Ramasse tes lettres : Belle du seigneur, Albert Cohen

L’amour est une scène où des primates prennent masque humain pour mieux rire et exister

Cohen (Albert) 1968, Belle du seigneur, Gallimard

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Solal, sous-secrétaire général de la Société des Nations, s’introduit comme un amoureux romantique chez Ariane Deume, déguisé en vieillard juif, et lui déclare son amour. Celle-ci le repousse… Alors, il accorde une promotion à son mari Adrien avant de l’expédier en mission à l’étranger pour douze semaines. Il reçoit alors Ariane dans sa chambre au Ritz et parie avec elle qu’il va la séduire en trois heures. Au retour du mari, Solal enlève Ariane et les deux partent vivre sur la Côte d’Azur…

Albert Cohen (1895-1981)

Né sur l’île de Corfou, père juif romaniote et mère juive italienne. À la suite d’un pogrom, la famille s’installe à Marseille et tient un petit commerce. Au lycée Thiers, il devient l’ami de Marcel Pagnol. Il s’inscrit à la faculté de droit de Genève en 1914, puis suit des études de lettres. Il obtient la nationalité suisse en 1919 et se marie avec Élisabeth Brocher qui meurt d’un cancer quelques années plus tard après lui avoir donné une fille. Il publie un premier recueil de poésie.

En 25, il prend la direction de la prestigieuse et éphémère Revue juive à Paris avant d’occuper un poste diplomatique au Bureau international du travail à Genève, jusqu’en 31. Il publie son premier roman Solal en 1930, qui obtient un grand succès.

Pendant la Seconde Guerre, il tente d’aider la cause sioniste à Londres, mais s’en trouve déçu. Il rencontre Bella Berkowich qui devient sa nouvelle épouse. En 44, il est conseiller juridique au Comité intergouvernemental pour les réfugiés. En 47, il rentre à Genève et devient le directeur d’une institution des Nations unies. En 70, il obtient la légion d’honneur à la suite du succès de Belle du Seigneur.

Commentaires

À la manière de Marcel Proust dans sa Recherche du temps perdu, Albert Cohen décompose méticuleusement les méandres de l’éternel roman amoureux. Comment s’entretient le sentiment amoureux ? Micro-actions, micro-pensées, anticipations et remémorations, dédoublements et jeux de la conscience, hésitations et refoulements, décisions contradictoires, cruautés et sacrifices, autant de mouvements qui habitent l’épopée de la passion et lui confèrent sa densité. Mais si l’amour existe puissamment dans la vie intérieure des amants, l’auteur présente surtout ici cet amour-passion comme une succession de jeux de rôles, déguisements à sa propre conscience, à l’autre, illusion théâtrale magnifique entretenue par les pseudo-amoureux (se délectant sans doute bien d’avantage d’eux-mêmes étant amoureux que réellement amoureux de l’autre). La centaine de chapitres, usant grandement du monologue intérieur à la Virginia Woolf et du discours indirect libre, permet de mettre en scène le lien entre pensées, paroles et actes.

Solal et Ariane, couple légendaire façon Roméo et Juliette ? D’avantage façon Tristan et Iseult : amour adulte et adultère, sous l’illusion-filtre de la passion, ne pouvant se vivre que hors de la société, amour-flamme se consumant inévitablement… Le titre fait d’ailleurs référence à l’imaginaire du Moyen-Âge. Mais si « belle » et « seigneur » peuvent désigner les personnages nobles et chevaleresques de la littérature courtoise, historiquement, le seigneur représente davantage un propriétaire terrien conquérant par l’épée et la belle son trésor de guerre. Si Solal correspond à un amoureux courtois en début du roman, s’introduisant par la fenêtre, déclarant sa flamme, enlevant sa bien-aimée, abandonnant sa carrière, sa réputation, ses relations sociales pour lui dédier sa vie, c’est bien par la puissance qu’il prend possession de la femme et la garde, par sa fortune, par la domination qu’il exerce socialement sur son mari (ce qui lui permet de l’écarter) et intellectuellement sur elle, par sa verve qui rabaisse les hommes et les femmes au rang de babouins et babouines, se mettant en position exceptionnelle de supériorité en les dénonçant. Quant à Ariane, elle apparaît bien enfermée dans la tour de son château bourgeois se réservant pour quelque chevalier servant, mais elle tient aussi de Madame Bovary, rêvant l’amour romantique tout en étant surtout sensible aux marqueurs de la puissance et du luxe. Ainsi, le roman d’amour revêt dans l’imaginaire le costume des chevaliers et l’idéal du romantisme, mais habille une réalité plus crue, à la manière des épisodes de la série documentaire Sacré Moyen-Âge de Therry Jones des Monty Python, qui, après un rappel de la légende, se poursuivent par un « ça ne s’est pas passé comme ça ».

L’un comme l’autre semblent errer d’une posture à l’autre : des créatures idéales qu’ils se fantasment et jouent sur la scène de leur amour… aux figures réalistes et calculatrices mues par des pulsions égoïstes et animales qu’ils s’effraient d’être. Les personnages, comme l’auteur, semblent fuir la tentation dépressive d’une vision exclusivement cynique du monde et de l’être humain, à la manière de La Chute de Camus, un autre Albert écrivant à la même période pour conjurer la déprime misanthropique post-guerre. Le jeu de l’amour est une fuite en avant vers la vacuité. Plus les amants élaborent ce jeu, écrivent leur roman amoureux, plus ils mettent en évidence la fausseté des attitudes humaines. Y a-t-il encore des humains sous les épaisseurs de déguisements ? Ou bien l’être humain est-il condamné à n’être qu’une créature de scène jouant toujours un rôle sous le regard critique de sa propre conscience spectatrice ?

Au contraire d’un Vercors nostalgique de la nature perdue de l’Homme (dans Les Animaux dénaturés), Cohen s’horrifie de l’être humain à l’état brut, animal de canine, ne connaissant que lutte de territoire, domination et soumission. À l’inverse, le théâtre d’amour, l’art sous toute forme, comme les tissus mythologiques de la Bible, illustrent la volonté magnifique d’un animal de se donner sens, de s’extraire de l’horreur de la cruelle nature, de faire exister bien et mal et de s’y conformer. La folie merveilleuse de Don Quichotte de forcer son rôle, d’y croire jusqu’à rendre la fantaisie littéraire plus consistante et désirable que la réalité, ainsi que l’a fait l’ancienne idéologie de courtoisie recouvrant la sanglante Histoire par une mythologie merveilleuse et morale.

Passages retenus

Dîtes, tous ces futurs cadavres dans les rues, sur les trottoirs, si pressés, si occupés et qui ne savent pas que la terre où ils seront enfouis existe, les attend. Futurs cadavres, ils plaisantent ou s’indignent ou se vantent. Rieuses condamnées à mort, toutes ces femmes qui exhibent leurs mamelles autant qu’elles le peuvent, les portent en avant, sottement fières de leurs gourdes laitières. Futurs cadavres et pourtant méchants en leur court temps de vie, et ils aiment écrire Mort aux Juifs sur les murs. Aller à travers le monde et parler aux hommes ? Les convaincre d’avoir pitié les uns les autres, les bourrer de leur mort prochaine ? Rien à faire, ils aiment être méchants. La malédiction des canines. Depuis deux mille ans, des haines, des médisances, des cabales, des intrigues, des guerres. Quelles armes auront-ils inventées dans trente ans ? Ces singes-savants finiront par s’entre-tuer tous et l’espèce humaine mourra de méchanceté. Donc se consoler par l’amour d’une femme. Mais se faire aimer est si facile, si déshonorant. Toujours la même vieille stratégie et les mêmes misérables causes, la viande et le social.
Le social, oui. Bien-sûr, elle est trop noble pour être snob, et elle croit n’attacher aucune importance à ma sous-bouffonnerie générale. Mais son inconscient est follement snob, comme tous les inconscients, tous adorateurs de la force. En silence, elle proteste, me trouve l’esprit bas. Elle est tellement persuadée que ce qui compte pour elle, c’est la culture, la distinction, la délicatesse des sentiments, l’honnêteté, la loyauté, la générosité, l’amour de la nature, et caetera. Mais, idiote, ne vois-tu pas que toutes ces noblesses sont signes de l’appartenance à la classe des puissants, et que c’est la raison profonde, secrète, inconnue de toi, pour que tu y attaches un tel prix. C’est cette appartenance qui en réalité fait le charme du type aux yeux de la mignonne. Bien-sûr elle ne me croit pas, elle ne me croira jamais.
[…] Les privilégiés ont du fric : pourquoi ne seraient-ils pas honnêtes ou généreux ? Ils sont protégés du berceau à la tombe, la société leur est douce : pourquoi seraient-ils dissimulés ou menteurs ? Quant à l’amour de la nature, il n’abonde pas dans les bidonvilles. Il y faut des rentes. Et la distinction, qu’est-ce, sinon les manières et le vocabulaire en usage dans la classe des puissants. […] Tout cela, honnêteté, loyauté, générosité, amour de la nature, distinction, toutes ces joliesses sont preuves d’appartenance à la classe dirigeante, et c’est pourquoi vous y attachez une telle importance, prétendument morale. Preuve de votre adoration de la force !
Oui, de la force, car leur richesse, leurs alliances, leurs amitiés et leurs relations, les importants sociaux ont le pouvoir de nuire. De quoi je conclus que votre respect de la culture, apanage de la caste des puissants, n’est en fin de compte, et au plus profond, que respect du pouvoir de tuer, respect secret, inconnu de vous-même. Bien-sûr, vous souriez. Ils souriront tous et ils hausseront les épaules. Ma vérité est désobligeante.
Universelle adoration de la force. Ô les subalternes épanouis sous le soleil du chef, ô leurs regards aimants vers leur puissant, ô leurs sourires toujours prêts, et si elle fait une crétine plaisanterie le choeur de leurs rires sincères. Sincères, oui, c’est ce qui est terrible. Car sous l’amour intéressé de votre mari pour moi, il y a un vrai amour désintéressé, l’abjecte amour de la puissance, l’adoration du pouvoir de nuire. Ô son perpétuel sourire charmé, son amoureuse attention, la courbe déférente de son postérieur pendant que je parlais. Ainsi, dès que le grand babouin adulte entre dans la cage, ainsi les babouins mâles mais adolescents et de petite taille se mettent à quatre pattes, en féminine posture d’accueil et de réception, en amoureuse posture de vassalité, en sexuel hommage au pouvoir de nuire et de tuer, dès que le grand redoutable babouin entre dans la cage. Lisez les livres sur les singes et vous verrez que je dis vrai.
Babouinerie partout. Babouinerie et adoration animale de la force, le respect pour la gent militaire, détentrice du pouvoir de tuer. Babouinerie, l’émoi de respect lorsque les gros tanks défilent. Babouinerie, les cris d’enthousiasme pour le boxeur qui va vaincre, babouinerie, les encouragements du public. Vas-y, endors-le ! Et lorsqu’il a mis knock-out l’autre, ils sont fiers de le toucher, de lui taper dans le dos. C’était du sport, ça ! Crient-ils. Babouinerie, l’enthousiasme pour les coureurs cyclistes. Babouinerie, la conversion du méchant que Jack London a rossé et qui, d’avoir été rossé, en oublie sa haine et adore désormais son vainqueur.
Babouinerie, partout. Babouines, les foules passionnées de servitude, frémissantes foules en orgasmes d’amour lorsque paraît le dictateur au menton carré, dépositaire du pouvoir de tuer. Babouines, les mains tendues pour toucher la main du chef et s’en sanctifier. […]
Babouins, les crétins reçus par le dictateur italien et qui viennent ensuite me vanter le sourire séduisant de cette brute, un sourire si bon au fond, disent-ils tous, ô leur ravissement femelle devant le fort. Babouins, ces autres qui s’extasient devant quelque bonté de Napoléon, de ce Napoléon qui disait qu’est-ce que cinq cent mille morts pour moi ?
Babouines adoratrices de la force, les jeunes Américaines qui ont pris d’assaut le compartiment du prince de Galles, qui ont caressé les coussins sur lesquels il a posé son postérieur, et qui lui ont offert un pyjama dont chacune a cousu un point. Authentique. Babouine, la rafale d’hilarité qui a secoué l’autre jour l’Assemblée à une plaisanterie du Premier ministre anglais, et le président a manqué s’étrangler. Niaise, cette plaisanterie, mais le plus plaisantin est important et plus on savoure, les rires n’étant alors qu’approbation de la puissance.
Babouinerie et adoration de la force, le snobisme qui est désir de s’agréger au groupe des puissants. Et si le même prince de Galles oublie de boutonner le dernier bouton de son gilet ou si, parce qu’il pleut, il retrousse le bas de son pantalon, ou si, parce qu’il a un furoncle sous le bras, il donne des poignées de main en levant haut le bras, vite les babouins ne boutonnent plus le dernier bouton, , vite font retrousser le bas de leur pantalon, vite serrent les mains en arrondissant le bras. Babouinerie, l’intérêt pour les idiotes amours des princesses. Et si une reine accouche, toutes les dames bien veulent savoir combien son vermisseau pèse de kilos et quel sera son titre. Incroyable babouin aussi, cet imbécile soldat agonisant qui a demandé à voir sa reine avant de mourir.
Babouinerie, la démangeaison féminine de suivre la mode qui est imitation de la classe des puissants et désir d’en être. Babouinerie, le port de l’épée par des importants sociaux, rois, généraux, diplomates et même académiciens, de l’épée qui est signe du pouvoir de tuer. Babouinerie suprême, pour exprimer leur respect de Ce qui est le plus respectable et leur amour de Ce qui est le plus aimable, ils osent dire de Dieu qu’il est le Tout-Puissant, ce qui est abominable, et significatif de leur odieuse adoration de la force qui est pouvoir de nuire et en fin de compte pouvoir de tuer.
Cette animale adoration, le vocabulaire même en apporte des preuves. Les mots liés à la notion de force sont toujours de respect. Un « grand » écrivain, une œuvre « puissante », des sentiments « élevés », une « haute » inspiration. Toujours l’image du gaillard de haute taille, tueur virtuel. Par contre, les qualificatifs évoquant la faiblesse sont toujours de mépris. Une « petite » nature, des sentiments « bas », une œuvre « faible ». Et pourquoi « noble » et « chevaleresque » sont-ils termes de louange ? Respect hérité du moyen âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! Dans les chansons de geste, les nobles et les chevaliers sont sans arrêt occupés à tuer, et ce ne sont que tripes traînant hors des ventres, crânes éclatés bavant leurs cervelles, cavaliers tranchés en deux jusqu’au giron. Noble ! Chevaleresque ! Oui, pris en flagrant délit de babouinerie ! À la force physique et au pouvoir de tuer ils ont associé l’idée de beauté morale !
Tout ce qu’ils aiment et admirent est force. L’importance sociale est force. Le courage est force. L’argent est force. Le caractère est force. Le renom est force. La beauté, signe et gage de santé, est force. La jeunesse est force. Mais la vieillesse, qui est faiblesse, ils la détestent. Les primitifs assommaient leurs vieillards. […]
Ce qu’ils appellent pêché originel n’est que la confuse honteuse conscience que nous avons de notre nature babouine et des ses affreux affects. De cette nature, un témoignage entre mille, le sourire qui est mimique animale, héritée de nos ancêtres primates. Celui qui sourit signifie à l’hominien d’en face qu’il est pacifique, qu’il ne le mordra pas avec ses dents, et pour preuve, il les lui montre, inoffensives. Montrer les dents et ne pas s’en servir pour attaquer est devenu un salut de paix, un signe de bonté, pour les descendants des brutes du quaternaire.

Adoration de la force, p. 306-310

Premier manège, avertir la bonne femme qu’on va la séduire. Déjà fait. C’est un bon moyen pour l’empêcher de partir. Elle reste par défi, pour assister à la déconfiture du présomptueux. Deuxième ménage, démolir le mari. Déjà fait. Troisième ménage, la farce de la poésie. Faire le grand seigneur insolent, le romantique hors du social, avec somptueuse robe de chambre, chapelet de santal, monocle noir, appartement au Ritz et crises hépatiques soigneusement dissimulées. Tout cela pour que l’idiote déduise que je suis de l’espèce miraculeuse des amants, le contraire d’un mari à laxatifs, une promesse de vie sublime. Le pauvre mari, lui, ne peut pas être poétique. Impossible de faire du théâtre vingt-quatre heures par jour. Vu tout le temps par elle, il est forcé d’être vrai, donc piteux. Tous les hommes sont piteux, y compris les séducteurs lorsqu’ils sont seuls et non en scène devant une idiote émerveillée. Tous piteux, et moi le premier !
Rentrée chez elle, elle comparera son mari au fournisseur de pouahsie, et elle le méprisera. Tout lui sera motif de dédain, et jusqu’au linge sale de son mari. Comme si un Don Juan ne donnait pas ses chemises à laver ! Mais l’idiote, ne le voyant qu’en situation de théâtre, toujours à son avantage et fraîchement lavé et pomponné, se le figure héros ne salissant jamais ses chemises et n’allant jamais chez le dentiste. Or, il va chez le dentiste, tout comme un mari. Mais il ne l’avoue pas. Don Juan, un comédien toujours sur scène, toujours camouflé, dissimulant ses misères physiques et faisant en cachette tout ce qu’un mari fait ingénument. Mais comme il le fait en cachette et qu’elle a peu d’imagination, il lui est un demi-dieu.
[p. 313] Quatrième manège, la farce de l’homme fort. Oh, le sale jeu de la séduction ! Le coq claironne pour qu’elle sache qu’il est un dur à cuire, le gorille se tape la poitrine, boum, boum, les militaires ont du succès. Die Offiziere kommen ! S’exclament les jeunes Viennoises et elles rajustent vite leur coiffure. La force est leur obsession et elles enregistrent tout ce qui leur en paraît preuve. S’il plante droit ses yeux dans les yeux de la bonne femme, elle est délicieusement troublée, elle défaille à cette chère menace. […] Que le séducteur dise de nombreuses idioties mais qu’il les dise avec assurance, d’une voix mâle, voix de basse à créneaux, et elle le regardera, les yeux exorbités et humides, comme s’il avait inventé une relativité encore plus généralisée. Elle relève tout, la démarche du type, sa façon de se tourner brusquement, de quoi son mignon tréfonds déduit qu’il est agressif et dangereux, Dieu merci.
[p. 322] Cinquième ménage, la cruauté. Elles en veulent, il leur en faut. Dans le lit, dès le réveil, comme elles ont pu m’assommer avec mon beau sourire cruel ou mon cher sourire ironique, alors que je n’avais qu’une envie, beurrer de toute mon âme ses tartines et lui apporter son thé au lit. Envie refoulée, bien sûr, car le plateau du petit déjeuner aurait singulièrement diminué sa passion. Alors moi, pauvre, je retroussais mes babines, je montrais mes bouts d’os pour faire un sourire cruel et la contenter.

