Passe ton train : Les Racines du mal, Dantec

Sommes-nous tous des cas pathologiques pouvant se résumer à des configurations de données cognitives ?

Dantec (Maurice G.) 1995, Les Racines du mal, Gallimard, Folio

Note : 3 sur 5.

Résumé

Andreas Schaltzmann s’est retranché chez lui et tue de plus en plus, des manières les plus atroces car il est persuadé que le monde est envahi et contrôlé par une association secrète entre Aliens et Nazis, et qu’il est des derniers résistants. Il finit par être arrêté. Une équipe scientifique découvre que certains des crimes (notamment plus sexuels) qui lui sont imputés ne correspondent pas à son mode opératoire mais l’affaire leur est retirée.
Quelques années après, Arthur Darquandier, le spécialiste cognitif de l’équipe, revient à Paris et recrute ses anciens partenaires, le professeur Gombrowitz et surtout la belle russe Svetlana, pour reprendre l’enquête. Andreas est mort et des meurtres semblables à ceux sur lesquels ils enquêtaient se sont régulièrement produits, particulièrement autour des Alpes. L’appareil que Darquandier a conçu, la Neuromatrice, dans laquelle il peut entrer des données pour cerner une identité, est désormais capable de leur fournir une aide non-négligeable. L’appareil a notamment absorbé sa personnalité et celle d’Andreas…

Commentaires

Le scénario est particulièrement absorbant mais finit par virer au mélo-fantaisiste-gore à mesure qu’on en apprend sur le réseau de tueurs. Et ce, comme si le démantèlement de ce réseau menaçant posait problème et que l’intérêt était justement dans son existence secrète, non dans son dévoilement. C’est en cela que le roman dépasse son côté policier pour atteindre vraiment plus celui de roman de projection, science-fiction. Sur cette fin, l’écriture se laisse aller à plus de facilités ce qui est dommage pour un roman qui partait bien mais qui perd son alchimie aux deux tiers. Le style de Dantec part en tout sens, s’inspire de différents univers et pourtant n’est jamais ridicule ni trop difficile. Les théories du complot et du chaos, les polars noirs, la science-fiction, et même les comics américains irriguent et créent une certaine dynamique poétique dans tout ce mix plutôt réussi qui reste largement dans le vraisemblable. La face noire de l’homme, de son cerveau, constitue l’obsession de Dantec et s’étalera de plus en plus dans son œuvre tout comme cette théorie du complot qui, de source d’inspiration, finira par s’installer semble-t-il comme conception du monde chez l’auteur.

La machine à capturer les identités par l’ingestion de données a bien-sûr quelque chose de prophétique quand on pense à l’importance qu’a pris le « Big Data » au XXIe avec Amazon (qui fait l’essentiel de son argent en vendant ses données au gouvernement américain…). Ici cette invention sert un justicier aux allures de programmateur de la Silicon Valley, pour arrêter le complot, alors qu’une telle machine serait plutôt devenue l’arme du grand complot… Le justicier est d’ailleurs en tout point semblable au paranoïaque tueur à gages, les deux faces d’un même ennemi du grand complot.

Passages retenus

p.139
L’homme est à la fois une machine à contrôler le chaos, et un propagateur de désordre. […] Il oscille sans cesse entre des états imprévisibles, alors que son comportement statistique général reste à peu près stable.

p.312
Je me suis assuré que j’étais présentable, et en tout cas à peu près conforme au personnage fabriqué depuis des années.

Programmation des habitudes, p. 427
Toute habitude est en fait une sorte de « pilote automatique » de la conscience qui prend le relais après la phase d’apprentissage initiale… Un bébé met des semaines avant d’apprendre à marcher, puis peu à peu il se met à le faire automatiquement, sans effort apparent… Or, ceci est valable pour tout le reste, vous le savez bien… Conduire une voiture, lire, écrire, baiser… Tout peut être fait sans effort tendu de la conscience, à condition de le pratiquer suffisamment longtemps pour qu’il soit pris en charge par le « pilote automatique »… mais comme le souligne Wilson, le robot humain est plus efficace que n’importe quel animal. Et c’est cette efficacité qui cause notre perte, car elle engendre paresse et dépendance. Pire, elle engendre l’ennui… Et vous savez que l’ennui répétitif produit frustration et surtout dépression, donc perte de l’image de soi, fluctuation chaotique des contours de la personnalité.

Ramasse tes lettres : Les Dublinois, James Joyce (nouvelles)

De quels matériaux composites inconciliables sont faits les humains parmi lesquels j’ai grandi ?

Joyce (James) 1904-1907 (1914), Les Dublinois, Gallimard, coll. Folio, 1974

Traduit de l’anglais par Jacques Aubert (Dubliners)

Note : 4 sur 5.

Commentaire général

Ensemble de nouvelles de style réaliste qui forment en quelque sorte un atelier d’apprentissage pour le jeune écrivain Joyce. Écrivant d’abord sur sa jeunesse, la découverte de la complexité des sentiments et les détours de l’égo, sur la famille et ses implications, puis se tournant vers l’extérieur, les proches, les amis, les discrets, les marginaux, les notables… pour enfin parvenir à crever l’épaisseur de réalité. Il s’agit pour l’écrivain de comprendre d’où il vient, les matières proprement dublinoises dont il a été composé, de deviner ce qui se passe derrière les apparences et comportements. Et pour ce faire, la fiction parce qu’elle reconstitue la logique interne des actions, est un excellent moyen de comprendre l’humain (manière inversée du Roman expérimental de Zola qui part des théories scientifiques pour programmer ses personnages). En même temps qu’une enquête sur ses congénères, ces nouvelles sont aussi une recherche sur soi (se distinguer de l’un, se reconnaître dans l’autre) et le lieu d’une formation pratique, cheminement technique de la description objective (description des mouvements) à la polyphonie (la parole peut aussi faire deviner les mouvements du corps en les associant à une monde de croyances, d’espérances, de regrets). Que ce soit dans la forme ou dans le fond, la littérature s’apparente chez Joyce à une enquête sur l’humain, mais il ne s’agit jamais de dire les ressorts, d’expliquer, mais de faire pressentir la profondeur de l’humain même le plus apriori insignifiant.

Sommaire

Les Soeurs ***
Une rencontre ****
Arabie *** *
Eveline ****
Après la course **
Deux galants ***
La Pension de famille ****
Un petit nuage **** *
Contreparties ****
Argile *** *
Un cas douloureux ****
Ivy Day dans la salle des commissions ***
Une mère *** *
La Grâce ***
Les Morts ****

Les Soeurs (1904)

Le père Flynn a succombé à une nouvelle attaque. Vieux et paralysé, il était l’ami et le mentor de notre jeune conteur, qui passait son temps avec le vieux fou plutôt qu’avec des camarades de son âge, au grand dam de ses parents. Le jeune garçon éprouve cependant un sentiment confus devant la mort de cette vielle personne à part, qui était considérée comme fou depuis quelque incident survenu à l’église.

Sans doute un souvenir d’apprentissage, un premier contact avec la mort (on voit que le cycle sera accompli dans la dernière pièce de ce recueil avec une arrivée à l’âge mûr et un retour au thème de la mort), ce conte laisse surgir l’étrange réaction du gamin, son incompréhension et en même temps sa prise de conscience de ce que les grandes personnes disent à ce sujet.

p. 48
C’était bizarre : ni cette journée ni moi-même n’étions d’humeur à prendre le deuil, et je fus même contrarié de découvrir que j’éprouvais une sensation de soulagement, comme si sa mort m’avait libéré de quelque chose.

Une rencontre (1905)

Notre jeune conteur organise avec ses copains une aventure buissonnière, car les livres de Far West ne lui suffisent plus. Finalement, seul Mahony l’accompagne. Assis dans un champ après une longue promenade, ils font la rencontre d’un vieux monsieur qui leur parle de son opinion d’abord attendri puis physiquement sévère à l’égard des garçons et de leurs flirts.

Le thème de l’aventure, de l’évasion, vient heurter celui de la déviance chez le vieil homme. Le temps magnifique sert de cadre à un enseignement de vie plutôt décevant ou dégoûtant. La manie du vieil homme se déclenche peu à peu. De son discours libéral, autoexcitation, sur les belles fillettes, à son action louche à la lisière du bois, laissée à deviner pour le lecteur, jusqu’au fantasme de correction corporelle, post-jouissance.

p.67 : « Il me donnait l’impression qu’il répétait quelque chose qu’il avait appris par cœur, ou bien qu’hypnotisé par certains mots qu’il employait, il avait un esprit qui tournait lentement en rond, inlassablement sur la même orbite. »

Arabie (1905)

Notre jeune conteur se sent une adoration pour la voisine. Elle ne peut aller à la fête foraine « Arabie ». Il lui dit qu’il lui en ramènera quelque chose. Il n’a plus que ça en tête mais a besoin d’un peu d’argent.

Ce souvenir de première naissance du sentiment amoureux est dépeint avec un relief fort. L’échec final de l’achat du cadeau reste difficile à saisir. Le sentiment pour la fille vient s’opposer au sentiment pour soi, à la fierté. N’est-ce pas là ce qui définit tout sentiment amoureux ? un conflit interne entre égoïsme et don de soi.

p.73 : « Son nom avait pour effet de mettre mon sang en folie. Son image m’accompagnait jusque dans les lieux les moins propices au romanesque. »
p.74 : « Mon corps était une véritable harpe, sur les cordes de laquelle, tels des doigts, ses mots et ses gestes semblaient courir. »
p.76 : « La nuit dans ma chambre et le jour en classe son image venait s’interposer entre mes yeux et la page que je m’efforçais de lire. […] Je n’avais plus guère de patience pour les tâches sérieuses de l’existence : maintenant qu’elles me séparaient de mon désir, elles me paraissaient des jeux puérils, des jeux aussi puérils que monotones. »

Eveline (1904)

Eveline regarde les objets de sa maison qui ont occupé ses dix-neuf années. Elle va bientôt fuir cette vie lourde et pesante, son père sévère et son frère peu présent, pour Buenos Aires avec Franck. Mais au moment de l’embarquement, une panique la saisit.

