Imaginez la scène : Le Songe d’une nuit d’été, Shakespeare

L’amour est une danse de fées

Shakespeare (William) ~1595, Le Songe d’une nuit d’été [in Le Songe, Les Joyeuses Commères, Le Soir des rois], GF Flammarion, 1966

Titre original « A Midsommer Nights Dreame », traduction de l’anglais par François-Victor Hugo

Note : 4 sur 5.

Résumé

On prépare le mariage de Thésée et d’Hippolyte, reine des Amazones. Lysandre et Hermia s’enfuient en forêt, car on veut marier la jeune fille à Démétrius. Par amour pour ce dernier, Héléna apprend à Démétrius où sont les deux amants…
Pendant ce temps, des artisans préparent la représentation de la tragédie de Pyrame et Thisbé pour les divertissements du mariage. Et la reine des fées Titania est fâchée avec le roi Obéron. Celui-ci demande à Puck, le lutin, d’arranger un tour à tout ce monde-là grâce à un baume magique.

Commentaires

C’est une belle fantaisie qu’on sent bien taillée pour laisser une grande liberté au metteur en scène qui peut vraiment accroître le côté merveilleux, le ridicule…
La situation « sérieuse » de la pièce semble inspirée d’un thème antique, le mariage de Thésée et de la reine des Amazones, et de situations qui se retrouvent souvent dans les comédies, de jeunes amoureux contrariés par des mariages arrangés et amants frustrés. Rien d’extraordinaire dans cette intrigue. Mais c’est le dédoublement de celle-ci par les entractes féeriques et par la répétition concrète des artisans qui donne une vraie profondeur à cette comédie. Le comique de situation marche bien avec les retournements amoureux instantanés opérés par les baumes magiques, les artisans imitant le jeu noble de l’amour, tournant à la dérision ce sérieux de loisir, la scène de la reine amoureuse d’un homme à tête d’âne… Le roi et la reine des fées, se disputant pour un caprice, eux aussi, participent à illustrer l’amour humain, son ingratitude, sa force de conviction jusqu’à l’aveuglement, son autoritarisme, sa fermeté très fragile…
Il n’y a pas de caractère ici comme on le trouvera plus tard chez Molière. C’est l’amour en tant que sentiment caractérisant l’humain qui est ici illustré, objet de sourires et de réflexion.

Mais à l’aspect comique vient s’ajouter la féerie du balai, des déguisements, des mouvements qu’on peut imaginer. Et un peu comme l’annonce le titre, on traverse la pièce sans vraiment en saisir l’enjeu, et on en repart avec l’impression d’avoir rêvé, songé à l’amour, devant un beau spectacle.

Passages retenus

Je suis votre épagneul, Démétrius, et plus vous me battez, plus je vous cajole : traitez-moi comme votre épagneul, repoussez-moi, frappez-moi, délaissez-moi, perdez-moi ; seulement, accordez-moi la permission de vous suivre, tout indigne que je suis. Quelle place plus humble dans votre amour puis-je mendier, quand je vous demande de me traiter comme votre chien ? Eh bien, c’est cependant pour moi une place hautement désirable.

p. 48, Acte II, scène 1

Plus étrange que vrai, je ne pourrais jamais croire à ces vieilles fables, à ces contes de fées. Les amoureux et les fous ont des cœurs bouillants, des fantaisies visionnaires qui perçoivent ce que la froide raison ne pourra jamais comprendre. Le fou, l’amoureux et le poète sont tout faits d’imagination. L’un voit plus de démons que le vaste enfer n’en peut contenir, c’est le fou ; l’amoureux, tout aussi frénétique, voit la beauté d’Hélène sur un front égyptien ; le regard du poète, animé d’un beau délire, se porte du ciel à la terre et de la terre au ciel ; et, comme son imagination donne un corps aux choses inconnues, la plume du poète leur prête une forme et assigne au néant aérien une demeure locale et un nom. Tels sont les caprices d’une imagination forte ; pour peu qu’elle conçoive une joie, elle suppose un messager qui l’apporte. La nuit, avec l’imagination de la peur, comme on prend aisément un buisson pour un ours !

p. 87, Acte V, scène 1

Imaginez la scène : Les Parents terribles, Cocteau

Famille bourgeoise comique, tragédie intime

Cocteau (Jean) 1938, Les Parents terribles, Gallimard, coll. Le Livre de Poche, 1962

Note : 4 sur 5.

Résumé

Yvonne a encore failli mourir à cause de maladresse concernant son traitement. Son fils Michel a découché cette nuit. Tante Léonie se doute qu’il a rencontré une femme. D’ailleurs, sûrement que Georges également. Ce serait bien normal étant donné qu’Yvonne ne s’occupe plus de lui et n’a d’yeux que pour son fils. Et elle n’est pas prête d’accepter qu’une femme lui vole son fils. Mais Michel est bien amoureux et sa Madeleine doit rompre avec un vieil homme qui l’a entretenue…

Commentaires

Intrigue familiale typique de comédie, avec ses rôles grotesques de femme hypocondriaque, incapable de se gérer, de vieille fille, de jeune premier sentimental et naïf, de vieux trompé… qui tend à tourner à la tragédie par la profondeur des personnages. À commencer par ce complexe d’Oedipe réinterprété, le jeune tuant le concurrent paternel, reniant la mère amoureuse pour une autre femme qui ressemble davantage à sa tante, vraie personne responsable qui semble s’être occupé de lui. Léonie en vieille fille ayant sacrifié son amour, son orgueil, sa vie, pour continuer de vivre à côté de l’homme qu’elle aimait et qui l’a rejetée pour sa sœur, acquiert quelque force et quelque majesté par son extrême droiture, la radicalité de son engagement, par son intelligence. Les personnages sont faussement dupes, faussement naïfs et Michel par la radicalité égale de sa décision contre son amour en finirait par toucher également. Léonie qui se sacrifie finalement avant de regretter son geste, devient elle-aussi personnage de tragédie, se complétant autant dans sa conscience du mal causé que dans sa volonté de vivre.

Passages retenus

Exact. C’est une monstruosité. C’est in-cro-yable, mais c’est comme ça. C’est même un chef-d’oeuvre. Hé, oui. (Il s’approche de la bibliothèque et frappe le dos des livres.) Tous ces messieurs, qui ont écrit des chefs-d’oeuvre, les ont écrits autour d’une petite monstruosité du même modèle. C’est pourquoi ces livres nous intéressent. Il existe, cependant, une différence. Je ne suis pas un héros de tragédie. Je suis un héros de comédie. Ces choses-là plaisent beaucoup, amusent beaucoup. C’est l’habitude. Un aveugle fait pleurer mais un sourd fait rire. Mon rôle fait rire. Pense donc ! Un homme trompé, c’est déjà risible. Un homme de mon âge trompé par un jeune homme, c’est encore bien plus risible. Mais si cet homme est trompé par son fils, le rire éclate ! C’est un chef-d’oeuvre de fou rire. Une farce, une bonne farce. La meilleure de toutes les farces. S’il ne se produisait pas de situations analogues, il n’y aurait pas de pièces. Nous sommes des personnages classiques. Tu n’es pas fière ? À ta place, je le serais.

p. 106

Atelier d’écriture : la bio-fiction (ou bio-pic romancé)

La main de Ronsard, rond point de Surgères (17)
« Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie »

À vous d’écrire la vie des grandes et des grands !

Principe : compléter les zones d’ombre d’une figure historique ou légendaire, grâce à l’imagination, la logique, la psychologie ou la fantaisie.

Type d’activité : de l’écriture complexe (basé sur un certain nombre de sources à intégrer, respecter, gérer les sources et les hypothèses personnelles, organiser un récit cohérent) à l’exercice de systématisation (simple transformation d’une indication d’événement en phrase : « 1945. Retour au pays. > En 1945, ils sont rentrés au pays. ; 1988. Rencontre de Sophie. > En 1988, il rencontra Sophie. »
Durée : temps long (recherches, brouillon, rédaction, réécriture) ou temps court (si préparation d’une liste d’événements)
Compétences ciblées : recherche/documentation, réinvestissement de connaissances historiques et culturelles, imagination, logique psychologique
Compétences linguistiques :

  • temps du passé (Passé composé/passé simple+imparfait ou présent de narration) ;
  • organisation chronologique : diversité et intégration des repères temporels (d’abord, ensuite, enfin, deux ans plus tard, le lendemain, la veille…) ;
  • reprises anaphoriques : variation des dénominations d’un même personnage (il, lui, l’, celui-ci, le héros, le jeune courageux, l’amoureux…)
  • expression de l’incertitude : modalisation par périphrases (il avait dû…, il peut avoir fait…), les adverbes (probablement, peut-être, sans doute…)
  • vocabulaire des sentiments, envies, verbes de la rencontre amoureuse…
  • verbalisation d’actions (mariage > ils se sont mariés ; succès > il obtient un grand succès…)
  • utilisation des pronoms personnels COD-COI (Il lui donna un baiser, Elle le regardait…)
Genèse

Cette activité a principalement été inspirée par la lecture des Vies imaginaires (1896), de Marcel Schwob (reconstruisant la vie de célébrités de l’antiquité ou du Moyen-Âge dont la vie est très mal connue). Mais aussi par une activité d’un manuel de français langue étrangère (FLE), Vocabulaire progressif du français niveau intermédiaire (CLe International).

