Du Bellay (Joachim) 1549-1950, L’Olive [in Œuvres choisies], Charpentier, 1876
⭐⭐
Note : 2 sur 5.
Résumé
Ensemble de sonnets célébrant une maîtresse imaginaire à la manière de Pétrarque, pionnier de l’humanisme, et de la Pléiade latine du 1er siècle avant J.C.
Commentaires
Du Bellay imite d’une manière encore caricaturale. La langue manque de souplesse, les rimes et images sont souvent simplistes. On devine que le sujet est emprunté et rarement senti par soi. Cependant, la langue est également très moderne suivant en cela les préceptes qu’il a lui même publiés dans sa Deffense et illustration de la langue françoise, juste avant de faire paraître ce premier recueil.
Passages retenus
(dernier sonnet)
Si nostre vie est moins qu’une journée En l’éternel, si l’an qui fait le tour Chasse nos jours sans espoir de retour, Si périssable est toute chose née.
Que songes-tu mon âme emprisonnée ? Pourquoy te plaît l’obscur de nostre jour, Si pour voler en un plus clair séjour Tu as au dos l’aile bien empennée ?
Là est le bien que tout esprit désire, Là le repos où tout le monde aspire, Là est l’amour, là le plaisir encore.
Là, ô mon ame, au plus haut ciel guidée, Tu y pourras recognoistre l’idée De la beauté qu’en ce monde j’adore.
Traduit de l’anglais américain par René-Noël Raimbault, Henri Delgove (Sanctuary)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Lee Goodwin, ancien détenu noir, tient un repère avec sa femme Ruby et leur bébé. Tous les jours y reviennent quelques amis peu fréquentables comme l’inquiétant Popeye, maigre, froid, le teint gris et l’œil dur sous un chapeau de canotier porté de travers, une cigarette pendant devant son menton. Un jour, un étudiant saoul, vient encastrer sa voiture dans un arbre, plus bas sur la route. Il est avec Temple, la fille d’un homme important, qui vit dans un internat et se laisse sortir par les étudiants ayant une voiture. L’étudiant continue de boire au refuge tandis que les regards de Popeye s’abattent sur la jeune fille… Un meurtre est commis. Un avocat s’intéresse à l’affaire et retrouve la jeune fille, prostituée par Popeye.
Commentaires
La première partie au repère met en scène le choc de la rencontre de deux mondes : celui d’une fille de bonne famille qui joue à la mauvaise fille et celui de ces hommes rudes et instinctifs, en situation d’échec social (et d’illégalité, l’alcool étant alors interdit). Contrairement aux courants de conscience et au je utilisés dans Le Bruit et la Fureur deux ans plus tôt, c’est avec un point de vue externe que Faulkner nous montre et nous dévoile son personnage : elle court en tout sens, hésite à fuir, fait front, provoque, s’enfuit, revient, se cache… Elle révèle son intériorité et ses contradictions par ses actions mêmes. On devine une trop rigoureuse éducation morale, le plaisir d’en franchir les limites, le goût de la violence. Mais également, la jeune fille s’offre au regard des lecteurs dans l’action incessante de la même manière qu’elle offre son corps paniqué et excité de jeune fille en éveil sexuel à des personnages dangereux et alcoolisés. L’échange qu’elle a avec Ruby, qui s’est prostituée pour aider son homme (comble d’un romantisme crasseux et mafieux, comble de l’abandon de soi pour une femme), est le point de tension de cette première partie. Dès lors, le viol qui pouvait être la cause de la prostitution, devient secondaire. La seconde partie se concentre sur l’insaisissable Popeye (portrait du bad boy). Par les points de vue de Temple, de la proxénète, on devine progressivement la nature de ce personnage énigmatique, sadique et fort. Au cœur de ce personnage, on découvre la frustration, l’idiotie physique qui rejaillit sur son comportement. Si meurtre et enquête il y a, ce sont surtout des prétextes pour confronter le lecteur, son envie de détourner le regard, à la crasse humaine. Quelles sont les causes de la déchéance d’une jeune fille de bonne famille devenue prostituée et de la criminalité de l’homme qui l’y a entraînée ? À l’époque de la prohibition, où triomphe la bien-pensance, comment y voir autre chose pour l’américain moyen, qu’une dépravée et un brigand alcoolique ? À la manière de Marguerite Duras (qui met en scène un même fait divers dans Les Viaducs et dans L’Amante anglaise) ou Koltès (dans Roberto Zucco) qui semblaient chercher à comprendre le pourquoi du crime inhumain par une expérimentation littéraire (comparable au roman expérimental de Zola qui disait poser des caractères sociologiquement constitués et observer l’histoire se créer d’elle-même), Faulkner cherche à comprendre cette âme humaine qui au fond d’elle-même a le goût de la salissure, s’y console, s’y sent lui-même, s’y conforte.
Passages retenus
p. 80 : Oui, pauvre conasse ! fit la femme. Comment crois-tu que j’ai pu payer l’avocat ? Et penses-tu que ces hommes-là vont s’inquiéter tant que ça […] de ce qui vous arrive. Et toi, petite saloperie, gueule de sainte nitouche, est-ce que tu crois pouvoir venir dans une pièce où il y a un homme sans qu’il… […] Un homme ? T’en as jamais vu de vrai. Tu ne sais pas ce que c’est quand un homme, un vrai, vous veut. Et heureusement pour toi que ça ne t’est jamais arrivé et que ça ne t’arrivera jamais, car tu verrais alors au juste ce que vaut ta petite gueule de mie de pain et tout le reste auquel tu te figures tenir tellement alors que t’as tout simplement la frousse. Et s’il est assez homme pour te traiter de putain, tu diras : « oui, oui », et tu te traîneras à poil dans la boue et le fumier pour qu’il te le redise…
p. 194 : En regardant les aliments, elle s’aperçut qu’elle n’avait nullement faim, que leur vue même ne lui faisait aucune envie. Elle prit le verre et le vida d’un trait, la tête tournée de biais, puis le reposa et se détourna vivement du plateau tout en cherchant à prendre les cigarettes. Au moment de frotter l’allumette, ses yeux tombèrent de nouveau sur le plateau ; elle prit délicatement entre le pouce et l’index un morceau de pomme de terre et le mangea. Elle en mangea un second, tenant toujours dans l’autre main la cigarette, sans l’allumer. Puis, posant la cigarette, elle prit le couteau et la fourchette et se mit à dîner, s’arrêtant de temps à autre pour remonter le peignoir sur son épaule.
p. 214 : Horace leva les yeux vers une figure large et bouffie, sans âge ni pensée, imposante masse de chair de chaque côté d’un petit nez rond, semblable à un observatoire au milieu d’un plateau, et cependant emprunt d’une indéfinissable et paradoxale délicatesse, comme si le Créateur eût voulu achever sa plaisanterie en illustrant cette prodigieuse débauche de mastic par la présence de quelque trait primitivement destiné à une faible et parcimonieuse créature telle qu’un écureuil ou un rat.
p. 225 : Le temps n’est pas une si mauvaise chose, après tout. Employez-le comme il faut et vous arrivez à étirer n’importe quoi, comme un élastique, jusqu’à ce que ça craque d’un bout ou de l’autre, et que vous restiez là, avec toute la tragédie, tout le désespoir, comme deux petits nœuds entre le pouce et l’index de chaque main.
Romains (Jules) 1923-1924, Knockou Le triomphe de la médecine, Gallimard, Folio 1972
Pièce en trois actes.
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Le docteur Parpalaid reçoit le jeune novice Knock, afin de lui vendre son cabinet et sa clientèle. Il lui vante la facilité des clients, toujours en bonne santé, et les bénéfices étonnants qu’il peut en tirer. Bien cher pour une petite ville de campagne… Mais Knock n’est pas un médecin bourgeois ordinaire. En quelques semaines, il va diffuser l’inquiétude de la maladie, créer le besoin de médecine dans toute la région…
Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous gratouille ?
