Ramasse tes lettres : La Maison du chat-qui-pelote, de Balzac

Il faudra plus que des discours pour concilier les classes sociales… – Première pierre de la Comédie humaine

Balzac (Honoré de) 1829-1842, La Maison du chat-qui-pelote (Gloire ou Malheur), Paris, Furne corrigé*

Note : 4 sur 5.

Première œuvre de la Comédie humaine de Balzac, catégorie Études de mœurs : Scènes de la vie privée.
Cette longue nouvelle a d’abord été publiée sous le titre pompeux de Gloire ou Malheur en 1830, elle a été retravaillée plusieurs fois jusqu’à être intégrée dans La Comédie humaine en 1842 sous le nom qu’on lui connaît.

* Nouvelle édition professionnelle numérique, texte d’après les corrections que Balzac a effectuées jusqu’à la fin de sa vie. Comparaisons entre les différentes versions-révisions du texte, étude de la génétique du texte… Plus d’informations sur le site du projet eBalzac.

Voyez aussi cet article très intéressant à propos du projet eBalzac.

Illustration d’Édouard Toudouze, scène du début du roman.

Résumé

Un jour qu’il passe devant la vieille maison du drapier Guillaume, le jeune peintre Théodore de Sommervieux aperçoit la belle Augustine à sa fenêtre et en tombe amoureux. Inspiré par cette apparition, il exécute de magnifiques tableaux de la vieille bâtisse et de la jeune fille. La jeune fille, longtemps préservée par ses parents et destinée à un mariage avec l’un des apprentis, cède à la séduction distinguée et plein de promesses du jeune homme. Le père accepte de céder sa fille.

Commentaires

Dans cette nouvelle, Balzac montre la distance qui sépare encore le peuple, ici les artisans, de la haute société, des artistes. Malgré l’amour, la passion, qui rapproche les deux, l’inadéquation des classes sociales, la différence de l’éducation, créent un fossé trop important pour penser à la pleine mixité rêvée par la jeune République égalitaire. Sur un plan différent, on retrouvera ce décalage de nombreuses fois dans l’oeuvre de Balzac, par exemple dans les Illusions perdues où Lucien, imprimeur, aspire à une carrière d’artiste poète.
En contrepoint de ce mariage désaccordé qui avait pourtant tout pour séduire suivant les stéréotypes du roman romantique (Paul et Virginie) ou du conte (le beau jeune homme artiste, lyrique, sincère, et la belle jeune fille bien éduquée, innocente…), on trouve le mariage de l’artisan successeur du drapier avec la première fille Virginie qu’il n’aimait pas… Cet arrangement finit par satisfaire les deux qui apprennent à s’aimer avec le temps et que leur éducation respective a préparé à vivre ensemble (tenir la boutique, travailler dur…).
Le personnage d’Augustine subit un échec social dans son amour, mais ne peut non plus rebondir car elle ne comprend pas les codes du monde dans lequel elle a essayé de s’intégrer. La culture qu’elle essaie de rattraper ne lui donne pas le goût artistique que peut avoir un jeune élevé dans une famille ayant un capital culturel important. Suscitant pourtant l’admiration de nombre d’hommes dans le monde, elle ne peut même imaginer sortir du mariage bourgeois. Alors qu’une femme qui est pourtant sa rivale, séduite par sa jeunesse et sa détresse, lui donne toutes les techniques pour reprendre son amour, Augustine ne peut accepter les mécaniques du jeu de l’amour : cacher son emportement amoureux, susciter la frustration et la jalousie… Eduquée dans la simplicité, dans la culture de l’idéal amour-mariage, elle est ainsi piégée, incapable de divorcer, de s’avouer son erreur, condamnée à souffrir.

Passages retenus

p. 12
Élevés sur la pointe de leurs pieds, et réfugiés au fond de leur grenier pour jouir de la colère de leur victime, les commis cessèrent de rire en voyant l’insouciant dédain avec lequel le jeune homme secoua son manteau, et le profond mépris que peignit sa figure quand il leva les yeux sur la lucarne vide. En ce moment, une main blanche et délicate fit remonter vers l’imposte la partie inférieure d’une des grossières croisées du troisième étage, au moyen de ces coulisses dont le tourniquet laisse souvent tomber à l’improviste le lourd vitrage qu’il doit retenir. Le passant fut alors récompensé de sa longue attente. La figure d’une jeune fille, fraîche comme un de ces blancs calices qui fleurissent au sein des eaux, se montra couronnée d’une ruche en mousseline froissée qui donnait à sa tête un air d’innocence admirable. Quoique couverts d’une étoffe brune, son cou, ses épaules s’apercevaient, grâce à de légers interstices ménagés par les mouvements du sommeil. Aucune expression de contrainte n’altérait ni l’ingénuité de ce visage, ni le calme de ces yeux immortalisés par avance dans les sublimes compositions de Raphaël : c’était la même grâce, la même tranquillité de ces vierges devenues proverbiales. Il existait un charmant contraste produit par la jeunesse des joues de cette figure, sur laquelle le sommeil avait comme mis en relief une surabondance de vie, et par la vieillesse de cette fenêtre massive aux contours grossiers, dont l’appui était noir. Semblable à ces fleurs de jour qui n’ont pas encore au matin déplié leur tunique roulée par le froid des nuits, la jeune fille, à peine éveillée, laissa errer ses yeux bleus sur les toits voisins et regarda le ciel ; puis, par une sorte d’habitude, elle les baissa sur les sombres régions de la rue, où ils rencontrèrent aussitôt ceux de son adorateur. La coquetterie la fit sans doute souffrir d’être vue en déshabillé, elle se retira vivement en arrière, le tourniquet tout usé tourna, la croisée redescendit avec cette rapidité qui, de nos jours, a valu un nom odieux à cette naïve invention de nos ancêtres, et la vision disparut. Il semblait à ce jeune homme que la plus brillante des étoiles du matin avait été soudain cachée par un nuage.

p. 15-18
Le vieux négociant se trouva debout comme par miracle, sur le seuil de sa boutique, au moment où le domestique se retira. Monsieur Guillaume regarda la rue Saint-Denis, les boutiques voisines et le temps, comme un homme qui débarque au Havre et revoit la France après un long voyage. Bien convaincu que rien n’avait changé pendant son sommeil, il aperçut alors le passant en faction, qui, de son côté, contemplait le patriarche de la draperie, comme Humboldt dut examiner le premier gymnote électrique qu’il vit en Amérique. Monsieur Guillaume portait de larges culottes de velours noir, des bas chinés, et des souliers carrés à boucles d’argent. Son habit à pans carrés, à basques carrées, à collet carré, enveloppait son corps légèrement voûté d’un drap verdâtre garni de grands boutons en métal blanc mais rougis par l’usage. Ses cheveux gris étaient si exactement aplatis et peignés sur son crâne jaune, qu’ils le faisaient ressembler à un champ sillonné. Ses petits yeux verts, percés comme avec une vrille, flamboyaient sous deux arcs marqués d’une faible rougeur à défaut de sourcils. Les inquiétudes avaient tracé sur son front des rides horizontales aussi nombreuses que les plis de son habit. Cette figure blême annonçait la patience, la sagesse commerciale, et l’espèce de cupidité rusée que réclament les affaires. A cette époque on voyait moins rarement qu’aujourd’hui de ces vieilles familles où se conservaient, comme de précieuses traditions, les mœurs, les costumes caractéristiques de leurs professions, et restées au milieu de la civilisation nouvelle comme ces débris antédiluviens retrouvés par Cuvier dans les carrières. Le chef de la famille Guillaume était un de ces notables gardiens des anciens usages : on le surprenait à regretter le Prévôt des Marchands, et jamais il ne parlait d’un jugement du tribunal de commerce sans le nommer la sentence des consuls. C’était sans doute en vertu de ces coutumes que, levé le premier de sa maison, il attendait de pied ferme l’arrivée de ses trois commis, pour les gourmander en cas de retard. Ces jeunes disciples de Mercure ne connaissaient rien de plus redoutable que l’activité silencieuse avec laquelle le patron scrutait leurs visages et leurs mouvements, le lundi matin, en y recherchant les preuves ou les traces de leurs escapades.

p. 80-86
La fougue de passion qui possédait Théodore fit dévorer au jeune ménage près d’une année entière sans que le moindre nuage vînt altérer l’azur du ciel sous lequel ils vivaient. Pour eux, l’existence n’eut rien de pesant. Théodore répandait sur chaque journée d’incroyables fioriture de plaisirs. Il se plaisait à varier les emportements de la passion, par la molle langueur de ces repos où les âmes sont lancées si haut dans l’extase qu’elles semblent y oublier l’union corporelle. Incapable de réfléchir, l’heureuse Augustine se prêtait à l’allure onduleuse de son bonheur. Elle ne croyait pas faire encore assez en se livrant toute à l’amour permis et saint du mariage. Simple et naïve, elle ne connaissait ni la coquetterie des refus, ni l’empire qu’une jeune demoiselle du grand monde se crée sur un mari par d’adroits caprices. Elle aimait trop pour calculer l’avenir, et n’imaginait pas qu’une vie si délicieuse pût jamais cesser. Heureuse d’être alors tous les plaisirs de son mari, elle crut que cet inextinguible amour serait toujours pour elle la plus belle de toutes les parures, comme son dévouement et son obéissance seraient un éternel attrait. Enfin, la félicité de l’amour l’avait rendue si brillante, que sa beauté lui inspira de l’orgueil et lui donna la conscience de pouvoir toujours régner sur un homme aussi facile à enflammer que monsieur de Sommervieux. Ainsi son état de femme ne lui apporta d’autres enseignements que ceux de l’amour. Au sein de ce bonheur, elle resta l’ignorante petite fille qui vivait obscurément rue Saint-Denis, et ne pensa point à prendre les manières, l’instruction, le ton du monde dans lequel elle devait vivre. Ses paroles étant des paroles d’amour, elle y déployait bien une sorte de souplesse d’esprit et une certaine délicatesse d’expression ; mais elle se servait du langage commun à toutes les femmes quand elles se trouvent plongées dans une passion qui semble être leur élément. Si, par hasard, une idée discordante avec celles de Théodore était exprimée par Augustine, le jeune artiste en riait comme on rit des premières fautes que fait un étranger, mais qui finissent par fatiguer s’il ne se corrige pas.
Cependant, à l’expiration de cette année aussi charmante que rapide, Sommervieux sentit un matin la nécessité de reprendre ses travaux et ses habitudes. Sa femme était enceinte. Il revit ses amis. Pendant les longues souffrances de l’année où, pour la première fois, une jeune femme nourrit un enfant, il travailla sans doute avec ardeur ; mais parfois il retourna chercher quelques distractions dans le grand monde. La maison où il allait le plus volontiers était celle de la duchesse de Carigliano qui avait fini par attirer chez elle le célèbre artiste. Quand Augustine fut rétablie, quand son fils ne réclama plus ces soins assidus qui interdisent à une mère les plaisirs du monde, Théodore en était arrivé à vouloir éprouver cette jouissance d’amour-propre que nous donne la société quand nous y apparaissons avec une belle femme, objet d’envie et d’admiration. Parcourir les salons en s’y montrant avec l’éclat emprunté de la gloire de son mari, se voir jalousée par toutes les femmes, fut pour Augustine une nouvelle moisson de plaisirs ; mais ce fut le dernier reflet que devait jeter son bonheur conjugal. Elle commença par offenser la vanité de son mari, quand, malgré de vains efforts, elle laissa percer son ignorance, l’impropriété de son langage et l’étroitesse de ses idées. Le caractère de Sommervieux, dompté pendant près de deux ans et demi par les premiers emportements de l’amour, reprit, avec la tranquillité d’une possession moins jeune, sa pente et ses habitudes un moment détournées de leur cours. La poésie, la peinture et les exquises jouissances de l’imagination possèdent sur les esprits élevés des droits imprescriptibles. Ces besoins d’une âme forte n’avaient pas été trompés chez Théodore pendant ces deux années, ils avaient trouvé seulement une pâture nouvelle. Quand les champs de l’amour furent parcourus, quand l’artiste eut, comme les enfants, cueilli des roses et des bleuets avec une telle avidité qu’il ne s’apercevait pas que ses mains ne pouvaient plus les tenir, la scène changea. Si le peintre montrait à sa femme les croquis de ses plus belles compositions, il l’entendait s’écrier comme eût fait le père Guillaume : ― C’est bien joli ! son admiration sans chaleur ne provenait pas d’un sentiment consciencieux, mais de la croyance sur parole de l’amour. Augustine préférait un regard au plus beau tableau. Le seul sublime qu’elle connût était celui du cœur. Enfin, Théodore ne put se refuser à l’évidence d’une vérité cruelle : sa femme n’était pas sensible à la poésie, elle n’habitait pas sa sphère, elle ne le suivait pas dans tous ses caprices, dans ses improvisations, dans ses joies, dans ses douleurs ; elle marchait terre à terre dans le monde réel, tandis qu’il avait la tête dans les cieux. Les esprits ordinaires ne peuvent pas apprécier les souffrances renaissantes de l’être qui, uni à un autre par le plus intime de tous les sentiments, est obligé de refouler sans cesse les plus chères expansions de sa pensée, et de faire rentrer dans le néant les images qu’une puissance magique le force à créer. Pour lui, ce supplice est d’autant plus cruel, que le sentiment qu’il porte à son compagnon ordonne, par sa première loi, de ne jamais rien se dérober l’un à l’autre, et de confondre les effusions de la pensée aussi bien que les épanchements de l’âme. On ne trompe pas impunément les volontés de la nature : elle est inexorable comme la Nécessité, qui, certes, est une sorte de nature sociale. Sommervieux se réfugia dans le calme et le silence de son atelier, en espérant que l’habitude de vivre avec des artistes pourrait former sa femme, et développerait en elle les germes de haute intelligence engourdis que quelques esprits supérieurs croient préexistants chez tous les êtres ; mais Augustine était trop sincèrement religieuse pour ne pas être effrayée du ton des artistes. Au premier dîner que donna Théodore, elle entendit un jeune peintre disant avec cette enfantine légèreté qu’elle ne sut pas reconnaître et qui absout une plaisanterie de toute irréligion : ― Mais, madame, votre paradis n’est pas plus beau que la Transfiguration de Raphaël ? Eh ! bien, je me suis lassé de la regarder. Augustine apporta donc dans cette société spirituelle un esprit de défiance qui n’échappait à personne. Elle gêna. Les artistes gênés sont impitoyables : ils fuient ou se moquent.

p. 90-93
Elle pleura des larmes de sang, et reconnut trop tard qu’il est des mésalliances d’esprit aussi bien que des mésalliances de mœurs et de rang. En songeant aux délices printanières de son union, elle comprit l’étendue du bonheur passé, et convint en-elle même qu’une si riche moisson d’amour était une vie entière qui ne pouvait se payer que par du malheur. Cependant elle aimait trop sincèrement pour perdre toute espérance. Aussi osa-t-elle entreprendre à vingt et un ans de s’instruire et de rendre son imagination au moins digne de celle qu’elle admirait.
― Si je ne suis pas poète, se disait-elle, au moins je comprendrai la poésie.
Et déployant alors cette force de volonté, cette énergie que les femmes possèdent toutes quand elles aiment, madame de Sommervieux tenta de changer son caractère, ses mœurs et ses habitudes ; mais en dévorant des volumes, en apprenant avec courage, elle ne réussit qu’à devenir moins ignorante. La légèreté de l’esprit et les grâces de la conversation sont un don de la nature ou le fruit d’une éducation commencée au berceau. Elle pouvait apprécier la musique, en jouir, mais non chanter avec goût. Elle comprit la littérature et les beautés de la poésie, mais il était trop tard pour en orner sa rebelle mémoire. Elle entendait avec plaisir les entretiens du monde, mais elle n’y fournissait rien de brillant. Ses idées religieuses et ses préjugés d’enfance s’opposèrent à la complète émancipation de son intelligence. Enfin, il s’était glissé contre elle, dans l’âme de Théodore, une prévention qu’elle ne put vaincre. L’artiste se moquait de ceux qui lui vantaient sa femme, et ses plaisanteries étaient assez fondées : il imposait tellement à cette jeune et touchante créature, qu’en sa présence, ou en tête-à-tête, elle tremblait. Embarrassée par son trop grand désir de plaire, elle sentait son esprit et ses connaissances s’évanouir dans un seul sentiment. La fidélité d’Augustine déplut même à cet infidèle mari, qui semblait l’engager à commettre des fautes en taxant sa vertu d’insensibilité. Augustine s’efforça en vain d’abdiquer sa raison, de se plier aux caprices, aux fantaisies de son mari, et de se vouer à l’égoïsme de sa vanité ; elle ne recueillit point le fruit de ces sacrifices. Peut-être avaient-ils tous deux laissé passer le moment où les âmes peuvent se comprendre.

