Crache ton cerveau : Le Maître ignorant, de Jacques Rancière (philo)

L’apprentissage peut asservir ou émanciper. Naissance d’une pédagogie alternative.

Rancière (Jacques) 1987, Le Maître ignorant (Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle), Fayard

Note : 5 sur 5.

Résumé

Début XIXe, Joseph Jacotot, professeur de littérature française, est appelé pour enseigner aux Pays-Bas. N’ayant pas de langue commune avec ses étudiants, il leur demande d’acheter l’édition bilingue des Aventures de Télémaque de Fénelon, et d’en apprendre par coeur quelques passages. Il se rend compte que ses élèves, très motivés, apprennent d’eux-mêmes le français avec cet ouvrage, peut-être mieux que s’il ne les avait guidés…
A partir des expérimentations et réflexions pédagogiques de Jacotot, Jacques Rancière développe les principes d’une pédagogie alternative qui émanciperait l’apprenant, plutôt que de le maintenir en situation de sujet dominé par un professeur, par des savoirs, une institution, une idéologie.
Le premier principe émancipateur, contre-intuitif, est de poser l’égalité des intelligences des hommes, éduqués ou non.

Commentaires

L’expérience de Jacotot est un très beau symbole des principes de la pédagogie alternative (que Freinet, Montessori, Steiner… ont essayé de mettre en oeuvre dans leurs écoles). La motivation de la personne qui apprend est bien-sûr déterminante dans la réussite de l’apprentissage, mais ce que remarque Jacotot est surtout l’efficacité de l’apprentissage en autonomie de ses étudiants. Certes, il leur a donné un outil pratique d’apprentissage (Fénelon ayant conçu son livre comme un roman pédagogique, enseignant par la fiction la belle langue et la culture au dauphin du roi de France, Les Aventures de Télémaque (1699) était aux XVIIIe et XIXe siècles l’un des grands best sellers, et notamment pour apprendre le français à l’étranger). Mais c’est parce qu’ils cherchent par eux-mêmes le fonctionnement de la langue française en la comparant avec la langue hollandaise, en émettant leurs hypothèses, en se cherchant des explications, qu’ils avancent brillamment. De là le titre volontiers provocateur de Rancière, « le maître ignorant » : on peut enseigner n’importe quoi, même ce qu’on ignore, à condition que les apprenants soient motivés et qu’on leur propose des outils adaptés. Il faut faire confiance à l’apprenant pour l’aider au mieux dans son apprentissage, il ira de lui-même, par son exigence et sa curiosité, à la connaissance, mais par son chemin propre et vers ses connaissances. Il est ainsi nécessaire dans l’enseignement de partir du chemin personnel de curiosité de l’apprenant, source de sa moivation, pour l’accompagner, volontaire, d’un intérêt pratique limité ou infantile à une connaissance plus étendue. Le verbe « ignorer » du titre est volontairement exagéré, pour faire comprendre l’aspect tout à fait secondaire des savoirs, de l’expertise disciplinaire de l’enseignant, ce qui est au contraire la priorité dans les concours de recrutement des enseignants. Il y a inversion paradoxale entre le professeur qui ne sait pas et l’élève qui lui sait, car c’est son propre savoir original qu’il doit construire, et sera donc seul à posséder (l’intelligence collective se renforçant de la variété des intelligences individuelles). Dans l’application pratique, l’enseignant peut feindre d’ignorer les règles afin de pousser les apprenants à construire eux-mêmes leurs savoirs. D’une même manière, au lieu de dénoncer une « faute », montrant par là sa supériorité en termes de connaissances, l’enseignant peut amener son élève à considérer que le résultat, la solution qu’il a obtenue, sont insatisfaisants et qu’il doit donc chercher à faire mieux (cela nécessiterait de sortir de l’attention quasi exclusive à la méthode ; ex : calculer la vitesse du vélo. Un premier apprenant obtient 300km/h en appliquant la bonne formule mais ne s’étonne pas de son résultat et obtient la moitié des points ; un second obtient 35 au lieu de 30 avec une mauvaise méthode, il obtient zéro point…). En revanche, « ignorant » ne veut pas dire « stupide », « naïf » ou « garde-chiournes », l’enseignant peut (doit) être expert en guidage, en accompagnement, en connaissance et conception de matériel pédagogique. La formation française des enseignants tente depuis bien vingt ans d’intégrer ces préoccupations mais continue d’être dénigrée pour son obsession des connaissances théoriques et son manque d’enseignement pratique. Or, la domination du théorique sur le pratique, c’est le maintien de l’élitisme intellectuel, de la supériorité de classe des sachants.
Les travaux de Jacotot, en tant que document historique, permettent par ailleurs à Jacques Rancière de ne pas paraître vouloir imposer des thèses et une position politique – proche communiste, anarchiste – pas toujours bien acceptées dans les médias ou même dans un cadre universitaire se voulant neutre. De la même manière que les travaux d’Etienne Cabet et de Louis Gabriel Gauny avaient nourri son premier ouvrage La Nuit des prolétaires (Archives du rêve ouvrier) (1981), Rancière s’appuie sur les réflexions de Jacotot afin d’amener et d’alimenter sa propre réflexion, mais aussi afin de pousser le lecteur à tirer les conclusions par lui-même, celles qui s’imposent au regard des documents. C’est d’ailleurs l’un des principes de la pédagogie alternative : ne pas imposer de solution, de cours, de formule, mais amener les apprenants vers la recherche de solution, qu’ils construisent eux-mêmes le cours, leur savoir, qu’ils trouvent eux-mêmes la formule (on parle de la méthode dite d’induction). Dans son premier essai sur le monde ouvrier, il était déjà question d’auto-apprentissage (comment les ouvriers s’organisant en syndicats ont éprouvé le besoin d’instruire, d’éveiller politiquement leurs pairs, utilisant le temps libre nocturne, à l’image du personnage de Lantier dans Germinal). Ici, le souci pédagogique qui anime l’auteur est celui de l’enseignement du peuple, des catégories sociales ouvrières. En quoi l’enseignement public ne remplit-il pas pleinement son rôle émancipateur et a-t-il au contraire souvent un effet d’aliénation, d’asservissement des classes inférieures par une élite ?
Malgré l’habitude contemporaine très critique à l’égard des professeurs et de l’école, cette évidente baisse du niveau scolaire moyen, la dénonciation et la critique radicale du cadre traditionnel de l’enseignement, de son exigence théorique ou formelle, l’autorité du maître, l’obéissance de l’enfant, son inefficacité en termes d’ascension sociale, la reproduction de classes sociales suivant leur patrimoine culturel (mise en évidence par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans Les Héritiers en 64, puis dans La Reproduction en 70 ; exception faite de quelques transclasses qui légitiment justement ce système déficient), a de quoi choquer. Tout lecteur, étant passé par le cadre de l’école, et de toute évidence y ayant réussi (ne serait-ce qu’à avoir une maîtrise suffisante du langage intellectuel pour lire ce livre), pourrait se sentir attaqué, considérer comme absurde – anarchiste, utopiste – l’idée qu’on puisse apprendre mieux sans école, sans le maître, sans son autorité sans la discipline, la punition, les règles claires… qu’on puisse se passer de l’école puisque l’école les a formés et a grandement participé à leur réussite sociale. L’institution scolaire est vue logiquement, même dans sa forme traditionnelle autoritaire et excluante, comme un progrès humain déterminant, comme un outil de civilisation, comme un outil d’ascension sociale… Il suffit à l’élève d’être sage et de travailler… Or, avoir appris à lire et écrire, compter, n’est pas une garantie de libération, mais peut même devenir une nouvelle manière d’être asujetti (par intériorisation d’une infériorité intellectuelle par l’échec scolaire). Cette remise en question du bien-fondé de l’éducation nationale rejoint la pensée d’Ivan Illich, Une société sans école (1971). Rancière pointe les mêmes dysfonctionnements dus à l’institutionnalisation, l’idéologie qui est au coeur du projet éducatif et qui se mêle insidieusementse à l’instruction, ce but de former un employé docile, obéissant, reconnaissant l’autorité, la supériorité de certaines fonctions sociales, de certains savoirs sur d’autres, donc de certains citoyens sur d’autres (on pensera ici au slogan de La Ferme des animaux, de Orwell : « all animals are equals, but some animals are more equals »).
Cet objectif pleinement idéologique de former de bons citoyens suivant les normes établies et fixées par un gouvernement, de former une élite en termes de savoirs et savoir-faire idéologiquement jugés comme supérieurs, pervertit toute bonne initiative pédagogique (ce qui se vérifie aujourd’hui où nombre des principes alternatifs – pédagogie par l’action, le projet, induction, co-construction du cours, classe inversée, différenciation et le plus représentatif, la bienveillance – ont été adoptés sans réels résultats). Par exemple, le principe de différenciation, très utilisé aujourd’hui pour tenir compte des spécificités des élèves (déficits, dyslexie, autisme, hyperactivité, peu francophones…) qui est conçu justement dans le but noble de remettre l’élève au centre de son apprentissage, pour construire un enseignement adapté et motivant, devient simplement un faux-semblant de progrès permettant d’intégrer tout type d’élève dans des classes normales et donc de retirer les investissements de cadres pédagogiques spécialisés, pris en charge par des enseignants formés, reconnus et payés à hauteur de leurs compétences. Le programme rigide, les coefficients alloués aux matières, le rythme scolaire annuel, les classes d’âge, les examens, rendent toute pratique de différenciation inutile et même peut-être contre-productive (car l’enseigneant affecte de considérer la différence des élèves alors qu’il n’a pas forcément la compétence pour aider, et que ceux-ci seront dans l’ensemble du système notés, classés, orientés, écartés selon une norme bien déterminée).
L’émancipation ne peut pas se faire tant que le principe premier de l’éducation nationale est de normaliser, de formater des élèves sages, dociles, reconnaissant l’autorité indiscutable de la norme, des discoureurs qui se disputent sur une solution sans questionner le problème (qui agissent toujours dans le cadre imposé par un maître reconnu de fait). Critiquer le dispositif traditionnel de la personne qui sait devant ceux qui doivent se taire et apprendre, c’est critiquer la relation hiérarchique par excellence qui étant légitimée, transférera une telle légitimité dans le monde du travail, dans la société, entre les décideurs et leurs sujets, les patrons et les employés, les expérimentés et les débutants, les riches ayant réussi et les pauvres, entre les parents et les enfants… des rapports humains de domination. Redéfinir cette relation primordiale, c’est repenser les rapports humains. En cela, on retrouve les conceptions très humanistes du travail émancipateur chez Marx (par exemple dans ses Manuscrits parisiens). Une personne active, actrice de l’orientation de son travail, participant à sa hauteur et selon ses aptitudes à une oeuvre collective, se réalise en tant qu’être humain par son travail, s’émancipe, au lieu d’être dans un rapport de force, de subordination, d’intérêt, vecteur de frustration. Ainsi, le respect au professeur ne doit pas être un respect forcé de la fonction, mais un respect de l’humain, de l’altérité.
C’est ainsi que le principe primordial d’émancipation que tire Rancière de cette recherche et sur lequel il propose de réfléchir est celui de l’égalité fondamentale entre tous, de tout temps et de tout lieu. Cette affirmation est évidemment paradoxale. Comment ne pas constater les différences de capacité, de talent ? Les aptitudes à réaliser une tâche ? Comment ne pas considérer certains comportements comme moins bons que d’autres ? Or, c’est bien là pour lui une des bases de naissance des inégalités : la valeur qu’on attribue à telle compétence, à telle fonction sociale, à tel savoir plutôt qu’à tel autre, est relative à une idéologie, une idéologie dominante. La hiérarchie des intelligences est donc toute relative. Les anthropologues ont admis comme principe d’analyse ce refus de hiérarchiser les sociétés, de juger des comportements qui paraissent moins bons par rapport à des repères idéologiques qui ont été formés justement en grande partie par l’éducation (refus de l’ethnocentrisme), justement pour mieux comprendre le fonctionnement et la logique globale d’une société. Faire taire cette hiérarchie des connaissances et des fonctions est le plus sûr moyen de saisir la cohérence des motivations et la logique propre d’un apprenant et de le mener de ses intérêts précoces d’enfant à une curiosité culturelle étendue rejoignant le collectif, l’abstrait, l’intellectuel…
Un autre point qui semble fondamental pour Rancière est le rôle de la parole qu’il choisit de qualifier de poétique (au sens de personnalisée, renvoyant à la spécificité de chacun, à son émotion, sa perception subjective), par opposition à un langage qui se voudrait scientifiquement universel (un mot, un concept bien défini, indiscutable). Ce point découle de l’égalité préalable des intelligences : la parole de certains individus, au prétexte qu’ils ne s’expriment pas avec les concepts qui font autorité, avec des mots autorisés, serait invalidée, inférieure. Non pas invalidée pour son contenu (reconnu car discuté, pesé et éventuellement écarté par la communauté de discours), mais pour sa forme, moins noble. Or, l’une des conditions d’émancipation d’un individu est bien la prise en compte de sa parole singulière, de son expérience singulière, par la communauté. Dès lors, l’une des caractéristiques fondamentales d’une pédagogie émancipatrice serait la place accordée à l’expression poétique par l’élève de son expérience d’apprentissage (Ce que le management nomme feedback, utilisé comme outil d’optimisation, ce que les ateliers d’écriture placent au centre du processus créateur-libérateur, comme discussion libre). Dès lors, c’est tout une révision de l’acte pédagogique que propose Rancière : lire, écrire, traiter d’un problème, ne serait plus appliquer des principes et utiliser des connaissances universelles extérieures à soi afin de donner une réponse validée par une instance supérieure, mais agir, essayer, rendre compte, traduire par ses propres mots une expérience humaine personnelle, et faire reconnaître par la discussion avec le groupe, la validité, l’universalité ou l’originalité de ce qu’on a vécu.