Acte II, scène I
Commentaires
Avec une surprenante clairvoyance, Jules Romain met en scène la grande dérive de la médecine, décrite et analysée par le philosophe Ivan Ilich (La Convivialité), près de cinquante ans plus tard… Le service de santé, la médecine, progrès insoupçonnable, se transforme en marchandise ressentie comme nécessaire alors que superflue. C’est le passage d’une bourgeoisie marchande vendant cher ses produits ou services pour en tirer des bénéfices, au capitalisme moderne créant le besoin chez le consommateur, comme le dealeur fait naître la dépendance à son inutile produit. La marchandisation des médicaments par l’industrie pharmaceutique est bien-sûr souvent dénoncée mais le mérite est d’attaquer le médecin lui-même, figure pourtant respectable parmi les sages. Avec cette pièce, l’auteur fait le lien avec les célèbres comédies de Molière et ses critiques du médecin et de son aura sociale qui fait que les malades, par peur de la mort, lui mangent dans la main, aussi bête, charlatan ou intéressé qu’il soit. La connaissance du patient sur son corps, sa parole et celle de ses proches, la médecine traditionnelle, sont niées, méprisées au nom d’une autorité scientifique reconnue (ce qu’Illich considère comme appropriation par un groupe social, par le biais du diplôme, d’un domaine de connaissance qui concerne pourtant tout le monde). Ici, la parole du malade est même utilisée pour identifier ses besoins : Knock écoute en bon médecin humaniste mais pour mieux manipuler (psychologie du publicitaire). Le remplacement du médecin Parpalaid par Knock est comme une passe d’armes entre le médecin bourgeois – celui de Molière, de Flaubert – et un certain médecin capitaliste du XXe siècle, qui s’immisce dans les choix de mode de vie et de consommation des individus, les contrôlant par le chantage à la santé. À la manière du Tartuffe de Molière, Jules Romains ne critique pas tous les médecins mais son personnage est l’incarnation d’un envahissement du pouvoir médical dans la société, une dénonciation de ces faux médecins qui se servent de l’argument pieux de la santé. Si le personnage principal n’est pas appelé « docteur Knock » par l’auteur, mais simplement « Knock », c’est sans doute qu’il n’en mérite plus le titre. « to knock » en anglais signifie frapper, cogner. Par sa rhétorique malicieuse, Knock fait entrer, pénétrer l’inquiétude et l’enfonce profondément comme un clou dans la moelle de ses patients-clients. Knock est un personnage machiavélique et bien plus immoral que le bourgeois intéressé. Comme un marabout, un sorcier, le gourou d’une secte, comme une institution religieuse, il fait naître une croyance et une dépendance chez les gens qu’il est en charge de protéger. Il les manipule par les peurs : peur de la mort, peur de tomber malade, peur de la douleur physique, peur de ne pas bénéficier de quelque chose à quoi ils ont droit, la santé, les performances du corps, peur de louper une occasion, emploi ou rencontre amoureuse, peur de ne pas être un gagnant, de ne pas apparaître en forme, peur d’être rejeté… Illich remarque que se soigner, être en forme, en profitant de la médication dernier cri, est devenu une obligation sociale (votre employeur vous en voudra de rester cloué au lit deux semaines pour une grippe si un médicament vous permet d’être opérationnel en deux jours). La peur est une arme de manipulation, celle de la parole autoritaire. Knock utilise à son avantage l’hôtel voisin, vampirise la ville et ses politiques. Il se tourne pour la suite de sa conquête carriériste vers la grande ville de Lyon… D’une manière similaire, l’argument de la santé publique est devenu une arme des gouvernements pour faire passer des mesures politiques idéologiques et faire obéir les peuples : qu’on pense évidemment aux questions des pandémies et à l’état d’exception qui en découle, mais plus encore au chantage perpétuel à la Sécurité sociale, à la retraite… Pour préserver notre chère solidarité nationale, donc votre bonne santé, il faut absolument…
Passages retenus
Acte I, scène unique : KNOCK Il y a une vingtaine d’années, ayant dû renoncer à l’étude des langues romanes, j’étais vendeur aux « Dames de France » de Marseille, rayon des cravates. Je perds mon emploi. En me promenant sur le port, je vois annoncé qu’un vapeur de 1700 tonnes à destination des Indes demande un médecin, le grade de docteur n’étant pas exigé. Qu’auriez-vous fait à ma place ? LE DOCTEUR Mais… rien, sans doute. KNOCK Oui, vous, vous n’avez pas la vocation. Moi, je me suis présenté. Comme j’ai horreur des situations fausses, j’ai déclaré en entrant : « Messieurs, je pourrais vous dire que je suis docteur, mais je ne suis pas docteur. Et je vous avouerai même quelque chose de plus grave : je ne sais pas encore quel sera le sujet de ma thèse. » Ils me répondent qu’ils ne tiennent pas au titre de docteur et qu’ils se fichent complètement de mon sujet de thèse. Je réplique aussitôt : « Bien que n’étant pas docteur, je désire, pour des raisons de prestige et de discipline, qu’on m’appelle docteur à bord. » Ils me disent que c’est tout naturel. Mais je n’en continue pas moins à leur expliquer pendant un quart d’heure les raisons qui me font vaincre mes scrupules et réclamer cette appellation de docteur, en conscience, à laquelle je n’ai pas droit. Si bien qu’il nous est resté à peine trois minutes pour régler la question des honoraires. LE DOCTEUR Mais vous n’aviez réellement aucune connaissance ? KNOCK Entendons-nous ! Depuis mon enfance, j’ai toujours lu avec passion les annonces médicales et pharmaceutiques des journaux, ainsi que les prospectus intitulés « mode d’emploi » que je trouvais enroulés autour des boîtes de pilules et de flacons de sirop qu’achetaient mes parents.
Acte II, scène V : LA DAME Vous me rassurez, docteur. J’en avais besoin. Vous ne sauriez croire quels tourments me donne la gestion de mes quatre sous. Je me dis parfois qu’il me faudrait d’autres soucis pour chasser celui-là. Docteur, la nature humaine est une pauvre chose. Il est écrit que nous ne pouvons déloger un tourment qu’à condition d’en installer un autre à la place. Mais au moins trouve-t-on quelque répit à en changer. Je voudrais ne plus penser toute la journée à mes locataires, à mes fermiers et à mes titres. Je ne puis pourtant pas, à mon âge, courir les aventures amoureuses – ah ! ah ! ah ! – ni entreprendre un voyage autour du monde. Mais vous attendez, sans doute, que je vous explique pourquoi j’ai fait queue à votre consultation gratuite ? KNOCK Quelle que soit votre raison, madame, elle est certainement excellente.
Pierre conduit un cinéma ambulant. Il entre un jour dans le pompeux bar-restaurant d’un petit village. Là il se met à dos tous les habitués en prenant la défense de leur souffre-douleur, le garçon Petit Paul, et en n’ayant d’intérêt que pour la plongeuse Claire que tous ignoraient derrière ses piles d’assiettes. Le patron le met dehors. Mais sa femme le rejoint à l’hôtel… Claire et Petit Paul assistent à une séance de cinéma plein air. Lorsque la pluie fait partir le public, ils suivent le mystérieux chat botté et passent à travers l’écran. Ils se retrouvent projetés dans un XVIIe siècle étrangement familier…
Commentaires
Ce scénario n’a pas été tout à fait élaboré : l’action à partir du passage dans le monde merveilleux est seulement résumée, seule la partie moderne est développée. L’histoire est constitué de deux parties : un début réaliste dans ce petit village bourgeois et une plongée dans un monde merveilleux inspiré du XVIIe (qui constituerait sans doute l’essentiel du film) qui est en fait une image déformée de la réalité, dans laquelle les habitués méprisants sont des brigands. Est-ce là une métaphore du cinéma, une poétique ? Une représentation déformée de la réalité, comme une fable de La Fontaine ? Cette entrée, par la porte de l’écran, dans le monde merveilleux du possible au cinéma sera popularisée par Last Action Hero de John McTiernan avec Swhwarzenegger. Ici, Prévert montre grâce à ce passage métaphorique comme la réalité est souvent un monde d’inversion des valeurs (par rapport à un idéal), où des figures grotesques, sans mérite, dominent, s’enrichissent et oppressent des personnages travailleurs et bons. De manière plus générale, les dominants sont, comme chez Nietzsche, des faibles qui réussissent par la tricherie, par le poids du groupe, et se parent du déguisement du mérite. On est ainsi proche de l’imaginaire carnavalesque et l’on retrouve une mécanique proche dans le théâtre de foire du Monde renversé de Lesage et d’Orneval dans lequel Arlequin et Pierrot pénètrent dans un monde idéal leur révélant l’anormalité injuste de leur réalité. Le cinéma aurait ainsi pour Prévert un rôle de dévoilement, un rôle pédagogique auprès des classes populaires qu’il se doit d’aller rencontrer jusque dans les campagnes grâce à ce cinéma ambulant (Un peu à la manière de Molière, le cinéma de Prévert se donne pour objectif de mettre en scène les injustes et de les corriger à la botte). La lanterne magique, c’est à la fois celle du projecteur dont l’image est inversée sur la pellicule pour être rétablie à l’écran (on pensera ici à la théorie poétique de Céline, énoncée dans Casse-Pipe en 1948, bâton à tordre avant de passer dans l’eau du livre pour apparaître droite), mais aussi celle de « La Lanterne magique de Picasso » (tiré de Paroles, long poème de Prévert inspiré par le Guernica), une lanterne de déformation surréaliste, par laquelle Picasso montrant un acte militaire ordinaire, la banalité du mal, fait apparaître toute l’horreur d’une humanité déformée et souffrante, d’une tuerie révoltante.