Balance ta science : Mise en scène de Phèdre par J.-L. Barrault

Lire du théâtre, c’est vivre une expérience de metteur en scène

Barrault (Jean-Louis), Mise en scène de Phèdre de Racine (1946), Seuil, coll. Points Essais

Note : 5 sur 5.

Résumé

Jean-Louis Barrault détaille la manière dont il s’attaque à cette pièce classique. Il détaille la préparation : documentation, théories sur l’œuvre de Racine, sur la déclamation des alexandrins classiques, sur le décor possible, sur les personnages, la répétition et la représentation.
Après avoir discuté de quelques problèmes particuliers autour de la diction de cette pièce classique (les alexandrins raciniens, la prononciation du e et des liaisons, la marque du rythme aux accents de phrase), l’auteur précise à chaque page du texte de la pièce, comment il verrait le jeu d’acteurs, les mouvements, les intonations de voix…
Enfin, il discute des points importants que sont l’émotion suscitée par une représentation, et surtout sa conception des mouvements symphoniques de Phèdre : la comparaison des grands monologues raciniens à de grands solos d’opéra, avec une préparation, un palier et une envolée, une reprise par une autre voix…

L’auteur : Jean-Louis Barrault (1910-1994)

Fils d’un pharmacien. Élève au lycée Chaptal (8e) puis à l’École du Louvre. Il est l’élève de Charles Dullin puis acteur dans sa troupe de 33 à 35. Il rencontre Étienne Decroux qui l’amène à s’intéresser au mime. En 35-36, il anime le Grenier des Augustins (au n°7 de la rue des Grands Augustins, Saint Germain des Prés), salle de théâtre expérimental dans un bâtiment devenu atelier et squat d’artisans et artistes (là où Balzac situait son Chef-d’Oeuvre inconnu, Picasso y peint Guernica en 37).

En 40, il entre à la Comédie-Française, il y met en scène Le Soulier de satin de Paul Claudel et Phèdre de Racine. Il démissionne en 46 puis fonde la compagnie Renaud-Barrault au théâtre Marigny. En 59, Malraux lui confie la direction du théâtre de l’Odéon, qu’il ouvre en 68 aux étudiants. Contraint à la démission, il installe sa compagnie dans de nouveaux théâtres comme l’Élysée Montmartre (salle de catch), la gare d’Orsay, ou le Rond-Point.

Commentaires

Si la lecture de pièces de théâtre est souvent décriée, sorte de parent pauvre en comparaison d’une mise en scène, cet ouvrage d’un metteur en scène s’avère une expérience unique, plongée au cœur de la connexion entre le texte littéraire et l’action dramatique, regard artistique sur une pièce classique parmi les classiques du répertoire français mais cherchant sans cesse à en réactiver les subtilités et la beauté. Invitation à lire les textes dramatiques avec un autre œil, celui du metteur en scène. Lire un texte de théâtre n’est plus seulement une vision incomplète de ce qu’est le théâtre, une étude du « texte », des dialogues, mais une interrogation sur ce qui dans un texte présente du dramatique, porter un regard de metteur en scène sur un texte, l’animer à la lecture. C’est ainsi redécouvrir le cœur de l’art dramatique, car le regard sur un spectacle ne sera que plus aiguisé par la confrontation avec une mise en scène intérieure. C’est également renouer avec les pratiques culturelles classiques et même antiques du théâtre, de l’opéra ou du ballet, dans lesquelles les thèmes et l’intrigue sont tout à fait connues à l’avance, ce qui permet de se concentrer pleinement sur les subtilités esthétiques, dramatiques ou idéologiques d’une mise en scène et d’une réinterprétation d’un mythe connu.

Il est également question de redécouvrir la diction classique trop souvent malmenée et déformée par l’apprentissage scolaire. Car la diction que préconise l’auteur est assez lointaine de celle habituelle, trop monotone ou trop parlée, prononciation affectée de toute liaison et systématique du e muet suivi de consonne. Contrairement à ce qui est enseigné, les liaisons doivent selon le metteur en scène, mais peut-être uniquement pour le théâtre classique et pour Racine, être faites au minimum, surtout pas avant une pause, et elles ne doivent pas rompre les accents de phrase. Cette nouvelle manière de lire met l’accent sur ces accents de phrase qui, associés à une bonne compréhension du contexte de l’action dramatique et de la psychologie des personnages, permettent de réellement ressentir le mouvement et la vie derrière ces alexandrins classiques trop réguliers.

La comparaison avec les chants d’opéra – rythme et reprises de mêmes mouvements par différentes voix, leaders (Hippolyte et Phèdre) puis seconds (les suivants comme dans une opérette, une comédie… reprennent et rejouent la scène de leurs maîtres), ou seconds puis principaux (tragédie : les voix secondaires annoncent et les voix plus puissantes reprennent et font éclater leur puissance)… – est très pertinente mais difficile à suivre pour qui ne connaît que peu l’opéra. L’opéra était un art et une culture majeure à cette époque, et même dominante, bien moins de nos jours. On ne peut que se douter de l’influence de celui-ci sur le théâtre et la composition dramatique et poétique des vers à l’époque de Racine. Cette comparaison tout juste ébauchée donne autant de pistes pour une meilleure compréhension de l’art classique.

Passages retenus

Racine devait être, en effet, un homme de théâtre extraordinaire. Ne composait-il pas Mithridate à haute voix ? On connaît l’anecdote qui décrit Racine arpentant les jardins des Tuileries tout en composant à haute voix, tournant autour des bassins, se tordant les mains, se lamentant si bien que les jardiniers attirés par tant de détresse apparente, crurent qu’ils avaient devant eux un désespéré qui voulait se jeter dans le bassin. Voilà une bien attrayante image du « doux et tendre Racine » !
Que s’était-il passé ?
« Forcé de s’accommoder à l’habitude de chanter que les comédiens avaient contractée, il prenait la peine de noter les rôles en étudiant les tons qui se rapprochaient le plus des sentiments qu’il avait voulut peindre », ajoute le commentateur. […]
Il devait noter les sons qui se rapprochaient le plus de la nature ; il écoutait parler les gens de la rue ; notait leurs inflexions de voix ; marquait les notes qui correspondaient à ces inflexions et s’en inspirait au moment de la création. C’est pour se rapprocher de la nature que Racine notait musicalement les intonations. […]
Toujours est-il que la révolution de Racine dans l’art de la déclamation était orientée vers le naturel parce que la diction d’alors ne l’était pas. Il voulait libérer l’âme des rigueurs fausses de la mélopée.
Mais que ferait-il de nos jours, où le jeu est devenu si « naturel », parfois même si vulgaire, qu’il supprime toute grandeur ; où les alexandrins ont parfois 13 pieds, plus souvent 11, et rarement 12 ? Ne se remettrait-il pas à noter musicalement ses vers, mais cette fois pour s’écarter de ce naturalisme vulgaire, pour s’éloigner de la prose et pour se rapprocher du chant ?

p. 20, prononciation des vers classiques, réaliste ou maniérée ?

L’alexandrin est un vers de douze syllabes. Parmi ces syllabes, certaines sont dites accentuées ; certaines, atones, selon qu’elles obéissent ou non, soit à l’accent d’insistance, soit à l’accent tonique.
Ce sont les rebondissements subtils de ces syllabes atones se heurtant et s’accordant avec les syllabes accentuées qui constituent le rythme de l’alexandrin.
Outre ses douze syllabes, l’alexandrin se divise en un certain nombre d’éléments rythmiques. On appelle élément rythmique, un groupe de mots qui expriment une idée simple et unique. En général, un accent tonique et rythmique a lieu sur la dernière syllabe de tout élément rythmique. […]
Aucun élément rythmique ne doit chevaucher la pause. Puisque tout élément rythmique se termine par une syllabe accentuée et que la sixième syllabe d’un alexandrin doit terminer un élément rythmique, il en résulte que la sixième syllabe de l’alexandrin sera obligatoirement une syllabe accentuée.

p. 42, sur le rythme des vers classiques

En abusant des liaisons : 1. on fausse l’harmonie et la musicalité du vers. 2. En liant les éléments rythmiques les uns aux autres en une longue guirlande incompréhensible, on brouille le sens de la phrase. 3. Les voyelles, ne rencontrant plus de difficultés pour se former, se ramollissent, se ternissent et tendent toutes vers la prononciation d’un e mou. La diction devient uniforme et grise. Elle perd son fruité et sa couleur. 4. On ne respecte plus les accentuées. La diction devient uniformément atone. 5. Le sens de la phrase peut enfin changer.
La diction est d’autant plus dense que les liaisons sont utilisées avec économie.
En versification, il n’existe pratiquement pas de règles sur les liaisons.
Mais ces règles existent en prose. […]
Règle principale. – On lie dans l’intérieur d’un groupe rythmique ; on ne lie pas d’un groupe rythmique au suivant. On lie d’une syllabe atone sur la suivante, on ne lie pas d’une syllabe accentuée. […]
Ronsard ne conseillait-il pas, dans certains cas, de cultiver la rencontre de 2 voyelles « et particulièrement à la pause », « car cela fait », disait-il, « un effet merveilleusement rude » ?


Rappelons encore que les liaisons doivent être faites « au minimum ».

pp. 46 et 49, sur la question de la prononciation des liaisons

Pendant sa réplique, Hippolyte a été séduisant de sincérité. Phèdre est retournée. Sa passion lui fouaille les entrailles. Sa voix est dans la gorge. Tout son sang, véritablement, s’est retiré sous le charme de la voix d’Hippolyte. C’est un cri de souffrance qu’elle pousse avec le « Ah ! ». Elle s’adosse de plus en plus contre Oenone qui est là, plantée, comme un poteau d’exécution.

p. 115, commentaire de la scène V, Acte II

Ce qu’a dégagé cette période, c’est une sensualité extrême. La féminité de Phèdre s’épanouit jusqu’aux limites de la décence. Par un subterfuge habile et perfide, on ne sait plus si elle parle pour elle-même en se mettant à la place d’Ariane ; ou si elle se joue d’Hippolyte, si elle est sincère. On sait du moins qu’elle déploie tout son charme, qu’elle tente sensuellement de l’envoûter. Pour être la plus troublante, elle vient de tout troubler. L’air est humide de ses images, de ses pensées, de sa démarche souple et ondulée, de sa voix roucoulante et ouatée. Sa peau brille de chaleur, la paume de ses mains est moite. L’air est embaumé de son odeur ; on perçoit presque le goût qu’elle a. Elle vient de « sécréter » toute sa réserve de séduction.

p. 119, commentaire de la scène V de l’Acte II

Regarde ta face : Grand Matinal, de Prévert (scénar)

Regard critique sur les conflits d’intérêts dans le journalisme

Prévert (Jacques) 1937, Grand Matinal [in Cinéma, Scénarios inédits], Gallimard, coll. Folio, 2017

Scénario pour le réalisateur Jean Grémillon, resté inédit.
Cette édition inclut :
1. Grand Matinal (1937)
2. Jour de sortie ou La Lanterne magique (1941)
3. Au Diable vert (1954)

Note : 4 sur 5.
Résumé

Photographe au Grand Matinal, Maurice Coudrier a un grand succès populaire avec sa série sur les parents qui frappent leurs enfants. Lors d’un reportage au zoo de Vincennes, il photographie un homme s’amusant à maltraiter un python… Cet homme, c’est Patoyer, propriétaire du Grand Matinal… En plus de cela, Coudrier en a profité pour séduire Lucy, la copine de Patoyer…
Mais Patoyer est un cynique, il veut garder Coudrier, car c’est une personnalité intéressante et vendeuse, ses photos créent la sensation. Dans les bas quartiers, Coudrier croise Jacqueline, jeune fille déjà rencontrée au zoo. Ils se prennent d’affection l’un pour l’autre. Coudrier peut-il accepter de perdre sa liberté ?

Commentaires

Il est surprenant de voir l’actualité des thèmes traités par ce scénario. Le combat du journaliste contre la violence des parents sur les enfants par la publication de photos obligeant les auteurs de ces violences à se confronter à l’opinion réprobatrice, fera penser aux dénonciations publiques sur réseaux sociaux d’agressions sexuelles comme #balancetonporc. Le tableau du journalisme et de leurs contradictions est également saisissant d’actualité : rôle de la presse, information et éducation ou divertissement et défense d’intérêts économiques ? intérêts financiers des propriétaires très étendus, qui finissent par se heurter à la liberté de la presse qu’ils peuvent contrôler ; le scandale comme moyen de faire du « buzz », de la dynamique pour frapper et réveiller le citoyen, pouvant se retourner en moyen de vendre, les infos non chocantes deviennent moins intéressantes et sont donc délaissées… Et le personnage, au coeur de tout ça, se pose cette question récurrente : comment maintenir sa liberté, son éthique et ses valeurs, tout en continuant de travailler, donc de dépendre de secteurs qui semblent par nature amenés à les pervertir ?
Le sujet est sérieux, mais la finesse drôle et implicite des dialogues de Prévert rend l’action représentée belle, charmante, dynamique. On devine un film qui pourrait tourner à un rythme endiablé. Les péripéties s’enchaînent avec légèreté. Les personnages disent beaucoup avec peu de mots, empêchant les discours de devenir barbant et argumentatif, et se construisant un caractère fort ; permettant également de libérer du temps d’image pour développer la chair du film. Les intrigues amoureuses sont liées au thème du film (Coudrier hésitant entre une relation libre avec la femme idéale, produit luxueux de cette société de l’argent et une jeune fille pauvre, innocente, intéressante mais qui l’attacherait ; Lucy de son côté questionne également : peut-elle rompre avec Patoyer, alors que c’est le succès dans ce monde de l’argent qui l’a faite ? Les mésaventures des personnages secondaires (le second, paillasson de Patoyer, amoureux de Lucy), le développement du caractère et des affaires secrètes et illégales de Patoyer, chaque personnage cherchant sa vérité, son chemin, et prenant la parole pour exprimer les préoccupations de son monde intérieur (on touche ainsi à l’épaisseur des personnages, telle que décrite par Bakhtine chez Dostoïevski).
Le scénario a-t-il été abandonné parce que le sujet critique aurait herté la presse chargée d’en faire la promotion ? ou bien a-t-il été jugé moins intéressant à filmer, car trop d’éparpillement ? Si les scènes du début avec les gens maltraitant enfants et animaux peuvent être photogéniques, qu’en est-il des discussions dans les locaux des journaux ?

