétude que la princesse Félicité n’entendît pas sa langue, & qu’il ne pût parler la sienne. Ne vous mettez point en peine de cela, lui dit le Dieu, la princesse est universelle, & je suis persuadé que vous parlerez bientost un même langage.
La langue universelle des contes, p. 57
Gracieuse et Percinet *** *
Le roi se remarie avec la duchesse Grognon, boiteuse, borgne, doublement bossue mais extrêmement riche. La nouvelle reine persécute la princesse Gracieuse, jalouse de sa beauté. Le prince des fées Percinet la secourt mais Gracieuse se refuse à lui.
L’obstination de la jeune fille, qui pourrait paraître d’abord comme une perversion de la morale, un masochisme (une trop grande défiance face au mariage et à l’homme, due à la morale religieuse, comme dans On ne badine pas avec l’amour Musset), se révèle finalement comme une force de courage : elle prolonge l’épreuve pour mieux en triompher et pour mieux s’y construire. C’est par la patience, l’endurance, le refus du chemin facile, que la jeune fille obtient le bonheur et devient une femme accomplie et forte. Car elle façonne en même temps la détermination du jeune garçon qui la requiert, qui de prince des fées (fantasque) devient un homme sensible et à l’écoute.
La Belle aux cheveux d’or *** *
Une belle princesse aux longs cheveux blonds refuse les demandes en mariage d’un roi voisin. Celui-ci envoie le jeune Avenant qui se vante d’y parvenir. Sur le chemin, Avenant vient en aide à une carpe, un corbeau et un hibou en difficulté. Il arrive à la cour de la Belle avec son petit chien Caracolle. Pour accéder à sa demande, la princesse lui impose trois épreuves : retrouver sa bague perdue dans la rivière, vaincre le géant voisin et ramener de l’eau de la fontaine de jouvence…
Partant du même dispositif de la jeune fille difficile mettant à l’épreuve son prétendant, ce conte s’enrichit d’une situation proche de Tristan et Iseult (amour impossible de la princesse pour l’envoyé du roi). Le jeune homme dans sa quête, obtient les atouts qui lui permettent de triompher non par ses talents, sa beauté, mais par sa fidélité et sa bonté à toute épreuve (étant généreux jusques envers les animaux – série classique de trois mises à l’épreuve – et même envers le roi qui lui a été ingrat). Les patience et persévérance de l’une comme de l’autre surmontent les obstacles les plus difficiles et sont créateurs d’un vrai amour.
L’Oiseau bleu ****
La nouvelle Reine impose que sa fille Truitonne soit mariée avant Florine, la princesse de la défunte première femme du roi. Mais lorsque le jeune roi Charmant aperçoit la jeune fille, même habillée des guenilles que lui a imposées la Reine, il tombe amoureux. La Reine fait enfermer la jeune fille, trompe Charmant qui enlève Truitonne par erreur. Ayant rompu sa promesse d’engagement, la fée Soussio le change en oiseau bleu qui vient chaque jour rendre visite à la princesse enfermée.
Se confrontant à la poésie symbolique du Moyen-Âge, la jeune princesse prisonnière, l’amant transformé en oiseau bleu (couleur du printemps), madame d’Aulnoy place là encore la jeune fille dans une situation d’attente courageuse faisant le dos rond en attendant des circonstances plus favorables, caractère solide amenant le prétendant à ancrer son attirance première physique en un véritable engagement.
Amour, amour, que l’on te cache difficilement ! Tu parais partout, sur les lèvres d’un amant, dans ses yeux, au son de sa voix ; lorsque l’on aime, le silence, la conversation, la joie ou la tristesse, tout parle de ce qu’on ressent.
p. 69 (L’Oiseau bleu)
Cependant Florine s’inquiétait pour l’oiseau-bleu. Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aiguë de quelqu’aigle ou de quelque vautour affamé qui le mangerait avec autant d’appétit que si ce n’était pas un grand roi ? Ô ciel ! Que deviendrai-je, si ses plumes légères, poussées par le vent, venaient jusqu’en ma prison m’annoncer le désastre que je crains ? Cette pensée empêcha la pauvre princesse de fermer les yeux ; car lorsqu’on aime, les illusions paraissent des vérités, et ce qu’on croirait impossible dans un autre temps, semble aisé en celui-là.
p. 85 (L’Oiseau bleu)
Le Prince lutin *** *
Le jeune Léandre est chassé de la Cour par le méchant prince Furibon, jaloux de sa beauté et de son succès auprès des femmes. En sauvant une couleuvre, qui était en réalité la fée Gentille, il obtient le pouvoir magique d’être un Lutin invisible lorsqu’il enfile son chapeau rouge…
Cette fois, Aulnoy conte l’histoire d’un jeune garçon poussé à l’aventure (qui va devenir plus adulte par le voyage, la mise à l’épreuve…). Elle déploie les ressorts de la magie, et les fantasmes infinis qui l’accompagnent (devenir invisible, se téléporter)… Là encore la jeune fille résistante, presque inaccessible, est récompensée du meilleur parti quand la jeune fille plus facile s’éprend d’un artiste capricieux et peu fiable (figure encore très attirante aujourd’hui)…
Faut-il qu’il lui veuille du mal d’être plus aimable et plus aimé que lui ? Faut-il que pour lui plaire il se défigure la taille et le visage ? Faut-il que pour lui ressembler il se disloque les os, qu’il se fende la bouche jusqu’aux oreilles, qu’il s’apetisse les yeux, qu’il s’arrache le nez ? Voilà un petit magot bien injuste !
p. 127 (Le Prince lutin)
La Princesse printanière *** *
Un roi et une reine enferment leur fille Printanière dans une tour pour la protéger de la fée Carabosse qui lui a attribué la guigne jusque ses vingt ans. Quelques jours avant l’échéance, la princesse promise à un prince voisin enfreint l’interdiction et s’enfuit avec l’ambassadeur du prince, Fanfarinet.
Conte régulièrement écarté du choix des éditeurs. L’argument du conte est en grande partie repris dans La Biche au bois, comme si le conte avait été retravaillé avec davantage d’éléments symboliques. Certains éléments paraissent peu appropriés au registre du conte de fées : la jeune et belle princesse… tue son amant devenu cannibale ! De plus, elle est tombée amoureuse du premier venu, un homme de condition inférieure (c’est-à-dire de sentiments moins nobles), qu’elle a elle-même détourné de la droiture morale en lui déclarant son amour à la première seconde, et elle l’oblige presque à l’enlever (de par sa supériorité). À la manière de l’amour hors-société de Tristan et Iseult (épisode de la fin des effets du filtre dans la forêt), Printanière et Fanfarinet se retirent sur une île déserte, et, face aux difficultés, bien plus vite que le couple de la légende, l’amour initialement partagé disparaît. L’amant tourne au mépris, à la cruauté, à la violence… Si l’on considère le conte de fées comme le fait Bettelheim dans Psychanalyse des contes, cette princesse et ce qu’elle vit ne sont pas une occasion de projection pour un enfant.
Ce conte a des airs d’écriture-exutoire, comme si madame d’Aulnoy accomplissait une vengeance à travers la fiction : tuer l’amant qui a trahi son engagement amoureux, est même devenu violent (le cannibalisme symbolisant bien la manière dont l’homme peut « bouffer » la vie de la femme maltraitée). On aurait ainsi un conte particulièrement féministe dans une veine très Despentes (si l’on pense au défouloir Baise-moi). En même temps, le mauvais amant n’est pas fondamentalement mauvais (c’est aussi ce qui pose problème dans ce conte) mais médiocre, ridicule, comme le nom qu’il porte (d’une nullité mâle ordinaire, comme les personnages masculins de Vernon Subutex). L’enfermement initial, surprotection des parents, prend une couleur particulière de responsabilité : la jeune fille n’était pas prête pour devenir adulte, pas assez mature pour l’amour, c’est pour ça qu’elle s’est trompée, par naïveté autant que par défi envers une éducation rigide (la protection des femmes entraîne leur enfermement, comme dans La Servante écarlate). Mais la malédiction de la fée Carabosse, cause de cette surprotection, est due à une faute – non précisée – qu’aurait commise le père…
La Princesse Rosette ***
À la naissance de la princesse Rosette, les fées annoncent un sombre présage : elle mettra en danger la vie de ses frères… En conséquence, le couple royal confine leur fille dans une tour. À leur mort, la jeune fille retrouve la liberté et s’émerveille, elle ne se mariera qu’au roi des Paons…
Explore le mythe d’Œdipe dans une version féminine. Et c’est pour une fois la jeune fille elle-même qui part en quête dans un royaume lointain. Pour la première fois, la femme devient pleinement actrice de son bonheur. Sans doute parce que ses rêves étaient très inaccessibles, elle n’a plus à attendre mais à aller les chercher.