Passages retenus
Cinéma plein air, passage vers le monde parallèle, p. 236 : Et le petit monde de la campagne, assis, émerveillé, ne demande qu’à en croire ses oreilles et ses yeux, bien qu’au fond de lui-même il sache fort bien que tout ça, « c’est des histoires qui se passent comme ça sur la toile et que jamais cela n’est arrivé… » Claire et Petit Paul se sont rapprochés, silencieux et troublés. Ils écoutent Pierre et regardent le film, sans que Pierre s’aperçoive de leur présence. Près d’eux, un vieux chien perdu grogne et cherche à se débarrasser de ses puces, en se frottant contre les jambes de Petit Paul qui l’éloigne doucement du pied. Soudain, la pluie commence à tomber. Un à un, les spectateurs se sauvent et Pierre, triste, ailleurs, visiblement perdu dans un triste rêve, continue à commenter les images en regardant machinalement la toile. Soudain, dur l’écran, derrière le mur d’une maison plantée en pleine campagne, le Chat botté surgit. Et au moment même où Petit Paul constate que le Chat botté ressemble étrangement à Baladar, son ami de tous les jours, le gros chien perdu grogne de plus belle, à l’instant même où le poil du Chat botté se hérisse à l’écran. Le grand chien bondit vers l’écran, le chat s’enfuit. Le chien entre dans l’écran à sa poursuite et, sans réfléchir, Petit Paul bondit à la poursuite du chien, afin de protéger le chat, cependant que Claire crie : – Ne me laisse pas seule, Petit Paul, où vas-tu ? Petit Paul ne répondant pas, elle entre à son tour dans l’écran. Mais Pierre, reconnaissant soudain celle qu’il aime, l’appelle et se jette à sa poursuite. Tous les personnages bientôt disparaissent et l’écran reste vide au milieu de la campagne, avec les chaises, le camion, la pluie…
Élite : si difficile de descendre de ta tour d’ivoire
Trouillot (Lyonel) 2018, Ne m’appelle pas Capitaine, Actes Sud
⭐⭐⭐
Note : 2.5 sur 5.
Résumé
Aude, jeune femme des beaux quartiers de Montagne Noire suit une formation en journalisme et est envoyé pour son premier papier dans le vieux quartier de Morne Dédé, pour voir le Capitaine, un vieil homme autrefois professeur d’arts martiaux, qui connaît toute l’histoire du quartier. Ce quartier laissé à l’abandon, habité par des jeunes errants, contraste fort avec le petit monde protégé de la jeune femme. Le Capitaine la bouscule avec ses histoires et son vieil amour malheureux…
C’est folie de faire semblant tout le temps.
p. 59
Commentaires
Roman de la rencontre des mondes qui illustre bien la fermeture sur soi de la classe aisée haïtienne créole. La « bande » d’Aude semble se limiter à ses cousins et quelques invités rigoureusement sélectionnés, notamment en fonction de leur patrimoine culturel et de leur blancheur (On retrouve cette vision héritée de l’esclavage, d’une hiérarchie sociale par degrés de noirceur, mise en évidence par Franz Fanon pour les Antilles dans Peaux noires, masques blancs, encore bien présente aujourd’hui avec le commerce des savons blanchissants). Le monde d’Aude, déterminé par la famille, protégé par la mère, est en relation indirecte avec l’autre monde par l’intermédiaire d’une classe de domestiques, sorte de gant blanc qui lui permet d’agir sur le monde sans se salir, monde à qui elle donne du « ti chéri » condescendant. Ce fonctionnement quasi incestueux de cette classe élitiste garantit sa décadence interne, symbolisée par la grand-mère raciste, par un père absent qui n’a comme valeur que l’enrichissement, par le cousin bagarreur sans cerveau, la cousine collectionneuse d’hommes et superficielle, et surtout, par le frère Maxime, drogué, homosexuel, asocial, psychologiquement instable (déviance ultime, autodestruction confinant à la révolte). La rencontre avec le Capitaine et avec le jeune Jameson, est censée provoquer une faille dans le système de pensée cloisonné, dans l’emmurement de la vision du monde d’Aude et ainsi la naissance d’une personne révoltée dans ce micro monde défaillant. Or le roman va se centrer sur les petites histoires du Capitaine, son mystérieux amour malheureux finalement anecdotique – et abracadabrant –, son personnage finalement un peu plat, sur les enfants terribles des rues, finalement bien gentils, également possesseurs de savoirs et de valeurs, idéalisés et sans réelle épaisseur. Jamais la jeune femme ne se confrontera avec sa famille, avec ses cousins, snobant au mieux l’enterrement de sa grand-mère, oubliant son grand frère qu’elle aime dans son coin – totalement mis de côté par le récit alors même que c’était le personnage le plus intrigant. Ainsi, Aude restera, comme ce dernier, un simple dysfonctionnement de la classe aisée. Le ton du roman reste enjoué, naïvement positif et passe d’un début riche, notamment par le travail stylistique sur les voix (marqué par l’italique comme chez Faulkner) et le flux de pensée de la récitante, à une suite écourtée qui semble passer à côté de son sujet.
Passages retenus
p. 16 : A moins que quelqu’un fît le déplacement pour perdre son temps à écouter, que pouvaient contre le présent une somme de faits divers datant d’une autre époque, une vieille peau desséchée, plissée d’anachronismes ! Le langage ne fait mal que lorsqu’il touche sa cible. Lui le répétait : (i) Un mot n’est pas une balle qui, ratant son destinataire, s’en va tuer un quidam qu’elle ne visait pas. Nul voisin ni passant ne commettra l’erreur de sentir dans sa chair et de prendre pour lui l’injure destinée à un autre. Tout cri en déficit de cible à sa portée devient un boomerang : on ne blesse que soi en parlant aux absents.
p. 28 : Réalisant que les seules personnes ne partageant pas ma condition de gosse de riche auxquelles j’avais jusqu’ici adressé la parole étaient des subalternes : domestiques, chauffeurs, salariés d’une des entreprises familiales. « Ti chéri. » La distance cachée sous la condescendance. Les registres de la langue du chef. C’était la première fois que je parlais à des personnes d’un milieu différent du mien sans être en position de chef. La première fois que je faisais face à une situation qui commandait de réapprendre à parler. La première fois que je m’inquiétais de l’effet de mes propos sur leur destinataire. Il fallait trouver un ton juste. D’instinct, je me disais qu’il ne fallait pas parler comme ma mère quand elle s’adressait à une vendeuse de magasin ou à une apprentie esthéticienne. Ma mère est indifférente à ces choses, mais j’ai souvent perçu la violence muette cachée sous les formules d’obéissance. Oui, madame. Très bien, madame. Vous êtes une chieuse, madame. Cette première visite au pays du Capitaine, c’était beaucoup de premières fois. La première fois que je m’engageais dans cette partie de la ville. La première fois que je prêtais attention à cet étrange paysage urbain que je traversais au ralenti. L’état des maisons, les toits de vieilles villas qu’on avait rafistolés avec du bois sale et des tôles usagées, l’élégant tracé des fenêtres corrompu par des rideaux de tissus colorés de mauvaise qualité témoignaient de la succession ici de choses très différentes. Le sujet de mon papier, c’était cette différence.
p. 70 : Le passé, le présent, là où sévit le manque, c’est l’histoire secrète de la rage. Si tu ne peux pas entendre ça, ne reviens pas. Avec ta boîte à lunch, ta petite voiture. Tes fausses vertus. La charité bien ordonnée que ta mère a dû t’enseigner. Ton Dieu, peut-être, avec lequel tu mènes une conversation personnelle qui ne t’engage à rien en ce qui concerne les autres. De là où tu viens, les autres n’existent que lorsque vous avez quelque chose à leur prendre.
Résumé : Un spectacle commence sans décor, sans déguisement. Les acteurs sont là, éparpillés dans la salle ou sur la scène. Ils invectivent le public, lui font remarquer sa passivité, ses attentes prévisibles.
Si l’idée de réétablir le contact direct et réel entre la scène et le public. Le procédé paraît relever de l’exercice de style plus que du spectacle achevé ; le tout tire en longueur, se répète. De plus, Peter Handke insiste sur l’aspect non-fictionnel, sur le refus de jouer, comme si la frontière entre le jeu et la réalité était de coutume si épais, comme si même le refus de jouer n’était pas un spectacle médité et donné à vivre aux spectateurs. On reste dans la fiction car les acteurs n’interagissent pas avec le public. Cependant, ils cherchent à provoquer une réaction interne et physique chez le spectateur par le biais d’une évocation du corps de l’auditeur (cf. la programmation neurolinguistique ou suggestion par la voix).
p. 33 : Si on vous avait laissés debout, vous seriez peut-être à la longue tentés de nous interrompre. D’après les études anatomiques, un corps debout est capable de plus de violence. Par exemple, vous seriez tentés de serrer les poings. Votre esprit de contradiction se réveillerait. Vous seriez plus libres de vos mouvements. Vous seriez moins corrects. Vous pourriez vous balancer d’une jambe sur l’autre. Vous prendriez conscience de votre corps. Votre sens esthétique serait diminué. Vous ne formeriez plus une masse uniforme. Vous ne seriez plus immobiles. Vous ne seriez plus une parfaite géométrie. Vous seriez incommodés par vos voisins. Vous pourriez manifester votre opinion.
p. 35 : En parlant avec vous, nous vous rendons conscients de vous-mêmes. […] Vous devenez conscients d’être assis. Vous devenez conscients d’être assis dans un théâtre. Vous devenez conscients de la position de vos jambes et de vos bras. Vous devenez conscients de vos doigts. Vous devenez conscients de votre langue. Vous devenez conscients de votre gosier. Vous devenez conscients de votre tête. Vous devenez conscients de vos organes. Vous devenez conscients du battement de vos paupières. Vous devenez conscients de vos déglutitions. Vous devenez conscients de vos salivations. Vous devenez conscients des battements de votre cœur. Vous devenez conscients de la manière dont vous relevez vos sourcils. Vous devenez même conscients du picotement de votre cuir chevelu. Vous devenez conscients de vos démangeaisons.
