Cache ta voix : Avertissement aux écoliers et lycéens, de Raoul Vaneigem

L’enfant n’a de cure pour la richesse culturelle, la beauté de la langue, la rigueur du raisonnement… car il sait déjà que c’est par la tricherie, la domination ou par l’usage de l’assistance qu’il parviendra.

Vaneigem (Raoul) 1995, Avertissement aux écoliers et lycéens, Mille et une Nuits, 1996

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Malgré la modernisation du pays, malgré mai 68, malgré l’abandon des châtiments corporels, la fin du pouvoir absolu du père de famille et l’autorité indiscutable de l’État-patrie, le système scolaire conserve des allures de prison et de centre de dressage.
L’école continue d’étouffer la curiosité naturelle de l’enfant, sa créativité et son émerveillement, par la primauté de savoirs austères, rigides et abstraits, par la position de docilité devant la parole du professeur, provoquant désintérêt et rébellion. Face à cela, certains enseignants se démènent, quant aux autres, ils continuent d’imposer l’autorité par le décompte des points, par la menace de l’échec scolaire, la mise en concurrence, le jugement et l’exclusion…
L’école continue ainsi de répéter la hiérarchie sociale qui a cours dans le monde du travail, et la seule ambition pour les écoliers et lycéens est de rejoindre ce monde économique immoral, corrompu, dans lequel l’enjeu est de jouir le plus possible par la consommation.

Épingler un papillon n’est pas la meilleure façon de faire connaissance avec lui.

p. 34

Commentaires

Le tableau de l’ancien temps, du vieux système scolaire répressif, autoritaire et prompt aux châtiments corporels pourra rappeler le récit sans concession de Jules Vallès dans L’Enfant. Par contraste avec cette ancienne école qui excluait et humiliait, on pourrait se dire que Raoul Vaneigem exagère grandement le tableau catastrophiste de l’École des années 90, ou bien se contente d’enfoncer des portes ouvertes, celles d’une nouvelle école plus humaine en plein avènement grâce notamment à l’apport des pédagogies alternatives. Les taux de réussite au Baccalauréat et la poursuite d’études explosent. On croirait presque à une quasi totalité de petits français lettrés, cultivés, citoyens responsables, réfléchis et critiques du monde… Et pourtant ! Depuis ces années, le système scolaire semble se dégrader irrémédiablement et créer de plus en plus de frustration et de rejet. Le niveau des élèves serait en chute libre… Les petits Français ne sauraient plus écrire, dit-on, ni parler, ils auraient délaissé la langue de Molière pour celle restreinte et vulgaire du rap. Ils seraient devenus ingérables, impolis, drogués au cannabis, au porno, aux séries télé et aux mangas, aux réseaux sociaux, à la musique industrielle en vidéo et à la consommation de vêtements chers, de junk food… Est-ce à dire que c’était mieux avant ? Que l’on doive rétablir les dictées, l’intransigeance, la discipline et les fessées face à la classe pour retrouver cet enseignement doré ? Non. Cela ne fonctionnait évidemment pas ! On expulsait simplement les élèves dérangeants ou pas au niveau et une grande majorité d’enfants sortaient de l’école sans maîtriser les bases de lecture, écriture et scientifiques attendues. En réalité, on lit bien plus à notre époque, on écrit même beaucoup, on hésite moins à s’exprimer à l’oral, devant parfois des milliers de personnes. Mais tout se passe comme si l’on rejetait en priorité les savoirs de l’école : le langage sms permet de ne pas avoir peur de la faute, on évite à tout prix de parler de manière propre et soutenue, on lirait tout sauf de la littérature, etc. C’est bien l’école et sa culture qui sont rejetées au profit de la culture industrielle (comme si la musique pop, les fast food, les séries américaines… avaient quoi que ce soit à voir avec la créativité du peuple !)

Qu’est-ce qui empêche donc le renouveau de l’école, tel que l’annonce Raoul Veneigem lui-même ? En bon situationniste, il remarque que la persistance morbide de l’organisation verticale dans l’école n’est que le reflet de l’organisation pyramidale de la société, l’école étant dès lors un jeu de rôles formateur, une répétition de la vie de domination qui aura lieu dans l’usine ou dans l’entreprise, voire dans toute la société. L’erreur fondamentale, selon lui, est d’avoir adopté la morale et les manières de faire du monde des affaires (après avoir rejeté celles de l’armée), du monde économique, un monde dont la morale est profondément suspecte ! Où la concurrence est sans pitié, où l’on élimine les faibles, on les licencie, on les rachète, on les trompe, on dissimule, on réalise des coups, on spécule, on parie… pas vu pas pris… La belle concurrence sportive que prônent les penseurs de la religion du management, cache en réalité le caractère jetable et remplaçable du sportif, les intérêts financiers dominants. L’auteur considère que ces valeurs sont celles d’une « société mafieuse ». L’autre face de ce système de valeurs, c’est l’assistance, la charité pour le faible, pour celui qui échoue. On le sait la charité est souvent le moyen de blanchir l’argent des trafics. L’école fait ainsi preuve de bienveillance envers ses mauvais élèves (non-redoublement, activités de rattrapage faciles, générosité des notes ou des coefficients…) comme une charité qu’on donnerait gentiment pour encourager à reprendre sa place dans la compétition. On n’est pas si méchant, voyez-vous, alors soyez sages et faîtes comme on vous demande.

Ce qui sous-tend cette idéologie, c’est la notion destructrice de réussite, que Vaneigem dévoile en l’appelant par son vrai nom de « volonté de puissance ». La réussite scolaire, ce n’est pas l’espoir d’avoir un métier et un salaire décent (comme ce put être le cas à une époque), mais la réalisation de l’ambition, la montée dans l’échelle sociale (réaliser sa puissance, c’est devenir plus fort que les autres, prendre l’ascendant, diriger les autres). L’école est un atout de plus pour cette montée, parmi les autres moyens que propose ce système économique immoral. De là, la réussite scolaire est prise comme outil et non comme validation d’un riche apprentissage réussi. Un faux diplôme agrémenté d’un peu de tchatche peut faire l’affaire, tout comme la lèche et la corruption favoriseront cette ascension. La réussite sociale, c’est la débrouille dans un monde de requins. Les professeurs s’étonnent naïvement de la telle naïveté des élèves qui trichent en recopiant le premier contenu internet au lieu de réfléchir par soi-même pour apprendre… Devenir maître en tricheries, c’est être apte à se débrouiller dans le monde. Et quoi de mieux que la bienveillance des professeurs pour s’y exercer ? L’admiration de la réussite, qu’elle soit financière ou sportive, sans regarder les moyens, est une constante de notre temps (comme il est admis que le système est vicié, il est naturel d’ailleurs que les manières de réussir ne soient pas prises en compte dans notre jugement).

C’est en situationniste également que Vaneigem prône justement comme valeur centrale pour une nouvelle école, la fantaisie, la moquerie de ce monde sérieux et crapuleux, la dénonciation de ce système et de ceux qui le défendent. Un peu comme les valeurs chrétiennes vicieuses défendent parfois une souffrance immédiate, une docilité, au bénéfice d’une jouissance future, au ciel, l’école hypothéquerait le bonheur de l’enfant au bénéfice de sa jouissance par l’argent qu’il retirera de sa réussite future. Contre cette position viciée, Vaneigem prône bien entendu la rébellion immédiate et la réalisation collective dans l’école du bonheur de l’enfant. Contre l’utilitarisme de la formation – prendre le pli du monde impitoyable des affaires dans lequel l’enfant va entrer -, il vante le triomphe de la fantaisie, de la dérision, du rêve. Il ne s’agit pas de protéger l’innocence et la pureté de l’univers enfantin, mais au contraire créer des êtres qui iront consciemment à l’opposé de ce monde détestable. L’école doit constituer une arme de guerre contre cette supercherie gigantesque, ce monde stupide et déréglé, cette escroquerie en bandes organisées, qui s’appuie sur l’illusion de l’homo œconomicus, le charlatanisme du darwinisme social hérité d’Herbert Spencer (qui voit l’individu humain comme un monstre d’égoïsme se battant contre les autres pour survivre – simplification nullissime de Darwin), la domination de pouvoirs financiers criminels bâtis sur l’exploitation, la spoliation ou la guerre.

Passages retenus

Une institution en déliquescence, p. 13 :
Un nouveau style est en train de naître, que seule dissimule l’ombre d’un colosse dont les pieds d’argile ont déjà cédé. L’école demeure confinée dans le contre-jour du vieux monde qui s’effondre.
Faut-il la détruire ? Question doublement absurde.
D’abord parce qu’elle est déjà détruite. De moins en moins concernés par ce qu’ils enseignent et étudient – et surtout par la manière d’instruire et de s’instruire –, professeurs et élèves ne s’affairent-ils pas à saborder de conserve le vieux paquebot pédagogique qui fait eau de toutes parts ?
L’ennui engendre la violence, la laideur des bâtiments excite au vandalisme, les constructions modernes cimentées par le mépris des promoteurs immobiliers, se lézardent, s’embrasent, selon l’usure programmée de leurs matériaux de pacotille.

L’obstacle de la morale des affaires, p. 18 :
Une société qui n’a d’autre réponse à la misère que le clientélisme, la charité et la combine est une société mafieuse. Mettre l’école sous le signe de la compétitivité, c’est inciter à la corruption, qui est la morale des affaires.
La seule assistance digne d’un être humain est celle dont il a besoin pour se mouvoir par ses propres moyens. Si l’école n’enseigne pas à se battre pour la volonté de vivre et non pour la volonté de puissance, elle condamnera des générations à la résignation, à la servitude et à la révolte suicidaire. Elle tournera en souffle de mort et de barbarie ce que chacun possède en soi de plus vivant et de plus humain.

Quelques rares artistes de l’enseignement, p. 27 :
Comment peut-on exciter la curiosité chez des êtres tourmentés par l’angoisse de la faute et la peur des sanctions ? Certes, il existe des professeurs assez enthousiastes pour passionner leur auditoire et faire oublier un instant les détestables conditions qui dégradent leur métier. Mais combien, et pendant combien d’années ?
Dénombrez, d’une part, les bureaucrates qui terrorisent leur classe et sont terrorisés par elle, et de l’autre les artistes, jongleurs et funambules du savoir, capables de captiver sans avoir jamais à se transformer en gardes-chiourmes ou en adjudants-chefs.

L’abandon du merveilleux, p. 35 :
Quel résignation dans l’enfermement prétendument studieux où l’élève est convié à se sacrifier et à claquer sur son propre bonheur la porte du renoncement ! Et comment instruirait-il les enfants qu’il a devant lui, l’éducateur qui n’est même plus capable de redevenir enfant en renaissant chaque jour à lui-même ? Celui qui porte dans son coeur le cadavre de son enfance n’éduquera jamais que des âmes mortes.
Dispenser la connaissance, c’est réveiller l’espoir d’un monde merveilleux que la jeunesse a nourri et dont l’homme ne cesse de se nourrir. Encore faut-il dans le même temps briser la malédiction des idées reçues et se moquer de ces comptables du pouvoir et du profit qui ont si bien exclu le merveilleux de leur réalité que l’impatience enfantine le relègue au royaume des fées et l’impuissance des vieux dans les marais de l’utopie.

L’obstacle de l’organisation hiérarchique, p. 43 :
Tant que vous ne formerez pas une communauté d’élèves et d’enseignants attachés à parfaire ce que chacun a de créatif en soi, vous aurez beau vous indigner de la barbarie sous tous ses aspects, du fanatisme religieux, du sectarisme politique, de l’hypocrisie et de la corruption des gouvernants, vous ne chasserez ni les intégrismes, ni les mafias de la drogue et des affaires, parce qu’il y a dans l’organisation hiérarchisée de l’enseignement un ferment sournois qui prédispose à leur emprise. […] Un projet d’autonomie et d’émancipation ne peut, sans vaciller, se fonder sur cette volonté de puissance qui continue d’imprimer dans les gestes, le pli du mépris, de la servitude, de la mort.

La fonction de l’éducation dans le monde de l’économie, p. 53 :
Frustrés d’un bonheur qui ne coïncidait pas tout à fait avec l’inflation de gadgets inutiles et de produits frelatés, les consommateurs ont, dès 1968, pris conscience de la nouvelle aliénation dont ils étaient l’objet. Travailler pour un salaire qui s’investit dans l’achat de marchandises d’une valeur d’usage aléatoire suggère moins l’état de béatitude que l’impression désagréable d’être manipulé selon les exigences du marché. Ceux qui subissaient l’atelier et le bureau pendant la journée n’en sortaient que pour entrer dans les usines, moins coercitives mais plus mensongères, du consommable.
Les faux besoins primant sur les vrais, ce « n’importe quoi » qu’il fallait acheter a fini par engendrer à son tour une production de plus en plus aberrante de services parasitaires, tissés autour du citoyen avec mission de le sécuriser, de l’encadrer, de le conseiller, de le soutenir, de le guider, bref de l’engluer dans une sollicitude qui l’assimile peu à peu à un handicapé.
On a vu ainsi les secteurs prioritaires être sacrifiés au profit du secteur tertiaire, qui vend sa propre complexité bureaucratique sous forme d’aides et protections. L’agriculture de qualité a été écrasée par les lobbies de l’agro-alimentaire, surproduisant des ersatz de céréales, de viandes, de légumes. L’art de se loger a été enseveli sous la grisaille, l’ennui et la criminalité du béton qui assure les revenus des milieux d’affaires. Quant à l’école, elle est appelée à servir de réserve pour les étudiants d’élite à qui est promise une belle carrière dans l’inutilité lucrative et les mafias financières. La boucle est bouclée : étudier pour trouver un emploi, si aberrant soit-il, a rejoint l’injonction de consommer dans le seul intérêt d’une machine économique qui se grippe de toutes parts en Occident – bien que les spécialistes nous annoncent chaque année sa triomphale remise en marche.
Nous nous enlisons dans les marais d’une bureaucratie parasitaire et mafieuse où l’argent s’accumule et tourne en circuit fermé au lieu de s’investir dans la fabrication de produits de qualité, utiles à l’amélioration de la vie et de son environnement. L’argent est ce qui manque le moins, contrairement à ce que vous répondent vos élus, mais l’enseignement n’est pas un secteur rentable.

Cache ta voix : Pourquoi j’ai frappé dans le tas, Émile Henry (plaidoyer)

Un martyr du terrorisme anarchiste face à ses juges

Henry (Émile) 1894(1907), Voilà pourquoi j’ai frappé dans le tas, Paris, Ravin bleu, 1996

L’édition intègre la chanson « Java des Bons-Enfants » (1972), de Guy Debord, et les Dernières pensées de Émile Henry, écrites en mai 1894.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

À vingt et un an, Émile Henry comparaît devant la cour d’assises de la Seine. On l’accuse d’être à l’origine de deux bombes ayant causé six morts et de nombreux blessés. Le jeune homme assume les faits et explique pourquoi ses actes sont tout à fait légitimes dans le cadre d’une guerre entre l’État bourgeois et les minorités anarchistes que celui-ci opprime sans pitié.