Le Rameau d’or *** *
Le roi Brun veut marier son fils le prince Torticoli, à la princesse Trognon du royaume voisin. Difformes tous deux, ni l’un ni l’autre ne consentent à un tel mariage. Enfermés dans le château, ils découvrent chacun de leur côté des peintures et objets magiques qui les amènent à aider une fée et son amant changé en aigle. En récompense, ils deviennent de beaux bergers mais la bergère continue de fuir le berger…
Posant la question, l’obstacle, de la non-conformité au modèle attendu de princesse et de prince (ici physiquement), Aulnoy compose également autour des amours bergers de l’Astrée, elle lance la jeune fille dans une aventure sur le chemin de la réalisation de soi parallèle à celle du garçon, mais retombe sur la nécessité de la résistance de la jeune fille et de la détermination du jeune garçon (la transformation magique faisant naître l’attirance montre que le jeune garçon n’est pas attiré par l’essence de la jeune fille qui doit donc éprouvait ce dernier).
Venez, aimables amants, s’écria la reine, en leur tendant les bras, venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre naissance et votre fidélité méritent ; vos travaux vont se changer en plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à votre cœur est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le sien. Il n’est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.
L’objet de la quête, p. 300 (Le rameau d’or)
L’Oranger et l’Abeille **
La princesse Aimée dans son berceau, perdue lors d’une tempête, est recueillie et élevée par une famille d’ogres mangeurs de chair-fraîche, et promise à leur ogrelet. Alors qu’elle approche l’âge de marier vient s’échouer sur le rivage un beau prince du nom d’Aimé.
Motif traditionnel de conte, et hautement psychanalytique, l’enfant grandit dans une famille qui n’est pas sa vraie famille, à cause d’un événement originel (il se construit donc en opposition et devra sortir de leur influence). Le principal ressort poétique est la relation de deux amants qui ne parlent pas la même langue (mais ont une même noblesse d’âme). Le parallèle entre ogres et cyclopes de l’Odyssée, de même que la ruse de la princesse, est évident et semble rajouté, n’apportant rien à l’action. C’est la baguette magique qui rend possible l’évasion. Objet magique obtenu sans mise à l’épreuve, qui a toute puissance mais le choix de métamorphoses semble là aussi immotivé, ni ne semble porter de fonction symbolique. On est plutôt dans le cadre d’une deus ex machina qui permet une juxtaposition de motifs spectaculaires plus au lieu d’un véritable approfondissement de l’un ou l’autre.
Tiens, Ravagio, dit-elle à son mari, voici de la char-frache, bien grassette, mais par mon chef tu n’en croqueras que d’une dent ; c’est une belle petite fille ; je veux la nourrir, nous la marierons à notre ogrelet, ils feront des ogrichons d’une figure extraordinaire ; cela nous réjouira dans notre vieillesse. C’est bien dit, répliqua Ravagio ; tu as plus d’esprit que tu n’est (sic.) grosse.
L’ogre du pays… p. 306
La Bonne Petite Souris ***
Le roi méchant a conquis le pays de la joie et capturé la reine enceinte d’une fille qu’il veut marier à son horrible fils. Une petite souris vient chaque soir voir la pauvre reine dans sa cellule. Celle-ci partage sa maigre ration de pois. Et voilà qu’apparaissent de délicieux mets.
Conte plus familial (centré sur le personnage de la mère – mais est-ce madame d’Aulnoy elle-même ou bien sa mère qui fut contrainte de la marier très tôt ?), la femme choisit de faire le bien à une petite souris plutôt que son confort personnel. Cette droiture morale traditionnelle, symbolisant le don contre-don, lui permet de trouver l’aide nécessaire dans sa quête de liberté pour elle et pour sa fille.
Don Gabriel Ponce de Leon (nouvelle espagnole) ***
Lors de son passage en ville, don Louis raconte à ses amis la triste histoire de ses deux jeunes sœurs, Isidore et Mélanie, contrôlées austèrement comme des nonnes par leur tante dona Juana depuis la mort de leur mère. Il vante tant leurs qualités que Gabriel s’éprend de la pauvre jeune fille. Avec son cousin le comte d’Aguilar, ils se rendent dans la propriété de la tante et se font introduire déguisés en pèlerins cherchant un refuge. Mais ils séduisent d’autant mieux la vieille fille en lui annonçant qu’ils connaissent de merveilleux contes…
Les thèmes du travestissement et celui de la vieille duègne avec sa morale rigide à déjouer, et sa manie des contes telle une folie « quichottesque », placent cette nouvelle dans le lignée du roman parodique (alors en perte de vitesse au royaume de France). La satire de la médecine charlatane qui fait plus de mal que ne guérit rappelle les pièces de Molière. A l’instar des pièces de ce dernier, la jeunesse affronte les préjugés et la surprotection destructrice d’une société de vieux réactionnaires qui veut faire subir aux jeunes ce qu’ils ont souffert dans leur jeunesse. Les contes insérés dans ce récit cadre servent autant à séduire les jeunes filles qu’à détendre la vieille duègne aigrie, comme si la moralité qui y était insérée avait pour effet d’agir quelque peu à l’encontre de la rigueur morale d’une société injuste notamment envers les jeunes filles. Les contes ne sont pas pour la comtesse d’Aulnoy des naïvetés pour jeunes filles protégées mais au contraire des ouvertures vers l’ailleurs possible, vers un monde de réconciliation et d’accomplissement des personnes…
Il est vrai, dit don Louis, que dona Juana a du mérite & de la vertu, mais ce n’est point une vertu sociable, ni un mérite aisé ; & comme elle n’est ni belle ni jeune, & qu’elle n’a jamais inspiré de tendres sentiments, elle ne peut souffrir que l’on prenne devant elle la plus innocente liberté. J’appréhende qu’à la fin elle ne devienne jalouse du jour qui vous éclaire.
p.395
Ce caractère si naïf & si enfantin qu’ont les romances, ne plaît pas également à tout le monde ; beaucoup de bons esprits les regardent comme des ouvrages qui conviennent mieux à des nourrices & à des gouvernantes qu’à des gens délicats. Je ne laisse pas d’être persuadée qu’il y a de l’art dans cette sorte de simplicité, & j’ai connu des personnes de fort bon goût, qui en faisoient quelquefois leur amusement favori.
p. 483
Seriez-vous capable de vouloir ce que vous dîtes ? Oui assurément, reprit le comte, je le voudrois avec passion ; mais mon coeur entend si mal ses intérêts, qu’il ne le veut pas.
p. 520
Le Mouton *** *
Un jour que le roi rentre de guerre, sa fille préférée Merveilleuse le blesse en lui racontant son rêve dans lequel il est à son service. Furieux, il ordonne sa mise à mort. Par un subterfuge, elle échappe à la mort et dans la forêt rencontre un groupe de moutons qui mènent belle vie et parlent…
La faute d’orgueil de la jeune fille, transgression des règles de la position de l’enfant par rapport à l’adulte est le déclencheur prétexte pour un départ de l’héroïne vers un monde extérieur ici symbolisé par les moutons qui sont hommes sous leur apparence différent. Le mouton peut être vu aussi bien comme l’image de la gentillesse et de la victime, que du danger, le loup déguisé en agneau. La jeune fille va donc là encore éprouver la nature de son prétendant (c’est elle qui met à l’épreuve).
Finette Cendron ***
Un roi et une reine, tombés dans le dénuement, se décident à abandonner leurs trois filles en forêt. Finette ayant entendu la conversation, demande de l’aide à sa marraine la fée Merluche, qui lui donne une cordelette magique pour retrouver son chemin. Le lendemain, elle parvient à ramener ses sœurs à la maison. Mais celles-ci la tiennent pour responsable de la tentative d’abandon et la maltraitent. La mère prévoit une nouvelle promenade… La fée l’avertit de ne plus aider ses sœurs…
Fusion du Petit Poucet et de Cendrillon, ce conte montre bien ce travail d’Aulnoy sur les matériaux du conte de fées afin d’en créer des nouveaux (au contraire de Perrault qui s’applique davantage à donner une forme à un matériau existant). Pauvreté, abandon, rejet par sa famille, ingratitude, errance, capture, esclavage… Véritable chemin de croix pour une jeune fille honnête (à l’image de ce qu’a pu vivre madame d’Aulnoy par son mariage arrangé, son procès, l’exil…). Mais il ne s’agit pas de subir passivement comme souvent les critiques l’affirment au sujet de la position de la jeune fille dans les contes. Finette maintient ses valeurs quitte à se rendre la vie plus difficile, y compris contre les recommandations de la fée. Le bonheur final de la jeune fille est en proportion avec les souffrances subies, mais il représente non la délivrance mais la réussite de la quête de la princesse : imposer le bon comportement, les vertus, autour de soi. Le gentillesse est moquée, victimisée, exaspère et attire les mauvais coups, mais finit par trouver un chemin.