Manèges de séduction, pp. 310, 311, 313, 322

Entrée dans le petit salon, elle se dirigea vers la glace pour n’être pas seule. Oui, ce soir déjà, et tous les jours il y aurait un soir, et tous les soirs il y aurait un demain avec lui. Devant la glace, elle fit une révérence et cette belle du seigneur, puis essaya des mines pour voir comment elle lui était apparue à la fin de cette nuit, imagina une fois de plus qu’elle était lui la regardant, fit l’implorante, puis tendit ses lèvres, s’en félicita. Pas mal, pas mal du tout. Mais avec du parlé, on se rendrait mieux compte. Ta femme, je suis ta femme, dit-elle à sa glace, extatique, sincèrement émue. Oui, vraiment bien comme expression, un peu sainte Thérèse du Bernin. Il avait dû la trouver épatante. Et pendant les baisers de grande ardeur, les baisers sous-marins, quel genre avait-elle, les yeux fermés ? Elle ouvrit la bouche, ferma l’oeil gauche, se regarda de l’oeil droit. Difficile de se rendre compte. L’impression de charme disparaissait, ça faisait borgne. Dommage, je ne saurai jamais de quoi j’ai l’air pendant l’opération. Affreux, je dis opération, alors que tout à l’heure avec lui c’était si grave. En somme, pour voir comment je suis pendant les baisers intérieurs, je n’ai qu’à fermer les yeux et à guigner à travers les cils. Mais non, en somme, ce n’est pas la peine, puisque pendant ces moments-là sa tête est tellement contre la mienne qu’il ne peut pas me voir, donc aucun intérêt.
Elle s’assit, ôta ses souliers qui serraient trop, remua ses orteils, soupira d’aise, bâilla. Ouf, vacances et bon débarras, dit-elle. Plus besoin de faire la charmante puisque le monsieur n’est pas là, oui, enfin le type, le bonhomme, le lustucru, oui parfaitement, mon cher, c’est de vous qu’il s’agit. Pardon, mon chéri, c’est seulement pour rire, mais c’est peut-être aussi parce que je suis trop votre esclave quand vous êtes là, c’est pour me venger, vous comprenez, pour vous montrer que je ne me laisse pas faire, pour garder mon self respect, mais n’empêche que tout de même c’est bien agréable d’être seule.
Elle se leva, fit des grimaces pour se décontracter, déambula. Exquis de marcher sans souliers, rien qu’avec les pieds, bien à plat, un peu pataude, exquis de remuer les orteils, de n’être plus tout le temps sublime et Cléopâtre et redoutable de beauté. Chic, on allait manger maintenant ! Parce que, mon chéri, je regrette, mais je meurs de faim. Tout de même, j’ai un corps. Vous le savez d’ailleurs, sourit-elle, et elle s’en fut, désinvolte.

S’imaginer sous le regard de l’aimé, p. 376

Le soir suivant, alors qu’elle était prête, dans une robe mise pour la première fois, il téléphona qu’une réunion imprévue le retenait au Palais mais qu’il viendrait certainement demain soir. Alors, sanglots à plat ventre sur le sofa. Tout ce travail pour rien, et cette robe si réussie, et elle tellement en beauté ce soir !
Soudain debout, elle arracha la merveilleuse robe, la déchira, la piétina, donna un coup de pied au sofa. Sale type, il le faisait exprès, c’était pour se faire aimer davantage, elle en était sûre ! Le voir demain, elle s’en fichait, c’était ce soir qu’elle le voulait ! Oh, elle se vengerait demain, elle lui rendrait la pareille ! Sale bonhomme !
À la cuisine, demi-nue, elle se gorgea de confiture pour se consoler, des cerises noires, puisées avec une cuillère à soupe. Ensuite, dégoûtée de confiture, elle pleura, puis monta au deuxième, reniflante. Devant la glace de la salle de bains, elle s’enlaidit pour supporter son malheur, déshonorant ses cheveux, se fit un visage de clown avec trop de poudre et un bâton de rouge fortement appuyé sur les joues.
À dix heures, il téléphona de nouveau, dit que la réunion avait duré moins longtemps qu’il n’avait pensé et qu’il serait chez elle dans vingt minutes. Oui, mon seigneur, je vous attends, dit-elle. Le téléphone raccroché, elle tourbillonna, baisa ses mains. Vite, un bain, vite se démaquiller, se recoiffer, redevenir belle, passer une robe presque aussi belle, cacher la déchirée, demain elle la brûlerait, non ça sentirait trop mauvais, eh bien elle l’enterrerait dans le jardin ! Vite, le seigneur allait venir, et elle était sa belle !

Petites tragédies de la passion amoureuse, p. 385

Leur Loi ils l’aiment de tout leur coeur ô ces rouleaux de la Loi en grave procession dans la synagogue les fidèles les baisent et de toute mon âme je m’incline avec émoi devant cette majesté qui passe je les baise aussi et c’est notre seul acte d’adoration dans la maison de ce Dieu auquel je ne crois pas mais que je révère ô mes anciens morts ô vous qui par votre Loi et vos Commandements et vos prophètes avez déclaré la guerre à la nature et à ses animales lois de meurtre et de rapine lois d’impureté et d’injustice ô mes anciens morts sainte tribu ô mes prophètes sublimes bègues et immenses naïfs embrasés ressasseurs de menaces et de promesses jaloux d’Israël sans cesse fustigeant le peuple qu’ils voulaient saint et hors de nature et tel est l’amour notre amour ô mes anciens morts je veux vous louer vous et votre Loi car c’est notre gloire de primates des temps passés notre royauté et divine patrie que de nous sculpter hommes par l’obéissance à la Loi que de devenir ce tordu et ce tortu ce merveilleux bossu surgi cette monstrueuse et sublime invention cet être nouveau et parfois repoussant car ce sont ses débuts maladroits et il sera mal vu et raté et hypocrite pendant des milliers d’années cet être difforme et merveilleux aux yeux divins ce monstre non animal non naturel qui est l’homme et qui est notre héroïque fabrication en vérité c’est notre héroïsme désespéré que de ne vouloir pas être ce que nous sommes et c’est-à-dire des bêtes soumises aux règles de nature que de vouloir être ce que nous ne sommes pas et c’est-à-dire des hommes et tout cela pour rien car il n’y a rien qui nous y oblige car il n’y a rien car l’univers n’est pas gouverné et ne recèle nul sens que son existence stupide sous l’oeil morne du néant et en vérité c’est notre grandeur que cette obéissance à la Loi que rien ne justifie et ne sanctionne que notre volonté folle et sans espoir et sans rétribution […].

Volonté de Don Quichotte, p. 767

Surveille tes images : Les Contes des Fées, par Madame d’Aulnoy

Cabinet de travail pour des fées féministes

édition de référence :
Aulnoy (Marie-Catherine de) 1698, Les Contes des Fées, suivi des Contes nouveaux ou Les Fées à la mode, Honoré Champion, 2020

Note : 3.5 sur 5.

édition utilisée :
-, Le Cabinet des Fées, t. 2, 3, 4, Amsterdam & Paris, Genève, éd. Cuchet, 1785-1786 (collection de contes : le t. 1 contient les contes de Charles Perrault et de la comtesse de Murat, les tomes ; les quarante tomes suivants entre autres ceux de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, les Mille et une Nuits, contes turcs, indiens, chinois…)

autres éditions numériques : wikisource ; epub1, epub2

Madame d’Aulnoy (1651-1705) – Une vie de conte de fées

De petite noblesse normande. Petite nièce de la salonnière Marie des Loges. En 1666, donnée en mariage au baron d’Aulnoy, de vingt ans son aîné, dépensier et de mauvaise réputation. Avec l’aide de sa mère et de deux amis (l’un probablement son amant), elle fait enfermer son mari pour lèse-majesté.
À la libération de celui-ci, Marie-Catherine, condamnée pour calomnie, est contrainte à l’exil, et voyage en Flandre, en Angleterre avant de s’installer en Espagne. Elle obtient la permission de rentrer en France en 1685, contre renseignements…
Au Faubourg Saint-Germain, elle tient un salon littéraire où elle échange avec les grandes romancières et conteuses du temps. Se lie d’amitié à Saint-Évremond. Elle publie en 1690 un roman, Histoire d’Hippolyte, lequel contient ce qui est considéré comme le premier conte de fées en français, L’Île de la félicité. Avec le succès de Perrault en 1697, elle publie des recueils de contes qui lui procurent une grande célébrité.

Liste des contes (suivant l’édition Honoré Champion 2020)

L’Île de la Félicité [extrait de Histoire d’Hypolite, comte de Duglas] (1690) *** – Lire sur Gallica

Les Contes des Fées (1698) ****
Lire sur Gallica, collection « Le Cabinet des Fées » : t. 2 (ou ici), t. 3
(note : le tome 1 de la collection est dédié aux contes de Perrault et de la comtesse de Murat, les volumes suivants à quantités d’autres oeuvres comme Les Mille et une Nuits et des contes chinois, indiens…)
———Tome 1———-
Gracieuse et Percinet *** *
La Belle aux cheveux d’or *** *
L’Oiseau bleu ****
Le Prince Lutin *** *
———Tome 2———-
La Princesse printanière *** *
La Princesse Rosette ***
Le Rameau d’or *** *
L’Oranger et l’Abeille **
La Bonne Petite Souris ***
———Tome 3———
– Saint-Cloud (récit cadre) : lors d’une promenade, Mme F. entend une nymphe chanter.
Don Gabriel Ponce de Leon – nouvelle espagnole (récit cadre) ***
Le Mouton *** *
Finette Cendron *** *
Fortunée *** *
———Tome 4———-
Babiole ****
Don Fernand de Tolède – nouvelle espagnole (récit cadre) **
Le Nain jaune *** *
Serpentin vert *** *

Contes nouveaux ou Les Fées à la mode (1698) ***
Lire sur Gallica, « Le Cabinet des Fées », t. 3 et t. 4
———Tome 1———-
La Princesse Carpillon ** *
La Grenouille bienfaisante ** *
La Biche au bois ****
———Tome 2———-
Le Nouveau Gentilhomme bourgeois – nouvelle satirique (récit cadre) ** *
La Chatte blanche ***
Belle-Belle ou Le Chevalier Fortuné ***
———Tome 3———-
– Suite du Gentilhomme bourgeois – récit cadre
Le Pigeon et la Colombe *** *
La Princesse Belle-Étoile et le Prince Chéri ** *
———Tome 4———-
– Suite du Gentilhomme bourgeois – récit cadre
Le Prince Marcassin *** *
Le Dauphin **

Sommaire de l’édition Gallimard Folio classique 2008 utilisée à l’Agrégation 2022 :
À son altesse royale Madame ; Gracieuse et Percinet ; La Belle aux cheveux d’or ; L’Oiseau bleu ; La Princesse printanière ; La Princesse Rosette ; Le Rameau d’or ; Le Nain jaune ; La Biche au bois ; Belle-Belle ou le Chevalier Fortuné

Commentaires généraux

Contrairement à Charles Perrault qui s’appliquait à donner dans ses Contes du temps passé une forme stable et noble à partir d’un matériau oral préexistant, Marie-Catherine d’Aulnoy travaille la matière des fées dans le but de créer des histoires inédites. S’il est possible que certains contes soient des adaptations de contes entendus lors de son exil européen, la majorité relève de créations ou plutôt de compositions, comme si les éléments des contes de fées – objets magiques, épreuves, adjuvants animaux, dragons, fées, étaient autant de touches de piano permettant une infinité de partitions. Certains contes se rapprochent ainsi de l’exercice de solfège, à l’image de la Princesse Belle-Étoile ou de La Chatte blanche qui juxtaposent de nombreux éléments de conte sans véritable mélodie (Les dits Contes nouveaux semblent davantage relever d’une collection de contes de travail que de nouvelles compositions…). De manière plus réussie mais très visible, Finette Cendron mixe des éléments du Petit Poucet et de Cendrillon qui semblent ainsi exprimer des préoccupations du temps ou plus exactement des jeunes femmes nobles du temps : déclassement social des familles nobles, abandon par les parents qui se désintéressent des enfants (les confiant à des nourrices pendant qu’ils vivent à la Cour), mariages arrangés, rivalité des sœurs – tout comme celle des frères – pour les faveurs et les meilleurs partis, les héritages, marraines-fées protectrices ou fâchées qui permettent ou non de s’introduire à la Cour, belles-mères persécutrices… Autant de thèmes qui, loin de décrire la princesse passive et naïve qui habite l’imaginaire du conte pour enfants, révèlent une sensibilité féministe avant l’heure (qui doit se fondre malgré tout dans les convenances), forgée par l’expérience (Marie-Catherine a subi un mariage arrangé malheureux, qui l’a entraînée dans des péripéties dignes de ses contes). La morale des contes populaires du temps ancien devient ainsi sous sa plume un manuel de survie pour les jeunes filles au temps du roi Soleil…

L’Île de la Félicité ***

Un prince russe du nom d’Adolphe s’égare lors d’une chasse à l’ours. Trouvant refuge dans la grotte des divinités des vents. Zéphyr lui apprend l’existence d’une île inaccessible où vivent des nymphes entourant une ravissante princesse du nom de Félicité.

Ce conte court et sans multiplication de péripéties, à l’inverse de la majorité des contes de madame d’Aulnoy mis en recueil, pourrait bien venir presque sans altération d’une source populaire russe (le motif de la chasse à l’ours blanc n’a aucune raison d’avoir été rajouté). On se rapproche davantage du conte de mise en garde à la manière du Petit Chaperon rouge. Le prince tourne tous ses efforts, toutes ses qualités, vers la réussite de son amour ; nul besoin de mise à l’épreuve devant un tel dévouement dont la récompense ne peut être qu’un bonheur parfait. Cette « félicité » ainsi obtenue a le pouvoir magique de protéger les amants contre l’usure du temps. En revanche, ce bonheur est fragile et peut s’évanouir aussitôt qu’on lui préfère l’ambition personnelle…

Adolphe lui témoigna sa reconnoissance pour tant de bontez, & à même temps son inquiétude que la princesse Félicité n’entendît pas sa langue, & qu’il ne pût parler la sienne. Ne vous mettez point en peine de cela, lui dit le Dieu, la princesse est universelle, & je suis persuadé que vous parlerez bientost un même langage.

La langue universelle des contes, p. 57

Gracieuse et Percinet *** *

Le roi se remarie avec la duchesse Grognon, boiteuse, borgne, doublement bossue mais extrêmement riche. La nouvelle reine persécute la princesse Gracieuse, jalouse de sa beauté. Le prince des fées Percinet la secourt mais Gracieuse se refuse à lui.

L’obstination de la jeune fille, qui pourrait paraître d’abord comme une perversion de la morale, un masochisme (une trop grande défiance face au mariage et à l’homme, due à la morale religieuse, comme dans On ne badine pas avec l’amour Musset), se révèle finalement comme une force de courage : elle prolonge l’épreuve pour mieux en triompher et pour mieux s’y construire. C’est par la patience, l’endurance, le refus du chemin facile, que la jeune fille obtient le bonheur et devient une femme accomplie et forte. Car elle façonne en même temps la détermination du jeune garçon qui la requiert, qui de prince des fées (fantasque) devient un homme sensible et à l’écoute.

La Belle aux cheveux d’or *** *

Une belle princesse aux longs cheveux blonds refuse les demandes en mariage d’un roi voisin. Celui-ci envoie le jeune Avenant qui se vante d’y parvenir. Sur le chemin, Avenant vient en aide à une carpe, un corbeau et un hibou en difficulté. Il arrive à la cour de la Belle avec son petit chien Caracolle. Pour accéder à sa demande, la princesse lui impose trois épreuves : retrouver sa bague perdue dans la rivière, vaincre le géant voisin et ramener de l’eau de la fontaine de jouvence…

Partant du même dispositif de la jeune fille difficile mettant à l’épreuve son prétendant, ce conte s’enrichit d’une situation proche de Tristan et Iseult (amour impossible de la princesse pour l’envoyé du roi). Le jeune homme dans sa quête, obtient les atouts qui lui permettent de triompher non par ses talents, sa beauté, mais par sa fidélité et sa bonté à toute épreuve (étant généreux jusques envers les animaux – série classique de trois mises à l’épreuve – et même envers le roi qui lui a été ingrat). Les patience et persévérance de l’une comme de l’autre surmontent les obstacles les plus difficiles et sont créateurs d’un vrai amour.

L’Oiseau bleu ****

La nouvelle Reine impose que sa fille Truitonne soit mariée avant Florine, la princesse de la défunte première femme du roi. Mais lorsque le jeune roi Charmant aperçoit la jeune fille, même habillée des guenilles que lui a imposées la Reine, il tombe amoureux. La Reine fait enfermer la jeune fille, trompe Charmant qui enlève Truitonne par erreur. Ayant rompu sa promesse d’engagement, la fée Soussio le change en oiseau bleu qui vient chaque jour rendre visite à la princesse enfermée.

Se confrontant à la poésie symbolique du Moyen-Âge, la jeune princesse prisonnière, l’amant transformé en oiseau bleu (couleur du printemps), madame d’Aulnoy place là encore la jeune fille dans une situation d’attente courageuse faisant le dos rond en attendant des circonstances plus favorables, caractère solide amenant le prétendant à ancrer son attirance première physique en un véritable engagement.

