Ajoulart (Norbert), Mazière (Marlène & Guy) 2012, L’art rupestre amérindien de Guyane : Le site de La Carapa, Ibis Rouge, Matoury (Guyane)
Résumé
Le site des roches gravées à l’entrée de la ville de Kourou, proche du site de la CSG… Un groupe de formes rocheuses, les unes à côté des autres (comme un groupe d’oiseaux migrateurs ou de dauphins), longues et arrondies sortent de terre. On y trouve de nombreuses gravures représentant des grenouilles ou des hommes-grenouilles, ayant le même graphisme ou presque.
Commentaires
Sorte de dos de dragon sorti de la terre, ou de l’ancienne mer intérieure de l’Amazonie (lac Parime ?), piégé, calcifié, ces masses rocheuses sont en soi un site impressionnant, invitant à la méditation, un peu à la manière de minis Insenbergs (petites collines rocheuses émergeant de la forêt amazonienne et offrant une vue sur la canopée).
Les peuples amérindiens l’auraient-ils choisi comme lieu de culte ? En ce cas, les gravures auraient un rôle, comme la marque d’une pratique chamanique. La forme anthropomorphique des personnages, serait une forme intermédiaire. Comme pour les peintures rupestres des cavernes préhistoriques, les figures animales auraient un rôle de lien entre les mondes (monde des vivants, monde des esprits, inframonde des ancêtres morts et des non-nés…), l’initié entrerait par exemple en transe par un moyen ou un autre (ivresse de l’alcool, état second provoqué par l’absorption d’une plante comme l’Ayahuasca…). Il s’imagine sous sa forme animale. D’ailleurs, la grenouille est bien sûr un animal qui passe d’un monde à l’autre, animal omniprésent en Amazonie par ses chants nocturnes.
La roche gravée du village de Bigiston (big stone), partiellement immergé dans le Maroni, tout comme la quantité de polissoirs en bord de fleuve, ainsi que la sacralisation des Tumuc-Humac (à commencer par les Kassim-Kassima et encore plus par Mamilihpan marqué par ses peintures rupestres où l’on retrouve ces mêmes graphismes d’hommes grenouilles, mais éventuellement des tortues et d’autres animaux au caractère amphibie), rappellent que les peuples amérindiens ont tout d’abord étaient une civilisation fluviale et de littoral, avant d’entrer dans les terres, de pratiquer l’agriculture sous différentes formes (abattis-brûlis puis puis terrains surélevés). C’est bien-sûr par la maîtrise de cet environnement, du transport sur les voies fluviales (ou le long), de l’installation pérenne malgré inondations, crues et mouvements du littoral. Ils pratiquaient ainsi une culture liée à cet environnement : buttes de coquillages, bijoux de pierres, de graines, de coquillages et de feuilles tressées, nourriture tirée de la pêche et de la collecte de fruits de mer, contes et légendes faisant exister des monstres et esprits marins et fluviaux… La grenouille était vraisemblablement l’un des animaux-esprits de ces peuples tant l’on a retrouvé de ces pendentifs en pierre et en bois (cf. Amazonie, de Stephen Rostain).
Hypothèse : Obsession pour la forme de la grenouille. Sans doute ces gravures avaient lieu à la suite d’une cérémonie chamanique ou un rituel funéraire… L’initié ou le fils, l’ami, repart avec une grenouille sculptée en pierre ou en bois. Une grenouille anthropomorphe est fixée dans la pierre. A-t-on pratiqué là des sacrifices ? ou simulacres de sacrifice ? Un jeune est mort, passé à l’âge adulte ? Une fille devenue femme ? un sage est-il décédé ? Son esprit, cette existence révolue se matérialise dans la pierre. L’ancêtre, les ancêtres, la terre, la vie animale, sont réunis là, gravés dans la pierre, comme si était reproduit cette continuité de la vie des peuples amérindiens, dans l’inframonde des morts. La grenouille marquerait bien ainsi le passage d’un monde à une autre. La pierre est mémoire. C’est l’écriture, la gravure, la volonté de garder le souvenir. L’ancien mort trouve ainsi une place parmi les autres morts avant lui, et les amérindiens semblent ainsi après leur mort former une batterie de grenouilles, comme si ils étaient l’un de ces groupes qui chantent dans les nuits amazoniennes.
Autre : nombre de ces grenouilles-hommes gravées ont sur la tête une espèce de couronne. En cela, ils feraient penser au dieu à cornes de nombreuses cultures animistes, ou bien au chamane déguisé qui l’invoque. Ce dieu, qui favorise et régule la chasse (autorise de prendre la vie animale sous certaines conditions de quantité et d’hommage à l’animal) et représente la vitalité dans la reproduction, et par là même l’intermédiaire avec l’inframonde des ancêtres et des à-naître.
Un territoire aménagé par une brillante civilisation, premier foyer d’agriculture en Amérique
Rostain (Stéphen) 2016, Amazonie. Un jardin sauvage ou une forêt domestiquée, Actes Sud, coll. Errance
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
L’Amazonie n’est pas une forêt vierge. Les peuples amazoniens formaient avant l’arrivée des Européens sur le continent une civilisation de plusieurs millions d’individus qui habitaient ce territoire immense et l’ont façonné par leurs agricultures, leurs cultures, leurs échanges, leurs guerres.
Synthèse
Si les premiers humains arrivés en Amérique du Sud, étaient bien des peuplades de chasseurs-cueilleurs, longeant les côtes et remontant les fleuves, ils devinrent bientôt semi-nomades vivant de la pêche, et de la collecte de coquillages, édifiant des monticules pour se mettre à l’abri des crues et des pluies équatoriales. Ils s’aventurèrent dans les savanes intérieures, près des hauts plateaux, certains monts devenant des lieux de culte (pensons aux monts Tumuc-Humac pour les indiens Wayana, avec les peintures rupestres de Mamilihpan ou avec les Kassim-Kassima). Quelques siècles, peut-être un ou deux millénaires après l’ancien monde, l’Amazonie devint le premier foyer d’agriculture en Amérique, où fut développée la même technique agricole des abattis-brûlis.
Mais les Amazoniens ne s’arrêtèrent pas à ce premier stade et apprirent à maîtriser leur environnement pour vivre en terrain inondable. En perfectionnant leurs techniques d’édification de monticules ils créèrent de petites dunes pour y installer leurs villages et leurs cimetières. Tout en se protégeant de l’érosion du littoral, ils contrôlaient les crues et déviaient les cours d’eau en creusant des canaux, pour profiter d’une terre fertile, saine et correctement irriguée. En concentrant leurs déchets organiques d’occupation, leurs débris d’artisanat, peut-être en y mettant le feu à couvert, ils formèrent de la terra preta, engrais riche en carbone et extrêmement efficace (sorte de super compost).
Les Amazoniens inventèrent également une nouvelle technique agricole ultra performante, nécessitant une bonne organisation sociale : celle des champs surélevés constitués de butes et de tertres plus ou moins hauts, parallèles à la pente pour mieux drainer l’eau, ou perpendiculaires dans les hauteurs pour la retenir. Avec cette maîtrise de l’agriculture, ils cultivèrent sur une terre difficile de nombreux légumes, racines et plantes, suffisantes pour faire vivre de grandes populations.
Par leur maîtrise des voies fluviales, et par les chemins surélevés qui leur permettaient de se rendre à sec du village aux champs et même aux villages voisins, ils créèrent un réseau étendu d’échanges commerciaux et culturels. Des villages se spécialisaient dans la production de poteries, d’autres dans le tissage de hamacs ou de pièces de vêtements de cérémonie, d’autres encore dans la sculpture de bijoux de pierre rare en forme de grenouille (les grenouilles et les tortues sont des animaux sacrés pour les cultures amérindiennes), d’autres de bijoux communs en bois… Selon les traces archéologiques, la grande avancée culturelle et technique de leur civilisation eut une grande influence sur les civilisations amérindiennes voisines.
Cette civilisation brillante et diverse périclita avant même l’arrivée des Européens, sans doute à cause de multiples guerres intestines, leurs aménagements territoriaux servant à la construction de places fortes surélevées, entourées de douves… Les Européens ne trouvèrent plus qu’une civilisation affaiblie, repliée sur elle-même, divisée, qu’ils décimèrent facilement par la propagation de maladies dévastatrices.
Ils découvrirent une terre difficile à cultiver, à travailler. Pendant que les amérindiens restant se repliaient en forêt, se limitant à des abattis-brûlis et à la culture de quelques plantes et racines seulement, dont le manioc, les Européens amenèrent esclaves, puis bagnards, pour travailler la terre. Les Néerlandais créèrent de grands folders ou bassins pour la riziculture. À côté d’une agriculture basée sur l’utilisation de pesticides (notamment dans la communauté Hmong), les populations créoles et bushinengués reprennent les techniques d’abattis-brûlis des indiens, et certains plus inventifs redécouvrent des techniques similaires de culture sur butes ou de terra preta, ou les importent, comme les immigrés haïtiens.