Fortunée *** *
Un pauvre laboureur donne son maigre héritage à son fils. À sa fille Fortunée qu’il aime, il remet un pot d’œillets et une bague qu’une dame avait laissés pour elle. Le fils jaloux de sa sœur si belle, la brime de tous les biens de la ferme. Elle part au puits chercher de l’eau pour arroser ses œillets et rencontre une belle dame en grande compagnie...
Figure de la princesse cachée sous des origines modestes (illustrant ce besoin bien connu de la psychanalyse pour le pauvre ou l’insatisfait de sa famille de se fantasmer des origines nobles), tant l’éducation rustre du paysan que des tâches qui vont avec ne peuvent pervertir un sang noble : croyance évidemment critiquable du point de vue du déterminisme social mais symboliquement salutaire pour une personnalité en construction qui se sent déclassé socialement ou contraint à des travaux jugés indignes (ne salit pas l’être profond) ayant besoin de croire que la fortune peut un jour le rétablir intact dans sa nature noble. L’action de la jeune fille se limite à cette bonté modeste naturelle et patiente, à la gratitude devant la fée des bois, et enfin à une générosité toute chrétienne pour son frère : elle répond à sa méchanceté par une bonté qui finit comme par miracle par le transformer et l’anoblir. Vertu non attendue par la fée pour lui accorder ses bienfaits, non nécessaire d’un point de vue familial.
Vous n’êtes donc pas riche, reprit la Reine en souriant ? Je suis si pauvre, dit Fortunée, que je n’ai hérité de mon père qu’un pot d’œillets et un jonc d’argent. Mais vous avez un cœur, ajouta la reine, si quelqu’un vouloit le prendre, voudriez-vous le donner ? Je ne sais ce que c’est que de donner mon cœur, répondit-elle, j’ai toujours entendu dire que sans son cœur, on ne peut vivre, que lorsqu’il est blessé, il faut mourir, & malgré ma pauvreté, je ne suis pas fâchée de vivre. Vous aurez toujours raison, la belle fille, de défendre votre cœur.
p. 4 (Fortunée)
Babiole ****
Par la rancune de la fée Fanfreluche, une jeune princesse à peine née est changée en guenon. Abandonnée par sa mère, elle est recueillie par une reine voisine et donnée au prince. Grâce à sa bonne éducation et son esprit, elle s’attire de l’affection, mais son physique la condamne à un mariage avec le roi des Magots…
Malédiction de la naissance, laideur, rejet par la mère (et même tentative d’éradication de l’enfant maudit comme Laïus Oedipe), amour impossible pour un beau jeune homme… Cette jeune personne qui est bien peu de choses car négligeable en beauté (donc pour une jeune femme de la Cour, déclassement social), mais qui ne peut accepter une basse condition, ne peut réussir seulement en se retournant vers sa mère (car elle sera toujours pour elle signe de sa déchéance). La laideur ne serait-elle pas ici la métaphore d’une naissance d’un amour adultère ? Ainsi donc l’impossibilité de se marier au rang de son éducation (manifesté par le rejet presque méprisant de l’homme aimé : elle n’est rien pour lui). C’est le voyage, l’errance, le hasard, l’aventure, le temps, qui métamorphosent la jeune fille et font enfin coller la délicatesse de l’intérieur (l’éducation noble) à une beauté extérieure enfin trouvée… Ailleurs, elle ne porte plus sur son visage l’indignité de sa mauvaise naissance.
Dès qu’il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle vouloit aller, pensant & repensant mille fois à la bisarrerie d’une aventure si extraordinaire. Quelle différence, s’écrioit-elle, de ce que je suis à ce que je devrois être ! Les larmes couloient abondemment des petits yeux de la pauvre Babiole.
p. 77
Don Fernand de Tolède (nouvelle espagnole, récit cadre) **
Don Francisque aide ses amis Jaime et Fernand à voir ses deux cousines Léonore et Matilde dont ils sont sincèrement amoureux, dans le dos de leur mère, une duègne aigrie intraitable qui finit par s’enfermer avec ses filles dans un domaine familial isolé près de Cadix. Les jeunes hommes sont forcés de prendre de plus en plus de risques : Francisque les introduit déguisés en princes marocains…
Commençant comme Don Gabriel Ponce de Leon, avec amours, tours et déguisements pour tromper une duègne ridicule, cette nouvelle prend un virage inattendu vers le genre de l’aventure : enlèvement, pirates… mélodrame peu cohérent mais qui illustre dans le monde réaliste les aventures-voyages initiatiques des contes. Ainsi, comme il sera dit dans Serpentin vert, les contes sont une sorte de métaphorisation des aventures de la réalité.
Le Nain jaune *** *
Pour marier sa fille trop orgueilleuse, la reine tente l’aventure pour aller demander conseil à une célèbre fée. Mais sur le chemin, mise en danger par des lions, elle est sauvée par un mystérieux nain jaune, en échange de la promesse de la main de sa fille…
L’orgueil est puni, mais la fidélité à sa parole et à son amour permet d’attirer l’aide des fées. Le merveilleux est ici pleinement exploité, avec fées, lutin, illusions, objets magiques, jusqu’à un affrontement final entre bonnes et mauvaises fées qu’il s’agit de s’être conciliés.
Serpentin vert *** *
Lors de la fête suivant la naissance de deux petites princesses, la mauvaise fée Magotine lance une malédiction sur l’un des deux bébés. Rebaptisée Laidronette, la pauvre enfant grandit dans la conscience de son malheur. Au mariage de sa soeur Bellotte, elle part s’isoler dans un château lointain pour épargner à tous sa présence et pour s’épargner tout amour impossible. Un jour qu’elle se promène en forêt, elle est effrayée par un horrible serpentin vert qui parle…
Ce dernier conte du premier recueil de contes de madame d’Aulnoy reprend le motif de la malédiction d’une mauvaise fée rancunière – déjà utilisé dans Babiole -, pour aborder le thème de la laideur déjà traité dans Le Rameau d’or. La jeune princesse peut s’affliger de ne pas être la beauté idéale mais elle doit être patiente et ne pas en retour juger les prétendants sur leur apparence… Le temps finit par accommoder le regard, et le coeur métamorphose tout visage même le plus difforme. En se refusant la jalousie pour sa soeur et en partant ailleurs chercher son amour, la jeune fille patiente est bientôt récompensée. En revanche, trop pressée de voir son amoureux se transformer en amant, elle est contrainte à une pénitence : des années seront à nouveau nécessaires pour faire cet effet magique de l’amour de rendre l’être aimé beau. Le conte le dit lui-même, les avertissements explicites, les explications, fonctionnent souvent mal. La pénitence est une aventure ou épreuve proposée à la personne qui échoue, afin de se racheter aux yeux des autres et surtout à ses propres yeux. La métamorphose en animal en est la métaphore et le conte, le récit codé.
Il faut que vous sachiez, madame, que plusieurs fées s’étant mises à voyager, se chagrinèrent de voir des personnes tomber dans des défauts si essentiels, elles crurent d’abord qu’il suffiroit de les avertir de se corriger : mais leurs soins furent inutiles, & venant tout d’un coup à se chagriner, elles les mirent en pénitence ; elles firent des perroquets, des pies & des poules de celles qui parloient trop ; des pigeons, des serins & des petits chiens, des amans & maîtresses ; des singes de ceux qui contrefaisoient leurs amis ; des cochons, de certaines gens qui aimoient trop la bonne chère ; des lions, des personnes colères ; enfin, le nombre de ceux qu’elles mirent en pénitence fut si grand, que ce bois en est peuplé, de sorte que l’on y trouve des gens de toutes qualités & de toutes humeurs.
p. 201-202
La Princesse Carpillon **
Un prince Bossu, jaloux de la venue au monde d’un autre héritier de la nouvelle femme de son père, substitue l’enfant par un chat et le fait perdre dans la forêt sauvage. Le nourrisson est nourri par une aigle, avant d’être confié par la fée Amazone à un berger du nom de Sublime, en fait un roi déguisé qui a dû s’enfuir de son royaume avec sa femme et ses deux filles, perdant dans la fuite leur troisième fille encore bébé…
La rencontre des deux jeunes prince et princesse qui ont perdu leur royaume et leur statut, est le vrai sujet du conte. Sous les allures de simples bergers, dans une communauté paradisiaque, sous la protection d’une fée aux allures de Diane (déesse de la nature, de la chasse – protectrice des amazones).