Amour, amour, que l’on te cache difficilement ! Tu parais partout, sur les lèvres d’un amant, dans ses yeux, au son de sa voix ; lorsque l’on aime, le silence, la conversation, la joie ou la tristesse, tout parle de ce qu’on ressent.

p. 69 (L’Oiseau bleu)

Cependant Florine s’inquiétait pour l’oiseau-bleu. Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aiguë de quelqu’aigle ou de quelque vautour affamé qui le mangerait avec autant d’appétit que si ce n’était pas un grand roi ? Ô ciel ! Que deviendrai-je, si ses plumes légères, poussées par le vent, venaient jusqu’en ma prison m’annoncer le désastre que je crains ? Cette pensée empêcha la pauvre princesse de fermer les yeux ; car lorsqu’on aime, les illusions paraissent des vérités, et ce qu’on croirait impossible dans un autre temps, semble aisé en celui-là.

p. 85 (L’Oiseau bleu)

Le Prince lutin *** *

Le jeune Léandre est chassé de la Cour par le méchant prince Furibon, jaloux de sa beauté et de son succès auprès des femmes. En sauvant une couleuvre, qui était en réalité la fée Gentille, il obtient le pouvoir magique d’être un Lutin invisible lorsqu’il enfile son chapeau rouge…

Cette fois, Aulnoy conte l’histoire d’un jeune garçon poussé à l’aventure (qui va devenir plus adulte par le voyage, la mise à l’épreuve…). Elle déploie les ressorts de la magie, et les fantasmes infinis qui l’accompagnent (devenir invisible, se téléporter)… Là encore la jeune fille résistante, presque inaccessible, est récompensée du meilleur parti quand la jeune fille plus facile s’éprend d’un artiste capricieux et peu fiable (figure encore très attirante aujourd’hui)…

Faut-il qu’il lui veuille du mal d’être plus aimable et plus aimé que lui ? Faut-il que pour lui plaire il se défigure la taille et le visage ? Faut-il que pour lui ressembler il se disloque les os, qu’il se fende la bouche jusqu’aux oreilles, qu’il s’apetisse les yeux, qu’il s’arrache le nez ? Voilà un petit magot bien injuste !

p. 127 (Le Prince lutin)

La Princesse printanière *** *

Un roi et une reine enferment leur fille Printanière dans une tour pour la protéger de la fée Carabosse qui lui a attribué la guigne jusque ses vingt ans. Quelques jours avant l’échéance, la princesse promise à un prince voisin enfreint l’interdiction et s’enfuit avec l’ambassadeur du prince, Fanfarinet.

Conte régulièrement écarté du choix des éditeurs. L’argument du conte est en grande partie repris dans La Biche au bois, comme si le conte avait été retravaillé avec davantage d’éléments symboliques. Certains éléments paraissent peu appropriés au registre du conte de fées : la jeune et belle princesse… tue son amant devenu cannibale ! De plus, elle est tombée amoureuse du premier venu, un homme de condition inférieure (c’est-à-dire de sentiments moins nobles), qu’elle a elle-même détourné de la droiture morale en lui déclarant son amour à la première seconde, et elle l’oblige presque à l’enlever (de par sa supériorité). À la manière de l’amour hors-société de Tristan et Iseult (épisode de la fin des effets du filtre dans la forêt), Printanière et Fanfarinet se retirent sur une île déserte, et, face aux difficultés, bien plus vite que le couple de la légende, l’amour initialement partagé disparaît. L’amant tourne au mépris, à la cruauté, à la violence… Si l’on considère le conte de fées comme le fait Bettelheim dans Psychanalyse des contes, cette princesse et ce qu’elle vit ne sont pas une occasion de projection pour un enfant.

Ce conte a des airs d’écriture-exutoire, comme si madame d’Aulnoy accomplissait une vengeance à travers la fiction : tuer l’amant qui a trahi son engagement amoureux, est même devenu violent (le cannibalisme symbolisant bien la manière dont l’homme peut « bouffer » la vie de la femme maltraitée). On aurait ainsi un conte particulièrement féministe dans une veine très Despentes (si l’on pense au défouloir Baise-moi). En même temps, le mauvais amant n’est pas fondamentalement mauvais (c’est aussi ce qui pose problème dans ce conte) mais médiocre, ridicule, comme le nom qu’il porte (d’une nullité mâle ordinaire, comme les personnages masculins de Vernon Subutex). L’enfermement initial, surprotection des parents, prend une couleur particulière de responsabilité : la jeune fille n’était pas prête pour devenir adulte, pas assez mature pour l’amour, c’est pour ça qu’elle s’est trompée, par naïveté autant que par défi envers une éducation rigide (la protection des femmes entraîne leur enfermement, comme dans La Servante écarlate). Mais la malédiction de la fée Carabosse, cause de cette surprotection, est due à une faute – non précisée – qu’aurait commise le père…

La Princesse Rosette ***

À la naissance de la princesse Rosette, les fées annoncent un sombre présage : elle mettra en danger la vie de ses frères… En conséquence, le couple royal confine leur fille dans une tour. À leur mort, la jeune fille retrouve la liberté et s’émerveille, elle ne se mariera qu’au roi des Paons…

Explore le mythe d’Œdipe dans une version féminine. Et c’est pour une fois la jeune fille elle-même qui part en quête dans un royaume lointain. Pour la première fois, la femme devient pleinement actrice de son bonheur. Sans doute parce que ses rêves étaient très inaccessibles, elle n’a plus à attendre mais à aller les chercher.

Le Rameau d’or *** *

Le roi Brun veut marier son fils le prince Torticoli, à la princesse Trognon du royaume voisin. Difformes tous deux, ni l’un ni l’autre ne consentent à un tel mariage. Enfermés dans le château, ils découvrent chacun de leur côté des peintures et objets magiques qui les amènent à aider une fée et son amant changé en aigle. En récompense, ils deviennent de beaux bergers mais la bergère continue de fuir le berger…

Posant la question, l’obstacle, de la non-conformité au modèle attendu de princesse et de prince (ici physiquement), Aulnoy compose également autour des amours bergers de l’Astrée, elle lance la jeune fille dans une aventure sur le chemin de la réalisation de soi parallèle à celle du garçon, mais retombe sur la nécessité de la résistance de la jeune fille et de la détermination du jeune garçon (la transformation magique faisant naître l’attirance montre que le jeune garçon n’est pas attiré par l’essence de la jeune fille qui doit donc éprouvait ce dernier).

Venez, aimables amants, s’écria la reine, en leur tendant les bras, venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre naissance et votre fidélité méritent ; vos travaux vont se changer en plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à votre cœur est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le sien. Il n’est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.

L’objet de la quête, p. 300 (Le rameau d’or)

L’Oranger et l’Abeille **

La princesse Aimée dans son berceau, perdue lors d’une tempête, est recueillie et élevée par une famille d’ogres mangeurs de chair-fraîche, et promise à leur ogrelet. Alors qu’elle approche l’âge de marier vient s’échouer sur le rivage un beau prince du nom d’Aimé.

Motif traditionnel de conte, et hautement psychanalytique, l’enfant grandit dans une famille qui n’est pas sa vraie famille, à cause d’un événement originel (il se construit donc en opposition et devra sortir de leur influence). Le principal ressort poétique est la relation de deux amants qui ne parlent pas la même langue (mais ont une même noblesse d’âme). Le parallèle entre ogres et cyclopes de l’Odyssée, de même que la ruse de la princesse, est évident et semble rajouté, n’apportant rien à l’action. C’est la baguette magique qui rend possible l’évasion. Objet magique obtenu sans mise à l’épreuve, qui a toute puissance mais le choix de métamorphoses semble là aussi immotivé, ni ne semble porter de fonction symbolique. On est plutôt dans le cadre d’une deus ex machina qui permet une juxtaposition de motifs spectaculaires plus au lieu d’un véritable approfondissement de l’un ou l’autre.

Tiens, Ravagio, dit-elle à son mari, voici de la char-frache, bien grassette, mais par mon chef tu n’en croqueras que d’une dent ; c’est une belle petite fille ; je veux la nourrir, nous la marierons à notre ogrelet, ils feront des ogrichons d’une figure extraordinaire ; cela nous réjouira dans notre vieillesse. C’est bien dit, répliqua Ravagio ; tu as plus d’esprit que tu n’est (sic.) grosse.

L’ogre du pays… p. 306

La Bonne Petite Souris ***

Le roi méchant a conquis le pays de la joie et capturé la reine enceinte d’une fille qu’il veut marier à son horrible fils. Une petite souris vient chaque soir voir la pauvre reine dans sa cellule. Celle-ci partage sa maigre ration de pois. Et voilà qu’apparaissent de délicieux mets.

Conte plus familial (centré sur le personnage de la mère – mais est-ce madame d’Aulnoy elle-même ou bien sa mère qui fut contrainte de la marier très tôt ?), la femme choisit de faire le bien à une petite souris plutôt que son confort personnel. Cette droiture morale traditionnelle, symbolisant le don contre-don, lui permet de trouver l’aide nécessaire dans sa quête de liberté pour elle et pour sa fille.

Don Gabriel Ponce de Leon (nouvelle espagnole) ***

Lors de son passage en ville, don Louis raconte à ses amis la triste histoire de ses deux jeunes sœurs, Isidore et Mélanie, contrôlées austèrement comme des nonnes par leur tante dona Juana depuis la mort de leur mère. Il vante tant leurs qualités que Gabriel s’éprend de la pauvre jeune fille. Avec son cousin le comte d’Aguilar, ils se rendent dans la propriété de la tante et se font introduire déguisés en pèlerins cherchant un refuge. Mais ils séduisent d’autant mieux la vieille fille en lui annonçant qu’ils connaissent de merveilleux contes…

Les thèmes du travestissement et celui de la vieille duègne avec sa morale rigide à déjouer, et sa manie des contes telle une folie « quichottesque », placent cette nouvelle dans le lignée du roman parodique (alors en perte de vitesse au royaume de France). La satire de la médecine charlatane qui fait plus de mal que ne guérit rappelle les pièces de Molière. A l’instar des pièces de ce dernier, la jeunesse affronte les préjugés et la surprotection destructrice d’une société de vieux réactionnaires qui veut faire subir aux jeunes ce qu’ils ont souffert dans leur jeunesse.
Les contes insérés dans ce récit cadre servent autant à séduire les jeunes filles qu’à détendre la vieille duègne aigrie, comme si la moralité qui y était insérée avait pour effet d’agir quelque peu à l’encontre de la rigueur morale d’une société injuste notamment envers les jeunes filles. Les contes ne sont pas pour la comtesse d’Aulnoy des naïvetés pour jeunes filles protégées mais au contraire des ouvertures vers l’ailleurs possible, vers un monde de réconciliation et d’accomplissement des personnes…


Il est vrai, dit don Louis, que dona Juana a du mérite & de la vertu, mais ce n’est point une vertu sociable, ni un mérite aisé ; & comme elle n’est ni belle ni jeune, & qu’elle n’a jamais inspiré de tendres sentiments, elle ne peut souffrir que l’on prenne devant elle la plus innocente liberté. J’appréhende qu’à la fin elle ne devienne jalouse du jour qui vous éclaire.

p.395

Ce caractère si naïf & si enfantin qu’ont les romances, ne plaît pas également à tout le monde ; beaucoup de bons esprits les regardent comme des ouvrages qui conviennent mieux à des nourrices & à des gouvernantes qu’à des gens délicats. Je ne laisse pas d’être persuadée qu’il y a de l’art dans cette sorte de simplicité, & j’ai connu des personnes de fort bon goût, qui en faisoient quelquefois leur amusement favori.

p. 483

Seriez-vous capable de vouloir ce que vous dîtes ? Oui assurément, reprit le comte, je le voudrois avec passion ; mais mon coeur entend si mal ses intérêts, qu’il ne le veut pas.

p. 520

Le Mouton *** *

Un jour que le roi rentre de guerre, sa fille préférée Merveilleuse le blesse en lui racontant son rêve dans lequel il est à son service. Furieux, il ordonne sa mise à mort. Par un subterfuge, elle échappe à la mort et dans la forêt rencontre un groupe de moutons qui mènent belle vie et parlent…

La faute d’orgueil de la jeune fille, transgression des règles de la position de l’enfant par rapport à l’adulte est le déclencheur prétexte pour un départ de l’héroïne vers un monde extérieur ici symbolisé par les moutons qui sont hommes sous leur apparence différent. Le mouton peut être vu aussi bien comme l’image de la gentillesse et de la victime, que du danger, le loup déguisé en agneau. La jeune fille va donc là encore éprouver la nature de son prétendant (c’est elle qui met à l’épreuve).

Finette Cendron ***

Un roi et une reine, tombés dans le dénuement, se décident à abandonner leurs trois filles en forêt. Finette ayant entendu la conversation, demande de l’aide à sa marraine la fée Merluche, qui lui donne une cordelette magique pour retrouver son chemin. Le lendemain, elle parvient à ramener ses sœurs à la maison. Mais celles-ci la tiennent pour responsable de la tentative d’abandon et la maltraitent. La mère prévoit une nouvelle promenade… La fée l’avertit de ne plus aider ses sœurs…

Fusion du Petit Poucet et de Cendrillon, ce conte montre bien ce travail d’Aulnoy sur les matériaux du conte de fées afin d’en créer des nouveaux (au contraire de Perrault qui s’applique davantage à donner une forme à un matériau existant). Pauvreté, abandon, rejet par sa famille, ingratitude, errance, capture, esclavage… Véritable chemin de croix pour une jeune fille honnête (à l’image de ce qu’a pu vivre madame d’Aulnoy par son mariage arrangé, son procès, l’exil…). Mais il ne s’agit pas de subir passivement comme souvent les critiques l’affirment au sujet de la position de la jeune fille dans les contes. Finette maintient ses valeurs quitte à se rendre la vie plus difficile, y compris contre les recommandations de la fée. Le bonheur final de la jeune fille est en proportion avec les souffrances subies, mais il représente non la délivrance mais la réussite de la quête de la princesse : imposer le bon comportement, les vertus, autour de soi. Le gentillesse est moquée, victimisée, exaspère et attire les mauvais coups, mais finit par trouver un chemin.

Fortunée *** *

Un pauvre laboureur donne son maigre héritage à son fils. À sa fille Fortunée qu’il aime, il remet un pot d’œillets et une bague qu’une dame avait laissés pour elle. Le fils jaloux de sa sœur si belle, la brime de tous les biens de la ferme. Elle part au puits chercher de l’eau pour arroser ses œillets et rencontre une belle dame en grande compagnie...

Figure de la princesse cachée sous des origines modestes (illustrant ce besoin bien connu de la psychanalyse pour le pauvre ou l’insatisfait de sa famille de se fantasmer des origines nobles), tant l’éducation rustre du paysan que des tâches qui vont avec ne peuvent pervertir un sang noble : croyance évidemment critiquable du point de vue du déterminisme social mais symboliquement salutaire pour une personnalité en construction qui se sent déclassé socialement ou contraint à des travaux jugés indignes (ne salit pas l’être profond) ayant besoin de croire que la fortune peut un jour le rétablir intact dans sa nature noble. L’action de la jeune fille se limite à cette bonté modeste naturelle et patiente, à la gratitude devant la fée des bois, et enfin à une générosité toute chrétienne pour son frère : elle répond à sa méchanceté par une bonté qui finit comme par miracle par le transformer et l’anoblir. Vertu non attendue par la fée pour lui accorder ses bienfaits, non nécessaire d’un point de vue familial.

Vous n’êtes donc pas riche, reprit la Reine en souriant ? Je suis si pauvre, dit Fortunée, que je n’ai hérité de mon père qu’un pot d’œillets et un jonc d’argent. Mais vous avez un cœur, ajouta la reine, si quelqu’un vouloit le prendre, voudriez-vous le donner ? Je ne sais ce que c’est que de donner mon cœur, répondit-elle, j’ai toujours entendu dire que sans son cœur, on ne peut vivre, que lorsqu’il est blessé, il faut mourir, & malgré ma pauvreté, je ne suis pas fâchée de vivre. Vous aurez toujours raison, la belle fille, de défendre votre cœur.

p. 4 (Fortunée)

Babiole ****

Par la rancune de la fée Fanfreluche, une jeune princesse à peine née est changée en guenon. Abandonnée par sa mère, elle est recueillie par une reine voisine et donnée au prince. Grâce à sa bonne éducation et son esprit, elle s’attire de l’affection, mais son physique la condamne à un mariage avec le roi des Magots…

Malédiction de la naissance, laideur, rejet par la mère (et même tentative d’éradication de l’enfant maudit comme Laïus Oedipe), amour impossible pour un beau jeune homme… Cette jeune personne qui est bien peu de choses car négligeable en beauté (donc pour une jeune femme de la Cour, déclassement social), mais qui ne peut accepter une basse condition, ne peut réussir seulement en se retournant vers sa mère (car elle sera toujours pour elle signe de sa déchéance). La laideur ne serait-elle pas ici la métaphore d’une naissance d’un amour adultère ? Ainsi donc l’impossibilité de se marier au rang de son éducation (manifesté par le rejet presque méprisant de l’homme aimé : elle n’est rien pour lui). C’est le voyage, l’errance, le hasard, l’aventure, le temps, qui métamorphosent la jeune fille et font enfin coller la délicatesse de l’intérieur (l’éducation noble) à une beauté extérieure enfin trouvée… Ailleurs, elle ne porte plus sur son visage l’indignité de sa mauvaise naissance.


Dès qu’il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle vouloit aller, pensant & repensant mille fois à la bisarrerie d’une aventure si extraordinaire. Quelle différence, s’écrioit-elle, de ce que je suis à ce que je devrois être ! Les larmes couloient abondemment des petits yeux de la pauvre Babiole.

p. 77

Don Fernand de Tolède (nouvelle espagnole, récit cadre) **

Don Francisque aide ses amis Jaime et Fernand à voir ses deux cousines Léonore et Matilde dont ils sont sincèrement amoureux, dans le dos de leur mère, une duègne aigrie intraitable qui finit par s’enfermer avec ses filles dans un domaine familial isolé près de Cadix. Les jeunes hommes sont forcés de prendre de plus en plus de risques : Francisque les introduit déguisés en princes marocains…

Commençant comme Don Gabriel Ponce de Leon, avec amours, tours et déguisements pour tromper une duègne ridicule, cette nouvelle prend un virage inattendu vers le genre de l’aventure : enlèvement, pirates… mélodrame peu cohérent mais qui illustre dans le monde réaliste les aventures-voyages initiatiques des contes. Ainsi, comme il sera dit dans Serpentin vert, les contes sont une sorte de métaphorisation des aventures de la réalité.