Commentaires
Stéphen Rostain mène des fouilles archéologiques en Amazonie depuis une trentaine d’années. Il rassemble les données et les recherches de tous les spécialistes de l’Amazonie, provenant de diverses disciplines, de l’histoire à la géologie, de l’ethnologie à l’agriculture expérimentale… Le titre est clair, il est question de montrer combien la terre amazonienne a été retouchée par l’homme, aménagée, occupée… Ses enquêtes sur les champs surélevésconstituent le cœur de l’ouvrage (la terra preta en revanche, pourtant à la mode, est finalement presque expédiée comme une évidence). Il est regrettable que la profusion de données et l’ambition de tordre le cou à nombres de clichés persistants amènent parfois une impression de désordre et font perdre cet objet d’étude de vue. Mais les digressions ont du bon et la découverte de l’histoire du peuplement de l’Amazonie, de la variété des cultures précolombiennes, favorise la prise de conscience de l’importance de la civilisation amazonienne et de ses techniques agricoles. L’auteur propose dans son titre deux alternatives de forme oxymorique qui ont l’air de revenir au même : « jardin sauvage » et « forêt domestiquée ». Le second semble le plus approprié car il laisse penser que les amazoniens avaient une pleine maîtrise de leur territoire, et qu’ils l’ont « domestiqué » comme on le fait d’un animal au départ farouche. Le « jardin sauvage » laisse penser que les primitifs se servaient de fruits et de plantes, mais le laissaient vivre. On pensera également à l’étymologie du mot paradis (provenant du farsi : « jardin »), ainsi qu’à l’opinion de Christophe Colomb à son arrivée sur la côte : il y a vu un petit paradis là où tout le monde après lui a vu un enfer vert. L’oxymore pourrait aussi illustrer ce retour à l’état sauvage de l’ancien jardin aménagé d’une civilisation détruite. L’image est forte : croire que l’on peut déduire les pratiques et la culture d’une riche civilisation de plusieurs millions d’individus sur un territoire de la taille de l’Europe en observant le comportement de quelques bribes de populations décimées, éparpillées, retranchées… L’ethnologie nous a ainsi longtemps induits en erreur là où l’archéologie permet de nous donner des informations plus complètes. Les amérindiens d’Amazonie se contentent et semblent s’être contentés de cultiver le manioc, tubercule plutôt pauvre. Pourtant les analyses des terres agricoles précolombiennes montrent qu’ils cultivaient autrefois de nombreux autres aliments, le maïs par exemple qu’ils auraient transmis aux civilisations voisines. C’est que le manioc est une tubercule contenant un poison, ce qui rend difficile sa consommation par des animaux sauvages autant que peu profitable pour des pilleurs. Une culture de choix en temps de guerres… L’ouvrage reconstitue assez bien, quoique d’une manière un peu désorganisée, ce type de civilisation qui pratiquait la technique des champs surélevés, documentés par nombreuses vues aériennes, résultats d’expérimentation, photos, croquis de champs, villages et objets de culture. Mais la quantité d’informations concernant d’autres cultures a tendance à brouiller un peu cette vision. On entrevoit d’autres structures de civilisation et de cultures qu’on aurait aimé voir traiter afin de mieux cerner celle qui vivait des champs surélevés, à commencer par cette forte population qui vivait au bord des grands fleuves Amazone et Orénoque, sur un système agricole reposant sur l’utilisation des crues, pareil à celui de l’Égypte antique (les champs surélevés quant à eux feraient davantage penser aux systèmes d’irrigation perse ou inca, en inversant les données du problèmes puisqu’il s’agit davantage de drainer le surplus d’eau que d’en amener). Quelles étaient leurs pratiques culturelles, leurs croyances, leur mode de vie ? Cette civilisation fluviale et littorale dans ses origines, rappelle cette étape intermédiaire de civilisation précédant la sédentarisation qui se serait déroulée près des lacs et des mers, avec pour principale ressource la collecte de coquillages et la pêche, mais qui aurait été perturbée et effacée notamment par la montée des eaux (dans le documentaire Amérindiens Wayana, un peuple entre deux mondes, Didier Bergounhoux, cite un mythe du déluge où les enfants divins, à la manière de Noé, seront seuls survivants, protégés par la tortue, femme du dieu, puis par une grenouille). L’auteur mentionne par exemple les pendentifs en forme de grenouille souvent retrouvés lors des fouilles. Cet animal amphibien, tant terrestre que maritime, espèce omniprésente et d’une très grande variété, créant toute cette ambiance nocturne fabuleuse des forêts, semble avoir joué un rôle très important dans les cultures et croyances de l’Amazonie. Qu’on pense ainsi aux roches gravées de la Carapa à Kourou, gravures représentant quasi exclusivement des personnages dits anthropomorphiques, potentiellement des chamanes, tenant étrangement du corps des batraciens. Les techniques agricoles, les modes de vie et de pensée, la spiritualité animiste, la culture liée à la nature et la maîtrise des plantes, sont autant de domaines suscitant la curiosité voire l’admiration de nos civilisations technologiques. Si la terra preta est à la mode, c’est qu’elle ressemble à la constitution systématique de composts, à l’utopie réalisée d’un recyclage total des déchets, et à la formation d’engrais naturel à base de charbon de bois, techniques aussi écologiques que nourricières. Quant aux champs surélevés, ils rappellent immédiatement la culture sur butes ou en carrés à hauteur de taille, adoptée par la permaculture, favorable pour une bonne gestion de l’humidité de la terre, une intégration du compost, un travail moins brisant…
Passages retenus
La civilisation Polychrome, p. 110 Le moyen et le bas Amazone constituaient les foyers les plus puissants des traditions culturelles amazoniennes. La plus prolifique fut la tradition Polychrome, avec au moins une quinzaine de cultures différentes s’échelonnant de l’embouchure de l’Amazone jusqu’au pied des Andes, avec des extensions au Pérou et en Colombie. La profusion de cultures polychromes cousines les unes des autres, dans l’État d’Amapa et les îles de l’embouchure de l’Amazonie, est stupéfiante et sans commune mesure avec le reste de l’Amazonie. On a l’impression de grandes sociétés complexes florissant en bordure d’océan et de fleuve aux alentours de l’an 1000. La culture la plus représentative de la tradition Polychrome est celle de Marajoara, qui se développa de 450 à 1350 apr. J.-C. Dans l’île de Marajo, où elle occupa des tertres artificiels de terre. L’une des poteries les plus remarquables était l’urne funéraire anthropomorphe richement décorée, contenant les os ou les cendres du défunt, et enterrée ou, plus fréquemment, déposée dans une cavité rocheuse. Regroupées dans un cimetière en plein air, une grotte ou un puits artificiel, les urnes formaient une assemblée d’êtres métamorphosés, qui recréait en microcosme fermé les réunions des vivants. Tout semble indiquer que, malgré un changement d’état, la vie communautaire et l’identité culturelle étaient reconstituées en miroir pour les défunts, comme un désir de perpétrer sans fin l’image de la société. Jusque dans la mort, l’existence était avant tout sociale, fondée sur la reconnaissance de l’autre et non pas sur la seule dynamique individuelle.
Abris-sous roche, sites funéraires de mégalithes, p. 111 Dans les collines de la baie de l’Oyapock, des abris-sous-roche d’une superficie moyenne de 28 mètres carrés furent temporairement occupés à l’extérieur des villages. Ils ont pu servir de lieux de retraite occasionnelle, individuelle ou familiale, pour des réclusions imposées par la puberté, l’apprentissage des chamans, , l’initiation des chefs, l’accouchement, la couvade (pratique où l’homme s’alite plusieurs jours après l’accouchement de sa femme), le deuil ou diverses activités de manufacture. Les cimetières rassemblaient des urnes alignées directement sur le sol ou enterrées, dans des grottes ou dans des puits artificiels à chambre latérale, et souvent accompagnées de poterie d’offrandes. Dans le Nord de l’Amapa, des sites aristé tout à fait remarquables sont composés d’énormes dalles dressées, disposées en cercle ou en ligne, au sommet de petites élévations.