Ce conte exprime cette typique opposition entre l’envie, le désir de changer de vie, de partir, et la peur panique de laisser une vie qui est un morceau de soi. A lier à Un petit nuage, ce conte peint l’impossibilité de se dépêtrer de son conditionnement.

p.88 : « Au fil de sa songerie, la vie de sa mère, en une vision pitoyable, venait jeter son maléfice au plus profond d’elle-même – cette vie faite d’humbles sacrifices et s’achevant en une déchéance définitive. Elle tremblait en entendant à nouveau la voix de sa mère répétant sans cesse, avec l’insistance d’un simple d’esprit. »

Après la course (1904)

Jimmy Doly est un jeune Irlandais qui a eu quelques mauvaises dettes de jeu heureusement couvertes par son père. Ayant fait la connaissance de deux Français très riches, propriétaires d’une voiture, il profite avec eux de leur succès et de leur notoriété au cours d’une soirée arrosée et excitante.

Conte de la replongée du personnage dans son vice du jeu, piège tendu par les mauvaises habitudes. Joyce évoque à peine le jeu et montre comment l’excitation et la grise grimpe peu à peu et fait progressivement perdre le sens des réalités au personnage qui va s’abandonner à son vice. Le conte tend tout de même à la description d’un décor secondaire qui ne prend pas vraiment le lecteur dans l’effet procuré au personnage.

p.97 : « Ségouin poussa son monde vers la politique. C’était là un sujet attrayant pour tous. Jimmy, sous l’empire d’influences généreuses, sentit se réveiller le zèle que son père avait jadis éteint en lui-même : il finit par faire perdre son flegme à Routh. »

Deux galants (1906)

Corley et Lenchman marchent par Dublin. Corley rejoint sa nouvelle conquête. Il est en retard mais compte bien tirer profit de cette bonniche, au contraire de ses premières expériences coûteuses. Lenchman les laisse et erre, désœuvré, ennuyé de sa vie d’écornifleur. En même temps, il attend avec impatience l’issue prometteuse de la soirée de son ami.

Ce conte met en scène l’errance et le vice d’une jeunesse sans valeur ni but. Une vie sociale perverse vécue à regret. Les rues de Dublin prennent le rôle de personnage central, personnage influent qui influence et dévie les hommes de leurs trajectoires et perd les femmes. Englués dans leur routine, les deux personnages ont des moments de lucidité sur le peu d’intérêt de leur vie.

p.108 : « [Le harpiste] pinçait les cordes, insoucieux, jetant de temps en temps un coup d’œil rapide vers le visage de chaque nouveau venu et de temps en temps, d’un air également fatigué, vers le ciel. Sa harpe aussi, insoucieuse d’avoir la housse rejetée sur les genoux, semblait lasse des yeux des étrangers comme des mains de son maître. »

La Pension de famille (1905)

Mrs Mooney, après s’être séparée de son mari violent, dépensier et alcoolique, a ouvert une pension de famille, pleine de jeunes messieurs attendant de se trouver une meilleure situation. Le fils Jack semble tenir de son père et a mauvaise réputation. La jeune Polly semble prendre plaisir à flirter quelque peu avec les jeunes gens. Il se dit que les choses vont plus loin avec un jeune homme respectable, avec une bonne position, Mr Doran. Mais Mrs Mooney ne semble pas décidée à intervenir pour empêcher la perte de l’honneur de sa fille.

On est ici dans un conte clairement semblable aux « pièges » typiques de Maupassant (inspirés des réflexions de Schopenhauer sur le piège féminin). Ici, la mère et la fille n’ont aucune espèce de complicité, et pourtant elles agissent avec les mêmes intentions, et mènent donc un même type de jeu pervers. L’homme qui se croyait libre penseur est pris au piège de ses valeurs et du regard de la société. On devine une union destructrice pour le moral de cet homme.

p.120 : « Polly était une mince adolescente de dix-neuf ans ; elle avait les cheveux clairs et flous, et une petite bouche pulpeuse. Ses yeux, gris avec un soupçon de vert, ne manquaient jamais, lorsqu’elle parlait à quelqu’un, de regarder en l’air, la faisant ressembler à une petite madone perverse. »

Un petit nuage (1906)

Little Chandler est excité, il va retrouver dans le bar le plus tendance de Dublin, son vieil ami Ignatius Gallaher qu’il n’a pas vu depuis huit ans et qui est devenu un journaliste célèbre à Londres. Gallaher lui parle de la vie parisienne, de la débauche, de sa maîtrise du cours de la vie et des femmes. Little Chandler, l’alcool aidant, voit ressurgir sous sa timidité les vieux rêves de vie d’artiste d’avant son mariage.

Là encore, on retrouve le thème du piège de la nature et de la femme, cher à Maupassant. C’est d’ailleurs une même méthode de description psychologique par le comportement qui donne toute sa consistance au conte. Le personnage de Little Chandler, à l’occasion de cette rencontre choc avec un fantôme de son passé, voit surgir tous les obstacles de sa vie en même temps, devient un personnage pitoyable enfermé dans une prison bourgeoise qu’il a épousé par défaut, par peur de la vie. On pourrait même déduire l’évolution tragique possible du personnage, alcool, dégoût de sa famille, écrasement moral par la femme… Par les aspirations à une vie différente et le regard sur la rue, ce conte est en rapport avec Deux galants ; toujours par la rue et par la situation du foyer en impasse, il pourrait être lié à Contreparties. On voit déjà comment, par l’ensemble des contes du recueil Dubliners, à premier assemblage sans ligne directrice, Joyce trace sous nombreux angles le portrait de la vie de l’homme moyen de Dublin, enfance et âge mûr, rêves déchus et amours décevantes…

p.148 : « Il regarda avec froideur les yeux de la photographie, qui lui répondirent avec la même froideur. Certes ils étaient jolis, et le visage était joli. Mais il lui trouvait quelque chose de mesquin. Pourquoi ce visage faisait-il si absent, si grande dame ? Le parfait sang-froid de ces yeux l’irritait. Ils le repoussaient et le défiaient : ils n’exprimaient aucune passion, aucune ivresse. Il pensait à ce que Gallaher avait dit des riches Juives. Ces sombres regards orientaux, se disait-il, comme ils sont pleins de passion, de désirs voluptueux !… Pourquoi avait-il épousé les yeux de la photographie ? »

Contreparties (1905)

Farrington se sent oppressé par le travail que lui donne son patron. Pour se sentir plus fort, il s’évade quelques instants au bar du coin pour un remontant bien frais. Mais le travail devient plus ardu et Farrington finit par mal répondre à son patron et bâcler. Il met sa montre en gage pour aller boire avec ses amis au lieu de rentrer voir sa petite famille.

Au registre de la chute finale inattendue et du piège de la vie, typiques de Maupassant, vient se greffer une finesse psychologique dostoïevskienne : Joyce décrit une mécanique implacable aux conséquences terribles, en s’installant peu à peu dans la tête de ce fonctionnaire bourru, oisif torturé, oppressé et oppresseur.

p.167 : « Sa femme était un petit être au visage en lame de couteau qui le houspillait lorsqu’il était à jeun et qu’il houspillait lorsqu’il avait bu. »

Argile (1905)

Maria est une bonne vieille fille que tout le monde adore, qui travaille durement à la blanchisserie. Elle file gaiement voir l’un des enfants qu’elle gardait autrefois, maintenant marié et père, avec un sac de petits biscuits et une part de gâteau à la prune en guise de cadeau. Dans le bus, un homme lui laisse la place et discute avec elle. Une fois chez les Donnelly, elle se rend compte qu’elle a perdu sa part de gâteau.

Étrange personnage que cette vieille fille que tout le monde adore, au visage crochu et aux intentions de sainte. Son cœur se brise à l’idée que les deux frères ne veulent plus se voir, et que son cadeau est perdu (à rapprocher de la vieille fille d’Un coeur simple de Flaubert). Le jeu divinatoire lui fait mettre la main dans l’argile (la mort), on lui refuse pour le missel (symbole d’engagement religieux). Destin tragique annoncé, mais destin refusé également, l’engagement est sa propriété principale (la charité chrétienne devenant autodestruction, comme pour Pauline dans La Joie de vivre de Zola), mais la chanson qu’elle interprète laisse deviner des rêves beaucoup plus communs de bonheur, de richesse et d’amour, là encore esquintés. On pourrait mettre en parallèle cette nouvelle avec celle de La Reine Hortense de Maupassant, qui dans sa fièvre laisse transparaître des désirs et rêves d’amours profonds qu’on n’aurait pas attendus de son caractère.

p.173 : « Maria fut obligée de rire et de répondre qu’elle ne voulait pas d’anneau, ni d’homme non plus ; et quand elle rit, timidité et désappointement firent briller ses yeux vert-gris et le bout de son nez rejoignit presque le bout de son menton. »
p.173 : « Elle regarda avec une bizarre affection le tout petit corps qu’elle avait si souvent paré. Malgré les années, elle trouvait que c’était un joli corps bien net. »

Un cas douloureux (1905)

Mr James Duffy a une vie particulièrement bien rangée et solitaire. A un concert, il fait la connaissance d’une femme mariée avec qui il partage bientôt son temps et ses pensées. Quand il découvre que celle-ci éprouve des sentiments amoraux pour lui, il rompt toute relation.