Le Nain jaune *** *

Pour marier sa fille trop orgueilleuse, la reine tente l’aventure pour aller demander conseil à une célèbre fée. Mais sur le chemin, mise en danger par des lions, elle est sauvée par un mystérieux nain jaune, en échange de la promesse de la main de sa fille…

L’orgueil est puni, mais la fidélité à sa parole et à son amour permet d’attirer l’aide des fées. Le merveilleux est ici pleinement exploité, avec fées, lutin, illusions, objets magiques, jusqu’à un affrontement final entre bonnes et mauvaises fées qu’il s’agit de s’être conciliés.

Serpentin vert *** *

Lors de la fête suivant la naissance de deux petites princesses, la mauvaise fée Magotine lance une malédiction sur l’un des deux bébés. Rebaptisée Laidronette, la pauvre enfant grandit dans la conscience de son malheur. Au mariage de sa soeur Bellotte, elle part s’isoler dans un château lointain pour épargner à tous sa présence et pour s’épargner tout amour impossible. Un jour qu’elle se promène en forêt, elle est effrayée par un horrible serpentin vert qui parle…

Ce dernier conte du premier recueil de contes de madame d’Aulnoy reprend le motif de la malédiction d’une mauvaise fée rancunière – déjà utilisé dans Babiole -, pour aborder le thème de la laideur déjà traité dans Le Rameau d’or. La jeune princesse peut s’affliger de ne pas être la beauté idéale mais elle doit être patiente et ne pas en retour juger les prétendants sur leur apparence… Le temps finit par accommoder le regard, et le coeur métamorphose tout visage même le plus difforme. En se refusant la jalousie pour sa soeur et en partant ailleurs chercher son amour, la jeune fille patiente est bientôt récompensée.
En revanche, trop pressée de voir son amoureux se transformer en amant, elle est contrainte à une pénitence : des années seront à nouveau nécessaires pour faire cet effet magique de l’amour de rendre l’être aimé beau.
Le conte le dit lui-même, les avertissements explicites, les explications, fonctionnent souvent mal. La pénitence est une aventure ou épreuve proposée à la personne qui échoue, afin de se racheter aux yeux des autres et surtout à ses propres yeux. La métamorphose en animal en est la métaphore et le conte, le récit codé.


Il faut que vous sachiez, madame, que plusieurs fées s’étant mises à voyager, se chagrinèrent de voir des personnes tomber dans des défauts si essentiels, elles crurent d’abord qu’il suffiroit de les avertir de se corriger : mais leurs soins furent inutiles, & venant tout d’un coup à se chagriner, elles les mirent en pénitence ; elles firent des perroquets, des pies & des poules de celles qui parloient trop ; des pigeons, des serins & des petits chiens, des amans & maîtresses ; des singes de ceux qui contrefaisoient leurs amis ; des cochons, de certaines gens qui aimoient trop la bonne chère ; des lions, des personnes colères ; enfin, le nombre de ceux qu’elles mirent en pénitence fut si grand, que ce bois en est peuplé, de sorte que l’on y trouve des gens de toutes qualités & de toutes humeurs.

p. 201-202

La Princesse Carpillon **

Un prince Bossu, jaloux de la venue au monde d’un autre héritier de la nouvelle femme de son père, substitue l’enfant par un chat et le fait perdre dans la forêt sauvage. Le nourrisson est nourri par une aigle, avant d’être confié par la fée Amazone à un berger du nom de Sublime, en fait un roi déguisé qui a dû s’enfuir de son royaume avec sa femme et ses deux filles, perdant dans la fuite leur troisième fille encore bébé…

La rencontre des deux jeunes prince et princesse qui ont perdu leur royaume et leur statut, est le vrai sujet du conte. Sous les allures de simples bergers, dans une communauté paradisiaque, sous la protection d’une fée aux allures de Diane (déesse de la nature, de la chasse – protectrice des amazones).

Ne dédaignez pas de donner vos soins à cet enfant ; apprenez-lui à mépriser les grandeurs du monde, & à se mettre au dessus des coups de la fortune ; il peut être né pour en avoir une assez éclatante, mais je tiens qu’il sera plus heureux sage, que puissant ; la félicité des hommes ne doit pas consister dans la seule grandeur extérieure ; pour être heureux, il faut être sage, & pour être sage il faut se connoître soi-même, savoir borner ses désirs, se contenter dans la médiocrité comme dans l’opulence, rechercher l’estime des gens de mérite, ne mépriser personne, & se trouver toujours prêt à quitter sans chagrin les biens de cette malheureuse vie.

Ligne morale des contes, p. 245, La princesse Carpillon

Quand elle montra ses mains, ils crurent qu’elle tiroit de ses manches deux boules de neige façonnées, tant elles étaient éblouissantes.

p. 271 (La Princesse Carpillon)

La Grenouille bienfaisante ** *

Dans une situation de siège, un roi éloigne sa reine enceinte dans un château lointain. Celle-ci s’impatiente et décide de faire le trajet en char à travers la forêt épaisse. Elle a un accident et est enlevée par la mauvaise fée Lionne dans son monde de marécages. Désemparée, elle porte secours à une petite grenouille prise par un corbeau.

Conte centré sur la personne d’une mère enceinte (comme la Bonne Petite Souris). L’impatience, la jalousie et donc le désir animal, la mènent à l’imprudence et mettent en danger son couple et son enfant. Le sauvetage d’un animal insignifiant, alors qu’elle est elle-même en danger, est l’épreuve que réussit la reine et qui va lui apporter un soutien magique pour endurer les souffrances imposées par la mauvaise fée.

De quelle utilité lui pourra être de me savoir dans ce triste séjour ? Il lui sera impossible de m’en retirer ; madame, reprit la grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux, & faire de notre côté ce qui dépend de nous.

p. 324, La grenouille bienfaisante

Il fallait qu’il fût doué d’une grande persévérance : il passait aussi mal son temps que roi du monde ; la terre, pleine de ronces et couverte d’épines, lui servait de lit ; il ne mangeait que des fruits sauvages, plus amers que du fiel, et il avait sans cesse des combats à soutenir contre les monstres du lac. Un mari qui tient cette conduite pour ravoir sa femme, est assurément du temps des fées, et son procédé marque assez l’époque de mon conte.

Métaphore mariage / mise à l’épreuve, p. 334 (La grenouille bienfaisante)

La Biche aux bois *** *

Lorsque la princesse Désirée longtemps attendue vient au monde, les fées qui ont aidé la Reine à tomber enceinte sont réunies et couvrent le bébé de bénédictions. La fée écrevisse, vexée d’avoir été oubliée, impose à la petite de rester dans l’ombre jusqu’à ses quinze ans… Alors qu’elle approche l’âge de sa libération, on organise son transport dans un carrosse hermétique pour qu’elle rencontre enfin le jeune prince Guerrier, avec lequel elle s’est liée à distance par l’échange de portraits et de messages. Mais la dame d’honneur et sa fille Longue-Épine, infiniment jalouse, ouvrent le carrosse en plein jour. Une biche blanche s’enfuit dans la campagne…

La transgression de l’interdit par les parents est bien causée par l’insistance de la jeune fille qui veut se croire prête à devenir adulte avant l’âge ordinaire (quinze ans étant bien-sûr l’âge minimum requis pour le mariage). Elle est donc mise à l’épreuve par une transformation, c’est-à-dire par l’expérimentation d’un monde sans privilège, sans sécurité. L’homme, là encore selon son comportement, peut se changer en chasseur violent ou en amant parfait.

La faim pressant Désirée, elle brouta l’herbe de bon appétit et demeura surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse ; la nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle entendait les bêtes féroces proches d’elle, et souvent, oubliant qu’elle était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la rassura un peu ; elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait quelque chose de si merveilleux, qu’elle ne se lassait point de le regarder, tout ce qu’elle en avait entendu dire lui semblait fort au-dessous de ce qu’elle voyait.

Rite de passage en forêt, p. 385 (La biche au bois)

Les transports qui l’animaient lui permirent si peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j’aie eu de m’informer de ce qu’il lui dit dans ces premiers moments, je n’ai trouvé personne qui m’en ait bien éclairci. La princesse ne s’embarrassa pas moins dans ses réponses ; mais l’Amour, qui sert souvent d’interprète aux muets, se mit en tiers, & persuada à l’un & à l’autre, qu’il ne s’étoit jamais rien dit de plus spirituel ; au moins ne s’étoit-il jamais rien dit de plus touchant & de plus tendre.

p. 404 (La biche au bois)

Le Gentilhomme bourgeois (nouvelle satirique) **

Un bourgeois parvenu, s’étant donné le nom de Dandinardière, s’est fait bâtir un manoir extravagant au bord de la mer près de Rouen. À la suite d’une dispute avec un voisin, le baron Saint-Thomas décide de lui jouer un vilain tour en le poussant au duel. Il arrive alors déguisé en chevalier…

Récit cadre en forme de nouvelle inspirée tant du Bourgeois Gentilhomme et des Précieuses ridicules de Molière que des romans satiriques tels Le Baron Faeneste de d’Aubigné (dispositif de l’adjuvant qui pousse la folie du fanfaron autant pour lui administrer une leçon que pour en prendre plus de plaisir) et surtout Don Quichotte de Cervantès (pour le maître qui se déguise ridiculement en chevalier et son assistant terre à terre). Les filles et femme du baron sont des précieuses, des pré-personnagification d’Emma Bovary, le bourgeois tout comme chez Molière se rêve en gentilhomme tel qu’il se le représente d’après les livres idéalisés (trait caractéristique de la noblesse) et principalement d’après les contes qui sont le genre a priori le plus accessible (pour les enfants). L’union de ces personnages est un bienfait pour le rire mais annonce des dégâts à la hauteur de Madame Bovary. Comme l’explique bien Georges Bettelheim, les contes de fées, tout comme les romans de chevalerie, peuvent avoir cet effet désastreux ou ridicule si on ne comprend pas leur rapport symbolique avec la réalité et qu’on les prend au pied de la lettre. Les princes et princesses ne sont que des héros de projections, leur statut social, leurs qualités physiques et les prouesses fantastiques qu’ils accomplissent ne sont que les métaphores symboliques des vertus morales dont ils font preuve par leurs décisions lors d’une série d’épreuves. Ce sont ces vertus qu’on attend d’un gentilhomme. Or, Dandinardière veut adopter tous les traits du prince-héros, son enveloppe, mais ne peut remettre en question son système de valeurs bourgeoises : importance des apparences, de l’accumulation de biens, lâcheté devant le danger, absence de honte des procédés…

La Chatte blanche *** *

Un vieux roi lance un défi à ses trois fils. Celui qui lui ramènera le plus beau chien après un an sera son successeur. Le cadet arrive dans la forêt face à un mystérieux château, habité par des chats parlant et une ravissante chatte blanche.

On sent presque l’arrivée des contes orientaux tant avec l’histoire des trois frères qu’avec le récit enchâssé de la princesse transformée en chatte. Si les premiers éléments magiques, les mains, les chats parlant et le cheval de bois, impressionnent, l’accumulation finit par embrouiller, alourdir un conte dont le personnage principal n’a finalement pas d’épaisseur : il n’a aucune décision à prendre, aucune mise à l’épreuve !

Fils de roi, lui répliqua-t-elle, je suis persuadée de la bonté de ton cœur, c’est une marchandise rare parmi les princes, ils veulent être aimés de tout le monde, & ne veulent rien aimer, mais tu montres assez que la règle générale a son exception.

p. 476 (La Chatte blanche)

Belle-Belle ou Le Chevalier Fortuné ***

Un vieux comte, pauvre et n’ayant que trois filles, est sommé d’aller à la cour du roi pour le servir sous peine d’une lourde amende. Au désespoir, il accepte que ses filles se déguisent pour jouer le rôle du chevalier son fils. Les deux premières reviennent, démasquées à quelques villages de là, par une simple bergère. Belle-Belle, la troisième, propose son aide à la bergère pour tirer un mouton coincé dans le fossé. Pour la remercier, celle-ci, se révélant être une fée, lui offre un cheval nommé Camarade et un coffre magique. Sur chemin, Camarade l’incite à recruter sept hommes doués de pouvoirs extraordinaires. Arrivé à la Cour, Belle-Belle devenue le chevalier Fortuné est émerveillé par le beau roi. Mais il attise aussi tout le désir de la reine sa soeur.

Dans ce conte, la jeune fille prend pleinement le rôle du jeune héros de contes par le biais du travestissement. Son sexe ne lui pose aucune difficulté pour remplir la fonction de chevalier. L’enjeu du conte se situe dans les sentiments blessés que la reine nourrit pour elle. Le parallèle avec l’histoire de Joseph (qui rejette les avances de la femme de son maître, y laissant sa veste) est bien-sure évident. L’autrice n’a osé semble-t-il pousser le thème ouvertement jusqu’à la subversion : mais l’histoire garde les traces claires d’une première écriture qui voyait la reine être la femme du roi et non sa soeur vieille-fille, d’où le secret forcé entourant ses amours. De même, l’attirance homosexuelle ou transexuelle qui trouble ce couple royal face au chevalier androgyne semble avoir été effacée (Belle-Belle y tient un peu le rôle du visiteur du Théorème de Pasolini). Demeurent certains traits du malaise du roi (comme les personnages virils du film Titane devant la jeune fille travestie en homme et dansant sensuellement), de la frustration de l’amour interdit de la reine qui se change en haine ou de cette duplicité trop peu agissante pour être innocente de la suivante Floride (qu’on ne peut que deviner amoureuse de la reine au moins a)… Ce sous-texte trop timidement déployé, éclipse pourtant largement les objets symboliques de l’univers des fées, les trois soeurs mises à l’épreuve, les sept rencontres, les sept dons, le coffre et le cheval conseiller… symboles seulement posés là pour ‘faire » conte de fées.

Le Pigeon et la Colombe *** *

À sa mort, la reine confie sa fille à une fée qui l’élève en bergère. Celle-ci ne peut éviter que la jolie princesse soit enlevée par un géant. Échappée avec son mouton Ruson, Constancia est remarquée par le prince Constancio qui l’établit en bergère sur ses terres. La belle-mère veut empêcher cette union déshonorante.

Près de quarante ans avant le Jeu de l’amour et du hasard ou un siècle et demi avant On ne badine pas avec l’amour, les deux jeunes amants jouent le jeu de l’amour (refusant de se révéler, de dévoiler leur amour simplement et sincèrement, jouant un rôle pour pousser l’autre à se dévoiler, jeu qui peut tourner au tragique chez Musset ou au ridicule, comme croqué dans la chanson « Ghetto sitcom » de Disiz la Peste). Cela dit, la jeune fille n’échappe pas aux persécutions de la belle-mère, qu’elle doit endurer sans révolte… On a bien là l’allégorie du mariage patrifocal où la jeune fille est intégrée à la famille de son mari.


La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu’on lit à présent les contes nouveaux qui s’impriment tous les jours.

p. 101 (Le pigeon et la colombe)

Tout mouton est mouton, et la plus chétive brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours. Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries : « Petit libertin, disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi ? Tu m’es si cher, je néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette galeuse pour me plaire. » Elle l’attachait avec une chaîne de fleurs ; alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu’il la rompait : « Ah ! lui disait Constancia en colère, la fée m’a bien dit des fois que les hommes sont volontiers comme toi, qu’ils fuient le plus léger assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins. Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé ; je ne pourrai peut-être pas te secourir. »

L’homme selon les fées, p. 105 (Le pigeon et la colombe)

La Princesse Belle-Étoile et le Prince Chéri ** *

Une reine déchue et ses trois filles reçoivent un jour une vieille dame avec tous les égards. En échange, la fée promet de réaliser le premier souhait que les jeunes filles auront sans plus penser à elle. C’est ainsi que celles-ci se retrouvent mariées à un jeune roi, à son frère et à leur amiral. Mais la mère du roi, furieuse de ces mariages désavantageux, avec l’aide de sœur mariée à l’amiral, substitue les quatre bébés des ses belles-filles par de petits chiots. Les bébés abandonnés, marqués d’une étoile, disposant du pouvoir prodigieux de faire tomber des pierres précieuses de leurs cheveux, sont recueillis par un corsaire…

Cascade de lieux communs de contes, distribution de pouvoirs magiques en pagaille, personnages maléfiques à la pelle… Accumulation sans vraie articulation. Aucun des éléments, bien que chacun plutôt intéressant, n’est vraiment traité ni n’obtient une signification symbolique remarquable : le corsaire n’apporte aucun caractère aventureux au conte ; l’origine royale ou pauvre est finalement peu traitée ; la marque des héros est apposée avant toute mise à l’épreuve ; les dons disproportionnés des enfants n’ont pas de contre-partie ; les frères vraisemblablement moins vertueux ont un rôle très secondaire sans s’opposer pour autant ; l’amour incestueux et scandaleux est à peine développé ; la femme de main de la reine-mère perd son caractère positif initial et devient sorcière ; la jeune fille n’est punie de sa convoitise qu’à la troisième fois… Les éléments magiques que sont l’eau dansante de jouvence, la pomme pierre philosophale et l’oiseau de vérité, font penser à une influence alchimiste mais rien d’autre ne va dans ce sens. L’épreuve récurrente du test de charité envers la vieille puis envers la tourterelle, est suivie de bienfaits mais ne garantit pas d’un revers de fortune… Tous ces éléments de contes semblent désactivés, comme si madame d’Aulnoy cherchait volontairement à juxtaposer le maximum d’éléments typiques des contes de fée afin d’observer leur fonctionnement : le manque d’implication dans l’action racontée fait ressortir en creux les motivations qui existent dans les autres contes où ces éléments sont présents (presque une grammaire des contes avant Propp). Par exemple, le dragon ici repoussé n’entraîne pas de questionnement sur le dépassement de soi ; quel mal concentre-t-il ? quelles conséquences a sa défaite ? comment l’objet magique qui le vainc (rappelant le bouclier de Persée…) a-t-il été obtenu ?