Passages retenus

De la culture de la hiérarchie sociale, p. 70 :
Ainsi va la croyance en l’inégalité. Point d’esprit supérieur qui n’en trouve un plus supérieur pour le rabaisser ; point d’esprit inférieur qui n’en trouve un plus inférieur à mépriser. La toge professorale de Louvain est bien peu de choses à Paris. Et l’artisan de Paris sait combien lui sont inférieurs les artisans de province qui savent, eux, combien les paysans sont arriérés. Le jour où ces derniers penseront qu’ils connaissent, eux, les choses, et que la toge de Paris abrite un songe-creux, la boucle sera bouclée. L’universelle supériorité des inférieurs s’unira à l’universelle infériorité des supérieurs où nulle intelligence ne pourra se reconnaître dans son égale. Or la raison se perd là où un homme parle à un autre homme qui ne peut lui répliquer. « Il n’y a pas de plus beau spectacle, il n’y en a pas de plus instructif que le spectacle d’un homme qui parle. Mais l’auditeur doit se réserver le droit de penser à ce qu’il vient d’entendre et le parleur doit l’y engager (…) Il faut donc que l’auditeur vérifie si le parleur est actuellement dans sa raison, s’il en sort, s’il y rentre. Sans cette vérification autorisée, nécessitée même par l’égalité des intelligences, je ne vois, dans une conversation, qu’un discours entre un aveugle et son chien. » (Jacotot, Journal de l’émancipation intellectuelle, t. III, 1835-1836, p. 334)
Réponse à la fable de l’aveugle et du paralytique, l’aveugle parlant à son chien est l’apologue du monde des intelligences inégales. On voit qu’il s’agit de philosophie et d’humanité, non de recettes de pédagogie enfantine. L’enseignement universel est d’abord l’universelle vérification du semblable que peuvent faire tous les émancipés, tous ceux qui ont décidé de se penser comme des hommes semblables à tout autre.

L’homme est un animal poétique, p. 109-110 :
Pour [les profanes], comme pour tout être raisonnable, reste donc ce mouvement de la parole qui est à la fois distance connue et soutenue à la vérité et conscience d’humanité, désireuse de communiquer avec les autres et de vérifier avec elles sa similitudes. « L’homme est condamné à sentir et à se taire ou, s’il veut parler, à parler indéfiniment puisqu’il a toujours à rectifier en plus ou en moins ce qu’il vient de dire (…) parce que, quelque chose qu’on en dise, il faut se hâter d’ajouter : ce n’est pas cela ; et, comme la rectification n’est pas plus entière que le premier dire, on a, dans ce flux et dans ce reflux, un moyen perpétuel d’improvisation. » (J. Jacotot, Droit et philosophie panécastique, Paris, 1938, p. 231)
Improviser est, on le sait, un des exercices canoniques de l’enseignement universel. Mais c’est d’abord l’exercice de la vertu première de notre intelligence : la vertu poétique. L’impossibilité où nous sommes de dire la vérité, quand même nous la sentons, nous fait parler en poètes, raconter les aventures de notre esprit et vérifier qu’elles sont comprises par d’autres aventuriers, communiquer notre sentiment et le voir partagé par d’autres êtres sentants. L’improvisation est l’exercice par lequel l’être humain se connaît et se confirme dans sa nature d’être raisonnable, c’est-à-dire d’animal « qui fait des mots, des figures, des comparaisons, pour raconter ce qu’il pense à ses semblables » (Jacotot, Enseignement universel. Musique, 3e éd., Paris, 1830, p. 163). La vertu de notre intelligence est moins de savoir que de faire. « Savoir n’est rien, faire est tout ». Mais ce faire est fondamentalement acte de communication. Et, pour cela, « parler est la meilleure preuve de la capacité de faire quoi que ce soit. » Dans l’acte de parole, l’homme ne transmet pas son savoir, il poétise, il traduit et convie les autres à faire de même.