Agriculture créole, p. 211 Il existe pourtant un charmant petit ouvrage d’un vieux Créole qui témoigne de son enfance au début du XXe siècle dans les environs de Sinnamary. Cette relation, très vivante, narre la vie quotidienne et les événements marquants d’une famille occupant un bitasyon (habitation) sur la rive gauche de l’estuaire du Sinnamary. L’auteur décrit par exemple l’ouverture d’un nouvel abattis par l’organisation d’un mayouri ou travail collectif rassemblant plusieurs voisins pour une tâche besogneuse : « Le travail était dur. Les hommes transpiraient. Ils étaient heureux d’être ensemble et de se montrer mutuellement leur savoir-faire. » Il renseigne également une technique agricole supplémentaire tout à fait originale et non rapportée jusqu’alors : « Le potager était constitué de caisses remplies de terre, que supportaient des pilotis sur le lac. Dans ces caisses étaient plantés ciboules, céleri, persil et choux. Cette technique était la plus sûre pour mettre en échec les fourmis-manioc et autres insectes destructeurs de cultures potagères. » Ce type de caisses agricoles hors sol est signalé aujourd’hui dans d’autres endroits d’Amazonie, comme par exemple les canteiros, ou mini-jardins suspendus, de l’île de Cavania, dans l’embouchure de l’Amazone au Brésil, où les paysans cultivent leurs herbes aromatiques et médicinales, tout comme des fleurs décoratives, de cette manière.
Le bon sens paysan et les canaux d’irrigation, p. 219 Je m’enquis des raisons de l’effort supplémentaire et, à mon sens, inutile que représentait cette excavation partant dans tous les sens. En effet, il aurait été bien plus facile et rapide de faire une tranchée rectiligne. Mon arrogance fut rapidement mise à mal par le bon sens et l’expérience de M. Lucien lorsqu’il me répondit qu’un fossé rectiligne aurait été beaucoup moins efficace, car le canal zigzaguant entre les champs surélevés, irriguait plus de terrain et, surtout, permettait de ralentir l’écoulement de l’eau qui, sinon, aurait été trop rapide et n’aurait pas le temps de pénétrer dans le sol. C’est probablement pour la même raison que de nombreux canaux précolombiens étaient sinueux. Il faut toujours écouter les paysans.
Le conte est la continuation poétique d’une petite promenade de l’après-midi
Gourmont (Remy de) 1908, Couleurs (Contes nouveaux) [in Couleurs suivi de Choses anciennes], Mercure de France
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Après une préface présentant un art poétique léger basé sur l’inspiration que donne la promenade, le conteur livre une série de petites histoires d’amour simples, liées à des thématiques de couleur.
On ne croit à la sincérité que de ceux qu’on aime, et je ne vous aime pas.
p. 134
Sommaire
-Préface : chaque conte doit être la continuation d’un mouvement, d’un rythme de marche, imprimé dans l’état d’esprit du poète-narrateur lors d’une promenade dans la vie. -Jaune : Une jeune paysanne finit par céder à l’œil d’un jeune homme. -Noir : Un amateur de Dahlia noir finit par tomber amoureux d’une femme rencontrée dans un habillement semblable à la fleur. -Blanc : Deux jeunes enfants s’aiment et s’embrassent en toute innocence. Leur innocence est brisée un temps quand la jeune fille doit faire sa Communion. -Bleu : Une princesse est aimée du mari de sa dame d’honneur. -Violet : Une vieille fille dévote rêvant à un amant, se prend d’affection pour le fils d’une amie qu’elle héberge. -Rouge : Une jeune fille paysanne portant du lait rencontre par hasard un jeune noble de la région, chassant avec son chien. Elle l’aide à aller chercher une perdrix. -Vert : Un juge est séduit par une jeune fille aux yeux verts qui aurait empoisonné la vieille dame irascible chez qui elle travaillait. -Zinzolin : Le jeune Alain forme son désir parmi quatre jeunes filles. La plus craintive se croyant peu aimée, le repousse sèchement et l’attire ainsi. -Rose : Un garçon aime très sincèrement une fille plus âgée de dix ans qu’un homme courtise. -Pourpre : Sur la scène, Sidoine maintient qu’il ne faut pas avoir de soupçons sur la fidélité de celle qu’on aime. Clotilde le met à l’épreuve en faisant déguiser son amie en homme. -Mauve : Une belle jeune femme vient confesser son pêché de chair à un prêtre. -Lilas : Une jeune princesse se fait rude et prude avec son prétendant qu’elle aime pourtant. Celui-ci feint alors d’accepter et de s’éloigner d’elle, d’être souffrant. -Orange : Une jeune femme bourgeoise, à la campagne, fait du charme à un officier invité de sa mère.
Commentaires
Des contes écrits d’une manière simple, dans un style finalement très proche d’un Maupassant, style plus réaliste que dans ses premières œuvres qui outraient les procédés symbolistes jusqu’au décadentisme (comme dans le roman Sixtine), avec un recours fréquent à la description objective, à une petite ironie implicite tout en gardant une certaine compassion pour ses personnages. Mais la thématique des couleurs offre à Gourmont l’occasion de petits exercices de style symbolistes. Comme annoncé dans sa préface, chaque conte est une promenade, une nuance dominante, un rythme… L’amour qui fait l’unité du recueil est traité ici avec une grande légèreté sans jamais tomber dans la naïveté ; l’amour est également plutôt positif, chose plutôt rare. La préface constitue une vraie consigne d’atelier d’écriture, voire même un art poétique qui demeure typiquement symboliste : pour qu’une œuvre littéraire soit solide et cohérente, il est important que l’écriture réponde à une émotion de départ, un mouvement créateur qui persiste et détermine les contraintes et exigences d’écriture. La promenade, par la marche, imprime un rythme, le défilement du paysage, des petites choses de la vie, imprime des couleurs, des sensations, qui donnent toute sa matérialité poétique à l’écriture. C’est une technique qui met au second plan l’idée de base et le travail technique, à l’opposé de la technique académique de pastiche et réécritures d’Antoine Albalat (dans L’Art d’écrire ou Le Travail du style ; débat qu’ils ont eu par oeuvres interposées). Gourmont, en symboliste, cherche à relier directement les sensations à la plume, ce qui annonce davantage les techniques surréalistes d’écriture automatique et les écritures sous contraintes oulipiennes.
La vie est une chose qui doit rire, et quand on ne rit pas, c’est qu’on ne vit pas.
p. 121
Passages retenus
p. 5 : Un roman est un poème et doit être conçu, exécuté comme tel, pour être valable.
Technique d’écriture symboliste par le rythme, p. 6 : La beauté [de la prose littéraire] ne peut être faite que de mots et de rythme, le rythme étant primordial. […] Le rythme trouvé, tout est trouvé, car l’idée s’incorpore à son mouvement, et le peloton de fil ou de soie se forme sans que la conscience d’un travail soit quasi intervenue. Le conte, il me semble, réclame une condition particulière : il faut, pour l’écrire, l’illusion, au moins brève, d’être heureux : une après-midi gaie convient et ceci l’apparente plus étroitement au poème que ne saurait faire une théorie raisonnée. Être heureux, c’est-à-dire avoir joui d’une fleur, de celles que l’on voudra, ou de l’éclat de tels yeux : alors on considère avec intérêt les jeux des autres êtres. En effet, étant heureux ou presque, on ne peut plus rester chez soi, où on ne vit bien que par le désir. Un conte, c’est une promenade. Presque tous ceux qu’on va lire furent écrits d’une haleine, sauf les retouches et les agrandissements de morceaux trop grêles, les coupures. Aussi il vient certaines fois, un moment où la respiration manque. On remet au lendemain, et c’est dommage, parce que les songes troublent les journées.
p. 20 : Cette bonne fortune l’enchantait. Il en avait peu d’aussi agréables dans sa carrière de chasseur équivoque. « Mais que les femmes sont difficiles à émouvoir ! les transports de cette amoureuse ont été bien faibles. Elle semblait plus honteuse que tendre, ou plus décidée qu’abandonnée, je ne sais. Lui cependant avait été très heureux, et de quelle douce paix il jouissait ! Quel charme dans ce corps jeune, dans ces contours qui ont leur forme première, dans ses organes naïfs ! « Elle est lisse comme un tronc de hêtre et sa chair a cédé avec tant d’orgueil, mais tant de simplicité aussi ! Comme c’est simple, l’amour ! » Il regarda la jeune fille, cherchant des mots à lui dire, mais il n’avait pas l’habitude de la parole, ni surtout de la parole tendre.
Tableau surréaliste ? p. 72 : On voyait, couchée le long de la rivière, comme une paresseuse, la petite ville ; un de ses bras à demi nus montait vers la gare ; l’autre allait se perdre dans la forêt ; sa tête formait l’église ; son corps, la cité ; et ses jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait et même la gare, entre deux cris.
Ce lanceur d’alerte est une campagne de publicité pour se vendre lui-même
Beigbeder (Frédéric), 99 Francs, Grasset et Fasquelles, 2000
⭐⭐
Note : 2 sur 5.
Résumé
Génie de la publicité, Octave Parrango est malade du cynisme caractéristique du métier, fatigué par ce mode de vie de l’argent roi, il veut se sauver de ce monde destructeur et le dénoncer. Il écrit pour provoquer la fin de son contrat de travail. Mais le vice l’a peut-être déjà trop contaminé, lui et toute la société.