Le Prince Marcassin *** *

Selon les bénédictions et malédiction de trois fées, une reine infertile met au monde un enfant au corps de Marcassin. Intelligent, sensible, le prince ne peut se résoudre à ne pas aimer, il force une première jeune fille à le marier, celle-ci se tue. Il tue sa première sœur qui voulait le tuer pendant leur nuit de noces… il s’enfuit dans la forêt.

Après la jeune fille née guenon, voici le garçon né Marcassin. On est proche de la configuration de La Belle et la Bête. Le jeune prince doit vaincre son animalité (le ça) tout en l’acceptant, seule manière qu’il a d’être aimé pour ce qu’il est, alors qu’auparavant, il veut qu’on l’aime pour son caprice, parce qu’il est un prince et qu’il a la force.

– Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours loués ; comment connaître ses défauts dans un tel labyrinthe ? Ah ! que les grands seraient heureux, s’ils avaient des amis plus attachés à leur personne qu’à leur fortune !
– Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s’ils seraient heureux de s’entendre dire des vérités désagréables ; de quelle condition qu’on soit, l’on ne les aime point ; par exemple, à quoi sert que vous me mettiez toujours devant les yeux qu’il n’y a point de différence entre un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher ? n’ai-je pas de l’obligation à ceux qui adoucissent là-dessus ma peine, qui me font des mensonges favorables, et qui me cachent les défauts que vous êtes si soigneuse de me découvrir ?
– Ô source d’amour-propre ! s’écria la reine, de quelque côté qu’on jette les yeux, on en trouve toujours. Oui, mon fils, vous êtes beau, vous êtes joli, je vous conseille encore de donner pension à ceux qui vous en assurent.
– Madame, dit Marcassin, je n’ignore point mes disgrâces ; j’y suis peut-être plus sensible qu’un autre ; mais je ne suis point le maître de me faire ni plus grand ni plus droit ; de quitter ma hure de sanglier pour prendre une tête d’homme, ornée de longs cheveux : je consens qu’on me reprenne sur la mauvaise humeur, l’inégalité, l’avarice, enfin sur toutes les choses qui peuvent se corriger : mais à l’égard de ma personne, vous conviendrez, s’il vous plaît, que je suis à plaindre, et non pas à blâmer.

Dialogue sur la flatterie, p. 344 (Le prince marcassin)

J’ai appris, depuis que je suis habitant de ces forêts, que rien au monde ne doit être plus libre que le coeur ; je vois que tous les animaux sont heureux, parce qu’ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs maximes, je les sais à présent, et sens bien que je préférerais la mort à un hymen forcé.

Maximes du monde animal, p. 357 (Le prince Marcassin)

– Vous m’allez jeter dans d’étranges doutes, dit le prince Marcassin ; il semble, à vous entendre, qu’il ne faut pas même croire à ce qu’on voit.
– La règle n’est pas toujours générale, répliquèrent les fées : mais il est indubitable que l’on doit suspendre son jugement sur bien des choses, et penser qu’il peut entrer quelque dose de féerie dans ce qui nous paraît de plus certain.

Dose de féerie, p. 375 (Le prince marcassin)

Le Dauphin **

Le prince Alidor, né bien laid, quitte son pays où il est mal-aimé et arrive dans un autre royaume où on apprécie mieux ses qualités humaines. Mais la belle princesse Livorette dont il est amoureux continue de se moquer de lui. Un dauphin qu’il épargne lors de sa pêche lui donne le pouvoir de se transformer en oiseau pour approcher sa belle.

Ce conte semble être une compilation d’un maximum de thèmes possibles à la manière de la Princesse Belle-Étoile. Manque d’inspiration ou « conte de travail » ? Le thème de la laideur/monstruosité du jeune sera particulièrement traité par Mme d’Aulnoy. L’oiseau symbolise le déguisement qui permet au laid de réaliser son amour (et la relation hors-mariage qui se voit punie). La princesse finit par souhaiter elle-même qu’Alidor devienne beau ce qui signifie que son amour est premier et transforme l’aspect physique de l’être aimé (ou bien c’est le devoir d’amour dû au lien marital et maternel… ce qui reviendrait à une morale conventionnelle : tu finiras par aimer ton mari…).

Ramasse tes lettres : 1984, de George Orwell

Ce fascisme qui vous veut du bien

Orwell (George) 1949, 1984, éd. Penguin Books, 2008

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Depuis quelques temps, Winston Smith commet un grave délit : il écrit dans un cahier, avec un stylo. Il y avoue clairement ce qui peut lui valoir la mort et qu’il a même encore du mal à oser formuler dans sa pensée : il déteste Big Brother. Tous les jours, il continue son travail de retouche du passé pour le Ministère de la Vérité, afin que les archives du passé soient toujours en accord avec les décisions actuelles du gouvernement. Il craint à tout moment que son visage ne trahisse sa pensée. Une jeune employée zélée le regarde d’ailleurs étrangement… Et voilà qu’un jour, elle lui glisse discrètement un petit mot dans la main…

WAR IS PEACE
FREEDOM IS SLAVERY
IGNORANCE IS STRENGTH

Axiomes de Big Brother

Commentaires

Après avoir illustré la dérive du communisme au fascisme stalinien par le décalage de la fable dans La Ferme des animaux en 1945, Orwell projette la mécanique fasciste dans le monde futuriste que permet la science-fiction. Les inventions imaginées par Orwell permettent une compréhension simple et ramassée des procédés de contrôle et de propagande ayant eu cours de manières variées dans les régimes nazi, mussolinien, stalinien… La machine à réécrire l’histoire modifiant d’un geste les sources accessibles « machinise » la propagande fasciste historique qui diffusait de nouveaux discours en rendant inaccessibles, censurés ou interdits d’anciennes publications… Le telescreen illustre bien le fameux « œil de Moscou », ce camarade sympathique qui s’introduit dans votre entourage et guette vos agissements depuis sa fenêtre pour le compte du pouvoir central… La science-fiction peut ainsi être considérée comme la conception mécanique d’une métaphore.

La date de 1984 est dépassée de près de quarante années et pourtant le slogan « Big Brother is watching you » n’a jamais été aussi pertinent pour caractériser le monde dit connecté dans lequel nous commençons seulement à vivre et que nous promettent de systématiser les prophètes de la Silicon Valley et du commerce numérique. À l’image du telescreen d’Orwell (télé connectée avant l’heure qu’on retrouve dans Fahrenheit 451 quatre ans plus tard), chaque innovation, tout en proposant une hausse de confort, de sécurité ou de divertissement, a permis un accroissement de la surveillance (données numériques, géo-localisation, réputation en ligne…), et en conséquence une réduction des libertés individuelles. Plus que de nous connecter au monde extérieur, les appareils connectés installés dans notre foyer et dans notre poche introduisent le regard du monde sur notre intimité… Cette technologie remplit ainsi bien les deux sens du verbe « to watch » et la double fonction du grand frère : prendre soin de nous et nous surveiller très étroitement…

La liberté fondamentale de l’homme, son libre-arbitre, c’est celle de ne pas faire ce qui semble nécessaire ou utile, c’est celle de la Cigale de La Fontaine de fainéanter, de chanter ; c’est donc la poésie, l’art, l’humour, la nostalgie et même l’amour… qui sont totalement bannis du monde de Big Brother (comme l’art pour l’art était proscrit en U.R.S.S. ; la reproduction eugénique mise en place dans les jeunesses hitlériennes), que Winston ne peut retrouver que dans l’illégalité. La liberté, c’est donc aussi par essence la possibilité de faire quelque chose de « mauvais » (non considéré comme bon par la société)… Contrairement à la vision réductrice du fascisme comme mal absolu (l’Empire du Mal), les régimes fascistes ont toujours comme but premier de replacer le bien au cœur de la société et de forcer tout le monde à le respecter rigoureusement (qu’on pense à l’idéal communiste ou au concept d’aryen – noble – chez les Nazis). Le fascisme germe ainsi merveilleusement dans une société où domine l’impression ou la crainte de décadence et de désordre. Le problème étant bien entendu de savoir qui va déterminer ce « bien »…

Grâce à la liberté d’écriture de la réalité que permet la science-fiction, Orwell pousse le fantasme fasciste de société sous contrôle, et tel le procédé de l’ironie socratique, l’étend jusqu’à ce qu’il révèle ses contradictions (comme les axiomes en lettres majuscules de Big Brother). La violence militaire a laissé place – en apparence – à un monde d’ordre, de stabilité, de respect (comme le super État communiste qui devait à terme disparaître)… Mais le résultat tient davantage de l’absurde du Procès de Kafka que de l’utopie : une chose décrétée interdite aussi anodine qu’écrire sur un carnet devient presque aussi grave qu’un meurtre, car toute infraction à une loi édictée par un pouvoir sectaire est une attaque contre son idéologie même, donc un crime de lèse-majesté. Et dans un régime de susceptibilité absolue, le soupçon a valeur de preuve. Chacun subissant la pression constante de la surveillance, afficher sa sévérité à l’égard de la moindre faute – ou suspicion de faute – c’est échapper un temps à cette pression en faisant preuve d’une exigence morale trop haute pour être suspecté… Le jugement populaire fonctionne ensuite à la manière d’une lapidation, la première pierre lancée inspire et légitime la seconde, dans une séance de défoulement collectif, aboutissant à l’indifférence devant la vie de l’individu ainsi sali (un accusé défiguré a une bonne tête de coupable), que le gouvernement peut ainsi faire disparaître sans procès ou dans un procès factice.

Winston Smith, individu lambda, vit en continu avec un fantôme, celui de Big Brother, personnification de la surveillance qui, comme son affiche donnant le malaise d’être toujours en train de fixer la personne qui le regarde, semble être partout, grâce aux technologies donc (ce que permet si bien le téléphone portable connecté aujourd’hui), mais aussi par le regard de chaque autre, passant, voisin, ami, famille… Le but est bien que chacun se transforme en Big Brother (comme chaque utilisateur d’une application 2.0 est aussi acteur et modérateur), que chacun ait à se méfier de chacun, jusqu’à sa femme et ses enfants (qu’on pense au héros stalinien Pavlik Morozov qui aurait dénoncé son propre père… invention de toute pièce de la propagande…). Le fantôme est omniprésent jusqu’à donner l’impression qu’il est même à l’intérieur de soi, à surveiller ses pensées comme le dieu des monothéismes… « doublethink », point culminant du contrôle fasciste : que chacun devienne son propre Big Brother, son auto-censeur, qu’il se punisse lui-même de ses pensées impures (à la manière d’un certain christianisme dépravé en masochisme…), qu’il se refuse le sens critique, qu’il s’auto-mutile de son humanité au nom d’une idéologie du bien sacrée placée au-dessus de toute autre considération annexe.

Le Newspeak d’Orwell s’inspire du fonctionnement des régimes fascistes qui emploient le langage d’une manière particulière : innovations identitaires marquées, glissement de sens, surcharge morale des enveloppes lexicales… Le langage est un terrain de lutte et si les mots qu’il est possible d’employer sont toujours chargés du sens imposé par l’adversaire, alors il devient impossible de s’exprimer hors du paradigme bien/mal ami/ennemi défini par celui-ci. Le newspeak tel qu’il est décrit est un mélange de politiquement correct sublimé et de dystopie linguistique scientifique. De tous temps, certains intellectuels ont nourri le fantasme d’un langage parfait et immobile, sans exceptions, dans lequel un mot ne représenterait qu’une réalité et une seule (à l’image du langage qu’ils utilisent pour le raisonnement logique ou pour la nomenclature), résolvant facilement l’ambiguïté du langage, le jeu entre les mots et les lignes, le double discours (autant d’enjeux littéraires qui apparaissent souvent comme des jeux à leurs yeux)… Cet idéal absurde est l’inverse d’une langue vivante car elle empêche toute appropriation, toute souplesse, toute charge affective du langage. Elle bloque des fonctions fondamentales du schéma de Jakobson. L’importance accordée aux abréviations et à un langage poli, neutre ou vide de sens, fait énormément penser au politiquement correct et au globish management rubbish language qui privilégient euphémismes, anglicismes et technicismes obscurs ou vides. Langage de carton recouvrant l’ordure. En limitant la possibilités du langage d’exprimer nuances et radicalités, on empêche la pensée de se préciser et le débat d’avoir libre cours… Le fascisme, c’est toujours cette tentation de contrôler ce que nous ne comprenons pas, ce qui nous échappe…

En cachant les armes, en maintenant l’illusion de liberté, cette société fasciste ultime ne prend-elle pas les allures d’une tendance évidente de nos systèmes supposés plus libéraux ? Le contrôle par la sévérité de l’opinion publique est-il si loin du système de notations dans les réseaux sociaux (comme dans l’épisode « Nosedive » de Black Mirror où les notes constituent un vrai système de punition des comportements déviants) ? Le fascisme serait ainsi présent dans les mentalités de tout un chacun, tentation d’imposer son bien à autrui, tentation au contraire de se laisser imposer et dicter son comportement, davantage que dans le spectre d’une dictature (tel que dans le Discours sur la servitude volontaire, c’est la société qui aspire à la dictature). Et c’est bien une véritable « matrice » capitaliste au sens de Jean Baudrillard qu’imagine Orwell en imaginant ce fascisme du futur : les ennemis, les contre-pouvoirs, deviennent des instruments pensés de raffermissement du pouvoir, jusqu’à être pensés et organisés par le pouvoir lui-même pour occuper, orienter, surveiller et canaliser le mécontentement. La révolution y est devenue un loisir très réaliste, comme le paintball…

Passages retenus

Gymnastique cynique avec la vérité, p. 37 :
If all others accepted the lie which the Party imposed –if all records told the same tale– then the lie passed into history and became truth. ‘Who controls the past’, ran the Party slogan, ‘controls the future: who controls the present controls the past.’ And yet the past, though of its nature alterable, never had been altered. Whatever was true now was true from everlasting to everlasting. It was quite simple. All that was needed was an unending series of victories over your own memory. ‘Reality control’, they called it: in Newspeak, ‘doublethink’.
[…]
His mind slid away into the labyrinthine world of doublethink. To know and not to know, to be conscious of complete truthfulness while telling carefully constructed lies, to hold simultaneously two opinions which cancelled out, knowing them to be contradictory and believing in both of them; to use logic against logic, to repudiate morality while laying claim to it, to believe that democracy was impossible and that the Pary was the guardian of democracy; to forget whatever it was necessary to forget, then to draw it back into memory again at the moment when it needed, and then promptly to forget it again: and above all, to apply the same process to the process itself. That was the ultimate subtlety: consciously to induce unconsciousness, and then, once again, to become uncounscious of the act of hypnosis you had just performed. Even to understand the word ‘doublethink’ involved the use of doublethink.

La crise existentielle est une révolte, p. 62 :
He meditated resentfully on the physical texture of life. Had it always been like this ? Had food always tasted like this ? He looked round the canteen. A low-ceilinged, crowded room, its walls grimy from the contact of innumerable bodies; battered metal tables and chairs, placed so close together that you sat with elbows touching; bent spoons, dented trays, coarse white mugs; all surface greasy, grime in every crack; and a sourish, composite smell of bad gin and bad coffee and metallic stew and dirty clothes. Always in your stomach and in your skin there was a sort of protest, a feeling that you had been cheated of something that you had a right to.

La nature animale contre la dénaturation par la raison, p. 132
‘Listen. The more men you’ve had, the more I love you. Do you understand that?’
‘Yes, perfectly.’
‘I hate purity, I hate goodness! I don’t want any virtue to exist anywhere. I want everyone to be corrupt to the bones.’
‘Well then, I ought to suit you, dear. I’m corrupt to the bones.’
‘You like doing this? I don’t mean simply me: I mean the thing in itself?’
‘I adore it.’
That was above all what he wanted to hear. Not merely the love of one person, but the animal instinct, the simple undifferentiated desire: that was the force that would tear the party to pieces.

Imaginez la scène : Edmond, d’Alexis Michalik

Dans l’intimité des stars

Michalik (Alexis) 2016, Edmond, Albin Michel

Note : 3 sur 5.

Résumé

Edmond de Rostand, dramaturge à la réputation de jeune déjà raté, pompeux et timide, est envoyé par son amie Sarah Bernardt proposer une pièce de théâtre au grand acteur Constant Coquelin. Mais il ne l’a pas encore écrite ! Cuvant sa panique au bistro, lui vient une grande idée en observant le barman noir mettre dehors un client… Alors que la troupe commence à se réunir pour répéter, Edmond tire peu à peu ses scènes des situations autour de lui, de lui-même et de l’aventure de son ami l’acteur Léo, beau séducteur sans inspiration, qui voudrait séduire la romantique Jeanne…

Commentaires

En racontant et en romançant la création de la pièce mythique, étudiée par tous les petits français à l’école, particulièrement appréciée notamment par ceux qui ont plutôt réussi par l’école, Michalik flatte, cultive la nostalgie du spectateur amateur de théâtre depuis le collège… Cyrano, anti-héros bagarreur à la verve digne d’un rappeur, avec ses pointes en guise de punchlines… Amoureux silencieux à l’amour idéalisé, comme tout collégien-collégienne rêveur sur sa chaise en cours de français… Hormis la reconstitution historique, sur quels enjeux humains repose la pièce ? sans doute sur la problématique de création. Edmond, l’auteur en panne, réussit à force de persévérance, en puisant pour constituer ses scènes en lui-même et dans son observation de la vie quotidienne (comme Michalik place dès le début le thème contemporain des discriminations raciales), mais surtout en répondant idéalement aux attentes d’un public – comme Michalik.