Société d’égalitaires, p. 120-121 :
On peut ainsi rêver d’une société d’émancipés qui seraient une société d’artistes. Une telle société répudierait le partage entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, entre ceux qui possèdent ou ne possèdent pas la propriété de l’intelligence. Elle ne connaîtrait que des esprits agissants : des hommes qui font, qui parlent de ce qu’ils font et transforment ainsi toutes leurs œuvres en moyens de signaler l’humanité qui est en eux comme en tous. De tels hommes sauraient que nul ne naît avec plus d’intelligence que son voisin, que la supériorité qu’un tel manifeste est seulement le fruit d’une application à manier les mots aussi acharnée que l’application d’un autre à manier les outils ; que l’infériorité de tel autre est la conséquence de circonstances qui ne l’ont pas contraint à en chercher davantage. Bref, ils sauraient que la perfection mise par tel ou tel à son art propre n’est que l’application particulière du pouvoir commun à tout être raisonnable, celui que chacun éprouve, lorsqu’il se retire dans ce huis clos de la conscience où le mensonge n’a plus de sens. Ils sauraient que la dignité de l’homme est indépendante de sa position, que « l’homme n’est pas né pour telle position particulière mais pour être heureux en lui-même indépendamment du sort. (Joseph Jacotot, Enseignement universel. Langue maternelle, 6e éd., Paris, 1836, p. 243) » et que ce reflet de sentiment qui brille dans les yeux d’une épouse, d’un fils ou d’un ami chers présente au regard d’une âme sensible assez d’objets propres à le satisfaire.

Dénonciation de la prétention scientifique et objective du langage, p. 141 :
A ce langage figuré, ce langage de la religion et de la poésie, dont la figuration permet à l’intérêt déraisonnable tous les travestissements, il est possible d’opposer un langage vrai où les mots recouvrent exactement les idées.
Jacotot récuse un tel optimisme. Il n’y a pas de langage de la raison. Il y a seulement un contrôle de la raison sur l’intention de parler. Le langage poétique qui se connaît comme tel ne contredit pas la raison. Au contraire, il rappelle à chaque sujet parlant de ne pas prendre le récit des aventures de son esprit pour la voix de la vérité. Tout sujet parlant est le poète de lui-même et des choses. La perversion se produit quand ce poème se donne pour autre chose qu’un poème, quand il veut s’imposer comme vérité et forcer l’acte. La rhétorique est une poétique pervertie.

p. 194-195 :
Guerres et révolutions, en changeant la forme et les limites des empires, changent la nature des explications dominantes. Mais ce changement est circonscrit dans des limites étroites. Nous savons en effet que l’explication est un travail de paresse. Il lui suffit d’introduire l’inégalité, et cela se fait à moindre frais. La plus élémentaire hiérarchie est celle du bien et du mal. Le plus simple rapport logique qui puisse servir à l’expliquer est celui de l’avant et de l’après. Avec ces quatre termes, le bien et le mal, l’avant et l’après, on a la matrice de toutes les explications. Cela était mieux avant, disent les uns : le législateur ou la divinité avait arrangé les choses ; les hommes étaient frugaux et heureux ; les chefs paternels et obéis ; la foi des ancêtres respectée, les fonctions bien distribuées et les cœurs unis. Maintenant les mots se corrompent, les distinctions se brouillent, les rangs se confondent et la sollicitude pour les petits se perd avec le respect des grands. Tâchons donc de conserver ou de revivifier ce qui, dans nos distinctions, nous rattache encore au principe de bien. Le bonheur est pour demain, répondent les autres : le genre humain était comme un enfant livré aux caprices de son imagination, bercé par des contes de nourrices ignares, assujetti à la force brutale des despotes et à la superstition des prêtres. Maintenant, les esprits s’éclairent, les mœurs se civilisent, l’industrie répand ses bienfaits, les hommes connaissent leurs droits et l’instruction leur révélera leurs devoirs avec les sciences. C’est la capacité désormais qui doit décider des rangs sociaux. Et c’est l’instruction qui la révélera et la développera.

p. 228 :
L’important, la manifestation de la liberté, était ailleurs : dans l’art égal que, pour soutenir ces positions antagonistes [liberté de dire limitée ou non à ce qu’on a droit de dire], les uns traduisaient des autres ; dans l’estime née de cette comparaison pour ce pouvoir de l’intelligence qui ne cesse de s’exercer au sein même de la déraison rhétorique ; dans la reconnaissance de ce que parler peut vouloir dire pour qui renonce à la prétention d’avoir raison et de dire la vérité au prix de la mort de l’autre. S’approprier cet art, conquérir cette raison, c’était cela qui comptait pour les prolétaires. Il faut être homme avant d’être citoyen. « quelque parti qu’il puisse prendre comme citoyen dans cette lutte, comme panécasticien, il doit admirer l’esprit de ses adversaires. Un prolétaire, rejeté hors de la classe des électeurs, et à plus forte raison de celle des éligibles, n’est pas obligé de trouver juste ce qu’il regarde comme une usurpation ni d’aimer les usurpateurs. Mais il doit étudier l’art de ceux qui lui expliquent comment on le dépouille pour son bien. » (Droit et philosophie panécastique, Paris, 1938, p. 293)

Ramasse tes lettres : Virus L.I.V.3 ou la Mort des livres, Grenier (jeunesse)

Fahrenheit inversé, dictature des lettres, écrans interdits

Grenier (Christian) 1998, Virus L.I.V.3 ou la mort des livres, Hachette, Le Livre de Poche Jeunesse, 2001

Note : 3 sur 5.

Résumé

Allis, une jeune femme sourde, obtient son entrée à l’Académie des intellectuels grâce à son roman « Des livres et nous ». En fait, le gouvernement des Lettrés lui donne pour mission d’enquêter sur les Zappeurs, terroristes adeptes des écrans interdits. Leur chef, Sonn, a créé un virus très dangereux qui se propage à la lecture des livres : la lecture traditionnelle se transforme en une plongée sensorielle dans l’imaginaire et cela efface le texte parcouru.

Commentaires

Une jolie petite histoire de science-fiction qui se résout dans une belle complémentarité entre l’écran et la lecture, le numérique et l’écriture, symbolisée par le rapprochement entre Allis et le chef aveugle des Zappeurs. Quelques petites inventions marquent ce monde futuriste – comme les hommes-écrans, hommes customisés – mais c’est surtout l’organisation sociale elle-même qui est intéressante avec cette République obsédée des livres, instaurant l’heure officielle de lecture.
L’intrigue se dénoue un peu rapidement mais le virus est suffisamment accrocheur et riche en possibilités pour maintenir en haleine. Et c’est bien ce thème-là qui est réellement intéressant à développer. Qu’est-ce que la lecture ? Quelle différence avec une expérience sensorielle ? Avec l’image ? On pourra comparer avec le classique Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, qui représente une inversion du monde ici décrit (interdiction des livres et surprésence des écrans) : traits fascistes, lecture par coeur, lecture sensible ou visuelle, dangers de l’écran…
Ce roman réalise par allégorie le point de vue du jeune accroc aux écrans, opprimé à l’école par la domination des livres. Il l’amène à une réflexion sur la complémentarité, sur la place de ces médiums.

Passages retenus

Un homme-écran, p. 68 :
Ses yeux, je le savais, n’étaient plus que des caméras stéréoscopiques et ses oreilles des micros ultrasensibles. Sa voix, artificielle, était reliée à un puissant ordinateur miniature – un BCBG – implanté à l’intérieur de son cerveau. Sur sa poitrine avait été incrusté un écran à cristaux liquides, sur lequel défilait actuellement un programme aléatoire de clips vidéo. Les hommes-écrans vivaient dans leur monde : branchés en permanence sur leur ordinateur interne, ils n’avaient qu’à puiser parmi les milliers de programmes et de logiciels dont avait été gavée leur mémoire. Ils ne communiquaient plus guère avec le monde extérieur.

Ramasse tes lettres : Sortie d’usine, de François Bon (prose poétique)

Vision anthropologique et poétique de la condition ouvrière

Bon (François) 1982, Sortie d’usine, Minuit

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Les couloirs du métro, les rames gelées du matin, bondées du soir, le passage de la sécurité, la cour vide des journées, les allées, les machines infernales, le bruit, la lumière et l’ombre, l’outillage menaçant, les bons collègues, les chefs, leurs intermédiaires, les surveillants, les solitaires, les journées éprouvantes, les accidents, les revendications, les syndicats, les disputes, les luttes, la sortie… Une usine du sud ouest de Paris.