Dans la continuité de la nouvelle précédente, le personnage de Mr. Duffy incarne un autre effet pervers ou plutôt destructeur de la morale. Piégé davantage par la peur du quendiraton que par la moindre conviction religieuse, il échoue sa vie en se conformant à une rigueur austère qui étouffe et refoule ses sentiments et ses désirs profonds.

p.183 : « Sur sa tête allongée et plutôt forte poussaient des cheveux noirs, secs, et une moustache roussâtre recouvrait mal une bouche peu avenante. Ses pommettes aussi donnaient à son visage un caractère dur : mais il n’y avait nulle dureté dans les yeux qui, regardant le monde par-dessous leurs sourcils roussâtres, donnaient l’impression d’un homme toujours prompt à saluer chez les autres le trait de nature susceptible de les racheter, espoir souvent déçu. Il vivait un peu à distance de son corps, considérant ses actes d’un regard oblique et dubitatif. Il avait une singulière habitude autobiographique qui, de temps en temps, lui faisait composer dans sa tête une petite phrase le concernant et comportant un sujet à la troisième personne et un prédicat au passé. »
p.185 : « Le capitaine Sinico encouragea ses visites, pensant que la main de sa fille était en cause. Il avait sincèrement écarté sa femme de la galerie de ses plaisirs, au point de ne pas soupçonner que quelqu’un d’autre pût s’intéresser à elle. »

« Ivy Day » dans la salle des commissions (1905)

Les soutiens du candidat aux municipales Richard Tierney, opportuniste reconnu, sont réunis autour d’un feu alors que trombe la pluie au dehors. Autour de quelques bouteilles de stout, ils discutent de politique et en viennent à évoquer Parnell, nationaliste éliminé par ses ennemis politiques mais aujourd’hui célébré comme un héros national. Seul intrus, M. Hynes, militant pour les prolétaires, a toujours soutenu et rendu hommage à l’homme.

Cette nouvelle est la première apparition du dialogue comme élément fondamental de la technique de Joyce. Presque omniprésent, uniquement entrecoupé de quelques phases descriptives des personnages et du lieu, comme pour une pièce de théâtre, le dialogue fait émerger la polyphonie qui sera la marque du style de Joyce. Les personnages gagnent ainsi en consistance, en indépendance à l’auteur (comme chez Dostoïevski). Le thème traité apparaît d’autant plus flou, la politique, ses convictions et ses anomalies. Le héros national, attisant les passions, est incapable de faire l’unanimité de son vivant. C’est le tragique destin de la politique de ne pouvoir profiter de ses bons éléments, hommes d’honneur engagés pour le bien de leur nation. L’opportuniste sans parti, sans générosité, bien peu apprécié, est ainsi bien plus fédérateur.

p.215 : « M. Crofton s’assit sur une caisse et regarda fixement l’autre bouteille. Il avait deux raisons d’être silencieux. La première, suffisante en elle-même, c’est qu’il n’avait rien à dire ; la seconde était qu’il considérait ses compagnons comme indignes de lui. »
p.218 : « Nous le respectons tous maintenant qu’il est mort et enterré. »

Une mère (1905)

A la Renaissance irlandaise, Mrs Kearney rapatrie sa fille Kathleen, mise dans un couvent pour apprendre comme elle à son âge, le français et la musique. Elle fait signer sa fille pour une série de quatre concerts rémunérés, donnés pour une association patriotique, et s’implique elle-même dans l’organisation. Mais les concerts n’attirent pas la foule attendue. Mrs Kearney craint l’entourloupe.

À la rupture d’une règle tacite des contrats, le paiement des artistes après remboursement des frais, vient surtout s’ajouter l’inclination surpuissante du bourgeois pour l’argent (renforcée par son mari bottier) qui surpasse la distinction de caractère ou les idéaux artistique, patriotique, le soutien à un spectacle de jeunes, et qui fait même oublier sa réputation et celle de sa fille. L’impression d’y perdre en affaires dépasse toute la maîtrise de la femme pourtant éduquée dans la pudeur et la rigueur du couvent, et dans l’esprit distingué du romantisme. Là encore, le phénomène de la description objective (on devine les pensées par les actions décrites), caractéristique du réalisme d’un Maupassant, dessine des personnages épais bien que grotesques.

p. 237
Mr Holohan désignait désespérément la salle où l’on applaudissait et tapait des pieds. Il en appela à Mr Kearney et à Kathleen. Mais Mr Kearney continuait de caresser sa barbe et Kathleen regardait le plancher, bougeant l’extrémité de son soulier neuf : ce n’était pas sa faute.

La Grâce (1905)

Il est arrivé un accident à Mr Kernan au bar. Anciennement homme d’affaire estimé, entraîné par de mauvaises fréquentations de comptoir à un nouvel excès, il a manqué une marche et s’est mordu la langue en tombant dans les pommes. Quelques amis, particulièrement Mr Power, jeune homme d’affaire en plein succès, qui accorde encore de l’admiration à son aîné, se mettent en devoir de le remettre dans le droit chemin. Pour cela, ils choisissent avec Mr Cunningham de se rendre à l’église pour un sermon adapté à leur mode de vie.

Une fois encore, les péripéties n’ont ici rien de palpitant. Mais la technique de Joyce se précise encore, mêlant les voix dans le récit et laissant grande place au dialogue et à l’implicite. La psychologie des personnages est très présente, un peu trop voyante encore, finement tracée de quelques remarques. La chute reste pour le moins énigmatique, forçant le lecteur à questionner le sens de l’aventure, voire même à questionner l’intérêt même de cette aventure. Y a-t-il une leçon à tirer ou bien l’aventure ne sert finalement qu’à montrer l’empêtrement des hommes dans leur rôle ?

p. 254
Après un quart de siècle de vie conjugale il ne lui restait que fort peu d’illusions. La religion était pour elle une habitude, et elle soupçonnait qu’un homme de l’âge de son mari ne changerait guère avant sa mort. Elle était tentée de trouver à son accident quelque chose de curieusement approprié et, n’était qu’elle ne désirait pas paraître, elle aurait volontiers dit à ses messieurs que la langue de Mr Kernan ne perdait pas grand chose à être raccourcie.

Les Morts (1907)

Gabriel accompagné de sa femme Gretta arrive à la fête donnée par ses tantes Kate et Julia, sa cousine Mary Jane. Dans sa famille portée sur la musique, Gabriel, en tant qu’universitaire, est la fierté d’intelligence à qui l’on demande de préparer un discours. Il aide à la réception, arrange l’arrivée de l’ami ivre, donne un gros pour-boire à la petite… Pendant une danse, une collègue lui reproche avec malice d’écrire dans un journal anglophile et l’invite à passer l’été dans une petite île de l’Irlande, région d’origine de Gretta. Gabriel est satisfait de ses habitudes sur le continent et finit par se fâcher.

Cette nouvelle plus longue conclut le recueil sur le récit d’une réception qui entre en contraste avec le titre, comme l’ivresse de la fête et la tristesse finale de la femme. Le personnage bourgeois de Gabriel aperçoit, effrayante, cette autre vie, sous le voile de sa confiance en lui – la crise existentielle sur le sens de sa vie, de la vie. Jouant le charmeur avec la servante mais gêné par les avances de sa collègue, le personnage découvre enfin sa femme, sous un angle inhabituel, un tableau sensuel et mystérieux, mais celle-ci lui échappe, il entre en concurrence avec l’amour d’un mort.
Ici encore, l’implicite tient une place importante. A travers les esquisses de mouvement et les réactions, on comprend le caractère du personnage. Chaque personnage ainsi esquissé semble dépasser le cadre du récit, avoir une épaisseur. Les absents et les morts en ont parfois même plus.

p. 306
Suivre cette voix sans regarder le visage de la chanteuse, c’était ressentir et partager l’émotion d’un vol rapide et sûr.

p. 349
L’air de la pièce lui glaçait les épaules. Il s’allongea avec précaution sous les draps et se coucha près de sa femme. Un par un, ils devenaient tous des ombres. Mieux valait passer hardiment en cet autre monde, dans la pleine gloire de quelque passion, que de s’effacer et de se dessécher lamentablement au fil des années. Il songea à la façon dont elle avait enfermé dans son cœur pendant tant d’années cette image des yeux de son amant à l’instant où il lui avait dit qu’il ne souhaitait pas vivre.
Des larmes généreuses emplissaient les yeux de Gabriel. Il n’avait jamais lui-même rien éprouvé de tel pour une femme, mais il savait qu’un tel sentiment devait être de l’amour. Les larmes se pressèrent plus drues, et dans la demi-obscurité il crut voir la forme d’un adolescent debout sous un arbre dégoulinant de pluie. D’autres formes étaient à proximité. Son âme s’était approchée de cette région où demeurent les vastes cohortes des morts. Il avait conscience de leur existence capricieuse et vacillante, sans pouvoir l’appréhender. Sa propre identité s’effaçait et se perdait dans la grisaille d’un monde impalpable : ce monde bien matériel que ces morts avaient un temps édifié et dans lequel ils avaient vécu était en train de se dissoudre et de s’effacer.

Ramasse tes lettres : Her-Bak « Pois Chiche », Schwaller de Lubicz

L’éveil spirituel par l’artisanat et par l’observation de la vie : du corps à l’esprit

Schwaller de Lubicz (Isha) 1950, Her-Bak « Pois Chiche », Flammarion, coll. Champs Classiques, 2014

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Le jeune Her-Bak, « Pois-Chiche », fils de paysan curieux et espiègle, est pris sous l’aile du grand prêtre. Mais avant de commencer sa formation de scribe et d’entrer au temple, il est envoyé en apprentissage chez tous les artisans du Pharaon…

Commentaires

Parcours initiatique pour le personnage, plongée dans la culture et dans les conceptions du monde de la civilisation du Nil pour les lecteurs, Her-Bak est une fiction pédagogique, un peu à la manière du Télémaque de Fénelon. Ce dernier, par le biais de la fable divertissante ayant pour cadre L’Odyssée, emmenait son lecteur dans de petites aventures servant de base à un apprentissage moral, culturel, langagier et politique. Ici, le but premier est plutôt documentaire (découverte d’une civilisation), mais l’autrice souhaite également apporter des enseignements plus philosophiques au lecteur du XXe siècle, notamment ouvrir son esprit à un début de spiritualité et à une tolérance envers les diverses croyances. Si Ischa et son mari le philosophe René Schwaller de Lubicz sont bien des spécialistes reconnus de l’Égypte antique, ils sont aussi membres de la Société théosophique, réseau international de penseurs et de scientifiques, qui prônait une fraternité entre les peuples et une amélioration du monde basée sur les échanges intellectuels, scientifiques, et sur une spiritualité universelle dépassant les particularismes religieux et culturels : « aucune religion n’est au-dessus de la vérité » (devise du groupe).

Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, il n’est que peu question des croyances religieuses et mythes de l’Égypte antique dans ce premier tome. On est plus proche de la Vie quotidienne au temps des Pharaons. On suit le petit héros dans son parcours professionnel, découverte et expérimentation des divers métiers, rencontre d’artisans – comme pourrait le faire un jeune collégien en stage ou en apprentissage… – le tout encadré par son maître Mesdjer qui lui fait tirer de ses expériences des enseignements, toute une sagesse pratique (qui fera penser à la première philosophie). Les vraies connaissances ne s’apprennent pas comme à l’école, par l’étude de textes théoriques, par la répétition de paroles et de règles, mais par la pratique, par le mouvement du corps, par la sensation et le tâtonnement, comme dans les pédagogies alternatives (notamment développées par Rudolf Steiner, célèbre penseur théosophe). De manière surprenante, Schwaller de Lubicz rejoint les conceptions de Marx et de William Morris (l’artisanat comme travail sublimé en art) : le travail est le lieu d’une quête de sens, de plaisir et de réalisation de soi quasi mystique. Mais pour l’apprenti se destinant à une vie intellectuelle, la quête de sagesse ne s’arrête pas éprouver la vie par le travail manuel et l’effort, mais se poursuit dans l’observation de la vie quotidienne, l’observation des éléments, des animaux, des humeurs et contradictions humaines, dans un questionnement perpétuel sur soi. Il s’agit pour l’apprenti scribe en vue de son initiation d’être au clair avec lui-même : est-il décidé à chercher au-delà du plaisir d’une vie simple ? C’est avec ce recul, en ayant éprouvé les plaisirs et déceptions de la vie, en ayant accepter ses propres faiblesses, que le jeune apprenti peut entrer dans une quête ésotérique d’une vérité pas toujours confortable (aucune assurance de l’existence des dieux, d’un sens de la vie…).

Passages retenus

Chap VI, pp. 56-58
– Mais moi je suis petit, je ne suis pas grand : qui sait de quoi j’aurai envie ?
– Si tu vas au marché, tu te sers de ton âne : doit-il devenir ton maître ?
– Ô Mesdjer, je crois que mon âne fera beaucoup de bêtises sous mes ordres…
– Il est un temps pour germer, un autre pour récolter ; il est d’abord essentiel de semer.
» Sois heureux d’être encore petit, tu observes toutes choses vivantes avec un coeur nouveau : apprends maintenant comment elles se transforment : c’est cela que tu dois faire. Sais-tu pourquoi ton père humidifie le lin étendu dans la fosse ?
– Il ne me l’a pas dit. Sans doute est-ce pour le nettoyer ?
– Ne sais-tu pas que pour le rendre pur il faut que pourrisse tout ce qui peut pourrir ? Que pour en faire un fil durable, on doit d’abord détruire ce qui pourrait ensuite ce corrompre ? Certes, il faut sauver les fibres au bon moment ; ensuite on charge le Soleil de brûler ce qui est impur.
– Alors, il devient blanc ?
– Pas encore ; on le broie, on l’étire en longs fils, on mouille encore ces fils pour les pourrir légèrement. Ainsi tout ce qu’ils ont de corruptible est épuisé ; c’est le lin purifié dont on fait les beaux tissus blancs.
– Comment peut-il devenir si joli après avoir été gâté ?
– Rien n’a été gâté de ce qui est pur en lui ; rien ne peut être rénové sans avoir subi l’épreuve de la destruction du corruptible.
– C’est une chose difficile à comprendre pour moi.
– Ô Pois Chiche, ce l’est plus encore pour un homme au savoir arrogant. Le lin aura plusieurs fois refleuri avant que mes paroles aient mûri dans ton coeur ; mais à chaque saison son mystère et sa leçon !
» Avais-tu observé le lin avant la graine ?
– Celui de mon père avait des fleurs bleues.
– C’est une plante de printemps ; le bleu aime la jeunesse du matin et du Soleil ; le lin a quelques fois d’autres nuances, mais la couleur de sa nature est le gris bleuté de la Lune.
– Ô Mesdjer, la Lune n’est pas grise : elle est blanche.
– Blanche comme l’argent, mais sa lumière est bleue. Connais-tu le nom de la Lune quand elle est pleine ?
– On dit qu’elle est meh… Oh ! c’est presque le nom du lin : meha.
– C’est exact, et ce mot te donne le nom du nord, meh, d’où vient le froid. Or sache que le lin n’est très beau que s’il est exposé vers le nord.
– Comment connais-tu toutes ces choses ?
– J’ai regardé, lorsque j’avais mes yeux ; puis j’ai prononcé les noms que les sages ont donné à tout ce qui est sur terre : ainsi j’ai quelquefois deviné leur pensée.
– Quand tu me parles, mon coeur saute comme un cabri ! Pour connaître ce que tu sais, je crois qu’il apprendrait à maîtriser son âne : est-ce cela l’envie ?
– Apprends d’abord à connaître cet âne, ô bouillant cavalier ! La route est longue… il faut passer quelques tempêtes.

Les pulsions animales, p. 85
Chaque animal a ses passions personnelles, comme les hommes ; et toute passion a pour objet ce qui peut momentanément accroître ou exalter la vie. […] Chaque bête, chaque plante, a sa nature et ses propriétés particulières, qui donnent la couleur et la forme selon lesquelles s’exprime en eux l’appel de la vie par leurs divers instincts : avidité de nourriture, de chasse, ou d’amour. Plus cette avidité est grande, plus la vie est intense.
– Cependant, ô Mesdjer, si mon âne mange trop, il devient lourd et abruti.
– Parce qu’il a comblé le vide : il éteint son envie. L’animal grossier ne se soucie point de cela et ne cherche qu’à se satisfaire : le porc est un exemple. L’animal le plus fort est celui qui cherche à décupler sa vie plutôt que de satisfaire ses besoins. Ainsi le chat trouve plus de plaisir dans le jeu de la chasse que dans le fait de manger la souris.
Les propriétés de chaque animal et de chaque plante créent un jeu d’exaltation ou d’atténuation des forces vitales qui sont causes de leurs sympathies ou de leurs antipathies. L’animal ne raisonne pas : il éprouve directement. Telle est sa supériorité sur l’âge intermédiaire de notre Humanité, cette phase où l’homme – trompé par le témoignage imparfait de ses sens et de sa raison – a laissé s’atrophier sa conscience instinctive sans avoir encore appris l’usage de ses facultés intuitives qui sont l’« Intelligence du coeur ».
– L’animal est donc un modèle pour l’homme ?
– Chaque animal résume un caractère qui est une perfection dans son genre, parce qu’il n’en dissimule pas ce que nous appelons les défauts ; il est ce qu’il paraît. Si tu observes chaque espèce, tu y découvriras quelque aspect des passions qui sont les mobiles de notre propre vie.
– Ô Mesdjer, l’animal ne pense pas comme les hommes : peut-il donc éprouver nos envies, nos chagrins, notre jalousie ?
– Tous les mouvements passionnels expriment des « poussées » vitales naturelles, et c’est l’animal, en nous, qui les suscite. L’homme sage en est conscient, il sait leur donner leur vrai nom et les utiliser comme tu diriges ton âne. Mais l’homme sage est rare, et l’égoïsme trouve mille raisons pour donner à ces impulsions des motifs légitimes et des noms très flatteurs. Les passions humaines sont des impulsions vitales perverties… et si habilement perverties qu’il est bien difficile de découvrir sous leurs complications, la puissance presque divine qui en est l’origine…

La vraie connaissance de l’artisan, p. 182
– Voici : tu as gonflé ta mémoire de formules et ton coeur de suffisance ; tu devras maintenant constater que ton savoir est faux devant celui d’un carrier, d’un maître charpentier, ou même d’un potier aux doigts habiles ; tes mains doivent apprendre que la matière obéit à des lois qui ne sont point conventionnelles ; qu’il faut, pour faire d’une pierre un chef-d’oeuvre, avoir l’oreille dans le coeur et l’âme vivante dans les doigts. Car tu sauras que pour choisir dans la roche le bloc sans défaut qui fera l’obélisque ou la statue parfaite, il faut au maître d’oeuvre un instinct aussi sûr que celui qui indique à l’animal sauvage le danger imperceptible ou la plante qui le guérira.
» Ainsi donc tu laisseras ta robe de scribe et me remettras ta palette. On te donnera un pagne neuf et un devanteau de cuir, tel qu’en portent les techniciens. Dès demain tu entreras en atelier. J’ai dit !

Affinité animale, p. 195
– Seigneur, tu lis ma pensée dans mes yeux ! Alors, je n’ai pas à te demander… si les hommes ne peuvent être dressés sans le bâton ?
Menkh montra un visage attristé :
– Si tu deviens un jour chef des travaux, et si tu as du coeur, alors tu comprendras la tragédie de ta question. Dis-moi : tous les ânes obéissent-ils sans le bâton ?
– Oh ! Seigneur, beaucoup d’ânes sont meilleurs que leurs maîtres ! Mais il y a des paresseux et des rosses.
– Ceci déjà donne la réponse ; mais je veux t’apprendre à réfléchir. À peine es-tu né, et tu poses des problèmes essentiels : tu dois donc aussi chercher la solution essentielle. Écoute : le lion peut se dompter par le regard, le serpent par le son, le chat par le confort et par le jeu, l’oiseau par la douceur, le chien noble par la voix et par la louange, le chien vulgaire par le fouet. L’humanité porte en elle toute animalité : ton coeur tient du lion, ton poumon de l’oiseau ; mais chaque homme, en son corps animal, a quelque ressemblance et quelque affinité particulière ; la connaître, c’est savoir diriger les hommes.