Passages retenus

Pauvreté et alcool, p. 99 :
JACQUELINE. Mon père autrefois était quelqu’un de bien… c’est lui qui le dit. (Elle rit.) Il a perdu sa situation, ça lui a tapé sur la tête. Il s’est mis à boire… et comme ma mère boit aussi… quand ils ont bu ils se battent… et ensuite ils se réconcilient et ils tapent sur les gosses… Quand j’étais plus petite ils me battaient aussi… il est toujours après moi mon père… il est jaloux de tout le monde… quand il est seul il dit que je ressemble à ma mère quand il était jeune et il essaye de me prendre sur ses genoux… C’est affreux… il me guette… il me poursuit… il est furieux parce que je danse… il dit que je déshonore la famille… vous parlez d’une famille… Il ne parle que de me mettre dans une maison de correction… Je voudrais m’en aller… n’importe où… sortir d’ici…
COUDRIER. Je sais… avec un homme très riche et puis l’éléphant…
JACQUELINE. Ne dîtes pas de bêtises… J’ai dit ça comme ça l’autre jour mais je ne le pensais pas vraiment…
COUDRIER. Pourquoi le disiez-vous ?
JACQUELINE. Personne ne pense vraiment ce qu’il dit… personne ne dit vraiment tout ce qu’il pense… on peut pas… on n’a pas le temps… et puis on est perdu… tout le monde est perdu… moi je suis perdue…
(Maurice bouleversé lui prend la main très doucement, elle le regarde et sourit.)
JACQUELINE. Pourquoi me prenez-vous la main ?
COUDRIER. Je ne sais pas… comme ça… tout ce que vous me dîtes m’émeut… je vous connais à peine mais si vous étiez plus heureuse, je serais content…
JACQUELINE. (brusquement) …Vous les trouvez jolies ?
COUDRIER. Quoi ?
JACQUELINE. Mes jambes…
COUDRIER. …
JACQUELINE. Pourquoi faîtes-vous l’étonné ?… Vous savez bien ce que je veux dire… vous me parlez doucement comme à un animal… et puis vous pensez… elle a de jolies jambes… puisque vous les regardez… et vous pensez à d’autres choses aussi… des choses très vite… c’est comme ça… quand on pense… c’est comme un rêve… c’est pas vrai ?…

Imaginez la scène : Antigone, d’Anouilh

Radicalité du principe de dignité

Anouilh (Jean), Antigone (1944), La Table Ronde, 1946.

Note : 4 sur 5.
Résumé

Les deux fils d’Oedipe, Étéocle et Polynice, les deux frères, se sont entretués, laissant Créon devenir le nouveau roi. Celui-ci, pour asseoir son autorité, interdit la sépulture à Polynice, le traître qui s’est associé à un peuple ennemi pour renverser le pouvoir de son frère. Antigone se rend sur le lieu du combat et jette une première poignée de terre sur le corps de son frère. Elle est prise. Créon est prêt à étouffer l’affaire, d’autant plus que la jeune femme doit bientôt épouser son fils Hémon.

L’auteur : Jean Anouilh (1910-1987)

Né à Bordeaux d’un tailleur et d’une professeure de piano. Il développe son amour pour le théâtre au lycée Chaptal à Paris. Il y fait notamment la connaissance de Jean-Louis Barrault. Il est particulièrement frappé par la pièce Siegfried de Jean Giraudoux, mise en scène au Poulailler de la Comédie des Champs-Elysées en 1928. Il en apprend le texte par cœur. En 1929-1930, il devient secrétaire général de la Comédie des Champs-Elysées, dirigée alors par Louis Jouvet. Mais ce dernier méprise son employé et ses essais de pièce. C’est à cette époque qu’il s’installe avec la comédienne Monelle Valentin à qui il donnera le rôle d’Antigone.

En 32, ses premières pièces n’obtiennent pas de succès. En 36, Louis Jouvet lui refuse Le Voyageur sans bagage qu’il donne alors au Théâtre des Mathurins et qui obtient un grand succès. Suivent La Sauvage et Le Bal des voleurs mis en scène par André Barsacq et la Compagnie des Quatre-Saisons au Théâtre des Arts.

Pendant la guerre, il est mobilisé, arrêté et libéré sur une erreur. Avec sa famille dans le Béarn, où ils protègent la femme juive de Barsacq. Robert Brasillach aide à la publication de ses pièces. Antigone obtient un immense succès en 44 au théâtre des Arts, montée l’année suivante aux États-Unis. Il fait jouer Michel Bouquet, Jean Vilar, Maria Casarès ou encore Brigitte Bardot… En 56, Pauvre Bitos, critique de la Terreur et de l’épuration, provoque un grand scandale. Il a en 59 un immense succès avec Beckett ou l’Honneur de Dieu qui entre en 71 au répertoire de la Comédie-Française.

Commentaires

Monté pour la première fois au Théâtre de l’Atelier par André Barsacq en 1944.
La différence essentielle avec la pièce de Sophocle vient des motivations des deux protagonistes. Ici, Créon est prêt à contourner sa loi, il ne souhaite pas tuer Antigone car il ne veut pas rendre son fils triste, parce qu’il sait qu’il n’a pas d’intérêt à mettre à mort une princesse aimée du peuple ; il n’a peut-être pas spécialement d’appétence pour la cruauté. Ce qu’il ne peut accepter, et ce qui fait de lui une image du dictateur fasciste, c’est l’obstination d’Antigone, son indiscipline, son refus d’obéir simplement. Il lui propose même un arrangement mais celle-ci refuse. Son opposition à la loi édictée par son oncle doit être totale, ouverte, publique. C’est l’un des principes démographiques, que chacun puisse exprimer publiquement ses positions et ainsi provoquer le débat. C’est aussi un principe anarchiste qui refuse l’autorité de la parole d’une hiérarchie. C’est cet entêtement à la liberté, à l’émancipation, de la part d’une femme, qui force Créon à se révéler violence de dictature.

Passages retenus

p. 38-39 : « HEMON. Nous aurons d’autres soirs, Antigone.
ANTIGONE. Peut-être pas.
HEMON. Et d’autres disputes aussi. C’est plein de disputes un bonheur.
ANTIGONE. Un bonheur, oui… Ecoute, Hémon.
HEMON. Oui.
ANTIGONE. Ne ris pas ce matin. Sois grave.
HEMON. Je suis grave.
ANTIGONE. Et serre-moi. Plus fort que tu ne m’as jamais serrée. Que toute ta force s’imprime dans moi. »
p. 94-95 : « ANTIGONE. Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, – et que ce soit entier – ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite – ou mourir.
CRÉON. Allez, commence, commence, comme ton père !
ANTIGONE. Comme mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’il ne reste vraiment plus la petite chance d’espoir vivante, la plus petite chance d’espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir ! »

Surveille tes images : Animal Farm, d’Orwell

La lutte des niveaux de lecture !

George Orwell 1845, Animal Farm (La Ferme des animaux), Penguin, 2000

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Dans la ferme de M. Jones, un soir, Major, le vieux cochon respecté réunit l’ensemble de la communauté animale et leur tient un discours d’émancipation de l’emprise humaine. Alors que le vieux sage est mort depuis peu, l’occasion se présente quand Jones rentre alcoolisé et oublie de distribuer la nourriture. Les animaux se révoltent et mettent en fuite le vieux fermier et ses hommes.
Ce sont Snowball et Napoleon, les deux cochons les plus vifs et intelligents qui organisent la nouvelle communauté autonome. Ils édictent et écrivent des règles pour que tous les animaux, sauvages ou non, soient libres et égaux, et ne se comportent en aucun cas comme les humains, pour que la ferme soit gérée démocratiquement et le travail partagé équitablement.
Mais le projet de moulin de Snowball ne plaît pas à Napoleon qui est lui occupé à éduquer des chiots…

L’auteur : George Orwell (1903-1950)

Né en Inde, fils d’un fonctionnaire de l’administration chargée de la régie de l’opium et d’une fille de famille française ayant prospéré dans le commerce du bois. Il grandit en Angleterre en pension à Eastbourne. Expérience qu’il jugera très négative mais il obtient la bourse du collège d’Eton, plus réputée des écoles publiques, à Windsor. Cependant, il se désintéresse des études, rêvant d’écrire et de partir travailler en Inde.En 22, il s’engage dans la police impériale en Birmanie. Les grèves, les demandes d’indépendance, y sont violemment réprimées. Il passe de l’émerveillement à l’ennui puis au dégoût. Il donne sa démission en 27 et rentre en Angleterre pour se consacrer à l’écriture. Il se lance dans de véritables enquêtes naturalistes des classes sociales défavorisées, tente de s’installer à Paris avant d’accepter un poste d’enseignant à Hayes dans le Middlesex. Il publie Dans la dèche à Paris et à Londres en 1933 qui obtient de bonnes critiques. Son éditeur l’envoie enquêter sur les conditions de vie des mineurs, dont il tire Le Quai de Wigan, qui analyse les difficultés des socialistes à fédérer les mineurs. Son éditeur se désolidarise du résultat.En 36, Orwell et sa femme rejoignent le Parti Obrero de Unificacion Marxista (POUM) en Catalogne pour soutenir le front contre Franco. Blessé par balle, Orwell rentre mais devient farouchement opposé aux communistes-stalinistes. Pendant la seconde guerre, d’abord radicalement pacifiste, il choisit le patriotisme alors que les communistes soutiennent le pacte de non-agression germano-soviétique. Il s’engage dans la Home Guard en 40. Il pense que la résistance au nazisme aboutira à une révolte et à une révolution. Il présente un programme dans son essai Le Lion et la Licorne (41). La Ferme des animaux achevée en 44 est refusée dans un premier temps car la mise en cause de l’URSS staliniste y est trop évidente et précoce. Sa femme décède d’un cancer alors qu’il est en Allemagne pour The Observer. Il devient vice-président du Freedom Defense Comittee et rédige 1984 qu’il publie en 49. Il meurt de la tuberculose.

Commentaires

Sortie à la fin de la guerre, cette fable à clefs semblait avertir sur les dangers et les signes menaçants de dictature en URSS. En effet, il est facile de voir sous le masque animal, les personnages importants de la Révolution russe : le vieux guide Lénine mort trop tôt pour avoir imprimé une direction ; la lutte pour le pouvoir entre les deux seconds Staline et Trotsky ; le premier usant bientôt du moyen de suspicion pour écarter toute voix contraire et s’assurer le pouvoir absolu. Tout le monde se doute bien que Staline a fait assassiner Trotsky mais les partis communistes de tout pays n’osent critiquer le leader de la cause.

Si la cause d’émancipation des travailleurs est reconnue bonne par Orwell, ayant été un fervent défenseur de la cause anarchiste pendant la guerre d’Espagne, l’auteur dénonce l’évidente dérive dictatoriale du régime. Comme le disait Lénine lui-même, le peuple russe n’était pas prêt pour la Révolution, il n’avait pas traversé de période d’ascension et de développement d’une classe moyenne bourgeoise. Il manquait ainsi d’éducation, d’aptitudes à gérer, à comprendre les besoins et les implications d’un régime autonome et démocratique. On retrouve cette évidence dans La Ferme des animaux où la majorité des animaux sont trop incultes, ne pouvant que difficilement lire les règles, et n’ont pas assez bonne mémoire ni capacités rhétoriques pour discuter et débattre. Ils sont donc de fait dépendants des cochons plus intelligents. Les cochons et les chiens sont des symboles courants des figures d’autorité et de l’ordre dans le monde de la culture (les poulets remplaçant les pigs dans la culture française, mais les cochons sont considérés comme les plus proches de l’homme en termes de capacité intellectuelle). En prônant une Révolution radicale et totale, l’URSS en est retournée à un même régime écrasant les pauvres, semblable voire plus dur que ce qu’il était auparavant. De la même manière, la ferme autonome des animaux est devenue encore plus exploitante que celle des humains. En cela, Orwell rejoint ce qui sera le discours d’un Franz Fanon sur la décolonisation : on ne peut simplement annoncer un ennemi aisément identifiable – comme le bourgeois, le noble, le blanc, le français, le mâle, l’Homme – et penser qu’en s’en débarrassant, tous les maux disparaîtront. C’est bien dans la mauvaise éducation, dans la désinformation, dans le système même d’économie et de politique que la domination est à rechercher.

De plus, on ne peut pas limiter le texte d’Orwell à une simple critique de l’idéologie communiste ou des dictatures, sous couvert de fable animalière. Premièrement, le discours contre l’exploitation des animaux n’est pas juste une fable et est bien prononcé, et résonne largement au XXIe siècle. L’animal, et en allant plus loin aujourd’hui, la nature, sont elles aussi des travailleurs exploités à défendre, de la même manière que l’on défend l’ouvrier. Ils sont également victimes d’une domination. L’anarchiste a une vision écologique bien plus développée que le marxisme, notamment par l’héritage des géographes anarchistes Reclus et Kropotkine, mais aussi parce que le Cosaque Nestor Makhno et les anarchistes catalans sont avant tout les héritiers des communautés paysannes autogérées du Moyen-Âge, telles que décrites par Jean Anglade dans Les Bons Dieux (tandis que le paysan est le plus souvent une figure réactionnaire chez les communistes). Deuxièmement, Orwell ne critique pas l’idéal communiste en soi, mais bien les habitudes de gouvernement vertical que maintiennent la majorité de ses théoriciens, ses instances politiques et partisanes. En cela, Orwell ne critique pas seulement les dictatures mais tout un système politique admis communément de gouvernement vertical. Le choix de « Napoléon » comme nom pour le cochon dictateur n’est pas innocent, et sera d’ailleurs remplacé dans la traduction par César. La France est très fière de ce personnage historique dont elle a fait un grand héros alors qu’il n’a fait que perpétrer l’exploitation, rétablir l’esclavage, la noblesse, l’exploitation des pauvres. Dans la révolution promise, ce sont seulement de nouveaux chefs qui ont pris le pouvoir mais rien n’a changé pour les exploités, en dépit des promesses et des discours. Troisièmement, si la dictature voulant combattre le capitalisme ordinaire est dénoncée comme étant encore pire, cela ne veut pas dire pour autant que Orwell considère le capitalisme comme souhaitable. C’est bien un pur anarchisme (sans chef) que revendique Orwell, organisation horizontale, ou par le bas. Mais ce changement, qui ne nécessite pas une révolution, nécessite une évolution structurelle progressive et une préparation des mentalités par l’éducation. Sans cela, les bonnes pensées et idées seront détournées de leurs buts initiaux comme le moulin, qui de base de l’indépendance énergétique, devient la justification de l’exploitation des animaux.