Commentaires

Premier roman publié par l’auteur, Sortie d’usine semble s’appuyer sur une expérience vécue de l’usine (par lui-même, peut-être par son père), prend des airs de récit poétique, récit de voyage, récit ethnographique…
On peut voir dans ce livre comme une ré-utilisation de techniques littéraires héritées des Surréalistes (une écriture souvent a-syntaxique, quasi automatique) et surtout du Nouveau Roman (les objets et matériaux, dans leur taille, leur forme, leur texture, le bruit qu’ils font, prendraient presque le dessus sur les personnages) ; le style opère ainsi une harmonie imitative (rendre l’ambiance de l’usine, le rythme, la souffrance du corps), au service d’un projet littéraire social, de terrain. On pourrait parfois penser à Vie, Mode d’emploi de Pérec. Mais par ses couleurs et son objectif, Bon rejoindrait presque l’esthétique urbaine d’un Zola dans l’Assommoir, l’exagération du pathétique et du dramatique en moins.
Le résultat est une écriture poétique exigeante, difficile à suivre de par une excessive densité d’effets provoqués surtout par la désarticulation syntaxique : absence de pronoms sujets ou de verbes ; effets d’oralité intégrés par le discours indirect libre… Et également par une absence de focalisation stable. Le « je » s’efface systématiquement au profit d’une non-focalisation, comme si toute l’usine s’exprimait. On pensera ici à la métaphore de la mine-monstre dans Germinal, sauf qu’ici, les objets, le rythme, les bruits, la matière, n’ont nul besoin de la métaphore, elles refoulent l’humain ou le détruisent, par nature. La voix qui raconte, ce serait celle des objets ou plutôt de la perception des objets par les corps des ouvriers. Ces corps souffrants, exprimant leur discours intérieur, leur cri, pourront faire penser aux styles de Kateb Yacine, Aimé Césaire et Franz Fanon, qui cherchent à donner une voix à l’emprunte dans le corps d’une longue souffrance (pour eux, celle du colonisé). Ainsi, contrairement aux frères Lumière qui en 1895 réalisaient ce qui est considéré comme le premier film du cinéma en captant une sortie de leur usine à Lyon plutôt enjouée, positive, ce livre semble appeler à une fuite définitive avant destruction.

Passages retenus

p. 37 :
Obéir sans se laisser marcher sur les pieds, faire parce qu’il le faut mais jamais parce que c’est un ordre.

p. 37 :
Un jour comme un autre donc, dont la durée pour chacun s’était faite variable, fonction de l’état d’âme, chaque jour différant pour chacun le comment avaler de cette durée pourtant répétée mais à laquelle l’âge ni l’habitude ne font rien et qui ne tient qu’à sa mécanique d’horloge de finir par s’accomplir à force de répétition, mais reste présente une fois liquidée révolue il y a demain dont déjà l’on parle, demain il fera jour, et la fatigue trop visible ou débordante sur la fixité du visage des autres, ne jamais tolérer les rides le bouffissement du sien les cernes mais.
Un jour donc qui n’en était qu’au matin de sa durée et dont il fallait bien s’accommoder, travaillant pour oublier l’écoulement du temps, puisque le travail même peut constituer la fuite immédiate de l’ennui, ce qui s’achève et disparaît de l’établi laisse un vide qu’une pièce brute est déjà là pour emplir, et dont le brut même laisse voir, irréalisé mais présent, son fini, et sans commandement ni hâte oblige à la tâche. La pensée se laisse enraciner comme à y glisser lentement, qui dit comme une voix et parfois jusqu’aux lèvres le filetage à chercher du taraud, ou bien quel tourne-à-gauche dans le tiroir ou boîte. Et l’interjection presque muette à l’égratignure encore une, la coupe à peine visible sur le doigt noir mais y perle le sang, une goutte qui enfle épaisse, hésite à tomber comme une réticence à se salir, chercher un chiffon propre parle la voix, le plus propre, puis enlever entre les doigts trop épais, gourds, de l’autre main, l’esquille brillante enfoncée dans la peau, le train-train de ces gestes qui se font aussi bien tout seuls, savent leur métier, ne demandent à l’oeil que de les suivre.

Tombée du canap : Dérapages, de Ziad Doueiri (avec Cantona)

La révolte d'un chômeur écrasé

Quand la honte du chômeur se tourne en révolte de dignité

Note : 3.5 sur 5.

2019, Série française (6 épisodes)
Réalisation de Ziad Doueiri.
D’après le roman Cadres noirs de Pierre Lemaître.
cf. Allociné.

Résumé :

Au chômage depuis trop longtemps, Alain est présélectionné malgré son âge et ses lacunes pour un poste de DRH dans une grande entreprise. Pour l’épreuve finale, il doit participer à un jeu de rôles peu éthique pour tester la fiabilité des employés. Mais il apprend que quoi qu’il arrive, il n’aura pas le poste…

Appréciations :

La figure du chômeur révolté a quelque chose de presque jouissif. Le visage de Cantona, son caractère, sa fougue, sa fierté, l’incarnent presque trop bien (on se demande comment le bouillant personnage a pu se retenir dans l’avant film). Peu importe, Cantona porte le symbole du chômeur, du gilet jaune peut-être, qui ouvre sa gueule contre un chef immoral, puis par extension un système et une société injustes, car il sent que ceux-ci le renient en tant qu’individu (coup de tête), mais bien plus loin en tant qu’être humain dans sa dignité. On rejoint là les thèses de Simone Weil dans La Personne et le sacré et de Camus dans L’Homme révolté : l’homme peut se battre pour défendre son droit individuel mais pour quelque chose qui le dépasse, sa dignité d’être humain, il peut mettre sa vie en jeu et se révolter vraiment (parce qu’il se bat pour plus que lui).
Même si la seconde partie de la série passe un peu trop de la satire sociale au film à sensation, prison, procès médiatique, héros infaillible, les méchants, les rebondissements… l’ensemble fait sens et le personnage de chômeur en colère acquiert une épaisseur ambigüe (sic. nous préférons cette orthographe qui respecte l’usage du tréma) : s’est-il perdu, éthiquement, en combattant un puissant chef d’entreprise, par des moyens immoraux, alors que le patron n’est qu’un rouage remplaçable ? A-t-il combattu égoïstement ? Se sert-il de la médiatisation de ce qu’il lui est arrivé et de son combat pour simplement s’élever au-dessus des autres et rejoindre une classe sociale élevée respectable ? La révolte des déclassés socialement n’a-t-elle pour seul objectif que de se replacer dans l’échelle sociale sans changer le système ?

Ramasse tes lettres : Le vieux qui lisait des romans d’amour, Sepúlveda (roman)

L’homme civilisé et la nature sont-ils réconciliables ?

Sepúlveda (Luis) 1988, Le vieux qui lisait des romans d’amour, Métailié, 2004

Traduit de l’espagnol (Chili) par François Maspero (titre original : Un viejo que leia novelas de amor). Cette édition fait suivre le roman d’une courte postface de l’auteur concernant le processus d’écriture : « Court roman d’un roman court ».

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Le vieil Antonio José Bolivar Proano vit depuis bien longtemps à El Idilio, petit village de colons, au bord du fleuve Nangaritza, en pleine forêt amazonienne. Alors que le médecin-dentiste fait son tour semestriel pour arracher des dents et lui apporter deux nouveaux romans d’amour, deux indiens Shuars apportent en pirogue le corps d’un orpailleur. Antonio devine qu’il a été déchiqueté par une femelle jaguar, à seulement quelques kilomètres de là, sûrement parce qu’il avait tué ses petits. Le gros maire compte sur lui pour l’en débarrasser.

Commentaires

L’ouverture du roman sur l’anecdote des orpailleurs à édenter donne le ton léger de l’écriture, bourré de situations cocasses où brille le ridicule du gros maire, envoyé de l’Etat totalement inadapté, incapable de comprendre la nature, mais également l’autodérision d’Antonio et des autres personnages devant leur existence particulière, coincée dans un entre-deux. Le goût d’Antonio pour les romans d’amour, ajoute une touche de décalage, autant qu’une certaine rêverie poétique qui donne un goût particulier au récit du vécu du vieil homme.
Roman de l’Amazonie, médité et rédigé des années durant, après sept mois passés par l’auteur dans un village amérindien. Le personnage d’Antonio y a passé quelques années et continue d’habiter en Amazonie. Pourtant, il porte assez bien le vécu de l’auteur et son point de vue. Par ce personnage, l’auteur partage une quantité de traits culturels Shuars (absorbtion de chicha et de yahuasca, culte des ancêtres et des morts, fins de vie volontaires de certains vieux… amour sans baisers, partage des femmes et même parfois des hommes…) et de savoirs sur la vie dans la forêt (comment capturer un petit singe par une coco suspendue avec des cailloux à l’intérieur, des aras avec un mélange papaye-yahuasca, prendre la tête du crotale avec soi si on se fait mordre… s’abriter sous un arbre mort pour profiter de la sensibilité des chauve-souris pour une bonne alarme…). Mais, malgré son affection pour ce peuple et une grande acculturation, sans doute également celles de l’auteur, Antonio ne peut pas vraiment faire partie de ce peuple ; il en est exclu de fait par sa naissance et son passé qui finissent par ressurgir sous la forme d’une faute culturelle impardonnable qui lui vaut le rejet. On retrouve ici les sentiments de nostalgie de l’homme quant à la « chute » de l’homme du royaume de la nature (mythe du jardin d’Eden, également exprimé dans la philosophie de l’absurde, détachement par rapport au réel dû à la conscience qui le sépare irrémédiablement de l’instinct animal, cf. Les Animaux dénaturés, de Vercors). Malgré tout son désir de retour à l’état de nature, conscient de sa décadence, l’homme « civilisé » ne peut qu’être rejeté, vivant un étrange compromis comme Antonio, profitant de la nature mais dépendant de la civilisation, que ce soit par l’alcool vu par les personnages comme seule occupation ou pour Antonio par son goût pour la lecture, sa soif d’« intelligence », donc quelque part de progrès. Et le fait de placer le roman en dehors de la vie du peuple Shuar, qui demeure en arrière-plan bien qu’omniprésent, signifie l’impossibilité pour l’auteur de romancer cette expérience trop différente.
L’expédition elle-même n’occupe qu’une petite partie du roman, et prend des tours inattendus, c’est le gros maire qui a d’abord le premier rôle, rendant impossible toute prise au sérieux de cette chasse. Et l’affrontement promis, qui a lieu, est surtout l’occasion d’une méditation : le jaguar a été dérangé, perturbé dans son état de nature, détraqué par les hommes, il n’y a de réparation possible que la mort de la bête. Si l’homme ne semble pas pouvoir revenir à l’état de nature, les bêtes sauvages ne peuvent pas non plus continuer à exister dans le règne humain.