Dans un contexte de triomphe du vaudeville, Rostand met en scène un triangle amoureux évident mais à l’inverse des classiques : le jeune est bête et le vieux moche est le vrai amoureux (de quoi rassurer le bourgeois allant au théâtre…). Michalik cultive la romance tout en exploitant cette manie moderne pour l’intimité des stars : Rostand bien-sûr, mais aussi les légendes Sarah Bernardt et Coquelin. Cyrano, écrivain baroque, anti-classique et libertin, transformé en anti-héros romantique sous la plume de Rostand, devient l’acteur à l’égo monstre mais gentil chez Michalik, rappelant inévitablement un autre interprète resté immensément célèbre pour son Cyrano, jouissant de qualités et défauts comparables : Gérard Depardieu. Rostand répond aux demandes populaires et aux caprices des stars comme il le peut : duel, grandes portions de texte pour mettre en avant les qualités des stars… Michalik enchaîne les petites scènes rapides, les points de tension dramatique. Mais contrairement à son aîné, il n’a clairement pas le génie du verbe, et place dans la bouche de ses personnages le texte même de Rostand, à l’envie, à l’excès (on aurait peut-être préféré, à la manière du Porteur d’histoire et du Cercle des illusionnistes, que les personnages racontent de belles anecdotes historiques enchâssées pour épaissir le contexte et les autres caractères…). Jeu de références, de citations et de clins d’œil qui fonctionnent très bien sur scène, mais qui après coup laissent bien peu de traces comme la pièce dans son ensemble qui n’a que peu à dire sinon à redire.

Passages retenus

Scène 10, p. 32 :
MONSIEUR HONORÉ
« La patience adoucit tout mal sans remède », cher ami.
UN CLIENT
Voyez-vous ça ! Un nègre qui sait parler !
Dans le café, les serveurs s’arrêtent de servir. Scène de western.
MONSIEUR HONORÉ
J’ai dû mal entendre. Mon oreille me joue parfois des tours.
UN CLIENT
Quoi ? J’appelle un chat un chat, et un nègre un nègre.
Honoré pose son torchon sur la table du client.
MONSIEUR HONORÉ
« Nègre » C’est tout ?
LE CLIENT
Mais je…
MONSIEUR HONORÉ
C’est un peu court, jeune homme ! Vous auriez pu dire… Voyons, tel un géographe : « Africain, Antillais, créole ». Tel un peintre : « marron, mélanoderme, moricaud ». Ou tout simplement « Noir », si vous aviez eu de la sobriété, l’élégance ou simplement le vocabulaire qu’un homme entrant dans mon café se doit d’avoir.
Rires étouffés dans le café.
LE CLIENT
Je…
MONSIEUR HONORÉ
Ne l’ayant pas, je me vois, par conséquent, dans l’obligation de vous indiquer la porte.
Le client déglutit. Tous les regards sont braqués sur lui.
LE CLIENT
Mais je…
MONSIEUR HONORÉ, rugissant
LA PORTE !
Le client s’est levé d’un coup. Il sort sans demander son reste, sous les sifflements des autres clients. Honoré saisit le ballon.
MONSIEUR HONORÉ
Quand le vin est tiré, il faut le boire. Qui veut en profiter ?

Tombée du canap : Lost Luggage

Un visage à la fois chaleureux mais qui « mange » un peu trop l’image de cette série

Des valises de valeur humaine

Belgique (flamand), 2022.
Créé par Tiny Bertels. Réalisé par Nathalie Basteyns, Kaat Beels, Ibbe Daniëls.
6 épisodes, diffusion Arte.
Avec Lara Chedraoui.
Fiche Allociné.

Note : 3.5 sur 5.

Pitch :

22 mars 2016, à l’aéroport de Bruxelles, 7h58, trois bombes explosent. L’inspectrice Samira, spécialisée dans la sécurité, venait tout juste de sortir du hall, un café en main. Heureusement qu’elle n’est pas touchée, elle était enceinte. Elle est chargée du tri et de la restitution des valises. La souffrance des victimes et proches de des victimes résonne étrangement en elle. Elle fait une fausse couche…

Griffe :

De prime abord, le sujet paraît peu excitant avec un côté hommage aux disparus des attentats avec pathos facile. Rien de cela, la série surprend par son absence d’intrigue classique : pour la première fois peut-être, la protagoniste agent de police n’enquête sur aucun délit ni crime… mais elle est chargée du lien, du contact avec les victimes – elle-même étant une victime qui s’ignore. En soi une performance, ce rôle de la police étant bien souvent passé sous silence, minimisé et en tout cas non reconnu. C’est la nécessité et l’importance primordiale de cette fonction que le personnage de Samira va venir à comprendre elle-même, à défendre et imposer tant à ses proches qu’à ses collègues. L’attention portée à l’équilibre de l’intériorité humaine, et le respect soudain de son attachement puéril à de vieux objets abîmés, relève du paradoxe dans le monde de la surconsommation, de la vitesse, du renouvellement, de l’aller de l’avant… Or, il ne s’agit nullement de la gestion spécifique d’un traumatisme extraordinaire, mais de le prise de conscience d’une inadéquation entre priorités humaines profondes et civilisation de superficialité.

La tragédie, à la manière du procès dans La maison de la rue en pente, a une résonance dans la profondeur du personnage de Samira, en tant que femme et en tant que mère potentielle, provoquant un malaise existentiel autour de son aptitude à engendrer la vie dans une civilisation défaillante. La violence du choc des attentats a créé comme un jeu entre les engrenages de la vie, un jour laissant entrevoir le dysfonctionnement de la machine sociale, et la jeune policière cherche à réparer son rôle dans cette machine. La focalisation autour d’elle et de ses ressentis donne une épaisseur féministe à la série. Le visage omniprésent de Samira, dégageant générosité et opiniâtreté, représenterait bien un nouvel idéal de femme libérée de la contrainte imposée par l’homme (qui a ici des fonctions habituellement réservées à la représentation de la femme : toujours au foyer, s’intéressant à la déco de la chambre, travaille dans l’éducation…), femme impliquée dans son travail jusqu’à en réorienter les buts, mais conservant et redéfinissant ses qualités dites « maternelles » (contrairement au cliché de la femme-cheffe d’entreprise devenant dragonne virile). Les conséquences de la fausse couche sur son bien-être sont le symbole de la nécessité de prise en compte de l’humain dans son entièreté, du fœtus des premiers mois (voire même du projet d’enfant, donc de société) aux soins apportés au mort, en passant par les objets sur lesquels les humains ont investi leur affectivité.

Tombée du canap : Les Fantômes d’Ismaël, d’Arnaud Desplechin

Les affiches du film ont bien raison de mettre en avant Charlotte Gainsbourg…

Méli-mélo entre petites manies

France, 2017.
Réalisé par Arnaud Desplechin. Avec Mathieu Amalric, Charlotte Gainsbourg, Marion Cotillard…
Fiche Allociné.

Note : 1.5 sur 5.

Pitch :

Ismaël Dedalus écrit un film sur son jeune frère Ivan, diplomate dont il n’a plus de nouvelles. Mais il est entouré d’autres fantômes : la femme avec laquelle il s’est marié a disparu sans un mot il y a bien quinze ans ; le père de celle-ci, son parrain dans le cinéma, à moitié mort pendant la Second Guerre et depuis la disparition de sa fille… Depuis qu’il a rencontré Sylvia, ça va mieux. Mais Carlotta réapparaît…

Griffe :

Toujours aimé le cinéma d’Arnaud Desplechin, son mélange de film d’auteur psycho-familio-intello mâtiné de gouaille et de dérision. Les personnages habituellement d’une épaisseur humaine insaisissable, dépassant leurs limites fictionnelles, sont ici gonflés mais entièrement vides. Des fantômes comme annoncés… Amalric surjoue un rôle sans ligne de force, personnage se traînant insupportablement, continuant d’écrire tranquillement quand son ex femme resurgit puis disjonctant alors même qu’il s’est décidé à la quitter… Un désagrément constant. Sa folie créatrice (la création d’un film, tableaux de la Renaissance…) n’est pas plus approfondie que sa détresse (qui disparaît lorsqu’il accompagne le père pour une cérémonie), ni que son caractère. Ses goûts musicaux (hip-hop et classique) ou vestimentaires (baskets dernier cri sous laine du quatrième âge) ne sont que clins d’œil (par exemple à son personnage dans Rois et Reine). Sa bizarrerie, sa maladresse au revolver feront penser à de la caricature de Tarantino, rappelant que le film et son casting lorgnent du côté du nouveau public-monde. L’intrusion grand-guignolesque du producteur, faisant basculer le film du drame psychologique à la farce achève de prouver la faiblesse du projet. Esthétiquement, on est dans le fourre-tout.

Les fantômes ne sont pas ceux d’Ismaël, mais les ombres des manies du réalisateur qui combine les astuces en guise d’écriture : découpage non-chronologique de l’histoire sans la moindre motivation ; piste déceptrice du frère Ivan qu’on attendait et qui se détourne de l’intrigue ; la fameuse Carlotta, personnage qui aurait pu porter des valeurs féministes puissantes et colorées d’indépendance, de liberté absolue et de droit au caprice, mais qui s’évanouit dans l’anecdotique de l’hystérie (regard masculin sans profondeur). Marion Cotillard, pas du tout à sa place, n’en tire rien d’autre qu’un peu de sensualité déplacée – même pas malsaine – invitée à se dénuder comme lors de son premier rôle chez Desplechin alors qu’elle était inconnue (Dans Pourquoi je me suis disputé… ma vie sexuelle). Typiquement le film d’auteur raté, celui qui joue avec lui-même, plaisante avec lui-même, sans souci pour le spectateur consterné de voir qu’on ne s’intéresse pas à lui.

Seule Charlotte Gainsbourg apporte une valeur au film – jouant justement le seul repère stable, la seule personne tenant la route dans l’entourage du perso-réalisateur (double de Desplechin ?). Plutôt qu’une version longue, on aurait apprécié une version courte, mais sans Amalric ni Cotillard. Seulement autour de cette Sylvia astrologue fuyant sur la piste des étoiles un monde de drama queens hypocondriaques mégalonombrilistes portées à la manipulation, avant et après sa relation avec cet Ismaël sans intérêt. On aurait pu même la combiner à cette Carlotta qui choisit de délaisser ce monde raté sans un remord, et à ce troisième personnage féminin, trop rare : cette femme (Alba Rohrwacher) qui joue la femme d’Ivan dans le film et couche avec Ismaël en dehors (encore une ficelle psychanalytique facile…) mais refuse magnifiquement de se laisser absorber par cet amour d’homme égocentrique…

Oublie tes concepts : Vie de Pythagore, par Jamblique

Sagesse bohème, école alternative et apothéose philosophique

Jamblique (IVe siècle), Vie de Pythagore [in Pythagore, Un dieu parmi les hommes], éd. Les Belles Lettres, 2002

traduit du grec ancien par Alexandre Hasnaoui (Περὶ τοῦ Πυθαγορικοῦ βίου)

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Annoncé par la Pythie, Pythagore grandit librement sur l’île de Samos, entièrement dévoué à sa quête de sagesse. Sur les conseils de Thalès, il embarque pieds nus pour l’Égypte sur un bateau qui passait près de la côte. Il serait resté près de quarante ans loin de sa patrie, à s’intéresser à la religion, à l’astrologie… Emmené comme prisonnier, il aurait passé également plusieurs années à Babylone ainsi qu’en Phénicie.
De retour à Samos, il se trouve un premier disciple parmi les jeunes, beaux et pauvres sportifs ; il sacrifie ses économies pour pourvoir à ses besoins, afin que le jeune homme se consacre exclusivement à l’étude de la sagesse suivant ses directives. Quand son maître n’a plus rien, le jeune qui porte également le nom de Pythagore, prend le relai…
Le tyran Polycrate ayant pris le pouvoir à Samos, Pythagore s’exile à Crotone en Sicile pour fonder son école. Une véritable communauté utopique et philosophique d’où sortiront notamment des dirigeants sages et démocratiques…

L’école pythagoricienne

Entretien d’entrée : tout d’abord, les élèves passent un entretien préalable pour tester leur moralité, leurs motivations et leurs aptitudes.

Cette école est une communauté vivant ensemble du lever au coucher (tout en ménageant des temps et espaces de solitude), mettant toute possession en commun. Les nouveaux disciples (appelés acousmatiques) doivent d’abord passer une première période de cinq ans dans le silence, se contentant d’écouter les sentences mystérieuses du maître caché derrière un voile, et les discussions des disciples plus avancés (mathématiciens). Puis ils se plongent plus concrètement dans l’étude et la science.

Description d’une journée à l’école pythagoricienne :
– Au réveil, dans le lit, travail de la mémoire sur ce qui a été entendu et appris la veille et l’avant-veille (hier, en premier, j’ai rencontré untel, il m’a dit telle chose, puis…) et anticipation de la journée : « Quand tu te lèves au sortir du doux sommeil, examine bien ce que tu feras dans la journée ».
– Promenade en solitaires dans la nature. « Ils estimaient qu’ils ne devaient rencontrer personne avant d’avoir apaisé leur propre âme et mis de l’ordre dans leur esprit. »
– Se retrouvent autour des temples, période d’apprentissage de la sagesse pythagoricienne par la discussion.
– Soin du corps et activité sportive (lutte, lancer de poids, boxe…)
– Déjeuner de pain et de miel
– Discussions sur les problèmes d’organisation tant concernant l’intérieur de la communauté que la société extérieure
– Promenades par groupe de deux ou trois, révisions des choses apprises et divertissements (« belles occupations »)
– Bain
– Repas par tablée d’une petite dizaine. Libations et sacrifice d’herbes aromatiques et d’encens. Vin, galettes, plat de résistance et légumes bouillis ou crus… Parfois de la viande de sacrifice (excepté le cœur et la cervelle) et rarement des produits de la mer.
– Libations d’après-repas et lecture choisie par l’aîné de la tablée. Libations et recommandations sur l’attention à ne pas endommager les plantes et les arbres, les animaux qui ne sont pas une menace pour l’humain, sur le respect pour les aînés, les parents, les héros, les démons, les dieux… Respect pour les lois et combattre l’illégalité.
– Musique et chants purificateurs.
– Lit tout de blanc comme leurs vêtements, entièrement en lin (pas de laine). Avant le sommeil, examen de conscience : « En quoi ai-je failli ? Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je omis de mon devoir ? »

On en apprend peu sur ce que font les disciples ayant passé ces années d’études (10, 15, 20 ans…?), restent-ils dans la communauté ? partent-ils dans le monde pour fonder d’autres écoles ou pour participer à la vie démocratique ?

Commentaires

Pythagore n’est pas un mathématicien, mais bien un aventurier, un pédagogue, et un philosophe légendaire d’une importance comparable à celle de Socrate. Un homme qui se soucie avant tout de sagesse pratique, d’équilibre entre corps et esprit, science et poésie, d’organisations sociales et politiques basées sur l’égalité et la délibération collective, de rapports harmonieux entre l’homme et le cosmos naturel et divin qui l’englobe. Les mathématiques et autres connaissances scientifiques au sens moderne du terme ne sont qu’un aspect secondaire, même si il s’agit d’un objectif réel : passées les premières années consacrées à la formation de base, les disciples approfondissent des connaissances par la recherche scientifique ou expérimentale, comme le feraient des universitaires ayant d’abord acquis les bases éthiques et pratiques). Les mathématiques interviennent également en tant que symbolique du cosmos : les nombres et les figures géométriques permettant d’entrevoir ou de prêter une grille de lecture harmonique à un monde qui échappe a priori à l’entendement humain.

Personnage de va-nu-pieds éclairé, humble à l’écoute du monde et des hommes, sagesse souriante et paisible, toujours en mouvement, Pythagore le jeune incarne la bonne attitude pour l’apprentissage de la philosophie : une curiosité saine et déterminée qui fait courir à la rencontre et au voyage, qui fait questionner et expérimenter. Parce qu’annoncé par la Pythie, Pytha-gore bénéficie d’une situation idéale pour apprendre : sa famille l’a libéré des contraintes matérielles et sociales (condition de toute bonne éducation – la contrainte sociale est devenue aujourd’hui la principale ennemie de l’éducation : la priorité d’un enfant va à la défense de sa stature sociale). Cette phase aventureuse et exploratrice de la vie de Pythagore, en Égypte pendant plus de vingt ans, est à peine évoquée. Mais il serait possible de la reconstituer (à la manière d’une bio-fiction) en s’imaginant par exemple une personnalité de voyageur poétiques comme le Nicolas Bouvier de L’Usage du monde, placée à l’école de la société égyptienne comme Her-Bak de Isha Schwaller de Lubicz (parcours d’un enfant-adolescent vers l’éveil spirituel, de la découverte des différents métiers à l’initiation aux mystères divins).

Le mythe du premier élève, sorte de double homonyme que le professeur façonne à son image tel Pygmalion ou le Yahvé de la Genèse, lui permet une nouvelle incarnation, ou au contraire, à la manière de Jésus après sa crucifixion, une désincarnation. Pythagore devient un mythe détaché de l’homme réel (on ne sait d’ailleurs pas si c’est lui ou son premier disciple qui fonde une école en Sicile…). C’est peut-être le vrai sens de la mise en scène pompeuse de l’apprentissage avec Pythagore parlant derrière un voile. Il ne s’agirait pas de diviniser le gourou de la secte, mais peut-être de voiler le corporel, d’empêcher l’emprise du charisme, de détacher le savoir de l’homme qui enseigne, de déplacer celui-ci sur le côté en médiateur pour laisser l’apprenant face à la lumière du savoir (principe des pédagogies alternatives, cf. Le Maître ignorant). Le départ de Pythagore de Samos, dû à la tyrannie de l’autocrate Polycrate, pourrait d’ailleurs symboliser l’abandon du dispositif pédagogique dominant du précepteur particulier (aboutissant à la reproduction de soi, non à la réalisation du potentiel de chacun ; et surtout réservé aux familles riches), au profit d’un enseignement en communauté. Le disciple pythagoricien sera confronté au savoir qui circule dans la communauté, notamment sous forme de sentences à méditer, énigmatiques boîtes de Pandore positives : comme les oracles de Delphes à méditer, les proverbes malgaches qui permettent d’infinies exégèses libres, ou comme des fragments qui permettent l’errement interrogatif de l’archéologue… Comme le Pythagore explorateur, le disciple cherche lui-même du sens et des connaissances en interagissant avec le monde qui l’entoure.