Passages retenus

Le discours du vieux Major, p. 3 :

Now, comrades, what is the nature of this life of ours ? Let us face it, our lives are miserable, laborious and short. We are born, we are given just so much food as will keep the breath in our bodies, and those of us who are capable of it are forced to work to the last atom of our strength ; and the very instant that our usefulness has come to an end we are slaughtered with hideous cruelty. No animal in England knows the meaning of happiness or leisure after he is a year old. No animal in England is free. The life of an animal is misery and slavery : that is the plain truth.
But is this simply part of the order of Nature ? It is because this land of ours is so poor that it cannot afford a decent life to those who dwell upon it ? No, comrades, a thousand times no ! The soil of England is fertile, its climate is good, it is capable of affording food in abundance to an enormously greater number of animals than now inhabit it. This single farm of ours would support a dozen of horses, twenty cows, hundreds of sheep – and all of them living in a comfort and a dignity that are now almost beyond our imagining. Why then do we continue in this miserable condition ? Because nearly the whole of the produce of our labour is stolen from us by human beings. There, comrades, is the answer to all our problems. It is summed up in a single word – Man. Man is the only real enemy we have. Remove Man from the scene, and the root cause of hunger and overwork is abolished for ever.
Man is the only creature that consumes without producing. He does not give milk, he does not lay eggs, he is too weak to pull the plough, he cannot run fast enough to catch rabbits. Yet he is lord of all the animals. He sets them to work, he gives back to them the bare minimum that will prevent them from starving, and the rest he keeps for himself. Our labour tills the soil, our dung fertilizes it, and yet there is not one of us that owns more than his bare skin. You cows that I see before me, how many thousands of gallons of milk have you given this last year ? And what has happened to that milk that should have been breeding up sturdy calves ? Every drop of it has gone down the throats of our enemies. And you hens, how many eggs have you laid in this last year, and how many of those eggs ever hatched into chickens ? The rest have all gone to market to bring in money for Jones and his men. And you, Clover, where are those four foals you bore, who should have been the support and pleasure of your old age ? Each was sold at a year old – you will never see one of them again. In return for your confinements and all your labour in the fields, what have you ever had except your bare rations and a stall ?
And even the miserable lives we lead are not allowed to reach their natural span. For myself I do not grumble, for I am one of the lucky ones. I am twelve years old and have had four hundred children. Such is the natural life of a pig. But no animal escapes the cruel knife in the end. You young porkers who are sitting in front of me, every one of you will scream your lives out at the block within a year. To that horror we all must come – cows, pigs, hens, sheep, everyone. Even the horses and the dogs have no better fate. You, Boxer, the very day that those great muscles of yours lose their power, Jones will sell you to the knacker, who will cut your throat and boil you down for the foxhounds. As for the dogs, when they grow old and toothless Jones ties a brick round their neck and drowns them in the nearest pond.
Is it not crystal clear, then comrades, that all the evils of this life of ours spring from the tyranny of human beings ? Only get rid of Man, and the produce of your labor would be our own. Almost overnight we could become rich and free. What then must we do ? Why, work night and day, body and soul, for the overthrow of the human race ! That is my message to you comrades : Rebellion ! I do not know when that Rebellion will come, it might be in a week or in a hundred years, but I know, as surely as I see this straw beneath my feet that sooner or later justice will be done. Fix our eyes on that, comrades, throughout the short remainder of your lives ! And above all, pass on this message of mine to those who come after you, so that generations shall carry on the struggle until it is victorious.


Les cochons reçoivent les hommes, p. 99 :

There, round the long table, sat half a dozen farmers and half a dozen of the more eminent pigs, Napoleon himself occupying the seat of honour at the head of the table. The pigs appeared completely at ease in their chairs. The company had been enjoying a game of cards, but had broken off for the moment, evidently in order to drink a toast. A large jug was circulating, and the mugs were being refilled with beer. No one noticed the wondering faces of the animals that gazed in at the window.
Mr Pilkington, of Foxwood, had stood up, his mug in his hand. In a moment, he said, he would ask the present company to drink a toast. But before doing so there were a few words that he felt it incumbent upon him to say.
It was a source of great satisfaction to him, he said – and, he was sure, to all others present – to feel that a long period of mistrust and misunderstanding had now come to an end. There had been a time – not that he, or any of the present company, had shared sentiments – but there had been a time when the respected proprietors of Animal Farm had been regarded, he would not say with hostility, but perhaps with a certain measure of misgiving, by their human neighbours. Unfortunate incidents had occured, mistaken ideas had been current. It had been felt that the existence of a farm owned and operated by pigs was somehow abnormal and was liable to have an unsettling effect in the neighbourhood. Too many farmers had assumed, without due enquiry, that on such a farm a spitit of licence and indiscipline would prevail. They had been nervous about the effects upon their own animals, or even upon their human employees. But all such doubts were now dispelled. Today he and his friends had visited Animal Farm and inspected every inch of it with their own eyes, and what did they find ? Not only the most up-t-date methods, but a discipline and an orderliness which should be an example to all farmers everywhere. He believed that he was right in saying that the lower animals on Animal Farm did more work and received less food than any animals in the country. Indeed he and his fellow-visitors today had observed many features which they intended to introduce on their own farms immediately.

Surveille tes images : Vie et opinions d’un chat, de Taine

Adopter la sagesse maline du chat

Taine (Hippolyte) 1858, Vie et opinions philosophiques d’un chat (extrait du Voyage aux Pyrénées), Payot & Rivages, coll. « Rivages poche », 2014

Illustrations de Gustave Doré. Pendant la rédaction de son Voyage aux Pyrénées, dans lequel il expose des pensées, il intègre cette courte fable (Lisez-la en ligne).

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Un chat de ferme nourrit ses premières pensées sous la protection du gros ventre de l’oie. Quand la cuisinière vient couper la gorge du pauvre animal, notre petit félin découvre le goût irrésistible du sang chaud et la loi première de la vie. Il apprend ensuite auprès de ses congénères l’histoire du monde, découvre l’amour et perd ses illusions, se forge ainsi une sagesse philosophique bien trempée de chat.

L’auteur : Hippolyte Taine (1828-1893)

Fils d’une famille aisée des Ardennes. Son père avocat le pousse à la culture et à la lecture. À la mort de celui-ci en 1841, Hippolyte est envoyé en pension à Paris. Il passe un double baccalauréat de sciences et de philosophie puis est reçu premier au concours de la section lettres de l’École normale supérieure. Mais il échoue à l’agrégation de philosophie en raison de sa résistance aux idées philosophiques de ses professeurs.

Il enseigne au collège en Province et en 53 présente sa thèse sur les fables de La Fontaine en 53. L’année suivante, son Essai sur Tite-Live est récompensé par l’Académie française. Intéressé par la médecine, il suit une cure dans les Pyrénées et publie son célèbre Voyage aux Pyrénées. Ses nombreux articles articles de philosophie, de littérature et d’histoire lui gagnent une grande renommée et il obtient des postes de professeur aux Beaux-Arts, à Saint-Cyr ou encore à Oxford (où il enseigne le droit !).

Dans l’introduction de son Histoire de la littérature anglaise en 63, il expose une vision positiviste, scientiste, de l’écriture de l’histoire. À partir de 70, à la suite de la Commune de Paris, il poursuit des recherches sur la Révolution française.

Commentaires

Prenant l’apparence d’un relâchement de l’écriture sérieuse, ce petit récit écrit par la voix du petit félin (suscitant toujours autant d’intérêt et d’adoration, de l’antiquité égyptienne à l’époque d’Instagram) pourrait être considéré comme un simple petit divertissement. Il n’y a apparemment pas de clef d’interprétation : on n’est pas en train de lire une fable de La Fontaine dans laquelle le chat représente un caractère social. On est dans le monde des animaux. Le chat n’a pas vraiment plus de pensée qu’on ne pourrait en prêter à l’animal en s’imaginant son univers de pensée. On sourit et rit donc de sa simplicité, de sa philosophie limitée.

Le titre choisi par l’auteur appelle tout de même à une recherche d’interprétation. On peut penser à un écho à l’ouvrage Vie et opinions de Tristam Shandy, gentilhomme (1759-1860), de Laurence Sterne, dans lequel l’absurde, le littéraire a un sens critique, sarcastique tout en étant expérimentation. Il y a bien sûr une valeur expérimentale à penser dans les limites du monde d’un félin, et un bel exercice de style littéraire. Mais n’y a-t-il pas également une lecture critique ? Dès les premières pages, surgit en arrière-plan du discours du chat, le monde de l’homme : brutal, autoritaire, prétentieux, un singe juste bon à imiter. Le monde du chat et sa logique sont d’ailleurs en soi une caricature du monde humain : volatilité des affections, envie, égoïsme…

Passage retenu

La musique et l’amour, p. 29 :

La musique est un art céleste, il est certain que notre race en a le privilège ; elle sort du plus profond de nos entrailles ; les hommes le savent si bien, qu’ils nous les empruntent, quand avec leurs violons ils veulent nous imiter.
Deux choses nous inspirent ces chants célestes : la vue des étoiles et l’amour. Les hommes maladroits copistes, s’entassent ridiculement dans une salle basse, et sautillent, croyant nous égaler. C’est sur la cime des toits, dans la splendeur des nuits, quand tout le poil frissonne, que peut s’exhaler la médodie divine. Par jalousie ils nous maudissent et nous jettent des pierres. Qu’ils crèvent de rage ; jamais leur voix fade n’atteindra ces graves grondements, ces perçantes notes, ces folles arabesques, ces fantaisies inspirées et imprévues qui amollissent l’âme de la chatte la plus rebelle, et nous la livrent frémissante, pendant que là-haut les voluptueuses étoiles tremblent et que la lune pâlit d’amour.
Que la jeunesse est heureuse, et qu’il est dur de perdre ses illusions saintes ! Et moi aussi j’ai aimé et j’ai couru sur les toits en modulant des roulements de basse. Une de mes cousines en fut touchée, et deux mois après mit au monde six petits chats blanc et rose. J’accourus, et voulus les manger : c’était bien mon droit, puisque j’étais leur père. Qui le croirait ? Ma cousine, mon épouse, à qui je voulais faire sa part de festin, me sauta aux yeux. Cette brutalité m’indigna et je l’étranglai sur la place ; après quoi j’engloutis la portée tout entière. Mais les malheureux petits drôles n’étaient bons à rien, pas même à nourrir leur père : leur chair flasque me pesa trois jours sur l’estomac. Dégoûté des grandes passions, je renonçai à la musique, et m’en retournai à la cuisine.

Lâche ta loupe : Une étude en rouge, le premier Sherlock de Conan Doyle (policier)

Chassons les vices profonds à la racine de la haine

Doyle (sir Arthur Conan) 1887, A study in scarlet (Une étude en rouge) [in Les Aventures de Shrlock Holmes, t. 1], Omnibus, 2005, traduit de l’anglais par Eric Wittersheim

Note : 4 sur 5.
Résumé

Le docteur Watson, très affecté par la guerre d’Afghanistan, accepte une colocation avec un excentrique du nom de Sherlock Holmes, passionné de faits divers et d’expériences de chimie, dilettante et opiomane… C’est alors que les deux lieutenants de Scotland Yard font appel à ses talents de déduction pour comprendre un crime mystérieux, un américain tué dans une maison abandonnée. Watson découvre en lui un esprit d’analyse et de logique extraordinaire, entièrement tourné vers la résolution de crimes et d’énigmes. Sur les lieux, le cadavre ne révèle aucune trace de violence, mais on découvre un mot inconnu écrit en lettres de sang sur le mur, et une mystérieuse bague de fiançailles. L’homme tué est un ancien membre de la communauté des Mormons…

L’Auteur : sir Arthur Conan Doyle (1859-1930)
Né à Édimbourg, fils parmi dix enfants d’un peintre anglais et d’une femme d’origine irlandaise. Il fait ses classes chez les Jésuites, avant de rejeter l’enseignement chrétien. À partir de 1876, il étudie la médecine à l’Université d’Édimbourg tout en commençant à écrire des nouvelles. Il s’embarque comme médecin de bord sur un baleinier en 1880, puis dans un voyage pour l’Afrique de l’ouest. Il défend sa thèse de doctorat en 1885 et se marie.
Il fait paraître Une étude en rouge en 1887, première apparition de Sherlock Holmes, personnage inspiré de son professeur d’université Joseph Bell qui insistait sur le triptyque observation-inférence-déduction. Il s’installe en 91 à Londres et publie les enquêtes de Sherlock Holmes en petits feuilletons destinés à être lus dans les temps de métro. Il fait mourir son personnage pour se consacrer à des romans historiques, mais ne trouvant le succès, il le ressuscite en 1901 avec Le Chien des Baskerville.
Son engagement dans la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud en 1900, puis la défense du rôle de son pays, lui valent l’anoblissement. Son implication dans les événements politiques au Congo, lui inspirera le cadre de son roman Le Monde perdu (1912). Après la Première Guerre, il est pris de dépression et se consacre au spiritisme qui marque ses écrits.

Commentaires

Cette première aventure de Sherlock Holmes, marquant donc la rencontre des lecteurs avec ce mythe moderne, est surprenante. La moitié du récit est consacré à cette société des Mormons à laquelle la victime a appartenu. Conan Doyle avait-il un compte à régler avec celle-ci ? Le regard critique est cependant correct, rendant à la communauté certains de ses avantages, vie en groupe, solidarité, humanité, avant d’en faire une espèce de secte dégénérée où tout est sacrifié pour l’enrichissement d’une élite. Cette charge surprenante n’aura pas toujours sa place dans les adaptations de cette première aventure (comme la récente série américaine reprenant jusqu’au titre mais altéré : « study in pink », changeant cette haine pour la secte qui justifie le tueur en un tueur bêtement méchant, qui tue pour l’enrichissement). Cela dit, Conan Doyle ne montre aucune haine personnelle, aucun anti-mormonisme, puisque les mauvais chefs de la communauté sont chassés et la communauté semble reprendre des allures acceptables après cela. C’est davantage la bassesse sociale des moyens qui soutiennent les dominants, que dénonce l’auteur ici.
Le détective, qui a des liens avec les gamins des rues, arrête le criminel mais déterre aussi son histoire, fait émerger les raisons du crime : l’injustice sociale. Ici, celle d’un groupe puissant auquel il est difficile de s’attaquer.
Les origines de Holmes, l’excentricité du détective, qu’on oublie parfois, apparaissent ici de manière claire. Cette première enquête est une énigme, un meurtre qui semble ne pas donner d’indices. Et c’est là que toute la personnalité de l’enquêteur jaillit, cette acuité du regard scientifique.

Passages retenus

Première rencontre avec Sherlock Holmes :
This was a lofty chamber, lined and littered with countless bottles. Broad, low tables were scattered about, which bristled with retorts, test-tubes, and little Bunsen lamps, with their blue flickering flames. There was only one student in the room, who was bending over a distant table absorbed in his work. At the sound of our steps he glanced round and sprang to his feet with a cry of pleasure: « I’ve found it! I’ve found it, » he shouted to my companion, running towards us with a test-tube in his hand. « I have found a re-agent which is precipitated by hæmoglobin, and by nothing else. » Had he discovered a gold mine, greater delight could not have shone upon his features.
« Dr. Watson, Mr. Sherlock Holmes, » said Stamford, introducing us.
« How are you? » he said cordially, gripping my hand with a strength for which I should hardly have given him credit. « You have been in Afghanistan, I perceive. »
« How on earth did you know that? » I asked in astonishment.
« Never mind, » said he, chuckling to himself. « The question now is about hæmoglobin. No doubt you see the significance of this discovery of mine? »
« It is interesting, chemically, no doubt, » I answered, « but practically—— »
« Why, man, it is the most practical medico-legal discovery for years. Don’t you see that it gives us an infallible test for blood stains. Come over here now! » He seized me by the coat sleeve in his eagerness, and drew me over to the table at which he had been working. « Let us have some fresh blood, » he said, digging a long bodkin into his finger, and drawing off the resulting drop of blood in a chemical pipette. « Now, I add this small quantity of blood to a litre of water. You perceive that the resulting mixture has the appearance of pure water. The proportion of blood cannot be more than one in a million. I have no doubt, however, that we shall be able to obtain the characteristic reaction. » As he spoke, he threw into the vessel a few white crystals, and then added some drops of a transparent fluid. In an instant the contents assumed a dull mahogany colour, and a brownish dust was precipitated to the bottom of the glass jar.
« Ha! ha! » he cried, clapping his hands, and looking as delighted as a child with a new toy.