Passages retenus

p. 51 :
Tant qu’il vécut chez les Shuars, il n’eut pas besoin de romans pour connaître l’amour.
Il n’était pas des leurs, et pour cette raison, il ne pouvait prendre épouse. Mais il était comme eux, et c’est pourquoi le Shuar qui l’hébergeait pendant la saison des pluies le priait d’accepter l’une de ses femmes, pour le plus grand honneur de sa caste et de sa maison.
La femme offerte l’emmenait sur la berge du fleuve. Là, tout en entonnant des anents, elle le lavait, le parait et le parfumait, puis ils revenaient à la cabane s’ébattre sur une natte, les pieds en l’air, doucement chauffés par le foyer, sans cesser un instant de chanter les anents, poèmes nasillards qui décrivent la beauté de leur corps et la joie du plaisir que la magie de la description augmentait à l’infini.
C’était l’amour pur, sans autre finalité que l’amour pour l’amour. Sans possession et sans jalousie.
– Nul ne peut s’emparer de la foudre dans le ciel, et nul ne peut s’approprier du bonheur de l’autre au moment de l’abandon.

Vraie nature des chasseurs, p. 118 :
Tu crois peut-être que le jaguar te considère comme son égal ? Ne sois pas vaniteux, Antonio José Bolivar. Souviens-toi que tu n’es pas un chasseur, que tu as toi-même toujours refusé ce qulificatif et que les félins suivent les véritables, les authentiques chasseurs à l’odeur de peur et de sexe en érection qui émane d’eux. Non, tu n’es pas un vrai chasseur. Souvent les habitants d’El Idilio parlent de toi en t’appelant le Chasseur, et tu leur dis que ce n’est pas vrai, parce que les chasseurs tuent pour vaincre la peur qui les rend fous et les pourrit de l’intérieur. Combien de fois tu as vu apparaître des bandes d’individus enfiévrés, bien armés, qui s’enfonçaient dans la forêt ? Quelques semaines plus tard tu les voyais revenir avec des ballots de peaux de fourmiliers, de l’outres, d’ours à miel, de boas, de lézards, de petits chats sauvages, mais jamais avec la dépouille d’un véritable adversaire comme la femelle que tu attends. Tu les as vus se soûler devant leurs tas de peaux pour dissimuler la peur que leur inspirait la certitude d’avoir été vus, sentis et méprisés par un ennemi digne de ce nom dans les profondeurs de la forêt.

Extrait de la postface, technique d’écriture inspirée par les Shuars, p. 136
Lorsque je suis revenu à Quito avec des cheveux jusque sur les épaules, une barbe qui me couvrait la moitié de la poitrine et un collier de perles protectrices autour du cou, j’écoutais avec mauvaise humeur ceux qui me conseillaient d’améliorer mon aspect puisque j’étais un « homme civilisé » et je préférais me réfugier sur la partie la plus haute du mont Panecillo. De là je regardais vers l’orient, vers l’endroit où j’avais volontairement abandonné une façon de vivre qui me paraissait pleine et même souvent heureuse. Là, navigant sur les eaux calmes du souvenir, j’ai commencé à écrire l’histoire d’un vieux qui vivait seul dans la forêt, sans autre compagnie que ses romans d’amour. Je faisais cela sans papier et sans machine à écrire car les Shuars m’ont appris que le narrateur, celui qui le soir près du foyer relate le jour qui s’achève et ce faisant raconte l’univers, se le raconte à lui-même pour le comprendre dans son infinie complexité.

Ramasse tes lettres : Le Coureur dans la brume, de Jean-Yves Loude (jeunesse)

Se construire, c’est aussi apprendre à renoncer

Loude (Jean-Yves), 1994, Le Coureur dans la brume, Gallimard, Folio Junior

Note : 3 sur 5.

Résumé

Ramsès et Ménès sont jumeaux et vivent dans un petit village au Cameroun. Ramsès est un compétiteur né, notamment à la course. Ménès ne peut lui rendre la pareille que par son talent pour les proverbes et les énigmes. Mais à la suite d’un défi tombé à l’eau, Ramsès sauve son frère de la noyade mais est emporté ensuite par la maladie. Ménès veut accomplir le rêve de son frère, gravir le mont Cameroun.

Commentaires

Roman d’apprentissage accompagné de belles illustrations de Marcelino Truong. La compétition entre les deux frères est particulièrement propice à un cadre pédagogique. On ne peut pas être premier partout. Et si on est derrière dans un domaine, on trouvera toujours un autre domaine pour se rattraper. L’exotisme passe par le goût de l’image et du proverbe à l’africaine. L’esprit de compétition ainsi que les buts qu’on se donne ne doivent pas être butés, empêchant toute remise en question. On peut réussir ses rêves et tenir ses engagements par d’autres moyens comme le fait Ménès en grimpant simplement le mont sans courir ; ce qui lui permet de se donner de nouveaux objectifs plus personnels et adaptés à ses compétences.

Passages retenus

p. 13 :
Jumeau cadet, je n’ai gagné la vie qu’en seconde position, place que je n’ai cessé d’occuper depuis. Je me suis toujours consolé en regardant mes pieds qui se livrent tous les jours à une compétition qu’aucun ne gagne. Je me répétais souvent : « Ne cherche pas ton bonheur en dehors de ce qui s’offre ! » J’ai ainsi pris l’habitude de répondre à chacune de mes défaites par un proverbe de notre tradition, ce qui avait le pouvoir d’éteindre immédiatement le sourire victorieux de mon frère, ne comprenant jamais rien à mes devinettes. […] Il avait pour lui la force et la chance. Moi, j’ai toujours eu la langue, l’art de la parole. Il me fallait bien un domaine où je puisse le dominer un peu, sans esprit de vengeance toutefois. Car dit le proverbe : « La vengeance arme d’autres bras et appelle la vengeance !

p. 22 :
On m’avait répété que, la nuit, l’âme se divisait en deux : une partie s’envolait au pays des rêves pendant que l’autre moitié montait la garde et maintenait le souffle du dormeur. J’avais peur que l’âme voyageuse ne retrouve pas le chemin de mon corps si je m’endormais. Je craignais aussi de bouger dans le lit, de bousculer mon frère et de le réveiller en sursaut. On disait encore qu’il était dangereux de brusquer un dormeur, car son âme restante pouvait s’envoler comme un oiseau effarouché. Et le corps ne peut pas vivre si ses âmes s’envolent.

Cache ta voix : Manger la chair ? de Plutarque

Pourquoi l’homme consomme-t-il de la viande ?