Ouvrier, artisan et technicien, p. 231
Jusqu’à ce jour, tu as été un ouvrier exécutant les gestes imposés. L’artisan se distingue de l’ouvrier par la conscience du geste, de l’instrument et de la matière qu’il travaille. LE technicien parfait va plus loin ; il connaît les lois de la Matière et cherche à en pénétrer les causes ; il connaît le nom des choses et leur sens symbolique. Ceci est le chemin. […]
Ce qu’on reçoit dépend de ce qu’on donne ; il y a ce qu’on donne au métier, il y a ce que le métier vous donne. Quant à l’ouvrier, il donne le travail de son bras, son énergie, son geste exact ou inexact ; le métier lui donne en échange la notion de résistance de la matière et de sa façon de réagir.
Quant à l’artisan, il donne au métier son amour ; et le métier lui répond par un confondement de l’artisan avec son œuvre.
Quant au technicien, il donne au métier sa recherche passionnée des lois de Nature qui le régissent ; et le métier lui enseigne la Sagesse !

Savoir et connaissance, p. 338
Peu d’élèves ont le courage d’accepter la destruction de leurs éléments corruptibles ; car tout homme est riche en excuses pour sauvegarder ses préjugés, ses instincts et ses opinions. […] Savoir, c’est inscrire dans sa mémoire ; connaître, c’est se confondre avec la chose et se l’assimiler, comme le pain que tu manges s’assimile à ton corps ; or les préjugés s’interposent comme un écran entre la chose et l’homme, et ce que le « chercheur » parvient à percevoir est déformé par cet écran.

Saine curiosité et mémoire vitale, p. 350
La curiosité est une éponge faite pour boire l’eau, mais qui est sèche : donc c’est une pauvreté que l’on reconnaît.
Or l’âme sait tout, mais elle ne formule pas. Quand on prend conscience sans savoir formuler, on est pauvre, on est inquiet, on a soif, on est curieux.
– Il faut donc s’avouer qu’on est pauvre ?
– C’est la première condition. C’est pourquoi les vaniteux ne connaissent que la curiosité malsaine : happer, copier, répéter ce que les autres ont formulé. […] La curiosité saine puise en soi-même les éléments de tout problème, créant par son désir le contact avec la chose à connaître. […]
Tout ce dont tu as pris conscience dans tes divers métiers et expériences est un acquis réel : ceci est mémoire vitale et non mémoire du cerveau. Réveille cette conscience pour l’étendre à ce que tu désires connaître ; dans la Nature, tout se tient ; or toi, tu fais partie de cette Nature ; observe au-dehors, écoute au-dedans : tu seras surpris d’apercevoir le rapport des choses entre elles et, peu à peu, leur jeu vital.
Alors ne sois pas impatient, écoute encore… et recommence, jusqu’à ce que la conscience acquise se formule sans effort ; ainsi tu comprendras ce que tu as connu.

Jeux de nombres, p. 378
Sachez abdiquer, pour l’instant, votre propre pensée pour écouter l’intention des constructeurs ; acceptez l’ambiance du temple qui crée la disposition religieuse. Car la science du symbole véridique, y étant appliquée dans ses moindres détails, réalise une magie capable d’éveiller une compréhension du coeur telle qu’aucun discours ne saurait l’évoquer.
Le regard suit la direction suggérée par la forme, comme la marche subit l’impulsion imposée par un rythme. Par le son et par la forme, on peut obliger notre corps à faire certains gestes, susciter certains réflexes, provoquer telles réactions correspondant à l’intention de l’idée directrice ; une statue, conforme dans ses proportions aux jeux de Nombres des Principes qu’elle représente, agit sur la conscience profonde de l’homme qui la contemple ; la pointe des doigts de pierre que sont nos obélisques appelle le feu du ciel.

Mes petites écritures : Le rite de passage dans les contes (article)

Au sud de l’Éthiopie, chez le peuple Hamar,
un jeune marié, appelé « Ukili », doit faire quatre allers-retours sur le dos d’un bœuf castré.
(source : rootsmagazine.fr)

Essai d’interprétation du conte traditionnel comme transposition merveilleuse des anciens rites de passage à l’âge adulte, d’après les fonctions du conte selon Vladimir Propp

Cet article libre s’appuie donc sur ma lecture de l’ouvrage Morphologie du conte
et reprend la liste des fonctions ou étapes décrites par Vladimir Propp.

La structure très régulière des contes merveilleux remonterait d’après Propp à des schémas de pensée ancestraux, c’est-à-dire avant les grandes religions connues, avant l’écriture et la sédentarisation, schémas de pensée de peuplades dits « primaires », chamaniques, totémiques… L’aventure qui y est racontée est presque systématiquement celle d’un ou d’une jeune qui se retrouve forcé de traverser un certain nombres d’épreuves pour finalement réussir une prouesse difficile qui lui permet d’obtenir un nouveau statut social. On reconnaît dans ce schéma quelque chose qui s’apparente fortement aux rites initiatiques de passage à l’âge adulte tels que pratiqués par de nombreux peuples premiers, tels que décrits par les anthropologues. Ces rites constituent et constituaient le plus souvent une quête (le jeune part à la recherche de quelque chose difficile d’accès, lointain…), une épreuve de survie (part vivre en forêt), de force (performance de chasse), une confrontation à la souffrance (prise de drogues ou poisons, piqûres ou morsures, jeûne dans une grotte…), et débouchaient sur le retour du jeune devenant officiellement adulte, une fête et parfois un mariage.

Bien-sûr, ce récit de rite se présente sous une forme symbolique, car le conte pouvait être destiné aux enfants pour les préparer mentalement à l’épreuve qui les attendait et dans ce cas le conte ne peut mettre en scène que des personnages non ancrés dans la réalité, de manière que l’enfant puisse s’identifier. Ce peut être le parcours d’un patriarche mythique de la peuplade, mais le conte plus fréquemment se situe loin, autre temps autre lieu, pour une plus forte symbolique. Le conte percute, rencontre le récit de rite par le nouvel adulte, récit qui mélange probablement réalisme et féerie que ce soit pour être raconté devant les enfants (censure, émerveillement), pour impressionner et grandir la performance (probable tradition), et tout simplement parce qu’elle doit être une expérience mystique en soi, elle ne peut s’exprimer qu’en de tels termes où la réalité se métamorphose.

Ainsi, les fonctions du conte, telles que décrites par Vladimir Propp, peuvent représenter certaines étapes caractéristiques du rite de passage qui est à la fois une mise à l’épreuve de la maturité du jeune (est-il prêt à être un adulte ?) et une expérience forte provoquant la transformation dans son corps et son esprit du jeune garçon en adulte accompli membre d’un peuple.

1. Éloignement (Un des membres de la famille s’éloigne de la maison)

L’épreuve initiatique se caractérise toujours par l’isolement du jeune de ses protecteurs. Isolement qui est la condition première de la mise à l’épreuve. Le jeune n’est plus sous la responsabilité d’un adulte du groupe, il se retrouve ainsi maître de ses choix, il doit assumer ses décisions, ne pas espérer compter sur le retour des adultes mais sur ses propres compétences… Le rite de passage est en soi une mise à l’épreuve pour savoir si le jeune peut être considéré comme un adulte autonome.

L’éloignement se fait par un trait de réel (départ à la chasse, en forêt, voyage, commerce…), mais cet éloignement est sans doute symbolique, seulement momentané, l’isolement sera concret lorsque le jeune sera lui-même amené à partir.

2. Interdiction (Le héros se fait signifier une interdiction)
3. Transgression

Défense de faire quelque chose, recommandation, ordre, mise en garde… cette interdiction qui est forcément transgressée, qui donc doit être transgressée par le jeune. Dans le rite originel, cette étape est sans doute un piège tendu et la transgression impose donc au jeune la quête initiatique. Elle signifie sans doute, en tant que transgression de l’autorité, la revendication par le jeune de faire ses choix comme un autre adulte, de ne plus être dépendant. Le fait qu’il transgresse l’interdit le rend prêt pour le rite de passage.

4. Interrogation (l’agresseur essaye d’obtenir des renseignements)
5. Information (l’agresseur reçoit des informations sur sa victime)
6. Tromperie (l’agresseur tente de tromper sa victime pour s’emparer d’elle ou de ses biens)
7. Complicité (La victime se laisse tromper et aide son ennemi malgré elle)

Cet ensemble de fonctions tend à recouvrir le duo précédent. Il représente probablement une ancienne forme de transgression et montre à quel point l’éloignement/interdiction est un piège symbolique. On imagine bien un adulte venant d’un autre village, ou déguisé, venir pendant l’absence des adultes questionner et piéger le jeune par des questions ou énigmes contradictoires. La complicité de la victime, qui est ici le héros, montre que celui-ci joue peut-être le jeu de manière à enclencher le rite. Un peu comme le rituel qui précède les veillées de contes (par exemple dans Deux nuits de contes Saamaka), ce jeu de dupes volontaires a tout du rituel accepté.

Cependant, cette tromperie peut aussi avoir prise sur une autre personne que le jeune qui va passer l’épreuve. Dès lors, le rite de passage est placé sous le signe de la solidarité du groupe. Le jeune accomplit la quête parce qu’il se charge de la faute ou des responsabilités d’un autre.

8. Méfait (l’agresseur nuit à l’un des membres de la famille ou lui porte préjudice)
8-a. Manque (Il manque quelque chose ; l’un des membres a envie de quelque chose)
9. Médiation, moment de transition (La nouvelle du méfait ou du manque est divulguée, demande ou ordre au héros)
10. Début de l’action contraire (Le héros-quêteur accepte ou décide d’agir)
11. Départ (Le héros quitte sa maison)

Enlèvement, vol, destruction, ensorcellement, menace, malédiction… Le méfait, ou le manque, présenté comme une conséquence de la désobéissance (ou donc de la complicité qui est également un manquement aux règles de l’adulte) est le vrai déclencheur de l’aventure, le prétexte à la quête, à l’épreuve… Il provoque le départ et donc le réel isolement du jeune qui accepte symboliquement pour réparer sa faute. Cet enchaînement de fonctions, Propp l’a codé par « ABC→ » (base d’un conte et donc d’un rite qui consiste quelque part en une mission confiée). La médiation que Propp mentionne est une vraie fonction dans le rite car elle est la chose rendue publique : aux yeux du village, aux yeux de ses pairs, le jeune est lancé dans sa quête (ce qui signifie donc en substance que personne des adultes ne doit l’aider…).