Première investigation, p. 46 :
As he spoke, he whipped a tap measure and a large round magnifying glass from his pocket. With these two implements he trotted about the room, sometimes stopping, occasionally kneeling, and once lying flat upon his face. So engrossed with his occupation that he appeared to have forgotten our presence, for he chattered away to himself under his breath the whole time, keeping up a running fire of exclamations, groans, whistles, and little cries suggestive of encouragement and of hope. As I watched him I was irresistibly reminded of a pure-blooded, well-trained foxhound, as it dashes backward and forward through the covert, whining in its eagerness, until it comes accross the lost scent. For twenty minutes or more he continued his researches, measuring with the most exact care the distance between marks which were entirely invisible to me, and occasionally applying his tape to the walls in an equally incomprehensible manner. In one place he gathered up very carefully a little pile of gray dust from the floor, and packed it away in an envelope. Finally he examined with his glass the word upon the wall, going over every letter of it with the most minute exactness. This done, he appeared to be satisfied, for he replaced his tape and his glass in his pocket.
« They say that genius is an infinite capacity for taking pains », he remarked with a smile. « It’s a very bad definition, but it does apply to detective work. »

Une fille devenue femme, p. 122 :
It was not the father, however, who first discovered that the child had developped into the woman. It seldom is in such cases. That mysterious change is too subtle and too gradual to be measured by dates. Least of all does the maiden herself know it until the tone of a voice or the touch of a hand sets her heart thrilling within her, and she learns, with a mixture of pride and of fear, that a new and a larger has awakened within her. There are few who cannot recall that day and remember the one little incident which heralded the dawn of a new life.

Ramasse tes lettres : La Joie de vivre, Zola (roman)

Les limites de la charité chrétienne.

Zola (Émile) 1884, La Joie de vivre (Les Rougon-Macquart, vol. 12), Charpentier

Note : 3 sur 5.

Résumé

Pauline Chenu, fille de Lisa Macquart (commerçante enrichie du Ventre de Paris), est orpheline à dix ans, envoyée avec son héritage chez des parents, les Chanteau, qui habitent à Bonneville, un petit village au bord de la falaise en Normandie. Bien accueillie par tous à l’exception de la vieille servante, Pauline grandit dans la joie et le jeu avec son cousin Lazare, promis à des études de médecine. Seule la petite Louise qui vient parfois pendant l’été, lui dispute l’exclusivité de son compagnon de jeu adoré.
Pauline est d’un dévouement total, sans condition, pour sa nouvelle famille, le père Chanteau qui souffre horriblement de la goutte dans son coin, les tâches ménagères et les petits déboires financiers de la mère, les pauvres du village…
Quand Lazare délaisse ses études pour des rêves d’artiste ou de gloire facile, Pauline le soutient mentalement et bientôt financièrement. Devenue jeune fille, elle prend conscience de son amour pour Lazare et l’engagement de sa fortune dans les projets de son cousin prend la forme d’une promesse de mariage. Mais les projets artistiques piétinent, les projets d’invention et d’industrie sont des gouffres…

Commentaires

La joie de vivre, c’est le caractère de Pauline, infatigablement positif, bienveillant, dévoué aux autres. Peu à peu grignotée, à l’image de la côte par les vagues destructrices, par le tempérament autodestructeur de son milieu : monsieur Chanteau qui continue les écarts à son régime malgré tous les avertissements ; madame Chanteau qui soutient les lubies de son fils, joue l’argent de l’héritage de Pauline, Lazare qui est obsédé par la peur de la mort et fuit dans l’illusion, les gueux qui choisissent volontairement la pauvreté et la déchéance alors même qu’on leur propose de l’aide. Même la chatte qui retourne inlassablement se remplir d’une portée inutile, illustre cette destruction de soi.
Contrairement à l’attente romantique – le modèle de Causette chez les Ténardier –, l’environnement de Pauline, à commencer par madame Chanteau et Lazare, ou même Louise, ne cherche pas à lui faire du mal mais au contraire, reconnaissent et admirent son dévouement. Ils lui font du mal bien malgré eux, c’est leur nature négative, sans espoir de changement, comme ses vagues, qui la détruisent. Ainsi, la gentillesse se transforme en un cadeau de soi, une dette inacceptable pour madame Chanteau qui se met à haïr la petite tellement parfaite. Lazare lui aussi se sent écrasé face à l’immense bonté de Pauline, lui préférant alors Louise, destructrice elle aussi (qui choisit Lazare dont le caractère ne lui correspond pas, qui revient chaque été dans un lieu qui ne lui ressemble pas…).
Mais Pauline elle-même ne déteint pas de ce décor : elle est également auto-destructrice malgré elle. Malgré tous les avertissements, explicités par le médecin qui l’enjoint à partir, elle s’entête dans sa bonté, luttant elle-même contre sa nature jalouse. Triomphant de sa jalousie, d’une certaine forme de pingrerie qui n’est qu’une forme naturelle d’égoïsme, de volonté d’être heureux, elle s’enferme dans un destin malheureux. C’est la forme ultime de bonté, d’abandon de soi, qui provoque en fait, par sa dissonance avec le reste des hommes, une certaine dose de malheurs. Son aide aux malheureux gamins du village ne fait que les entretenir dans leur pauvreté, en flattant son ego généreux, au lieu de parfois les bousculer ou les laisser réagir d’eux-mêmes à leurs propres maux. En soignant M. Chanteau, elle adoucit les conséquences de son vice de gourmandise, les rendant acceptables. Lazare peut envisager de nouvelles lubies. Sa générosité alimente les tendances dépensières de la mère… Toute la gentillesse, la charité chrétienne de Pauline, au lieu de résoudre les problèmes existants, les fait persister voir naître. Cet aspect négatif de la charité pourrait être interprété comme un côté conservateur chez Zola : si vous donnez de l’argent à un pauvre, il le boira. Mais on peut aussi le comprendre autrement : la charité soutient le vice parce qu’elle se substitue à une vraie résolution des problèmes : intégration des populations pauvres par le métier et par l’éducation (le plein emploi condition sine qua none d’une société solidaire), interdiction de spéculer ; améliorer l’hygiène de vie plutôt que de soigner les conséquences (ce qui serait à rapprocher de la pensée d’Ivan Illich) ; ne pas donner de fausses illusions d’enrichissement et de gloire aux enfants… Le don de soi chez Pauline est négatif parce qu’elle s’oublie elle-même et parce qu’il empêche une vraie réaction contre soi-même chez des personnages profondément négatifs.
Ce roman est ainsi celui de l’instinct de mort de l’homme, qui s’incarne explicitement chez Lazare par un dégoût, une peur de la mort paralysante qui ne peut être oubliée que par une fuite en avant. C’est cet élan vers le positif, vers l’oubli de soi qu’on peut appeler joie de vivre. La joie malgré tout, l’envie de se lever, de faire l’effort, d’y croire, c’est Pauline. Mais quelle que soit cet élan, même le plus noble et puissant, il ne fait que cacher cette pulsion macabre très schopenhauerienne. Toutefois, c’est peut-être dans le volume suivant du cycle des Rougon-Macquart, que Zola apporte une réponse par son personnage d’Étienne Lantier qui change lui-même, vainquant la violence de l’alcool, s’instruisant, parlant, créant une caisse de solidarité pour donner la force à ses camarades de se révolter contre leur condition…
Contrairement à l’essentiel du cycle des Rougon-Macquart, ce roman ne semble pas tout à fait centré sur un thème ou une catégorie sociale (la charité? ). Cette famille de petite bourgeoisie de province normande, cette vie de femme ratée, semble à rapprocher de Flaubert (Madame Bovary, 1856) ou de Maupassant (Une vie, 1883, sorti un an plus tôt). Chez Flaubert, madame Bovary se détruit par des illusions nourries par de mauvaises lectures ; chez Maupassant, c’est le manque d’éducation, la méchanceté fondamentale de certains personnages qui provoquent le malheur de l’héroïne. Tandis que chez Zola, c’est la nature humaine même qui va naturellement à son malheur.

Passages retenus

Signes avant-coureur de l’abus de gentillesse, pp. 17-18 :

Mais, lorsque le dessert, un fromage de Pont-l’Évêque et des biscuits, la grande joie fut une brusque apparition de Mathieu. Jusque-là, il avait dormi quelque part, sous la table. L’arrivée des biscuits venait de le réveiller, il semblait les sentir dans son sommeil ; et, tous les soirs, à ce moment précis, il se secouait, il faisait sa ronde, guettant les coeurs sur les visages. D’habitude, c’était Lazare qui se laissait le plus vite apitoyer ; seulement, ce soir-là, Mathieu, à son deuxième tour, regarda fixement Pauline, de ses bons yeux humains ; puis, devinant une grande amie des bêtes et des gens, il posa sa tête énorme sur le petit genou de l’enfant, sans la quitter de ses regards pleins de tendres supplications. Oh ! Le mendiant ! dit madame Chanteau. Doucement, Mathieu ! Veux-tu bien ne pas te jeter si fort sur la nourriture !
Le chien, d’un coup de gosier, avait bu le morceau de biscuit que Pauline lui tendait ; et il replaçait sa tête sur le petit genou, il demandait un autre morceau, les yeux toujours dans les yeux de sa nouvelle amie. Elle riait, le baisait, le trouvait bien drôle, les oreilles rabattues, une tape noire sur l’oeil gauche, la seule tache qui marquât sa robe blanche, aux longs poils frisés. Mais il y eut un incident : la Minouche, jalouse, venait de sauter au bord de la table ; et, ronronnante, l’échine souple, avec des grâces de jeune chèvre, elle donnait de grands coups de tête dans le menton de l’enfant. C’était sa façon de se caresser, on sentait son nez froid et l’effleurement de ses dents pointues ; tandis qu’elle dansait sur ses pattes, comme un mitron pétrissant de la pâte. Alors, Pauline fut enchantée, entre les deux bêtes, la chatte à gauche, le chien à droite, envahie par eux, exploitée indignement, jusqu’à leur distribuer tout son dessert.
Renvoie-les donc, lui dit sa tante. Ils ne te laisseront rien.
Qu’est-ce que ça fait ? répondit-elle simplement, dans son bonheur de se dépouiller.
On avait fini. Véronique ôtait le couvert. Les deux bêtes, voyant la table nette, s’en allèrent sans dire merci, en se léchant une dernière fois.

La chatte et ses portées, p. 69 :

Les quelques bêtes de la maison l’auraient instruite si elle n’avait pas ouvert les livres. La Minouche surtout l’intéressait. Cette Minouche était une gueuse, qui, quatre fois par an, tirait des bordées terribles. Brusquement, elle si délicate, sans cesse en toilette, ne posant la patte dehors qu’avec des frissons, de peur de se salir, disparaissait deux et trois jours. On l’entendait jurer et se battre, on voyait luire dans le noir, ainsi que des chandelles, les yeux de tous les matous de Bonneville. Puis, elle rentrait abominable, faite comme une traînée, le poil tellement déguenillé et sale, qu’elle se léchait pendant une semaine. Ensuite, elle reprenait son air dégoûté de princesse, elle se caressait au menton du monde, sans paraître s’apercevoir que son ventre s’arrondissait. Un beau matin, on la trouvait avec des petits. Véronique les emportait tous, dans un coin de son tablier, pour les jeter à l’eau. Et la Minouche, mère détestable, ne les cherchait même pas, accoutumée à en être débarrassée ainsi, croyant que la maternité finissait là. Elle se léchait encore, ronronnait, faisait la belle, jusqu’au soir où, dévergondée, dans les coups de griffes et les miaulements, elle allait en chercher une ventrée nouvelle. Mathieu était meilleur père pour ces enfants qu’il n’avait pas faits, car il suivait le tablier de Véronique en geignant, il avait la passion de débarbouiller tous les petits êtres au berceau.
Oh ! Ma tante, cette fois, il faut lui en laisser un, disait à chaque portée Pauline, indignée et ravie des grâces amoureuses de la chatte.
Mais Véronique se fâchait.
Non, par exemple ! Pour qu’elle nous le traîne partout !… Et puis elle n’y tient pas. Elle a tout le plaisir sans avoir le mal.

Cour des miracles, pp. 125-126 :

Maintenant, sa charité active s’élargissait sur toute la contrée. Elle aimait d’instinct les misérables, n’était pas répugnée par leurs déchéances, poussait ce goût jusqu’à raccommoder avec des bâtons les pattes cassées des poules, et à mettre dehors, la nuit, des écuelles de soupe pour les chats perdus. C’était, chez elle, un continuel souci des souffrants, un besoin et une joie de les soulager. Aussi les pauvres venaient-ils à ses mains tendues, comme les moineaux pillards vont aux fenêtres ouvertes des granges. Bonneville entier, cette poignée de pêcheurs rongée de maux sous l’écrasement des marées hautes, montaient chez la demoiselle, ainsi qu’ils la nommaient. Mais elle adorait surtout les enfants, les petits aux culottes percées, laissant voir leurs chairs roses, les petites blémies, ne mangeant pas à leur faim, dévorant des yeux les tartines qu’elle leur distribuait. Et les parents finauds spéculaient sur cette tendresse, lui envoyaient leur marmaille, les plus troués, les plus chétifs, pour l’apitoyer davantage.
– Tu vois, reprit-elle en riant, j’ai mon jour comme une dame, le samedi. On vient me visiter… Eh ! toi, petite Gonin, veux-tu bien ne pas pincer cette grande bête de Houtelard ! Je me fâche, si vous n’êtes pas sages… Tâchons de procéder par ordre.
Alors, la distribution commença. Elle les régentait, les bousculait avec maternité.

Les fausses illusions de la connaissance, p. 258 :

Ah ! Je reconnais là nos jeunes gens d’aujourd’hui, qui ont mordu aux sciences, et qui en sont malades, parce qu’ils n’ont pu y satisfaire les vieilles idées d’absolu, sucées avec le lait de leurs nourrices. Vous voudriez trouver dans les sciences, d’un coup et en bloc, toutes les vérités, lorsque nous les découvrons à peine, lorsqu’elles ne seront sans doute jamais qu’une éternelle enquête. Alors, vous les niez, vous vous rejetez dans la foi qui ne veut plus de vous, et vous tombez au pessimisme… Oui, c’est la maladie de la fin de siècle, vous êtes des Werther retournés.

S’effacer soi, p. 310 :

Tout finissait, elle venait de couper les liens de son égoïsme, elle n’espérait plus en rien ni en personne ; et il y avait, au fond d’elle, la volupté subtile du sacrifice. Mais elle ne retrouvait pas son ancienne volonté de suffire au bonheur des siens, ce besoin autoritaire qui lui apparaissait à cette heure comme le dernier retranchement de sa jalousie. L’orgueil de son abnégation s’en était allée, elle acceptait que les siens fussent heureux en dehors d’elle. C’était le degré suprême dans l’amour des autres : disparaître, donner tout sans croire qu’on donne assez, aimer au point d’être joyeux d’une félicité qu’on a pas faite et qu’on ne partagera pas. Le soleil se levait, lorsqu’elle s’endormit d’un grand sommeil.

Surgissement des règles, p. 327 :

Mais elle se pencha davantage. La coulée rouge d’une goutte de sang, le long de sa cuisse, l’étonnait. Soudain elle comprit : sa chemise, glissée à terre, semblait avoir reçu l’éclaboussement d’un coup de couteau. C’était donc cela qu’elle éprouvait depuis son départ de Caen, une telle défaillance de tout son corps ? Elle ne l’attendait point si tôt, cette blessure, que la perte de son amour venait d’ouvrir, aux sources mêmes de la vie. Et la vue de cette vie qui s’en allait inutile, combla son désespoir. […] Ah ! Misère ! La pluie rouge de la puberté tombait là, aujourd’hui, pareille aux larmes vaines que sa virginité pleurait en elle. Désormais, chaque mois ramenait ce jaillissement de grappe mûre, écrasée aux vendanges, et jamais elle ne serait femme, et elle vieillirait dans la stérilité !
Alors, la jalousie la reprit aux entrailles, devant les tableaux que son excitation déroulait toujours. Elle voulait vivre, et vivre complètement, faire de la vie, elle qui aimait la vie ! À quoi bon être si l’on ne donne pas son être ? Elle voyait les deux autres, une tentation de balafrer sa nudité lui faisait chercher ses ciseaux du regard. Pourquoi ne pas couper cette gorge, briser ces cuisses, achever d’ouvrir ce ventre et faire couler ce sang jusqu’à la dernière goutte ? Elle était plus belle que cette maigre fille blonde, elle était plus forte, et lui ne l’avait pas choisie cependant. Jamais elle ne le connaîtrait, rien en elle ne devait plus l’attendre, ni les bras, ni les hanches, ni les lèvres. Tout pouvait être jeté à la borne, comme un haillon vide. Étaient-ce possible qu’ils fussent ensemble, lorsqu’elle restait seule à grelotter de fièvre, dans cette maison froide !
Brusquement, elle s’abattit sur le lit, à plat ventre. Elle avait saisi l’oreiller dans ses bras convulsifs, elle le mordait pour étouffer ses sanglots ; et elle tâchait de tuer sa chair révoltée, en l’écrasant sur le matelas. De longues secousses la soulevaient, de la nuque aux talons. Vainement, ses paupières se serraient pour ne plus voir, elle voyait quand même, des monstruosités se levaient dans l’obscurité. Que faire ? se crever les yeux, et voir encore, voir toujours peut-être.

Cache ta voix : Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, de Giono

Rester pauvre, une puissance révolutionnaire

GIONO Jean (1938), Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, éd. Héros-Limite, Paris, 2013

Note : 5 sur 5.
Résumé

Alors qu’une nouvelle guerre contre l’Allemagne nazie se prépare, que la patrie appelle les forces de la jeunesse à la lutte, à l’engagement de leurs forces et de leur vie, Jean Giono adresse une lettre aux paysans pour les enjoindre à refuser l’appel de la patrie.
La patrie suit des intérêts personnels qui ne concernent pas les paysans. Ce sont des paysans qui vont verser leur sang et celui d’autres paysans d’une autre région appelée Allemagne. Et pendant ce temps, la terre, leurs récoltes seront déclinantes. Et sur le marché, ils seront encore davantage pris à la gorge, obligés d’emprunter, de jouer ce jeu de vente d’eux-mêmes.
Les paysans sont la principale force humaine d’un pays. Ils tiennent la force vitale de toute la population. Eux seuls sont capables par la ressource de leurs mains de dire non aux gouvernements conquérants, égoïstes et destructeurs.
Or, ils ont été piégés par le jeu des gouvernants, des villes, le jeu de l’argent, de l’enrichissement matériel. Ce jeu les amène à vendre leur liberté fondamentale, leur indépendance, leur force, à la société exploitante et désœuvrée, dégénérée. C’est ainsi qu’ils rendent peu à peu leur exploitation dépendante du rendement, des aléas du marché, qu’ils s’appauvrissent eux-mêmes en même temps qu’ils appauvrissent leur sol, qu’ils le détériorent par les engrais, les pesticides…

Appréciations

Il est surprenant de voir la modernité d’un tel texte qui pourrait paraître particulièrement daté, notamment parce qu’elle est élaborée la veille de la guerre, à un moment particulier de l’histoire. Et pourtant, les paroles de Giono ne cessent de faire écho à notre 21ème siècle. Certes ils n’est pas question d’appel à la guerre. Mais cette lettre prend justement un relief particulier car l’on sait les conséquences de la Seconde Guerre, ce déficit de population, cette achèvement de l’exode rural qui pourtant était moindre en France. Si pendant cinquante ans, il semblait assez impromptu ou hors-sujet de penser cet exode rural comme une mauvaise chose, on parle aujourd’hui de plus en plus de retour à la terre. C’est ainsi que les pages de Giono, pleines d’une langue de la Provence, se colorent d’une teinte de regret, de mélancolie, voire de colère. Il est évident aujourd’hui que les populations s’agglutinent inutilement dans les grandes mégalopoles et qu’elles y vivent mal, finalement plus mal que les paysans du temps.

La vie des paysans était rude, mais elle leur rendait une étonnante fierté, une force. Cette fierté, cette force, a été affaiblie, dominée. Les paysans sont aujourd’hui isolés, asservis par les grandes machines économiques, confédération, industrie… Le jeu de la rentabilité, le moins possible d’humains pour des terres de moins en moins belles, des fruits de moins en moins résistants et bons. La campagne est malade des produits engrais et pesticides. Quelle surprise de voir que ces thèmes, ce piège, était déjà dénoncé, tellement clairement visible par Giono. Giono expose ainsi de manière claire la manière dont on a rendu le blé mauvais en le voulant toujours plus productif.

Au-delà des questions proprement paysannes, c’est bien une question civilisationnelle que pose Giono. Il critique la vanité de l’attrait des villes : les richesses matérielles qui appauvrissent l’esprit. La richesse des comptes en banque s’oppose à celle de l’âme des gens de la terre, des gens qui ne sont pas déracinés, mais qui produisent de leur main, qui créent. En cela, Giono rejoint clairement les thèses Marxiennes. Le vrai travail est une bonne chose dans laquelle l’être humain se réalise, se trouve lui-même, accomplit sa puissance, dirait-on avec Nietzsche ou Deleuze. Une thèse profondément de gauche, à l’inverse de ces thèses transhumanistes héritières d’un vieux positivisme qui croit que la technologie va permettre de nous donner du temps libre, va remplacer notre force de travail. Dans notre France du 21ème siècle, on a bien compris cette illusion d’une société des services, société non productrice, qui invite les gens à la consommation, et non à la production, qui paie les gens pour qu’ils restent à chômer tout en continuant à consommer. Giono critique ouvertement cette culture oisive des villes où l’industrie nourrit ce vice de la paresse.

Enfin, Giono redonne à la production agricole sa place première : condition d’existence d’une société. La force incroyable que provoquerait une grève des paysans nous amènerait à penser que, pour notre époque, Marx s’est peut-être trompé de cible. La classe ouvrière est aujourd’hui laminée, toujours divisée, si facile à contenter par des promotions et des intéressements… Au contraire, une nouvelle classe paysanne, renforcée par les techniques modernes, les communications, pourrait devenir une vraie classe laborieuse dominante. Évidemment, elle était principalement royaliste alors, il se pourrait qu’elle soit dans le futur écologiste, pacifiste, communiste, anarchiste, artiste et intellectuelle.

La pauvreté possible dont il est question, c’est l’autonomie recherchée aujourd’hui par les néo-paysans, c’est aussi l’austérité vue comme limites volontaires à l’appareil productif tel que l’exprime Ivan Illich. Ce refus de la recherche du luxe, du bonheur par l’accumulation de biens, c’est déjà la sobriété heureuse de Pierre Rabhi. La conscience que la mécanisation-industrialisation du travail de la terre est un même danger que l’escalade technologique des armes, c’est déjà les critiques de la modernité de Günther Anders.

Passages retenus

p. 14 : « Ni vous ni moi n’avons la maladie moderne de la vitesse. Je ne sais pas qui a fait croire que les miracles éclataient comme la foudre ? C’est pourquoi nous n’en voyons jamais. Dès qu’on sait que les miracles s’accomplissent sous nos yeux, avec une extrême lenteur, on en voit à tous les pas. Ce n’est pas à vous qu’il faut l’apprendre, qui semez le blé, puis le laissez le temps qu’il faut, et il germe, et il s’épaissit comme de l’or sur la terre. Il ne vous est jamais venu à l’idée de combiner les mathématiques et les chimies en une machine qui le fera pousser et mûrir brusquement en une heure. Vous savez que la terre serait contre. Je veux faire avec vous un travail paysan de la même qualité ; et je ne veux pas que la terre soit contre. »

p. 35-36 : « Dans le monde entier, si les paysans de toutes les nations se réunissaient – ils ont besoin des mêmes lois – ils installeraient d’un seul coup sur terre le commandement de leur civilisation ; et les petits gouvernements ridicules – ceux qui maintenant sont les maîtres de tout – finiraient leurs jours en bloc, parlements, ministres et chefs d’État réunis, dans des cellules capitonnées de grands asiles d’aliénés. Par l’importance première du travail qu’elle exerce et par la multitude innombrable de ses hommes, la race paysanne est le monde. Le reste ne compte pas. Le reste ne compte que par sa virulence. Le reste dirige le monde et le sort du monde sans s’occuper de la race paysanne. Alors vous comprenez bien que non seulement j’approuve votre révolte et toutes ses cruautés, mais je suis encore plus révolté que vous et encore plus cruel. Vous êtes emportés par une force naturelle. La même force m’emporte ; mais je suis en plus déchiré par la connaissance de ce qu’ils veulent faire de vous. Cette génération technique qui gémit sous vos yeux dans son terrible désespoir, ces hommes faux qui ne savent plus nouer une corde ni dénouer généreusement les cordes, ces êtres vivants incapable de vivre, c’est-à-dire incapables de connaître le monde et d’en jouir, ces terribles malades insensibles, ce sont d’anciens paysans. Il ne faudrait pas remonter loin à travers leurs pères pour retrouver celui qui a abandonné la charrue et qui est parti vers ce qu’il considérait comme le progrès. Au fond de son cœur, ce qu’il entendait se dire par ce mot entièrement dépouillé de sens, c’était la joie, la joie de vivre. Il s’en allait vers la joie de vivre. Le progrès pour lui c’était la joie de vivre. Et quel progrès peut exister s’il n’est pas la joie de vivre ? Ce qu’il est devenu, lui, quand il croyait aller au devant de la vraie vie, n’en parlons pas. Il vous est facile d’imaginer les souffrances de sa lente asphyxie en vous imaginant vous-même brusquement privé de la grande respiration de votre liberté. Il est mort à la fin sans même s’en rendre compte, sa mort morale ayant de longtemps précédé sa mort physique ; ayant pris goût par force au poison, ne souffrant plus au fond de lui-même que par l’aigre énervement de quelques souvenirs en trop. Et c’est bien de lui qu’on peut dire : Les pères ont mangé des raisins verts et les enfants ont les dents agacées. Ils ont produit cette génération actuelle dont l’incapacité à la joie est si évidente et qui cherche des remèdes à son désespoir dans les ordures. Voilà donc ce que la technique industrielle peut faire d’un paysan et d’une génération de paysans. »

p. 44-45 : « Quand vous parlez à un homme socialement technique, il ne rêve que du temps où les machines feront tout le travail, où l’homme ne travaillera plus – c’est-à-dire respirera à la surface, croit-il – ne travaillera plus que quelques minutes par jour à pousser des boutons de machineries ou à lever et baisser des commutateurs. Et qu’est-ce qu’il fera le reste du temps, lui demandons-nous ? Et il nous répons : il se cultivera ; quand ce pauvre homme a oublié, ne sait-il pas, ne peut pas savoir, dans sa position antinaturelle, que la vraie culture de l’homme c’est précisément son travail, mais un travail qui soit sa vie, ce qui, évidemment, n’est le cas pour aucun travail technique. On ne peut pas savoir quel est le vrai travail du paysan : si c’est labourer, semer, faucher, ou bien si c’est en même temps manger et boire des aliments frais, faire des enfants et respirer librement, car tout est intimement mélangé, et quand il fait une chose il complète l’autre. C’est tout du travail, et rien n’est du travail dans le sens social du travail. »

p. 65 : « Le faux monde terrible qui vit les temps modernes dans un inimaginable massacre de tous les espoirs, ne vit que parce que vous lui donnez permission de vivre. Il vous oblige à lui donner la permission de vivre. L’arme avec laquelle il vous réduit en esclavage, c’est la monnaie. Plus vous avez de sa monnaie de papier dans vos armoires, plus vous êtes les esclaves des temps modernes, moins vous êtes paysans. C’est par le truc de cette monnaie valeur réelle zéro qu’arrivent à se nourrir (je veux dire manger) et à vivre ces hommes antinaturels et inutiles qui vous gouvernent, qui sont les maîtres de votre vie, qui peuvent décider du jour au lendemain de vous jeter, paysans d’ici, contre les paysans de là-bas, de l’autre côté de la frontière, dans des guerres qui sont l’exclusif massacre des paysans de tous les pays. »

p. 72 : « L’autre absurdité est technique. Vous avez trop de blé. Le pain que le boulanger fait avec les farines légales est mauvais, physiquement mauvais, n’importe quel médecin vous le dira. La farine légale, blutée aux trémies légales donne une matière panifiable entièrement privée des phosphores et des diverses qualités nourricières de la farine qu’on pourrait qualifier de sauvage, c’est-à-dire obtenue avec des procédés non techniques. Mais le technicien vous dit : « Avec mon procédé actuel je fais rendre au grain 74% de farine, les anciens procédés ne faisaient rendre que 55%. » Un procédé mécanique de broyage ne pouvant pas intervenir dans la constitution chimique, dans les proportions nourricières d’un grain de blé, s’il fait rendre 19% de plus, est obligé de prendre ces 19% dans les parties non nourricières de ce grain de blé. Au lieu de 55% d’excellent, la technique vous donne 74% de médiocre. »

p. 76-77 : « Là-haut, je voyais quelques fois des pucerons sur les feuilles ; je coupais les feuilles malades en passant, je les écrasais sous mon soulier et c’était fini. Ici, le puceron apparaît sur une feuille, trois jours après le verger en est couvert ; une semaine après il est entièrement dévasté. Ce qui se faisait naturellement est devenu une vraie bataille et il faut des centaines de litres de jus de nicotine pour lutter contre le mal. La bataille là-haut était simple : deux de mes doigts et mon soulier suffisaient gratuitement. Ici, il faut des appareils à pulvériser, des lances à asperger, des journées entières d’hommes pour arroser les feuilles, et le liquide qu’on ne donne pas. […] Certains fruits ne sont pas engageants à manger : leur peau est grise et pleine de pustules ; il faut les vendre quand même, sans quoi on est foutu. Au lieu des belles pêches excellentes et les autres pour les cochons, c’est tout qu’il faut faire filer au marché et qu’il faut vendre. Tout le monde peut se payer des pêches à deux francs cinquante le kilo, mais la vérité c’est que ça n’a plus de pêche que le nom. »

p. 81 : « Le but du paysan n’est plus de vivre, c’est de constituer un capital. Il croit que vivre, c’est constituer un capital. Il croit que le capital lui donnera une ampleur de vie à laquelle il ne peut pas atteindre avec la vie seule. Vous me dîtes qu’il ne trouve plus à manger : c’est qu’il ne cherche plus à manger, il cherche à vendre. La preuve de l’erreur de vendre, en général, est que le travail de l’homme appliqué logiquement au désir de vendre détruit de lui-même la possibilité de vendre. C’est un nœud coulant. »

p. 111 : « Dans les temps modernes, l’humble sagesse est la pensée la plus révolutionnaire du monde. L’existence des temps actuels tient à si peu de chose qu’elle peut être bouleversée par l’application dans la vie du plus banal des proverbes. Ces monstrueuses construction de métal machiné, ces vertigineuses cimentation de science qui s’élancent dans ce que la myopie des masses considèrent comme les hauteurs du ciel, ces magnifiques ratières politiques qui de tous les côtés encasernent les hommes, tout peut être facilement détruit par la paysannerie qui décide de se contenter de peu. »

Arrache ta plume : Refonder l’enseignement de l’écriture, Dominique Bucheton

La réécriture comme stratégie fondamentale

Bucheton (Dominique), Refonder l’enseignement de l’écriture, 2014, Retz

Note : 4.5 sur 5.

L’auteure : Dominique Bucheton (194?-)

Institutrice remplaçante, puis titulaire au collège, en région parisienne puis en campagne, anime des équipes de recherche puis exerce des fonctions de formatrice. Professeure en Sciences du langage et de l’éducation à Montpellier 2 à partir de 2001.

Soutient sa thèse en 1992 : Écritures, réécritures, récits d’adolescents. Son travail de conceptualisation des postures et gestes professionnels de l’enseignant (contrôle, accompagnement, apparent lâcher-prise, magicien…) et de l’élève est repris par l’ensemble des formateurs de l’Éducation nationale, et en fait l’une des personnalités les plus influentes de cette branche.

Réécrire un texte, ce n’est pas le corriger. Ce n’est pas l’améliorer. C’est le penser et l’écrire à nouveau en poursuivant la réflexion sur le noyau sémantique de départ. C’est le remettre en mouvement sur tous les plans.

p. 39, l’épaississement du texte par la réécriture
Compte-rendu

L’ouvrage s’appuie sur des comptes-rendus d’activité d’écriture complexe, menées dans divers contextes scolaires (de l’école au lycée) pour élaborer une réflexion sur ce qu’est le processus d’écriture et sur comment accompagner cet apprentissage trop souvent laissé dans l’implicite.

1. La complexité de l’écriture : compte-rendu de visite à la ferme (CM1).
Les travaux des deux élèves montrent comment le but de l’exercice est compris de manière différente selon le patrimoine culturel et scolaire de chacune.

2. L’Épaississement du texte par la réécriture : « La chemise » (CM2)
Les différentes écritures et réécritures d’un élève à partir du tarot des contes (un roi, un homme et une chemise), et avec apports de nouveaux textes et apprentissages entre chaque écriture.

3. Écriture et affects : « votre plus mauvais souvenir » (5e)
Un élève raconte comment il a joué avec des allumettes et a été puni par sa mère d’abord avec grande violence puis avec plus de mesure. La réécriture lui ayant permis de mettre ses émotions à distance.

4. Créativités et bricolages linguistiques : les neuf incipits de Valérie (3e)
Au sein d’un groupe d’écriture (4-5) ayant fixé un synopsis commun pour la réalisation d’une fiche personnage (Alésia, championne d’arts martiaux) sur le thème « rencontre avec le destin », une élève écrit puis réécrit suivant les remarques faites à la lecture de son travail au groupe.

5. Rapport au langage et représentations de l’écriture scolaire : Bruno et Amadou et autres études. (6e)
Ou comment faire émerger les représentations de ce qu’est l’écriture.
– Observation de deux textes d’élèves de milieux sociaux différents (à partir d’un dessin : une maison, un château et un souterrain qui les relie, deux enfants découvrent une carte, et décident d’y aller… Racontez, vous nommerez les personnages).
– Observation d’un questionnaire sur ce qu’est l’écriture pour les 6: « pour moi, écrire c’est… ; j’aime écrire parce que…, je n’aime pas écrire parce que…) et du débat organisé sur la finalité de l’écriture.

6. Ouvrir la variété des postures d’écriture des élèves.
– posture scolaire (aveugle ou stratégique) : répondre aux attentes de forme, nombre de lignes, savoirs à restituer, ce que le professeur veut, aime…
– posture première : jet de pensée et d’imagination, mémoire non analysée, tout ce qui vient (idéal pour le premier jet, difficile à rectifier – c’est le brouillon).
– posture ludique et créative de détournement de la tâche : le sujet cherche à jouer avec la contrainte, avec le langage (attention au hors-sujet)
– posture réflexive ou seconde : avance dans la réflexion, prend du recul, décentrement, mise à distance des émotions…

7. L’écriture, un marqueur social et scolaire : la tirelire, deux classes de 3e.
Autour de La tirelire, de Didier Daeninckx : « vous commenterez ce texte comme lorsque vous sortez d’un match ou d’un film : vous en parlerez librement. Vous écrivez au moins une page. » (p. 109). Une première classe en fait une lecture très scolaire mais ouvrant sur des réflexions plus poussées (idéologiques). La seconde classe de zep se limite à un jugement moral de l’action racontée et à des comparaisons avec la vie.

8. Quatre indicateurs pour évaluer « le travail » de l’écriture.
– la quantité
– les dimensions énonciatives et pragmatiques (choix d’une voix, voix des autres, modalisations, espace-temps, diversification des postures)
– La dimension sémantique et symbolique (de quoi parle le texte, enjeux et valeurs, épaississement de la pensée, tâtonnement, essais de conceptualisation…)
– la construction du rapport aux normes (comment évolue la prise en compte des normes, bases, emprunts au cours ; inventivité linguistique, complexité syntaxique)

9. Écrire pour apprendre en toutes disciplines.
Notion de communauté discursive qui se construit dans chaque discipline, dans chaque lieu, dans chaque classe, afin de faire comprendre qu’il existe différentes pratiques langagières spécialisées : il n’y a pas qu’un seul langage qui serait à maîtriser. Comprendre cette diversité permet à l’élève de mieux accepter de jouer, d’incorporer le vocabulaire et les normes, différentes des pratiques hors-classe.

10. Les enseignants et l’écriture : éléments pour comprendre les raisons d’une crise profonde.
Les activités d’écriture restent principalement des analyses de texte peu propices au développement de la pratique écrite. La priorité de transmission d’un héritage culturelle, de pratiques scolaires et de respect des normes éclipse trop souvent le développement de la parole dans un but de développement personnel, de partage, de créativité…

11. Repères premiers : principaux modèles pour l’enseignement de l’écriture
– rédaction (écriture prétexte à l’évaluation des savoirs et des codes)
– analyse et imitation des types de texte (spécificités d’un type de discours, critères attendus pour une telle production…)
– ateliers d’écriture et production de textes littéraires (mise à distance des normes et du contexte scolaire pour libérer l’expression ; expression des difficultés sociales ou psychologiques… partage au groupe)
– modèle culturel du sujet écrivant (modèle du temps long, de l’imbrication des apprentissages dans un objectif de développement de l’individu)

12. Vers de nouveaux repères : le modèle culturel du sujet écrivant
L’élève est un sujet singulier et un sujet de culture. La participation à des tâches complexes (écriture longue, projet personnel, compte-rendu d’expérience…) permet de mobiliser le sujet écrivant dans son ensemble et donc d’influer sur son développement.

13. Vers de nouveaux repères : écriture communicative, écriture réflexive et créative, deux visées principales pour l’enseignement de l’écriture.
Ou comment il s’agit d’articuler les fonctions communicatives pragmatiques (quel effet je souhaite provoquer ?) et une fonction de travail sur la pensée (poser sa pensée et réutiliser le vocabulaire du monde ; organiser sa pensée à partir de plans ; mise à distance de sa pensée et de son expérience ; jouer et se représenter une pensée étrangère ; jouer avec les normes et formes ; commenter, décrire et raconter sa pensée, son travail).

14. Vers de nouveaux repères : des gestes professionnels et des postures plus ajustées
Ces gestes typiques du professorat, doivent être plus conscients car ils aident grandement les élèves mais peuvent les gêner quand ils ne sont pas maîtrisés :
– gestes didactiques : exprimer clairement le savoir qui est en cours d’acquisition
– de tissage : faire des liens avec le réel, avec les autres cours, donner du sens à l’exercice
– d’atmosphère : pour réguler les relations et le comportement des élèves, leur manière de travailler
– de pilotage : afin d’organiser le temps, l’espace, le déroulé des tâches
– d’étayage : afin d’aider à la réalisation de tâches difficiles

15. L’atelier dirigé d’écriture en CP (école socialement mixte)
Mise en place d’un atelier dirigé d’écriture, rituel dans un espace dédié, par groupe de six (le reste de la classe étant occupé à des activités en autonomie). Il s’agit d’explorer et de s’approprier des notions et des problèmes d’écriture, au moyen d’outils vus en cours ou à découvrir.
– Phase 1 : négociation des enjeux communicationnels, du but de cette tâche, du rôle du brouillon par rapport au travail fini, des règles de travail.
– Phase 2 : accompagnement à la mise en mots (tu écrirais comment ? On a vu en cours… je te montre…)
– Phase 3 : évaluation personnalisée (au regard des enjeux et des normes…)

16. Le lien lectures-écriture : l’intégration de la culture (classe de CM2, ZEP)
À partir du tableau de Miro, chien jappant la Lune, écriture et réécritures d’un conte inspiré du tableau (après lecture chaque jour de contes, et fiches/exercices de vocabulaire), nourri de remarques (vos textes pourraient faire plus peur).

17. Lanceurs multiples et intermédiaires aux cycles 2 et 3
Multiséquence sur Miro dans un cours d’Arts plastiques où il s’agit de travailler sur le pouvoir réflexif et structurant de l’écriture :
– Consigne 1 : choisir un titre pour le tableau, justifiez (15mn), lecture de 1 à 3 lignes
– Consigne 2 : parmi dix titres de l’an dernier, choisir le plus adapté, le moins, justifiez (10mn lecture)
– Consigne 3 : (lendemain) commenter le vrai titre oralement
– Consigne 4 : semaine suivante, après documentaire, 5 mots justifiés qui évoquent Miro
– Consigne 5 : (surlendemain) Présentez Miro pour quelqu’un qui ne le connaît pas – vous écrivez sur votre cahier de travail. (+1/2 h)

18. Une situation problème d’écriture : la désignation des personnages (classes 5e et 3e)
– Phase 1, tâtonnement : « vous allez écrire une histoire. Un perso rencontre un 2e perso, puis ils se séparent. Le 1er rencontre ensuite un groupe. Aucun des persos ne devra être désigné par un nom propre ou par un pseudo ; tous les persos sont du même sexe ; le récit à la première personne n’est pas autorisé. Vous pouvez vous inspirer de n’importe quel film ou livre. Vous avez trois quarts d’heure. » (p. 245)
– Phase 2 : souligner les désignations des personnages dans le texte Le Petit Soldat, de Jack London.
– Phase 3 : décontextualisation, analyse, exercices…
– Phase 4 : réécriture, recontextualisation et développement, à partir des apports.
– Phase 5 : appropriation, intériorisation dans une nouvelle situation d’écriture

19. Ces écritures longues qui effraient les enseignants : du CP à l’Université
En 3e, par groupe de cinq, à partir d’un synopsis commun, rédaction d’une petite nouvelle personnelle, puis négociation sur ce que doit intégrer la nouvelle collective, chacun recompose une partie de la nouvelle, le lit et échange son texte, améliore ceux des autres… Ces projets de longue taille impliquent l’auteur, sa perception d’une œuvre entière et des outils et compétences nécessaires pour sa réalisation, des enjeux de finitude, d’amélioration…

20. Des formes d’écriture collaborative : le récit médiéval
Classe de 5: écrire un roman du moyen-âge, collectif. Trame narrative d’ensemble puis répartition des épisodes par groupes : situation initiale, enlèvement de la dame, combat avec un monstre pour la délivrer, rencontre, noces, oubli de la promesse à sa dame, épreuves – la folie, le pont terrifiant, la charrette – situation finale. Un temps d’écriture, un temps d’épaississement d’après suggestions, et enrichissement en termes de vocabulaire, de faits de langue typiques, de connaissances culturelles… un temps de tissage des épisodes par négociation de construction d’une version, un temps de lissage (normes, cohérence…)

21. L’écriture collaborative : la médiation du blog (classe de 2nde)
Les élèves tiennent un blog participatif à mesure de leur lecture : lancé le 8 novembre (« À quel genre littéraire appartient Aïzan, de Maryline Desbiolles ? quels sont les indices sur lesquels vous vous appuyez pour affirmer cela ?) ; relance le 15 décembre (« je suis d’accord mais y a-t-il d’autres genres, est-ce que ça ressemble à des romans que vous connaissez ? Justifiez, quel registre, quel ton, qu’avez-vous ressenti ? »). Les élèves se répondent et co-construisent une pensée consensuelle sur le roman.

Appréciations

Ne pas se fier aux premières apparences d’une copie maladroite, faire longtemps confiance à l’élève, faire le pari qu’il a encore beaucoup de ressources qui ne sont pas encore mises en œuvre, tout cela relève d’une posture et d’une éthique professionnelle de première importance

p. 130

Dominique Bucheton bénéficie de par son expérience d’une vue d’ensemble du système scolaire, des conditions pratiques d’apprentissage dans les différents niveaux, différents contextes et même dans différentes matières, et également une vision du système de formation des maîtres. C’est assez rare dans un monde où les niveaux sont souvent particulièrement étanches, où l’on reproche aux chercheurs d’ignorer la pratique, aux praticiens de ne pas lire assez de théorie, aux professeurs de français de ne lire que de la littérature, aux universitaires de méconnaître le secondaire, au secondaire de mépriser le primaire, aux enseignants d’être des spécialistes de leur matière et d’avoir une vision autocentrée…

Vous commenterez ce texte comme lorsque vous sortez d’un match ou d’un film : vous en parlerez librement. Vous écrivez au moins une page