L’euro a été inventé pour rendre les salaires des riches six fois moins indécents.
p. 18
Commentaires
Autofiction, 99 Francs commence sur un bon rythme et sur une intrigue intéressante : l’envie de dénoncer le monde cynique de la publicité, de provoquer le scandale par l’exposition des excès, secrets et mœurs, à l’instar des plus récents et célèbres lanceurs d’alerte tels Snowden, Assange et Manning dont la vie prend des allures de thriller complotiste après leurs révélations. Mais au lieu d’aller jusqu’au bout de la critique et d’un scénario héroïque, Beigbeder se délecte à mettre en scène les mauvais comportements des publicitaires, et sa critique tourne à la fiction rocambolesque avec un meurtre gratuit, ce qui manifeste un changement de genre de roman (de l’autofiction réaliste au polar mélodramatique grand public) et symbolise l’échec de l’entreprise initiale, tant celle du personnage de Parrango (qui contredit le destin porté par son nom – un parangon étant un modèle, ou bien une pierre précieuse parfaite), que celle de l’auteur qui s’il réussit bien sa reconversion et sa sortie du monde publicitaire (il a bien été renvoyé), ne provoquera nul scandale, et passe simplement d’une élite cocaïnée anonyme à une autre élite tout aussi futile et cynique.
L’écrivain recycle son expérience professionnelle, use de son sens de la formule et des campagnes de publicité auxquelles il a participé pour réécrire en paraphrasant avec humour, décalage de ton, les discours des managers et les grands textes critiques de la société de consommation (la dénonciation du fétichisme de la marchandise exposée par Marx dans ses Manuscrits de 44 et dans Le Capital, remise au goût du jour et rendue populaire en 67 par Guy Debord dans La Société du Spectacle, et d’une grande actualité au XXIe siècle chez les tenants de la décroissance). La narration autobiographique peut donner une grande force à ces discours, non pas parce qu’il s’agit de vécu au sens de vrai authentique (par opposition au monde de la fiction), mais parce que l’auteur a vécu avec ces discours, que les mots qui les composent peuvent résonner dans ce qu’il a vu, ce qu’il a senti. Il est ainsi en position de se livrer à des confessions (à la manière de Rousseau, mais plus encore de Saint Augustin qui confesse ses fautes pour adopter un mode de vie plus réglé moralement), dévoilant ainsi ce qui se passe à l’intérieur de ce qui s’apparente à une société secrète.
La pseudo contrainte avec changement de pronom sujet (jeu scolaire, on est loin de l’Oulipo…) à chaque chapitre cache une pénurie de forme, et là aussi l’échec du projet. On ressent dans le premier chapitre du « je » une écriture autobiographique habitée par un souci éthique. Le passage du « je » au « tu » puis au « il », jusqu’au « ils » est une progressive mise à distance de l’engagement de son personnage. L’auteur se désolidarise de son personnage et y perd la force littéraire de l’implication. Il met à distance ce combat, cette crise existentielle qui l’habitait, lui et son avatar. L’autodérision du « je » qui souffre et se débat, se transforme en regard moqueur sur un « il ». Cet éloignement du regard au lieu de symboliser un éloignement de ce monde professionnel perverti est éloignement du combat, affaiblissement de son engagement éthique dans la littérature. Il est possible d’être impliqué dans un langage cynique ou immoral. Mais ici, l’auteur montre bien des préoccupations éthiques, mais semble simplement avoir honte de porter ces discours en public. Il choisit à la place le jeu grammatical, et le ton de la conversation mondaine futile pour séduire un lectorat moyen.
Le message se dilue dans une sorte de regard supérieur, celui qui domine, regarde de haut le champ de bataille tel un petit napoléon, et qui finit par ne se sentir plus concerné, la guerre n’étant plus qu’un jeu ou se fait sa réputation, son image marketing. esprit de dérision très français qui semble dire qu’au fond tout est pourri partout donc pas la peine de faire le tri. Adresse pour le clin d’œil littéraire et langagier, qui n’est que petit jeu sacrément loin du vrai talent poétique.
Ne prenez pas les gens pour des cons, mais n’oubliez pas qu’ils le sont.
p. 37
Passages retenus
Mécaniques de la frustrations dans la consommation, p. 17 : Quand, à force d’économies, vous réussissez à vous payer la bagnole de vos rêves, celle que j’ai shootée dans ma dernière campagne, je l’aurai déjà démodée. J’ai trois vogues d’avance, et m’arrange toujours pour que vous soyez frustrés. Le Glamour, c’est le pays où l’on arrive jamais. Je vous drogue à la nouveauté, et l’avantage avec la nouveauté, c’est qu’elle ne reste jamais neuve. Il y a toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la précédente. Vous faire baver, tel est mon sacerdoce. Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. Votre souffrance dope le commerce. Dans notre jargon, on l’a baptisée « la déception post-achat ». Il vous faut d’urgence un produit, mais dès que vous le possédez, il vous en faut un autre.
Effet subliminal de la publicité, p. 19 : Vous croyez que vous avez votre libre arbitre, mais un jour ou l’autre, vous allez reconnaître mon produit dans le rayonnage d’un supermarché, et vous l’achèterez, comme ça, juste pour goûter, croyez-moi, je connais mon boulot. Mmm, c’est si bon de pénétrer votre cerveau. Je jouis dans votre hémisphère droit. Votre désir ne vous appartient plus : je vous impose le mien. Je vous défends de désirer au hasard. Votre désir est le résultat d’un investissement qui se chiffre en milliards d’euros. C’est moi qui décide ce que vous allez vouloir demain.
La production du besoin par la pub, p. 47 : Tout d’un coup, on se regarde avec des yeux complices. La magie est accomplie : donner envie à des gens qui n’ont pas les moyens d’acheter une nouvelle chose dont ils n’avaient pas besoin dix minutes auparavant. À chaque fois, c’est la première fois. L’idée vient toujours de nulle part. Ce miracle me bouleverse, j’en ai les larmes aux yeux. Il devient vraiment urgent que je me fasse lourder.
L’amour vénal, p. 72 : Pourquoi l’amour physique serait-il le seul domaine où l’on ait pas recours à des spécialistes ? Nous sommes tous des prostitués. 95 % des gens accepteraient de coucher si on leur proposait dix mille francs. N’importe quelle nana te suce sans doute à partir de la moitié. Elle fera la vexée, ne s’en vantera pas devant ses copines, mais je pense qu’à cinq mille tu en fais ce que tu veux. Et même pour moins. On peut avoir qui on veut, c’est juste une question de tarif : refuseriez-vous une pipe à un million, dix millions, cent millions ? La plupart du temps, l’amour est hypocrite : les jolies filles tombent amoureuses (sincèrement, croient-elles du fond du cœur) de mecs comme par hasard pleins aux as, susceptibles de leur offrir une belle vie de luxe.
Critique de la modernité, p. 142-143 : Quand on est devant sa télé, ou devant un site interactif, ou en train de téléphoner avec son portable, ou en train de jouer sur sa Playstation, on ne vit pas. On est ailleurs qu’à l’endroit où l’on est. On n’est peut-être pas mort, mais pas très vivant non plus. Il serait intéressant de mesurer combien d’heures par jour nous passons ainsi ailleurs que dans l’instant. Ailleurs que là où nous sommes. Toutes ces machines vont nous inscrire aux abonnés absents, et il sera très compliqué de s’en défaire. Tous les gens qui critiquent la Société du Spectacle ont la télé chez eux. Tous les contempteurs de la Société de Consommation ont une carte visa. La situation est inextricable. Rien a changé depuis Pascal : l’homme continue de fuir son angoisse dans le divertissement.
Ancien instituteur et habitué du bar le « Crédit a voyagé », Verre Cassé écrit sur un cahier que lui a confié le barman et propriétaire du bar, L’Escargot entêté, afin qu’il chronique les histoires de ce bar ouvert même la nuit et de ses habitués. De sa propre histoire d’amour de la bouteille à la lutte pour faire ouvrir ce commerce, en passant par l’histoire de l’homme aux couches Pampers, qui avait pris l’habitude d’aller voir les jeunes filles du quartier des Quatre-cents et dont s’est débarrassée sa femme en l’accusant d’avoir touché leur fille ; celle de cet ancien imprimeur de Paris-Match qui avait marié une blanche de Bretagne qui aimait les noirs alors que lui les trouve fainéants ; celle du défi de pisse…
Commentaires
Des histoires qui se rejoignent dans ce bar, ce point commun de laisser-aller, prennent la forme d’une parole de bistro, sans début ni fin, sans majuscules ni points. Le nom du bar évoque bien entendu les deux premiers romans de Céline (Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit) et donc son style mixte de parlé littéraire, et ce franc-parler de comptoir. Mais ce qui marque plus encore le style de Mabanckou, ce sont les continuelles références à la littérature de notoriété, les grands classiques scolaires ou encore ceux des luttes noires (Une saison blanche et sèche, Les Damnés de la terre…). Il use voire même abuse de jeux sur les titres ou schèmes célèbres, provoquant souvent un ton d’ironie et de distance sur la parole du narrateur.