Au surplus, j’ai bien le droit de sortir du théâtre quand la pièce me devient odieuse et même de faire claquer la porte en sortant, au risque de troubler la tranquillité de ceux qui sont satisfaits.

Dernières pensées, p. 33

Cette édition par le Ravin bleu inclut le texte et la partition de « La Java des Bons-Enfants », chanson racontant l’acte terroriste de Émile Henry sur un mode comique, écrite par Guy Debord en 1974 (et prétendument attribuée à Raymond Callemin en 1912, dit Raymond-la-Science de la Bande à Bonnot) sur une musique de Francis Lemonnier.

Commentaires

Ce discours d’un jeune criminel devant ses juges pourra faire penser à la célèbre « Ballade aux Frères humains… » (dite des pendus) de François Villon. La figure carnavalesque de l’étudiant pauvre, bon vivant et blagueur, ayant rejoint une bande de brigands appelée Coquillards, se retrouvant nombreuses fois au tribunal notamment pour avoir agressé et même tué dans une rixe des officiels de l’Église, rappelle en effet une certaine forme d’anarchisme (convivialisme, anticléricalisme et anti-autoritarisme radical ; Debord rapproche d’ailleurs Henry de la Bande à Bonnot dans sa chanson comique acide). Mais contrairement au poète qui implore pitié (quoique jouant d’ironie), Émile Henry assume la gravité de ses actes, et récuserait plutôt son appartenance à la même société humaine que celle de ses juges. Être radical jusqu’au bout est pour lui l’un des traits identitaires de l’anarchiste (enragé à la manière de Jacques Roux). Par ce côté, sa figure est plus proche de celle de Socrate dans l’Apologie de Socrate de Platon, provoquant ses juges, les assimilant à ses ennemis, réclamant sa mise à mort pour prouver qu’il a raison.

La condamnation à mort par le tribunal parachève l’œuvre terroriste-anarchiste d’Émile Henry, en lui décernant un statut de martyr (manière d’obtenir rapidement célébrité et noblesse). Quelque part elle légitime son action de guerre en officialisant son appartenance au camp de prétendus « vrais » anarchistes (ceux qui agissent), punis par un pouvoir sanglant, dans la guerre sans pitié entre anarchie et bourgeoisie. Allant ainsi droit à la mort, la désirant comme accomplissement de son destin, on le rapprocherait presque de la figure de Jésus de Nazareth dans les Évangiles… dénonçant la corruption du monde et annonçant sa fin prochaine. La dépravation de la société justifierait qu’on la détruise par l’acte violent, et dévalue la vie des hommes qui y vivent, qu’ils y soient gardiens, jouisseurs ou simples spectateurs non engagés dans le bon camp (on pensera au Déluge ou à la destruction de Sodome et Gomorrhe). En revanche, si Jésus ne renierait pas toute propagande par le fait (qu’on pense à la manière dont il met à la porte les marchands et autres parasites du temple de Jérusalem), il n’appellerait pas au meurtre des hommes qui sont dans l’erreur, il les critique brutalement mais ne se substitue pas à Dieu et demanderait même pour eux le pardon.

Les attentats anarchistes ont sans doute fait davantage pour la désaffection de l’idéologie anarchiste (qui dans son sens positif organise une société alternative sur des principes de non-domination) que tout gouvernement persécuteur (y compris communiste) et que tout écrivain conservateur ou modéré. Michel Bounan dans sa Logique du terrorisme, développe à l’extrême cette thèse du caractère totalement contre-productif de l’acte terroriste, si bien que nombreux attentats auraient clairement été laissés faire, encouragés, voire même organisés par les forces de l’ordre pour pouvoir par la suite sévir sans émouvoir l’opinion publique. Henry est compréhensible dans sa colère et sa volonté de venger ses camarades, familles de mineurs ou anarchistes réprimés par le sang et la famine. Là où il ne l’est plus, c’est quand il cite le Souvarine, personnage du Germinal de Zola (qui venge la tragique fin de grève en faisant exploser la mine), mettant en avant son axiome négatif : « Tous les raisonnements sur l’avenir sont criminels, parce qu’ils empêchent la destruction pure et simple et entravent la marche de la révolution ». La Révolution est ainsi devenue une espèce de croyance irrationnelle en un monde paradisiaque à venir où tout serait parfait, et qui surgirait tout seul comme d’un chapeau, juste en conséquence (en récompense ?) de la destruction de l’ancien monde ! On n’est pas bien loin du terroriste religieux confondant l’intensité de la violence qu’il déploie avec la pureté de son engagement alors que le changement social et moral auquel il aspire (qu’il n’aura pas aidé mais éloigné) sert d’excuse à la capricieuse expression de sa haine déchaînée. Jean Baudrillard dans À l’ombre des majorités silencieuses, explique que le terrorisme qui frappe sans cible touche en fait les masses (qui sont par essence informes, refus du social, non-engagement politique), et les renforçant dans leur terreur, les éloigne encore davantage de préoccupations sociales. Ainsi, Émile Henry n’est plus que le prophète d’un anarchisme négatif, comme il le dit lui-même, de destruction du monde existant. Le Christ espère, annonce un dévoilement (apo-calypse) qui permettra de distinguer clairement le bien du mal, l’antéchrist détruit simplement.

Il est amusant de constater que Maurice Barrès et Georges Clémenceau se montrèrent touchés par le sort du jeune homme, tandis qu’Élysée Reclus condamna sans hésitation : « Tous les attentats dans le genre de celui du Terminus, les vrais compagnons les considèrent comme des crimes » (cf. wikipedia).

Si j’étais philosophe j’écrirais quelques pages sur la nécessité de se griser pour endormir le vouloir qui fait souffrir.

p. 30

Passages retenus

p. 4 :
Auparavant, j’ai vécu dans des milieux entièrement imbus de la morale actuelle. J’avais été habitué à respecter et même à aimer les principes de patrie, de famille, d’autorité et de propriété.
Mais les éducateurs de la génération actuelle oublient trop fréquemment une chose, c’est que la vie, avec ses luttes et ses déboires, avec ses injustices et ses iniquités, se charge bien, l’indiscrète, de dessiller les yeux des ignorants et de les ouvrir à la réalité.
C’est ce qui m’arriva, comme il arrive à tous. On m’avait dit que cette vie était facile et largement aux intelligents et aux énergiques, et l’expérience me montra que seuls les cyniques et les rempants peuvent se faire une bonne place au banquet.
On m’avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l’égalité et je ne constatais autour de moi que mensonges et fourberies.
Chaque jour m’enlevait une illusion.

p. 16-17 :
Mais pourquoi, direz-vous, aller s’attaquer à des consommateurs paisibles, qui écoutent de la musique et qui, peut-être, ne sont ni magistrats, ni députés, ni fonctionnaires ?
Pourquoi ? C’est bien simple. La bourgeoisie n’a fait qu’un bloc des anarchistes. Un seul homme, Vaillant, avait lancé une bombe ; les neuf dixièmes des compagnons ne le connaissaient même pas. Cela n’y fit rien. On persécuta en masse. Tout ce qui avait quelque relation anarchiste fut traqué.
Eh bien ! Puisque vous rendez ainsi un parti responsable des actes d’un seul homme, et que vous frappez en bloc, nous aussi, nous frappons en bloc.
Devons-nous nous attaquer seulement aux députés qui font les lois, aux policiers qui nous arrêtent ?
Je ne le pense pas.
Tous ces hommes ne sont que des instruments n’agissant pas en leur propre nom, leurs fonctions ont été instituées par la bourgeoisie pour sa défense ; ils ne sont pas plus coupables que les autres.
Les bons bourgeois qui, sans être revêtus d’aucune fonction, touchent cependant les coupons de leurs obligations, vivent des bénéfices produits par le travail des ouvriers, ceux-là doivent avoir leur part de représailles.
Et non seulement eux, mais encore tous ceux qui sont satisfaits de l’ordre actuel, qui applaudissent aux actes du gouvernement et se font ses complices, ces employés à 300 et 500 francs par mois qui haïssent le peuple plus encore que les gros bourgeois, cette masse bête et prétentieuse qui se range toujours du côté du plus fort, clientèle ordinaire du Terminus et autres grands cafés.
Voilà pourquoi j’ai frappé dans le tas sans choisir mes victimes.

Arrache ta plume : Petits Chaperons dans le rouge, sous la direction de Pierre Jourde (atelier d’écriture)

Exploration par l’écriture des couches archéologiques du conte

dir. Jourde (Pierre) 2005, Petits Chaperons dans le rouge, L’Archange Minotaure, 2006

Note : 4 sur 5.

Résumé

Sur le modèle des Exercices de style de Raymond Queneau, Pierre Jourde, professeur de lettres à l’Université de Grenoble a mené avec l’une de ses classes un atelier de réécriture du conte Le Petit Chaperon rouge, de Charles Perrault. Les réécritures reprennent également certaines contraintes oulipiennes comme le fameux lipogramme de Georges Perec (dans La Disparition).

Commentaires


Les Exercices de style de Raymond Queneau sont utilisés en atelier d’écriture et à l’école depuis bien longtemps (réécrire un passage en changeant de personne, de registre ou de point de vue). Mais ces activités d’écriture sont toujours négligées au profit d’une obsession idéologique morbide pour la lecture et l’analyse de textes du patrimoine… Pour Dominique Bucheton, la pratique de la réécriture en général serait une des activités les plus efficaces pour la maîtrise de l’écrit (cf. Refonder l’enseignement de l’écriture), car elle permet de prendre du recul sur sa pratique, de se libérer de la charge cognitive de première écriture (imaginer, respecter les consignes, sélectionner ce qui est à dire, choisir le point de vue, tourner correctement la phrase, trouver du vocabulaire, orthographier…), et de motiver le passage à un travail de précision sur la forme (un recopiage en corrigeant les fautes d’orthographe s’apparente à de la punition…), et sur la juste mesure des mots et de l’acte de parole (le maître d’atelier va ainsi relancer l’écriture après lecture du premier travail par une proposition de réécriture : ton texte n’est pas assez visuel, peux-tu faire une variante visuelle ?).

Utiliser les différents types de discours, c’est chercher à identifier leur fonctionnement, c’est devenir moins naïf devant les procédés rhétoriques, publicitaires ou jouant sur le pathos. La variante « maladroit » (directement repris de Queneau et de son célèbre « C’est en écrivant qu’on devient écriveron. ») est fondamentale, tout comme par exemple la « Copie de CE2 » (aux volontaires fautes d’orthographe), car elle permet de se rendre compte de ce qui est lourd ou futile. De manière générale, chaque version peut être considérée comme un outrage de procédé, une exagération maladroite à éviter. Réécrire était également un des conseils principaux proposés par Antoine Albalat, que ce soit par la pratique oubliée du pastiche – technique d’apprentissage d’un certain Marcel Proust – (cf. L’Art l’écrire) qu’on retrouve ici entre autres dans les styles « Sportif », « Rock n’roll », « Médical » ou « Mathématique » (où l’auteur a importé un style) ou celle de l’élagage – Le Travail du style d’après les brouillons des grands écrivains – que l’on retrouve dans les « Succinct », « Haïku », « Lapidaire ». L’exercice permet de se rendre compte par son écriture à soi, sous sa plume en action, de l’effet d’une figure de style, d’un mot, du rythme des phrases, d’un placement particulier de virgule… Cela entraîne ainsi une écriture, et par ricochet, une lecture plus attentive au détail, moins naïve, ce qui est le propre d’une littératie réelle (passage du déchiffrement des phrases et de l’encodage – alphabétisation illettrée -, à une compréhension en détail d’un acte de langage, dans ses finesses et nuances).

L’écriture de variantes, par exemple « Paysan », « Chaperon sanglant » ou même « Harlequin audace », permet de mieux comprendre le texte original, l’arrière-plan mental, le symbole sexuel, la valeur des actions et les décisions des personnages (aussi dans « point de vue du loup », « de la mère »). « Sitcom » rapproche le conte d’un genre contemporain et permet d’observer les différences de codes de valeur (naïveté, matérialisme). En maniant et en réécrivant l’œuvre de Perrault, on se l’approprie, on en approche la couche de signification intime, on connaît si bien le conte qu’on en est l’auteur. Et c’est bien là toute la symbolique de l’exercice, réécrire un conte n’est pas un crime de lèse-majesté mais au contraire la démarche normale de la littérature et du conte par excellence : on nous raconte une histoire attrayante, on le reraconte à notre tour. L’exactitude des mots et des péripéties est un obstacle à ce libre passage des histoires, on raconte comme cela nous touche et comme on croit que cela va toucher (de même qu’on doit lire en déformant, en jouant). On active, on éteint certaines significations… on fait des clins d’oeil à l’auditeur, des références à ce qu’il connaît, on provoque sa réaction, on joue sur ses attentes et on les déjoue… Reprendre un conte, s’entraîner à le faire, c’est apprendre l’un des actes humains les plus primitifs et les plus socialement valorisés.

Ajoutons enfin que l’atelier d’écriture, proposé comme cours dans le cursus de l’Université de Grenoble (d’après Pierre Jourde, l’une des seules à proposer ce type d’activité), paraît être une activité à forte plus-value collective et ludique. Pierre Jourde réalisant même le point d’aboutissement de la pédagogie par activité : la publication (le travail scolaire dépasse les limites de ce cadre pour entrer dans le monde quotidien, le domaine public de l’interaction).

Sommaire

Préface : Présentation de Pierre Jourde du conte de Perrault, du contexte historique, du projet de son auteur, des variantes et symboliques existantes, du travail de l’atelier…
1. Le Petit Chaperon rouge, de Charles Perrault (version originale du XVIIe siècle)
2. Ménilmuche (argot)
3. Grandiloquent
4. Litote
5. Paysan
6. Vulgaire
7. Lipogramme en a et o – 8. Lipogrammes en e
9. Homéotéleute en -ette – 10. Homéotéleute en -ine – 11. Homéotéleute en -an
12. Contraire
13. Visuel – 14. Olfactif – 15. Sonore – 16. Gustatif
17. Recette
18. Sportif
19. Zoologique
20. Érotique – 21. Space opera – 22. Horreur – 23. Fantastique
24. Autofiction
25. Rock n’roll
26. Médical
27. Alcoolique
28. Sitcom
29. Arlequin audace
30. Mathématique
31. Bureaucratique
32. Franglais
33. Psychanalyse
34. Onomatopée
35. Variété française
36. Spot publicitaire
37. Point de vue du loup – 38. Point de vue de la mère
39. Maladroit
40. Haïku – 41. Précisions – 42. Succinct – 43. Lapidaire
44. Géométrique
45. Copie de CE2
46. Tragédie

Passages retenus

Paysan, p. 27 :
Je m’en vas te conter une histoire ben triste. Tu te souviens-t-y donc pas de la fille à la Berthe ? Mais si, tu sais ben, la Berthe de la Ferté, que son père était le neveu du Gustave des Fouchasses ? Une petiote ben mignonnette, cré nom de diou !
La Berthe, l’avait commandé de la laine à Daxon, et l’avait tricoté un ben joli chaperon, tout rouge qu’il était, aussi rouge qu’la figure au Dédé ! Le P’tit Chaperon Rouge qu’on l’appelait, la pauvre.
Voilà ti pas qu’un beau jour, la brave Berthe, l’envoie sa petiote chez sa mémé Yvonne, pour lui porter de la tête de veau et trois litres e’de pinard. Faut ce qu’y faut, vu que l’Yvonne, l’était guère gaillarde, la pauvre. Fallait la requinquer un bon coup, nom de dlà, d’autant que la Yvonne, elle aime bien son petit coup de tents en temps, hein. Mais la brave femme, l’habitait pas tout près. Tout le monde connaît la forêt de Saou, et sait qu’y fait pas bon s’y attarder. Je dois ben y avoir une parcelle, de l’héritage du tonton René, je saurais seulement pas te dire où que ça se trouve. Pour ce que ça rapporte, quiens, avec tout ce qu’on doit payer dessus.
Bref, voilà ti pas que ma gamine tombe sur un genre de bestiau pas commode, comme qui dirait un loup. Vindiou la carogne ! ça nous bouffe tout le bétail, à nous, povs paysans !

Ramasse tes lettres : Le Berger extravagant, de Charles Sorel (roman parodique)

Don Quichotte des bords de Seine : ne serait-il pas préférable et plus divertissant de vivre comme des bergers dans un roman ?

Sorel (Charles) 1627-1628, Le Berger extravagant (ou l’Anti-Roman), t. I & II, chez Toussainct du Bray

Le sous-titre Anti-roman fut donné lors de la réédition en 1633, le sous-titre originel était : Où parmy des fantaisies amoureuses, on void les impertinences amoureuses des Romans et de la Poësie

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Anselme rencontre Lysis, un jeune homme noble qui, à force de lire les romans de passions bergères imitées de l’antiquité de Virgile, s’est mis en tête de vivre en berger, en bord de Seine. Coïncidence, la bergère que Lysis s’est choisi pour dulcinée est la servante de la fiancée d’Anselme. Mais romantique, il ne s’est jamais montré à elle. Pour le détromper, Anselme essaie de le pousser de la littérature au concret, mais Lysis est profondément affecté : ses discours et ses actes sont si exaltés qu’ils en deviennent tout à fait divertissants…

Commentaires

Sorel parodie les romans fleuves et romans pastoraux du début XVIIe comme L’Astrée d’Honoré d’Urfé, à la manière dont Cervantès avec son Don Quichotte (1605-1615), quelques années auparavant, parodiait les romans de chevalerie (ayant d’ailleurs lui-même écrit d’abord le roman pastoral Galatée, non achevé et presque renié dans ses textes tardifs). Appliquant les règles comportementales de la littérature d’imagination romanesque à la réalité, Lysis provoque des situations hilarantes par l’ampleur du décalage avec un monde réel tout à fait terre à terre (comme lorsque Lysis veut déposer sa lettre sur le balcon de sa belle et qu’il est douché d’une vidange de pot de chambre, ou lorsqu’il persuade les paysans par ses métaphores que la fin du monde est à demain). Le livre est ainsi en premier lieu une critique par le rire du mensonge littéraire et du danger de la prise au sérieux des codes propres à cet univers fictif, critique proche de celle de Don Quichotte mais ici plus encore de celle de Madame Bovary sur les romans d’amour. La limite est peut-être d’avoir fait de la parodie des romans-fleuves, un roman-fleuve interminable…

Comme le Quichotte face aux moulins, Lysis apparaît comme un fou illuminé aux yeux du monde, surtout dans le paysage urbain de Paris. Tel un Socrate bienveillant, Anselme est chargé de le ramener à la bonne santé mentale par la discussion, par le triomphe de la raison. Or, Anselme, voix de la raison et porteur du regard du lecteur, prend goût à la folie du jeune berger, et préfère bientôt l’y laisser, d’abord pour le plaisir qu’il prend à se moquer joyeusement, puis par admiration. Tout comme Don Quichotte dans sa grande folie apparaît finalement comme l’être humain idéaliste le plus touchant et le plus intègre dans la grande oeuvre de réenchantement du monde, tout comme madame Bovary a bien raison de se débattre dans une vie bourgeoise d’ennui profond et de comptes mesquins, Lysis emporte l’adhésion par sa foi en la beauté d’un monde qui serait régi par les règles de l’amour pastoral. N’y a-t-il pas quelque chose de magnifique à faire exister, par la seule force de sa volonté et de son désir, un univers et des règles certes faux mais tellement plus désirables que l’existant ? On est quelque part dans le registre de l’utopie pratique, c’est-à-dire qu’on choisit de vivre ici et maintenant dans un monde alternatif répondant aux règles que l’on souhaiterait voir partout appliquées. La nostalgie pour le mode de vie pastoral rêvé de l’antiquité, n’a-t-elle rien en commun avec les vagues de néo-ruraux qui de 68 à nos jours, partent pour un retour aux vraies valeurs dans un projet d’utopie anarchiste ?

Il n’y a pas d’un côté la réalité, de l’autre la fiction, deux mondes imperméables. Le public qui se détourne de la fiction parce qu’elle n’est pas réaliste se trompe assurément. La littérature et la fiction influencent et configurent fondamentalement la réalité, les comportements humains… Ainsi les troubadours du Moyen-Âge ont utilisé les romans de chevalerie pour diffuser l’idéologie courtoise qui imposa de nouveaux comportements (notamment envers les femmes, la poésie et de la spiritualité) et surtout de nouvelles grilles de valorisation des comportements, de quoi redéfinir totalement le concept d’aristocrate. Ce qui détermine aujourd’hui le comportement héroïque, le comportement de réussite virile, les comportements de séduction appréciés et attendus, n’est-il pas plus que jamais dicté par des fables et fictions – séries et films de super-héros, romances… – moins réalistes que jamais ?

Passages retenus

Livre I, p. 119 :
Toutefois Anselme emporté par les fougues de la jeunesse, qui n’ayme qu’à passer son temps joyeusement, n’avoit pas envie de s’employer si tost à luy oster ses fantaisies, et accusoit en soy mesme Adran d’une grande injustice, de vouloir priver le monde du plus excellent fou qui fut jamais, croyant que s’il l’eust remis en son bon sens, l’on eust esté bien fondé à le faire adjourner pour luy rendre sa folie.

Livre III, p. 377 :
Les Dieux ne quitent jamais leurs armes, non pas mesmes quand ils sont à table, pource que s’ils ne les avoient plus, on ne les pourroit reconnoistre ; Et de fait voyez le portrait ou la statuë de Mercure, à quoy connoistrez vous que c’est luy, s’il n’a son Caducée ? Au moins devoient ils avoir chacun aupres d’eux les marques de leur divinité, comme Jupiter qui avoit son foudre, que son aigle tenoit dans son bec à costé de luy. Toutefois il ne treuva pas que ce fust une chose bienseante de permettre que les Dieux coupassent le pain avecque leurs armes : car Saturne en maniant sa grande faux qui estoit fort incommode, avoit desja donné du manche dans les machoires de son compere Janus, et lui avoit fait saigner les dents.

Imaginez la scène : Mystère bouffe, de Dario Fo

Jésus de Nazareth n’était-il pas anarchiste ? nous demanderait aujourd’hui un jongleur du Moyen-Âge…

Fo (Dario) 1969, Mystère bouffe, Dramaturgie éditions, Paris, 1984

Traduit de l’italien par Ginette Herry (Mistero Buffo).

Note : 5 sur 5.

Sommaire

Inhabituelles dans le répertoire théâtral (rien ne correspond aux structures classiques), il faut à la lecture de ces pièces faire l’effort d’imaginer la mise en scène, avec un acteur déchaîné – peut-être plus comme un acteur de one man show qui interprète plusieurs rôles juste en changeant de posture et de ton, multiplie les clins d’oeil et l’emphase – pour en comprendre tout le potentiel dramatique et subversif.

On peut lire en complément (ou voir, récemment mis en scène), le remarquable François, le saint jongleur, paru trente ans plus tard mais dans cette même veine.

Commentaires

Un mystère « bouffe » est un spectacle bouffon, une version parodique, ou plutôt carnavalesque, des représentations théâtrales de scènes religieuses appelées « mystères », faite par des jongleurs sur les places publiques, à l’occasion des foires et des jours de fête. Dans son prélude, Dario Fo raconte ce moment symbolique du carnaval où le peuple pénètre l’Église et où le jongleur apparaît dans le chœur habillé des vêtements du prêtre (le défroqué se refroque…), imitant sa voix et son langage, et organisant une cérémonie comique… Dans les Noces de Cana, cette substitution est rendue par l’archange parlant des écritures avec sévérité, chassé de la scène à coups de pieds dans le derrière par l’ivrogne – alter-égo du jongleur – qui veut raconter sa cuite et qu’on veut faire taire… S’agit-il seulement d’une grosse blague ? de ridiculiser le prêtre et de parodier le message du Christ ? Ou bien au contraire de faire entendre un autre message du Christ, oublié, effacé par une institution épiscopale qui s’est fort éloignée des valeurs du prophète ? La fameuse cuite racontée par l’ivrogne est celle rendue possible par Jésus qui transforma l’eau en vin, favorisant la fête populaire, ce qui fait de lui le protecteur du Carnaval et de la bonne vie du peuple, non la figure austère donnée par l’Église. C’est pourquoi le fou – autre alter-égo – dans les Textes de la Passion, appelle Jésus « roi des fous », en jouant sur la célèbre accusation de « roi des Juifs » (appelant à l’indépendance du royaume juif, ce qui lui aurait valu sa condamnation par Ponce Pilate), le reconnaissant ainsi comme saint patron des jongleurs et du peuple fou : les éclopés, les ivrognes, les malades, les malheureux, les pauvres, les naïfs et les non-instruits, qu’il n’a eu de cesse de défendre et de soigner. Le Jésus des Évangiles est en effet plein de pardon pour le pêché des simples et s’en prend bien davantage aux pêchés des grands, des prêtres, des riches…

Ces jongleries carnavalesques du répertoire du Moyen-Âge ne sont pas des farces grossières, blasphématoires, gratuites. Il s’agit de donner au peuple une autre interprétation des écritures que celles du pouvoir ecclésiastique, une vision renouvelée ou renversée du monde, dans laquelle les hommes importants, garants de l’ordre, dignitaires, donneurs de leçons, ont un comportement à l’opposé de toute vertu, et tirent des écritures une autorité sacrée dont ils abusent pour opprimer (on trouve là le renversement, caractéristique de la pensée d’Ivan Illich : le sacré des valeurs chrétiennes, fondamentalement bonnes, devient le sacré de l’institution et du pouvoir de ceux qui la dirigent). Dans Le Massacre des innocents, c’est la figure du roi protecteur (bien qu’absente de la scène comme de la vie) qui est écornée. Par caprice, pour conserver son pouvoir, il fait mourir son peuple innocent. Dans La moralité de l’aveugle et du boiteux, c’est le discours du pouvoir qui est attaqué : ceux qui sont en haut de la société le méritent parce qu’ils se sont montrés meilleurs ; l’homme qui travaille dur améliore sa condition ; les pauvres sont donc des fainéants qui méritent leur condition. Et les handicapés mendiant – nouvel alter-égo du jongleur, celui qui demande des pièces contre une histoire pathétique qu’il raconte par ses mots et par son corps (pensons à Homère, l’aède aveugle…) – sont ainsi des inutiles de la société qu’on appelle volontiers parasites (à l’instar des cigales et autres saltimbanques). Ce jugement s’appuie sur une vision idéalisée du travail : dévouement à la collectivité, production de quelque chose, efforts, utilité de son bras…. L’aveugle serait heureux de travailler. Le boiteux qui voit (au sens fort), sait que le travail est surtout synonyme de servitude, ou d’exploitation, pour le peuple. Le parallèle est facile entre les esclaves-travailleurs de l’antiquité, les paysans-serfs du Moyen-Âge, et la condition ouvrière telle que décrite par Marx. Aussi le boiteux propose une toute autre moralité : « le grand privilège qu’on partage avec les seigneurs, les patrons, celui de lever l’impôt : eux en truquant les lois, nous en exploitant la pitié. Et tous en truandant les couillons ! »… On est dans un monde inversé où le gagnant, celui qui réussit, c’est celui qui ne travaille pas et exploite le travail des autres.

La Naissance du jongleur, pépite et cœur tragique du spectacle, aurait pu s’appeler « genèse d’un insurgé ». Il articule cette injustice primordiale de l’ordre social des puissants à la révolte. Un travailleur volontaire, ici un paysan, qui ne veut pas travailler sur les terres d’un autre, se débrouille et réussit par son astuce et ses efforts, n’est pas récompensé mais au contraire subit les pires violences et humiliations (cocu et battu), notamment parce qu’il dispute la propriété des terres au maire… Le rapprochement est évident avec la figure de l’anarchiste, recherchant toujours l’autonomie, réprimé avec une violence inouïe dans la plupart des pays, notamment parce qu’il refuse les rapports de domination institutionnels et de dépendance et le principe de la propriété privée qui les rend possible (travailler sur la terre ou avec les machines d’un autre, c’est bien-sûr enrichir l’autre, ce qui invalide le discours du mérite – on pense bien-sûr à Qu’est-ce que la propriété ?, de Proudhon). Le prologue à Boniface VIII souligne cette proximité par un point historique sur une croisade méconnue que ce pape lança contre des communautés paysannes dans le nord de l’Italie qui s’étaient révoltées contre quelque seigneur tyrannique (des communautés telles que les a dépeint Jean Anglade dans Les Bons Dieux, du Moyen-Âge au XXe siècle, fonctionnant sur les principes d’entraide, de partage du travail difficile et des biens, de convivialité dans les fêtes et les décisions, typiques de l’autogestion anarchiste).

Pour Dario Fo, il s’agit donc de mettre valeur les enjeux politiques de ces petites pièces et de montrer comme ils ont encore un écho aujourd’hui, afin que la farce devienne fable (à multiples significations sous-jacentes). La naissance du vilain prend initialement l’apparence d’une caricature méchante du paysan, gros lourdaud sale et limité du cerveau, appelé de l’ancien terme devenu péjoratif « vilain », qui pisse sur place et n’a donc pas besoin de culotte. L’auteur établit un parallèle avec une lutte sociale d’ouvrières en usine pour que leurs pauses pipi ne soient pas décomptées du temps de travail… La critique du paysan est en réalité le discours bien plus logique d’un jongleur caricaturant un noble se moquant des paysans ses sujets, affirmant que Dieu a créé les vilains paysans (une sous-race d’humains) pour le servir (serfs) – comme certains ont affirmé que les noirs avaient été créés tels pour être esclaves. La Résurrection de Lazare est une mise en abyme du spectacle qu’offre l’Église au peuple. Sur scène, le jongleur se multiplie et fait apparaître les spectateurs ébahis, venus assister à un miracle, ouvrant grands leurs yeux aveuglés de lumière et tendant leur bourse aux charlatans et piques-poquettes… Enfin, avant les Textes de la Passion (fin logique du spectacle mais plus apaisée, invitation à la méditation), le jongleur rend tangible le parallèle entre les époques antique et contemporaine, en incarnant un pape récent dans Boniface VIII, qu’il a présenté comme meurtrier des paysans, on l’imagine excitant les huées du public, contre son hypocrisie, sa cruauté, sa cupidité… appelant ainsi à la révolte. On peut comprendre qu’en temps de Carnaval, les riches et dignitaires tendaient à se cloîtrer chez eux ou à se travestir en pauvres gueux… La question n’est pas de condamner la religion et de jeter avec elle les valeurs morales du Christ (comme le fera le communisme léniniste avec force), mais au contraire de se réapproprier le message du mythe chrétien pour s’en servir contre les vrais parasites, ceux qui l’utilisent comme légitimation de leur domination et comme outil pour accroître leurs richesses (comme ils peuvent se servir de toute idéologie, récupérer tout symbole positif…).

Le Mystère bouffe, prélude

L’une des premières pièces du répertoire théâtral italien serait La Rose fraîche et si odorante de Cielo d’Alcamo, scène de déclaration d’amour d’un noble à une jeune femme. Mais ce qui en est enseigné est une vaste tromperie, qui sous des airs de simple censure de la grossièreté ampute la portée politique du texte. On déforme le nom originel « Ciullo » (qui signifie couille) en « Cielo » (« ciel »), passant ainsi du jongleur populaire au troubadour noble. On force une lecture poétique des allusions sexuelles, et on refuse de voir qu’il s’agit en fait d’une grue – un gabeleur – et d’une domestique déguisés parodiant des nobles, tournant en dérision leur grandiloquence et leur pudibonderie qui masquent l’appétit sexuel grossier. Le texte contient encore une critique des « défenses » qui permettaient aux riches de laisser une bourse pour ne pas être inquiétés lorsqu’ils commettaient une malversation, un viol ou un meurtre…
De nombreuses images et illustrations peuvent encore témoigner des liens profonds entre théâtre du Moyen-Âge, Carnaval et portée politique des pièces, comme l’attestent les illustrations commentées par l’auteur.

Fo rétablit un lien évident pour lui entre théâtre populaire du Moyen-Âge et culture du carnaval. La parodie de textes religieux, le grossier, le renversement des valeurs, le travestissement, la libération des mœurs sociales et religieuses, le procès des puissants, sont l’essence révolutionnaire du Carnaval. L’esprit de licence du Carnaval libère la parole, et le jongleur peut avertir le peuple des injustices, informer, apaiser ou exhorter. On a souvent appelé les jongleurs « journal de 20h du Moyen-Âge », mais il serait plus juste de les regarder comme des prédicateurs des rues, lanceurs d’alerte, agitateurs politiques… C’est seulement en temps de fête que le jongleur pouvait se montrer sans trop de risques.
On peut aisément comprendre pourquoi les autorités ont toujours voulu interdire le Carnaval (dont l’un des plus grands et des plus célèbres, celui de Paris, a été interdit à l’occasion de la Première Guerre mondiale et a été empêché par la suite), ou le réduire à un défilé de mode chic, grossier et touristique (Venise, Rio), ou à une espèce de rite folklorique et orgie d’alcool (comme toute fête populaire aujourd’hui). L’Histoire a longtemps eu une vision déformée du carnaval et de l’art populaire, bonnes dupes du discours dominant et ne disposant que d’une grille de lecture élitiste de l’art (prépondérance de la forme, non-politique, individualisme), grille profondément destructrice pour l’art populaire : la forme y est volontairement instable, difforme, in-esthétique ; le politique y est fondamental voire fondateur ; le collectif trouble la stabilité de l’identité. Ainsi, le Carnaval n’est pas une fête organisée par les autorités, mais un lieu, un temps où se libèrent, se représentent, toutes les énergies subversives du peuple contre ce qui l’oppresse, les élites, leurs lois ou leur morale. Son esprit s’étend à chaque fête populaire, toute l’année, des Étrennes de fin d’année aux fêtes votives des villages, des moissons aux récoltes… Le Carnaval redouble chaque fête institutionnelle, y apportant un écho, une réplique, mais avec une démarche anarchiste (c’est-à-dire organisée par le peuple, sans dirigeant) pouvant être subversive car bien plus libérée.

Le jongleur qui se présentait sur la place découvrait au peuple quelle était sa condition, une condition de « cornuto e mazziato » comme on dit encore à Naples : c’est-à-dire de cocu et de battu. Parce que cette loi [la défense] lui imposait effectivement d’être bafoué en plus d’être pendu. Et il y en avait d’autres, de ces lois bâtardes. Le jongleur était donc quelqu’un qui, au Moyen-Âge, faisait partie du peuple ; comme dit Muratori, le jongleur naissait du peuple, et au peuple il prenait sa colère pour la rendre ensuite au peuple, médiatisée par le grotesque, par la « raison », afin que le peuple prenne conscience de sa propre condition.
C’est pour ça qu’au Moyen-Âge on les tuait en si grande quantité, les jongleurs, on les écorchait, on leur arrachait la langue, sans parler de certains autres ornements.

jongleurs-agitateurs politiques, p. 38

Qui sait pourquoi les vrais riches ne consentaient pas à jouer avec le peuple. C’étaient des gens du peuple qui se déguisaient ; on organisait une espèce de procès, plutôt violent, à base d’accusations bien précises. « Tu as fait ceci, tu as exploité, tu as volé, tu as tué… ». Mais le moment le plus passionnant était le finale. C’était une espèce d’enfer dans lequel on les précipitait, un enfer avec des marmites feintes pleines de feinte huile bouillante, avec des massacres, des écorchements, pour tous ces riches, ces seigneurs.
Les riches, les vrais, restaient chez eux ces jours-là, parce que, venaient-ils à passer dans la rue : « Allez prends ça ! » « Oh pardon, je croyais que vous étiez un faux ». Et donc pour éviter d’être pris pour de faux riches, ils restaient chez eux, enfermés. On dit même, c’est un grand historien qui le dit méchamment, Bloch, ce Français d’origine alsacienne tué par les nazis parce qu’il était communiste, Bloch affirme que sans aucun doute, les persiennes à imposte ont été inventées à ce moment-là pour permettre aux riches de regarder ces manifestations de la place, sans être vus d’en-bas.
Tous ces gens, ces jongleurs, ces bouffons, à la fin de la fête entraient dans l’église. L’église du Moyen-Âge respectait le sens originel de ecclesia : c’est-à-dire lieu de réunion. Eh bien ils entraient dans ce lieu de réunion à la fin des huit ou onze jours, le temps que durait cette mascarade qui avait lieu en décembre et continuait la tradition des fêtes fescennines, les carnaval des Romains. Ils entraient donc et les attendant au fond de l’église, dans le transept, il y avait l’évêque. L’évêque se dépouillait de tous ses ornements et les offrait au chef des jongleurs ; le chef des jongleurs montait en chaire et commençait à faire une homélie, un prêche, exactement dans le ton des prêches de l’évêque : c’est-à-dire qu’il en faisait une imitation. Pas seulement l’imitation des tics, des formules, mais de tout le discours de fond : il dévoilait en somme tout le jeu de mystification, de l’hypocrisie, le jeu du pouvoir.

Procès carnavalesque, p. 40

Ici, on voit Jésus-Christ, un acteur qui représente Jésus-Christ, ici deux sbires. Ici on voit un crieur public, un acteur aussi bien entendu, et le peuple, en-dessous, qui réagit, qui répond à la réplique du crieur.
Et que dit il, le crieur ? Il crie : « Lequel voulez-vous sur la croix ? Jésus-Christ ou Barrabas ? » Et dessous, tout le peuple répond en criant : « Jean Gloughert !! » lequel était le maire de la ville. Vous comprendrez bien qu’une telle ironie, si peu discrète, ne faisait guère plaisir au maire et à ses amis… Et voilà pourquoi l’on commença à se dire : « On ne ferait pas aussi bien de les interdire ? ».

Photo 5, illustration d’une farce de procès, p. 43 :
Le massacre des innocents

Des soldats prennent les enfants de leur mère et les massacrent. L’une des femmes tient dans ses mains un agneau qu’elle dit être son enfant.

Montrant l’horreur du massacre et de la guerre, du sang versé, quel qu’il soit, pour n’importe quel but, même le plus noble. Ce texte tragique, cette complainte, introduit l’injustice des grands de ce monde, qui pour leur petites affaires provoquent le malheur de quantités d’anonymes. Cette première étape de la démarche de Dario Fo et selon lui, du théâtre des jongleurs du Moyen-âge, est de détruire le caractère supérieur, noble, du seigneur, et d’appeler ainsi à la rébellion contre ces injustes.

Oui, les gosses aussi… mais en temps de guerre ! En temps de guerre, ce n’est pas une honte : on entend les trompettes qui sonnent et les tambours qui battent et les chansons guerrières et les beaux discours des capitaines à la fin.- Oh ! Pour cette boucherie aussi, tu auras droit au beau discours des capitaines. – Mais ici, on tue des innocents… – Parce qu’à la guerre, ils ne sont pas tous innocents ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait. Ils t’ont fait quelque chose, ces malheureux que tu as tués et que tu as égorgés au son des trompettes ?

p. 55
Moralité de l’aveugle et du boiteux

Un aveugle et un boiteux, mendiants, se plaignant de leur handicap. Ils se rencontrent et s’entraident. Le boiteux, sur le dos de l’aveugle, aperçoit Jésus qu’on accable de la croix. Ils prennent peur que celui-ci ne les guérisse… ce qui les forcerait à travailler.

Ce sujet aurait été un grand classique du répertoire des jongleurs au moyen-âge. Cette pièce joue sur l’opposition traditionnelle entre vision du handicap comme malédiction et cet avantage pour les handicapés de ne pas travailler, « au même titre que les seigneurs ». Selon le cliché usuel, les handicapés seraient satisfaits de leur condition. Le boiteux correspond à ce stéréotype. Au contraire de l’aveugle qui accueille le miracle avec joie, mais selon le boiteux parce qu’il n’a pas vu partout l’exploitation des travailleurs. Dario Fo introduit ainsi les questions du travail, de l’exploitation, de l’exclusion et de l’entraide. Une telle pièce ne s’intéresse pas tant à la place des handicapés, des exclus et marginaux, mais à la place du travail dans nos sociétés, à la possibilité d’une entraide, celle qui est au centre des communautés paysannes qui se créent au Moyen-âge.

J’avais pour compagnon un si brave chien… il a filé derrière une chienne en chaleur… enfin je crois que c’était une femelle, cette chienne, mais je n’y vois rien et je ne peux pas être sûr… ça pourrait être aussi un cochon de chien vicieux, ou une lopette de chat pédé qui me l’a rendu amoureux, mon chien.

p. 61

On perdrait le grand privilège qu’on partage avec les seigneurs, les patrons, celui de lever l’impôt : eux en truquant les lois, nous en exploitant la pitié. Et tous en truandant les couillons !

p. 65
Les Noces de Cana

Un ange se prépare à raconter une histoire édifiante. Mais un ivrogne l’interrompt pour raconter la merveilleuse cuite qu’il a eu la veille grâce à de l’eau changée en vin de Jésus.

Le texte invite le public à se réjouir, que même Jésus leur donne sa bénédiction. Son père est aussi un dieu de plaisir. On peut imaginer ici comme le Moyen-Âge et ses spectacles étaient plein de récits bibliques édifiants. Que les jongleurs s’appuyaient sur ce contexte pour écrire des parodies, des personnages au caractère alternatif, parfois eux aussi tirés directement de la Bible, de passages passés sous silence ou vus sous un nouvel angle. Les jongleurs mettent en scène les personnages célèbres qui font l’univers mental des chrétiens à cette époque, mais en proposent une version revisitée, des conclusions différentes.


Dès qu’elle a fini de parler, la Madone, tous ont vu naître et fleurir sur les lèvres de ce Jésus un sourire si doux, mais si doux, que si tu ne faisais pas attention, les rotules des genoux te tombaient d’émotion sur les gros orteils. Doux, il était, ce sourire !… A peine elle a eu fini de parler, ce jeune homme lui a donné un bécot sur le nez, à sa maman.

p. 77, La douceur de la Madone
La naissance du jongleur

Un jongleur raconte comment, autrefois simple paysan, il avait trouvé un lopin de terre en montagne dont personne ne voulait. Ayant trouvé le moyen de le cultiver grâce aux cultures en plateaux, il est persécuté avec sa famille par le maire qui veut récupérer ce terrain finalement utile.

Après des thèmes pas encore subversifs, Dario Fo amène le thème de la propriété des terres, thème fondamental des communautés du moyen-âge qu’il développera encore dans le Prologue à Boniface VIII. Un tel texte veut montrer la genèse d’un révolté, prêt à rejoindre les communautés paysannes, sur la base de l’injustice dont il est victime malgré ses efforts aux travail. Il fait des jongleurs les porteurs d’un message révolutionnaire, d’un mouvement de réappropriation, des hommes prêts à sacrifier leur bien-être pour lutter contre l’exploitation.

Ils veulent te tuer et prendre la terre, ils n’attendent que ça, lui, il se défendrait forcément, ça ne sert à rien de s’en prendre à eux. Parce que toi, tu n’as pas d’honneur, tu es pauvre, tu es un paysan, un vilain, tu ne peux pas penser dignité, honneur, ça c’est bon pour les seigneurs ! Pour les nobles ! Eux, ils se mettent en colère si on leur baise leur fille, leur maîtresse, leur femme, mais pas toi ! Laisse tomber. La terre n’en vaut pas la peine, ni ton honneur, ni le mien, ni celui de personne.

p. 87
La naissance du vilain

Pour soulager Adam des tâches ingrates, Dieu lui fait naître, cette fois par le pet d’un âne, un vilain, uniquement créé pour subir la dureté de la vie et les moqueries.
Pendant ce temps, à l’usine, une lutte sociale naît de la question des pauses pipi.

Ce texte hétéroclite est composé d’un récit de parodie biblique, d’une mise en parallèle à la chronique d’une grève, d’un poème et d’un commentaire critique. Contrairement aux autres textes du recueil, celui-ci ne paraît pas directement théâtral quoique l’on n’y trouve des jeux de scène – comme lorsque le chroniqueur imagine les ouvriers en train de pisser. Il s’agit donc avant tout d’un récit, d’un discours presque, que l’acteur va être obligé d’animer tant que possible.

La mise en perspective moderne, bien que rompant l’illusion agréable d’être devant la résurrection du spectacle dramatique populaire du Moyen-âge, est reliée à la première histoire par un thème comique traditionnel de la culture des fabliaux du Moyen-âge. C’est par le bas corporel qu’on attrape le corps des paysans du moyen-âge. Mais c’est par là aussi que Fo attrape l’ouvrier. Le lien direct qu’il établit entre les deux montre une autre filiation entre ses théories des premières luttes pour les communautés paysannes et les luttes ouvrières.

L’attaque finale contre l’église qui protégeait le seigneur et ses droits, comme la morale économique protège le grand patron-propriétaire, montre bien toute l’actualité du texte avec la vision de deux humanités bien séparées.

Du moment qu’il est né tout nu
donnez-lui un morceau de toile rude
celle qu’on utilise pour mettre en sac les aloses
afin qu’il se fasse une bonne paire de culottes.
Des culottes ouvertes au milieu et sans lacets
car il n’a pas à perdre trop de temps pour pisser.

p. 95

Les belles filles saines
encore que vilaines
fais-les danser couchées
avec toi le mois entier.
Si, après, l’une te lasse
Donne-la pour femme au vilain.
Une femme déjà pleine pour qu’il épargne sa peine. »

Droit de cuissage du patron, p. 98
La résurrection de Lazare

La foule se presse pour assister au miracle de Jésus. Certains en profitent pour monnayer l’entrée, pour louer des chaises aux dames, pour vendre des sardines ou pour faire les poches. Les paris vont bon train sur la capacité de Jésus à accomplir cette fois le miracle annoncé.

Sans se moquer des croyances de l’époque, des miracles chrétiens, Dario Fo montre l’attitude des gens devant l’événement : tentatives de faire profit, émerveillement… Le seul jongleur qui tour à tour joue chaque rôle de la foule a l’opportunité d’un jeu inédit. Le but est non la question de la mise en doute d’un miracle, mais le comportement des gens devant celui-ci, de mettre à distance la rétribution des choses religieuses, les comportements égoïstes face à un événement dont le seul but devrait être la solidarité d’une communauté dans la foi en un avenir commun. Il ne s’agit pas d’être athée mais d’adopter une attitude critique devant le spectacle donné par les grands, d’avoir conscience de sa récupération par les égoïsmes.

Mais il est tout plein de vers, de mouches ! Oh la la ! Doit y avoir au moins un mois qu’il est mort, celui-là, il est tout décomposé ! Oh, quelle vacherie on lui a faite ! Oh, la sale blague ! Cette fois, il y arrivera jamais, le pauvre !

p. 106
Prologue à Boniface VIII

Boniface VIII, au temps de Dante, était un pape intransigeant pour toutes les dissidences monacales. Il torturait sans pitié tous les moines qui prônaient notamment le retour à la pauvreté des représentants de Dieu ou la rigueur du célibat et critiquaient la vie de chair et d’or du pape. Certains d’entre eux, comme Segalello, incitaient les paysans en se moquant à prendre conscience que s’ils travaillaient la terre, alors, c’est qu’elle devrait leur appartenir. Le frère Dolcino, échappé des persécutions, poussa les paysans à déchirer le contrat qui les liaient au seigneur (l’angheria), à s’organiser en communauté et à mettre en commun une part des récoltes dans la crédence pour parer aux périodes de disettes ou pour répondre aux besoins de chacun. Le pape finit par détourner une croisade contre ces communautés du nord de l’Italie.

Après toutes ces pièces réunissant différents éléments de réflexion autour du théâtre politique du Moyen-âge, ce récit explicite clairement ce qui est selon Dario Fo l’objectif de ces pièces. Résultat de ses recherches, ce récit permet de poser le décor historique et l’enjeu politique de ces jongleries. Les jongleurs, les paysans et les moines paupéristes, aspiraient à une même libération de l’homme de l’emprise seigneuriale. Ces communautés dont Jean Anglade fera le portrait dans sa monographie romancée Les Bons Dieux, l’apparition du communautarisme de construction sociale contre l’injustice de l’exploitation, ont été rayées de l’histoire car elles témoignent du fait qu’il y ait d’autres solutions, des alternatives à la gouvernance des grands.

Eh bien, ce moine qui avait presque un surnom de jongleur, s’en allait partout provoquer les paysans : « Eh ! vous autres, qu’est-ce que vous faites donc ? Vous vous amusez ? Ah non ! Vous bêchez la terre ? Vous travaillez ! Et à qui elle est, la terre ? A vous, je pense ! Non ? Elle n’est pas à vous ? Comment ! Vous travaillez la terre et… Mais vous en tirez un bénéfice ! Quel bénéfice ? Ah… un pourcentage si bas que ça ? Et vous dites que tout le reste c’est pour le patron ? Le patron de quoi ? De la terre ? Ah ah ah ! Il y a un patron de la terre ? Vous croyez vraiment que dans la Bible telle portion de terre est attribuée à un Tel de la famille Untel… Imbéciles ! Demeurés ! La terre est à vous : eux, ils l’ont piquée et puis ils vous l’ont donnée à travailler. La terre est à celui qui la travaille : compris ?

p. 109
Boniface VIII

Le pape Boniface VIII, en public, veut aider Jésus dans son labeur. Il se dépouille de ses robes et bijoux, fait appeler un moine pour montrer son amour pour eux.

Boniface VIII est une petite farce où la fausseté et l’orgueil de seigneur du puissant pape se révèle dans sa confrontation avec le fils de Dieu et son chemin de croix. Ainsi, l’ennemi n’est pas la religion, les moines, mais le puissant, le patron qui profite et mène une vie déréglée, dépravée et détachée des préoccupations du peuple. En terminant par cette pièce, Dario Fo cristallise le ridicule et la fausseté des puissants dans la tête des spectateurs, comme ils sont détachés des préoccupations des petits – la boucle est bouclée et l’on en revient à la thématique du Massacre des innocents.

Ne lui fais pas voir de choses qui brillent… C’est un sauvage pas possible, celui-là. C’est un sacré original… ôte-moi mes chaussures… ôte-les ! Il veut que les gens soient pieds-nus, allez, ôte !!… Donne-moi quelque chose pour me salir… de la terre sur la figure.

p. 123
Textes de la passion

Tableau I, Le fou et la mort
La Mort entre dans une auberge où le fou est en train de jouer aux cartes. Il lui parle avec douceur mais ce n’est pas lui qu’elle vient chercher. A côté, Jésus mange avec ses apôtres.
Tableau II, Marie vient à savoir que son fils est condamné
Amélie et Jeanne tentent d’éloigner Marie d’un étrange cortège où les gens blasphèment, sont en colère, où des voleurs portent des croix.
Tableau III, Jeu du fou au pied de la croix
Le fou joue avec les crucifieurs pour gagner l’homme en croix et l’échanger avec un pendu…
Tableau IV, La passion
Marie arrive auprès de son fils et réclame qu’il lui soit rendu au nom de sa souffrance de mère.

Dario Fo fait ressortir toute la portée humaine du drame de la passion du Christ, en se détournant de la scène connue par les Évangiles, du discours théologique, et en mettant en scène des personnages inhabituels comme le fou témoin lambda (comme un transfuge du Moyen-Âge directement projeté comme porteur du regard du peuple du Moyen-Âge), la mort venue chercher Jésus (donc résolument neutre dans son action, égale devant tous, comme on la conçoit au Moyen-Âge dans les danses macabres), la mère ignorante des enjeux religieux et politiques pleurant son fils… Le regard du peuple met ainsi en valeur le message originel du prophète Jésus, dit « roi des fous », c’est-à-dire bien entendu roi des jongleurs (celui de la Naissance du Jongleur), celui qui se soucie des pauvres et éveille les consciences du peuple, contre des élites dépravées par la quête de pouvoir et d’argent.

Je ne suis ni Dieu ni prophète, mais cette nuit, la dame en noir m’a tout dit, elle m’a raconté en pleurant comment ça va finir.

D’abord, tu vas te retrouver tout doré, oui, tout en or des pieds à la tête, et puis ces clous en fer, ils deviendront des clous d’argent. Et tes larmes, ce sera des petits diamants tout brillants. Et le sang qui ruisselle sur ton corps, ils en feront une rangée de rubis scintillants. Et ils te feront tout ça à toi, toi qui t’es égosillé à leur parler de la pauvreté. Et par dessus le marché, cette croix de douleur, ils vont la planter partout : sur les boucliers, sur les bannières, sur leurs épées, pour abattre les gens comme des vaux et cela en ton nom, au nom de Jésus, qui a crié que nous sommes tous frères, qu’il ne faut pas tuer.

Tu as déjà eu un Judas ? Eh bien tu en auras par milliers, autant que des fourmis, des Judas qui te trahiront, qui vont t’utiliser pour tromper les couillons !

Écoute-moi, ça n’en vaut pas la peine… Que dis-tu ? Pas tous des traîtres ? Bon, donne-moi des noms : le frère François,… et puis Nicolas… et saint Michel… Dominique… et Catherine et Claire… et après ?… D’accord, ceux-là aussi, n’empêche que ça fera jamais que quatre pelés et un tondu en face des autres, des malfaisants… et ces quatre pelés ils les traiteront comme ils t’ont traité, après les avoir persécutés pendant leur vie. Pardon, répète… j’ai pas bien compris. Même s’il n’y en avait qu’un seul, oui, un seul homme sur toute la terre, digne d’être sauvé, un seul juste, ton sacrifice ne sera pas vain… Oh non, là tu es vraiment le roi des fous… Tu es un asile de fous au complet !…

Même s’il n’y en avait qu’un seul, p. 154

Ramasse tes lettres : Paul Morand, L’Homme pressé

Roman expérimental d’un homme qui devance l’emballement du monde

Morand (Paul) 1941, L’Homme pressé, Le Livre de Poche, 1963

Note : 4 sur 5.

Résumé

Pierre Nioxe, antiquaire, n’a pas de temps à perdre. Son associé, son domestique, son chat… l’ont abandonné car ils ne pouvaient plus supporter son empressement. Quand Hedwige, seconde fille de la mère Bonne Rosebois vient le rencontrer à propos de l’achat qu’il a fait d’une propriété qui appartenait à son père, il a évacué tout siège et ouvert grand les fenêtres pour qu’elle n’ait aucune envie de faire durer la conversation. Mais cette jeune fille d’une famille aux humeurs lentes, aux manières lascives, très attachée à son petit refuge chez maman, va lui plaire.

[Le temps qui s’écoule en attendant les femmes.] Ce doit être une source d’eau salée, soupire-t-il, gonflée de toutes les larmes de ceux qui ont attendu.

p. 173

Commentaires

Portrait en mouvement d’un homme que serait en plein accord avec le rythme effréné de la modernité, le personnage de Pierre provoque, par son impatience devant la disfonctionnalité du monde, des scènes hilarantes comme la chaîne des trois taxis hélés par lui, par son domestique et par le concierge (n’ayant pu attendre ceux qu’il avait fait commander par l’un puis par l’autre) ; la visite au pas de course de l’immense musée du Louvre avec semée de ses trois accompagnatrices (sa femme et ses soeurs, abandonnant tour à tour, épuisées) ; les restaurants où le personnage va se servir lui-même et où il commence le repas par le fruit ; les carnages dans le jardinet (les plantes asphyxiées à l’engrais) ; les techniques de pointe américaines pour faire accoucher sa femme en 7 mois seulement… Seulement, dans le passage à l’acte, il décidera d’être lent. Faut-il croire que le rythme moderne nous rend ridicule et impuissant ? Le motif de l’homme pressé permet à Morand de formidables effets de style qui rappellent par certains emportements ceux de Céline. Le tableau caricatural n’est ni pitoyable, ni cruel, simplement drôle et solide, exagéré mais vraisemblable, dans les manies du personnage.

On peut voir le roman comme une comédie de mœurs à la façon de Molière (ou La Bruyère) critiquant un défaut de caractère en l’incarnant dans un personnage. Mais si Morand fait rire de l’absurdité des situations qui résultent du comportement de son personnage, il ne le condamne pas moralement : c’est un peu comme si celui-ci était juste un cobaye, un homme qui bien volontiers essayerait de se plier à la vitesse que voudrait nous imposer ce nouveau monde, comme une expérience pour montrer que l’homme n’est pas fait pour cela (selon les principes du Roman expérimental de Zola – on pose un personnage avec un profil donné dans un contexte donné et on écrit ce qui va logiquement se passer). La vitesse et le gain de temps ne sont pas ici liés à l’argent, mais plutôt à une obsession d’être en phase avec le monde, l’innovation, les progrès techniques… On rejoint là certaines considérations de Günther Anders dans L’Obsolescence de l’Homme, sur la honte de l’homme devant la perfection des machines, l’inadaptation de l’homme face à l’emballement technologique (ayant toujours un train de retard et ne pouvant donc que se sentir défaillant), la question de savoir si un progrès est désirable ou non quant aux changements qu’il va provoquer dans les modes de vie… si il est désirable ou non que l’homme s’adapte à ce monde de vitesse et d’innovation technologique.

– Avez-vous l’espérance de l’au-delà ? Parlez-vous avec Dieu ?
– J’estime qu’après m’avoir joué le tour de me mettre au monde c’est à Lui à me faire signe le premier.

p. 12

Passages retenus

Mégalopole, lieu idéal d’expérimentations humaines, p. 17 :
Paris, ville d’ancien régime, est une excellente station klimatérique pour l’observation des êtres, car, comme toutes les vieilles capitales, il est le refuge des opprimés de la sensibilité, des déserteurs du règlement et des infirmes du temps présent. Pourquoi Paris a-t-il, chez nous, une telle renommée ? Parce que c’est une cité d’orages nerveux et de tumulte moral. Voilà, monsieur, où il faut affirmer qu’est sa profondeur, à cette ville qu’on dit superficielle et qui a inventé tant de vices et de styles.

La volonté du moi de s’étendre, p. 206 :
L’enfant encore invisible est sans cesse présent entre eux ; expression de cet impérialisme du moi inconscient et forcené qui nous pousse toujours à étendre nos frontières de chair, il exalte Pierre, excite son impatience passionnée. « Finira-t-il par naître, pense-t-il, ce paresseux, ce troglodyte ? Pour l’instant, il se retire comme un ermite « sentant sa vie (et non sa mort) prochaine » ».

Le piège de l’espoir, p. 252 :
C’était une sorte de défaite heureuse à laquelle il adhérait pleinement. Il possédait le vrai désespoir, c’est-à-dire cette absence totale d’espoir qui apporte la résignation et la paix, non ce violent regret bien à tort baptisé désespoir où se dissimule encore une ombre d’espoir, juste ce qu’il faut pour prolonger notre résistance et nos atroces soubresauts.

Cache ta voix : Lettre sur l’astrologie, Maïmonide (pamphlet)

Pourquoi s’intéresser à un domaine de connaissance reposant sur de mauvaises bases ?

Maïmonide (Moïse) 1195, Lettre sur l’astrologie, Allia, 2001

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

À la demande des rabbins de Montpellier, le raïs des Juifs en Égypte exprime sa position concernant l’astrologie. Il en a longuement disserté dans son récent Guide des égarés (publié en 1190 mais alors indisponible hors du monde arabe et non traduit). Pour lui, l’astrologie n’a aucun intérêt scientifique ni philosophique et relève de l’idolâtrie, perturbant les croyants dans leur conception et leur être au monde.

Commentaires

Pour commencer, l’auteur dénonce le fétichisme de l’écriture. Dans les premiers temps, l’écriture relevait d’un pouvoir quasi magique détenu par les sorciers et chamanes, et si elle était ensuite le travail manuel des scribes et des clercs, c’était bien la parole des rois et des prophètes qui était contenue, puis celle des aristocrates et des intellectuels. Ainsi, les populations peu alphabétisées et cultivées sont encore souvent impressionnées par le spectacle de l’écriture, pratique maîtrisée par de rares personnes instruites, surtout connue d’eux par les écrits sacrés (exemple chez les peuples musulmans non arabophones où les calligraphies arabes, incompréhensibles, peuvent être parfois regardées comme relevant du divin quand bien même il peut s’agir de publicités…). On pourrait étendre le propos aux langues jargonnantes (comme les critiquent inlassablement Rabelais et Molière) qui éblouissent les peu instruits (par leur latin et leur grec), comme le font à un autre niveau les discours des politiques modernes, pleins de ces mots creux (liberté, égalité, résilience…) ou techniques joliment placés côte à côte avec leurs mesures plus techniques. Le talent oratoire, le degré de sophistication, ou bien encore le fait d’être publié, d’avoir une existence médiatique, ne garantit absolument pas que le contenu ait le moindre intérêt. Ce n’est pas parce que l’astrologie a l’allure d’un discours élaboré, que de nombreuses personnes s’y adonnent, en dissertent avec saveur, que c’est un domaine de connaissance pertinent.

Ensuite, il montre de manière simple que les préoccupations propres à l’astrologie ne rentrent pas dans les connaissances susceptibles d’intéresser ses destinataires. En effet, l’astrologie ne relève ni de la philosophie (ce qui se conçoit logiquement), ni de la science empirique (ce qui se perçoit), ni des religions d’Abraham (ce que disent les prophètes et les justes, de ce qu’il est bon de dire). Ce domaine n’est pris au sérieux par aucun des savants et philosophes de l’antiquité (Aristote en particulier ; mais Ésope et après lui Platon – puis La Fontaine – se moquent de Thalès de Milet, assimilé à un astrologue, qui tombe dans le puits à force de marcher en regardant les étoiles). Ainsi, il est nécessaire de se méfier de connaissances qui ont été rejetées par des penseurs faisant autorité (ce n’est pas suffisant cependant pour écarter un domaine de connaissance – erreur maintes fois répétée de journalistes et autres professeurs, d’invalider une hypothèse par argument d’autorité).

Astrologie et astronomie partagent un même objet (la considération des astres). C’est ce qui peut méprendre et donner par contiguïté une légitimité scientifique à l’astrologie (comme la chimie pour l’alchimie). Or si l’astronomie relève d’une connaissance fondée sur l’observation et la mesure de phénomènes, l’astrologie déduit telle augure de telle position des étoiles, d’après des correspondances arbitraires établies d’après des croyances provenant de cultures religieuses éloignées comme celles des Chaldéens et des Égyptiens. Les deux domaines sont donc fondamentalement différents. C’est dans une certaine mesure la même différence entre un vrai journaliste qui va sur le terrain mener l’enquête (un reporter, un chercheur) et certains pseudo-journalistes qui partent d’une croyance, d’une conviction et vont à partir de celle-ci, élaborer le seul raisonnement possible (c’est malheureusement l’essentiel des discoureurs publics dans les médias grands publics – c’est la manière de discuter la plus instinctive, en partant de ses présupposés). C’est leurs croyances préalables qui aboutissent à leur raisonnement et non leurs observations qui permettent d’aboutir à des hypothèses de connaissances. Là non plus, il ne suffit pas de dire que ces connaissances ne sont pas scientifiques pour les invalider. Maïmonide a bien compris qu’il ne suffit pas, pour enrayer la diffusion d’une pratique païenne indésirable mais séduisante, d’en montrer l’incohérence, les erreurs de raisonnement et de méthode. Le plus important se situerait plutôt au niveau de la morale : cette pratique ne va-t-elle pas à l’encontre des valeurs qui vous sont les plus chères ?

L’astrologie propose un système de fonctionnement du monde original, qui repose sur l’idée – absurde pour la raison – d’une détermination par les astres des destinées depuis la naissance. Cette base s’oppose fondamentalement au monothéisme qui posent le libre-arbitre comme base : l’homme agit et il lui advient du bien ou du mal selon cette action ; l’homme peut donc rechercher le bien. L’astrologie est dangereuse car elle enferme l’homme dans une croyance à l’inconséquence de ses actes. Certes, l’astrologie est nettement plus complexe qu’une simple lecture de thème astral, mais ses fondements en plus de n’être ni logique ni scientifiques, sont fortement pernicieux. Le discours d’Hitler par exemple (dans Mon Combat) est élaboré en mêlant une analyse politique plutôt rigoureuse à une croyance préalable dans la méchanceté fondamentale des juifs et des communistes. C’est donc suivant un système de croyances qu’il propose son action politique (« aryen » en sanskrit signifie noble et rappelle les liens de paternité entre les peuples Indo-Européens ; la croix gammée est un symbole de bien chez les Hindous). Les « crimes contre l’humanité » perpétrés par les Nazis sont, si l’on adhère à leurs valeurs, tout à fait logiques et bien-fondés. C’est par la critique de ces valeurs que l’on en vient à considérer leurs crimes (peut-on faire des généralités sur une ethnie ou religion ? Est-il bon de haïr un peuple ? Peut-on liquider ses ennemis politiques ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Peut-on tuer des innocents pour aboutir au bien ? Est-ce une bonne idée d’éliminer tout ce qui est imparfait ? La différence est-elle condamnable ? De conquérir et d’imposer une seule vérité ? Doit-on imposer ses croyances par la force ?).

Passages retenus

L’astrologie comme fondement de l’égarement de la civilisation, p. 11 :
La cause qui fit que la plupart, sinon tous, hormis les quelques rares rescapés que Dieu rappelle, se sont abusés, la voici : c’est le penchant maladif, puissant et néfaste, de croire d’un prime élan que tout écrit est vrai, et d’autant plus qu’il est plus ancien. Que d’aucuns s’adonnent à ces doctrines, qu’ils les débattent et les commentent, aussitôt s’en emparent, comme de sciences, les esprits impulsifs, pensant en eux-mêmes : « Est-ce pour que le mensonge existât qu’Il fit le stylet des scribes ? Est-ce en vain que l’on traite de ces choses ? »
C’est là ce qui perdit notre royaume et ruina notre Temple ; c’est ce qui nous a conduits jusqu’ici, puisque nos pères ont pêché et ne sont plus, le jour qu’ils trouvèrent bon nombre d’ouvrages sur des matières astrologiques (lesquelles sont le fondement de l’idolâtrie comme nous l’avons montré dans les Règles relatives à celle-ci) ; alors, ils divaguèrent, ils en furent férus. Ils imaginèrent que c’étaient des pensées remarquables et d’une grande utilité ; si bien qu’ils négligèrent l’art de la guerre et la conquête du sol, pensant qu’elles y pourvoiraient. C’est pourquoi les prophètes les ont appelés des insensés et des sots. Et sans doute furent-ils bien sots de marcher après le néant stérile.

p. 23 :
Ne savez-vous pas que le sens de nombreux versets n’est pas littéral ? Aussi, quand le sens commun répugne à les prendre littéralement, le Targum en propose une paraphrase que celui-ci approuve. Que jamais homme ne rejette sa raison par devers lui, car ses yeux sont devant, non derrière ! Je vous ai déjà dit, d’ailleurs, mon sentiment là-dessus.

Le mauvais arbre, p. 25 :
Enfin, je tiens à vous rappeler que tous les détails concernant l’astrologie sont les rameaux d’une même souche. Je vous ordonne donc en conscience : Coupez l’arbre, cassez ses branches, abattez ses rameaux, et dispersez ses fruits ! Plantez à la place l’arbre de la connaissance du bien et du mal, mangez-en le fruit excellent ; étendez la main et prenez encore de l’arbre de la vie ! Que Dieu nous accorde, ainsi qu’à vous, d’en cueillir le fruit, de nous régaler de sa substance, jusqu’au point de vivre pour l’éternité !

Ramasse tes lettres : Le Sermon de la chute de Rome, Jérôme Ferrari (roman)

Archéologie d’une utopie d’entreprise philosophique et capitaliste

Ferrari (Jérôme) 2012, Le Sermon de la chute de Rome, Actes Sud, coll. Babel, 2013

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Matthieu et Libero mettent fin à leurs études de philosophie à Paris pour reprendre un bar au village de leurs parents, en Corse. Ils gèrent leurs affaires avec intelligence. Les clients viennent de toute la région pour passer leurs soirées dans ce lieu de convivialité, servis par une équipe de jolies jeunes filles.
Alors que tout semble fonctionner à merveille, Aurélie, la sœur de Matthieu, qui réalise des fouilles en Algérie sur les traces de Saint Augustin, trouve que l’entreprise a quelque chose de vulgaire, que son frère est changé, qu’il ne se soucie guère de sa famille. Lui-même est pris d’une espèce d’inquiétude et ne rentre plus dormir chez son grand-père…

Commentaires

Le bar des deux amis est à priori un lieu d’utopie philosophique réalisée : appliquer au monde réel, à la vie de tous les jours, la quête de sagesse initiale. La République de Platon appliquée à une micro entreprise ; ou encore le rêve de Leibnitz du philosophe-homme d’action impliqué dans le monde. La morale des « Sermons sur la chute de Rome » de Saint Augustin (à la suite du pillage de Rome par Alaric en août 410) pourrait signifier que toute civilisation, toute entreprise, même les plus accomplies, ne vivent qu’un temps. Comme si il n’y avait pas de raison à l’échec de l’entreprise des deux amis. Toute bonne chose a une fin, toute civilisation a une durée.

Doit-on voir ainsi dans l’échec de cette entreprise-monde, le symbole de la chute de notre empire capitaliste ? Qui chuterait, se terminerait non pas à cause d’invasions barbares, mais parce que c’est la fin d’un temps ? Le bar des deux philosophes ratés est en effet une utopie capitaliste par excellence. Par l’intelligence philosophique, la logique qui les distingue, les deux amis répondent aux différents problèmes concrets, typiques du monde capitaliste : retour des urbains dans les campagnes abandonnées, redynamisation de la province ; conciliation des goûts élaborés du terroir et de la consommation bas de gamme (idée de proposer les produits les plus médiocres de l’industrie comme unique alternative aux produits chers et qualitatifs du terroir). Faire appel aux fantasmes sexuels de la clientèle mâle consommatrice par une équipe de serveuses aguicheuses à la limite de la prostitution, animation musicale, ouverture tardive « entre amis » (non légale)… Gestion humaine, comme une famille. Les serveuses sont des petites sœurs, les clients des amis. Ils réalisent ce qui pourrait se faire de mieux dans les conditions présentes du monde économique.

Or, l’échec de l’entreprise n’est pas due à une fin de cycle que seul Dieu aurait décidé. Matthieu délaisse ses obligations familiales, fuit son grand-père qui l’a pourtant soutenu pour obtenir le bar. Sommeillant au confort de l’argent, couchant incestueusement avec ses employées-sœurs profitant ainsi de sa position, il reproduit dans son entreprise la consanguinité de ses parents-cousins – les règles d’éthique fondamentales sont brisées, annonçant la dérive prochaine. Une collègue trahit : est-ce avidité grandissante (naturel humain, voire habitude locale, ou bien logique dans une société capitaliste) ou bien insatisfaction face à des patrons manquant de générosité malgré leur discours (comme c’est souvent le cas) ? Elle est renvoyée sans pitié alors qu’elle était l’une des plus proches collaboratrices et qu’elle avait joué un rôle important dans le succès de l’entreprise. Le succès du musicien en art et en femmes qui acquerrait presque un statut de star locale, méprisant les pauvres ploucs du coin, est le reflet de ces grands personnages stars du spectacle capitaliste : une gloire bien peu méritée surtout auprès de femmes vulgaires, une fierté et une méchanceté de caniche. Ces héros humainement indigestes sont agités chaque jour sur la scène médiatique, comme des modèles, attisant toujours d’avantage la frustration des gens qui ont été mis sur le côté (et qui se sentent valoir plus que ces êtres sans âme). Le spectacle de la chair humaine des jeunes filles et du beau jeune homme musicien, hypnotisant les yeux des masses salivant d’envie excitée, est le procédé séducteur putatif numéro un du capitalisme, revu et répété un million de fois, dans les publicités, dans les films. Il est trop tard ou bien tout simplement impossible d’humaniser l’entreprise capitaliste et son monde profondément destructeur, car l’humanisme, la gestion éclairée n’y sera jamais qu’une jolie façade, un joli message dissimulant des mensonges, cachant l’exploitation des hommes et des femmes.

Comme le suppose Saint Augustin, il n’y a sans doute pas à s’inquiéter de la chute de Rome, de désespérer, car Rome devait chuter, et l’entreprise bâtie sur du faux devait exploser. Et ce n’en sera que mieux. Car cette entreprise détourne l’homme de sa nature, de ses racines, de son inclination, comme ces deux philosophes ratés qui se sont faits patrons, souteneurs, mafieux… Matthieu qui renie son amour de jeunesse, son grand-père, son père, sa passion pour la philosophie… pour un confort, le plaisir, la concupiscence…
Ainsi, un peu comme la sœur archéologue sur les traces de saint Augustin, l’auteur dévoile ce que cache cette belle utopie capitaliste qui finit logiquement en tragédie.

Passages retenus

Problème de déracinement, p. 71-72 :
Mais l’influence toxique de sa terre natale le renvoyait à nouveau vers ce qu’il n’avait jamais cessé d’être, un paysan inculte et gauche que le destin avait propulsé dans un monde qu’il ne méritait pas, et ni les les caisses de champagnes qu’il avait commandées pour le mariage de sa jeune sœur ni son projet grotesque d’ouvrir un hôtel à Saigon quand il aurait pris sa retraite militaire n’y changeraient rien. Ils étaient tous des paysans misérables issus d’un monde qui avait cessé depuis longtemps d’être un et qui collait à leurs semelles comme de la boue, la substance visqueuse et malléable dont ils sont faits eux aussi et qu’ils emportent partout avec eux, à Marseille ou Saigon, et Marcel sait qu’il est le seul qui pourra réellement s’échapper.