p. 109

Pour progresser en écriture, il faut s’entraîner à écrire, non à lire. La lecture développe des compétences en compréhension écrite, pas en expression écrite… Aujourd’hui, l’élève, que ce soit en classe ou à la maison, écrit de moins en moins (photocopies, internet, débats, vidéos, moins de devoirs à la maison)… L’écriture se limite finalement souvent au contrôle de connaissance (les démonstrations en sciences se sont amincies). Or, pour l’auteure, l’écriture devrait être AU CENTRE DE TOUS LES APPRENTISSAGES, en tant que premier outil de participation à la vie intellectuelle : condition d’une démocratie, et donc objectif premier de l’Education nationale, que chaque citoyen puisse « lire, écrire et se faire publier ». L’acquisition d’une culture nationale, le repérage et la formation d’une élite, la préparation à la vie professionnelle doivent redevenir des objectifs secondaires (car fortement idéologiques, normalisateurs, peu motivants et destructeurs).
Dominique Bucheton opère ainsi un premier renversement, l’écriture vient d’abord, la lecture ensuite. Du point de vue cognitif, c’est parce que l’élève sait écrire un mot qu’il le reconnaîtra (au lieu de le déchiffrer, stratégie lente et trop énergivore pour permettre une compréhension simultanée). En cela, elle rejoint les stratégies d’alphabétisation (l’adulte va commencer par reconnaître son nom dans un texte puis s’entraîne à écrire les mots qu’il utilise familièrement, puis les repère…), le français langue étrangère et seconde (où le travail d’expression est préalable à la réception) et même les pédagogies alternatives (c’est dans l’action qu’on apprend, la théorie vient par la suite). L’expression de soi, l’action intellectuelle, la participation au monde de la pensée deviennent les points les plus importants du processus d’apprentissage, et non plus la réception, l’acceptation et l’intégration de codes et savoirs existants. La lecture qui permet l’apport de nouvelles informations, un enrichissement, tout comme un support vidéo, visuel ou audio, l’apport technique (ce qu’on considérait autrefois comme le cours), les exercices, les discussions de classe, s’intègrent à la super-activité ayant un but d’expression, de participation au monde.
Le chapitre 17 (« lanceurs multiples et intermédiaires ») est en cela représentatif des conceptions de l’auteure : si le thème est artistique (cours d’arts plastiques) et l’objectif pédagogique de comprendre un artiste et ses techniques, l’écriture est un outil de travail puissant qui n’a pas seulement pour but la production finale d’un texte (ou écrit oralisé). L’écriture réflexive permet de poser sur le papier des idées et intuitions, donc de les mettre à distance en les objectivant, puis de relativiser, de combiner, d’affiner sa pensée. C’est ainsi toute une série de micro-activités d’écriture qui peuvent émailler une séance et permettent à l’élève de s’exprimer et de structurer ses pensées et son discours par la même occasion. On écrit pour mieux penser.
Bucheton transpose l’attention pédagogique du travail fini (et noté) aux travaux intermédiaires : brouillons, plans, nuages de mots, premier jet, phase de correction, phase de relecture… Le brouillon a longtemps été considéré comme un simple buvard contenant des tâches illisibles, indignes d’intérêt. Et si les professeurs demandaient aux élèves de faire un brouillon, c’était uniquement dans le but d’obtenir moins de ratures dans le travail final à évaluer. L’attention à cette première étape qui est à la fois mise au travail, introspection, combat contre l’auto-censure, essais de formulation, intuitions géniales… rappellera Antoine Albalat (Le Travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains, 1902) qui presque le premier s’intéresse aux brouillons des écrivains pour en tirer des leçons de « travail » de l’écriture. A un autre degré, la publication des Carnets de Zola, réunissant plans, résumés, premiers jets, fiches persos, croquis, études de terrain, entretiens, photos, extraits de journaux, propose presque une activité d’écriture décomposée. Le brouillon est le premier pas de l’écriture, et il est fondamental.
Autre point est l’apport considérable de la méthode des ateliers d’écriture. Cette pratique apparue d’abord comme un outil de thérapie (cf. Et je nageai jusqu’à la page d’Elizabeth Bing, avec des enfants difficiles), et popularisée plus tard dans les quartiers (rap, slam), amène par son aspect « hors-école » les participants à se réconcilier avec la culture de la parole et de l’écriture, à surmonter les troubles et blocages personnels, à cultiver l’imagination et la créativité, mais elle demeure selon Bucheton mal adaptée à un cadre scolaire (nombre d’élèves, tissage à un programme, progression, conceptualisation et théorie qui sont les moyens de l’abstraction intellectuelle, délaissement des activités sérieuses et impersonnelles)… La plupart des activités d’écriture analysées dans l’ouvrage en reprennent certains éléments caractéristiques comme la liberté du premier jet (tout est accepté, fautes et mots familiers), rituels et espaces dédiés, les déclencheurs et astuces d’écriture (qu’on retrouve dans tout livre décrivant les ateliers), le partage au groupe (lecture de son écrit non fini), l’écoute des retours (feedback) et propositions qui vont inviter à une poursuite de l’écriture (continuation, modification, nouvelle écriture). Le recours au mini-groupe d’écriture/lecture (4 ou 5) permet de retrouver les possibilités de publication et feedbacks personnalisés pour tous et de casser le face à face prof/élèves. Le chapitre 15 (« atelier dirigé au CP ») pousse la réflexion pour profiter encore davantage du dispositif atelier en classe : la résolution d’un problème d’écriture sera notamment accompagnée par une discussion de groupe sur les attentes, les solutions et aides possibles, les liens avec les outils et apports du cours… et par une avancée synchrone dans les diverses étapes, permettant des zooms et attentions particulières sur les gestes concrets adaptés.
Mais plus que tout, Dominique Bucheton insiste dans ses analyses d’activités de classe sur la question des « écritures longues » : totale réécriture du texte (le professeur par exemple ne rend pas le premier travail, et impose une nouvelle contrainte) et lente maturation du travail (un jour, une semaine parfois entre deux versions). C’est bien dans cette étape, celle qui paraîtra la plus inutile aux élèves et peut-être même aux professeurs (à quoi bon refaire un travail déjà à peu près abouti ?), que l’auteure place le plus grand potentiel de progression. Parce que, comme elle le remarque au chapitre 3 (« votre plus mauvais souvenir »), la seconde écriture, en plus de se faire plus facilement (allègement de la charge cognitive : le scripteur sait ce qu’il a à faire) et de consolider des outils en cours d’acquisition (apports vus pendant le cours), permet de mettre à distance les affects, donc de censurer les excès, de réordonner de manière logique, d’éliminer le futile, de renoncer aux positions de principe (provocation, identitaire), aux expressions faciles et séductrices (jeu de clins d’oeil aux autres élèves). Or, c’est bien là le point fondamental de l’écriture scolaire, clef de l’entrée dans la littératie : être capable de produire un discours froid et distancié (l’efficacité psychiatrique de l’atelier d’écriture se situe dans cette projection, objectivation de soi ou d’un trauma par l’écriture), discours calculé pour répondre à des contraintes et des objectifs donnés. C’est le discours de l’intellectuel, de la communication scientifique, à distinguer de l’oral spontané dirigé par l’affect (cf. Le Parler ordinaire, de Labov), et de l’écrit demeurant trop souvent pour les élèves un simple enregistrement de la parole orale (Dans les niveaux avancés, on observe le surgissement de marqueurs d’oralité sans signification comme « Bas » pour « baaah (euh) » en début de phrase, témoignant de la persistance de l’usage de l’écrit comme encodage).

Passages retenus

Le talent de raconter, p. 43 :
La mimésis du temps, c’est l’art même du récit : celui de faire vivre au lecteur le temps de la fiction, lui en faire ressentir la durée, les accélérations, les ellipses, retours en arrière ou projections en avant ; ou l’art de conduire plusieurs récits en parallèle. Un art et des compétences inscrits dans la culture de la parole. Conteurs ordinaires ou jeunes enfants y parviennent.

L’hétérogénéité discursive comme objectif, p. 43 :
C’est à partir du moment où les élèves entrent dans l’hétérogénéité discursive qu’ils entrent véritablement dans l’écriture, une écriture qui est utilisée comme mode de pensée sur des registres différents : raconter, mais aussi expliquer, commenter. […]
L’hétérogénéité discursive est la capacité à circuler dans divers modes de dire – raconter, expliquer, décrire, commenter, etc. – pour exprimer une pensée plus complexe. Elle est une marque du développement des compétences de pensée et d’écriture. Elle est peu enseignée.

La réécriture comme mise à distance, p.46 :
La réécriture favorise le redéploiement de la pensée, la mise à distance des affects, la mise en oeuvre de compétences scripturales cachées. […] L’émotion s’éduque, se gère. Elle peut, en devenant plus consciente, être mieux maîtrisée et élargir notre pouvoir de pensée, de comprendre et d’être au monde.

Importance du feedback et de la publication, p. 57 :
Les interactions avec les pairs, leur écoute et leur retour sur le récit, comme l’écoute attentive de l’enseignante jouent un rôle de miroir tout aussi déterminant. Par les réactions des camarades, l’élève peut « entendre son propre récit » et l’évaluer. Il peut alors le remettre en travail et en modifier l’orientation. Toute écriture est dialogue avec le lecteur absent. Les retours, dès lors qu’ils ne portent pas exclusivement sur des questions de forme, permettent de remettre en route la pensée.

La fiction comme rapport personnel au réel, p. 111 :
La fiction n’est pas pensée comme une œuvre mais comme une simulation du réel (du vécu par procuration). La quête de sens se fait en rapport direct avec l’expérience qu’elle valide et nourrit.

L’importance du sens, p. 123 :
Considérer la dimension symbolique de l’écriture est à l’opposé de la traditionnelle séparation entre forme et contenus ; c’est chercher à considérer le jeu des interactions entre pensée, langage et sujet. Dans le codéveloppement de ces différentes dimensions, les contenus et les enjeux sont au premier plan et sont le moteur de l’engagement de l’élève dans son travail d’écriture. L’élève apprend à écrire parce qu’il a quelque chose à écrire, quelque chose qui ne se révèle à lui que dans le travail de l’écriture. Ce foyer central du sens, issu de tous les arrière-plans de son histoire, de ses savoirs, de ses désirs ou non de grandir, nourrit son écriture mais aussi lui échappe en partie, comme il échappe en partie à ses lecteurs. C’est cela précisément que l’on appelle la dimension symbolique de l’écriture.

Dépasser la culture orale, p. 125 :
Dès lors qu’il n’est plus dans de l’oral transcrit ou du brut de pensée, le scripteur puise dans les schémas narratifs ou textuels conventionnels (sa culture de l’écrit) pour nommer, comparer, hiérarchiser, catégoriser, etc.

De la fonction pédagogique de l’erreur, p. 134 :
Chacun fait continuellement l’expérience de l’inadéquation entre la pensée et les mots qui la disent, tantôt affaiblie ou inversement valorisée, difficulté constante certes, mais aussi ambivalente et créatrice, « la pensée ne s’exprime pas mais se réalise dans le mot » (Vygotski) […]
Les interactions continuelles entre le réel, la pensée et le langage sont source de tâtonnements, d’erreurs, d’ajustements, d’inadéquations, d’approximations, et sont donc non seulement inévitables mais nécessaires. C’est pourquoi les ratures, retouches, suppressions, expansions sont de précieux témoins de ce que l’élève est en train de construire, et des points d’observation pour le professeur soucieux d’ajuster son aide de façon personnalisée.

p. 137 :
Rendre visible la communauté discursive scolaire, en poser officiellement les règles du jeu, afin que les élèves l’investissent et s’y sentent responsabilisés, s’avère facilitateur.

L’apport du travail collectif, p. 138 :
Ce sont donc les pairs supervisés par l’enseignant qui régulent les tâtonnements, approximations, erreurs. Concrètement, cela se traduit par des travaux en binômes ou en petits groupes pour démultiplier les échanges, la circulation des écrits, voire la forme d’écriture collaborative qui peuvent être artisanales mais sont considérablement facilitées par l’Internet – comme le montrent les résultats spectaculaires obtenus grâce aux blogs scolaires (voir chapitre 20) ; la forme de l’atelier (voir chapitre 15) étant un autre dispositif qui permet un accompagnement de proximité pour des élèves nécessitant un suivi rapproché.

Lien entre genres oraux et écrits, p. 143 :
Plus complexe est la dialectique qui unit genres premiers, spontanés et quotidiens, souvent oraux, aux genres scolaires écrits. Bakhtine explique que les genres premiers nourrissent les genres seconds et s’y transforment. C’est dans le langage écrit que s’opère cette transformation, lente et complexe.

p. 145 :
Le travail d’entraide entre élèves s’avère alors très utile, non seulement pour limiter les risques de surcharge de travail pour l’enseignant, mais surtout parce que le langage est une pratique sociale, que rendre visible un lecteur destinataire, est facilitateur et qu’habituer la communauté des élèves de la classe à l’exigence de justesse syntaxique et orthographique est de nature à installer un geste d’étude efficace. […]
Si la notion d’écrits de travail, états provisoires dans lesquels on se centre sur le processus d’élaboration et d’épaississement de la pensée, suppose qu’on laisse mûrir sans « corriger », la communication publique de ces écrits (affichages, publications…) implique que les codes et normes sociaux soient respectés.

Les micro-tâches d’écriture, p. 146 :
L’occasion de « penser par écrit » au sein de chaque cours : ne serait-ce que 5mn, par exemple au début pour mobiliser les acquis, le déjà-là, les représentations ; ou à n’importe quel moment pour faire le point (qu’avez-vous appris ?). Pour reformuler ce qu’on a appris ou retenu du cours ; pour aider à la compréhension d’un document en le résumant ou en le commentant en quelques lignes ; pour conceptualiser (faire des listes, des tableaux, pour classer, ordonner, hiérarchiser, mettre en lien) ; pour réfléchir sur ce qu’on a fait, ou comment on a fait (narration de recherche)…

Perpétuation d’un système dysfonctionnel, p. 152 :
Las ! L’élève continue de « passer dans la classe supérieure », voire de redoubler ou, parfois, de sauter une classe. Si des évolutions ont bien eu lieu avec des conseils de cycle, les projets d’établissements obligatoires, ils n’ont pas changé la représentation de la classe unité annuelle dûment évaluée par le « passage dans la classe supérieure ». Il faut savoir lire en fin de CP ! Il faut avoir 10 de moyenne dans le secondaire pour passer en classe supérieure sans être inquiété (éternels conseils de classe chronophages, épuisants pour tous, parents, élèves, professeurs, chefs d’établissement…).

Des espaces-temps spécifiques, p. 180 :
L’écriture, activité anxiogène et très fatigante, a besoin d’espaces spécifiques, stables, ritualisés. Ce sont des espaces matériels bien identifiables : cahier d’écrivain, cahier de mes pensées, cahier d’expérience, carnet de lecture, journal de bord, porte-folio, correspondances, blogs, affichages, correspondances internes ou externes à la classe. Ce sont des dispositifs ritualisés : ateliers d’écriture, lecture partagée de ce qui a été écrit, passage à l’ordinateur, travail d’écriture collective, etc.
Le temps, instrument pédagogique essentiel, joue un rôle majeur.
L’activité d’écriture, intense, a besoin d’arrêts, de reprises, de retours-modifications. Sa dynamique n’est ni linéaire ni facilement gouvernable. C’est aussi le temps de l’exploration, de l’ajustement, des problèmes de langue, de la digestion-appropriation de leçons ou d’exercices permettant de les résoudre. Gérer ces diverses temporalités de l’écriture est un geste professionnel difficile.

L’empathie comme compétence, p. 183 :
Quels effets je cherche à obtenir : convaincre, polémiquer, séduire, étonner, donner envie de poursuivre la lecture ? Se mettre à la place de l’autre, faire preuve d’empathie, est une des compétences premières de toute communication.

L’écriture réflexive, p. 184 :
Le langage ne constitue pas seulement un moyen d’enregistrer et de communiquer les résultats du travail de la pensée ; une de ses fonctions essentielles est de rendre possible cette activité même, de lui permettre de se développer, de s’intensifier et de s’organiser. Les anglo-saxons utilisent l’expression : « critical thinking through writing » (Bizzel 1999). Faire parler, faire écrire dans la classe, c’est avant tout mettre les élèves en activité de manière particulièrement intense, leur permettre de réfléchir mais aussi d’apprendre plus efficacement et, parallèlement, de se construire comme sujets scolaires.

p. 190 :
Une compétence ne se développe que si elle s’exerce. Autrement dit, le temps passé à la pratique de l’écriture (non aux exercices et copies diverses) devrait de loin être très supérieur aux activités de conceptualisation, à quelque niveau d’enseignement où on se trouve.

Les Gestes d’étude, p. 204 :
Gérer son brouillon, avoir recours à un dictionnaire, à un correcteur orthographique, savoir et pouvoir se relire à haute voix, emprunter des idées, des citations, des mots, à des auteurs, etc. – demander conseil à un camarade, à l’enseignant, à ses parents, lire et évaluer le texte d’un pair, inventer un synopsis, interagir sur un blog, etc.
Ces gestes d’étude s’enseignent. Ils doivent devenir conscients chez les élèves et l’enseignant (« Dis-moi comment tu t’y prends pour relire ton texte »).

Le rituel de l’atelier d’écriture, p. 223 :
La mise en place de l’atelier d’écriture s’inscrit dans un rituel de la classe. Tous les élèves, sur deux semaines, vont à l’atelier d’écriture par groupes hétérogènes de six élèves. Cet atelier a souvent lieu en fin de matinée, dans un coin de la classe réservée à cet usage. L’enseignante, assise au milieu des élèves et à leur niveau, fait face au reste des élèves de la classe répartis en divers groupes autonomes pratiquant eux aussi diverses tâches d’écriture.

« Ecoutés par l’enseignant, par les pairs, il leur est difficile d’occuper la place d’outsider qui refuse. Sous la protection du regard et de l’autorité de l’enseignant, ils échappent aussi aux divers jeux de pouvoir et d’intimidation de certains de leurs pairs et trouvent parfois dans l’atelier le seul espace où ils peuvent parler et travailler en confiance, où ils sont « reconnus ». » (228)

« L’atelier est un moment déclencheur car il donne du sens et un motif aux situations d’enseignement plus objectivées qui peuvent suivre. En terme de « complétude », l’atelier est trop court pour pouvoir y parvenir. » (228)

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