Plutarque 72-90(~), Manger la chair ? Traité sur les animaux, Rivages, 2018

Connu sous le titre « Sur la consommation de la viande » discours 1 & 2, tiré des Oeuvres morales, pièces 65 et 66, trad. du grec par Jacques Amyot (1515-1593) (titre original : Περί σαρκοφαγίας)

L’édition contient également le dialogue Grillos ou Les animaux doués de raison, pièce n°64 des Oeuvres morales.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Plutarque renverse la question végétarienne, plutôt que de donner des raisons d’arrêter de consommer de la viande, il cherche le pourquoi de cette pratique profondément immorale, sale, contraire à la nature humaine et n’y trouve que vices : gourmandise, volonté de dominer et d’asservir…

Commentaires

Il est surprenant de voir que les arguments et exemples de Plutarque sont encore presque littéralement repris par les militants végétariens : question de la souffrance animale que l’on renie alors qu’elle est évidente ; comparaison des abattoirs à des charniers et mise à distance de cette horreur du sang, de l’origine de la viande, par la préparation culinaire, la transformation, la mise en sauce ; illusion des discours de la nécessité alimentaire qui voilent la satisfaction des vices de la gourmandise et du lucre (viande comme marqueur de richesse), orgueil d’être au sommet de la chaîne alimentaire et d’asservir les autres espèces ; immensité du gâchis alimentaire ; être humain biologiquement non adapté à cette pratique…
La richesse en termes d’images (permettant de réellement confronter le lecteur à la visualisation de l’horreur de la tuerie, du ridicule de l’homme désoutillé s’attaquant à une vache), la variété des arguments, l’adresse rhétorique (retournement de l’idée, ironie, autorité des références à Pythagore, Homère), font de ce court essai un véritable manifeste végétarien, ancrant au passage cette lutte dans les débuts de l’histoire humaine (on pourrait penser à la séparation entre la branche homo omnivore et celle des paranthropes, visiblement majoritairement végétarien). Le végétarianisme n’étant dès lors plus la lubie récente d’une population « bobo », victime d’une sensiblerie excessive assimilant tout animal à un chat domestique, mais au contraire l’engagement d’intellectuels, de scientifiques et penseurs (de Pythagore à Plutarque en passant par Homère), du côté de la civilisation et de la nature face à l’immoralité, le vice, la dégénérescence de l’humain.
La parole de Plutarque est ici traduite par le célèbre humaniste Amyot dont le style aurait irrigué ceux de Montaigne puis des grands prosateurs français (Chateaubriand, Plutarque ayant souvent été l’une des bases des études scolaires par ses Vies parallèles). Bien que le langage de celui-ci abuse parfois de tournures tirées du latin, forçant la syntaxe française, son style est tout de même plus proche de la sécheresse classique du XVIIe que de la luxuriance de Rabelais ou Du Bellay. Toutefois, c’est aussi par cette fidélité au modèle latin qu’on se régale d’une certaine étrangeté de la langue.

Passages retenus

I. Tu me demandes pour quelle raison Pythagore s’abstenait de manger de la chair, mais au contraire je m’émerveille moi, quelle affection, quel courage, ou quelle raison eut donc (*oncques) l’homme qui le premier approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui osa toucher de ses lèvres la chair d’une bête morte, et comment il fit servir à sa table des corps morts, et en putréfaction, et faire viande et nourriture des membres qui peu devant bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient. Comment purent ses yeux souffrir de voir un meurtre ? De voir tuer, écorcher, démembrer une pauvre bête ? Comment put son odorement en supporter la senteur ? Comment est-ce que son goût ne fut pas dégoûté par horreur, quand il vient à manier l’ordure des blessures, quand il vint à recevoir le sang et le jus sortant des plaies mortelles d’autrui ?
Les peaux rampaient sur la terre écorchées,
Les chairs aussi mugissaient embrochées,
Cuites autant que crues, et était
Semblable aux bœufs la voix qui en sortait.
(Odyssée, XII, Homère, ~8e siècle avant J.C.)

VI. […] Mais rien ne nous émeut, ni la belle couleur, ni la douceur de la voix accordée, ni la subtilité de l’esprit, ni la netteté du vivre, ni la vivacité du sens et entendement des malheureux animaux, ainsi pour un peu de chair nous leur ôtons la vie, le soleil, la lumière, et le cours de la vie qui leur était préfixé par la nature ; et puis nous pensons que les voix qu’ils jettent de peur ne soient point articulées, et qu’elles ne signifient rien, là où ce sont prières, supplications et justifications de chacune de ces pauvres bêtes qui crient : « Si tu es contraint par nécessité, je ne te supplie point de me sauver la vie, mais bien si c’est par désordonnée volonté ; si c’est pour manger, tue-moi ; si c’est pour friandement manger, ne me tue point. » Ô la grande cruauté ! C’est horreur de voir seulement la table des riches hommes servie et couverte par cuisiniers et sauciers qui habillent ces corps morts, mais encore plus d’horreur y a-t-il à la voir desservir, par ce que le relief de ce que l’on emporte est plus que ce que l’on a mangé : pour néant donc que ces pauvres bêtes-là ont été tuées.

VII. Mais pour ce qu’il y en a qui tiennent qu’ils ont la nature pour cause et origine première de manger chair, prouvons-leur que cela ne peut être selon la nature de l’homme. Premièrement cela se peut montrer par la naturelle composition du corps humain, car il ne ressemble à nul des animaux que la nature à faits pour se paître de chair, vu qu’il n’a ni bec crochu, ni des ongles pointus, ni les dents aiguës, ni l’estomac si fort, ni les esprits si chauds, qu’ils puissent cuire et digérer la masse pesante de la chair crue : et quand il n’y aurait autre chose, la nature même à l’égalité plate des dents unies, à la petite bouche, à la langue molle et douce, et à l’imbécilité de la chaleur naturelle, et des esprits servant à la concoction, montre elle-même qu’elle n’approuve point à l’homme l’usage de manger chair. Que si tu veux obstiner à soutenir que nature l’a fait pour manger telle viande, tout premier tue-la donc toi-même, je dis toi-même, sans user ni de couperet, ni de couteau, ni de cognée, ainsi comme les loups, et les ours, et les lions à mesure qu’ils mangent, tuent la bête, aussi toi, tue-moi un bœuf à force de la mordre à belles dents, ou de la bouche un sanglier, déchire-moi un agneau ou un lièvre à belles griffes, et le mange encore tout vif, ainsi comme ces bêtes-là font : mais si tu attends qu’elles soient mortes pour en manger, et as honte de chasser à belles dents l’âme présente de la chair que tu manges, pourquoi donc manges-tu ce qui a âme ? Mais encore qu’elle fût privée d’âme et toute morte, il n’y a personne qui eût le coeur d’en manger telle qu’elle serait, ainsi la font bouillir, ils la rôtissent, ils la transformes avec le feu et plusieurs drogues, altérant, déguisant et éteignant l’horreur du meurtre, afin que le sentiment du goût trompé et déçu par tels déguisements ne refuse point ce qui lui est étrange.

Les animaux usent de raison ***

Avant de partir, Ulysse veut rendre leur forme humaine à ses camarades que Circé a changés en cochon, en ânes, en lions. Mais celle-ci l’a peut-être fait pour leur bien-être… Qu’il discute avec l’un d’eux s’il n’est pas mieux dans sa nouvelle condition.

On retrouve cette facilité à trouver dans les grands mythes anciens la situation d’une réflexion. Ici, comme Tirésias était capable car ayant connu les deux genres de dire aux dieux quel était celui que avait le plus de plaisir sexuel, Gryllos, ancien soldat transformé en cochon, peut débattre avec Ulysse des différences entre les deux conditions. Si les critiques que le porc nouveau adresse à l’espèce humaine seraient en fin de compte tout autant adressables aux animaux (cruauté, sexualité non-reproductive, homosexualité, immoralité, dépravation, gloutonnerie et exploitation d’autres espèces), et ne caractérisent pas vraiment une quelconque différence homme-animal (s’il y en a, si une autre espèce devenant dominatrice ne se comporterait pas à l’identique), mais c’est le renversement des points de vue qui fait ressortir l’injustice méprisante des jugements portés sans y penser par Ulysse sur la nature non-humaine. Ce décentrement provoqué par la bizarrerie de la confrontation peut le faire sortir – lui et le lecteur – de son humano-centrisme en le confrontant avec un point de vue extérieur sur l’humanité. Une technique qu’on retrouvera si fréquemment dans les fictions philosophiques du XVIIIe (citons, Dialogues avec un sauvage, Lettres persanes, Lettre d’un singe).

À travers ses arguments, tout comme dans son traité « sur la question de manger de la viande » (n°65-66), on devine que Plutarque s’inscrit comme héritier de Pythagore, lequel était végétarien convaincu (qui sans l’imposait recommandait d’y tendre à qui allait vers la sagesse), et considérait l’animal – peut-être par son influence égyptienne – comme un être doué d’âme et d’intelligence, une vie à respecter tout autant qu’une autre, argument essentiel avec celui d’une parfaite santé, de la non consommation de viande. Quelques éléments d’observation des comportements « intelligents » de certaines espèces (comme ce que Plutarque qualifie d’auto-médicamentation) se rapportent vraiment au titre qui d’une manière plus adaptée pourrait être « de la moralité des animaux ». Une revalorisation de l’animalité qu’on trouvera développé davantage bien plus tard dans les Lettres philosophiques sur l’intelligence et la perfectibilité des animaux de George Le Roy ou dans le livre de L’Entraide de Kropotkine, mettant l’espèce humaine au niveau des espèces animales, autant capable de faire preuve de solidarité que concurrence acharnée.