Prédiction
Résumé : Des acteurs prononcent tour à tour des séries d’expression construites sur le motif « un X agit comme un X ; Y fait comme un Y ». En fait, ils imaginent un espace ou un temps idéal, un futur où toutes les choses se produiront, comme elles devraient se produire si le monde était parfait, parfait comme le langage cliché l’a enregistré.
Ce petit jeu par la répétition du procédé, vise sans doute à faire prendre du recul par rapport aux clichés de langue, aux lieux communs… Petit exercice de style, plus proche du poème scandé à plusieurs voix, que du théâtre. Mais tout dépend de la mise en scène. On pourrait imaginer des variations de ton, de la gestuelle mimant les phrases, ce qui donnerait une réelle atmosphère… Le texte s’avère vite répétitif même si certains passages jouent sur un jeu de mots ou sur un enchaînement inattendu ou une gradation.
La hyène hurlera comme une hyène. Le gardien de nuit baillera comme un gardien de nuit. Les conjurés parleront à voix basse comme des conjurés. Le roseau dans le vent fléchira comme un roseau dans le vent. L’autruche cachera sa tête dans le sable comme une autruche. Le rempailleur sera accroupi comme un rempailleur. La marmotte dormira comme une marmotte. Le chien crèvera comme un chien.
p. 59
Et les lapins proliféreront comme des lapins.
Et les bactéries proliféreront comme des bactéries.
Et les pauvres proliféreront comme des pauvres.
Et un homme comme toi et moi sera pareil à un homme comme toi et moi.
p. 63
Introspection
Résumé : Un personnage ou une voix off raconte son expérience sensible et consciente, depuis le début, la mise au monde, jusqu’à son accomplissement en tant qu’homme.
Ce monologue ou One Man Show fonctionne assez bien à l’écrit, on l’imagine moins porté à la scène. En tentant de retracer les premières sensations et en en résumant l’acquis, la conclusion qui sert à l’élaboration progressive d’un homme, Handke trace un joli portrait de la vie humaine. Il en fait comprendre certains rouages secrets, certaines hésitations, complications…
Je me suis persuadé qu’il n’existe pas d’Etre suprême afin de ne pas avoir à le craindre. J’ai cherché l’occasion. Je n’ai pas profité de la chance. Je ne me suis pas soumis à la nécessité. Je n’ai pas compté avec le hasard. Je n’ai pas tiré de leçon des mauvais exemples. Le passé ne m’a rien appris. Je me suis laissé emporter par la vague. J’ai confondu liberté et licence. J’ai confondu honnêteté et imbécillité. J’ai confondu obscénité et talent. J’ai confondu rêve et réalité. J’ai confondu vérité et lieu-commun. J’ai confondu contrainte et devoir d’état. J’ai confondu amour et instinct. J’ai confondu cause et effet. Je n’ai pas réalisé l’unité entre la pensée et l’acte. Je n’ai pas considéré les choses telles qu’elles sont réellement. Je n’ai pas résisté à l’enchantement de l’heure. J’ai fait mine d’oublier que la vie nous est seulement prêtée.
p. 89
Appel au secours
Résumé : Des personnes cherchent à lancer un appel au secours mais ne trouvent pas la bonne expression. A chaque tentative, tout le monde répond non !
Malheureusement, cette mini pièce expérimentale est basée sur la construction de jeux de mots, la traduction rend donc très difficilement compréhensible l’effet, néanmoins l’idée permet de faire participer le spectateur (qui scande avec les acteurs non ou souffle « au secours ! »).
Avez-vous déjà payé votre taxe sur la radio : non. Tu dois rester dehors, c’est un ordre de la police : non.
Les mauvaises herbes humaines qui poussent dans les rochers
Rulfo (Juan) 1945-1955, Le Llano en flammes, Gallimard, Folio, 2001
Traduit de l’espagnol mexicain par Gabriel Iaculli (El Llano en llamas)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
L’auteur : 1917-1986
Grandit dans l’état du Jalisco. La Guerre des Cristeros lui fait perdre son père alors qu’il a sept ans. A la mort de sa mère quatre ans plus tard, son oncle l’adopte et l’envoie faire ses classes à Guadalajara.
En 33, il délaisse l’Université de Guadalajara et part s’installer à Mexico où il suit en auditeur libre des cours et conférences de philosophie, histoire, anthropologie, politique… et commence à écrire.
En 37, en tant qu’archiviste pour le Secrétariat du gouverneur de Mexico, il voyage dans le pays et collabore à différentes revues littéraires dans lesquelles il publie ses premiers contes. En 55, Pedro Paramo le rend mondialement célèbre.
Recueil de contes et légendes d’une région de bandits, de roches et de pauvreté, qui servirait volontiers de cadre, de prolongement, du chef-d’oeuvre qu’est Pedro Paramo. On y retrouve cette étrange diffusion des voix, des réputations, des rumeurs et des malédictions, comme colportées par les fantômes. Ce goût de poudre, de cendres et de sable volant au vent, croquant sous la dent. Là où la vie d’un homme vaut moins que celle d’une pierre, dans cette région de perdition, cette sécheresse où rien ne pousse, se rencontre une puissance humaine qui pourra faire penser à celle qui se dégage des romans de Giono, des contes de Maupassant, peut-être en plus tranchée, cruelle. Une humanité au rasoir, qui fait se côtoyer, se superposer, s’associer, se déchirer, le plus grand vice et les valeurs les plus intègres.
1. On nous a donné la terre
Des hommes marchent, la gorge asséchée, vers la terre qu’on leur a donnée à cultiver sur le Llano.
On trouve ici, déjà, comme dans Pedro Paramo, le thème du vent qui amène du lointain la vie, le bruit et les odeurs. Les expressions pour décrire l’aridité du climat sont immédiatement sensibles et cette arrivée dans le Llano terrible est symbole de l’entrée dans ce recueil.
p. 20 : On ne dit pas ce qu’on pense. Ça fait longtemps qu’elle nous a quittés, l’envie de parler. Elle nous a quittés avec la chaleur. On parlerait bien volontiers, ailleurs, mais ici, c’est trop fatigant. Ici, on parle et avec cette chaleur qu’il fait dehors, les mots grillent dans la bouche, ils se racornissent, là, sur la langue, et finissent par vous étouffer.
2. La Cuesta de las Comadres
Une averse violente a détruit la récolte et la crue de la rivière a entraîné la vache qui allait servir de dot à Tacha. Maintenant, alors que ses seins pointent, que va-t-elle devenir ?
Le sort semble s’acharner contre cette famille, mais n’est-ce pas le lot de toutes les familles de cette terre misérable ? Quel avenir, quel espoir pour les jeunes filles ? Que peut l’éducation contre la misère ? Si les hommes peuvent cultiver durement la terre, à quoi peuvent servir les belles femmes ? La prostitution semble facilement puiser dans les familles des gens des terres pauvres. La mère ne comprend pas le châtiment de Dieu. Le tableau est particulièrement touchant parce qu’il est raconté avec le point de vue et la voix d’un enfant. Les descriptions sont d’ailleurs rigoureusement sensibles parce qu’on remarque la position particulière de l’enfant par rapport à la scène.
p. 47 : La brumaille au goût de croupi qui se dégage de là éclabousse le visage mouillé de Tacha et ses deux petits seins qui se soulèvent et s’abaissent sans arrêt, comme s’ils se mettaient tout d’un coup à gonfler pour travailler à sa perte.
3. C’est qu’on est très pauvres
Les frères Torrico régnaient sur le village de la Cuesta, pourtant déjà difficile à vivre.
La rude condition des villages isolés des plateaux déserts du Llano est ici symbolisée par ces frères bandits et contrebandiers, qui tyrannisent les rares habitants et leur rendent la vie encore plus dure. Mais ce sont peut-être ces plateaux arides qui ont forgé ces caractères. La voix indifférente du vieil homme qui a tué est frappante, on lui imagine une peau durcie comme les plateaux et comme la croûte de ses sentiments. Mais c’est cette vieille voix qui fait revivre, ou même exister la vie et les vies de ce village qui est sans doute devenu village-fantôme.
p. 30 : Je n’ai jamais connu personne dont le regard portait aussi loin que celui de Remigio Torrico. Il était borgne. Mais l’oeil noir à moitié fermé qui lui restait semblait tellement rapprocher les choses qu’il les lui mettait, pour ainsi dire, à portée de la main.
4. L’homme
Un homme qui a tué, s’est enfui dans les collines. Un autre homme le piste pour se venger jusqu’à une rivière. Un berger raconte alors comment il a vu l’étranger essayer de traverser désespérément la rivière.
Dans la première partie, les voix s’entremêlent à la façon de Faulkner (avec le même usage de l’italique, cf. Le Bruit et la Fureur). Les traces laissées dans la nature par le fuyard semblent parler au pisteur. Le berger de son œil innocent (l’est-il tant que ça, lui qui le répète par quatre fois au moins ?) a vu le criminel comme un brave homme malheureux. C’est que ces hommes criminels sont des habitants ordinaires des collines du Llano, des pères de famille, fiers, qui se tuent et se vengent sans fin. Si les jeunes filles sont perdues par la prostitution, les vengeances semblent menacer les hommes.
p. 53 : Je n’aurais jamais dû quitter le sentier, s’est dit l’homme. Par là, je serais déjà arrivé. Mais c’est dangereux de marcher là où tout le monde marche, surtout avec le poids que je porte. Ce poids, on doit le voir au premier regard que l’on pose sur moi ; il doit avoir l’air d’une drôle de bosse. C’est l’impression qu’il me donne. Quand je me suis coupé l’orteil, les autres l’ont vu, et, moi, je ne m’en suis rendu compte que plus tard. Si bien que maintenant, que je le veuille ou non, je dois avoir quelque chose qui se remarque au premier coup d’oeil.
5. A l’aube
Don Justo, dur avec ses employés, passe parfois la nuit avec mademoiselle Margarita. Estaban, le vieux berger, s’occupe lui aussi avec dureté des bêtes. On l’accuse d’avoir tué son vieux maître avec une pierre.
Autour de la ferme, on trouve ici les thèmes de l’inceste, de la violence aux bêtes et de la violence morale aux employés. Le vieil Esteban est violent avec les bêtes, parce que lui, comme l’autre employé caché, sont les victimes de la sévérité de Don Justo. Ainsi, il se venge sur les bêtes comme l’autre jeune employé se venge sur Don Justo, peut-être aussi venge l’inceste de la demoiselle qui a peut-être son âge. Cette chaîne se résout ainsi dans le sang mais le criminel puni n’est pas forcément le plus coupable.
p. 70-71 : Si Monsieur le curé me donnait la permission, je me marierais avec elle ; mais je suis sûr qu’il va faire un scandale si je lui demande. Il dira que c’est un inceste et il nous excommuniera tous les deux. Mieux vaut tenir ça secret. Voilà ce qu’il se disait au moment où il a surpris le vieil Esteban en train de se bagarrer avec le veau ; les mains serrées comme du fil de fer autour du museau de la bête, il lui donnait des coups de pied à la tête. Le veau avait déjà l’air assommé, parce qu’il raclait le sol des pattes sans pouvoir se relever.
6. Talpa
Tanilo est atteint d’une maladie purulente. Sa femme et son frère le mènent à la lointaine ville de Talpa, à travers les plateaux déserts, dans l’espoir d’un soin miraculeux, d’un miracle, ou dans l’espoir qu’il y reste.
Dans ce récit simple, le thème de la maladie dans ces plateaux loin de tout, tout se passe dans l’ambiguïté du sentiment de la jeune femme, qui ne peut pas vivre avec son mari malade et sans la chaleur d’un amant, mais qui est prise d’une admiration, pitié et amour, devant la douleur finale de son mari.
p. 79 : La terre sur laquelle on dormait était toujours chaude. Et la chair de Natalia, la femme de mon frère Tanilo, se réchauffait très vite à la chaleur de la terre. Ensuite, ces deux chaleurs réunies devenaient brûlantes et nous réveillaient. Alors, mes mains l’étreignaient ; elles allaient et venaient sur cette sorte de braise ; doucement, pour commencer, mais ensuite, elles la serraient comme si elles voulaient en tirer jusqu’à la moindre goutte de sang. C’était chaque fois pareil, nuit après nuit, jusqu’à ce que le vent froid de l’aube éteigne le feu de nos corps. Voilà ce qu’on faisait au bord du chemin, Natalia et moi, quand on a conduit Tinilo à Talpa pour que la Vierge le guérisse.
7. Macaria
A l’abri chez lui, un enfant à la tête dure, sans doute retardé, nous raconte pendant qu’il surveille les grenouilles son appétit insatiable, le lait de Félipa, les pierres que lui jettent les gens dehors…
On pensera peut-être à Le Bruit et la Fureur de Faulkner, avec la narration prise en charge par un simplet. Mais ici, le récit demeure cohérent : est-ce juste un enfant original ? En arrière-plan, on devine les croyances rudimentaires des habitants peu éduqués des plateaux, dures pour les attardés, considérés comme de petits démons. Est-ce pour cela que la mère ne peut être appelée « maman » ?
p. 94 : En même temps qu’elle me donnait à téter, Felipa me faisait des chatouilles partout. Ensuite, presque tout le temps, elle restait dormir près de moi, jusqu’au lever du jour. Et ça, pour moi, c’était tout, parce qu’alors je ne craignais plus le froid et je n’avais plus peur de me condamner à l’enfer si je mourais tout seul ici, une de ces nuits. Parfois, je n’avais pas trop peur de l’enfer. Mais parfois oui. Et des fois, ça me plaît, de me faire peur avec cette histoire que je vais aller en enfer parce que j’ai la tête tellement dure et que j’aime la cogner contre tout ce qui se présente.
8. Le Llano en flammes
Pigeon est dans la guérilla de Pedro Zamora, depuis les premiers guet-apens dans les forêts à la décimation du groupe en passant par l’apogée où le groupe brûlait tout dans les petits villages des plateaux.
Ce récit de guérilla sans aucune allusion à des idées politiques pose l’existence de groupes armés pareils à des bandits. Il s’agit là aussi d’une des possibilités de vie de ces habitants des plateaux déserts. On pensera également aux épopées turques des rebelles des montagnes de Mèmed le Mince de Yachar Kemal. Mais la différence est comme nous l’avons dit, l’absence de mobile. Un esprit de guérilla sans cause qui représente bien certaines composantes de l’univers mexicain moderne.
p. 122 : Il nous arrivait trop souvent de voir l’un des nôtres pendu par les pieds à un poteau au bord d’un chemin. Ils restaient là à se faire vieux et à se ratatiner comme des peaux tannées. Les vautours leur dévoraient le ventre, leur arrachaient les tripes et ne laissaient que la peau. On les pendait très haut et ils se balançaient comme des cloches au souffle du vent, des jours et des jours, parfois des mois, parfois réduits à des lambeaux de pantalon claquant au vent que l’on aurait étendus là.
9. Dis-leur de ne pas me tuer !
Juvencio Nava va être exécuté pour le meurtre de Don Lupe, qu’il a commis il y a… trente-cinq ans. Celui-ci refusait à ses vaches affamées de brouter sur ses terres.
Il y a quelque chose de profondément pitoyable dans cette justice impitoyable sur ce « bandit des montagnes » de soixante-dix ans. Ici, pas d’oubli pour la vengeance, comme en Italie ou en Corse. L’absurdité mène le destin des hommes des montagnes, fait l’un criminel et l’autre juste sans regard pour leur nature.
p. 133 : « Ses yeux, qui s’étaient gonflés avec les années, voyaient venir à lui la terre, là, sous ses pieds, malgré l’obscurité. Cette terre, c’était toute sa vie. Soixante ans, il avait vécu là, sur elle, à la prendre dans ses mains, à la goûter comme on goûte la viande. Pendant tout ce long chemin, il n’avait fait que la dévorer des yeux, qu’en savourer chaque morceau comme si c’était le dernier, à peu près sûr que ce serait le dernier. »
10. Luvina
Un ancien habitant de Luvina présente ce village des montagnes où il était venu il y a bien longtemps et qui l’a épuisé.
On retrouve ce thème typique chez Rulfo du vent qui transporte à travers le silence, le désert des montagnes, des sons, des souvenirs, des voix. On trouve également cette vie propre aux villages des montagnes, l’absence des hommes, des jeunes, le brigandage, le chagrin et l’attente des femmes et des vieux, la grande présence des morts.
p. 139 : Ceux de Luvina disent que les rêves montent de ces ravins ; mais moi, je n’ai jamais vu monter de là que des rafales tourbillonnantes de vent que les tiges des cannes tirent comme des coups de canon. Un vent qui ne laisse même pas pousser les douces-amères, ces petites plantes tristes qui arrivent à peine à vivoter collées à la terre en s’agrippant de toutes leurs mains aux escarpements des montagnes. Il arrive que fleurissent, cachés entre les pierres, là où il y a un peu d’ombre, les coquelicots blancs de l’argémone. Mais l’argémone se fane vite. Alors, on l’entend griffer le vent de ses branches épineuses avec un bruit de couteau qu’on aiguise.
11. La nuit où on l’a laissé seul
Des Cristeros marchent de jour et de nuit pour rejoindre au plus vite les leurs et éviter les sentinelles du gouvernement qui veut laïciser le pays. L’un d’entre eux n’arrive plus à suivre, pris par la fatigue.
En cachant l’identité des personnages, leurs liens familiaux, Rulfo préserve l’effet final de ce récit : ce ne sont pas criminels mais juste une famille qui a pris les armes pour défendre ses idées contre le gouvernement. Il y a donc un déchirement du peuple, de la patrie parce que la population ne peut défendre autrement ses valeurs que par les armes. On retrouve l’esthétique des voix colportées des muletiers, ces voix qu’on croit entendre, qui circulent et décident de la vie et de la mort.
p. 155 : « En bas , il faisait bon, et ici, en haut, le froid se glissait sous le pancho. Comme si on me soulevait la chemise et si on me tripotait le cuir avec des mains gelées. » Il s’est assis sur la mousse. Il a ouvert les bras comme s’il voulait mesurer toute l’étendue de la nuit et il a découvert un rempart d’arbres tout autour de lui. L’air qu’il respirait sentait la térébenthine. Puis il s’est laissé emporter par le sommeil sur le tapis de mousse, conscient de l’engourdissement qui gagnait son corps.
12. Paso del Norte
Un fils vient demander à son père de prendre en charge sa femme et ses enfants pendant qu’il va chercher un meilleur travail dans les villes du nord. Le père lui reproche de ne pas savoir faire vivre sa famille ici et de croire en une illusion. Le fils reproche à son père de ne pas l’avoir aidé pour réussir ici.
On retrouve la coupure entre les générations, l’effet de la misère sur la trajectoire tragique. Deux points de vue s’affrontent, entre le père qui prône le travail, l’effort sur soi, la débrouille. Et le fils qui cherche l’aide, qui rêve de l’ailleurs, du meilleur. Ce récit repose sur cette opposition, cet échange de reproches qu’on peut comprendre des deux côtés. Mais également sur un certain non-dit, le rôle de la belle-fille, mal-vue par le père, pourquoi ? Quelle importance a ce non-dit dans la non-compréhension du père et du fils, dans l’échec professionnel du fils ?
p. 164 : Tu aurais peut-être voulu que je t’entretienne toute ta vie ? Il n’y a que les lézards qui retournent dans le même trou jusqu’à ce qu’ils meurent. Dis-toi que tu as de la veine, que tu as pris femmes et enfants, et qu’il y en a d’autres qui n’ont jamais eu ça, qui sont passés comme l’eau de la rivière, sans rien avoir à se mettre sous la dent ou dans le gosier.
13. Rappelle-toi
Dans un village, un homme essaie de rappeler à un autre le souvenir d’un ancien de leurs camarades qui a vécu un destin tragique.
Ici encore, la misère est très liée à la criminalité. La privation, l’humiliation, la colère… La fin du criminel est lourde de sens sur la trajectoire qu’il a pris durant sa vie. A la manière de Zola (L’Assommoir), on remarque l’importance de l’ascendance sur cette trajectoire. Plus cruel encore, c’est ce basculement progressif qui est décrit ici, le glissement vers la marge, la séparation d’avec les voisins, les camarades, les marchands… l’isolement qui conduit à la folie, au crime.
p. 174 : Tu dois l’avoir connue, elle discutaillait sans arrêt, se chamaillait avec toutes les vendeuses du marché, qui voulaient toujours lui vendre les tomates trop cher, et elle criait que c’était du vol. Après, une fois pauvre, on la voyait traîner parmi les déchets, ramasser les épluchures d’oignon, des restes de haricots verts, parfois des morceaux de canne « pour sucrer le bec des petits ».
14. Tu n’entends pas les chiens aboyer
Un vieil homme porte son fils Ignacio sur son dos. Celui-ci a été blessé gravement. Son père lui reproche sa vie de brigand.
L’honneur, le don de sa personne pour une valeur – la fidélité à sa femme, la mère – contraste avec la vie sans foi ni loi du brigand. Le tableau touchant du père portant son fils sur son dos, sous la lune et le ruisseau calmes, inverse celui d’Enée quittant Troie en flammes, en portant son père sur son dos (L’Enéide). Là encore, la jeunesse perd son chemin dans ces plateaux déserts, rompt avec les valeurs fortes des anciens.
p. 184 : Il a senti que celui qu’il portait sur ses épaules ne serrait plus les genoux, que ses pieds lâchaient prise et se balançaient d’un côté à l’autre. Et il a eu l’impression que la tête, là, au-dessus de lui, était secouée comme par des sanglots. Il a senti dans ses cheveux, tomber de grosses gouttes, comme des larmes.
15. Le jour du tremblement de terre
Deux travailleurs font le récit de la venue du gouverneur dans une ville où il y a eu un tremblement de terre.
Ce récit est composé par la complémentarité de deux voix, le narrateur premier, un peu perdu dans sa mémoire, hésitant, ayant penchant pour les hésitations et les digressions, et son ami Meliton, gardant une mémoire précise des mots et des événements. Le tableau du gouverneur permet de comprendre le lien ici imagé des habitants pauvres des plateaux et de leurs administrateurs. Le gouverneur venant pour honorer les habitants après la tragédie, les vide encore plus de leurs maigres ressources en organisant un banquet, les berce de belles paroles qui semblent à mille lieues des réalités des habitants.
p. 189 : Et lui [le gouverneur], bien tranquille, avec son air sérieux, s’essuyait les doigts sur ses chaussettes pour ne pas salir sa serviette, parce qu’il ne s’en servait que de temps en temps pour s’épousseter la moustache.
p. 192 : Ces gens-là, rien n’arrivait à les remplir.
16. L’Héritage de Matilde Arcangel
Mathilde Arcangel a été tant aimée que lorsqu’elle protégea son bébé d’un cheval fou au péril de sa vie, le père nourrit une haine sans limites à leur enfant.
Cette nouvelle tragédie familiale racontée de l’extérieur par un muletier, reprend à nouveau l’opposition des générations, la transformation d’accidents naturels en haines perpétuelles, en crimes et brigandages. Le thème de la flûte a de quoi rappeler les grands personnages des westerns hollywoodiens, tout comme cette fixation des haines, des rancoeurs, des amours…
p. 202 : Mathilde était une fille qui glissait entre nous comme de l’eau vive. Mais un beau jour, sans qu’on s’en rende compte, c’est devenu une femme. Il lui est venu un regard à moitié rêveur qui vous agaçait en se plantant en vous comme un clou qu’on avait bien du mal à retirer. Et puis, sa bouche s’est épanouie comme si les baisers l’avaient déflorée. Elle était devenue gironde, la petite, vous pouvez m’en croire. Admettons qu’on ne la méritait pas. Vous savez ce que c’est, on est muletier. Parce qu’on aime ça. Parce qu’on aime se parler à soi-même pendant qu’on court les chemins. Mais les chemins qui menaient à elle ont été les plus longs chemins que j’aie courus de ma vie, au point de croire que jamais je ne cesserai de l’aimer.
17. Anacleto Morones
Un groupe de femmes dévotes vient demander à Lucas Lucatero, ermite retiré, de venir témoigner du caractère de saint de la vie d’Anacleto Morones. Lucas les traite en femmes de mauvaises mœurs.
Ce petit conte permet de terminer le recueil sur une note drôle et cocasse quant au ton et aux paroles de Lucas. Mais l’arrière-plan du dialogue, la probable véracité des dires de Lucas, fait corps avec l’ensemble du recueil, le désert géographique et humain, l’isolement, la confusion des valeurs… Ici, la religiosité n’est qu’une couverture pour une association de pêchés entre des femmes perdues et un brigand. Au contraire, les hommes justes et intègres sont exclus, passent pour mauvais homme, misanthrope, jaloux ou criminel. C’est bien un monde inversé qui est présenté par Juan Rulfo. La touche d’humour et de grotesque rabelaisien est ainsi réservée à ce qui est sans doute l’anecdote la plus décourageante du recueil.
p. 219 : J’ai dû le faire passer. Et ne me fais pas parler de ça devant les autres. Mais sache-le : j’ai dû m’en débarrasser. Comme si c’était un morceau de viande. Pourquoi aurais-je dû le garder, moi, alors que son père n’était qu’un bon à rien ?
Harms (Daniil) 1933-1939, Faits divers [in Écrits], Christian Bourgeois, 1993 Traduit du russe par Jean-Philippe Jaccard
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Un personnage qui en fait n’existe pas, des personnages de théâtre qui se disputent, des morts qui s’enfilent les unes sur les autres, le suicide d’une vieille en entraînant un autre, les objets qui se perdent, les accidents qui se répètent, tout s’écroule pour un rien…
Sommaire
Les vieilles qui tombent ; Sonnet ; Pétrov et Moustik ; Illusion d’optique ; Pouchkine et Gogol ; Le menuisier Kouchakov ; Le coffre ; Fait divers arrivé à Pétrakov ; Une histoire de bagarreurs ; Le rêve, Le mathématicien et Andréï Sémionovitch, Le jeune homme qui étonna le gardien ; Quatre illustrations de la stupéfaction dans laquelle une idée nouvelle plonge une personne qui n’y est pas préparée ; Pertes ; Makarov et Petersen n° 3 ; La loi de Lynch ; Rencontre ; Un spectacle raté ; Toc ! ; Ce qu’on vend aujourd’hui en magasin ; Machkine a tué Kochkine ; Le sommeil harcèle l’homme ; Les chasseurs ; Un épisode historique ; Fédia Davidovitch ; Anecdotes tirées de la vie de Pouchkine ; Le début d’un très beau jour d’été ; Pakine et Rakounine
Commentaires
Daniil Harms se sert de la forme sèche du fait divers – sans commentaires, sans modalisation – pour jouer sur le registre de l’absurde, de l’incohérence, de la narration, comme une peinture tout à fait normale de la vie ordinaire. Même lorsque l’action se passe chez les grands hommes (Pouchkine par exemple), rien n’échappe à l’absurde de la vie, à l’accident. D’autre part, tout en proposant l’incohérence comme base de récit, Harms donne une vision tragique du mauvais sort qui s’acharne, de la cruauté humaine (il s’inscrit ainsi largement dans la lignée des récits courts posthumes de Kafka et annonce aussi Le K de Dino Buzzati). Mais c’est tout de même le rire qui prime notamment provoqué par le contraste entre une voix neutre presque journalistique objective et des anecdotes, saugrenues, horribles, touchantes… En même temps, cette voix de l’absurde, irrévérencieuse – tout comme en peinture l’art abstrait du compatriote Kandinski –, s’oppose frontalement à l’art utile, l’esthétique réaliste prônée par le régime soviétique (un sens facile et lisible déterminant clairement le bien, le mal). Chaque texte est comme une petite énigme souriante qui invite l’individu lecteur à sortir de sa grille confortable de lecture, celle créé par le groupe, par l’idéologie du parti. Cela peut bien expliquer sa persécution par le régime et le silence qui entoura trop longtemps son oeuvre.
Passages retenus
p. 138 : La loi de Lynch : Pétrov monte sur son cheval et adresse à la foule un discours dans lequel il prédit ce qui se passera si l’on construit un gratte-ciel américain à l’endroit où se trouve le jardin public. La foule l’écoute et semble approuver. Pétrov note quelque chose dans son carnet. De la foule sort un homme de taille moyenne qui demande à Pétrov ce qu’il a noté dans son carnet. Pétrov répond que cela ne regarde que lui. L’homme de taille moyenne insiste. Le ton monte et une dispute éclate. La foule prend le parti de l’homme de taille moyenne et Pétrov, pour sauver sa vie, éperonne son cheval, prend un virage et disparaît. La foule s’émeut et, en l’absence d’une autre victime, attrape l’homme de taille moyenne et lui arrache la tête. La tête arrachée roule sur le pavé et se coince dans une bouche d’égout. Ses passions assouvies, la foule se disperse.
Faire revivre ce merveilleux Paris de l’entre-deux-souvenirs
Hemingway (Ernest) 1964, Paris est une fête, Gallimard, Folio, 2012 Édition revue et augmentée. Traduit de l’anglais américain par Marc Saporta et Claude Demanuelli (A moveable feast)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Ernest vit à Paris, quartier latin, avec sa femme Hadley et bientôt leur fils Mr Bumpy. Il a renoncé au journalisme et se rend tous les matins, dans le café de la Closerie, pour écrire des nouvelles et commencer ses premiers romans. Il y trouve un bon rythme et de bonnes habitudes de travail, un bon chauffage aussi. Déjà un peu connu dans le milieu des expatriés américains à Paris, il rencontre quelques écrivains et personnages importants comme Miss Stein, Ezra Pound ou encore Scott Fitzgerald. Hormis ces rencontres, Hem. parle de leur goût pour les courses de chevaux, pour le ski en Suisse… C’était pour lui une période très heureuse.
Commentaires
Hemingway prétend dédier ce livre à sa première femme Hadley, pourtant assez peu présente dans le roman. Elle n’est là qu’en arrière-plan, comme condition de cette vie équilibrée, de cette jeunesse heureuse qu’ils vivent ensemble à Paris. La vie à Paris et même toute la ville évoquent pour lui cette période et donc sa femme qui en est la condition. Cela transparaît dans les moments racontés où le couple considère ensemble leur entourage, les jeux, l’écriture, se laisser pousser les cheveux… L’accord semble parfait ce qui aboutit à une période dorée et à une confiance absolue et dangereuse pour le couple. Hadley est vue au travers de tout un agencement, une jeunesse, une vie de couple, des petites folies, une vie intellectuelle et mondaine équilibrée, un lieu… La question de l’écriture est très présente dans ce récit. Il semble que cette période constitue un tournant important dans le travail de Hemingway ou plus encore, une affirmation de sa manière et de ses possibilités, un moment où il trouve réponses aux problèmes d’enclenchement de page blanche, de sèche, de moment et de situation d’écriture, de sujets… La conclusion reprise sous multiples formes dans les fragments contient une réflexion sur ce qu’est le récit autobiographique. Il ne s’agit pas de raconter un vécu mais de recréer un univers, de le faire sentir. Le Paris de l’Entre-deux-guerres est ainsi recréé par quelques traits, forcément incomplet, mais évoqué. Il semble que cette ville était pour Hemingway le lieu idéal pour vivre la littérature à cette époque. La possibilité de vivre dans un confort correct fait de petits plaisirs, pour peu de moyens, permet de se consacrer à l’écriture, d’expérimenter, de s’amuser aux courses, de voyager, d’avoir une famille… sans tout faire passer sous la nécessité de l’argent, tout en restant parmi la population, donc en faisant des rencontres enrichissantes – que ce soit d’autres écrivains ou bien un pauvre cracheur de feu – qui alimentent l’écriture. Ainsi que le « poisson-pilote » vient troubler par ce qu’il introduit la tranquillité des vacances à la montagne et celle du couple, on peut imaginer que cet âge d’or du Paris artiste fut troublé par l’irruption de malvenus, d’intéressés ou de gens suiveurs, médiocres…
Passages retenus
p. 45 : Je t’ai vue, mignonne, et tu m’appartiens désormais, quel que soit celui que tu attends et même si je ne dois plus jamais te revoir, pensais-je. Tu m’appartiens et tout Paris m’appartient, et j’appartiens à ce cahier et à ce crayon.
Techniques de travail, p. 51 : Je travaillais toujours jusqu’au moment où j’avais entièrement achevé un passage et m’arrêtais quand j’avais trouvé la suite. Ainsi, j’étais sûr de pouvoir poursuivre le lendemain. Mais parfois, quand je commençais un nouveau récit et ne pouvais le mettre en train, je m’asseyais devant le feu et pressais la pelure d’une des petites oranges au-dessus de la flamme et contemplais son crépitement bleu. Ou bien je me levais et regardais les toits de Paris et pensais : « Ne t’en fais pas. Tu as toujours écrit jusqu’à présent, et tu continueras. Ce qu’il faut c’est écrire une seule phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses. » Ainsi, finalement, j’écrivais une phrase vraie et continuais à partir de là. […] Là-haut, dans ma chambre, je décidai que j’écrirais une histoire sur chacun des sujets que je connaissais. Je tâchai de m’en tenir là pendant tout le temps que je passais à écrire et c’était une discipline sévère et utile. C’est dans cette chambre que j’appris à ne pas penser à mon récit entre le moment où je cessais d’écrire et le moment où je me remettais au travail, le lendemain. Ainsi, mon subconscient était à l’œuvre et en même temps je pouvais écouter les gens et tout voir, du moins je l’espérais ; je m’instruirais, de la sorte ; et je lirais aussi afin de ne pas penser à mon œuvre au point de devenir incapable de l’écrire. En descendant l’escalier, quand j’avais bien travaillé, aidé par la chance autant que par ma discipline, je me sentais merveilleusement bien et j’étais libre de me promener n’importe où dans Paris.
p. 173 : Il nous faut plus de mystères authentiques dans nos vies, Hem, me dit [Evan Shipman, poète] un jour. Ce qui manque le plus à notre époque, c’est un écrivain sans ambition et un poème inédit vraiment important. Mais, bien sûr, il faut vivre.
p. 210 : Je ne suis pas sûr que Scott eût jamais bu du vin au goulot auparavant et cela le rendait excité comme s’il avait traîné dans les bas-fonds ou comme l’est une fille qui nage pour la première fois sans maillot.
Concession de l’oeuvre littéraire autobiographique, p. 333 : Ce livre est une œuvre d’imagination. J’ai laissé beaucoup de choses de côté, opéré des changements et des coupes, et j’espère qu’Hadley comprendra. Il se peut qu’un ouvrage de ce genre élimine et déforme, mais il tente de recréer par l’imagination une époque et les gens qui l’ont vécue. Les faits dont on se souvient, jamais on ne pourra les rendre tels qu’ils se sont produits dans la réalité. […] Il a fallu tailler sans pitié, comme il convient dans une œuvre d’imagination.
Une première marche pour espérer regarder les arbres en face
Wohllenben (Peter) 2015, La Vie secrète des arbres, Les Arènes, Paris, 2017
sous-titre : Ce qu’ils ressentent. Comment ils communiquent. Un monde inconnu s’ouvre à nous.
Traduit de l’allemand par Corinne Tresca (titre original : Das geheime Leben der Bäume. Was si fühlen, wie sie kommunizieren – die Entdecken einer verborgenen Welt.)
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Ingénieur forestier dans l’ouest allemand, près de Aix-la-Chapelle, l’auteur nous fait découvrir le comportement des arbres, leurs manières de communiquer, de s’entraider, de se reproduire, de se servir ou de résister aux autres espèces, de grandir doucement à l’ombre des aînés, de se concurrencer pour une place au soleil, d’assurer la survie de l’espèce, de migrer quand le climat évolue… Toute une vie qui n’est finalement pas si lointaine de celle des hommes, rythme de vie mis à part.
Une poignée de terre forestière contient plus d’organismes vivants qu’il y a d’êtres humains sur terre.
p. 99
Commentaires
Peter Wohllenben n’est pas un chercheur scientifique ni un écrivain, mais un passionné des arbres. L’idée essentielle de ce livre est de faire découvrir, de vulgariser, les arbres et leur mode d’existence en forçant le trait de la comparaison avec l’humain (cf. titres des chapitres : le temps des amours, l’école forestière, rapports de force, logements sociaux, question de caractère, les enfants des rues…). Ce rapprochement est efficace dans la mesure où il permet au lecteur de comprendre et visualiser le fonctionnement des arbres sans être assailli de termes techniques. L’arbre devient une forme de vie à l’existence riche et complexe, là où on le considérait ordinairement comme un stock de bois, une plante certes utile mais un peu bête comme une pierre. L’auteur avoue d’entrée de livre avoir eu cette vision à ses débuts. Les chapitres du livres sont ainsi comme autant d’avancées, d’expériences, qui amèneront le lecteur au même point que l’auteur, à une prise en compte de la richesse existentielle des arbres. Les anecdotes de l’auteur, servant d’illustrations à un point ou un autre de cette présentation, sont clairement les meilleures passages du livre. Cette vieille souche survivant des décennies sans tronc ni feuilles, juste parce que ses anciens voisins, parents et amis, ont décidé de continuer à l’alimenter, à la garder parmi eux, par une aide alimentaire souterraine, a une puissance évocatrice incroyable qui dépasse le rapprochement un peu forcé à la sécurité sociale. Les trois chênes frères mais réagissant de manière différente aux signes climatiques sont une belle source d’interrogation pour réfléchir au comportement et aux contraintes existentielles des arbres (pourquoi perdre ses feuilles, pourquoi les conifères ne les perdent pas… ? comment captent-ils l’arrivée de l’hiver ?). Certains passages sont plus obscurs, l’auteur les passant trop vite, les croyant évidents alors qu’ils nécessiteraient un éclaircissement de notions scientifiques ou pratiques complexes. Mais il parvient parfaitement à donner cette épaisseur d’existence nécessaire qui soutient une révision presque complète des croyances et comportements humains habituels face à la forêt et aux arbres : l’erreur d’éclaircir les forêts pour favoriser la pousse (les arbres pousseront effectivement plus vite mais s’en trouveront beaucoup plus fragiles). Observer les arbres donne une série de leçons – sur l’importance de la lenteur, pousser lentement mais sûrement et bien bâti, sur le collectif – à une humanité obsédée de vitesse et de calculs de rendement des individus. On pensera ici au personnage de L’Homme pressé de Paul Morand, symbole de l’homme moderne, qui surcharge la terre de ses plantes et les fait crever et rêve d’envoyer sa femme enceinte aux Etats-Unis où paraît-il de nouvelles techniques permettent de gagner quelques mois… L’importance de l’entraide fera penser à un éventuel prolongement de L’Entraide, de Kropotkine qui avait traité de l’entraide chez les animaux comme d’un principe fondamental de l’évolution et de la survie des espèces avant d’en tirer des leçons pour les humains. Une première base pour un autre monde humain plus équilibré et en accord avec la nature, à creuser avec les réflexions sur les relations de penseurs comme Philippe Descola, Baptiste Morizot… Pour continuer de découvrir le monde des arbres, on conseillera les remarquables interventions de Francis Hallé (en vidéo et dans ses ouvrages La Vie des arbres, Du bon usage des arbres).
Passages retenus
L’aide sociale, p. 28 : Le résultat de l’étude est d’autant plus surprenant : les arbres compensent mutuellement leurs faiblesses et leurs forces. Le rééquilibrage s’effectue dans le sol, par les racines. Et les échanges vont bon train. Qui est bien nanti donne généreusement et qui peine à se nourrir reçoit de quoi améliorer son ordinaire. Nous retrouvons ici aussi les champignons dont l’immense réseau agit cette fois en machine à redistribuer géante. En somme, le système fonctionne un peu comme nos services d’aide sociale.
En quête du précieux cambium, p. 133 : L’objet de la convoitise est le cambium, la fine couche de couleur pâle située entre l’écorce et le bois. C’est le siège de l’accroissement de l’arbre, là où les cellules se divisent et produisent vers l’intérieur des cellules de bois et vers l’extérieur des cellules d’écorce. Le cambium est juteux, bourré de sucres et de sels minéraux. Faites l’expérience, goûtez-en. Il est comestible, au besoin nous pourrions même nous en nourrir. Si vous croisez sur votre chemin, au printemps, un épicéa fraîchement abattu par le vent, décollez un bout d’écorce avec votre canif, puis en tenant la lame à plat, découpez de longues bandes d’un centimètre de large. Le cambium a un goût légèrement résiné de carottes et très nourrissant. C’est aussi l’avis des scolytes qui creusent des galeries dans l’écorce pour déposer leurs œufs à proximité immédiate de cette source d’énergie. L’endroit idéal pour les larves qui mangent, grossissent et grandissent bien à l’abri de leurs ennemis. Les épicéas en bonne santé se défendent par l’émission de terpènes et de substances phénoliques qui repoussent, voire anéantissent les ravageurs. Si cela ne suffit pas, ils peuvent engluer les insectes dans des gouttes de résine. Des chercheurs suédois ont toutefois découvert qu’entre-temps les coléoptères avaient peaufiné leur armement. Les scolytes débarquent désormais avec plus de champignons sur leur corps (sous forme de spores ou de fragments de mycélium) qui pénètrent à leur suite à l’intérieur de l’arbre. Une fois sous l’écorce, ils attaquent les défenses chimiques des épicéas et les transforment en substances inoffensives. Comme les champignons se développent plus vite que les scolytes creusent, ils ont toujours un léger temps d’avance sur eux. Résultat : les ravageurs progressent en terrain détoxiqué et ils peuvent manger tout leur soûl.
Question de tempo, p. 166 : Le moment où l’arbre se sépare de son feuillage est effectivement une question de caractère. Cette opération, nous l’avons vu dans le chapitre précédent, est une nécessité, mais comment savoir quand le bon moment est arrivé ? Les arbres ne peuvent pas sentir l’hiver approcher, ils ne peuvent pas savoir s’il sera froid ou doux. Ils enregistrent la décroissance des phases lumineuses et la baisse des températures. Si tant est qu’elles baissent. Il n’est pas rare que le thermomètre affiche encore des températures de fin d’été en automne, de quoi poser un vrai casse-tête à nos trois chênes. Que faire ? Profiter de la douceur ambiante pour continuer à réaliser la photosynthèse et vite engranger quelques calories supplémentaires avant l’hiver ? Ou bien jouer la sécurité et se défeuiller sans attendre au cas où un brusque épisode de gel contraindrait à un repos précipité ? Apparemment, chacun des trois arbres a un avis différent. Celui de droite est plus anxieux, ou pour l’exprimer de façon positive : plus raisonnable. A quoi bon des réserves supplémentaires si l’on ne peut plus se séparer de ses feuilles et que l’on se retrouve à traverser l’hiver avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ? Mieux vaut lâcher les feuilles et hop, au pays des rêves ! Les deux autres sont plus téméraires. Qui sait ce que le printemps suivant apportera, combien d’énergie une soudaine invasion de d’insectes engloutira et ce qu’il restera ensuite de réserves ? Mieux vaut garder les feuilles et remplir à ras bord les réservoirs, sous l’écorce et dans les racines.