Se constitue ainsi la parole hétérogène perdue de ces buveurs de comptoir. L’alcool étant omniprésent, la réflexion et la parole individuelles laissent place à un tissu fait de la parole commune et populaire, de proverbes et d’expressions accumulées et recrachées telles quelles sans avoir été remâchées et assimilées par la conscience individuelle. Le fait que les histoires nous montrent des personnages instruits, la référence à un savoir scolaire nous montre comme il a été mal transmis et inutile : il aurait même quelque part, par sa contradiction au contexte de vie du Congo, provoqué le naufrage et l’échec.
Les cascades de références saugrenues insérées sans motifs autres que la contiguïté mentale ou la consonance phonique à ce qui est dit, se greffent aux aventures grotesques, et laissent transparaître les défauts de ces hommes tout en inspirant pitié pour leurs destins brisés. Par ce style même, Mabanckou trace l’aberration de la culture scolaire héritée du colonialisme, faite sur des références trop lointaines, inappropriées… Les échoués du bar ont acquis un savoir qui ne leur sert à rien.
Passages retenus
p. 132 : J’ai l’habitude, « crois-moi », et elle a commencé à convoquer ses souvenirs de jeune prostituée quand ses mains pouvaient encore faire perdre la tête à un traîne-misère au bord du suicide.
Critique des intellectuels, p. 188-189 : Il disait que j’étais pas doué, que je parlais et prononçais mal le français, que le gouvernement avait commis une bévue en laissant aux ignares de mon espèce le soin de montrer aux enfants le chemin de la vie, c’est depuis cette époque que j’ai commencé à haïr les intellectuels de tout bord parce que, avec les intellectuels, c’est toujours ainsi, ça discute et ça ne propose rien de concret à la fin, ou alors ça propose des discussions sur des discussions à n’en pas finir, et puis ça cite d’autres intellectuels qui ont dit ceci ou cela et qui ont tout prévu, et puis ça se frotte le nombril, et ça traite les autres de cons, d’aveugles, comme si on ne pouvait pas vivre sans philosopher, le problème c’est que ces pseudo-intellectuels philosophent sans vivre, ils ne connaissent pas la vie, et celle-ci suit son cours en déjouant leurs prédictions de piètres Nostradamus, et ça se congratule entre eux.
Présentation du projet stylistique, p. 198 : J’écrirais des choses qui ressembleraient à la vie, mais je les dirais avec des mots à moi, des mots tordus, des mots décousus, des mots sans queue ni tête, j’écrirais comme les mots me viendraient, je commencerais maladroitement et je finirais maladroitement comme j’avais commencé, je m’en fouterais de la raison pure, de la méthode, de la phonétique, de la prose, et dans ma langue de merde ce qui se concevrait bien ne s’énoncerait pas clairement, et les mots pour le dire ne viendraient pas aisément, ce serait alors l’écriture ou la vie, c’est ça, et je voudrais surtout qu’en me lisant on dise « c’est quoi ce bazar, ce souk, ce cafouillis, ce conglomérat de barbarismes, cet empire des signes, ce bavardage, cette chute vers les bas-fonds des belles-lettres, c’est quoi ces caquètements de basse-cour, est-ce que c’est du sérieux ce truc, ça commence d’ailleurs par où, ça finit par où, bordel », et je répondrais avec malice « ce bazar c’est la vie ».
p. 241 : Le livre de ma mère, je sais que quelqu’un l’a déjà fait, mais abondance de biens ne nuit pas, ce serait à la fois le roman inachevé, le livre du bonheur, le livre d’un homme seul, du premier homme, le livre des merveilles, et j’écrirais sur chaque page mes sentiments, mon amour, mes regrets, j’inventerais à ma mère une maison au bord des larmes, des ailes pour qu’elle soit la reine des anges au Ciel, pour qu’elle me protège toujours et toujours, et je lui dirais de me pardonner cette vie de merde, cette vie et demie qui m’a sans cesse mis en conflit avec le liquide rouge de la Sovinco.
Qui courra le plus vite, de l’amour-passion, ou de la réalité ?
Prévost (Antoine-François) 1731-1753, Manon Lescaut (Histoire du chevalier des Grieux et de), éd. Librairie Générale de France, coll. Le Livre de Poche, 1972
Extrait des Mémoires et aventures d’un homme de qualité (1727-1731). La réédition de 1753 s’accompagne de corrections et d’ajouts majeurs.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Le chevalier des Grieux a dix-sept ans et se destine au service religieux dans l’ordre de Malte (les Hospitaliers), quand il croise le regard de la voluptueuse Manon Lescaut, que ses parents envoient au couvent. Elle retarde son entrée d’une journée, il l’enlève pendant la nuit, ils vivent une première idylle à Paris. Après quelques semaines, leurs économies sont épuisées, Manon se propose d’y remédier et s’offre au riche M. de B… Retrouvé par son père, abattu d’avoir été trompé, des Grieux suit les conseils de son ami Tiberge et entre au séminaire, faisant vite parler de lui comme d’un abbé prometteur. Manon le retrouve et lui réaffirme son amour. Ils s’enfuient à nouveau. Suivant les conseils du frère de Manon, des Grieux triche aux jeux avant d’accepter de tromper un vieux noble intéressé par les charmes de Manon.
L’auteur : Antoine Prévost (1697-1763)
Né dans le petit bourg de Hesdin dans le Pas-de-Calais. Fils d’un avocat. Sa mère meurt quand il est encore jeune. En raison de ses bons résultats scolaires chez les Jésuites, Antoine est envoyé alors qu’il a quinze ans à Paris pour poursuivre ses études au collège d’Harcourt à Paris (futur lycée Saint-Louis). Il est surpris à écrire des textes interdits et renvoyé. En chemin pour aller demander pardon au pape, il s’engage dans la guerre mais déserte bientôt et trouve refuge en Hollande où il tient un café… Grâce à l’amnistie de 1716 (consécutive à la mort de Louis XIV), il reprend son noviciat chez les Jésuites avant de s’enfuir et de s’engager de nouveau comme militaire en 1619. Un an plus tard il entre chez les Bénédictins et reprend ses études. Il publie un premier roman à clef anti-jésuite et est finalement ordonné prêtre en 1726. Mais en 1728, alors qu’il a obtenu l’autorisation de publier les deux premiers tomes des Mémoires d’un homme de qualité, il quitte son poste et s’enfuit à Londres. Là-bas il est le précepteur du fils d’un gouverneur, mais s’enfuit de nouveau en 1730 pour avoir tenté de séduire la fille de celui-ci… En Hollande il vit avec une aventurière du nom de Lenki et publie sous le nom de « Prévost d’Exiles ». En 1733, criblé de dettes, il retourne en Angleterre où il fonde un journal pour faire connaître la littérature anglaise. Mais il fait un an de prison pour usage de faux chèque. Il rentre en France et négocie sa réintégration chez les Bénédictins et obtient la protection du prince de Conti.
Il faut compter ses richesses par les moyens qu’on a de satisfaire ses désirs.
p. 121
Commentaires
Cette aventure est caractéristique de la noblesse du XVIIIe appliquant aux mœurs le libertinage philosophique du XVIIe, noblesse ainsi souvent qualifiée de décadente ; on peut dénombrer tous les larcins imaginables – enlèvement, prostitution, tricherie au jeu, arnaque, évasion, meurtre… Mais ce petit récit est particulièrement frappant parce que s’il tient du libertinage XVIIIe (Liaisons dangereuses, Sade…), il annonce aussi le pré-romantisme (d’un Paul et Virginie) avec cet amour impossible mais plus fort que tout, et cet épisode sur les terres perdues du Nouveau Monde (qui pourra faire penser aux premiers romans de Chateaubriand Atala et René).
Le style demeure très classique et la première personne marque le style des mémoires bien qu’il s’agisse d’un récit second. On suppose néanmoins que ces aventures sont fortement inspirées de la jeunesse de Prévost (il aurait sans doute réellement rencontré un jeune noble en pleurs voyant son amante être envoyée en Amérique – peut-être lui a-t-il parlé ; il aurait ensuite plus ou moins inventé en y brodant ses propres aventures). On s’approche à couvert du style qu’auront Les Confessions de Rousseau lequel n’hésitera pas à raconter ses mauvaises actions en tant que document humain authentique pouvant mieux rendre compte de l’homme dans sa nature profonde, sous l’homme mondain. Ainsi, Prévost raconte, sans juger, sans s’appesantir sur les détails, les causes… il s’agit bien de peindre une passion amoureuse, dans sa vérité, si immorale soit-elle. Quoiqu’il donne l’impression de juger négativement à chaque page son héroïne par la voix de des Grieux, il semble quelque part la sauver en même temps malgré lui, malgré les bonnes moeurs, la morale…
Le thème le plus intéressant est la question de l’argent qui vient toujours gêner, interrompre l’idylle amoureuse, la ramener à la réalité. L’amour nécessitant le sacrifice de la situation, il peut difficilement tenir. Ce sont bien ces impossibilités qui se manifestent par autant d’actions immorales du couple. Le personnage de Manon est également à ce point très finement posé. L’amour semble dominer entièrement le personnage – qui en disparaît presque entièrement – tant que l’argent ne vient pas à manquer pour soutenir son rythme de vie. Cette folie amoureuse est évidemment à mettre en parallèle avec les légendaires amours d’Abélard et Héloïse dans Histoire de mes malheurs (passant également de l’amour-passion dévorant, au dur retour à la réalité à cause des problèmes d’argent et de relations sociales, puis au renoncement et à la consolation divine) et à opposer à l’amour naïf de L’Astrée (le berger et la bergère amoureux qui sont séparés par de multiples mésaventures, comme si toute l’aventure amoureuse consistait à se trouver et à faire couple malgré les obstacle alors que les plus difficiles péripéties se jouent après dans la vie matérielle et au quotidien du couple…). Un autre couple de référence de l’histoire littéraire serait Tristan et Iseult qui sont amenés à vivre dans la forêt en sauvage, ce qui met un terme à leur amour.
Passages retenus
p. 20 : Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté formaient une chaîne si forte et si charmante, que j’aurais mis tout mon bonheur à n’en sortir jamais.
p. 39 : Que les résolutions humaines soient sujettes à changer, c’est ce qui ne m’a jamais causé d’étonnement ; une passion les fait naître, une autre passion peut les détruire. […] S’il est vrai que les secours célestes sont à tous moments d’une force égale à celle des passions, qu’on m’explique donc par quel funeste ascendant on se trouve emporté tout d’un coup loin de devoir, sans se trouver capable de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords.
p. 111 : L’amour est plus fort que l’abondance, plus fort que les trésors et les richesses, mais il a besoin de leur secours ; et rien n’est plus désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.
p. 174 : Un cœur de père est le chef-d’oeuvre de la nature.
Le « Je » est un roman d’apprentissage, roman de la rencontre d’autres romans
Trouillot (Lyonel) 2007, L’amour avant que j’oublie, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2007
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
L’Écrivain est amoureux d’une femme croisée à un colloque, mais n’a pas les mots pour lui dire. Il écrit alors en lui racontant la vie qu’il mène dans un petit foyer, avec trois hommes plus âgés : Raoul, l’Historien et l’Étranger. Le premier est un ouvrier débrouillard, le second est un ancien historien qui s’est séparé de sa famille, le troisième raconte ses anciens voyages et attend son visa pour repartir.
La littérature, dans sa folie, peut-elle remplir le vide que laissent parfois les sciences humaines ?
p. 136
Commentaires
Roman d’apprentissage d’un homme mûr – encore jeune homme naïf et jeune écrivain inexpérimenté – auprès de trois vieilles expériences, trois hommes complets ayant vécu, rêvé, réussi et échoué, appris à s’arranger avec ce parcours (est-ce devenir sage ? accepter sa destinée en philosophe stoïque ?). Le récit d’abord difficile par son ambition poétique se libère peu à peu dans l’écriture de la sensibilité. Les trois personnages et le narrateur se dévoilent par touches d’humanité, attachantes et résignées. Trouillot trouve l’originalité non dans la peinture d’un pays exotique (pour les français), ni dans une histoire extraordinaire, ni dans un apprentissage de l’échec ou de la réussite, mais dans un regard dénué de jugement, attaché, décidé à aller à la rencontre du contenu du vécu avec empathie, pour mieux comprendre l’humain qui s’y cache (un peu à la manière dont le chercheur doit, selon Henri-Irénée Marrou, aborder les documents historiques avec sympathie, comme un ami faisant taire son jugement critique pour mieux comprendre l’origine du sentiment et du dit). Le récit se constitue d’une collecte, d’un échange de récits entre les aînés et le narrateur, imitant la manière dont chacun incorpore dans son propre vécu, dans son intériorité, les discours de ceux avec qui il partage sa vie, par l’amitié. En cela, l’Écrivain parlant de ses amis à cette femme parle bien de lui-même, de ses profondeurs sensibles, de son intimité mais en toute pudeur. D’autre part, il est question pour l’homme d’âge mûr d’apprendre que le monde est fait de ces existences imparfaites, de ces destinées souvent inabouties, de quantité d’échecs, qui n’entament en rien la beauté de l’humain. C’est en acceptant que l’échec fait partie de la vie que l’on peut prendre le risque de réussir (donc celui d’aimer pour le personnage de l’Écrivain), prendre le risque de vieillir dans le bien-être. En cela, chaque vie est un roman, une auto-fiction que l’on se raconte et que l’on raconte aux autres, dans laquelle la sensibilité organisée, la poésie, avec laquelle on considère son vécu, compte bien davantage que l’authenticité des faits et leur valeur supposée.
Le second point du récit concerne la mise en abyme du métier d’écrivain. Le « jeune » écrivain apprend à raconter les vies humaines – et plus encore, celles des « sages » – avec la juste retenue qui convient quand on s’intéresse à l’intime, à la difficulté de l’existence, et à l’expérience en tant que totalité. Faire roman n’est ni raconter des faits extraordinaires, embellir ou enlaidir une réalité, ni parler avec de beaux mots, de belles images, mais trouver le ton approprié, la justesse des mots et des expression qui pourront faire ressentir ce que sent l’homme dans l’écrivain, pourquoi ces choses racontées, même anecdotiques, prennent importance. Écrire des histoires, c’est ainsi parler de soi, oser dévoiler sa sensibilité. Autre partie de l’apprentissage de l’écriture, c’est réfléchir à la place de la littérature dans la société humaine. La partie du roman imaginant un procédé d’écriture collective où chacun – par la rencontre – lit un livre déjà commencé, y ajoute un morceau de sa vie transformé en littérature, avant de le livrer à autrui, est également une réflexion sur l’entremêlement de la fiction littéraire et de la vie réelle.
Passages retenus
p. 63 : Ils avaient encore parlé de tout et de rien dans le hall. La conversation s’éternisait. Tout et rien, ça fait beaucoup de choses sans importance grignotant sur le temps qui reste aux mots d’amour.
Utopie de co-écriture par livre errant, p. 177 : Je me dis que nous, les humains, devrions chacun écrire un livre par rencontre et le laisser sur un banc, sous une fenêtre, dans un lieu affectionné par le destinataire. Chaque destinataire garderait cependant la latitude de prêter à ses connaissances le livre écrit pour lui , voire de l’offrir à une personne plus susceptible d’être touchée par la fable ou la musique des mots. Chacun pourrait dire à un de ses proches ou à un inconnu, on m’a écrit cela, mais je crois que cela vous ira mieux qu’à moi. Le destinataire pourrait aussi modifier le livre à sa convenance, l’enrichir de ses propres doutes ou d’une autre lumière. Nous serions tous coauteurs des écritures croisées qui circuleraient de par le monde. Un homme passe dans la rue. Un livre tombe d’une fenêtre. L’homme l’ouvre et se met à lire en continuant sa marche. Du livre sort un arc-en-ciel. L’homme s’arrête à la première place publique et s’assied sur un banc pour continuer sa lecture. L’arc-en-ciel grandit. Une femme, sur un autre banc, regarde jouer une petite fille. L’homme pense que l’arc-en-ciel irait bien à la petite fille. A cause des rubans. Il sort son stylo et il ajoute les pages dans lesquelles une petite fille joue sur une place. Il l’appelle et il lui tend le livre. La petite fille s’empresse d’aller montrer son cadeau à sa mère. « Regarde, maman, ce monsieur, là-bas, m’a offert un arc-en-ciel. » Le soir, pour aider sa fille à faire de beaux rêves, la mère lui lit le livre. Et la fille propose d’ajouter une couleur à l’arc-en-ciel pour faire plaisir à sa maîtresse. […] Le lendemain matin, elle offre le livre en cadeau à la maîtresse. La maîtresse en effet estime qu’il manque quelque chose. Non, ce n’est pas une couleur. Voilà, il manque le cours d’eau où l’arc-en-ciel va boire. Et elle ajoute les pages où l’arc-en-ciel se penche sur l’eau et perd son chapeau.. Elle ajoute aussi des notes de musique, pour son petit ami qui joue du violon dans un orchestre.
Nana est une jeune femme issue d’une famille ouvrière alcoolique (dont l’histoire est contée dans L’Assommoir). Elle a eu un enfant à l’âge de 16 ans et a connu la prostitution. Elle fait des débuts fracassants au théâtre dans un rôle de Vénus taillé pour elle qui ne sait nullement jouer mais dont la chair généreuse fait parler le tout Paris. Elle fait la noce tous les soirs aux frais de ses amants. Elle tente un temps d’échapper à cette vie en se mettant en couple avec le comédien Fontan, mais celui-ci finit par la frapper. Le conte Muffat, homme plutôt chaste, finit par s’éprendre d’elle, prêt à lui sacrifier sa fortune, son mariage et son honneur. Nana s’y refuse un temps, par fidélité pour ses origines modestes, mais elle va bientôt vivre comme une reine avec son argent.
Sur Gallica, vous trouverez le dossier préparatoire (carnets, brouillons, plan de travail, fiches persos, croquis…) du roman et les épreuves corrigées (corrections de style après une première impression), parties 1 et 2.
Commentaires
Si le roman met longtemps à partir (comme souvent chez l’auteur), c’est que Zola définit en profondeur ses personnages et ce, même s’ils vont avoir un rôle minime (en atteste sa technique des fiches-personnage pour donner une épaisseur à des caractères, même si on ne raconte pas leur vie dans le roman). C’est dans la suite du roman que se révèle l’intérêt de toute cette préparation. Les accidents et péripéties deviennent, à l’instar d’une tragédie grecque, les conséquences logiques de l’entre-choc des caractères, comme la déchéance, le dérèglement du corps de Nana est une conséquence logique de sa programmation généalogique (marquée par la tare de l’alcoolisme chez ses parents). On est en cela dans une parfaite illustration du roman expérimental (on pose des caractères « sociologiquement » bien étudiés dans une situation, et on raconte ce qui se passe logiquement, comme si on faisait le compte-rendu d’une expérience), mais l’écriture de Zola n’est aucunement scientifique et garde le lyrisme hérité du romantisme.
La beauté étourdissante de Nana, prostituée issue de la plus crasseuse origine, irrésistible pour l’élite, incarnant la déviance sexuelle (relations lesbiennes, multisexualité) jusqu’à la maladie, renvoie clairement à l’esthétique des Fleurs du mal de Baudelaire, faire surgir le beau de l’horreur (thème romantique par excellence), et Nana renvoie à la femme de nombreuses pièces condamnées, comme « Les Métamorphoses du vampire » dans laquelle une prostituée au corps délicieux se pavane, rit et se vante d’être « La lune, le soleil, le ciel et les étoiles » pour les hommes, et apparaît au lendemain comme « une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus ».
Cette ascension d’une femme modeste, même pas intelligente, par le simple atout de son corps appelant au sexe, est un symbole de perdition et de nivellement par le bas de toute une société séduite par le vice. Mais au-delà d’être une coquette, une femme entretenue, lascive et se laissant aller à la paresse et au sexe, Nana est également une figure de femme-victime, victime socialement d’abord qui cherche par tous les moyens à s’extirper de sa condition héritée mais son destin est une tragédie car son personnage est forcément rattrapé par les faiblesses héritées. Comme un ancien voyou qui, devenu riche, trempe dans les affaires louches, le monde de la drogue… comme s’il se sentait nostalgique de ce monde qu’il a laissé. Nana victime des hommes également, en tant que femme battue. Mais Nana justement se révolte et va par la suite ne plus se laisser dominer par les hommes mais au contraire les dominer, ce qui l’enferme dans une impossibilité d’être heureuse (parce qu’elle veut les dominer, elle ne peut plus être dans une relation équilibrée). Nana propose alors la figure d’une femme forte, en révolte, une femme qui se joue du monde tel qu’il est, une effrontée, une incarnation de la Lilith, cette première femme reniée, devenue folle, vengeuse.
Mais à la manière de Dom Juan, de Scarface… son ascension fulgurante est annonciatrice d’une chute. Chute provoquée par elle-même, l’excès de sa nature, ou bien par un entourage jaloux ? Cette tragique rechute offre un contraste avec le personnage de Bel-Ami de Maupassant, qui réussit socialement de la même manière, mais qui semble ne jamais devoir rechuter : la réussite par le sexe n’est bien-sûr pas considérée de la même façon par la société dans les deux cas… Et aucun des auteurs ne semble d’accord avec ce regard de la société. Maupassant fait ressentir l’injustice de la réussite de personnage immoral, estimé socialement, sympathique au début, finalement devenu détestable ; Zola au contraire veut susciter la pitié pour cette femme superficielle, intéressée, un peu simplette, parfois même cruelle, qui finalement n’aura été que le jouet d’une société pervertie. Le point commun est que les deux personnages – provenant du peuple – ont dû se faire mauvais pour accéder à la réussite sociale.
Dans cette position de Zola prenant la défense d’une femme de mauvaises moeurs, dégoût absolu des femmes bourgeoises trompées, il y a presque un début de position féministe, pas clairement exprimée bien-sûr ; on sait bien comme Lilith sera récupéré comme symbole par un certain féminisme.
Passages retenus
Femme-Narcisse, poison social, p. 236-237 : — Moi, je n’ai pas sommeil, je ne me couche pas, dit-elle, lorsqu’ils se furent enfermés. Le comte lui obéissait avec une soumission d’homme qui ne craint plus d’être vu. Son unique souci était de ne pas la fâcher. — Comme tu voudras, murmura-t-il. Pourtant, il retira encore ses bottines, avant de s’asseoir devant le feu. Un des plaisirs de Nana était de se déshabiller en face de son armoire à glace, où elle se voyait en pied. Elle faisait tomber jusqu’à sa chemise ; puis, toute nue, elle s’oubliait, elle se regardait longuement. C’était une passion de son corps, un ravissement du satin de sa peau et de la ligne souple de sa taille, qui la tenait sérieuse, attentive, absorbée dans un amour d’elle-même. Souvent, le coiffeur la trouvait ainsi, sans qu’elle tournât la tête. Alors, Muffat se fâchait, et elle restait surprise. Que lui prenait-il ? Ce n’était pas pour les autres, c’était pour elle. Ce soir-là, voulant se mieux voir, elle alluma les six bougies des appliques. Mais, comme elle laissait glisser sa chemise, elle s’arrêta, préoccupée depuis un moment, ayant une question au bord des lèvres. — Tu n’as pas lu l’article du Figaro ?… Le journal est sur la table. Le rire de Daguenet lui revenait à la mémoire, elle était travaillée d’un doute. Si ce Fauchery l’avait débinée, elle se vengerait. — On prétend qu’il s’agit de moi, là dedans, reprit-elle en affectant un air d’indifférence. Hein ? chéri, quelle est ton idée ? Et, lâchant la chemise, attendant que Muffat eût fini sa lecture, elle resta nue. Muffat lisait lentement. La chronique de Fauchery, intitulée La Mouche d’or, était l’histoire d’une fille, née de quatre ou cinq générations d’ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourrissait l’aristocratie. Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait. Et c’était à la fin de l’article que se trouvait la comparaison de la mouche, une mouche couleur de soleil, envolée de l’ordure, une mouche qui prenait la mort sur les charognes tolérées le long des chemins, et qui, bourdonnante, dansante, jetant un éclat de pierreries, empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux, dans les palais où elle entrait par les fenêtres.
Une femme battue, p. 268-272 : Et elle faisait mine de l’enjamber, pour sauter par terre. Alors, poussé à bout, voulant dormir, Fontan lui allongea une gifle, à toute volée. La gifle fut si forte, que, du coup, Nana se retrouva couchée, la tête sur l’oreiller. Elle resta étourdie. — Oh ! dit-elle simplement, avec un gros soupir d’enfant. Un instant, il la menaça d’une autre claque, en lui demandant si elle bougerait encore. Puis, ayant soufflé la lumière, il s’installa carrément sur le dos, il ronfla tout de suite. Elle, le nez dans l’oreiller, pleurait à petits sanglots. C’était lâche d’abuser de sa force. Mais elle avait eu une vraie peur, tant le masque drôle de Fontan était devenu terrible. Et sa colère s’en allait, comme si la gifle l’avait calmée. Elle le respectait, elle se collait contre le mur de la ruelle, pour lui laisser toute la place. Même elle finit par s’endormir, la joue chaude, les yeux pleins de larmes, dans un accablement délicieux, dans une soumission si lasse, qu’elle ne sentait plus les miettes. Le matin, quand elle se réveilla, elle tenait Fontan entre ses bras nus, serré contre sa gorge, bien fort. N’est-ce pas ? il ne recommencerait jamais, jamais plus ? Elle l’aimait trop ; de lui, c’était encore bon, d’être giflée. Alors, ce fut une vie nouvelle. Pour un oui, pour un non, Fontan lui lâchait des claques. Elle, accoutumée, empochait ça. Parfois, elle criait, le menaçait ; mais il l’acculait contre le mur en parlant de l’étrangler, ce qui la rendait souple. Le plus souvent, tombée sur une chaise, elle sanglotait cinq minutes. Puis, elle oubliait, très gaie, avec des chants et des rires, des courses qui emplissaient le logement du vol de ses jupes. Le pis était que, maintenant, Fontan disparaissait toute la journée et ne rentrait jamais avant minuit ; il allait dans des cafés, où il retrouvait des camarades. Nana tolérait tout, tremblante, caressante, avec la seule peur de ne plus le voir revenir, si elle lui adressait un reproche.
Retour à la boue originelle, p. 516 : Elle partit, elle ferma la porte. Nana restait seule, la face en l’air, dans la clarté de la bougie. C’était un charnier, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là, sur un coussin. Les pustules avaient envahi la figure entière, un bouton touchant l’autre ; et, flétries, affaissées, d’un aspect grisâtre de boue, elles semblaient déjà une moisissure de la terre, sur cette bouillie informe, où l’on ne retrouvait plus les traits. Un œil, celui de gauche, avait complètement sombré dans le bouillonnement de la purulence ; l’autre, à demi ouvert s’enfonçait, comme un trou noir et gâté. Le nez suppurait encore. Toute une croûte rougeâtre partait d’une joue envahissait la bouche, qu’elle tirait dans un rire abominable. Et, sur ce masque horrible et grotesque du néant, les cheveux, les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en un ruissellement d’or. Venus se décomposait. Il semblait que le virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes tolérées, ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple, venant de lui remonter au visage et l’avait pourri.
Anton Voyl n’arrivant plus à dormir, il fait son roman. Puis il disparaît. Amis, flics partout s’agitant pour lui, ont compris qu’il avait appris un truc important, mauvais. Mais voilà disparition sur disparition font complication…
Commentaires
Roman basé sur la contrainte d’une absence de lettre « e » (figure appelée dans le jargon stylistique « lipogramme »). Comme le paragraphe que je propose en guise de résumé le montre, cette contrainte a pour objectif de forcer l’écrivain à peser chaque mot, à ne pas se laisser aller à un style passe-partout, à des expressions ordinaires, qui lui glisseraient par la plume, pour éviter la phraséologie ordinaire (les expressions toutes faites, entendues et répétées, qu’on a l’habitude de dire dans telle ou telle circonstance sans reconstruire la modalisation de sa phrase – l’appréciation de la fidélité des mots et de l’expression par rapport à l’intensité de ce qu’on veut exprimer -, cf. Culioli, Linguistique de l’énonciation) et à faire preuve d’ingéniosité dans la construction de ses phrases. La contrainte est également censée développer l’imagination. Les histoires parallèles et complémentaires se multiplient pour enrichir une intrigue policière finalement peu développée et assez basique.
De par sa contrainte, le style est très particulier, parfois difficile à suivre, parfois drôle et surprenant. Le roman s’ouvre après une introduction, sur un jeune homme ayant du mal à s’endormir, peut-être un clin d’œil à son roman précédent, Un homme qui dort. Désormais proche de Queneau et de l’Oulipo, Perec tire une modernité littéraire, un plaisir du jeu sur la langue et une grande fantaisie de ces contraintes. Un peu comme chez Queneau, l’histoire devient de plus en plus farfelue, et la langue de Perec commence à accepter le recours à la faute d’orthographe, au mot étranger. Comme il le fera pour Les Revenentes (roman où est uniquement utilisé la voyelle « e »), ces licences se multiplient avec l’avancée du roman tout comme se multiplient les histoires parallèles et criminelles, les morts (la pornographie dans le livre basé sur le « e »).
Mais toujours comme chez Queneau, le plaisir de jeu l’emportant souvent sur la cohésion du récit, Perec s’égare ou égare son lecteur assez facilement sur des difficultés, des digressions fantaisistes ayant un lien peu évident, ne respectant pas en cela la règle exprimée par Baudelaire au sujet des nouvelles de Poe : que votre premier pas soit déjà écrit en fonction de la chute à préparer et que chaque autre pas soit une préparation de celle-ci. Cette formule, il la reprend lui-même (cf. citation), mais ne semble l’appliquer qu’à la forme, moins au fond. Ce n’est plus l’effet désiré par l’écrivain mais la contrainte génératrice qui tend l’ensemble et donne l’exigence de l’écriture.
Le roman perd vite son intérêt, après quelques chapitres, en termes d’histoire racontée et de cohérence d’ensemble. Mais chaque chapitre est davantage une relance du plaisir d’écriture, du jeu de l’écriture, comme si plusieurs participants d’un atelier d’écriture partageaient chacun à leur tour leur petit texte. Si certains critiques ont voulu y lire une allégorie politique de la disparition du militant Mehdi Ben Barka, organisateur altermondialiste de la Tricontinentale, et proche du Ché, la disparition de la lettre E symboliserait plus volontiers la perte de l’Essentiel pendant la Seconde Guerre, à savoir ses parents (il dédie d’ailleurs W ou le souvenir d’enfance « pour E »).
Passages retenus
Il y a là, pour moi, quasi la Loi du roman d’aujourd’hui : pour avoir l’intuition d’un pouvoir imaginatif sans limitation, allant jusqu’à l’infini, s’autonourrissant dans un surcroît colossal, dans un jamais vu allant toujours croissant, il faut, sinon il suffit, qu’il n’y ait pas un mot qui soit fortuit, qui soit dû au pur hasard, au tran-tran, au soi-disant naïf, au radotant, mais, qu’a contrario tout mot soit produit sous la sanction d’un tamis contraignant, sous la sommation d’un canon absolu !
Mâchez votre frustration depuis l’enfance, roulez la en petites boulettes, saupoudrez d’orgueil, collez sous la table ou jetez-les sur autrui.
Cioran (Émile) 1956, La Tentation d’exister, Gallimard, coll. « Tel », 1986
⭐⭐
Note : 2 sur 5.
Résumé
L’homme, encore plus l’écrivain, l’artiste, met toujours en haut de ses valeurs, la vérité et la sagesse, le bien et l’équilibre. Mais la création, la vitalité artistique, l’avancée des choses n’est-elle pas au contraire dépendante d’une attraction, d’un désir, d’un goût prononcé pour le mal, le mal-être, le gouffre ?
Commentaires
Au travers d’une langue insupportablement pompeuse, on devine l’expression désormais évidente de l’artiste moderne en homme romantique, hors-normes, le thème d’époque de la décadence de la langue… Pour appuyer sa thèse, Cioran multiplie les références dans la littérature, la philo, l’art ou la théologie… mais n’en approfondie aucune. Sa manière demeure péremptoire au possible, et c’est par le ronflement de l’expression qu’il caresse doucement l’œil auditif de ses lecteurs en leur susurrant violemment ce qu’ils aiment, ce à quoi ils aspirent : leur appartenance à une élite d’êtres originaux dans une société en déperdition. L’humanité serait divisée en deux groupes : les bienheureux stupides qui vivent comme des bêtes et les hommes qui vivent les yeux cruellement ouverts. Ainsi les lecteurs « intelligents », ceux qui peuvent bien lire l’écriture richement élaborée de Cioran se sentiront légitimée dans leur habitude de considérer les masses et les autres, ceux qui pensent ou font différemment, comme des idiots, quand bien même ils mènent une mauvaise vie. Cioran reprend les formes courtes, elliptiques – ce qui lui permet de ne rien justifier -, et le ton d’écriture de Nietzsche (ou d’Héraclite) – son élitisme surtout -, mais la pertinence en moins. Là où Nietzsche détruit dans les largeurs la pensée européenne dans le but de se dégager d’habitudes de pensées et de langage héritées de siècles d’enseignement universitaire, dans le but de redécouvrir et de replacer des pensées négligées (comme celle d’Héraclite…) et de s’attaquer au sacré qui pollue et empêche la réflexion (Art, Dieu, Démocratie, Platon), et de faire advenir une pensée moderne et décomplexée, Cioran semble seulement s’être trouvé une posture de destructeur sans cause qui se sent génial de trouver le bon mot, la pointe qui exprime idéalement sa mauvaise humeur et la renvoie sur un autre (comme il l’a apparemment pratiqué dans sa carrière de professeur sur ses élèves). Plus que Nietzsche, l’alter égo de Cioran serait plutôt la voix bavarde et cynique de La Chute de Camus, qui explique avoir voulu y exprimer toutes ses mauvaises pensées pour les expulser. Comme ce personnage, Cioran semble vouloir résumer l’homme à un animal condamné à l’égoïsme et à la domination, emballant ses actions d’une illusion d’altruisme, forcé de faire le mal pour se sentir bien et oublier son mal-être. Mais comme lui, il est sous son air malin, fortement pitoyable.
Passages retenus
Se détruit quiconque répondant à sa vocation et l’accomplissant, s’agite à l’intérieur de l’histoire ; celui-là seul se sauve qui sacrifie dons et talents pour que, dégagé de sa qualité d’homme, il puisse se prélasser dans l’être.