Ne dédaignez pas de donner vos soins à cet enfant ; apprenez-lui à mépriser les grandeurs du monde, & à se mettre au dessus des coups de la fortune ; il peut être né pour en avoir une assez éclatante, mais je tiens qu’il sera plus heureux sage, que puissant ; la félicité des hommes ne doit pas consister dans la seule grandeur extérieure ; pour être heureux, il faut être sage, & pour être sage il faut se connoître soi-même, savoir borner ses désirs, se contenter dans la médiocrité comme dans l’opulence, rechercher l’estime des gens de mérite, ne mépriser personne, & se trouver toujours prêt à quitter sans chagrin les biens de cette malheureuse vie.
Ligne morale des contes, p. 245, La princesse Carpillon
Quand elle montra ses mains, ils crurent qu’elle tiroit de ses manches deux boules de neige façonnées, tant elles étaient éblouissantes.
p. 271 (La Princesse Carpillon)
La Grenouille bienfaisante ** *
Dans une situation de siège, un roi éloigne sa reine enceinte dans un château lointain. Celle-ci s’impatiente et décide de faire le trajet en char à travers la forêt épaisse. Elle a un accident et est enlevée par la mauvaise fée Lionne dans son monde de marécages. Désemparée, elle porte secours à une petite grenouille prise par un corbeau.
Conte centré sur la personne d’une mère enceinte (comme la Bonne Petite Souris). L’impatience, la jalousie et donc le désir animal, la mènent à l’imprudence et mettent en danger son couple et son enfant. Le sauvetage d’un animal insignifiant, alors qu’elle est elle-même en danger, est l’épreuve que réussit la reine et qui va lui apporter un soutien magique pour endurer les souffrances imposées par la mauvaise fée.
De quelle utilité lui pourra être de me savoir dans ce triste séjour ? Il lui sera impossible de m’en retirer ; madame, reprit la grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux, & faire de notre côté ce qui dépend de nous.
p. 324, La grenouille bienfaisante
Il fallait qu’il fût doué d’une grande persévérance : il passait aussi mal son temps que roi du monde ; la terre, pleine de ronces et couverte d’épines, lui servait de lit ; il ne mangeait que des fruits sauvages, plus amers que du fiel, et il avait sans cesse des combats à soutenir contre les monstres du lac. Un mari qui tient cette conduite pour ravoir sa femme, est assurément du temps des fées, et son procédé marque assez l’époque de mon conte.
Métaphore mariage / mise à l’épreuve, p. 334 (La grenouille bienfaisante)
La Biche aux bois *** *
Lorsque la princesse Désirée longtemps attendue vient au monde, les fées qui ont aidé la Reine à tomber enceinte sont réunies et couvrent le bébé de bénédictions. La fée écrevisse, vexée d’avoir été oubliée, impose à la petite de rester dans l’ombre jusqu’à ses quinze ans… Alors qu’elle approche l’âge de sa libération, on organise son transport dans un carrosse hermétique pour qu’elle rencontre enfin le jeune prince Guerrier, avec lequel elle s’est liée à distance par l’échange de portraits et de messages. Mais la dame d’honneur et sa fille Longue-Épine, infiniment jalouse, ouvrent le carrosse en plein jour. Une biche blanche s’enfuit dans la campagne…
La transgression de l’interdit par les parents est bien causée par l’insistance de la jeune fille qui veut se croire prête à devenir adulte avant l’âge ordinaire (quinze ans étant bien-sûr l’âge minimum requis pour le mariage). Elle est donc mise à l’épreuve par une transformation, c’est-à-dire par l’expérimentation d’un monde sans privilège, sans sécurité. L’homme, là encore selon son comportement, peut se changer en chasseur violent ou en amant parfait.
La faim pressant Désirée, elle brouta l’herbe de bon appétit et demeura surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse ; la nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle entendait les bêtes féroces proches d’elle, et souvent, oubliant qu’elle était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la rassura un peu ; elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait quelque chose de si merveilleux, qu’elle ne se lassait point de le regarder, tout ce qu’elle en avait entendu dire lui semblait fort au-dessous de ce qu’elle voyait.
Rite de passage en forêt, p. 385 (La biche au bois)
Les transports qui l’animaient lui permirent si peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j’aie eu de m’informer de ce qu’il lui dit dans ces premiers moments, je n’ai trouvé personne qui m’en ait bien éclairci. La princesse ne s’embarrassa pas moins dans ses réponses ; mais l’Amour, qui sert souvent d’interprète aux muets, se mit en tiers, & persuada à l’un & à l’autre, qu’il ne s’étoit jamais rien dit de plus spirituel ; au moins ne s’étoit-il jamais rien dit de plus touchant & de plus tendre.
p. 404 (La biche au bois)
Le Gentilhomme bourgeois (nouvelle satirique) **
Un bourgeois parvenu, s’étant donné le nom de Dandinardière, s’est fait bâtir un manoir extravagant au bord de la mer près de Rouen. À la suite d’une dispute avec un voisin, le baron Saint-Thomas décide de lui jouer un vilain tour en le poussant au duel. Il arrive alors déguisé en chevalier…
Récit cadre en forme de nouvelle inspirée tant du Bourgeois Gentilhomme et des Précieuses ridicules de Molière que des romans satiriques tels Le Baron Faeneste de d’Aubigné (dispositif de l’adjuvant qui pousse la folie du fanfaron autant pour lui administrer une leçon que pour en prendre plus de plaisir) et surtout Don Quichotte de Cervantès (pour le maître qui se déguise ridiculement en chevalier et son assistant terre à terre). Les filles et femme du baron sont des précieuses, des pré-personnagification d’Emma Bovary, le bourgeois tout comme chez Molière se rêve en gentilhomme tel qu’il se le représente d’après les livres idéalisés (trait caractéristique de la noblesse) et principalement d’après les contes qui sont le genre a priori le plus accessible (pour les enfants). L’union de ces personnages est un bienfait pour le rire mais annonce des dégâts à la hauteur de Madame Bovary. Comme l’explique bien Georges Bettelheim, les contes de fées, tout comme les romans de chevalerie, peuvent avoir cet effet désastreux ou ridicule si on ne comprend pas leur rapport symbolique avec la réalité et qu’on les prend au pied de la lettre. Les princes et princesses ne sont que des héros de projections, leur statut social, leurs qualités physiques et les prouesses fantastiques qu’ils accomplissent ne sont que les métaphores symboliques des vertus morales dont ils font preuve par leurs décisions lors d’une série d’épreuves. Ce sont ces vertus qu’on attend d’un gentilhomme. Or, Dandinardière veut adopter tous les traits du prince-héros, son enveloppe, mais ne peut remettre en question son système de valeurs bourgeoises : importance des apparences, de l’accumulation de biens, lâcheté devant le danger, absence de honte des procédés…
La Chatte blanche *** *
Un vieux roi lance un défi à ses trois fils. Celui qui lui ramènera le plus beau chien après un an sera son successeur. Le cadet arrive dans la forêt face à un mystérieux château, habité par des chats parlant et une ravissante chatte blanche.
On sent presque l’arrivée des contes orientaux tant avec l’histoire des trois frères qu’avec le récit enchâssé de la princesse transformée en chatte. Si les premiers éléments magiques, les mains, les chats parlant et le cheval de bois, impressionnent, l’accumulation finit par embrouiller, alourdir un conte dont le personnage principal n’a finalement pas d’épaisseur : il n’a aucune décision à prendre, aucune mise à l’épreuve !
Fils de roi, lui répliqua-t-elle, je suis persuadée de la bonté de ton cœur, c’est une marchandise rare parmi les princes, ils veulent être aimés de tout le monde, & ne veulent rien aimer, mais tu montres assez que la règle générale a son exception.
p. 476 (La Chatte blanche)
Belle-Belle ou Le Chevalier Fortuné ***
Un vieux comte, pauvre et n’ayant que trois filles, est sommé d’aller à la cour du roi pour le servir sous peine d’une lourde amende. Au désespoir, il accepte que ses filles se déguisent pour jouer le rôle du chevalier son fils. Les deux premières reviennent, démasquées à quelques villages de là, par une simple bergère. Belle-Belle, la troisième, propose son aide à la bergère pour tirer un mouton coincé dans le fossé. Pour la remercier, celle-ci, se révélant être une fée, lui offre un cheval nommé Camarade et un coffre magique. Sur chemin, Camarade l’incite à recruter sept hommes doués de pouvoirs extraordinaires. Arrivé à la Cour, Belle-Belle devenue le chevalier Fortuné est émerveillé par le beau roi. Mais il attise aussi tout le désir de la reine sa soeur.
Dans ce conte, la jeune fille prend pleinement le rôle du jeune héros de contes par le biais du travestissement. Son sexe ne lui pose aucune difficulté pour remplir la fonction de chevalier. L’enjeu du conte se situe dans les sentiments blessés que la reine nourrit pour elle. Le parallèle avec l’histoire de Joseph (qui rejette les avances de la femme de son maître, y laissant sa veste) est bien-sure évident. L’autrice n’a osé semble-t-il pousser le thème ouvertement jusqu’à la subversion : mais l’histoire garde les traces claires d’une première écriture qui voyait la reine être la femme du roi et non sa soeur vieille-fille, d’où le secret forcé entourant ses amours. De même, l’attirance homosexuelle ou transexuelle qui trouble ce couple royal face au chevalier androgyne semble avoir été effacée (Belle-Belle y tient un peu le rôle du visiteur du Théorème de Pasolini). Demeurent certains traits du malaise du roi (comme les personnages virils du film Titane devant la jeune fille travestie en homme et dansant sensuellement), de la frustration de l’amour interdit de la reine qui se change en haine ou de cette duplicité trop peu agissante pour être innocente de la suivante Floride (qu’on ne peut que deviner amoureuse de la reine au moins a)… Ce sous-texte trop timidement déployé, éclipse pourtant largement les objets symboliques de l’univers des fées, les trois soeurs mises à l’épreuve, les sept rencontres, les sept dons, le coffre et le cheval conseiller… symboles seulement posés là pour ‘faire » conte de fées.
Le Pigeon et la Colombe *** *
À sa mort, la reine confie sa fille à une fée qui l’élève en bergère. Celle-ci ne peut éviter que la jolie princesse soit enlevée par un géant. Échappée avec son mouton Ruson, Constancia est remarquée par le prince Constancio qui l’établit en bergère sur ses terres. La belle-mère veut empêcher cette union déshonorante.
Près de quarante ans avant le Jeu de l’amour et du hasard ou un siècle et demi avant On ne badine pas avec l’amour, les deux jeunes amants jouent le jeu de l’amour (refusant de se révéler, de dévoiler leur amour simplement et sincèrement, jouant un rôle pour pousser l’autre à se dévoiler, jeu qui peut tourner au tragique chez Musset ou au ridicule, comme croqué dans la chanson « Ghetto sitcom » de Disiz la Peste). Cela dit, la jeune fille n’échappe pas aux persécutions de la belle-mère, qu’elle doit endurer sans révolte… On a bien là l’allégorie du mariage patrifocal où la jeune fille est intégrée à la famille de son mari.
La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu’on lit à présent les contes nouveaux qui s’impriment tous les jours.
p. 101 (Le pigeon et la colombe)
Tout mouton est mouton, et la plus chétive brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours. Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries : « Petit libertin, disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi ? Tu m’es si cher, je néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette galeuse pour me plaire. » Elle l’attachait avec une chaîne de fleurs ; alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu’il la rompait : « Ah ! lui disait Constancia en colère, la fée m’a bien dit des fois que les hommes sont volontiers comme toi, qu’ils fuient le plus léger assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins. Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé ; je ne pourrai peut-être pas te secourir. »
L’homme selon les fées, p. 105 (Le pigeon et la colombe)
La Princesse Belle-Étoile et le Prince Chéri ** *
Une reine déchue et ses trois filles reçoivent un jour une vieille dame avec tous les égards. En échange, la fée promet de réaliser le premier souhait que les jeunes filles auront sans plus penser à elle. C’est ainsi que celles-ci se retrouvent mariées à un jeune roi, à son frère et à leur amiral. Mais la mère du roi, furieuse de ces mariages désavantageux, avec l’aide de sœur mariée à l’amiral, substitue les quatre bébés des ses belles-filles par de petits chiots. Les bébés abandonnés, marqués d’une étoile, disposant du pouvoir prodigieux de faire tomber des pierres précieuses de leurs cheveux, sont recueillis par un corsaire…
Cascade de lieux communs de contes, distribution de pouvoirs magiques en pagaille, personnages maléfiques à la pelle… Accumulation sans vraie articulation. Aucun des éléments, bien que chacun plutôt intéressant, n’est vraiment traité ni n’obtient une signification symbolique remarquable : le corsaire n’apporte aucun caractère aventureux au conte ; l’origine royale ou pauvre est finalement peu traitée ; la marque des héros est apposée avant toute mise à l’épreuve ; les dons disproportionnés des enfants n’ont pas de contre-partie ; les frères vraisemblablement moins vertueux ont un rôle très secondaire sans s’opposer pour autant ; l’amour incestueux et scandaleux est à peine développé ; la femme de main de la reine-mère perd son caractère positif initial et devient sorcière ; la jeune fille n’est punie de sa convoitise qu’à la troisième fois… Les éléments magiques que sont l’eau dansante de jouvence, la pomme pierre philosophale et l’oiseau de vérité, font penser à une influence alchimiste mais rien d’autre ne va dans ce sens. L’épreuve récurrente du test de charité envers la vieille puis envers la tourterelle, est suivie de bienfaits mais ne garantit pas d’un revers de fortune… Tous ces éléments de contes semblent désactivés, comme si madame d’Aulnoy cherchait volontairement à juxtaposer le maximum d’éléments typiques des contes de fée afin d’observer leur fonctionnement : le manque d’implication dans l’action racontée fait ressortir en creux les motivations qui existent dans les autres contes où ces éléments sont présents (presque une grammaire des contes avant Propp). Par exemple, le dragon ici repoussé n’entraîne pas de questionnement sur le dépassement de soi ; quel mal concentre-t-il ? quelles conséquences a sa défaite ? comment l’objet magique qui le vainc (rappelant le bouclier de Persée…) a-t-il été obtenu ?
Le Prince Marcassin *** *
Selon les bénédictions et malédiction de trois fées, une reine infertile met au monde un enfant au corps de Marcassin. Intelligent, sensible, le prince ne peut se résoudre à ne pas aimer, il force une première jeune fille à le marier, celle-ci se tue. Il tue sa première sœur qui voulait le tuer pendant leur nuit de noces… il s’enfuit dans la forêt.
Après la jeune fille née guenon, voici le garçon né Marcassin. On est proche de la configuration de La Belle et la Bête. Le jeune prince doit vaincre son animalité (le ça) tout en l’acceptant, seule manière qu’il a d’être aimé pour ce qu’il est, alors qu’auparavant, il veut qu’on l’aime pour son caprice, parce qu’il est un prince et qu’il a la force.
– Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours loués ; comment connaître ses défauts dans un tel labyrinthe ? Ah ! que les grands seraient heureux, s’ils avaient des amis plus attachés à leur personne qu’à leur fortune ! – Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s’ils seraient heureux de s’entendre dire des vérités désagréables ; de quelle condition qu’on soit, l’on ne les aime point ; par exemple, à quoi sert que vous me mettiez toujours devant les yeux qu’il n’y a point de différence entre un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher ? n’ai-je pas de l’obligation à ceux qui adoucissent là-dessus ma peine, qui me font des mensonges favorables, et qui me cachent les défauts que vous êtes si soigneuse de me découvrir ? – Ô source d’amour-propre ! s’écria la reine, de quelque côté qu’on jette les yeux, on en trouve toujours. Oui, mon fils, vous êtes beau, vous êtes joli, je vous conseille encore de donner pension à ceux qui vous en assurent. – Madame, dit Marcassin, je n’ignore point mes disgrâces ; j’y suis peut-être plus sensible qu’un autre ; mais je ne suis point le maître de me faire ni plus grand ni plus droit ; de quitter ma hure de sanglier pour prendre une tête d’homme, ornée de longs cheveux : je consens qu’on me reprenne sur la mauvaise humeur, l’inégalité, l’avarice, enfin sur toutes les choses qui peuvent se corriger : mais à l’égard de ma personne, vous conviendrez, s’il vous plaît, que je suis à plaindre, et non pas à blâmer.
Dialogue sur la flatterie, p. 344 (Le prince marcassin)
J’ai appris, depuis que je suis habitant de ces forêts, que rien au monde ne doit être plus libre que le coeur ; je vois que tous les animaux sont heureux, parce qu’ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs maximes, je les sais à présent, et sens bien que je préférerais la mort à un hymen forcé.
Maximes du monde animal, p. 357 (Le prince Marcassin)
– Vous m’allez jeter dans d’étranges doutes, dit le prince Marcassin ; il semble, à vous entendre, qu’il ne faut pas même croire à ce qu’on voit. – La règle n’est pas toujours générale, répliquèrent les fées : mais il est indubitable que l’on doit suspendre son jugement sur bien des choses, et penser qu’il peut entrer quelque dose de féerie dans ce qui nous paraît de plus certain.
Dose de féerie, p. 375 (Le prince marcassin)
Le Dauphin **
Le prince Alidor, né bien laid, quitte son pays où il est mal-aimé et arrive dans un autre royaume où on apprécie mieux ses qualités humaines. Mais la belle princesse Livorette dont il est amoureux continue de se moquer de lui. Un dauphin qu’il épargne lors de sa pêche lui donne le pouvoir de se transformer en oiseau pour approcher sa belle.
Ce conte semble être une compilation d’un maximum de thèmes possibles à la manière de la Princesse Belle-Étoile. Manque d’inspiration ou « conte de travail » ? Le thème de la laideur/monstruosité du jeune sera particulièrement traité par Mme d’Aulnoy. L’oiseau symbolise le déguisement qui permet au laid de réaliser son amour (et la relation hors-mariage qui se voit punie). La princesse finit par souhaiter elle-même qu’Alidor devienne beau ce qui signifie que son amour est premier et transforme l’aspect physique de l’être aimé (ou bien c’est le devoir d’amour dû au lien marital et maternel… ce qui reviendrait à une morale conventionnelle : tu finiras par aimer ton mari…).
Depuis quelques temps, Winston Smith commet un grave délit : il écrit dans un cahier, avec un stylo. Il y avoue clairement ce qui peut lui valoir la mort et qu’il a même encore du mal à oser formuler dans sa pensée : il déteste Big Brother. Tous les jours, il continue son travail de retouche du passé pour le Ministère de la Vérité, afin que les archives du passé soient toujours en accord avec les décisions actuelles du gouvernement. Il craint à tout moment que son visage ne trahisse sa pensée. Une jeune employée zélée le regarde d’ailleurs étrangement… Et voilà qu’un jour, elle lui glisse discrètement un petit mot dans la main…
WAR IS PEACE FREEDOM IS SLAVERY IGNORANCE IS STRENGTH
Axiomes de Big Brother
Commentaires
Après avoir illustré la dérive du communisme au fascisme stalinien par le décalage de la fable dans La Ferme des animaux en 1945, Orwell projette la mécanique fasciste dans le monde futuriste que permet la science-fiction. Les inventions imaginées par Orwell permettent une compréhension simple et ramassée des procédés de contrôle et de propagande ayant eu cours de manières variées dans les régimes nazi, mussolinien, stalinien… La machine à réécrire l’histoire modifiant d’un geste les sources accessibles « machinise » la propagande fasciste historique qui diffusait de nouveaux discours en rendant inaccessibles, censurés ou interdits d’anciennes publications… Le telescreen illustre bien le fameux « œil de Moscou », ce camarade sympathique qui s’introduit dans votre entourage et guette vos agissements depuis sa fenêtre pour le compte du pouvoir central… La science-fiction peut ainsi être considérée comme la conception mécanique d’une métaphore.
La date de 1984 est dépassée de près de quarante années et pourtant le slogan « Big Brother is watching you » n’a jamais été aussi pertinent pour caractériser le monde dit connecté dans lequel nous commençons seulement à vivre et que nous promettent de systématiser les prophètes de la Silicon Valley et du commerce numérique. À l’image du telescreen d’Orwell (télé connectée avant l’heure qu’on retrouve dans Fahrenheit 451 quatre ans plus tard), chaque innovation, tout en proposant une hausse de confort, de sécurité ou de divertissement, a permis un accroissement de la surveillance (données numériques, géo-localisation, réputation en ligne…), et en conséquence une réduction des libertés individuelles. Plus que de nous connecter au monde extérieur, les appareils connectés installés dans notre foyer et dans notre poche introduisent le regard du monde sur notre intimité… Cette technologie remplit ainsi bien les deux sens du verbe « to watch » et la double fonction du grand frère : prendre soin de nous et nous surveiller très étroitement…
La liberté fondamentale de l’homme, son libre-arbitre, c’est celle de ne pas faire ce qui semble nécessaire ou utile, c’est celle de la Cigale de La Fontaine de fainéanter, de chanter ; c’est donc la poésie, l’art, l’humour, la nostalgie et même l’amour… qui sont totalement bannis du monde de Big Brother (comme l’art pour l’art était proscrit en U.R.S.S. ; la reproduction eugénique mise en place dans les jeunesses hitlériennes), que Winston ne peut retrouver que dans l’illégalité. La liberté, c’est donc aussi par essence la possibilité de faire quelque chose de « mauvais » (non considéré comme bon par la société)… Contrairement à la vision réductrice du fascisme comme mal absolu (l’Empire du Mal), les régimes fascistes ont toujours comme but premier de replacer le bien au cœur de la société et de forcer tout le monde à le respecter rigoureusement (qu’on pense à l’idéal communiste ou au concept d’aryen – noble – chez les Nazis). Le fascisme germe ainsi merveilleusement dans une société où domine l’impression ou la crainte de décadence et de désordre. Le problème étant bien entendu de savoir qui va déterminer ce « bien »…
Grâce à la liberté d’écriture de la réalité que permet la science-fiction, Orwell pousse le fantasme fasciste de société sous contrôle, et tel le procédé de l’ironie socratique, l’étend jusqu’à ce qu’il révèle ses contradictions (comme les axiomes en lettres majuscules de Big Brother). La violence militaire a laissé place – en apparence – à un monde d’ordre, de stabilité, de respect (comme le super État communiste qui devait à terme disparaître)… Mais le résultat tient davantage de l’absurde du Procès de Kafka que de l’utopie : une chose décrétée interdite aussi anodine qu’écrire sur un carnet devient presque aussi grave qu’un meurtre, car toute infraction à une loi édictée par un pouvoir sectaire est une attaque contre son idéologie même, donc un crime de lèse-majesté. Et dans un régime de susceptibilité absolue, le soupçon a valeur de preuve. Chacun subissant la pression constante de la surveillance, afficher sa sévérité à l’égard de la moindre faute – ou suspicion de faute – c’est échapper un temps à cette pression en faisant preuve d’une exigence morale trop haute pour être suspecté… Le jugement populaire fonctionne ensuite à la manière d’une lapidation, la première pierre lancée inspire et légitime la seconde, dans une séance de défoulement collectif, aboutissant à l’indifférence devant la vie de l’individu ainsi sali (un accusé défiguré a une bonne tête de coupable), que le gouvernement peut ainsi faire disparaître sans procès ou dans un procès factice.
Winston Smith, individu lambda, vit en continu avec un fantôme, celui de Big Brother, personnification de la surveillance qui, comme son affiche donnant le malaise d’être toujours en train de fixer la personne qui le regarde, semble être partout, grâce aux technologies donc (ce que permet si bien le téléphone portable connecté aujourd’hui), mais aussi par le regard de chaque autre, passant, voisin, ami, famille… Le but est bien que chacun se transforme en Big Brother (comme chaque utilisateur d’une application 2.0 est aussi acteur et modérateur), que chacun ait à se méfier de chacun, jusqu’à sa femme et ses enfants (qu’on pense au héros stalinien Pavlik Morozov qui aurait dénoncé son propre père… invention de toute pièce de la propagande…). Le fantôme est omniprésent jusqu’à donner l’impression qu’il est même à l’intérieur de soi, à surveiller ses pensées comme le dieu des monothéismes… « doublethink », point culminant du contrôle fasciste : que chacun devienne son propre Big Brother, son auto-censeur, qu’il se punisse lui-même de ses pensées impures (à la manière d’un certain christianisme dépravé en masochisme…), qu’il se refuse le sens critique, qu’il s’auto-mutile de son humanité au nom d’une idéologie du bien sacrée placée au-dessus de toute autre considération annexe.