Une critique critiquable, p. 93
Au demeurant [la volupté qui procède du sentiment des choses bien odorantes] ne nous donne fâcherie quelconque, comme elle fait à vous, en vous contraignant de mêler ensemble pour faire des parfums, de la cinnamome, de l’aspic, de la lavande, de la cannelle, et certaines feuilles et cannes d’Arabie, et les incorporer les uns avec les autres, par une exquise science et subtilité d’apothicairerie ou de parfumerie, forçant des drogues de nature toute diverse à se brouiller et se mêler ensemble, en achetant de grosses sommes de deniers une volupté qui ne sent point son homme, ainsi plutôt sa fille, et qui est totalement inutile ; mais quoi qu’elle soit telle, si est-ce qu’elle a corrompu et gâté non seulement toutes les femmes, mais la plupart des hommes, tellement qu’ils ne veulent pas habiter avec leurs propres femmes mêmes, sinon qu’elles soient parfumées de toutes bonnes odeurs et senteurs, quand elles viennent pour coucher avec eux. Au contraire les laies attirent leurs sangliers, et les chèvres leurs boucs, et les autres femelles leurs mâles, avec leurs propres odeurs, sentant la rosée pure et nette des prés, et la verdure des champs, et se joignent ensemble pour engendrer, avec une caresse et volupté réciproque, sans que les femelles fassent les mignardes affectées, ni qu’elles déguisent ou couvrent l’envie qu’elles ont de tromperies ou de sorcelleries, ou de refus ; et semblablement les mâles y viennent aussi, poussés de la fureur d’amour et de l’ardeur d’engendrer, sans acheter à prix d’argent, ni à grande peine et travail, et longue sujétion et servitude, l’acte de génération.

Cache ta voix : Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres…, Swift (pamphlet)

Mangez donc vos pauvres puisque vous n’en voulez pas !

Swift (Jonathan) 1729, Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, Mille et une Nuits, 1995

Traduit de l’anglais (1995) par Lili Sztajn (titre original : A modest proposal for preventing the children of poor people from being burthen to their parents or country, and for making them beneficial to the public).

Disponible sur wikisource (autre traduction)
version anglaise et epub

Note : 4 sur 5.

Résumé

Voici une solution radicale, avantageuse sur tous les plans, pour régler le problème de la pauvreté galopante, du nombre croissant d’enfants mendiants et délinquants dans les rues d’Irlande : dévorons-les !
Après un an d’allaitement, ils seront bien dodus et rapporteront pour un met de choix un revenu confortable à leurs génitrices, et une nouvelle source de richesse et de culture culinaire à leur pays.

Commentaires

Satire ironique à ne pas prendre à la blague. Dans la même veine rabelaisienne que ses Voyages de Gulliver, publiés trois ans auparavant, Swift prend réellement part aux débats politiques de son temps, ici à un débat sur les remédiations possibles à la pauvreté et notamment à la multiplication des enfants mendiants et délinquants (débat qui aboutira au Royaume-Uni à l’adoption de la New Poor Law en 1834, enfermement et mise au travail forcé des mendiants et des enfants des rues, loi inspirée par les pensées de Malthus, Bentham ou Ricardo – traite infâme des enfants dénoncée notamment par Charles Dickens dans Oliver Twist en 1837-1839). On peut rapprocher ce pamphlet tout en ironie dénonçant l’immoralité des élites, au court texte De l’esclavage des nègres, de Montesquieu, paru en 1748. Tout comme ce dernier, Swift utilise les arguments de ses adversaires : le discours sérieux à l’apparence scientifique, calculs, rhétorique faisant croire que tout le monde va y gagner (pensons au fameux et fumeux « gagnant-gagnant » des pragmatiques…), utilisé par ceux qui durcissent la condition des pauvres, pour justifier et maintenir un traitement inhumain qui ne s’explique que par l’intérêt économique qu’ils ont à cette situation. À la manière d’un Socrate, l’ironie développe les discours, imite la pensée de ses adversaires, développe et enfle l’idée, jusqu’à ce qu’ils explosent de ridicule.
Pour l’auteur, la bonne société se plaint continuellement des pauvres mais n’accepte aucune des mesures logiques qui pourraient améliorer la situation (car elles rogneraient certains de leurs privilèges). Des mesures évidentes que tout le monde connaît très bien, comme par exemple augmenter les bas salaires, car il n’y a pas que des sans-emploi, il y a aussi quantité de travailleurs pauvres, qui basculent dans la mendicité ou criminalité au moindre accident de la vie, période de crise… particulièrement dans les campagnes (situation de nombre des travailleurs « journaliers » et paysans non propriétaires, tout à fait attesté dans les études historiques sur la vie des paysans à cette époque), poussant ainsi ces bras inutiles, affamés et désespérés sur les routes des villes.
Au lieu d’améliorer la situation en donnant aux pauvres une chance de s’en sortir honnêtement, les élites les voient uniquement comme une mauvaise herbe à éliminer, des fainéants à réprimer, une population quasiment sauvage à éduquer et contrôler par la force. Pour Swift, les riches sont responsables de la pauvreté puisqu’ils exploitent les travailleurs pauvres pour accumuler des richesses. En plus de cela, ils les haïssent au point de vouloir les traiter des manières les plus inhumaines qui soient. Il ne leur reste donc qu’à les manger ! D’une manière métaphorique, les élites mangent déjà les enfants des pauvres puisqu’ils prennent l’argent de leurs parents. Cette métaphore d’une société dévorant ses pauvres est particulièrement populaire dans la culture anglophone (pensons par exemple au titre d’un célèbre album du groupe américain Funkadelic, America eats its young, en 1972). On peut dire qu’elle illustrerait bien la thèse principale des travaux de Karl Marx (le capital se constitue par confiscation de la valeur du travail).

Passages retenus

Argument économique, p. 13-14 :
Je reconnais que ce comestible se révélera quelque peu onéreux, en quoi il conviendra parfaitement aux propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent être les mieux qualifiés pour manger la chair des enfants.
On trouvera de la chair de nourrisson toute l’année, mais elle sera plus abondante en mars, ainsi qu’un peu avant et après, car un auteur sérieux, un éminent médecin français, nous assure que grâce aux effets prolifiques du régime à base de poisson, il naît, neuf mois environ après le Carême, plus d’enfants dans les pays catholiques qu’en toute autre saison ; c’est donc à compter d’un an après le Carême que les marchés seront le mieux fournis, étant donné que la proportion de nourrissons papistes dans le royaume est au moins de trois pour un ; par conséquent, mon projet aura l’avantage supplémentaire de réduire le nombre de papistes parmi nous.
Ainsi que je l’ai précisé plus haut, subvenir aux besoins d’un enfant de mendiant (catégorie dans laquelle j’inclus les métayers, les journaliers et les quatre cinquième des fermiers) revient à deux shillings par an, haillons inclus, et je crois que pas un gentleman ne rechignera à débourser dix shillings pour un nourrisson de boucherie engraissé à point qui, je le répète, fournira quatre plats d’une viande excellente et nourrissante, que l’on traite un ami ou que l’on dîne en famille. Ainsi, les hobereaux apprendront à être de bons propriétaires et verront leur popularité croître parmi les métayers, les mères feront un bénéfice net de huit shillings et seront aptes au travail jusqu’à ce qu’elles produisent un autre enfant.
Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l’avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d’admirables gants pour dames et des bottes d’été pour messieurs raffinés.

Attache tes papillons : L’homme qui plantait des arbres, Giono

Colaborer avec la nature pour construire le bonheur humain

Giono (Jean) 1953-1973, L’homme qui plantait des arbres, Folio+ Collège, 2016

Note : 4 sur 5.

Résumé

Lors d’une course à pieds aux alentours du mont Ventoux, le narrateur rencontre un homme retranché dans la montagne, silencieux, qui chaque jour plante une centaine de glands.
Des années plus tard, après la première guerre, il retourne voir le vieil homme et voilà qu’une forêt a bien poussé.