Bien plus qu’une chaîne d’écoles alternatives spécialisées en philosophie, ce sont de véritables communautés utopiques que Pythagore installe en Sicile dans la seconde moitié du VIe siècle et qui se multiplient un peu partout dans le monde grec au siècle suivant, et semblent avoir joué un rôle fondamental dans la naissance et la propagation des idées philosophiques et de la gouvernance démocratique (certaines cités alentour auraient été administrées par ses disciples). À l’opposé des groupes hippies qui ont pour but la rupture avec le monde après avoir été élevés par le monde, la communauté pythagoricienne retranche le jeune apprenti de l’agitation du monde pour le préserver des passions égoïstes et pour préparer un homme sage, complet et solide, qui pourra à son tour agir sur le monde (la communauté devenant réseau d’entraide). En cela, l’école pythagoricienne se démarque radicalement de l’enseignement de Socrate en place publique qui affronte directement les intérêts égoïstes. L’éducation peut-elle vraiment réussir si elle entre en concurrence avec le fonctionnement d’un monde corrompu (Vaneighem dans son Avertissement aux lycéens parle de la morale des affaires en concurrence avec celle de l’école). Pythagore considère l’entièreté de l’être humain intégré à son environnement – de son activité sportive à son alimentation, du tissu de ses vêtements à la musique qu’il écoute, de ses relations familiales à ses croyances… Dans La République de Platon, les philosophes sont une élite dirigeante, tandis que chez Pythagore, ce sont aussi bien des nettoyeurs que des cuisiniers, des ouvriers et des intellectuels, et tous participent à la gouvernance… Ce système philosophique englobant, comparable à celui d’une secte (notamment pour ses pratiques religieuses), violemment critiqué par Héraclite parce que s’y effacerait le génie individuel, ne se retrouvera plus par la suite que dans le Jardin d’Épicure…

Passages retenus

Musicothérapie, #110

#137
À chercher leur bien ailleurs que chez les dieux, les hommes font quelque chose de ridicule, car ils agissent alors comme quelqu’un qui, habitant dans une contrée gouvernée par un roi, honorerait un magistrat quelconque et négligerait celui qui est à la tête de tous et règne.

#162
Le commencement est moitié de toute chose.

Nécessité des dieux, #174
Le vivant est un être violent par nature, et changeant quant à ses impulsions, à ses désirs et à ses autres passions ; il a donc besoin d’une supériorité et d’une domination de cette sorte, d’où viennent correction et ordre.

#179
Il découvrit encore une autre méthode pour retenir les hommes de pratiquer l’injustice : en invoquant le jugement des âmes, car il savait que ce récit était non seulement vrai mais aussi utile pour inspirer la crainte de l’injustice. Il enseignait qu’il vaut mieux subir une injustice que de tuer un homme.

#183
Il faut que le gouvernement soit voulu par les deux, aussi bien par le gouvernant que par les gouvernés tout comme, pour que les connaissances viennent correctement, il faut qu’elles viennent volontairement, parce que les deux côtés le veulent, tant l’enseignant que l’élève.

#200
Folie que se préoccuper de l’opinion de n’importe qui sur n’importe quoi, et surtout de tenir compte de l’opinion du plus grand nombre, car c’est le petit nombre qui arrive à bien juger et à se faire une opinion juste.

Attention spéciale aux adolescents, #202-204
Devenus adolescents, ils sont libres, au moins chez le plus grand nombre, de faire ce qu’ils veulent. Or, à cet âge, confluent, pour ainsi dire, l’une et l’autre espèces de fautes, car les adolescents commettent nombre de fautes qui relèvent aussi bien de l’enfance que de l’âge adulte. En effet, refuser, pour parler sans détour, tout espèce de sérieux et de discipline et rechercher ce qui rapporte au jeu, au laisser-aller, et à l’insolence enfantine, voilà ce qui caractérise le mieux l’âge de l’enfance. Eh bien, ce type de disposition passe de l’enfance à l’âge suivant. D’un autre côté, les manifestations violentes du désir ainsi que de l’ambition, tout comme les autres impulsions et dispositions, qui sont d’un type pénible et violent, passent de l’âge adulte à l’adolescence. Voilà pourquoi de tous les âges de la vie, c’est l’adolescence qui réclame le plus de soin. Pour le dire de manière générale, il ne faut jamais laisser l’homme faire ce qu’il veut, mais il faut toujours qu’intervienne une surveillance et une règle qui assurent la loi et le bon ordre, auxquelles se soumettra chacun des citoyens, car, lorsqu’il est abandonné à lui-même et qu’on ne s’occupe pas de lui, l’être vivant tombe bien vite dans le mal et le vice. Souvent, disaient-ils, les pythagoriciens soulevaient la question suivante et en débattaient : pourquoi accoutumons-nous les enfants à prendre les aliments de façon ordonnée et modérément, pourquoi leur présentons-nous cet ordre et cette modération comme quelque chose de bien, et leurs contraires, le désordre et l’excès comme quelque chose de mal, ce qui explique pourquoi l’ivrogne et le goinfre sont l’objet d’un blâme sévère ? En effet, si rien de cela ne présente d’utilité quand nous atteignons l’âge adulte, il est vain de nous habituer, dans notre enfance, à cet ordre. […] Et en général, disaient-ils, les Pythagoriciens exhortaient ceux qui rejoignaient leur communauté à se méfier du plaisir plus que toute autre chose ; rien, en effet, ne nous fait plus facilement glisser et tomber dans la faute que cette expérience.

#208
En effet, chacun des aliments consommés provoque une disposition déterminée. Pourtant, les êtres humains ne font attention qu’aux aliments qui provoquent une modification brutale, le vin par exemple : consommé en quantité, il rend les gens plus joyeux jusqu’à un certain point, ensuite il les rend complètement fous et indécents ; mais ils ignorent les aliments qui ne font pas montre d’un tel pouvoir.

#213
Les êtres humains ne font aucun cas de leurs propres rejetons, ils les engendrent au hasard, n’importe comment, en agissant de toute façon à la légère, puis ils les élèvent et les éduquent en négligeant beaucoup leur tâche. Voilà quelle est la cause la plus importante et la plus évidente du vice et de la perversité qui caractérisent la plupart des hommes. En effet, pour la plupart des hommes, la procréation s’apparente à un jeu de hasard comme chez les bestiaux.

#224
Ils avaient des chants composés pour lutter contre les passions de l’âme, les uns conçus pour lutter contre le désespoir et le découragement, et d’autres contre les accès de colère et de fureur, grâce auxquels ils pouvaient intensifier ou calmer les passions jusqu’à les mettre en accord avec le courage.

#228
Protéger l’intellect et l’affranchir de toutes les entraves et de tous les liens qui le retiennent depuis l’enfance.

Protreptique, chapitre 21
1 : Quand tu te rends à un sanctuaire pour adorer, ne dis entre temps ni ne fais rien de profane.
2 : Ne regarde pas comme un accessoire du trajet le fait d’entrer dans un sanctuaire ou en général d’adorer, même si tu te trouvais à passer juste près des portes.
3 : Déchausse-toi pour sacrifier et adorer.
« [Que les activités de l’âme] soient entièrement libres et dégagées pour partager la compagnie des dieux. »
4 : Évite les grand routes et prends par les sentiers.
6 : Retiens ta langue devant les autres, par obéissance aux dieux.
7 : Quand les vents soufflent, adore leur murmure.
8 : Ne tisonne pas le feu avec un couteau.
9 : Rejette loin de toi toute acidité.
10 : Aide à soulever un fardeau mais non à le déposer.
« ne deviens ni pour toi ni pour autrui occasion d’indolence ou de mollesse. »
13 : Ne passe pas par-dessus une balance.
« recommande d’agir selon la justice. »
14 : Quand tu quittes ta maison pour un voyage, ne te retourne pas : les Érinyes te poursuivent.
« quand tu as l’intention de philosopher, ne te retourne pas, ne te laisse pas attirer vers le corporel. »
15 : N’urine pas tourné vers le soleil.
« souviens-toi de n’avoir jamais en philosophie de pensées basses. »
16 : N’essuie pas un siège avec une torche.
17 : Élève un coq mais ne le sacrifie pas : il est consacré à la lune et au soleil.
18 : Ne t’assieds pas près d’une chénice.
« ne demeure pas oisif, ne reste pas sans initiation à la philosophie »
19 : N’élève pas de rapace.
21 : N’accueille pas d’hirondelle chez toi.
« n’admets pas à tes leçons un sectateur, un adepte nonchalant, inconstant dans l’effort, instable. »
22 : Ne porte pas d’anneau.
« sépare l’âme du lien qui l’enserre. »
24 : Ne te regarde pas à la lumière d’une lampe.
25 : À propos des dieux et des dogmes divins, ne mets en doute aucune merveille.
26 : Ne pas céder à un rire irrésistible.
27 : Ne te rogne pas les ongles près d’un sacrifice.
28 : Ne donne pas facilement la main droite au premier venu.
« n’essaie pas de faire remonter en leur tendant la main droite les profanes sans initiation. »
29 : Une fois sorti de tes couvertures, roule-les et efface ton empreinte.
30 : Ne te ronge pas le coeur.
31 : Ne mange pas de cerveau.
32 : Crache sur tes rognures de cheveux ou d’ongles.
« méprisable est ce qui t’est connaturel et d’une certaine manière sans âme. »
33 : Ne prends pas de rouget.
« n’accueille pas, en effet, un impudent qui a désappris à rougir, mais non plus, à l’opposé, le timide qui rougit à l’excès. »
34 : Fais disparaître de la cendre la trace de la marmite.
« doit oublier la confusion et l’épaisseur inhérente aux démonstrations […]. Quant à la cendre, elle remplace la poussière dont on saupoudre les planchettes sur lesquelles on mène les démonstrations (géométriques). »
35 : Ne fréquente pas une femme riche pour en avoir des enfants.
« ne vise pas une femme mais une secte ou une philosophie où le corporel tient une grande place. »
36 : Préfère la figure (géométrique) et sa base à la figure payée d’un triobole.
37 : Abstiens-toi de fèves.
« conseille d’éviter tout ce qui compromet le commerce des dieux. »
38 : Transplante de la mauve, mais n’en mange pas.
39 : Abstiens-toi de ce qui a vie.

Vide ton sac : Mes amis, d’Emmanuel Bove

À se distinguer du commun, on ne profite plus de la fête du monde…

Bove (Emmanuel) 1924, Mes amis, éd. Ferenczi & fils, coll. « Colette »

Vu dans une adaptation théâtrale mise en scène et interprété par Airy Routier, en 2022. Complété par la lecture du 6e chapitre sur wikisource, absent de l’adaptation.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Victor Bâton est seul dans sa chambre et remâche ses échecs, sa solitude. Il reçoit une petite rente en tant que soldat ayant été blessé à la main pendant la guerre. Il a choisi de s’en contenter pour vivre libéré des obligations du travail. Il se retrouve donc à compter le sou parmi la population pauvre de Paris, avec laquelle il n’arrive pas vraiment à communier…

Commentaires

Dans la lignée des longues voix monologuantes des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, du Bavard de Louis-René des Forêts, de La Chute de Camus, ou des auto-fictions de Louis-Ferdinand Céline, le personnage-spectacle Victor Bâton fait exister un monde tout en se mettant en scène : « je parle donc le monde est ». Les détails concernant la lumière entrant dans sa chambre, le son de la pluie, les déplacements sur les pavés… figurent le lieu, l’atmosphère, les rendent tangibles, sensibles. Comme le ferait un pilier de comptoir à l’alcool chagrin, exposant sa misère et s’humiliant de manière inconvenante et exagérée, presque avec une délectation perverse et masochiste de voir qu’on a capturé l’attention et que les spectateurs sont même gênés et n’osent plus arrêter d’écouter (voire ont une attention sadique à écouter encore la personne souffrante). Comme le Rousseau des Confessions, il est prêt à étaler ses plus grandes hontes pour prouver sa sincérité. Mais le personnage a également quelque chose de son auteur, homme très cultivé, bien éduqué, mais déclassé, vivant sans activité, avec si peu d’argent (rente de blessure de guerre), s’ennuyant dans le Paris populaire. Son tact, sa sensibilité pour les détails, sa méticulosité jusqu’au maniérisme, le rendent parfaitement inadapté au monde frustre où il s’est condamné. Représentatif de tout un chacun qui se sent toujours, comme le berger des contes, le sang des plus hautes sphères princières. Touchant de maladresse par excès de finesse, d’auto-dérision sur ses larmes de solitude, habité par des obsessions anecdotiques… Victor Bâton est un personnage dostoïevskien, entraîné dans son discours par son monde intérieur. Mais être ainsi rejeté par l’extérieur et la populace semble arranger et conforter son goût pour la distinction, renforcer son envie de ne pas participer à l’existence jusqu’au bout (et l’on se rapproche ici clairement du nombrilisme comique et de la mauvaise foi cynique des voix monologuantes et de Céline). Victor Bâton a quelque chose du pseudo-sage méditatif dans l’attitude de retrait avec laquelle il se tient loin des autres, échappant au bruit du monde, et se retrouvant en conséquence dans une situation d’inconfort, proche de la crise existentielle, incapable de jouir des choses simples. Complexe caractéristique de ces Animaux dénaturés qui à force d’élaborer leur pensée, se décollent des vibrations du monde et de la vie instinctive.

Passages retenus

Chapitre « Mes amis »
À peine sorti des draps, je m’assois sur le bord du lit. Mes jambes pendent à partir du genou. Les pores de mes cuisses sont noirs. Les ongles de mes doigts de pied, longs et coupants : un étranger les trouverait laids.
Je me lève. La tête me tourne, mais ce vertige disparaît rapidement. Quand il y a du soleil, un nuage de poussière, échappé du lit, brille une minute dans les rayons, comme de la pluie.
D’abord, je mets mes chaussettes, sinon des allumettes se colleraient à la plante de mes pieds. En tenant une chaise, je revêts mon pantalon.
Avant de me chausser, j’examine les semelles de mes souliers pour leur assigner une certaine durée.
Ensuite, je pose sur le seau de toilette ma cuvette graduée par l’eau sale de la veille. J’ai la manie de me laver courbé, les jambes écartées, la bretelle tenant aux boutons de derrière seulement. Au régiment, je me lavais ainsi dans le bouteillon étroit de la soupe. Ma cuvette est si petite qu’en y plongeant les deux mains à la fois l’eau déborde. Mon savon ne mousse plus : il est si mince.
La même serviette me sert pour la figure et les mains. Si je devenais riche, ce serait la même chose.
Une fois lavé, je me sens mieux. Je respire du nez. Mes dents sont distinctes. Mes mains resteront blanches, jusqu’à midi.
Je mets mon chapeau. Les bords en sont gondolés par la pluie. Le nœud du ruban est à la mode : il se trouve derrière.
J’accroche ma glace à la fenêtre. J’aime à me regarder en face, à la lumière. Je me trouve mieux. Mes pommettes, mon nez, mon menton sont éclairés. Une ombre noircit le reste. On dirait que je suis photographié au soleil.
Il ne faudrait pas que je m’éloignasse du miroir, car celui-ci est de mauvaise qualité. À distance, il déforme mon image.
J’examine soigneusement mes narines, le coin de mes yeux, mes molaires. Celles-ci sont cariées. Elles ne tombent pas : elles se cassent. À l’aide d’une autre glace je surprends mon profil. Alors, j’ai l’impression d’être dédoublé. Les acteurs de cinéma doivent connaître cette joie.

Chapitre « Monsieur Lacaze »
Assis sur le lit, je regardai mon habit neuf, qui n’avait plus de raison d’être, et le désordre de ma chambre dans l’air frais du matin.
J’avais un mal de tête violent. Je songeai à ma vie triste, sans amis, sans argent. Je ne demandais qu’à aimer, qu’à être comme tout le monde. Ce n’était pourtant pas grand’chose.
Puis, subitement, j’éclatai en sanglots.
Bientôt, je m’aperçus que je me forçais à pleurer.
Je me levai. Les larmes séchèrent sur mes joues.
J’eus la sensation désagréable qu’on éprouve quand on s’est lavé la figure et qu’on ne se l’est pas essuyée.

Chapitre « Fin »
Il paraît que les locataires se sont plaints de ce que je ne travaillais pas. Pourtant, je vivais bien sagement. Je descendais doucement l’escalier. Mon amabilité était très grande. Quand la vieille dame du troisième portait un filet trop lourd, je lui aidais à le monter. Je frottais mes pieds sur les trois tapis qui se succèdent avant l’escalier. J’observais le règlement de la maison affiché près de la loge. Je ne crachais pas sur les marches comme le faisait M. Lecoin. Le soir, quand je rentrais, je ne jetais pas les allumettes avec lesquelles je m’étais éclairé. Et je payais mon loyer, oui je le payais. Il est vrai que je n’avais jamais donné de denier à Dieu à la concierge, mais, tout de même, je ne la dérangeais pas beaucoup. Seulement une ou deux fois par semaine, je rentrais après dix heures. Ce n’est rien pour une concierge de tirer le cordon. Cela se fait machinalement, en dormant.
J’habitais au sixième, loin des appartements. Je ne chantais pas, je ne riais pas, par délicatesse, parce que je ne travaillais pas.

Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté.
J’étais, dans cette maison d’ouvrier, le fou, qu’au fond, tous auraient voulu être. J’étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J’étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable.
On ne m’a pas pardonné d’être libre et de ne point redouter la misère.
Le propriétaire m’a donné congé, légalement, sur papier timbré.
Mes voisins lui ont dit que j’étais sale, fier, et peut-être même, que des femmes venaient chez moi.

Tombée du canap : Dis-moi qui je suis

Comme une impression de collage d’images…

Promenade dans les tragédies de histoire pour femme élégante et pressée

Espagne (Dime quién soy), 2020-2021.
Réalisé par Eduard Cortés et José Manuel Lorenzo (9 épisodes), diffusion Arte.
Adaptation du roman, best seller, du même nom.
Avec Irene Escolar…
Fiche Allociné.

Note : 2 sur 5.