Le Newspeak d’Orwell s’inspire du fonctionnement des régimes fascistes qui emploient le langage d’une manière particulière : innovations identitaires marquées, glissement de sens, surcharge morale des enveloppes lexicales… Le langage est un terrain de lutte et si les mots qu’il est possible d’employer sont toujours chargés du sens imposé par l’adversaire, alors il devient impossible de s’exprimer hors du paradigme bien/mal ami/ennemi défini par celui-ci. Le newspeak tel qu’il est décrit est un mélange de politiquement correct sublimé et de dystopie linguistique scientifique. De tous temps, certains intellectuels ont nourri le fantasme d’un langage parfait et immobile, sans exceptions, dans lequel un mot ne représenterait qu’une réalité et une seule (à l’image du langage qu’ils utilisent pour le raisonnement logique ou pour la nomenclature), résolvant facilement l’ambiguïté du langage, le jeu entre les mots et les lignes, le double discours (autant d’enjeux littéraires qui apparaissent souvent comme des jeux à leurs yeux)… Cet idéal absurde est l’inverse d’une langue vivante car elle empêche toute appropriation, toute souplesse, toute charge affective du langage. Elle bloque des fonctions fondamentales du schéma de Jakobson. L’importance accordée aux abréviations et à un langage poli, neutre ou vide de sens, fait énormément penser au politiquement correct et au globish management rubbish language qui privilégient euphémismes, anglicismes et technicismes obscurs ou vides. Langage de carton recouvrant l’ordure. En limitant la possibilités du langage d’exprimer nuances et radicalités, on empêche la pensée de se préciser et le débat d’avoir libre cours… Le fascisme, c’est toujours cette tentation de contrôler ce que nous ne comprenons pas, ce qui nous échappe…
En cachant les armes, en maintenant l’illusion de liberté, cette société fasciste ultime ne prend-elle pas les allures d’une tendance évidente de nos systèmes supposés plus libéraux ? Le contrôle par la sévérité de l’opinion publique est-il si loin du système de notations dans les réseaux sociaux (comme dans l’épisode « Nosedive » de Black Mirror où les notes constituent un vrai système de punition des comportements déviants) ? Le fascisme serait ainsi présent dans les mentalités de tout un chacun, tentation d’imposer son bien à autrui, tentation au contraire de se laisser imposer et dicter son comportement, davantage que dans le spectre d’une dictature (tel que dans le Discours sur la servitude volontaire, c’est la société qui aspire à la dictature). Et c’est bien une véritable « matrice » capitaliste au sens de Jean Baudrillard qu’imagine Orwell en imaginant ce fascisme du futur : les ennemis, les contre-pouvoirs, deviennent des instruments pensés de raffermissement du pouvoir, jusqu’à être pensés et organisés par le pouvoir lui-même pour occuper, orienter, surveiller et canaliser le mécontentement. La révolution y est devenue un loisir très réaliste, comme le paintball…
Passages retenus
Gymnastique cynique avec la vérité, p. 37 : If all others accepted the lie which the Party imposed –if all records told the same tale– then the lie passed into history and became truth. ‘Who controls the past’, ran the Party slogan, ‘controls the future: who controls the present controls the past.’ And yet the past, though of its nature alterable, never had been altered. Whatever was true now was true from everlasting to everlasting. It was quite simple. All that was needed was an unending series of victories over your own memory. ‘Reality control’, they called it: in Newspeak, ‘doublethink’. […] His mind slid away into the labyrinthine world of doublethink. To know and not to know, to be conscious of complete truthfulness while telling carefully constructed lies, to hold simultaneously two opinions which cancelled out, knowing them to be contradictory and believing in both of them; to use logic against logic, to repudiate morality while laying claim to it, to believe that democracy was impossible and that the Pary was the guardian of democracy; to forget whatever it was necessary to forget, then to draw it back into memory again at the moment when it needed, and then promptly to forget it again: and above all, to apply the same process to the process itself. That was the ultimate subtlety: consciously to induce unconsciousness, and then, once again, to become uncounscious of the act of hypnosis you had just performed. Even to understand the word ‘doublethink’ involved the use of doublethink.
La crise existentielle est une révolte, p. 62 : He meditated resentfully on the physical texture of life. Had it always been like this ? Had food always tasted like this ? He looked round the canteen. A low-ceilinged, crowded room, its walls grimy from the contact of innumerable bodies; battered metal tables and chairs, placed so close together that you sat with elbows touching; bent spoons, dented trays, coarse white mugs; all surface greasy, grime in every crack; and a sourish, composite smell of bad gin and bad coffee and metallic stew and dirty clothes. Always in your stomach and in your skin there was a sort of protest, a feeling that you had been cheated of something that you had a right to.
La nature animale contre la dénaturation par la raison, p. 132 ‘Listen. The more men you’ve had, the more I love you. Do you understand that?’ ‘Yes, perfectly.’ ‘I hate purity, I hate goodness! I don’t want any virtue to exist anywhere. I want everyone to be corrupt to the bones.’ ‘Well then, I ought to suit you, dear. I’m corrupt to the bones.’ ‘You like doing this? I don’t mean simply me: I mean the thing in itself?’ ‘I adore it.’ That was above all what he wanted to hear. Not merely the love of one person, but the animal instinct, the simple undifferentiated desire: that was the force that would tear the party to pieces.
Edmond de Rostand, dramaturge à la réputation de jeune déjà raté, pompeux et timide, est envoyé par son amie Sarah Bernardt proposer une pièce de théâtre au grand acteur Constant Coquelin. Mais il ne l’a pas encore écrite ! Cuvant sa panique au bistro, lui vient une grande idée en observant le barman noir mettre dehors un client… Alors que la troupe commence à se réunir pour répéter, Edmond tire peu à peu ses scènes des situations autour de lui, de lui-même et de l’aventure de son ami l’acteur Léo, beau séducteur sans inspiration, qui voudrait séduire la romantique Jeanne…
Commentaires
En racontant et en romançant la création de la pièce mythique, étudiée par tous les petits français à l’école, particulièrement appréciée notamment par ceux qui ont plutôt réussi par l’école, Michalik flatte, cultive la nostalgie du spectateur amateur de théâtre depuis le collège… Cyrano, anti-héros bagarreur à la verve digne d’un rappeur, avec ses pointes en guise de punchlines… Amoureux silencieux à l’amour idéalisé, comme tout collégien-collégienne rêveur sur sa chaise en cours de français… Hormis la reconstitution historique, sur quels enjeux humains repose la pièce ? sans doute sur la problématique de création. Edmond, l’auteur en panne, réussit à force de persévérance, en puisant pour constituer ses scènes en lui-même et dans son observation de la vie quotidienne (comme Michalik place dès le début le thème contemporain des discriminations raciales), mais surtout en répondant idéalement aux attentes d’un public – comme Michalik.
Dans un contexte de triomphe du vaudeville, Rostand met en scène un triangle amoureux évident mais à l’inverse des classiques : le jeune est bête et le vieux moche est le vrai amoureux (de quoi rassurer le bourgeois allant au théâtre…). Michalik cultive la romance tout en exploitant cette manie moderne pour l’intimité des stars : Rostand bien-sûr, mais aussi les légendes Sarah Bernardt et Coquelin. Cyrano, écrivain baroque, anti-classique et libertin, transformé en anti-héros romantique sous la plume de Rostand, devient l’acteur à l’égo monstre mais gentil chez Michalik, rappelant inévitablement un autre interprète resté immensément célèbre pour son Cyrano, jouissant de qualités et défauts comparables : Gérard Depardieu. Rostand répond aux demandes populaires et aux caprices des stars comme il le peut : duel, grandes portions de texte pour mettre en avant les qualités des stars… Michalik enchaîne les petites scènes rapides, les points de tension dramatique. Mais contrairement à son aîné, il n’a clairement pas le génie du verbe, et place dans la bouche de ses personnages le texte même de Rostand, à l’envie, à l’excès (on aurait peut-être préféré, à la manière du Porteur d’histoire et du Cercle des illusionnistes, que les personnages racontent de belles anecdotes historiques enchâssées pour épaissir le contexte et les autres caractères…). Jeu de références, de citations et de clins d’œil qui fonctionnent très bien sur scène, mais qui après coup laissent bien peu de traces comme la pièce dans son ensemble qui n’a que peu à dire sinon à redire.