Commentaires

Participation au concours d’un magasine américain (The Reader’s Digest) : « le personnage le plus extraordinaire que vous ayez rencontré ». Contrairement à l’« extraordinaire » attendu, Jean Giono choisit de raconter en limitant au maximum les artifices de récit, pas d’événements romanesques sinon l’histoire en arrière-plan, peu de figures de style, peu d’hyperboles, peu d’esthétisation sinon la simple délectation de la nature… Il le propose comme une anecdote tirée de sa vie, une rencontre dont chacun pourrait faire le récit, au dîner, au comptoir d’un bar, dans une lettre… Le récit a ainsi la force du vrai alors qu’il n’est pas vraisemblable : un homme peut-il mettre en vie une forêt à lui tout seul ? redonner vie à toute une région en conséquence ? Le personnage d’Elzéard Bouffier est ainsi qualifié d' »athlète de Dieu » tant son oeuvrage est extraordinaire, tenant presque du conte merveilleux. Pourtant, ce n’est pas d’une capacité spéciale ou d’un pouvoir magique que l’homme tire sa puissance créatrice, mais de la persévérance et du désintéressement. Le mystère qui entoure le personnage tient surtout au choix à contre courant d’une vie de simplicité, à une certaine pudeur face au récit de soi, comme si la réduction de son discours allait de pair avec l’efficacité de son action.
La Haute Provence où se situe l’action, est la région de l’essentiel de l’œuvre de Giono. Les romans de Giono s’insèrent assez aisément dans les caractéristiques du courant régionaliste (Sand, Ramuz, Pagnol, Anglade…) : représentation réaliste ou/et romantique des spécificités d’une région (langue, culture, géographie…), description de la vie non-urbaine, du monde paysan, apologie du travail manuel, de la nature, des bêtes… Mais rarement une œuvre régionaliste touche aussi clairement aux préoccupations écologiques du XXIe siècle, alors qu’elles étaient encore balbutiantes à l’époque de la rédaction (prenant pour appui l’horreur de l’arme nucléaire). En cela, cette courte et « gentille » nouvelle rejoint le militantisme pacifique, anti-urbain, anti-mécaniste et anti-industriel de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la guerre (1937). Toutefois, l’engagement qui s’exprimait principalement par l’argumentation et par la rhétorique, passe ici discrètement par la narration, la preuve par l’exemple (on pensera à la vogue récente du storytelling en politique : « je vais vous raconter une histoire ») : l’homme du pays (le « paysan »), s’il ne perdait pas son temps à détruire ou à réparer ce que les autres détruisent, ou encore à courir après les modes passagères, accomplirait de grandes choses. Et plus encore ! toute la vie du pays dépend de l’activité du paysan : nature, ressources alimentaires, climat, accès à l’eau donc à l’hygiène, dynamique sociale…
On pourrait d’ailleurs lire dans ce récit une prise de position fondamentale dans le combat écologique : laisser faire ou se refaire la nature, la préserver dans des parcs et des zoos, se contenter d’essayer de ne pas polluer, c’est loin d’être suffisant. Par essence, par son penchant pour l’outillage, la construction, l’homme travaille la nature. Et de la même manière qu’il peut avoir une action spectaculairement destructrice sur son environnement, l’homme peut aussi réaliser de grandes choses qui aident et fortifient son environnement. Peut-être à condition de placer son action sur le temps long : contrairement à L’Homme pressé (1941), de Paul Morand, personnage ridiculement moderne qui veut tout tout de suite, veut faire accoucher sa femme plus vite, avaler le Louvre en quelques heures, et fait rater toutes les cultures de son balcon, Elzéard Bouffier prend le temps d’expérimenter, d’observer puis d’adapter son action aux réactions de la nature. Il commence grossièrement, de manière chiffrée presque industrielle dans l’idée (cent chaque jour, quarante pour cent de pertes…), à ne planter que des glands, gros et beaux, avant de varier les essences, de constater les zones favorables à tel ou tel arbre, d’acquérir ainsi une connaissance profonde de son environnement…
Planter un arbre est d’ailleurs devenu un symbole puissant de ce que peut être l’action écologique de l’homme : reboiser certes, mais aussi stopper merveilleusement l’avancée du désert (diagonale verte en Afrique), protéger un littoral (la forêt de la Coubre en Charente-Maritime), rafraîchir le climat (des villes, à la place des climatiseurs), nourrir les pauvres (greffes fruitières sur les arbres urbains), rééquilibrer les régimes alimentaires, relocaliser et participer à l’autonomie alimentaire, nourrir les sols et les ombrager pour favoriser une agriculture durable…
Et pourtant, planter une graine, qui plus est un « gland » inutile et trivial, est un acte anodin, ayant des effets minimes, avec une probabilité un peu décevante de donner un bel arbre, mais c’est la vision du temps long qui permet de transformer ce vain effort – celui du colibris cher à Pierre Rabhi ? – en accomplissement extraordinaire. Car c’est la nature qui très lentement, de vingt à cinquante ans rythme d’arbre, va transformer quelques graines en arbres costauds qui à leur tour vont planter leurs graines ou favoriser la poussée d’autres espèces, engendrant un nouvel écosystème nourricier unique. Et Giono ne s’arrête pas à l’écologie car ce nouvel écosystème apporte du bien-être non seulement à la nature mais directement à l’homme, en protégeant du vent, isolant ou rafraîchissant, en favorisant la circulation de l’eau dans les sols, en esthétisant les paysages, en apportant des richesses diverses aux habitants du pays. C’est ainsi que travailler au bien-être de la nature, c’est travailler à son propre bien-être, à son bonheur même.

Passages retenus

Les déserts ruraux de montagne, p. 6 :
Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l’on vit mal. Les familles, serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d’une rudesse excessive, aussi bien l’été que l’hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L’ambition irraisonnée s’y démesure, dans le désir continu de s’échapper de cet endroit.
Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancoeurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l’église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.

Trouver le bonheur en travaillant la nature, p. 13 :
Le côté d’où nous venions était couvert d’arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l’aspect du pays en 1913, le désert… Le travail paisible et régulier, l’air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l’âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C’était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d’hectares il allait encore couvrir d’arbres.
Avant de partir, mon ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain d’ici paraissait convenir. Il n’insista pas. « Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d’une heure de marche, l’idée ayant fait son chemin en lui, il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d’être heureux. »

Ramasse tes lettres : La femme d’un autre et le mari sous le lit, Dostoïevski (farces)

Quand le ridicule vous précède

Dostoïevski (Fédor) 1848-1860, La femme d’un autre et le mari sous le lit, Actes Sud, 1994

Traduit du russe par André Markowicz (Tchoujaia jéna i mouj pod krovatiou)

Note : 3 sur 5.

Résumé

Ivan Andreevitch, homme mûr habillé d’une pelisse de raton, s’approche timidement d’un jeune homme en redingote qui semble attendre au pied d’un bâtiment suspect. Il cherche une femme qui serait peut-être entrée dans le bâtiment… Bien-sûr, ce n’est pas sa femme mais celle d’un ami resté en retrait…
Alors qu’il surveille sa femme de loin à l’opéra, Ivan Andreevitch intercepte un message de rendez-vous galant adressé à un amant. Il se pointe à la place de l’amant et entre dans l’appartement pour mieux la surprendre quand une femme au lit se met à crier.

Commentaires

Deux petites histoires, pochades ou farces (très théâtrales bien que non transcrites comme pièces de thèâtre), sur le thème du mari bourgeois trompé, réunies lors de leur refonte et réédition à la sortie du bagne en 1860. Comme la majorité des personnages dostoïevskiens, le mari Ivan bégaye, son discours tremble, avance difficilement, seulement, ce n’est pas par tristesse mais par une agitation de cœur liée à la peur du ridicule social, peur qui l’amène bien-sûr au comble du ridicule, bien au-delà de ce que peut l’être un mari trompé. Le ridicule n’est pas le fait d’être trompé, mais le comportement du bourgeois, qui cherche toujours à sauver les apparences de supériorité sociale qu’il croit posséder, alors même que ses actions et sa situation le placent dans une posture qui nécessiterait une certaine souplesse, de l’autodérision… Sa parole est dégoulinante de politesse de posture, de circonvolutions au-delà de l’acceptable. Lecteurs et personnages d’interlocuteurs les représentant vont de l’écoeurement au rire. Ivan Andreevitch, à sa manière, comme la majorité des personnages dostoïevskiens, semble échapper à son narrateur, dépasse le cadre du récit par sa personnalité, son discours flot inarrêtable de pensées. Un tableau critique de la bourgeoisie de Saint Pétersbourg, qu’on pourra comparer aux Nouvelles de Pétersbourg de Gogol, même si Dostoïevski ne semble pas atteindre de signification supérieure.

Passages retenus

Jeu de dénomination, p. 32 :
Monsieur Tvorogov ressemblait plus à une statue qu’à monsieur Tvorogov.
– Monsieur Tvorogov m’a vue ici, il a proposé de me raccompagner ; mais maintenant, tu es là, et il ne me reste plus qu’à vous exprimer ma brûlante gratitude, Ivan Illitch…
La dame tendit la main à la statue d’Ivan Illitch et la pinça plutôt qu’elle ne la serra.
– Monsieur Tvorogov ! un ami ; nous avons eu le plaisir de nous voir au bal, chez les Skorloupov ; je t’avais dit, tu te souviens ? Comment, tu ne te souviens pas, Coco ?
– Ah, mais bien-sûr ! si, si, je me souviens ! se mit à bafouiller le monsieur en pelisse de raton qui s’appelait Coco. Enchanté, enchanté.
Et il serra, avec chaleur, la main de monsieur Tvorogov.

Une maladie qui a plus de personnalité que le malade, p. 47 :
– Mon petit cœur, je, commença le mari, mon petit cœur, je suis allé chez Pavel Ivanytch. On s’installe pour le stoss, et là, kc’hi-kc’hi-kc’hi ! (il s’était mis à tousser) mais là, kc’hi ! le dos !… kc’hi ! ah quel !… kc’hi-kc’hi-kc’hi !
Et le petit vieux s’enfonça dans sa toux.
– Le dos…, articula-t-il enfin, les larmes aux yeux, le dos qui me brûle… maudites hémorroïdes ! Ni se lever, ni s’asseoir ! Akc’hi-kc’hi-kc’hi !…
Il semblait que la toux qui recommençait dût vivre bien plus vieille que le petit vieux, propriétaire de cette toux. La langue du petit vieux grognait Dieu savait quoi dans les intervalles, mais on ne pouvait résolument rien y comprendre.

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer