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Tranche ton oreille : Pourquoi j’ai frappé dans le tas, Émile Henry (plaidoyer)

Un martyr du terrorisme anarchiste face à ses juges

Henry (Émile) 1894(1907), Voilà pourquoi j’ai frappé dans le tas, Paris, Ravin bleu, 1996

L’édition intègre la chanson « Java des Bons-Enfants » (1972), de Guy Debord, et les Dernières pensées de Émile Henry, écrites en mai 1894.

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

À vingt et un an, Émile Henry comparaît devant la cour d’assises de la Seine. On l’accuse d’être à l’origine de deux bombes ayant causé six morts et de nombreux blessés. Le jeune homme assume les faits et explique pourquoi ses actes sont tout à fait légitimes dans le cadre d’une guerre entre l’État bourgeois et les minorités anarchistes que celui-ci opprime sans pitié.

Au surplus, j’ai bien le droit de sortir du théâtre quand la pièce me devient odieuse et même de faire claquer la porte en sortant, au risque de troubler la tranquillité de ceux qui sont satisfaits.

Dernières pensées, p. 33

Cette édition par le Ravin bleu inclut le texte et la partition de « La Java des Bons-Enfants », chanson racontant l’acte terroriste de Émile Henry sur un mode comique, écrite par Guy Debord en 1974 (et prétendument attribuée à Raymond Callemin en 1912, dit Raymond-la-Science de la Bande à Bonnot) sur une musique de Francis Lemonnier.

Commentaires

Ce discours d’un jeune criminel devant ses juges pourra faire penser à la célèbre « Ballade aux Frères humains… » (dite des pendus) de François Villon. La figure carnavalesque de l’étudiant pauvre, bon vivant et blagueur, ayant rejoint une bande de brigands appelée Coquillards, se retrouvant nombreuses fois au tribunal notamment pour avoir agressé et même tué dans une rixe des officiels de l’Église, rappelle en effet une certaine forme d’anarchisme (convivialisme, anticléricalisme et anti-autoritarisme radical ; Debord rapproche d’ailleurs Henry de la Bande à Bonnot dans sa chanson comique acide). Mais contrairement au poète qui implore pitié (quoique jouant d’ironie), Émile Henry assume la gravité de ses actes, et récuserait plutôt son appartenance à la même société humaine que celle de ses juges. Être radical jusqu’au bout est pour lui l’un des traits identitaires de l’anarchiste (enragé à la manière de Jacques Roux). Par ce côté, sa figure est plus proche de celle de Socrate dans l’Apologie de Socrate de Platon, provoquant ses juges, les assimilant à ses ennemis, réclamant sa mise à mort pour prouver qu’il a raison.

La condamnation à mort par le tribunal parachève l’œuvre terroriste-anarchiste d’Émile Henry, en lui décernant un statut de martyr (manière d’obtenir rapidement célébrité et noblesse). Quelque part elle légitime son action de guerre en officialisant son appartenance au camp de prétendus « vrais » anarchistes (ceux qui agissent), punis par un pouvoir sanglant, dans la guerre sans pitié entre anarchie et bourgeoisie. Allant ainsi droit à la mort, la désirant comme accomplissement de son destin, on le rapprocherait presque de la figure de Jésus de Nazareth dans les Évangiles… dénonçant la corruption du monde et annonçant sa fin prochaine. La dépravation de la société justifierait qu’on la détruise par l’acte violent, et dévalue la vie des hommes qui y vivent, qu’ils y soient gardiens, jouisseurs ou simples spectateurs non engagés dans le bon camp (on pensera au Déluge ou à la destruction de Sodome et Gomorrhe). En revanche, si Jésus ne renierait pas toute propagande par le fait (qu’on pense à la manière dont il met à la porte les marchands et autres parasites du temple de Jérusalem), il n’appellerait pas au meurtre des hommes qui sont dans l’erreur, il les critique brutalement mais ne se substitue pas à Dieu et demanderait même pour eux le pardon.

Les attentats anarchistes ont sans doute fait davantage pour la désaffection de l’idéologie anarchiste (qui dans son sens positif organise une société alternative sur des principes de non-domination) que tout gouvernement persécuteur (y compris communiste) et que tout écrivain conservateur ou modéré. Michel Bounan dans sa Logique du terrorisme, développe à l’extrême cette thèse du caractère totalement contre-productif de l’acte terroriste, si bien que nombreux attentats auraient clairement été laissés faire, encouragés, voire même organisés par les forces de l’ordre pour pouvoir par la suite sévir sans émouvoir l’opinion publique. Henry est compréhensible dans sa colère et sa volonté de venger ses camarades, familles de mineurs ou anarchistes réprimés par le sang et la famine. Là où il ne l’est plus, c’est quand il cite le Souvarine, personnage du Germinal de Zola (qui venge la tragique fin de grève en faisant exploser la mine), mettant en avant son axiome négatif : « Tous les raisonnements sur l’avenir sont criminels, parce qu’ils empêchent la destruction pure et simple et entravent la marche de la révolution ». La Révolution est ainsi devenue une espèce de croyance irrationnelle en un monde paradisiaque à venir où tout serait parfait, et qui surgirait tout seul comme d’un chapeau, juste en conséquence (en récompense ?) de la destruction de l’ancien monde ! On n’est pas bien loin du terroriste religieux confondant l’intensité de la violence qu’il déploie avec la pureté de son engagement alors que le changement social et moral auquel il aspire (qu’il n’aura pas aidé mais éloigné) sert d’excuse à la capricieuse expression de sa haine déchaînée. Jean Baudrillard dans À l’ombre des majorités silencieuses, explique que le terrorisme qui frappe sans cible touche en fait les masses (qui sont par essence informes, refus du social, non-engagement politique), et les renforçant dans leur terreur, les éloigne encore davantage de préoccupations sociales. Ainsi, Émile Henry n’est plus que le prophète d’un anarchisme négatif, comme il le dit lui-même, de destruction du monde existant. Le Christ espère, annonce un dévoilement (apo-calypse) qui permettra de distinguer clairement le bien du mal, l’antéchrist détruit simplement.

Il est amusant de constater que Maurice Barrès et Georges Clémenceau se montrèrent touchés par le sort du jeune homme, tandis qu’Élysée Reclus condamna sans hésitation : « Tous les attentats dans le genre de celui du Terminus, les vrais compagnons les considèrent comme des crimes » (cf. wikipedia).

Si j’étais philosophe j’écrirais quelques pages sur la nécessité de se griser pour endormir le vouloir qui fait souffrir.

p. 30

Passages retenus

p. 4 :
Auparavant, j’ai vécu dans des milieux entièrement imbus de la morale actuelle. J’avais été habitué à respecter et même à aimer les principes de patrie, de famille, d’autorité et de propriété.
Mais les éducateurs de la génération actuelle oublient trop fréquemment une chose, c’est que la vie, avec ses luttes et ses déboires, avec ses injustices et ses iniquités, se charge bien, l’indiscrète, de dessiller les yeux des ignorants et de les ouvrir à la réalité.
C’est ce qui m’arriva, comme il arrive à tous. On m’avait dit que cette vie était facile et largement aux intelligents et aux énergiques, et l’expérience me montra que seuls les cyniques et les rempants peuvent se faire une bonne place au banquet.
On m’avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l’égalité et je ne constatais autour de moi que mensonges et fourberies.
Chaque jour m’enlevait une illusion.

p. 16-17 :
Mais pourquoi, direz-vous, aller s’attaquer à des consommateurs paisibles, qui écoutent de la musique et qui, peut-être, ne sont ni magistrats, ni députés, ni fonctionnaires ?
Pourquoi ? C’est bien simple. La bourgeoisie n’a fait qu’un bloc des anarchistes. Un seul homme, Vaillant, avait lancé une bombe ; les neuf dixièmes des compagnons ne le connaissaient même pas. Cela n’y fit rien. On persécuta en masse. Tout ce qui avait quelque relation anarchiste fut traqué.
Eh bien ! Puisque vous rendez ainsi un parti responsable des actes d’un seul homme, et que vous frappez en bloc, nous aussi, nous frappons en bloc.
Devons-nous nous attaquer seulement aux députés qui font les lois, aux policiers qui nous arrêtent ?
Je ne le pense pas.
Tous ces hommes ne sont que des instruments n’agissant pas en leur propre nom, leurs fonctions ont été instituées par la bourgeoisie pour sa défense ; ils ne sont pas plus coupables que les autres.
Les bons bourgeois qui, sans être revêtus d’aucune fonction, touchent cependant les coupons de leurs obligations, vivent des bénéfices produits par le travail des ouvriers, ceux-là doivent avoir leur part de représailles.
Et non seulement eux, mais encore tous ceux qui sont satisfaits de l’ordre actuel, qui applaudissent aux actes du gouvernement et se font ses complices, ces employés à 300 et 500 francs par mois qui haïssent le peuple plus encore que les gros bourgeois, cette masse bête et prétentieuse qui se range toujours du côté du plus fort, clientèle ordinaire du Terminus et autres grands cafés.
Voilà pourquoi j’ai frappé dans le tas sans choisir mes victimes.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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