Passages retenus
Scène 10, p. 32 : MONSIEUR HONORÉ « La patience adoucit tout mal sans remède », cher ami. UN CLIENT Voyez-vous ça ! Un nègre qui sait parler ! Dans le café, les serveurs s’arrêtent de servir. Scène de western. MONSIEUR HONORÉ J’ai dû mal entendre. Mon oreille me joue parfois des tours. UN CLIENT Quoi ? J’appelle un chat un chat, et un nègre un nègre. Honoré pose son torchon sur la table du client. MONSIEUR HONORÉ « Nègre » C’est tout ? LE CLIENT Mais je… MONSIEUR HONORÉ C’est un peu court, jeune homme ! Vous auriez pu dire… Voyons, tel un géographe : « Africain, Antillais, créole ». Tel un peintre : « marron, mélanoderme, moricaud ». Ou tout simplement « Noir », si vous aviez eu de la sobriété, l’élégance ou simplement le vocabulaire qu’un homme entrant dans mon café se doit d’avoir. Rires étouffés dans le café. LE CLIENT Je… MONSIEUR HONORÉ Ne l’ayant pas, je me vois, par conséquent, dans l’obligation de vous indiquer la porte. Le client déglutit. Tous les regards sont braqués sur lui. LE CLIENT Mais je… MONSIEUR HONORÉ, rugissant LA PORTE ! Le client s’est levé d’un coup. Il sort sans demander son reste, sous les sifflements des autres clients. Honoré saisit le ballon. MONSIEUR HONORÉ Quand le vin est tiré, il faut le boire. Qui veut en profiter ?
Un visage à la fois chaleureux mais qui « mange » un peu trop l’image de cette série
Des valises de valeur humaine
Belgique (flamand), 2022. Créé par Tiny Bertels. Réalisé par Nathalie Basteyns, Kaat Beels, Ibbe Daniëls. 6 épisodes, diffusion Arte. Avec Lara Chedraoui. Fiche Allociné.
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Pitch :
22 mars 2016, à l’aéroport de Bruxelles, 7h58, trois bombes explosent. L’inspectrice Samira, spécialisée dans la sécurité, venait tout juste de sortir du hall, un café en main. Heureusement qu’elle n’est pas touchée, elle était enceinte. Elle est chargée du tri et de la restitution des valises. La souffrance des victimes et proches de des victimes résonne étrangement en elle. Elle fait une fausse couche…
Griffe :
De prime abord, le sujet paraît peu excitant avec un côté hommage aux disparus des attentats avec pathos facile. Rien de cela, la série surprend par son absence d’intrigue classique : pour la première fois peut-être, la protagoniste agent de police n’enquête sur aucun délit ni crime… mais elle est chargée du lien, du contact avec les victimes – elle-même étant une victime qui s’ignore. En soi une performance, ce rôle de la police étant bien souvent passé sous silence, minimisé et en tout cas non reconnu. C’est la nécessité et l’importance primordiale de cette fonction que le personnage de Samira va venir à comprendre elle-même, à défendre et imposer tant à ses proches qu’à ses collègues. L’attention portée à l’équilibre de l’intériorité humaine, et le respect soudain de son attachement puéril à de vieux objets abîmés, relève du paradoxe dans le monde de la surconsommation, de la vitesse, du renouvellement, de l’aller de l’avant… Or, il ne s’agit nullement de la gestion spécifique d’un traumatisme extraordinaire, mais de le prise de conscience d’une inadéquation entre priorités humaines profondes et civilisation de superficialité.
La tragédie, à la manière du procès dans La maison de la rue en pente, a une résonance dans la profondeur du personnage de Samira, en tant que femme et en tant que mère potentielle, provoquant un malaise existentiel autour de son aptitude à engendrer la vie dans une civilisation défaillante. La violence du choc des attentats a créé comme un jeu entre les engrenages de la vie, un jour laissant entrevoir le dysfonctionnement de la machine sociale, et la jeune policière cherche à réparer son rôle dans cette machine. La focalisation autour d’elle et de ses ressentis donne une épaisseur féministe à la série. Le visage omniprésent de Samira, dégageant générosité et opiniâtreté, représenterait bien un nouvel idéal de femme libérée de la contrainte imposée par l’homme (qui a ici des fonctions habituellement réservées à la représentation de la femme : toujours au foyer, s’intéressant à la déco de la chambre, travaille dans l’éducation…), femme impliquée dans son travail jusqu’à en réorienter les buts, mais conservant et redéfinissant ses qualités dites « maternelles » (contrairement au cliché de la femme-cheffe d’entreprise devenant dragonne virile). Les conséquences de la fausse couche sur son bien-être sont le symbole de la nécessité de prise en compte de l’humain dans son entièreté, du fœtus des premiers mois (voire même du projet d’enfant, donc de société) aux soins apportés au mort, en passant par les objets sur lesquels les humains ont investi leur affectivité.
Les affiches du film ont bien raison de mettre en avant Charlotte Gainsbourg…
Méli-mélo entre petites manies
France, 2017. Réalisé par Arnaud Desplechin. Avec Mathieu Amalric, Charlotte Gainsbourg, Marion Cotillard… Fiche Allociné.
⭐⭐
Note : 1.5 sur 5.
Pitch :
Ismaël Dedalus écrit un film sur son jeune frère Ivan, diplomate dont il n’a plus de nouvelles. Mais il est entouré d’autres fantômes : la femme avec laquelle il s’est marié a disparu sans un mot il y a bien quinze ans ; le père de celle-ci, son parrain dans le cinéma, à moitié mort pendant la Second Guerre et depuis la disparition de sa fille… Depuis qu’il a rencontré Sylvia, ça va mieux. Mais Carlotta réapparaît…
Griffe :
Toujours aimé le cinéma d’Arnaud Desplechin, son mélange de film d’auteur psycho-familio-intello mâtiné de gouaille et de dérision. Les personnages habituellement d’une épaisseur humaine insaisissable, dépassant leurs limites fictionnelles, sont ici gonflés mais entièrement vides. Des fantômes comme annoncés… Amalric surjoue un rôle sans ligne de force, personnage se traînant insupportablement, continuant d’écrire tranquillement quand son ex femme resurgit puis disjonctant alors même qu’il s’est décidé à la quitter… Un désagrément constant. Sa folie créatrice (la création d’un film, tableaux de la Renaissance…) n’est pas plus approfondie que sa détresse (qui disparaît lorsqu’il accompagne le père pour une cérémonie), ni que son caractère. Ses goûts musicaux (hip-hop et classique) ou vestimentaires (baskets dernier cri sous laine du quatrième âge) ne sont que clins d’œil (par exemple à son personnage dans Rois et Reine). Sa bizarrerie, sa maladresse au revolver feront penser à de la caricature de Tarantino, rappelant que le film et son casting lorgnent du côté du nouveau public-monde. L’intrusion grand-guignolesque du producteur, faisant basculer le film du drame psychologique à la farce achève de prouver la faiblesse du projet. Esthétiquement, on est dans le fourre-tout.
Les fantômes ne sont pas ceux d’Ismaël, mais les ombres des manies du réalisateur qui combine les astuces en guise d’écriture : découpage non-chronologique de l’histoire sans la moindre motivation ; piste déceptrice du frère Ivan qu’on attendait et qui se détourne de l’intrigue ; la fameuse Carlotta, personnage qui aurait pu porter des valeurs féministes puissantes et colorées d’indépendance, de liberté absolue et de droit au caprice, mais qui s’évanouit dans l’anecdotique de l’hystérie (regard masculin sans profondeur). Marion Cotillard, pas du tout à sa place, n’en tire rien d’autre qu’un peu de sensualité déplacée – même pas malsaine – invitée à se dénuder comme lors de son premier rôle chez Desplechin alors qu’elle était inconnue (Dans Pourquoi je me suis disputé… ma vie sexuelle). Typiquement le film d’auteur raté, celui qui joue avec lui-même, plaisante avec lui-même, sans souci pour le spectateur consterné de voir qu’on ne s’intéresse pas à lui.
Seule Charlotte Gainsbourg apporte une valeur au film – jouant justement le seul repère stable, la seule personne tenant la route dans l’entourage du perso-réalisateur (double de Desplechin ?). Plutôt qu’une version longue, on aurait apprécié une version courte, mais sans Amalric ni Cotillard. Seulement autour de cette Sylvia astrologue fuyant sur la piste des étoiles un monde de drama queens hypocondriaques mégalonombrilistes portées à la manipulation, avant et après sa relation avec cet Ismaël sans intérêt. On aurait pu même la combiner à cette Carlotta qui choisit de délaisser ce monde raté sans un remord, et à ce troisième personnage féminin, trop rare : cette femme (Alba Rohrwacher) qui joue la femme d’Ivan dans le film et couche avec Ismaël en dehors (encore une ficelle psychanalytique facile…) mais refuse magnifiquement de se laisser absorber par cet amour d’homme égocentrique…