Les astuces commerciales, p. 95-96 :
Il parlait de l’avenir en visionnaire et Matthieu l’écoutait comme s’il était le sceau des prophètes, il leur fallait modérer leurs ambitions sans y renoncer tout à fait, il était exclu qu’ils offrent un service de restauration complet, c’était un bagne et un gouffre financier, mais ils devaient proposer à manger à leurs clients, surtout en été, quelque chose de simple, de la charcuterie, des fromages, peut-être des salades, sans lésiner sur la qualité, Libero en était certain, les gens étaient prêts à payer le prix de la qualité, mais comme il fallait se résigner à vivre à l’heure du tourisme de masse et accueillir également des cohortes de gens fauchés, il était hors de question de se cantonner aux produits de luxe et ils ne devaient pas hésiter à vendre aussi de la merde à vil prix, et Libero savait comment résoudre cette redoutable équation, son frère Sauveur et Virgile Ordioni leur fourniraient du jambon de premier choix, du jambon de trois ans, et des fromages, quelque chose de vraiment exceptionnel, et même de si exceptionnel que quiconque y aurait goûté mettrait la main au portefeuille en pleurant de gratitude, et pour le reste, inutile de s’embarrasser avec des produits de seconde zone, les saloperies que vendaient les supermarchés dans leur rayon terroir, conditionnés dans des filets rustiques frappés de la tête de Maure et parfumés en usine avec des sprays à la farine de châtaigne, autant y aller carrément dans l’ignoble, en toute franchise, sans chichis, avec du cochon chinois, charcuté en Slovaquie, qu’on pourrait refourguer pour une bouchée de pain, mais attention, il ne fallait pas prendre les gens pour des cons, il fallait annoncer la couleur et faire en sorte qu’ils comprennent les différences de prix et n’aient pas l’impression de se faire entuber à sec, la daube c’est cadeau, la qualité, tu raques, l’honnêteté était absolument indispensable en la matière, non seulement parce qu’elle était une vertu recommandable en elle-même, mais surtout parce qu’elle jouait à peu près le même rôle que la vaseline, il fallait préparer des plateaux de dégustation pour que les clients puissent se faire une idée, vous goûtez et vous prenez la commande après, mais non je vous en prie, reprenez donc un bout pour être sûr, et cette scrupuleuse honnêteté serait d’autant plus récompensée que, quel que soit le choix final, leur marge serait sensiblement la même, ils allaient les saigner, tous ces connards, les pauvres, les riches, sans distinction d’âge ni de nationalité, mais les saigner honnêtement, et même en les choyant, un patron de bar devait s’occuper de sa clientèle […], et le problème crucial à résoudre était donc celui des serveuses. Vincent Leandri les emmena un soir chez un de ses amis qui avait géré plusieurs affaires sur le continent et tenait maintenant, au bord de la mer, un bar de nuit chic et discret qui aurait cependant dû lui valoir une condamnation immédiate pour proxénétisme aggravé, comme Matthieu et Libero ne tardèrent pas à s’en rendre compte. Il les accueillit à bras ouverts et les régala généreusement de champagne.

Le monde est un tout, p. 117 :
Ce n’était qu’en arrivant à l’aéroport d’Alger, puis dans les locaux de l’université, et plus encore à Annaba, qu’elle renouait avec la bonté. Elle supportait joyeusement l’interminable attente aux guichets de la police des frontières, les embouteillages et les décharges à ciel ouvert, les coupures d’eau, les contrôles d’identité aux barrages, et la laideur stalinienne du grand hôtel d’État dans lequel était logé toute l’équipe d’Annaba, avec ses chambres délabrées donnant sur des couloirs déserts, lui semblait presque émouvante. Elle ne se plaignait de rien, son acquiescement était total car chaque monde est comme un homme, il forme un tout dans lequel il est impossible de puiser à sa guise, et c’est comme un tout, qu’il faut le rejeter ou l’accepter, les feuilles et le fruit, la paille et le blé, la bassesse et la grâce. Dans un écrin de poussière et de grâce reposait le grand ciel de la baie, la basilique d’Augustin, et le joyau d’une inépuisable générosité dont l’éclat rejaillissait sur la poussière et sur la crasse.

Art et artisans : Figures de graffeuses, par A. Derquenne et E. Clerc (graffiti)

Face souriante du graffiti, profondeur des murs

Derquenne (Audrey) & Clerc (Elise), Figures de graffeuses, éd. Alternatives, 2020

Disponible ici sur le site des éditions Alternatives, tout comme leur premier ouvrage simplement intitulé Graffeuses, paru en 2018, qui mettait déjà en avant les femmes dans le graffiti, mais restait centré sur les lettrages.

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50 graffeuses, expertes dans l’art des « figures » (ou graffitis figuratifs, personnages), illustrent de nombreuses photos de leurs œuvres en s’exprimant sur leur parcours, leurs pratiques, ce que signifient pour elle l’art, le graff ou les figures dans le graff, ce qu’elles ressentent lorsqu’elles peignent, leur rapport à la question de l’illégalité, « le tag vandal », leur rapport au groupe, au monde du graffiti, en tant que femme, le virage à l’âge adulte, les difficultés à conjuguer leur passion avec le statut de salariée ou de mère de famille, leurs influences, leurs goûts musicaux…

En guise de présentation des autrices, (ex?)graffeuses

Conte biographique : Madame D. et Miss 6-if

Mini choix de graffs illustrés poétiquement

Temps poétique : Ce que murmurent les figures

Divagations entraînées par la lecture

Contenu

Le titre « Figures de graffeuses » joue sur les contenus pictural (dessins figuratifs d’artistes féminines) et scriptural du livre : récits de parcours, positions artistiques exprimées, émotions, influences… (ce qui constitue en quelque sorte des autoportraits, des figures). On pourrait aussi au vu de la couverture s’attendre essentiellement à des visages de femme, et c’est bien ce que l’on trouve en majorité (une bonne moitié), à se demander – ce que font certaines – s’il s’agit de représenter la femme dans l’espace public, prolongation d’un combat pour gagner de l’importance au monde, une liberté… ou si les femmes-artistes perpétuent le modèle marchand de la femme esthétisée, érotisée. En second lieu, viennent les figures d’animaux plus ou moins anthropomorphisés ou « biboyisés » (un singe au micro, un chien bombe en gueule), cédant ainsi à la très conventionnelle tendresse pour les animaux, ou bien exprimant l’instinct, l’animal en la femme, l’art sauvage (né de presque rien, comme tous les éléments de la culture hip-hop). On trouve ensuite des personnages plus indéfinissables, sortes de formes animées comme s’il était clairement question de donner vie, sourire et bouche au mur ou à la peinture, d’animer les lettres. Et puis, quelques personnages masculins. Les lettrages ne sont bien-sûr pas absents, qu’ils entourent une figure, que la figure soit une partie d’eux (lettre animée ou remplacée), ou qu’ils soient l’œuvre montrée, rappelant le lien inextricable que les figures entretiennent avec ce cœur du graff qu’est le lettrage (même si certaines s’en affranchissent).

par Eli Gargameli


Comme un perso de B.D.

Pour l’univers du graffiti, le lettrage (comme le verbe biblique) est premier. Les dessins figuratifs sont donc en général une sorte d’accompagnement. Le choix des deux auteures (après une première publication orientée lettrages) d’axer l’ouvrage sur ces pratiques figuratives, c’est la volonté d’accorder une nouvelle importance à cette pratique seconde (parallèle à l’ambition de mettre la femme et l’homme graffeuse graffeur sur un pied d’égalité ?). Les graffeuses ici présentées rappellent qu’elles sont confrontées à deux difficultés : le fait de faire des figures considérées comme plus conventionnelles ou faciles d’accès (comme des chansons pop) dans un monde de lettres (art abstrait, free jazz), et d’être des femmes dans un univers plutôt masculin. La première difficulté se résout d’elle-même : la figure est non seulement nécessaire au lettrage, complément donnant de la légèreté, du mouvement, de la fantaisie, mais elle est comme une double-porte d’accès – comme le dieu Janus – pour accéder à ce monde secret pour les non-initiés (les lettrages étant souvent plus hermétiques) mais aussi pour les graffeurs pour en sortir et se rendre dans le monde conventionnel de l’art reconnu, rémunéré, de l’art appliqué… La figure complétant un éventuel book en montrant des compétences de dessin traditionnel, d’illustration. Les figures représentent également une plus grande interaction avec le spectateur. Il y a avant tout un regard, une moue, un mouvement, dans chacun de ces personnages. Du personnage convivial riant parmi ses lettres, comme un partenaire de jeu ou de rêve, à la femme qui séduit, libérant tout son charme ou qui au contraire marque son mécontentement par son regard, par un cri… en passant par le personnage acteur du mouvement, qui danse, qui vit dans l’univers urbain de la rue, des banlieues, du hip-hop… presque un personnage de bande dessinée. L’influence du monde des BD, comics ou mangas est flagrante. Les murs blancs, longs comme des bandes, se prêtent très bien à cette lecture, à ce mouvement, cette action qui se déploie, de gauche à droite (tout comme la disposition des photos), réconciliant dessin et écriture, signifiant et signifié. Les lettres sont souvent présentes pour leur formes, leurs mouvements et couleurs (non plus pour leur signification), les dessins portent davantage de sens (inversant le rapport habituel). Bref, les figures font parler les murs, sont-ce les voix des sans-voix ? les exclues et les emmurées ? Ces femmes qui étaient cachées sortent des murs. La vie de la pierre, trait tellement évident pour cette culture urbaine, née des bas-quartiers où les hommes et femmes sont justement si souvent réduits et réduites aux pierres et aux murs qu’ils habitent (attachement à leur résidence définie par l’unité esthétique des bâtiments, jeunes qui tiennent les tours en s’adossant, cœur de pierre, vie dans les caves, femmes discrètes voire emmurées…).

graff par See Ya

Une pratique mystique

Plusieurs artistes essaient de rattacher l’étrangeté de leur pratique – s’exprimer en dessinant sur un mur – à quelque chose de plus profond et naturel dans le corps, dans la nature humaine, comme si elles retrouvaient un geste instinctif, d’où ce rapprochement – plutôt évident à y regarder de près, mais très pertinent – aux peintures des cavernes des premiers hommes (et femmes, puisque les spécialistes ont récemment surmonté l’apriori d’une stricte division sexuée des tâches dans les sociétés primitives : prouvant que les femmes chassaient et que la fonction importante de chamane leur était souvent attribuée). Parallèle évident entre les bombes et marqueurs et la technique des pailles aérosol et bâtons de craie. Pour Jean Clottes (in. Les Chamanes de la préhistoire), en faisant surgir une figure animale ou anthropomorphe de la pierre, l’artiste-chamane reconnecte l’être humain individuel et pensant (enfermé dans le monde de son esprit) à l’ensemble du monde naturel, de ses semblables, des animaux, des plantes, de la terre, des morts, des esprits et des énergies, à l’Un. Le graffiti n’est-ce pas redonner vie, couleurs et visage à des murs, décor urbain gris et triste ? monde minéral qu’on utilise, artificialise, en oubliant qu’il fait partie du monde de la vie, lui aussi. Et signer son nom, représenter des personnages, des animaux, se représenter sur la pierre, n’est-ce pas inclure l’ensemble de l’existence sur un même plan ? s’y inclure soi-même ? Le plaisir du train ou du camion peints semble être décuplé par la mise en mouvement de l’œuvre, la remise en vie. Devant le mur, il y a comme une magie, une alchimie. On boit, on écoute de la musique, on fait griller des saucisses dans les terrains vagues, on s’alcoolise (comme une mise en transe ?). « Quand la pièce est finie et qu’en se reculant ça rend quelque chose de bien, ça me donne beaucoup d’énergie. C’est une sensation plutôt grisante. » (Zélie, p. 174) L’une danse même devant ses peintures. Une autre amène son cheval et peint parfois en scelle. Pour un spectateur totalement extérieur à cette pratique, regarder des graffeurs graffer est un spectacle curieux, incompréhensible, mystique comme une cérémonie vaudou. On en viendrait à s’imaginer ainsi la scène des premiers hommes et femmes en train de peindre et graver dans la roche. Quant à la pratique du vandal, émotion vitale de l’action pure, peur et excitation extrême, elle ferait penser à la chasse… confrontation aux limites, au danger, la vitesse, le déplacement dans le paysage, dans des lieux hostiles éloignés du feu rassurant du foyer…

graff par Lunkie

Une saine addiction

Nombreuses parlent du graff comme d’un moyen d’« expression ». Pourtant, qu’expriment-elles à travers un nom ou ici à travers une figure ? Il n’y a pas toujours de message mais plus clairement l’expression d’une profondeur, d’une nature, d’un instinct. Cette nature profonde s’exprime ainsi par des formes, des couleurs, qui sont le reflet, la projection (mouvement profondément corporel, exutoire) contre le mur d’un caractère forgé par une vie. C’est là qu’interroger les graffeuses sur leur parcours prend sens car il est évident pour la plupart que leur style (à la base le relief, l’emprunte laissée dans une tablette d’argile par un stylet…) reflète leur personne, leur vie, leurs blessures… Comme le dit Buffon : « le style, c’est [la femme] ». La figure graffée garde quelque chose du parcours de chacune. C’est un avatar qui les représente, en tant que femme ou plutôt en tant que projection dans un monde pictural : l’art n’est pas une imitation de la nature comme a pu le méprendre Aristote, mais une expression des rêves, peurs et croyances. Ainsi ce n’est pas tant une personnalité qui utilise les outils et techniques du graffiti, que le graffiti et ses outils qui construisent une personnalité. Qu’est-ce qui peut amener une jeune fille – clichés de la princesse la coquette la mère – à peindre sur des murs sales dans des terrains vagues, à courir la nuit le long des rails ? Forte déviation par rapport aux attendus sociaux. Certaines l’expliquent par un traumatisme initial, une personnalité étouffée à extravertir, le graffiti devenant moyen de revanche, exutoire. Pour la plupart il est question d’une rencontre, avec une fresque, avec un homme ou une femme qui graffe, avec un collectif, avec un univers magique, coloré, hypnotisant. Le graffiti devenant un trait identitaire obsédant. Toutes lorsqu’elles évoquent cette action de graffer de taguer, parlent d’une expérience physique, psychique et artistique extraordinaire, un choc intime, une épiphanie. Pour quantité des interviewées, l’acte de graffer est devenu une addiction. Elles mentionnent l’adrénaline liée à une action interdite, le vandal, les trains… comme pourrait l’être le vol à l’étalage et bien plus encore le braquage, les sports extrêmes. Comme une drogue, la pratique et les émotions qui y sont associées se sont gravée au corps, dans la moelle. Plus qu’un loisir-passion ou un acte d’appartenance sociologique, le graffiti est devenu pour elles un constituant essentiel de leur personnalité, des briques avec lesquelles elles se sont bâties. Et cette pratique intensive leur a donné une sensibilité artistique, les a formées à l’exigence du travail, les a confrontées à la justice, les a fait réfléchir sur leur place dans le monde, leur statut de femme, les limites entre plaisir et responsabilité, la question des normes sociales et des marginaux… L’être humaine et son action de graffer ne sont plus dissociables.

Graff par Lady Ba



L’un et le collectif

Chacune l’exprime à sa façon, le graffiti est une pratique profondément égoïste, égotrip comme on dit dans le rap. Mettre son surnom ou « blaze » partout, ou celui de son « crew », de son département… Se plonger soi-même dans une fresque solitaire puis se gonfler d’orgueil ou se vexer des retours à son sujet a quelque chose de très nombriliste. Nemo parle même d’autisme pour exprimer cette pratique très soliste. C’est ce paradoxe entre l’être isolé qui peint, isolé par sa pratique, par une pratique pas toujours acceptée socialement, et quelque chose de profondément liant, une tentative de langage. Les lettres sont communication appels au déchiffrement, interpellation du passant, appel à lui à ne pas être justement qu’un simple passant, à entrer en conversation (« se tourner avec ») à propos du monde, des couleurs et des formes, un monde pur d’émotions et de sensibilité. Les figures en cela, sourire, provocation, réalistes ou fantaisistes sont encore plus directement invitantes que les lettrages. Le graffiti n’est pas seulement une expression de l’individualisme artiste, c’est exprimer le groupe. Un graffiti, ou encore plus minimaliste, chaque tag, représente la culture du graffiti dans son ensemble. Appuyer sur une bombe, c’est graffer pour soi, pour son passé et pour sa sensibilité, pour un groupe avec soi (son collectif), pour une culture, pour une classe sociale (marginaux ?), pour l’humain en général (car il y a une communication entre celui qui laisse trace et celui qui un jour, un mois, un an ou des siècles plus tard – tags antiques – rencontrera le graff ; mais communication de quelque chose d’autre que des mots : de l’humain, de la vie). Et cette puissance vitale projetée sur le mur, elle se confronte quelque part à l’inhumanité des bâtiments, des murs blancs, la brique de forme non-naturelle, les machines du train… Peindre sur ces supports, c’est à la fois se reconnecter à la nature et à l’humain, c’est aussi, réintroduire ces supports inhumains dans le champ de la vie, de la nature.

Le visage du Hip-Hop

Le graff, comme les autres disciplines du hip-hop (deejaying, rap, break, human beatboxing…), peut-être aussi comme les arts dits primitifs, est assimilable à un art de rue dans le sens où ses acteurs ont créé un art avec rien ou si peu. Il n’est requis aucune formation (art brut, au contraire des arts « élitistes » qui nécessitent une connaissance des pratiques académiques). Si le résultat impressionne, le commencement est simple : « Bah, t’achètes des bombes et tu peins ! » (p. 150) se voit répondre la jeune Nesby qui cherchait les « règles de l’art »… Ce qui fait qu’une mère de famille se lance à quarante ans (Elfa), et y éprouve une grande libération personnelle. C’est un art qui est donc ouvert à tous et donc à toutes, qui en tant que parole donnée aux sans voix, art donné aux déculturés, couleur donnée aux marges, se doit de représenter ou donner l’ouverture aux autres, la tolérance (aux femmes, aux minorités, à la différence…), la solidarité, message similaire au « Peace, unity, love & havin’ fun » de la Zulu Nation (organisation pour la prise de conscience par le hip-hop). Message politique d’émancipation par l’action, et non naïf. Si le mouvement doit continuer d’honorer son histoire, ses formes puristes, il ne doit pas se fermer aux nouvelles pratiques venues du street art, de l’art moderne et des autres pays comme les fresques participatives brésiliennes, encore trop rares dans nos villes.

Passages retenus

Nemo tibi amat, p. 24
Taguer est une maladie perverse et pseudo-autistique qui peut être comprise seulement par ceux qui en souffrent. Cela m’a amenée à réfléchir sur comment le faire plus vite et le plus durablement possible, avec le moins d’efforts à déployer. Le « infinite tag roller » et les tongs-timbres sont le résultat.
Je m’ennuie très facilement et j’ai toujours besoin de me réinventer et de chercher à contrôler le volant de mon vaisseau dans l’espace du chaos…
En suivant mon flux de pensée, je fais exactement ce que je fais dans la rue, mais dans une autre dimension, en parlant un autre langage. Ma bipolarité est mon équilibre.

Nemo tibi amat, p. 24
A un moment donné, j’ai commencé à dessiner des carottes dans la rue (et de temps en temps des saucisses), principalement à la perche et au rouleau de peinture. […] La carotte naît à partir du navet, que je faisais souvent à la place de la lettre O. En l’allongeant, en la coupant en rondelles ou en julienne, elle pouvait s’intégrer dans divers espaces et, en outre, créer des lettrages. Au bout d’un moment, les gens m’ont appelée « carrot girl » et ça m’a mis vraiment mal, puisque je vivais cette perception externe comme un label limitatif de toute ma production, donc de moi-même. C’était la carotte totale ! Mais j’aime encore beaucoup ma carotte.

Naissance d’un avatar
Dyva, p. 28 :
En 2001, mon perso est né, dans une voiture à Vigo (Espagne), en revenant d’un voyage au Portugal. Le jour même je lui donnais vie sur le bord d’une voie ferrée. J’avais enfin trouvé mes lignes directrices avec toujours en tête cette fameuse couverture d’1tox. Des lignes simples, un trait rapide et clair, idéal en vandal et reconnaissable immédiatement. […] Au fil des années il s’est affiné, affirmé, j’en ai mis partout et surtout en Espagne, le long des voies ferrées et des routes. Tel un voyageur clandestin, il traverse les frontières et déambule aux quatre coins de l’Europe. Par sa taille, il trouve toujours une place à occuper : dans une rue, sur une voie ferrée, une route… ces places exiguës ou inexploitables pour un lettrage.

Miaoutoo, le frisson du vandal, p. 63 :
Et puis il y a le vandal… C’est vraiment euphorique… C’est le groupe, la vitesse, la lettre, la peur et l’excitation, il faut que ton truc soit propre direct et malgré tout, c’est un savoir-faire. Ça ne se compare pas à une fresque, ce n’est pas du tout la même chose ni la même recherche artistique. Avant, je ne pensais pas qu’il puisse exister des disciplines qui se rapprochent de ces sensations à part des trucs illégaux de fou genre braquage et vol…

Jaye, instinct animal, p. 76 :
Dessiner sur les murs, notamment en vandal, griffonner son nom sur un mur rapidement, c’est aussi bien-sûr marquer son territoire, comme un chien, un chat, un ours et tant d’autres espèces… S’approprier un territoire en y laissant sa marque, moduler ce qui nous entoure, dire comme un chien : je suis passé par là. C’est également rendre ce territoire familier.

les fresques participatives sont un peu l’avenir, Nawak, p. 102 :
Ces dernières années j’ai commencé à faire des portraits avec des gens du coin et des passants. C’est venu comme ça, avec un jeune qui a rappliqué et on a fait plus d’une soixantaine de portraits, y avait toute la cité sur le mur, c’était magique. Depuis j’adore faire ça et voir la réaction des gens, trop fiers d’être immortalisés comme des stars.

p. 105 : Là-bas (en Argentine), j’ai rencontré un groupe (Cruz del Sur) qui faisait des fresques avec les jeunes du quartier. Ils utilisent la peinture pour faire passer des messages, ils peignaient sur les murs des maisons, sur les églises, ils faisaient participer tout le monde, c’était simple, comme une évidence, la peinture avait comme un pouvoir, ce n’était plus un moyen de se faire connaître, écrire son nom ou avoir le plus de style mais un outil pour partager, vivre, égayer, raconter.

Double vie, Thala, p. 149 :
Le paradoxe avec le graffiti, c’est que j’ai rencontré énormément de gens dans le milieu et en même temps, ça a dressé comme une barrière dans ma vie sociale. Ces deux vies sont bien distinctes puisque je fais un métier totalement différent. […]
Socialement, c’est un peu difficile de ne pas pouvoir parler de ce milieu aux gens que je rencontre. C’est ma plus grande passion et ça fait partie de mon histoire. Faire semblant que cette partie de ma vie n’existe pas crée comme un dédoublement de personnalité.

Charge d’émotions, Kwim, p. 196 :
Ce sont des émotions particulières : être concentrée, en surveillance, stressée parfois, mais aussi amusée. L’impression d’avoir quinze piges ! J’adore la nuit, les lumières, les odeurs, les bruits, le support étonnant des roulants… Je dois dire qu’aucune autre activité ne procure toutes ces émotions variées en une même action. Il faut peindre vite avec efficacité et enfin quelques heures après tu vois apparaître en gare le train revisité, sourires des réactions : voyageurs amusés ou au contraire choqués.

Le graffiti comme une revanche, p. 204 :
Gamine
Là y a eu le Tipex, parfait premier outil pour pourrir son lycée, puis les barrières devant le bahut, les bancs, la street, on connaît la suite.
J’ai eu des bricoles à cette époque avec l’école à cause de ça, et bizarrement, ça m’a plu. J’étais jeune et j’aimais déjà l’idée de braver un interdit, de faire chier, de provoquer. […]
D’une gamine voulant appartenir à un groupe de lâches, j’ai réussi à devenir une femme affirmée qui ne s’est plus jamais laissée faire par personne.

Le graffiti comme une régression, Lilipute, p. 212 :
La pratique du graffiti est une régression, je fais de la place à mon imaginaire, à ces images et ces références traînées depuis l’enfance, j’oublie un peu les codes de l’adulte. Se mettre de la peinture partout, visiter des lieux crados, prendre des risques… Pour le vandal, c’est clairement de la transgression car les règles et les lois sont contournées pour satisfaire le sale gosse qui vit en nous.

Mes petites écritures : Ce que murmurent les figures (poésie)

Freestyles poétiques sur graffitis

août 2020-juin 2021
illustrations poétiques d’un choix de graffs 
tirés de Figures de graffeuses (2020, éditions Alternatives),
dont on a aussi croqué littérairement l'auteure
Graff de Nemo

La graffeuse : Nemo (tibi amat)

Goûte à ma carotte

Moi, le légume des villes
Mes couleurs fadissent
Perdent sel à frotter
Le plâtre gris des bâtiments
Moi, l’habitant des cubes,
Sédentaire renfermé
Je m’allonge sur ma fierté
Sur mes rêves mes idées
Les oublie les salis
Je me coiffe, un tissu 
Recouvre ma chair et la cache
Ma nudité découpée
Les lames de l’industrie
Perdus mes bras mes racines,
Mon corps mon énergie
En tranches mon identité
Alors moi-même
Je me jette je me plaque
Me calque et me copie
M’aérographie
Voilà ma face déformée
Semblant une femme tombée du sablier

La graffe : Son P

Ma belle hystéricité

Moi, la femme maquillée
Celle que vous fixez
Que vous collectionnez, le bel objet
Que tu crois ? Me suis pas créée pour toi ! 
Mes yeux tu les vois
Cils traits coups de noir
Traînées rouge feu
Mèches électriques
Tâches bleues
Pommettes rouges et rondes
Grain de beauté petit nez
Bouche rose pincée
Tout ça pour toi ?

Mascara, allure de geisha
Zyeux sournois, visage figé
Inexpressif, la poupée pour tes bras
Un corps comme tu voudras
Que tu commanderas de tes doigts
Sales, prisonnière de ton rêve gras
Mes cheveux ne t’en fais pas
Ondulent en liberté
Vont sur toi, effleurant
Ton corps qui dormira
Mille serpents prêts dansant
Ma folle dangerosité
Moi la harpie, les cris, les larmes
Et les griffes, l’hystérie
Arrière-pensée d’artificier
Je suis cette bombe que tu as créée.

Graffité par Kaldea

La femme est un ninja

Dans les parcs, les coins sombres, les ruines
Parmi les toxs, les idiots, les gens ivres
Apparaît par surprise
Un peu sur la défensive

Une silhouette déguisée
Démarche étudiée
Cascade de parfums
Maquillage assassin

Yeux sans fond
Bouche colère
Sensualité guerrière
Chevelure d’onde

Faufilant distinctement
Entre les langues de ciments
Les trafiquants aux regards sales
La main du mollusque mâle

Sur les billes des golems pervers
Imprime ses lettres meurtrières
Les lascars en tombent leur pyjama
La femme est un ninja

graffeuse en bas à droite : Stool

Artisane de soi

La femme est une composition
Ses facettes sont des papillons
De couleurs qui se reposent
Et s’en vont
Au gré du vent

Volatiles animant
Un rocher brisé
Dans lequel sommeillaient
Des étincelles de rire
Et des lasers de larmes

Sa pensée est une palette
Ses idées des éclats de pierres
Son geste un vêtement
Ses parfums sifflotant
L’être humain est une œuvre à créer
Un artifice de vie dans la pierre

graffeuse : Lweez

Respiration minérale

Au milieu d’un monde tout gris
Où les pierres n’ont plus de vie
Ni de sens, ni de chair
Reste à faire bouger le silence
Et sourire le béton fier
Les lettres de l’industrie
Si tu me souris je te souris

Je suis un mur animable
Considère-moi en être respectable
C’est ton art qui te donne une âme
Même si ce n’est qu’artifice
Ton art est un service
C’est moi la pierre couverte du voile
La fiction le mirage
Qui épaissira ton visage

Ni ta vitesse, ni ta pensée
Mais les atomes de magie qu’j’ai
T’offrent un reflet, une vitalité
Alors rappe avec les tours
Danse avec les lettres
Balance des briques pastelles
Sur le langage industriel
Que vivent les pierres !

graffeuse : Milka One

Le Banc musical

Toujours une place pour toi
Mon frère, ma sœur
Partage le rire du roi
Mon frère, ma sœur

En attendant l’un ou l’autre dieu
Faut bien qu’on occupe les lieux
Entre animaux des bâtiments
Feuilles et mégots qui volent au vent
De la crypte au dernier palier
Rats et chauve-souris des cités
Pigeons de la dalle et des toits
Pangolins de la came du bois
Vus de loin, les jours sont sales
Et les casquettes sont les mêmes
Mais y a pas un mur sans blague
Et chacun joue son Marvel

Guette comme la poubelle drague
Le lampadaire son visage pâle
Été, hiver, printemps
Collection de grognements
Automne et claque les dents
Contes et légendes du banc
Monde entier rejoué
Dans la scène d’escalier

Volantes voitures du futur
Histoires de fesses et beaux mégots
Aventure, street-peinture
Matches de foot phénoménaux
Durs à croire et gros complots
Fables dont vous êtes le héros
Avenir, gloire et famille
Chercheurs de perles qui frétillent
Techniques de pointe de la taille
L’art de riposte à la diable
Ça bondit, ça jacte, ça dévie
C’est ça la brute rue philosophie

Survêt’, basquettes, claquettes
Y a de la vie sous l’étiquette
Du bien-être dans tout ce foutoir
Une place pour toi dans nos histoires
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