Dans l’exrcice 2, il est proposé de raconter la vie à partir d’une liste d’indications biographiques.
Qu’est-ce qu’une bio-fiction ?

Comme son nom l’indique, la bio-fiction réunit biographie de type historique et fiction. C’est un peu l’autofiction mais déplacée sur une tierce personne. C’est surtout l’équivalent littéraire du bio-pic (qui prend bien souvent, pour les besoins de l’image et du temps limité, nombre de libertés avec la vérité). D’ailleurs, les sources historiques sont souvent contradictoires et lacunaires, nécessitant déjà un travail de sélection et d’imagination (pour la continuité de l’action).

Il s’agit de raconter la vie (bio) d’un personnage réel, vivant ou historique, fictif ou légendaire, mais de compléter, reconstituer les aspects inconnus de sa vie par la logique, la probabilité et l’imagination. Surtout, l’auteur s’intéresse à l’intériorité de son personnage, il reconstitue la vie intérieure de ses personnages : quelle a été la première pensée, le premier sentiment, de Napoléon quand on lui a signifié son exil ? A-t-il ressenti un coup dans le ventre, est-il resté incrédule, a-t-il tout d’un coup laisser exploser sa colère, s’est-il senti abattu ?

Genres proches aidant à cerner la bio-fiction :

  • Scénarii de bio-pic : le bio-pic serait en fait la transformation d’une bio-fiction en scénario puis en script, pour donner image à un mythe, rapprocher une figure lointaine.
  • Le récit biographique : évidemment, comme celui-ci, il est question de parler de la vie d’une personne existante, on va donc faire référence à un contexte historique et aux événements connus. Le biographe fait souvent oeuvre d’imagination pour tenter d’expliquer les zones d’ombre. Cependant, le but du récit biographique est de trouver la manière de raconter ces événements, la bio-fiction peut aisément délaisser ces événements car ce qui l’intéresse, ce sont justement cet espace laissé libre à l’imagination.
  • Le roman historique : comme celui-ci, on brode la fiction autour d’événements historiques avérés et documentés. Sauf qu’ici, l’écrit a pour but de produire une cohérence autour de la vie d’une personne humaine – lui donner un sens, une image allégorique, une morale… – là où le roman historique a un but de plongée culturelle dans une époque, un contexte.
  • l’autofiction : au lieu de se fictionnaliser soi-même (comme Céline ou Proust), l’auteur fictionnalise une tierce personne. Cependant, l’autofiction a un but de prise de recul sur soi, de déformation de la vérité pour lui faire prendre l’image rêvée de soi, ou l’image intérieure, ou l’image symbolisée…
  • la fan-fiction : on est en effet très proche de la fan-fiction, dans laquelle le fan (d’une série, d’un dessin animé, d’un personnage en particulier…), raconte une variante, une branche nouvelle (ou arc), une nouvelle aventure… Mais l’objectif est alors de construire, à partir de certains personnages aimés ou d’un univers, une nouvelle aventure, alors que la bio-fiction demeure dans l’univers donné, ne faisant que compléter, interpréter, développer…
Oeuvres exemplaires :
  • François Villon (1892), de Marcel Schwob ; reconstitue la vie du poète légendaire du Moyen-Âge grâce à un gros travail de documentation et de recherches historiques (archives judiciaires), complété d’hypothèses au regard de son oeuvre et des événements de son temps.
  • Vies imaginaires (1896), de Marcel Schwob ; (sur des personnages de l’antiquité dont on sait peu, des figures légendaires de pirates…)
  • Sur le thème des vies légendaires des pirates : Contes et Récits : Pirates, corsaires et flibustiers, de Stéphane Descornes ;
  • Le Principe (2015), de Jérôme Ferrari ; sur le physicien Werner Heisenberg, prix Nobel, et travaillant à la bombe pour le régime nazi
  • Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, de Mathias Enard (2010) ; à partir d’une anecdote historique sur un voyage de Michel-Ange à Istanbul, l’auteur lui prête toute une aventure, un amour…
  • François, le saint jongleur (1999), de Dario Fo ; sur des épisodes de la vie de saint François d’Assise mise en scène.
  • La Légende dorée (XIIIe siècle), de Jacques Voragine ; racontant la vie des saints de l’Eglise. Vie de Jésus (1863), de Renan
  • La vie d’Alexandre le Grand, par le pseudo-Callisthène (se faisant passer pour le biographe officiel contemporain), dans les Vies parallèles de Plutarque (qu’il compareà César), chez Quinte-Curce (très mythifiant), la version aculturée du moyen-âge par Alexandre de Paris (qui écrivit le premier en vers de 12 pieds, devenus alors alexandrins), l’Iskandarnamah perse…
  • Les « Vidas » des troubadours, plusieurs éditions. Les auteurs anonymes du Moyen-Âge ont inspiré leurs successeurs lecteurs qui ont reconstruit leur vie en s’inspirant de leur oeuvre. Pensons à la chanson de Roland, attribuée à un certain Turold… Dans le même genre, Vie d’Esope (XIIIe), de Maxime Planude…

Marcel Schwob a publié plusieurs recueils de petits contes ou récits courts symbolistes. Mais il s’est aussi passionné pour le poète François Villon (XVe) et, avec les travaux de l’historien et archiviste Auguste Longnon, il a reconstitué la vie de Villon (incluse dans le recueil Spicilège, 1896) en cherchant dans les archives du XVe siècle (notamment en croisant les actes de jugements rendus). Malgré le travail historique, il demeure encore quantité de zones d’ombres. François Villon est ainsi le type même de figure historique se prêtant à merveille à ce type d’écrit ; plusieurs auteurs ont ainsi écrit des romans biographiques sur sa vie : Robert Louis Stevenson, Fracis Carco, Jean Teulé, Valentyn Sokolosky, Gerald Messadié. Les Vies imaginaires, assument pleinement le remplissage par l’imagination, d’autant qu’il est question de figures très méconnues.

Mathias Enard dispose d’une grande liberté concernant une potentielle venue à Istanbul de Michel-Ange pour un projet de pont. Il peut laisser libre court à son fantasme quant au personnage et à la ville. Cela n’empêche cependant pas des recherches poussés pour ancrer l’action dans son contexte historique et artistique et dans la vie d’un artiste mondialement connu. Jérôme Ferrari est bien-sûr plus prudent en maniant l’histoire du physicien Werner Heisenberg… Il use ainsi du conditionnel, ou de précautions rhétoriques (peut-être que… ou bien… est-ce possible que…) pour mettre à distance, se détacher d’un récit affirmatif. Prudence s’impose évidemment davantage avec des figures historiques dont la vie nous est plus connue, sous peine de diffamation.

Les saints, Jésus, se prêtent excessivement bien à ce type de biographie-fictionnalisée qui a pour but de faire l’apologie du personnage, de se servir des incohérences pour légendariser le personnage historique. Mais on peut, à l’instar de Dario Fo, s’en servir tout autrement, en rendant plus populaire et simple saint François, en l’assimilant à un excellent orateur, à un technicien du one man show, en le mettant en scène pour montrer son combat pour l’humilité, pour l’égalité… Les auteurs, comme les troubadours du Moyen-Age, qui d’après Michel Zink devaient garder l’anonymat (car l’écriture était un travail manuel réservé aux clercs, indigne d’un noble) donnent également une bonne source d’inspiration (ils se déguisent, se font passer pour des jongleurs, ou louent les services de jongleurs pour endosser le rôle d’auteur, alors qu’ils livrent des messages dans leurs poèmes). Les personnages légendaires de pirates se prêtent très bien à ce genre de récits littéraires. Mais des personnages de dessins animés ou de série, de roman, pourraient également faire l’affaire, on se rapprocherait ainsi de la fan fiction, avec moins de danger quant à la diffamation mais davantage quant aux droits d’auteur…

Enfin, un personnage comme Alexandre le Grand a été tant de fois raconté, les différentes biographies vont de la volonté historique à celle de donner corps et de grandir la légende, de lui redonner un nouveu sens dans un contexte différent (Moyen-Âge, Monde musulman).

exemples de sujets potentiels :

  • vie d’un auteur anonyme ou méconnu de l’antiquité
  • épisode célèbre de l’histoire mais aux détails manquant : le procès de Platon, la perte des oeuvres
  • raconter la vie d’une personne un peu mythomane dont la vérité des actes demeure inconnue (Romain Gary par exemple a pu dire certaines choses incompatibles et parfois contraires aux travaux historiques). L’écriture consistera ainsi à expliquer les mensonges.
  • retracer le parcours, les actions d’une personne dont on a perdu la trace pendant une période, par exemple pendant la guerre ; (~fiction historique)
  • imaginer la vie d’un personnage de film ou de roman hors de la partie connue (~fan fiction)

Analyse pratique d’une activité d’écriture de FLE : mise en récit d’une liste-événements.

Dans cette activité, après une présentation et des exercices sur un vocabulaire spécifique, il est demandé de raconter une histoire à partir d’une liste de dates et événements associés (exercice 2 de la page 25, ici 4e image). Cette activité de production écrite est très efficace – en dehors du fait qu’il soit question de raconter la vie sentimentale comme dans le résumé d’un mélodrame – notamment parce qu’elle permet un réinvestissement de nombreuses éléments (manipulation des temps du passé, des outils d’organisation du récit, gestion des reprises anaphoriques…), et un enrichissement du texte infini pour tout apprenant à l’aise avec les éléments de base demandés.

Nous avons réutilisé cette activité plusieurs fois et, pour la diversifier ou pour la rendre différemment attractive, nous avons constitué de nouvelles listes d’étapes de vie à partir de la biographie de figures célèbres comme Zinédine Zidane, Vanessa Paradis, Romain Duris… On peut ainsi mobiliser différentes sources d’écriture : logique, explications psychologiques, inspiration, descriptions, connaissances encyclopédiques… En tant qu’activité d’écriture complexe et souple, elle permet de faire travailler toute personne quel que soit son niveau, aussi bien en entraînement qu’en évaluation.

Variation du menteur : plutôt que de donner une liste d’événements, on peut au contraire demander aux apprenants de chercher eux-mêmes des informations (maison, bibliothèque) sur une figure célèbre (choisie peut-être par le groupe), puis de raconter l’histoire de cette personne en y incluant volontairement des événements mensongers. La lecture à la classe/au groupe sera donc l’occasion d’un jeu de repérages des mensonges.

Ramasse tes lettres : Vies imaginaires, de Marcel Schwob (bio-fictions)

Donner coeur à la légende

Schwob (Marcel) 1896, Vies imaginaires, GF Flammarion, 2004

Note : 4 sur 5.

L’auteur : Marcel Schwob (1867-1905)

Son père, ami de Théodore de Banville et de Théophile Gautier, dirige le quotidien du Phare de la Loire à Nantes. Marcel y publie pour la première fois alors qu’il n’a que onze ans, un compte-rendu de lecture d’Un capitaine de quinze ans, de Jules Verne. Il est envoyé en 81 au lycée Louis-le-Grand, à Paris, chez son oncle.

Il se passionne pour les langues, découvre Robert Louis Stevenson, mais échoue à l’entrée à l’École Normale Supérieure, puis à l’agrégation en 89. Il se lance dans le journalisme et dirige notamment le supplément littéraire de l’Écho de Paris.

Les recueils de contes qu’il fait paraître à partir de 91 (Coeur double), considérés comme symbolistes, sont soignés comme des petits poèmes en prose, et utilisent des procédés littéraires originaux qui seront repris par Gide, Faulkner ou encore Borgès. Sa santé trop fragile met un terme à une œuvre à peine commencée.

Résumés

A partir de quelques indices de vie en grande partie inconnue, Marcel Schwob complète à l’imagination la vie de ces nombreux personnages divers.
Empédocle, dieu supposé : doté de pouvoirs divins qui guérissent et sauvent, il marche au milieu des hommes comme un dieu.
Erostrate, incendiaire : se destinant à être prêtre d’Artemis et célèbre, il viola le temple d’Artemis à Ephèse pour lire les vers secrets d’Héraclite.
Cratès, Cynique : qui se dépouilla de ses richesses pour vivre nu dans les ordures, et y eut même un disciple et une femme.
Septima, incantatrice : esclave qui va pour se faire aimer d’un homme libre, jusqu’à invoquer sa jeune sœur morte.
Lucrèce, poète : qui ne pouvant accomplir l’amour avec sa femme africaine, se plongea dans les écrits d’Epicure.
Clodia, matrone impudique : qui ne put oublier ni avec son mari, ni avec Cicéron, son amour incestueux pour son frère l’effronté Clodius.
Pétrone, romancier : qui fréquentait le bas peuple tout en étant cultivé.
Sufrah, géomancien : sorcier qui échoua à prendre la lampe d’Aladdin, et qui tenta ensuite de s’approprier le grand sceau du roi Salomon.
Frate Dolcino, hérétique : qui professe une nouvelle foi encore plus modeste, refusant le travail et prônant le retour à l’innocence de l’enfant.
Cecco Angliolieri, poète haineux : laid et pauvre car il s’opposait à son père, il vécut dans l’ombre, en double négatif de Dante.
Paolo Uccello, peintre : observateur des oiseaux, il se détache de la réalité pour la recherche de la pureté des lignes
Nicolas Loyseleur, juge : moine dévot à la Vierge qui se charge de faire condamner Jeanne d’Arc.
Catherine la Dentellière, fille amoureuse : orpheline ayant appris le métier de la dentelle, prend goût aux richesses faciles d’un sergent louche.
Alain le Gentil, soldat : recruté à 12 ans quand une armée prit sa ville, et brigand tonsuré.
Gabriel Spenser, acteur : né dans un bordel bien fréquenté par des acteurs, devint acteur travesti car il était beau et délicat.
Pocahantas, princesse indienne qui sauve la vie d’un capitaine avant d’être enlevée par un autre.
Cyril Tourneur, poète tragique, auteur de la Tragédie de l’athée, né d’une prostituée et d’un dieu inconnu, un jour de peste, détestant par orgueil les rois et les dieux.
William Phips, pêcheur de trésor : qui fait fortune en repêchant le trésor d’un galion espagnol coulé près d’une île de pirates.
Le capitaine Kid, pirate : hanté par le fantôme d’un camarade qu’il a assommé lorsque celui-ci lui a fait remarqué qu’il enfreignait ses propres règles de piraterie.
Walter Kennedy, pirate illettré : qui par son intégrité condamne le traître et fait confiance à un homme de Dieu.
Le Major Stede Bonnet, pirate par humeur : noble vantant la camaraderie des pirates.
MM Burke et Hare, assassins : qui invitent un passant, lui font raconter quelque histoire, le coupe en cours et revende son corps au docteur Knox.
Morphiel, démiurge : chargé de créer des cheveux, il tombe amoureux de son œuvre.

Commentaires

Dans sa préface, l’auteur traite de différents biographes et montre combien peu sont ceux qui s’intéressent aux détails de la vie des hommes dont ils racontent la vie – qui est alors faite d’un ensemble, d’une succession d’événements. Pourtant, ce sont ces détails qui particularisent un homme, le rendent unique, vivant dans l’histoire des êtres génériques et interchangeables. C’est le rôle du littérateur de compléter, de remplir ces biographies d’éléments particularisant, quitte à les inventer.

Marcel Schwob rejoint dans sa préface la critique qui sera adressée à l’histoire classique – une succession d’événements. L’histoire s’est depuis intéressée à la vie commune et courante – les modes de vie des grands, des pauvres… Marcel Schwob propose de réaliser ce travail dans la fiction pour compléter par la suggestion ces vies de légendes, pour en faire devenir des personnages vivants et uniques. En ce sens, son travail le plus célèbre sera celui sur François Villon, publié de manière posthume en 1912.

Ces vies imaginaires semblent être volontairement courtes, faites uniquement de ces petits détails cruciaux qui font l’unicité du personnage. En jouant sur les détails historiques et légendaires, Schwob construit un filet de références littéraires et historiques, il intègre les personnages parmi l’imaginaire collectif. C’est ce type de jeu littéraire qui inspirera si fort les Fictions de Jorge Luis Borges.

Au delà du jeu sur le travail littéraire, ces biographies fictives présentent un caractère développé jusqu’à son terme, donc exemplaire comme un mythe, se présentant alors comme un support de réflexion sur un sujet. Par exemple, très brièvement : jusqu’où aller pour s’approprier le savoir ou l’amour (Erostrate, Septima), ou l’art (Paolo Uccello), jusqu’où l’application de préceptes philosophiques ou religieux (Cratès, Frate Dolcino), peut-on se détourner du désir physique (Lucrèce, Clodia), peut-on faire partie de deux mondes (Pétrone)…

Passages retenus

L’art est à l’opposé des idées générales, ne décrit que l’individuel, ne désire que l’unique. Il ne classe pas, il déclasse. […] Mais regardez une feuille d’arbre, avec ses nervures capricieuses, ses teintes variées par l’ombre et par le soleil, le gonflement qu’y a soulevé la chute d’une goutte de pluie, la piqûre qu’y a laissé un insecte, la trace argentée d’un escargot, la petite dorure mortelle qu’y marque l’automne ; cherchez une feuille exactement semblable dans toutes les grandes forêts de la terre ; je vous mets au défi. Il n’y a pas de science du tégument d’une foliole, des filaments d’une cellule, de la courbure d’une veine, de la manie d’une habitude, des crochets d’un caractère. […] Le livre qui décrirait un homme en toutes ses anomalies serait une œuvre d’art comme une estampe où on voit éternellement l’image d’une chenille aperçue une fois à une heure particulière du jour.

p. 53

Lucrèce souhaitait ardemment se fondre à ce beau corps. Il étreignait ses seins métalliques et attachait sa bouche sur ses lèvres d’un violet sombre. Les paroles d’amour passèrent de l’un à l’autre, furent soupirées, les firent rire et s’usèrent. Ils touchèrent le voile flexible et opaque qui sépare les amants. Leur volupté eut plus de fureur et désira changer de personne. Elle arriva jusqu’à l’extrémité aiguë où elle s’épand autour de la chair, sans pénétrer jusqu’aux entrailles. L’Africaine se recroquevilla dans son corps étranger. Lucrèce se désespéra de ne pouvoir accomplir l’amour. La femme devint hautaine, morne et silencieuse, pareille à l’atrium et aux esclaves. Lucrèce erra dans la salle des livres.

p. 78

Ramasse tes lettres : Pirates, corsaires et flibustiers (jeunesse)

Aventures dans les légendes pirates

Descornes (Stéphane) 2004, Contes et Récits : Pirates, corsaires et flibustiers, Nathan, coll. La Mémoire du monde

illustrations par Hugues Micol

Note : 3.5 sur 5.

L’auteur : Stéphane Descornes (1969-)
Né à Paris. Attiré par la Bande dessinée, fait des études d’illustrateur, pour se consacrer à l’écriture d’histoires principalement pour la jeunesse.

Résumés

L’Héritage d’Eustache Buskes (1217) : Kalikratès, un acrobate de cirque croise le fameux pirate dans une prison, la nuit avant son exécution ; celui-ci lui révèle l’emplacement de son trésor.
La plus belle dame de Fondi (1534) : un homme mystérieux s’introduit une nuit chez la belle Julie de Gonzague ; elle doit s’enfuir, Barberousse veut l’enlever.
T’étais un grand homme, Morgan (1685), Henri Morgan, ancien flibustier, est confronté à Oexmelin, son ancien chirurgien de bord qui a publié son Histoire d’aventuriers… dans lequel il fait un portrait très noir de son ancien capitaine.
Quand la chance vous sourit (1693), René Duguay-Trouin, corsaire français promet de s’échapper de la prison anglaise de Plymouth ; une jolie vendeuse de légumes lui fait porter un panier chaque jour par l’intermédiaire de son compatriote geôlier…
Comment naît une légende (1703), après que le journaliste Guillaume Rendu eut interviewé un homme imposant, connu selon deux enfants rencontrés dans un bar, comme Monbars l’exterminateur.
La Revanche d’Israël Hands (1718), homme de Barbe-Noire, estropié, accusé et sommé de raconter sa version de la bataille qui opposa son capitaine et le lieutenant Maynard, qui se termina par la mort du plus célèbre pirate.
Ma mère s’appelait Anne Bonny (1716-1721) : la jeune Mary retrouve dans la maison de sa jeunesse le journal de sa mère qui était en fait une pirate célèbre auprès de Barbe-Noire et de Calico Jack…
Signé Laffite (1814-1815) : le pirate Jean Laffite, recherché par le gouverneur de la Nouvelle Orléans, lui propose de mettre à disposition ses hommes contre l’invasion anglaise qui se prépare.
La Part du diable (1800-1827), Robert Surcouf, corsaire français, se lance à l’abordage d’un gigantesque navire anglais, le Kent ; n’a-t-il pas sous-estimé l’adversaire ?
– POSTFACE dans laquelle l’auteur raconte la genèse de ses contes, chacun appuyé sur une moitié de témoignages et archives historique, et une seconde moitié d’imagination.

Commentaires

L’univers de la piraterie possède un immense potentiel de projection et de rêverie. Il suffit pour s’en convaincre de penser au succès planétaire du manga One Piece (1997→?) de Eiichiro Oda, qui élabore un monde fantastique à partir de l’univers des pirates dont il reprend certaines figures comme le terrible Barbe-Noire. Voyage, aventure, chasse au trésor, fraternité de l’équipage, immensité des océans, risque, orages, amour, batailles, excentricité du vêtement et liberté de l’impertinence… marginalité criminelle ou rebelle… Le pirate est-il une mauvaise personne qui plaît ou parfois une espèce de Robin des bois attaquant les flottes coloniales et impériales (comme évoqué par Kalikratès s’adressant à Eugène Buskes) ? Le pirate, son corps balafré, témoin d’un vécu lourd d’expérience, son humeur imprévisible qui fait peur et possède en même temps un charisme spécial, qu’on pourrait rapprocher de celui du vampire. On pourra aussi penser au personnage de Végéta dans le manga Dragon Ball d’Akira Toriyama, personnage a priori négatif, colérique, orgueilleux, revanchard, machiste, ambitieux, détestant la défaite… mais choisissant finalement le bien en dernier recours, comme peut-être Robert Surcouf qui épargne les otages.

Cependant, le recueil ne donne que peu de place aux aventures en haute mer. Mis à part l’abordage de « La part du diable » (qui aurait plutôt trouvé sa place au début du recueil, en tant que scène la plus attendue, au lieu de suivre un ordre chronologique peu pertinent). Seul le journal d’Anne Bonny tente de faire passer le goût du voyage, dépeint la vie et les aventures à bord. Stéphane Descornes raconte finalement peu les scènes d’action, évasions – autre topos de la piraterie – à l’exception également du récit d’Israël Hands. La fuite de la belle femme de Fondi est également sans danger.

En échange des scènes d’action attendues, l’auteur s’intéresse davantage à la confrontation du pirate et d’une personne extérieure au monde de la piraterie. Cette dernière porte en quelque sorte le regard et la parole du lecteur dans une sorte d’entrevue permettant de faire connaissance avec ces étoiles de la piraterie. Qui étaient-ils donc ? Le titre fait allusion aux différents statuts : les pirates ou forbans sont des criminels n’agissant que pour leur compte, les corsaires ont l’autorisation de leur seigneur ou roi pour attaquer les navires ennemis, les flibustiers français sont par exemple des pirates qui ne s’en prennent volontairement qu’aux troupes espagnoles et portugaises et qu’on laisse donc agir.

Ces personnages demeurent mystérieux et leur vie, leurs actions, leur mode de vie alimentent l’imaginaire. Pourquoi Laffite a choisi de venir en aide au gouverneur de la Nouvelle Orléans ? Aucun des récits ne retrace toute une vie à l’exception sans doute du journal d’Anne Bonny. Dans la plupart, Descornes a pour but d’éclaircir ou d’exploiter un point particulièrement mystérieux de la légende qui court sur chaque figure. Par cette accroche il donne une petite entrée sur la légende : le témoignage d’Israël Hands décrivant son capitaine lui tirer dans la jambe ; l’enfant qu’aurait eu Anne Bonny ; l’évasion de Duguay-Trouin ; comment s’est évadée la dame de Fondi, le procès pour diffamation intenté par Henry Morgan…

D’autre part, Descornes s’intéresse à la construction de ces légendes. Confronter Morgan à son chroniqueur Oexmelin, le journal de bord d’Anne Bonny, le jugement des pirates de Barbe-Noire… et bien-sûr la création totale de la légende de Monbars l’Exterminateur, par le mensonge, la colportation d’une rumeur… Dans l’espace d’inconnu laissé par la légende, l’auteur peut laisser courir son imagination, sa fantaisie, sa connaissance ou sa vision du personnage, de l’humain, du sens que porte le personnage. Un peu à la manière des Vies imaginaires (1896) de Marcel Schwob, Stéphane Descornes fait un exercice de fictionnalisation de ces personnages de légende, de bio-fiction, cherchant à faire entrer le lecteur dans l’intime, faire entendre la parole, faire voir, toucher, sentir… là où les chroniques en restent trop souvent à la succession d’événements.

Passages retenus

Avouons-le d’emblée, dans « T’étais un grand homme, Morvan ! », la rencontre houleuse que je relate entre Morgan et son biographe, Oexmelin, n’a sans doute jamais eu lieu. En revanche, le procès qu’intenta l’ancien flibustier aux éditeurs d’Oexmelin s’est bel et bien produit. Concluant à la diffamation, les juges exigèrent le paiement de dommages et intérêts. Une première… et un procédé plus que jamais d’actualité !

p. 176

C’est en écoutant l’émission radiophonique de Michel Le Bris, À l’abordage, que j’ai appris cette incroyable nouvelle : Monbars l’Exterminateur n’a en fait jamais existé ! Après un tel choc, une foule de questions m’ont assailli : comment naît une légende ? D’où Oexmelin tenait-il ses sources, lui qui, le premier, raconta les exploits de Monbars ? De Nau l’Olonois, n’est-ce pas ? Mais alors, lequel des deux se trompe, confond, invente ? D’où peut bien sortir ce macabre héros ? D’un conte pour enfants ? Écrit par qui ? Par un écrivain médiocre que l’on refuse de publier ou, plus amusant, par des enfants ?

p. 178

Terrible dilemme que celui auquel fut confronté Jean Laffite : ou bien aider ses compatriotes (qui étaient aussi ses pires ennemis) à repousser l’envahisseur anglais ; ou bien s’allier à ce dernier et se débarrasser d’eux une fois pour toutes. Contre toute attente, Laffite choisit de combattre aux côtés des Américains qui en furent grandement soulagés ! Et pour cause : sans la petite armée personnelle de Laffite, la Louisiane (et qui sait, l’Amérique tout entière ?) serait tombée aux mains des Anglais ! Certains n’ont lu dans son attitude qu’un banal patriotisme. Je crois l’homme diablement plus rusé. À l’image de ce message Signé Laffite, offrant une récompense à qui lui livrerait le gouverneur Clairborne, Laffite s’est bel et bien moqué des uns et des autres. Et avec quel panache !

p. 179

Imaginez la scène : Le Bal des voleurs, Anouilh

Élites et voleurs, mondes parallèles

Anouilh (Jean) 1938, Le Bal des voleurs [in Le Voyageur sans bagage], Gallimard, coll. Folio, 1958

Note : 3 sur 5.

Résumé

Peterbono et ses deux apprentis sont à leurs basses œuvres dans les rues de Vichy. C’est alors que Lady Hurf reconnaît en Peterbono un prince espagnol qu’elle a connu et l’invite à séjourner chez elle avec ses fils. Cela tombe bien car les deux garçons sont amoureux des deux jeunes filles de la dame. Lord Edgar a bien des suspicions sur l’identité du prince mais sa femme ne l’écoute pas. Mais voilà qu’Eva ne reconnaît plus l’amour qu’elle a d’abord éprouvé pour Hector et Gustave, après avoir déclaré son amour, semble fuir Juliette.

Commentaires

Comédie-ballet en quatre tableaux. Sur une petite intrigue très simple, Anouilh rapproche personnages de l’élite et voleurs ratés.

Par la construction en parallèles, entre le « raté » des voleurs et celui de ces élites blasées, entre les deux histoires d’amour inversées et celle platonique de Lady Hurf et de Peterbono, par l’intervention de personnages secondaires comme la petite fille et surtout les Dupont-Dufort père et fils, Anouilh propose une petite féerie qui rappellera par certains côté celles de Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été par exemple avec ces couples qui se croisent, se cherchent se fuient. D’autre part, les déguisements multiples des voleurs puis ceux pour le bal des voleurs, installent une atmosphère de Carnaval, renversante, où les voleurs semblent presque les plus loyaux et les plus honnêtes.

Passages retenus

LADY HURF. – Je t’ai dit, je suis une vieille carcasse qui s’ennuie. J’ai eu tout ce qu’une femme peut raisonnablement et même déraisonnablement souhaiter. L’argent, la puissance, les amants. Maintenant que je suis vieille, je me retrouve autour de mes os aussi seule que lorsque j’étais une petite fille qu’on faisait tourner en pénitence contre le mur. Et ce qui est plus grave, je me rends compte qu’entre cette petite fille et cette vieille femme, il n’y a eu, avec beaucoup de bruit, qu’une solitude pire encore.

ÉVA. – Je vous croyais heureuse.

LADY HURF. – Tu n’as pas de bons yeux. Je joue un rôle. Je le joue bien comme tout ce que je fais, voilà tout. Toi, tu joues mal le tien ! (Elle lui caresse les cheveux.)
Petite fille, petite fille, vous serez toujours poursuivie par des désirs qui changeront de barbes sans que vous osiez jamais leur dire d’en garder une pour les aimer. Surtout ne vous croyez pas une martyre ! Toutes les femmes sont pareilles. Ma petite Juliette, elle, sera sauvée parce qu’elle est romanesque et simple. C’est une grâce qui n’est pas donnée à toutes.

(p. 155)

Imaginez la scène : la Leçon de Ionesco

Professeur, garant de la normalité ?

Ionesco (Eugène) 1951, La Leçon [in La Cantatrice chauve suivi de La Leçon], Gallimard, coll. Folio, 1954

Note : 4 sur 5.

Résumé

Ce matin, le professeur reçoit une nouvelle élève, une belle jeune fille qui semble l’élève idéale. Mais celle-ci a manifestement une incapacité mentale à réaliser une soustraction et cela met le vieux professeur hors de lui.

L’auteur : Eugène Ionesco (1909-1994)

Commentaires

Le comique repose sur la caricature de la situation d’enseignement, le question-réponse, la répétition de l’erreur, l’agacement du professeur, agacement susceptible de le mener à une crise profonde, crise nerveuse parce qu’elle révèle l’incohérence même d’un système d’enseignement.

Cette petite comédie loufoque (la jeune fille est capable de calculer des multiplications impressionnantes mais incapable de soustraire), sous des apparences de fait divers (un prof tueur en série) grossit en fait une situation typique de l’enseignement ; elle fait la critique du mode d’éducation le plus répandu. Le professeur fait face à l’incohérence de son élève. Et devant cette chose qui le dépasse, l’anormalité fondamentale de son élève, le professeur n’a d’autre choix que de craquer, que d’écarter, de renier l’élève (la tuer ?) pour restaurer la normalité. Dans la conception traditionnelle de l’enseignement, il y a une normalité théorique et pas de place pour ceux n’y correspondant pas, qui sont effectivement écartés. Or, cette anormalité de l’élève, cette imperfection, est bien-sûr la norme. Tout élève, et au-delà tout être humain pensant, a bien entendu des défaillances de raisonnement. Se priver de l’un d’eux, dont les défaillances transparaissent, c’est se priver de compétences importantes dans d’autres domaines.

Le second point pédagogique que l’on peut observer dans cette pièce, c’est le côté chien savant de la jeune fille. Elle apprend tel qu’on le lui demande, ni plus ni moins. La raisonnement est étouffé, caché, par la méthode scolaire. Ce qui laisse penser que même les élèves parfaits, acceptables par ce professeur allergique aux mauvais, ne sont que des défectueux cachés sous des apparences de bons élèves. Les questions du professeur ne demandant en effet aucun raisonnement, mais un apprentissage scolaire.
La manière dont Ionesco détaille longuement l’endormissement progressif de la jeune fille sous l’effet de la leçon montre le sens que l’auteur donne à son drame. Le jeu d’acteur donnera à la fois esthétique et sens à la pièce. Symboliquement, la pédagogie a pour effet d’étouffer la vitalité de l’élève, sa personnalité, son ingéniosité, ainsi que de le transformer en une sorte de zombie, une proie facile, facile pour un assassin, mais facile aussi pour un gourou, une propagande fasciste, ou bien simplement une société de consommation. L’esthétique minimaliste, l’absence d’objets illustre de même la volonté abstractrice de la pédagogie, dont l’effet est l’anéantissement de l’humain, d’où également son affadissement progressif. La pédagogie est déshumanisante.

Si l’on élargit les symboles à la société, le professeur devient la volonté de supervision et de formation du citoyen par la société. Former des bons citoyens, rejeter les défectueux… Cette philosophie qui conceptualise un citoyen idéal, un fonctionnement humain idéal, et qui force des êtres imparfaits, difformes, à rentrer dans le moule est voué à l’échec ou au massacre. C’est le principe du fascisme. On retrouve ainsi cette préoccupation de Ionesco, qui frappait dans Rhinocéros qui s’intéressait à la propagation. Ici, il, par une méthode proche de l’ironie socratique, il fait accoucher la philosophie fasciste à son premier degré (l’éducation par le modèle idéal) d’une monstruosité.

Au delà du rapprochement d’avec le fascisme, c’est le modèle d’enseignement tel qu’on le connaît qui est démonté. Pourquoi vouloir façonner les êtres malgré leurs défauts évidents, les assigner à un modèle auquel ils doivent se conformer, se modifier tant que possible, plutôt que de profiter de leurs qualités, de leur difformité même.

Passages retenus

La Bonne est sortie ; l’Élève , tirant sous elle ses jambes, sa serviette sur ses genoux, attend, gentiment ; un petit regard ou deux dans la pièce, sur les meubles, au plafond aussi ; puis elle tire de sa serviette un cahier, qu’elle feuillette, puis s’arrête plus longtemps sur une page, comme pour répéter la leçon, comme pour jeter un dernier coup d’oeil sur ses devoirs. Elle a l’air d’une fille polie, bien élevée, mais bien vivante, gaie, dynamique ; un sourire frais sur les lèvres ; au cours du drame qui va se jouer, elle ralentira progressivement le rythme vif de ses mouvements, de son allure, elle devra se refouler ; de gaie et souriante, elle deviendra progressivement triste, morose ; très vivante au début, elle sera de plus en plus fatiguée, somnolente ; vers la fin du drame sa figure devra nettement exprimer une dépression nerveuse ; sa façon de parler s’en ressentira, sa langue se fera pâteuse, les mots reviendront difficilement dans sa mémoire et sortiront, tout aussi difficilement de sa bouche ; elle aura l’air vaguement paralysée, début d’aphasie ; volontaire au début, jusqu’à en paraître agressive, elle se fera de plus en plus passive, jusqu’à ne plus être qu’un objet mou et inerte, semblant inanimée, entre les mains du Professeur ; si bien que lorsque celui-ci en sera arrivé à accomplir le geste final, l’Élève ne réagira plus ; insensibilisée, elle n’aura plus de réflexes ; seuls ses yeux, dans une figure immobile, exprimeront un étonnement et une frayeur indicibles ; le passage d’un comportement à une autre devra se faire, bien entendu, insensiblement.

Une didascalie (p. 88-89)

Ramasse tes lettres : Fabliaux érotiques

Entre deux chansons paillardes, pour animer la soirée entre amis

divers auteurs, XIIIe-XVe, Fabliaux érotiques, Le Livre de Poche, 1993

édition bilingue, trad. de l’ancien français par Richard Straub et Lucien Rossi.

Note : 3.5 sur 5.
Résumé
  • Anonymes (trad. Richard Straub)
    – La Saineresse (La Saigneuse) : une femme de bourgeois veut faire mentir son mari qui se vante de ne pas pouvoir être trompé. Elle fait entrer un homme aux airs de femme pour la saigner.
    – La Damoiselle qui sonjoit, qu’un jeune homme venait la prendre dans son sommeil.
    – La Damoiselle qui ne pooit oïr parler de foutre, empêchant ainsi son père d’embaucher le moindre domestique. En vient se présenter un qui prétendait lui non plus ne pas supporter le mot.
  • Jean Bodel (trad. Lucien Rossi)
    – Le Vilain de Billuel, dont la femme fâchée qu’il empêchât un rendez-vous galant qu’elle avait avec le prêtre lui fit croire qu’il était mort.
    – Gombert et les deus Clers, qui couchèrent chez lui et avaient des vues sur sa femme et sa fille.
    – Le Sohait des Vez (Le Songe des vits), son vilain de mari s’étant endormi de trop de vin, la femme se voit en rêve dans un grand marché de vits et de couilles.
  • Garin, (trad. Lucien Rossi)
    – Le Prestre ki abevete (Le Prêtre voyeur), qui fait croire à un vilain qu’il y a un enchantement quand on regarde par le trou de serrure, qu’on voit les personnes en train de baiser
    – Les Treces, une femme qui fait croire à son mari que l’amant qu’il a surpris dans leur lit était en fait le veau, qu’il a ensuite battu et coupé les tresses d’un cheval.
    – Celle qui fu foutue et desfoutue por une grue, une jeune fille très préservée par sa famille croit faire une bonne affaire en négociant une grue contre un foutre. Voulant réparer son affaire, elle demande au jeune homme de lui rendre son foutre…
    – Le Chevalier qui fist parler les cons, rapportant des vêtements dérobés par son écuyer à des fées prenant leur bain, il reçoit le don de faire parler les cons.
    – Berangier au lonc cul, une femme dont le mari était un faux chevalier particulièrement lâche, se déguise en chevalier et le défie.
  • Gautier le Leu, (trad. R. Straub)
    – Le Prestre taint, qui fait des avances sans succès à la femme du teinturier, se venge de ses coups à la messe.
    – La Veuve, qui profite de la mort de son mari pour rechercher de bons jeunes
  • Douin de Lavesne (trad. Lucien Rossi)
    – Trubert, jeune fils de paysan qui trompe la femme du seigneur en lui vendant une chèvre multicolore peinte contre quelques sous et un foutre, se joue du seigneur en lui vendant à nouveau la même chèvre contre quelques sous et quatre poils de cul…

Commentaires

Les fabliaux réunis ici semblent avoir eu un destin à succès puisque nombre d’entre eux ont été repris par Boccace dans le Décaméron. « Le Chevalier qui fit parler les cons » a même inspiré les Bijoux de Diderot à quelques siècles d’éloignement. On peut penser que les manuscrits circulaient sous cape de clerc, en feuillets placés sous le matelas, aux côtés de la Carmina Burana et du Roman de Renart. Dans certains de ces récits, il y a une part de réalisme assez rare à l’époque du roman de chevalerie (c’est le propre des fabliaux d’être ancrés dans la vie quotidienne, à la différence des chansons de geste et romans de chevalerie). Pour comprendre les stratagèmes mis en œuvre par les femmes pour tromper leur mari, il y a une précision du détail qui annoncerait presque les romans policiers. Les récits parodiques que sont le chevalier lâche, celui qui fait parler les cons, et surtout le long « Tubert », gagnent en fait en réalisme en touchant au licencieux, en montrant la naïveté des personnages, leur ridicule, leurs illusions… On toucherait par endroits au Don Quichotte. La naïve qui se fait foutre pour une grue a bien des airs de Quichotte, élevée loin de toute connaissance du monde, des réalités du corps. C’est bien cette caricature de la princesse enfermée dans sa tour élaborées par les romans de chevalerie, qui se maintint à travers les âges. Les récits sont peu poétiques ou excitants en eux-mêmes, ils ne sont pas non plus salaces bien qu’ils ne se refusent pas à parler crûment, on est plutôt dans la rigolade érotique, dans le genre des histoires qu’on se raconte entre amis, accompagnées d’une bonne bière, et avant une bonne chanson paillarde.

Passages retenus

p. 76 :
– Dame, mout estes afouee,
et si avez trop demoré.
Sire, merci por amor Dé,
ja ai je esté trop traveillïé
si ne pooie estre sainïe !
Et m’a plus de cent cops ferue,
tant que je sui toute molue !
N’onques tant cop n’i sot ferir
c’oncques sans en peüst issir !
Par trois rebinees me prist,
et a chascune foiz m’assist
sor mes rains deux de ses peçons ;
et me feroit uns cops si lons,
toute me sui fet martirier,
et si ne poi onques sainier !
Granz cops me feroit et sovent,
morte fusse mon escïent,
s’un trop bon oingnement ne fust :
qui de tel oingnement eüst
ja ne fust mes de mal grevee.
Et quant m’ot tant demartelee,
si m’a aprés ointes mes plaies,
qui mout par erent granz et laies,
tant que je fui toute guerie.
Tel oignement ne haz je mie
et il ne fet pas a haïr !
Et si ne vous en quier mentir :
l’oingnement issoit d’un tuiel,
et si descendoit d’un forel
d’une pel mout noire et hideuse,
mes mout par estoit savoreuse.

p. 145 :
El dormir, vos di sanz mençonge
que la dame sonja un songe,
q’ele ert a un marchié annel.
Ainz n’oïstes parler de tel !
Ainz n’i ot tel estal ne bojon,
ne n’i ot loge ne maison,
changes, ne table, ne repair,
o l’an vandist ne gris ne vair,
toile de lin, ne draus de laine,
ne alun, ne bresil, ne graine,
ne autre avoir, ce li ert vis
fors solement coilles et viz.
Mais de cez i ot sanz raisons :
plaines estoient les maisons
et les chambres et li solier,
et tot jorz venoient colier
chargiez de viz de totes parz,
et a charretes et a charz.
Ja soit ce c’assez en i vient,
n’estoient mie por noiant,
ainz vendoit bien chascun lo suen.
Por trente saus l’avoit en buen,
et por vint saus et bel et gent.
Et si ot viz a povre gent :
un petit avoit en deduit
de dis saus, et de neuf et d’uit.
A detail vandent et en gros,
li plus chier et li miauz gardé.
La dame a par tot resgardé,
tant s’est traveilliee et penee
c’a un estal est asenee
qu’ele en vit un gros, un lonc,
si s’est apoiee selonc.
Gros fu darriere et gros par tot,
lo musel ot gros et estot.

p. 196 :
Li dist : Vaslez, venez tost ça !
Ma norrice se correça
de ce que mon foutre enportastes
et vostre grue me laissastes.
Par amor, venez lou moi rendre ;
Ne devez pas vers moi mesprendre !
Venez, si faites pes a moi !
Ma damoisele, je l’otroi !
Fet li vaslés. Lors monte sus ;
La demoisele giete jus
et entre les janbes li entre,
si li enbat lou foutre el ventre.
Quant ot fet, tantost s’en ala,
mes la grue pas n’i laissa,
ainz l’en a avec soi portee.

p. 244 :
Li chevaliers amoit repos,
il ne prisoit ne pris ne los
ne chevalerie deux auz ;
tartes amoit et flaons chauz,
et mout despisoit gent menue.

p. 340 :
Car je vos di bien de recief
pités de cul trait lent de cief.
Vos qui les dames despités,
sovigne vos de ces pités
que vos sentés a icele eure
qu’ele est desos et vos deseure !
Qui cele dolçor vielt sentir,
bien doit s’amie consentir
grant partie de son voloir,
comment qu’il doive doloir.
Car cil n’est pas gentius ne frans,
qui a cief de fois n’est sofrans ;
car se me feme me dist lait,
se je m’en vois, ele le lait.
Et qui dont le volroit respondre,
Il feroit folie d’espondre.
Encor vient mels que je m’en voise
que je la fiere d’une boisse.

Ramasse tes lettres : Fabliaux, Hachette collège (contes)

Journal politique des villages et cités médiévales ?

groupe XIIIe-XVe, Fabliaux du Moyen-Âge, traduit de l’ancien français par Jean-Claude Aubailly, Hachette, coll. Biblio Collège, 2000

Note : 3.5 sur 5.

Ces fabliaux nous paraissent de très bons outils permettant de travailler l’art de raconter, à l’écrit ou à l’oral, en même temps qu’ils disent bien le monde médiéval, la vie quotidienne du peuple.

Résumés

La couverture partagée (attribué à Bernier) : à la demande de sa femme, un homme veut mettre son vieux père alcoolique à la porte ; mais le fils n’accepte de donner qu’une demi couverture au grand-père.
Le vilain de Farbus (par Jean Bodel), qui emmène son fils au marché, celui-ci apprend à son père qu’en crachant sur un fer, on voit s’il est encore chaud.
Estula, du nom du chien qui garde la maison du riche bourgeois qui habite près des deux pauvres frères.
Les Perdrix, que la femme du vilain cuisine puis dévore, ne pouvant résister à la gourmandise, pendant que le vilain est allé inviter le curé.
Le paysan devenu médecin : un paysan se sent obligé de battre chaque matin sa femme, fille de chevalier, pour qu’elle ne le trompe ; celle-ci l’envoie au roi en disant qu’il est un médecin très doué qui refuse d’exercer sans être battu.
Le tailleur du roi et son apprenti, où comment l’apprenti se venge du maître qui l’a oublié pour le déjeuner.
La vieille qui graissa la main du chevalier, car on le lui a conseillé pour récupérer ses vaches prises en gage par le prévôt.
Brunain, la vache du prêtre (par Jean Bodel) : un vilain donne de bon coeur sa vache au prêtre en espoir que Dieu lui rende au double.
Le pauvre mercier, qui s’étant fait dévorer son cheval par des loups, demande réparation au seigneur puis à un moine représentant de Dieu.
Les trois aveugles de Compiègne (par Courtebarbe), auxquels un clerc moqueur fait semblant de donner un besant et qui le dépensent tout à l’auberge…
Le repas de Villon et de ses compagnons, dans lequel maître François commande à la poissonnerie un festin et envoie le commis se faire dépêcher par le curé.

Commentaires

Ce recueil de fabliaux expliquera bien le rapport entre fables et fabliaux. À la manière des fables, on trouve un conteur qui anime ou présente une histoire et en donne une morale. La principale différence avec les fables est que les anecdotes racontées prennent place dans le monde réel, et ici en tout cas, dans le monde des campagnes du Moyen-Âge. Ce monde est à rapprocher de celui décrit par Le Roman de Renart : vilains, marchands, curés, clercs, voleurs, comique tournant autour du corps mangeant, travaillant, battu… autour de jeux de mots (« Estula » qu’on pourrait rapprocher du « Personne » de l’Ulysse d’Homère face au cyclope). Les morales tournent autour du trompeur trompé (comme dans « Le tailleur et son apprenti »), l’avare qui accumule bêtement, l’imbécile ou naïf trompé… Certaines morales sont tout à fait discutables comme la condamnation de la ruse féminine dans « Les Perdrix » (ruse féminine qui permet d’assouvir la gourmandise, qu’on retrouve dans « Le paysan devenu médecin », intrigue ayant inspiré Le médecin malgré lui de Molière) ; lien avec le péché primordial de Ève ou de Pandore, misogynie du Moyen-Âge, de la littérature, de la culture ?) ou difficiles à comprendre (« La vieille qui graissa la main »). Mais peut-être sont-elles seulement la proposition d’une discussion – sérieuse ou légère -, ouverte à la rectification (quelle autre morale attendrait-on, pourrait-on proposer ?).

Certains personnages comme le curé, le moine, le bourgeois ou encore le prévôt sont d’office moqués et victimes, comme s’il était question pour les conteurs de se venger de ces personnages dont on sentirait qu’ils s’enrichissent injustement. La critique a déjà un contenu politique clair concernant le parasitisme réel de la société féodale : la moquerie envers les aveugles, ou envers le commis du pêcheur se déporte sur le prêtre, qui est sommé de rembourser, de payer à la place des pauvres. Le bourgeois n’est plus un artisan ou un marchand honnête, il accumule, c’est pourquoi il est battu, volé sans honte, roulé – le vol ou la méchanceté envers lui ne sera pas punie. Le prévôt, homme de l’État, du roi ou seigneur, chargé de faire respecter les lois du seigneur, donc de les faire primer sur celles de la communauté villageoise ou citadine, de prélever les impôts, qui doublent ceux de la collectivité et ne servent qu’à enrichir le seigneur. Si le chevalier a de l’honneur, il n’en reste pas moins un parasite qui ne sert qu’à faire la guerre, s’appauvrissant autrement, prêt à vendre sa fille pour retrouver de l’aisance. Le seigneur positif du « pauvre mercier », rendant justice comme un chef de village, est annoncé comme punissant sévèrement les voleurs, et pourtant, il ne punit pas le mercier qui a volé le vêtement du moine, mais bien le moine qui est au service d’un seigneur-dieu injuste, qui prélève et s’enrichit sans rien faire de ses mains.

Le monde décrit par ces fabliaux est très concret, terre à terre : un vol a eu lieu, un mauvais tour, un incident, untel a trompé, untel a été trompé… On est dans le monde de tous les jours avec le peuple et ses histoires, à la source du récit, les rumeurs qui circulent et s’amplifient par l’art du récit. Un autre intérêt de ces fabliaux est de renouer avec l’oralité, avec ce qui fait la base de la littérature, du récit en public. Le jongleur-ménestrel laisse voir les ficelles de l’art du storytelling (ou l’art de conter) : annoncer le début du récit (fonction régie), établir et maintenir le contact avec le public (fonction phatique), commenter la véracité et la portée morale de ce qui est raconté (fonction évaluative)… Bien-sûr, tout cela est artifice (le jongleur annonçant souvent un but de divertissement alors qu’il est question de morale), exercice de style de la tradition, mais cela permet tout de même de se représenter cette situation de la narration poétique médiévale. Il manquerait encore la magie de la poésie-prosodie de l’ancien français versifié, et l’accompagnement musical.

Passages retenus

p. 22 :

Il y avait jadis deux frères qui n’avaient plus ni père ni mère pour les conseiller et qui vivaient sels sans la moindre compagnie et c’est là une amie qui fait souffrir plus qu’à leur tour ceux avec lesquels elle se trouve. Et il n’est guère de souffrance plus pénible. Les deux frères dont je vais vous parler demeuraient ensemble. Une nuit, mourant de faim, de soif et de froid – maux qui harcèlent souvent ceux que Pauvreté tient sous sa coupe – ils se mirent à penser au moyen de se défendre contre la pauvreté qui les oppressait et les faisait vivre dans un malaise perpétuel.

p. 57 :

J’ai raconté cette anecdote pour montrer l’attitude de ceux qui sont puissants et fortunés et qui sont souvent fourbes et déloyaux ; ils vendent leur parole et leur conscience et se moquent de la justice. Chacun ne songe qu’à amasser : le pauvre n’a gain de cause que s’il paie.

p. 64 :

Un gentil clerc, qui s’efforce de rapporter des choses divertissantes, veut vous raconter une nouvelle histoire. Et si son récit est plaisant, il mérite bien d’être écouté, car, souvent, une bonne histoire fait oublier la colère et les soucis et calme les grandes disputes. Quand quelqu’un raconte une histoire drôle, les querelles s’oublient.

p. 74 :

On tient pour sage un ménestrel qui met tout son art à imaginer les beaux récits et les belles histoires que l’on raconte devant les comtes et les ducs. C’est une bonne chose que d’écouter des fabliaux car ils font oublier maints chagrins, maintes douleurs et maints ennuis. C’est Courtebarbe qui fit ce fabliau et je crois qu’il s’en souvient encore.

Ramasse tes lettres : Ferragus, le Valjean de Balzac

Exercices de style sur la beauté des abîmes sociales

Balzac (Honoré de) 1933, Ferragus, chef des Dévorants (Histoire des Treize, I) (La Comédie humaine, Étude de moeurs, Scènes de la vie parisienne), GF Flammarion, 1988

Note : 3.5 sur 5.

Faisant immédiatement suite aux Illusions perdues, première oeuvre de la trilogie l’Histoire des Treize (avec La Duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d’or, tomes 39, 40, 41 de la Comédie humaine).

Nouvelle édition professionnelle numérique téléchargeable au format ePub sur le projet eBalzac

Résumé

Auguste de Maulincour tombe amoureux d’une femme mariée, Clémence Desmarets et la suit. Il découvre qu’elle fréquente régulièrement un homme aux airs de brigand dans un quartier mal-famé. La dame se refusant malgré tout à lui, Maulincour dévoile au mari Jules que sa femme le trompe sans aucun doute.

Commentaires

Le personnage du forçat fera effectivement penser au Jean Valjean de Hugo. Balzac met vraiment en valeur ce personnage du peuple, ce criminel qui sacrifie beaucoup par amour. En cela, on pourra mettre ce personnage en parallèle avec le Père Goriot (et pourquoi pas avec les Robin des Bois, Arsène Lupin… tout personnage de hors-la-loi positif à opposer à la soi-disant bonne société impitoyable aux moeurs décadentes). Les grands élans finaux, pleins d’une verve lyrique et engagée, surprendront ceux qui ne voient Balzac que comme un auteur réaliste et sec. Mais ils ont cependant une limite, due à la structure de cette nouvelle. Le personnage de Ferragus n’apparaît en fait qu’en négatif. Tout tourne autour de lui mais le lecteur n’a que peu d’occasion de s’en soucier. Pas plus que du destin des deux mari et femme, parfaits amants mariés. La nouvelle commence par se faire avec le regard de Maulincour et la transition se fait difficilement avec celui du mari trompé.
De cette nouvelle restent de magnifiques tableaux ou exercices de style réalistes ou romantiques comme cet incipit sur la relation entre la réputation des rues de Paris et celle de leurs habitants, la vision des bâtiments ayant magasin au pied, comme de grands monstres qui crachent et absorbent les fourmis humaines ; les portraits de la petite parisienne du peuple, du forçat…

Passages retenus

Portrait d’un misérable, p. 104-105 :

C’était, en apparence du moins, un mendiant, mais non pas le mendiant de Paris, création sans nom dans les langages humains ; non, cet homme formait un type nouveau frappé en dehors de toutes les idées réveillées par le mot de mendiant. L’inconnu ne se distinguait pas par ce caractère originalement parisien qui nous saisit assez souvent dans les malheureux que Charlet a représentés parfois, avec un rare bonheur d’observation : c’est de grossières figures roulées dans la boue, à la voix roque, au nez rougi et bulbeux, à bouches dépourvues de dents, quoique menaçantes ; humbles et terribles, chez lesquelles l’intelligence profonde qui brille dans les yeux semble être un contresens. […] Tous gais dans leur dégradation, et dégradés dans leurs joies, tous marqués du sceau de la débauche jettent leur silence comme un reproche ; leur attitude révèle d’effrayantes pensées. Placés entre le crime et l’aumône, ils n’ont plus de remords, et tournent prudemment autour de l’échafaud sans y tomber, innocents au milieu du vice, et vicieux au milieu de leur innocence. Ils font souvent sourire, mais font toujours penser. L’un vous présente la civilisation rabougrie, il comprend tout : l’honneur du bagne, la patrie, la vertu ; puis c’est la malice du crime vulgaire, et les finesses d’un forfait élégant. L’autre est résigné, mime profond, mais stupide. Tous ont des velléités d’ordre et de travail, mais ils sont repoussés dans leur fange par une société qui ne veut pas s’enquérir de ce qu’il peut y avoir de poètes, de grands hommes, de gens intrépides et d’organisations magnifiques parmi les mendiants, ces bohémiens de Paris ; peuple souverainement bon et souverainement méchant, comme toutes les masses qui ont souffert ; habitués à supporter des maux inouïs, et qu’une fatale puissance maintient toujours au niveau de la boue. Ils ont tous un rêve, une espérance, un bonheur : le jeu, la loterie ou le vin.

La femme qui préserve l’amour, p. 131-132 :

La plupart des femmes, en rentrant du bal, impatientes de se coucher, jettent autour d’elles leurs robes, leurs fleurs fanées, leurs bouquets dont l’odeur s’est flétrie. Elles laissent leurs petits souliers sous un fauteuil, marchent sur les cothurnes flottants, ôtent leurs peignes, déroulent leurs tresses sans soin d’elles-mêmes. […] Plus de mystères, tout tombe devant le mari, plus de fard pour le mari. […] À l’amour d’un mari qui bâille, se présente alors une femme vraie qui bâille aussi, qui vient dans un désordre sans élégance, coiffée de nuit avec un bonnet fripé, celui de la veille, celui du lendemain. Car, après tout, monsieur, si vous voulez un joli bonnet de nuit à chiffonner tous les soirs, augmentez ma pension. Et voilà la vie telle qu’elle est. Une femme est toujours vieille et déplaisante à son mari, mais toujours pimpante, élégante et parée pour l’autre, pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire toutes les femmes. Inspirée par un amour vrai, car l’amour a, comme les autres êtres, l’instinct de conservation, madame Jules agissait autrement, et trouvait, dans les constants bénéfices de son bonheur, la force nécessaire d’accomplir ces devoirs minutieux desquels il ne faut jamais se relâcher, parce qu’ils perpétuent l’amour. Ces soins, ces devoirs, ne procèdent-ils pas d’ailleurs d’une dignité personnelle qui sied à ravir ? N’est-ce pas des flatteries ? N’est-ce pas respecter en soi l’être aimé ? Donc madame Jules avait interdit à son mari l’entrée du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et d’où elle sortait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses fêtes de son cœur. En venant dans cette chambre, toujours élégante et gracieuse, Jules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un élégant peignoir, les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur sa tête ; car, n’en redoutant pas le désordre, elle n’en ravissait à l’amour ni la vue ni le toucher ; une femme toujours plus simple, plus belle alors qu’elle ne l’était pour le monde ; une femme qui s’était ranimée dans l’eau, et dont tout l’artifice consistait à être plus blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum, plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre, et partant toujours aimée. Cette admirable entente du métier de femme fut le grand secret de Joséphne pour plaire à Napoléon, comme il avait été jadis celui de Césonie pour Caïus Caligula, de Diane de Poitiers pour Henri II. Mais s’il fut largement productif pour des femmes qui comptaient sept ou huit lustres, quelle arme entre les mains de jeunes femmes ! Un mari subit alors avec délices les bonheurs de sa fidélité.

Portrait de la grisette, p. 144-145 :

Aussi est-ce une créature vraiment originale. Vingt fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste, par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses, parce qu’elle est insaisissable dans tous ses modes, comme l’est la nature, comme l’est ce fantasque Paris. En effet, elle ne tient au vice que par un rayon, et s’en éloigne par les mille autres points de la circonférence sociale. D’ailleurs, elle ne laisse deviner qu’un trait de son caractère, le seul qui la rende blâmable : ses belles vertus sont cachées ; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Incomplètement traduite dans les drames et les livres où elle a été mise en scène avec toutes ses poésies, elle ne sera jamais vraie que dans son grenier, parce qu’elle sera toujours autre part, ou calomniée ou flattée. Riche, elle se vicie ; pauvre, elle est incomprise. Et cela ne saurait en être autrement ! Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités ; elle est trop près d’une asphyxie sublime ou d’un rire flétrissant ; elle est trop belle et trop hideuse ; elle personnifie trop bien Paris, auquel elle fournit des portières édentées, des laveuses de linge, des balayeuses, des mendiantes, parfois des comtesses impertinentes, des actrices admirées, des cantatrices applaudies ; elle a même jadis donné deux quasi reines à la monarchie. Qui pourrait saisir un tel Protée ? Elle est toute la femme, moins que la femme, plus que la femme. De ce vaste portrait, un peintre de mœurs ne peut rendre que certains détails, l’ensemble est l’infini. C’était une grisette de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur ; la grisette en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude Anglaise réclamant ses droits conjugaux, coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout ; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge, le meuble en velours d’Utrecht, la table à thé, le cabaret de porcelaine à sujets peints, la causeuse, le petit tapis de moquette, la pendule d’albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le mol édredon ; bref, toutes les joies de la vie des grisettes […]. Oui, cette grisette avait tout cela pour une affection vraie ou malgré l’affection vraie, comme quelques autres l’obtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d’impôt insouciamment acquitté sous les griffes d’un vieillard.

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