Pitch :

Amelia Garaoya, fille d’un homme politique républicain, a fait un mariage d’intérêt plus que d’amour avec un jeune homme de son milieu, pour garantir la fortune de sa famille. Après la naissance de son fils, elle rencontre par hasard une militante communiste qui l’introduit dans le milieu. Elle tombe amoureuse de Pierre, journaliste d’origine russe, qui doit bientôt partir pour l’Argentine. Elle quitte famille et enfant pour suivre le bel homme engagé…

Griffe critique :

Le pitch est alléchant avec cette trajectoire effrontée de femme libre, poursuivant bonheur et engagement politique et moral au mépris de son rôle social attendu (mère, fille, épouse). On aurait grandement aimé rester dans l’intrigue première, suivre cette femme de la haute qui découvre naïvement le communisme et s’encanaille auprès de féministes libérées… Au lieu de ça, on monte dans le train du mélodrame : la pauvre belle jeune femme tombe dans le piège de l’amour, et quitte ainsi la fable politique pour les voyages romantiques et historiques. De rebondissement en rebondissement, la jeune femme subit les plus belles mésaventures emblématiques du milieu du XXe siècle pour satisfaire ce goût invétéré des spectateurs pour la beauté sensuelle placée en position délicate, comme la vogue des sixties pour les films de femmes en prison… Le tissu de l’intrigue à suspens fait qu’on ne s’arrête jamais pour vivre pleinement le moment présent. Des personnages certes bien campés passent comme de belles ombres. Seule Amelia traverse les époques, se trimballe dans toutes les tenues et dans toutes les rues des plus belles cartes postales de l’histoire reconstituée : Madrid, Buenos Aires, Paris, Moscou, Berlin, Athènes… Entre le Code Quantum, humour et science fiction en moins, et l’impression de selfie vidéo, comme si l’intrigue historique n’était que prétexte à la mise en valeur de la belle actrice Irene Escolar, croisement de Victoria Abril et de Julia Roberts, en plus timorée et conventionnelle.

Vide ton sac : Vaudou, de Philippe Charlier

Un polythéisme qui murmure dans l’ombre de l’esclavage…

Charlier (Philippe) 2020, Vaudou. L’homme, la nature et les dieux, coll. « Terre Humaine », Plon

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

– Sillonnant le Bénin depuis de nombreuses années, Philippe Charlier nous prend à la descente de l’avion et nous emmène à la recherche de la culture Vaudou, présente, à peine dissimulée, partout sur le territoire de l’ancien royaume d’Abomey…
– Présentation du panthéon vaudou, constitué d’une puissance supérieure, inaccessible, surplombante, répartissant et distribuant ses pouvoirs en autant de vodoun plus ou moins importants et aux attributions plus ou moins claires, avec lesquelles traitent les croyants.
– Histoire de la succession des rois de droit divin, les symboles et légendes de leur règne, du temps mythologique au temps historique, des petites guerres de voisinage aux luttes contre le colonisateur, et manière dont le royaume s’est comporté pendant la traite négrière (résistance et participation à la fois).
– Proche depuis des années de personnalités du monde vaudou, l’anthropologue accepte de passer les rites pour devenir un vrai initié…

Commentaires

Au Bénin, le Vaudou peut surgir au beau milieu de la vie quotidienne, caché derrière un vernis chrétien ou laïque (comme le récit surréaliste de cet appel téléphonique d’un grand-père mort dans les premières pages). La culture, les comportements, autant que les lieux, demeurent marqués par les siècles glorieux du royaume d’Abomey, organisé autour de croyances et rites d’une religion ancestrale réduite au silence et au secret par la colonisation – et avec elle la christianisation ou l’islamisation, l’universalisme et le laïcisme scientifique… Religion dont on ne perçoit aujourd’hui que des traces caricaturées : objets symboliques destinés aux touristes ; médiums grossiers pour peuplades émigrées en mal de repères ; décorum à systématiser et à sataniser (catégorie qui renferme toutes les religions étrangères et concurrentes… Baal, Zarathoustra, Judaïsme, Catharisme, Islam…) pour rassurer le christiano-centré sur la supériorité des aprioris culturels qui lui viennent d’une religion avec laquelle il est convaincu d’avoir coupé tout lien…

Le Vaudou fonctionne d’une manière tout à fait comparable aux religions polythéistes égyptiennes, grecques et romaines. Ayant assimilé les divinités, croyances, symboliques et cultes locaux et voisins (principalement les cultures Yoruba – culte des fameux Orishas -, Fon et Ewe), le Vaudou s’organise autour de vieilles divinités provenant de temps ancestraux – plus ou moins inactives – et d’un Dieu dominant mais inaccessible (Mawu) répartissant son pouvoir entre des divinités locales plus familières aux attributions claires, concernant directement les préoccupations humaines concrètes, et auxquelles il est plus aisé de s’adresser. Traduction symbolique et imagée par les mythes, de la puissance divine, diffuse et inconnue, qu’on ne peut saisir sans la décomposer :
– Heviosso, dieu de la foudre et du feu ;
– Zakpata, de la terre – rouge – et de la variole ;
– Gou, dieu de la forge et de la guerre ;
– Dan, le serpent passeur de mondes ;
– Drou, protecteur des récoltes ;
– Aguin, la guide des forêts pour la chasse ;
– Mami Wata, divinité marine du changement ;
– Legba, messager et médiateur entre les humains et les autres dieux, intervenant dans la divination…

Les rites, si étranges qu’ils nous paraissent, sont cette manière d’entrer en contact avec cette force incompréhensible, de l’amadouer, d’en éviter les mauvais effets ou d’en attirer les bons (comme autant de petits rituels pour s’attirer la chance). La bizarrerie des procédés répond à la l’illisibilité du pouvoir divin pour un œil humain : la mise en transe, l’attention particulière donnée à l’anormalité, aux handicapés, aux jumeaux… le musée des horreurs des offrandes et des fétiches activées par arrosage de sang frais (assemblages qui font étrangement penser à la créature du docteur Frankenstein…). Autant de tentatives de regarder au-delà de l’ordinaire et de parler le langage codé de l’extra-ordinaire proprement divin. Si dans la majorité des cas on peut croire à de simples arnaques de prêtres (pour éviter la foudre, ne pas tromper son mari…), dans d’autres, on peut deviner une recommandation pratique – venue de la sagesse populaire ou d’un savoir scientifique méconnu – visant à éviter certains problèmes majeurs (pour apaiser Zakpata, dieu des maladies, il faut accomplir des rites, faire des offrandes, entrer dans la croyance et dans la confiance du prêtre, et ensuite obéir aux recommandations de bon sens qu’on n’aurait peut-être pas acceptées ou suivies à la lettre sans cette aura du prêtre-médecin…). Les rites et offrandes sont la garantie et l’entretien d’un lien de confiance entre le peuple et sa culture, entre le peuple et le savoir de ses élites.

Loin d’être en passe de disparaître, le Vaudou semble se vivifier comme un fétiche arrosé de sang, à mesure que les populations sont déçues et rejetées, maltraitées par une modernité destructrice sous ses habits de grand prêtre : costume-cravate et blouse blanche. Le Vaudou est-il plus grotesque ou irrationnel, ou satanique, qu’une des ces religions impérialistes et universalistes qui ont tant provoqué de tueries ? La procession des Egungun met en scène des hommes masqués en costumes (qui rappelleront aisément les costumes d’indien des processions du Carnaval de la Nouvelle Orléans, clairement d’inspiration Vaudou, faisant le lien entre les cultures ancestrales d’Amérique et d’Afrique, tout autant écrasées et méprisées), hommes possédés par les esprits de revenants et parcourant les villages. Qu’on y voit une danse macabre qui rappelle aux vivants que la barrière entre les mondes n’est pas si épaisse, ou un défilé funèbre d’Halloween, jeu de fête et de plaisir de se faire peur pour éloigner la vraie peur et rappeler d’honorer les morts, cette procession exige comme les rites d’initiation que les populations « jouent le jeu ». Celui qui ne se plie pas au jeu de la peur est symboliquement tué puis ressuscité. Les populations maintiennent en vie leurs religions et leurs dieux non par croyance aux mythes, mais pour leur propre besoin d’équilibre, par volonté de raccorder leur comportement moral à la longue chaîne des ancêtres. Aussi, ces hommes vendus comme esclaves, déracinés, détachés de leur tradition et de leurs parents, sont appelés « zombis ».

Passages retenus

Vision d’un polythéisme par répartition de la puissance divine, p. 53
Ainsi donc, derrière l’appellation de « divinité » (vodoun) pour Heviosso, Zakpata, Dan, Legba, Mami Wata, etc. se cacherait une autre vérité : l’unique dieu réel serait Mahu. Les innombrables vodouns ne constitueraient en réalité que des puissances intermédiaires, sortes d’émanations de Mahu ou de concrétions / cristallisations de son énergie, avec des facettes très différentes d’un vodoun à l’autre, correspondant au total à l’étendue des faces visibles de cette divinité unique. Ce concept se superpose à celui défendu par M. Delafosse dans son Manuel dahoméen (1894), décrivant les divinités vaudoues comme « des êtres ni divins ni humains, plus puissants que l’homme et moins puissants que Dieu [Mahu], des êtres non matériels, des génies, des anges, comme on voudra ». Des saints, aussi, vers lesquels on se tourne pour faciliter un voeu, une bonne action, ou lutter contre un mauvais sort.

Qu’est-ce qu’un fétiche, p. 136
Le fétiche est un dieu-objet. Sa concrétisation obéit à un rituel bien précis, visant à d’abord offrir une base solide, puis à attirer l’entité surnaturelle (divine, en l’occurrence), enfin à l’activer par la nourriture. Toute fabrication d’un fétiche est prescrite par une autorité religieuse (bokonon, fazoumè, etc.) ou suscitée par un événement interprété. Rien n’est laissé au hasard, et un strict protocole doit être suivi, chaque étape faisant l’objet d’une évaluation de son efficacité..

Confection d’un fétiche, p. 138
Posé sur une table, face à une chaise, dans la cour d’un couvent, une statue de bois achetée sur le « marché aux fétiches » avoisine un crâne de singe (sec, ravagé par le temps), des végétaux divers, des huiles parfumées, une carapace de tortue, etc. A distance convenable, un python entravé (une branche de bois est ficelée à sa tête et à une partie de son corps, l’empêchant de se mouvoir correctement) assiste à la scène, comme si le dieu Dan était « convoqué » pour le rituel. Du talc est disposé dans les deux cavités quadrangulaires ménagées préalablement dans la tête (vertex) et dans le dos de la statue, dans le but de purifier ce qui sera le support de la charge magique du fétiche. Réduites en bouillie par les mains du féticheur, les plantes sont ensuite déposées dans les cavités, suivi par du bleu de méthylène, de l’alcool blanc, du parfum (vaporisé), un fagot de végétaux secs associés à un crâne de rongeur, puis quelques lambeaux de textile. On apporte ensuite un poulet, dont l’excitation et l’agitation (battement des ailes, frottement des pattes ligaturées, cris) attirent l’attention du python essayant de se rapprocher. Le féticheur fait alors trois tours avec la tête du poulet, puis arrache la partie inférieure du bec, ce qui provoque une forte hémorragie : tenu par le cou, tête sur le côté (à main gauche), le féticheur dirige l’écoulement du sang frais sur la tête de la statue (à main droite), puis il obture la cavité crânienne avec un morceau de bois. Très rapidement, pendant que le sang coule encore, il arrose la cavité dorsale qu’il obture avec un tissu doublé de plantes « médicinales » (en réalité, les feuilles des arbres sacrés de la divinité à laquelle est relié le fétiche) : l’ensemble ceinture totalement le fétiche au niveau du tronc. c’est donc comme si le fétiche avait été transfusé : le sang vif est contenu dans le volume corporel du fétiche. Les offrandes de sang en surface n’auront pour but que de maintenir la vitalité du fétiche, cette vitalité étant présente à l’intérieur.
Vient ensuite l’étape de la construction de l’autel chargé d’accueillir le fétiche : au sol, dans un endroit choisi par le Fa ou par la connaissance en géomancie du féticheur, ce dernier trace un cercle blanc au talc et verse de l’huile rouge en une croix centrale. Puis il étend un rectangle noir, avec délicatesse et des gestes lents. Dessus, il répartit de nombreuses plantes « médicinales », le crâne de singe, la carapace de tortue, et quelques objets de ferraille purifiée par de nouvelles pulvérisations de parfum et du gin local bu puis craché par le féticheur. Puis deux cigarettes sont allumées par le féticheur, qui sont ensuite disposées sur le fétiche : elles sont « fumées » jusqu’au bout pendant que des incantations sont récitées. On joue du sifflet. La divination Fa tente alors de savoir si l’animation du fétiche est complète ou pas : le résultat est négatif, « des épreuves complémentaires vont lui être imposées ». On sacrifie une chienne, maintenue par deux initiés au-dessus du fétiche, dont le sang s’écoule à flots. Pour savoir si la consécration a été efficace, on ne réinterroge pas le Fa, mais on soupèse le fétiche. En l’occurrence, son poids très lourd indique une réelle vitalité : l’animation a réussi. Le fétiche est vivant.

Ancêtres, malformés et demi-dieux, p. 278
En premier passe une petite fille aux pieds tordus ; plus exactement, ses genoux sont luxés et ses jambes sont grêles (en raison d’une grave malformation congénitale). Paradoxalement, elle semble voler, comme si elle avait transcendé son handicap dans une danse virevoltante. En biais, en l’air, en équilibre, sur une jambe ou la pointe des pieds, ses mouvements sont des prouesses, et elle déclenche l’excitation de la foule qui hurle et scande son nom et celui de Zakpata. Ses vêtements sont des guenilles de tissus rapiécés, il n’y a rien de précieux sur elle, sauf sa danse, miraculeuse. Indéniablement, pour ceux qui la voient et l’admirent, c’est le dieu qui danse en elle et par elle.
La présence d’une danseuse malformée n’a rien du hasard. A l’origine de la famille, ou du clan, il y a toujours un ancêtre mythique, le tohouyio, si ancien et merveilleux qu’il n’est pas humain, mais déjà demi-dieu, né de la rencontre entre une entité surnaturelle et une femme. Il a légué à ses descendants des signes physiques (soit naturels : grains de beauté, etc., soit artificiels : scarifications, amputations, etc.), des lois et des interdits. Certains tohouyio sont atypiques : ce sont les jumeaux et les tohossou (esprits des enfants anormaux séjournant désormais dans le lit des rivières, gardant les portes du royaume des morts). Peut-être leur nom de tohossou (« rois de la rivière ») vient-il du fait qu’ils étaient initialement noyés ou abandonnés dans l’eau ou sur le bord de l’eau, en raison de leurs malformations, impropres à une survie prolongée dans le monde des humains ? De toute façon, les eaux sont le domaine des morts.
Ainsi, quand on salue rituellement le dah (le chef de famille), on salue aussi les ancêtres, devenus des dieux, qui l’ont précédé et qui vivent encore un peu en lui. « Les liens entre les descendants d’un même ancêtre sont censés ne jamais se délier. » (Mercier P., Civilisations du Bénin) Pour des raisons diverses (endogamie, parasites, etc.), chaque roi a eu au moins un enfant malformé, dont l’esprit venait grossir les rangs des tohossou royaux. Comme si chaque souverain avait son double dans ce panthéon tétralogique et merveilleux : pas tout à fait hommes, incomplètement nés, ils sont dès le départ plus proches que n’importe qui du monde des dieux. La légende rapporte que Zomadonou, le tohossou le plus vénéré (et le plus craint), étais un enfant du roi Akaba (1685-1708). Il possède un grand temple près des palais royaux de Ghézo et Glélè. « On raconte que l’annonce de la défaite de Béhanzin devant les français vient de Zomadonou : il refusa d’accepter les offrandes que le roi avait faites pour lui demander son aide ; signe que la colère ne désarmerait pas. » (ibid.)
Sur le plateau d’Abomey, un arbre est planté à faible distance du corps enfoui d’un enfant malformé : ainsi, un culte est rendu, qui permet d’honorer le tohossou (message bénéfique envoyé par les dieux, même si la « créature » ne survit pas à sa naissance), d’en capter la force bénéfique aussi, au bénéfice d’un individu ou d’une communauté, mais sans indiquer précisément le lieu d’enfouissement (car son exhumation serait criminelle, destinée à un usage de sorcellerie, mettant en danger toute la survie du groupe).

Les esclaves-zombis, p. 326
Ce sont un peu des stations de la Passion du Christ, jalonnant un chemin de croix. Il y en a moins que les quatorze traditionnelles (il y en a sept), mais elles représentent, pour ceux qui les suivent et y font déférence, un caractère syncrétique évident. Comme si les esclaves étaient des martyrs d’une civilisation mais aussi d’une religion. Ainsi, tout le long du parcours s’égrènent de petits temples (ou chapelles, sinon oratoires, vu leur petite taille), faits de fétiches en terre agglomérée puis séchée, recouverts d’offrandes : calebasses empilées remplies de nourriture (gruau, pattes de poulet, fruits, amas d’huile). Quelques couvents vaudous, aussi, occupent l’espace, tel ce couvent zangbeto dont la fonction est très clairement indiquée par une peinture figurant sur la facade.
La deuxième « station » est l’arbre de l’oubli, également planté en 1727, par le même roi Agadja. On place à cet endroit un rituel magico-religieux : les esclaves mâles devaient tourner autour de l’arbre neuf fois, les femmes sept fois. Ces tours étant accomplis, les esclaves étaient supposés oublier complètement leur passé, leurs origines et leur identité culturelle, et devenir des êtres sans aucune volonté de réagir ni de se rebeller (des zombi). On voit qu’il n’en fut rien. Chaque esclave voyagea certes les mains vides, mais avec ses dieux. Chargés du christianisme inculqué de force sur le bateau le temps que durait la traversée de l’Atlantique, ils forgèrent que leurs nouveaux territoires de (sur)vie des religions syncrétiques : vaudou haïtien, candomblé/macumba/umbanda brésilienne, santeria cubaine, quimbois antillais, etc. Quant à la rébellion, les évasions des esclaves marrons et l’indépendance de Haïti au tout début du XIXe siècle sont les preuves marquantes de l’inefficacité de l’Arbre de l’Oubli…

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