12. Première fonction du donateur (le héros subit une épreuve, questionnaire, attaque… le préparant à la réception d’un auxiliaire magique)
13. Réaction du héros
14. Réception de l’objet magique

L’auxiliaire magique a quelque chose de fondamental. D’un côté, c’est une aide, un outil, qui peut l’aider concrètement dans sa quête, mais de l’autre c’est surtout un objet magique qui symbolise l’entrée dans un autre univers, l’univers mystique. L’objet va également déterminer certaines caractéristiques de sa quête (si c’est un moyen pour se nourrir, pour chasser, ou si c’est un objet orientant sa quête dans une direction particulière). Le pouvoir magique de l’objet représente l’importance du rite organisé donc de la culture et des croyances, l’entrée dans l’extra-ordinaire. Il montre que la quête est avant tout une quête spirituelle. L’auxiliaire magique est un outil de passage vers le monde des esprits.

Les actions et épreuves qui conditionnent la réception de l’objet font office de préparatifs à la maîtrise de l’objet ou à la quête même. Propp observe une insistance particulière des contes pour raconter des ratés aux épreuves et donc une répétition des épreuves effectuées à la demande du donateur. Il s’agit donc bien d’un entraînement qui va préparer, conditionner mentalement le jeune. L’épreuve sous forme de questionnaire montre que le rite est placé sous le signe de la quête spirituelle. S’il y ait le plus souvent question de morale, cette préparation montre que le jeune doit se questionner, penser… et non pas seulement vaincre par sa force (la morale est clairement inséparable chez les peuples anciens de la sagesse et de l’intelligence pratique).

Le caractère « magique » de l’objet fait penser aussi aux rites qui ont recours à l’usage de stupéfiants ou hallucinogènes. Ces substances qui provoquent une espèce de transe ou de rêverie (et peuvent être remplacées par la souffrance physique, la faim et la soif, la chaleur… ou encore par la prière répétée) représentent là aussi aussi l’entrée dans le merveilleux, et donc dans l’inframonde (monde des esprits). L’expérience brutale que constitue cette prise de substance dangereuse (poison) constitue en soi une épreuve, une errance entre les mondes…

15. Déplacement dans l’espace, voyage avec un guide (Le héros est transporté, conduit ou amené près du lieu où se trouve l’objet de sa quête)

L’intitulé de la fonction montre comme l’épreuve pouvait être organisée par la tribu (le guide est un adulte déguisé, comme le donateur, ce qui se transforme dans le merveilleux du conte par des fées ou des animaux surnaturels, c’est l’apport de l’adulte). « L’objet de la quête se trouve dans « un autre » royaume. » (p. 63) Le rite de passage impose une sortie du royaume mental du connu, de la famille, et de la patrie. Même si dans certains cas, il ne s’agit que d’une mise à l’écart relative (dans une grotte ou dans une forêt peu éloignée où le jeune doit survivre), le jeune est bien en dehors de son royaume. Il part explorer d’autres royaumes. Comme le mentionne Lévi-Strauss dans les premières pages de Tristes Tropiques, ce rite de passage caractérisé par le voyage, l’éloignement, la performance physique, la prise de drogues… est encore très présent de nos jours quoique évidemment édulcoré (malgré l’aspect « toujours plus » de notre civilisation, le danger y est finalement relatif par le recourt à la technologie moderne – objets magiques ? – si l’on compare aux rites traditionnels qui mettaient réellement leurs jeunes dans des situations périlleuses).

16. Combat (Le héros et son agresseur s’affrontent)
17. Marque (Le héros reçoit une marque)
18. Victoire (L’agresseur est vaincu)
19. Réparation (Le méfait initial est réparé, le manque comblé)
20. Retour

Le combat peut bien entendu avoir été organisé comme toute l’épreuve. Le combat, même s’il achève l’épreuve, ne la résume pas. L’épreuve est faite de l’ensemble de la quête, de l’erreur initiale à la décision adulte de la réparer, du voyage à la compréhension que la victoire se fait sur un plan de surpassement de soi. La marque est une séquelle, une preuve aux yeux de ses pairs d’avoir passé l’épreuve (c’est pourquoi quantité de rites initiatiques se résument à l’exposition à des douleurs et des blessures : piqûres de guêpes ou de fourmis rouges… aboutissant à des cicatrices visibles).

D’un point de vue plus spirituel, le combat peut avoir lieu alors que le jeune est sous l’emprise de drogues ou sous le coup de l’épuisement, redoublant ainsi l’effort nécessaire et donc la valeur de la performance.

21. Le héros est poursuivi
22. Le héros est secouru
21bis. Le héros repart, recommence une quête
22bis. Le héros subit à nouveau les actions du donateur
23bis. Nouvelle réaction
24bis. Nouvel objet magique
25bis. Nouveau déplacement

Ce redoublement de la quête peut-il symboliser une seconde tentative, ou bien l’accession à un second niveau de réussite (cas de hiérarchisation de la société, si le jeune est le fils d’un notable) ? Ce redoublement peut aussi avoir pour but de placer le jeune sur un second niveau de quête (l’épreuve physique du combat se transforme ou se rejoue sur un autre plan, le triomphe ne peut avoir lieu que sur ce second plan plus spirituel).

Dans les cultures totémiques, le rite de passage se caractérise par la quête par le jeune d’une « rencontre » avec un animal-esprit qui sera le nahual, l’animal-essence, l’entité compagne… du nouvel adulte (qui sera son auxiliaire, sa manière de voir le monde, sa singularité dans le groupe…).

23. Arrivée incognito (le héros arrive incognito chez lui ou dans une autre contrée)
24. Prétentions mensongères (Un faux héros fait valoir des prétentions mensongères)
25. Tâche difficile (On propose au héros une tâche difficile)
26. Tâche accomplie
27. Reconnaissance (le héros est reconnu)
28. Découverte (sic., dévoilement) (Le faux héros ou l’agresseur est démasqué)

Ce rebondissement inattendu fait-il encore partie du rite ? Sans aucun doute car il est le répondant de la médiation initiale : par la confrontation aux yeux de tous du nouvel adulte à une épreuve, le jeune confirme publiquement sa réussite au rite. Sa marque authentifie son passage et le différencie. On ne peut qu’imaginer cette mise en scène par le village lui-même : jouant par exemple l’ignorance, ou la non-reconnaissance du jeune (qui es-tu ?). Ce jeu est d’ailleurs très logique puisque le jeune symboliquement a quitté son corps d’enfant pour un corps d’adulte. Il est donc nouveau et inconnu de son village (ou en tout cas transformé par l’épreuve – les rites de survie poussent évidemment à cette métamorphose du corps par la faim, la soif, la vie à l’état sauvage…). La tâche difficile permet de montrer au village la valeur du nouvel adulte.

Le dévoilement du faux-héros, c’est aussi la révélation au jeune qu’il a été la dupe du village (le déclenchement de la quête, jeu de rôle réaliste, a pu être assez brutal et a pu provoquer des disputes). Il y a réconciliation.

29. Transfiguration (Le héros reçoit une nouvelle apparence)
30. Punition (de l’agresseur)
31. Mariage (Le héros se marie et monte sur le trône)

La transfiguration est bien-sûr la transformation de l’enfant en adulte. Également, dans le langage du conte, le héros ne devient héros qu’avec cette transfiguration. Avant cela, il n’est qu’aspirant. La transfiguration se caractérise par un changement de statut social, de vêtements de coiffe… pouvant être accompagné d’un changement de nom en rapport avec l’épreuve subie (avec l’animal-essence rencontré, avec les circonstances particulières)…

La punition a bien-sûr un rôle de réparation morale et de justice. Mais elle est aussi la première action du nouvel adulte venant d’avoir sa nouvelle position. C’est rarement le héros qui qui décide de la punition mais il consent. Il prend désormais part aux décisions importantes.

Le mariage qui en est le pendant de la punition de l’agresseur, a là aussi un sens moral. Mais il est question aussi d’achever l’accession du jeune à l’état adulte par une autre composante fondamentale qui est la vie sexuelle, la formation d’un foyer, la perpétuation du clan, le renforcement des liens sociaux de la tribu ou inter-tribal…

Contes et rites au féminin

Si la majorité des contes mettent en scène des jeunes garçons, et que les rites les plus marquants leur étaient semble-t-il majoritairement réservés (la jeune fille devenant femme par la venue des règles, elle a moins besoin de rite de passage), il est fort possible que des rites et des contes correspondants aient existé (configurés différemment car correspondant à une vision de la place des femmes). On sait que de nombreux peuples organisent des cérémonies de premières règles et bien-sûr des cérémonies de mariage. A quoi pourraient ressembler le conte de passage féminin ? La structure de Propp paraît moins adaptée. Une telle recherche n’est-elle pas l’objet des Contes de Madame d’Aulnoy (où la majorité des héros sont des héroïnes) ? Si l’on prend comme micro-corpus Blanche-Neige, Cendrillon ou Le Petit Chaperon rouge de Charles Perrault, il est évident que l’épreuve proposée à la jeune fille est bien différente : on peut repérer principalement la maltraitance par la belle famille (on lui demande donc un travail harassant), le reniement (séparation de la famille, abandon des parents), mise à l’écart dans un royaume lointain (celui de son futur mari), menace d’un mauvais mariage (le loup en est clairement l’incarnation)… Ces éléments pourraient aussi faire l’objet d’un jeu de rôles organisé par la tribu afin de préparer la jeune fille. Quoique confrontée à des travaux difficiles ou à un traumatisme (enlèvement, perte de la famille), celle-ci a davantage un rôle passif d’attente (et la mise en garde du Petit Chaperon en est symptomatique), elle doit endurer patiemment les épreuves et difficultés en gardant espoir dans l’amélioration de sa situation qui viendra de l’extérieur par des fées (aide du groupe-famille)… ou par des princes-héros accomplissant eux-mêmes leur rites. En cela, la jeune pouvait être prise dans le rite de passage d’un jeune (enlèvement par un agresseur déguisé) et le mariage constituait pour les deux une récompense à leur épreuve respective.

Ce rôle passif et traditionnel de la femme (que Mme d’Aulnoy ne parvient à dépasser) qui attend l’amélioration de sa condition par un mariage qui sera en même temps événement traumatique (départ dans la famille de l’homme, sexualité, accouchement, responsabilités…), ne recouvre pourtant pas tous les contes et cultures (dans certaines cultures, c’est l’homme qui quitte son groupe pour se fixer à sa nouvelle famille, telle que l’atteste Malinowski dans La paternité dans la psychologie primitive). L’héroïne de conte a parfois plus de responsabilités, usant de son intelligence pour surmonter des situations et vaincre des opposants, partant elle-même en quête. Il est possible que des contes plus « féministes », allant avec des sociétés moins machistes, aient existé mais que la tradition de transmission, en civilisation machiste, les ait peu valorisés voire transformés.

Conclusions

Les différents contes correspondent à différentes configurations possibles du rite de passage. Soit que ces variations correspondent à des variations au sein d’un même groupe, soit plus certainement qu’elles correspondent aux rites de différents groupes. Les évolutions d’un conte selon les cultures et les auteurs ne correspondraient ainsi pas simplement à la coloration locale ou à la liberté d’invention prise par un auteur sur une histoire amusante ou édifiante, mais à une mise à jour du conte selon ce qui est attendu du passage de l’enfant à l’âge adulte dans chaque société. Si l’on considère l’importance probable d’un véritable jeu de rôles entourant l’épreuve rituelle, un même groupe pourrait bien organiser des variations (bien que le rite reste globalement le même) pour préserver la prise au sérieux de l’épreuve (même si le jeune sait qu’il est dans son rite de passage, il faut que l’épreuve ait quelque chose d’inattendu et même de choquant). Le jeune ne pouvant prendre l’épreuve à la rigolade, un degré d’incertitude et d’inconnu est souhaitable (comme dans le premier épisode de la série Racines avec son célèbre personnage Kunta Kinté). Plus certainement tel que régulièrement attesté, le rite de passage se répète à peu près à l’identique pour tous (la rigidité de forme assurant sa perpétuation et son caractère sacré et symbolique). Dès lors certains aspects de l’épreuve devaient rester voilés afin de préserver la curiosité des jeunes (notamment dans la préparation qui constitue le véritable objet du conte). Cette culture du mystère se manifeste logiquement dans le récit de l’épreuve par le recours au merveilleux. Ainsi, le récit lui-même devient un rite, une performance approchant l’art oratoire.

Une autre raison pour le merveilleux des contes est que l’essentiel des rites de passage se résulte, selon Lévi-Strauss, par un échec partiel du jeune à sa quête. Dans Tristes Tropiques, les jeunes d’aujourd’hui partant à l’assaut des montagnes échouent non à cause de la difficulté, réduite à rien par la modernité, mais parce que l’objet de ce qu’ils cherchent est un leurre. Il en serait de même dans les rites ancestraux : le jeune qui part dans un autre royaume chercher quelque chose de difficile, échoue. L’épreuve est très difficile ou tout bonnement impossible. Il est finalement secouru par une intervention de son peuple (en cela le rite du jeûne est symptomatique : le peuple vient secourir un nouvel adulte au bord de la mort). Le jeune échoue et n’en revient qu’avec des balafres. La marque de l’épreuve dans son corps est finalement l’objet de sa quête. Mais le récit qu’il va faire de son épreuve se doit d’être une réussite, le merveilleux permet de changer la défaite en victoire (le combat a échoué mais un second a eu lieu en rêve ; l’aide d’une fée ou de l’animal-totem…). L’épreuve que contient le rite de passage se doit quelque part d’être un échec, et l’objet de la quête une déception : le jeune part dans un autre royaume chercher quelque chose, son bonheur, la grandeur, la fortune… Symboliquement, son échec lui montre qu’il n’y a pas à chercher le bonheur hors du royaume de son peuple, hors de sa culture, et que sa réussite repose aussi sur l’acceptation d’une manière de vivre et sur l’entraide.

Balance ta science : Morphologie du conte, Vladimir Propp

Analyse du squelette des contes merveilleux : une piste pour des traditions orales disparues ou transformées

Propp (Vladimir) 1928-1969, Morphologie du conte, Seuil, coll. Points, 1970

Note : 3.5 sur 5.

Publié en 1928, revu et corrigé par l’auteur en 1969.
Traduit du russe par Marguerite Derrida, Tzvetan Todorov et Claude Kahn (Морфология сказки). Cette édition contient également les articles :
– « Les transformations du conte merveilleux » (1928) (Трансформасии-волщевних сказок), de Vladimir Propp
– « L’étude structurale et typologique du conte » (1969) (Структурно топологическое изучене сказки), de Éléazar Mélétinski

Présentation

Cet essai présente une classification des contes merveilleux, en s’appuyant sur le concept de « fonctions » qui sont les différentes étapes typiques du conte (éloignement, interdiction, enlèvement, épreuve…). Cette classification est un outil pratique qui permet d’étudier le fonctionnement narratif des contes, le système de valorisation éducatif et culturel.

Pour illustrer au mieux ces « fonctions » du conte, je vous propose mon Essai de reconstitution des rites de passages à l’âge adulte tels qu’on peut les imaginer à travers les contes, écrit en suivant les descriptions de Propp et d’après son idée que les contes merveilleux prennent source dans les rites et croyances des peuples ancestraux.

Commentaires

Propp établit un parallèle entre le fonctionnement d’un conte merveilleux et celui de la phrase. Certains éléments ont des « fonctions » nécessaires (comme sujet-verbe-objets du verbe) et d’autres facultatives (compléments). Par leur nature, ces éléments nécessitent le recours à d’autres fonctions spécifiques (comme certains verbes nécessitent un objet direct, indirect ou deux objets… comme le déterminent appelle un nom) : l’interdiction souvent énoncée par les parents appelle l’acte de transgression, le méfait commis par un agresseur (enlèvement, vol…) appelle la quête du héros, un combat et la réparation du méfait… Le point de fin de phrase pourrait être la transfiguration du personnage principal en héros, c’est-à-dire le passage de l’enfant à l’adulte. Ainsi considéré, l’essai a des airs d’ouvrage de grammaire rébarbatif dans lequel seraient listés des fonctions et les différentes natures d’objets qui peuvent les remplir…

Maladroitement caché derrière sa posture de scientifique du littéraire, à la manière de ses collègues formalistes russes, Propp propose un outil descriptif efficace mais suggère mal le potentiel d’interprétation que permet son analyse. Si les fonctions ont une importance spécifique dans les contes, c’est que la structure répétitive et donc attendue soutient la portée éducative des contes. C’est-à-dire qu’une fonction appelle une fonction réponse (interdiction-transgression-conséquence ; épreuve-échec-nouvelle épreuve… méfait-quête-réparation…) et les lecteurs ou auditeurs du conte prêtent particulièrement attention à la nature d’une fonction qu’ils reconnaissent comme telle dans la mesure où ils savent que viendra une fonction qui lui fera réponse est dont ils attendent la nature. C’est par cette interdépendance forte qu’apparaît une lecture morale (qui sera l’objet du travail de Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fées).

La description de certaines fonctions est intéressante en soi (éloignement, transgression, fonction du donateur, marque…), mais surtout peut à merveille servir de ressource pédagogique pour l’écriture de conte : l’apprenti conteur fait son choix comme dans un catalogue, est entraîné par ses choix dans son récit comme dans un livre dont vous êtes le héros. Mais c’est à la toute fin de son essai et plus explicitement dans l’article « Les Transformations du conte merveilleux », publié la même année donc comme une sorte de complément, que Propp évoque la lecture anthropologique qu’on peut avoir de son travail, suggérant très prudemment que les contes trouveraient leurs origines dans les cultures ancestrales d’avant l’antiquité… Il pense là aux peuples à croyances animistes (nombreux dans le nord et l’est de la Russie). Certains sujets (dragons, fées) et objets magiques peuvent être considérés comme des réminiscences de ces anciennes cultures où les peuples s’attiraient les bienfaits ou méfaits des esprits par leurs actions, préservés dans les contes car ils possédaient un potentiel symbolique fort. D’autres se sont transformés, s’adaptant aux contextes locaux et culturels. Mais ce qui ressort de ce rapprochement, c’est le parallèle évident qu’on pourrait faire entre le conte et le rite de passage à l’âge adulte de ces peuples anciens. Le conte ainsi proposé aux enfants serait une vision déformée de la transformation qu’on attend d’eux (responsabilité, autonomie, justice, entraide…).

Compte rendu brut

Propp constate l’échec des recherches jusqu’à son époque pour donner une classification pertinente des contes merveilleux suivant les sujets : personnages (princes, dragons, paysans, sorcière, fées…) ou objets (vêtement magique, pouvoir, potion, animal magique…). Il propose à la place de s’intéresser aux actions mêmes qu’il appelle fonctions. Il en liste une trentaine qui reviennent très fréquemment telles que : l’éloignement d’un personnage, l’interdit, la transgression, l’interrogation ou tromperie de l’agresseur, le héros se laisse tromper, le méfait initial, le départ, l’épreuve, réception d’un objet magique, combat, marque du héros, réparation, retour, poursuite, secours, nouvelle quête, prétention d’un faux héros, arrivée incognito, tâche difficile, reconnaissance du héros, transfiguration du héros, punition du faux héros, mariage… La difficulté est de bien distinguer les fonctions entre elles, car une même action peut prendre une fonction différente suivant sa place dans l’ensemble (le méfait initial diffère d’une punition suite à un échec à une épreuve…), et de les distinguer d’actions secondaires ou de circonstances (concernant le passé d’un personnage).

Ces fonctions se répartissent sur six (ou sept) sphères d’action des personnages : l’agresseur (dragon, roi méchant, sorcière…), le donateur (une fée), l’auxiliaire (l’objet magique, l’animal compagnon…), personnages dont on attend la reconnaissance de la réussite de la quête (la princesse enlevée, le père, le mandateur de la quête qui chez Propp est à part…), le héros, le faux-héros (un proche, un demi-frère, un imposteur, un traître, l’ennemi déguisé…). Certains personnages peuvent s’occuper de fonctions sur plusieurs sphères d’action, comme certaines sphères d’action peuvent être prises en charge par plusieurs personnages (l’auxiliaire peut être son propre donateur ; l’agresseur peut être l’imposteur final…). Si les fonctions permettent de décrire et de décomposer les contes en repérant des similitudes, ce sont bien les variables, les attributs des personnages (noms, aspect physique, qualités, manière d’entrée en scène, habitat…) ou des objets (propriété magique) qui font toute la richesse et la beauté du conte (ce qu’on en retient).

Le schéma de succession des fonctions est particulièrement similaire pour tous les contes merveilleux (certaines fonctions sont absentes mais jamais déplacées). Cette structure figée caractérise selon Propp la nature du conte merveilleux et permet d’étudier la valeur de tel ou tel attribut d’un personnage (si le dragon d’agresseur devient donateur…), et la motivation des transformations qui ont pu avoir lieu entre un conte originel et ses dérivés. L’art de conter est ainsi limité par un respect de l’ordre des fonctions (puisqu’elles s’impliquent les unes les autres), par certaines attributions relatives à ces fonctions, mais le conteur est tout à fait libre d’omettre des fonctions, de choisir la manière dont s’effectuent ces fonctions, et d’attribuer différentes qualités à ses personnages. Il peut aussi superposer des contes, les coordonner ou subordonner (avec un second héros qui fait une autre quête)…

Article « Les transformations du conte merveilleux »
Reprenant les conclusions de sa Morphologie du conte, à savoir que les contes merveilleux ont une structure similaire qui semble attester d’une origine commune qui remonterait à des temps très anciens de l’humanité et de ses croyances, Propp compare les variations des contes à la théorie de l’évolution des espèces de Darwin. C’est-à-dire que les contes ne se créent pas ex nihilo mais dérivent, sont transportés, répétés et adaptés par chaque nouveau conteur. Ils subissent donc des transformations selon le contexte de propagation, la culture, les croyances, les préoccupations locales… Les interprétations merveilleuses, héroïques, logiques et internationales sont a priori les plus anciennes.

Passages retenus

Les variables des contes, p. 106-108
L’étude des personnages selon leurs fonctions, leur division en catégories et l’étude des formes de leur entrée en scène nous amènent inévitablement au problème général des personnages du conte. Nous avons montré plus haut qu’il fallait distinguer très nettement deux objets d’étude : les auteurs des actions et ces actions elles-mêmes. La nomenclature et les attributs des personnages sont des valeurs variables. Par attribut, nous entendons l’ensemble des qualités externes des personnages : leur âge, sexe, situation, leur apparence extérieure avec ses particularités, etc. Ces attributs donnent au conte ses couleurs, sa beauté et son charme. Lorsqu’on parle d’un conte, on se rappelle d’abord Baba Yaga et sa maisonnette, le dragon à plusieurs têtes, le prince Ivan et la belle princesse, les chevaux magiques qui volent, et bien d’autres choses encore. Mais comme nous l’avons vu, un personnage en remplace facilement un autre. Ces remplacements ont leurs causes, parfois très complexes. La vie réelle elle-même crée des figures nouvelles et colorées qui supplantent les personnages imaginaires ; le conte subit l’influence de la réalité historique contemporaine, de la poésie épique des peuples voisins, de la littérature aussi [aussi bien que], et de la religion, qu’il s’agisse des dogmes chrétiens ou des croyances populaires locales. Le conte conserve les traces du paganisme le plus ancien, des coutumes et rites de l’antiquité. Il se transforme peu à peu, et ces métamorphoses sont également soumises à des lois. […]
L’étude des attributs des personnages ne comprend que les trois rubriques fondamentales suivantes : aspect et nomenclature, particularités de l’entrée en scène, habitat […] Bien que ces éléments soient des valeurs variables, on peut observer ici aussi de très nombreuses répétitions. Les formes les plus brillantes, celles qui se répètent le plus souvent, représentent un certain canon. Ce canon peut être isolé. […] Il existe un canon international, des formes nationales, en particulier indiennes, arabes, russes, allemandes, et des formes provinciales : du Nord, de la région de Novgorod, de celle de Perm, de Sibérie, etc. Il y a enfin des formes qui correspondent à certaines catégories sociales, comme les formes semi-urbaines, celles des soldats, celles des ouvriers agricoles.

p. 110
L’analyse des attributs permet une interprétation scientifique du conte. Du point de vue historique, cela signifie que le conte merveilleux, dans sa base morphologique, est un mythe.

p. 122
Le conte merveilleux est un récit construit selon la succession régulière des fonctions citées dans leurs différentes formes, avec absence de certaines d’entre elles dans tel récit, et répétitions de certaines dans tel autre.

À l’origine des contes, p. 131
Si tous les contes merveilleux sont aussi uniformes, cela ne signifie-t-il pas qu’ils proviennent tous de la même source ? […] il semble en effet qu’il en soit ainsi. Cependant, le problème des sources ne doit pas être posé de façon étroitement géographique. Dire « une source unique » ne signifie pas forcément que les contes ont pour origine, par exemple, l’Inde, et qu’à partir de là ils se sont répandus dans le monde entier, prenant au cours de leurs voyages des formes différentes, – selon ce que certains admettent. La source unique peut-être, aussi bien, psychologique, sous un aspect historico-social. […] Enfin, la source unique peut se trouver dans la réalité. Entre la réalité et le conte, il existe certains points de passage : la réalité se reflète indirectement dans les contes. Un de ces points de passage est constitué par les croyances qui se sont développées à un certain niveau de l’évolution culturelle ; il est très possible qu’il y ait un lien, régi par des lois, entre les formes archaïques de la culture et la religion d’une part, et entre la religion et les contes d’autre part. Une culture meurt, une religion meurt, et leur contenu se transforme en conte. Les traces des représentations religieuses archaïques que conservent les contes sont si évidentes qu’on peut les isoler avant toute étude historique, comme nous l’avons déjà indiqué plus haut. Mais étant donné qu’il est lus facile d’expliquer une telle hypothèse historiquement, nous établirons, en guise d’exemple, un bref parallèle entre contes et croyances. Les contes présentent les transporteurs aériens d’Ivan sous trois formes fondamentales : le cheval volant, les oiseaux, le bateau volant. Ces formes représentent justement les porteurs de l’âme des morts, le cheval dominant chez les peuples pasteurs et agriculteurs, l’aigle chez les peuples chasseurs, et le bateau chez ceux qui vivent au bord de la mer. On peut donc penser qu’un des principaux fondements structurels des contes, le voyage, est le reflet de certaines représentations sur les voyages de l’âme dans l’autre monde.

Imaginez la scène : Les Nuées, Aristophane

Bizness et sophistique, ou le mariage des enfumeurs

Aristophane -423, Les Nuées [in Théâtre complet, t. 1], GF Flammarion, 1966

Traduit du grec ancien par Marc-Jean Alfonsi

Note : 3.5 sur 5.
Résumé

Strepsiade n’arrive plus à dormir… Il ne veut en aucun cas pas payer ses dettes, surtout contractées pour la passion de son fils Phidippide pour l’équitation. Il se rend chez son voisin Socrate pour qu’il lui apprenne l’art de la rhétorique qui peut gagner les procès. Mais Socrate le convainc bientôt que l’enseignement sera plus efficace sur son fils.

Bibliographie

Tome 1 :
Les Acharniens *** * (-425)
Les Cavaliers **** (-424)
Les Nuées *** * (-423)
Les Guêpes **** (-422)
La Paix **** (-421)

Tome 2 :
– Les Oiseaux (-414)
– Lysistrata (-411)
– Les Thesmophories (-411)
– Les Grenouilles (-405)
– L’Assemblée des femmes (-392)
– Ploutos (-388)

Commentaires

Le personnage de Strepsiade rappelle celui du Bourgeois gentilhomme de Molière. S’émerveillant outre-mesure de connaissances futiles mais ne comprenant vraiment rien au-delà de ce qui se rapporte à l’argent et à lui, il est facilement la dupe des enseignements de l’école sophiste. En bon avare, il est prêt à se déshabiller, à perdre son honneur et même à se pendre pour ne pas perdre d’argent ! Il ne connaît que le pouvoir de l’argent : pour ne pas payer à quelqu’un ce qu’il lui doit, il cherche des stratagèmes pour lesquels il est prêt… à dépenser tout son argent ! La seconde partie fait davantage penser à la farce de Maître Mimin étudiant, dans laquelle une certaine éducation (le latin en place de la rhétorique sophiste), que voulaient les parents pour élever leur enfant à la fierté ou à la richesse, a pour effet de déformer leur enfant, de l’éloigner de leurs valeurs et même de le retourner contre eux. Aristophane fait de l’enseignement des sophistes (représentés ici par Socrate), une caricature symbolisée par l’usage abusif du raisonnement injuste : c’est-à-dire un discours volontairement paradoxal qui piétine tout acquis, toute valeur et toute tradition, uniquement dans le but de faire triompher ses intérêts.

Chez Platon, on trouve une critique claire de la sophistique et de la vénalité de ses maîtres, dans la bouche même de Socrate. Ainsi, la charge d’Aristophane peut paraître déplacée et injuste, reflet d’une animosité toute personnelle, en comparaison de la figure quasi christique que Platon a imposée dans l’histoire. Cela dit, même dans les dialogues de Platon, Socrate use clairement de techniques propres à la rhétorique sophiste, paradoxes relavant parfois davantage de l’adresse verbale que de la logique, pour pousser ses interlocuteurs à la contradiction, aboutissant parfois à des positions critiquables (en tout cas souvent inachevées donc pas tellement plus satisfaisantes que celles initiales) ou contraires aux mœurs de son temps (ce pourquoi il a été accusé). Il tend ainsi parfois à substituer aux divinités Grecques et aux valeurs qui leur sont attribuées les siennes propres (le daimon, la vérité…). En tout cas, il bouscule l’édifice de la culture grecque sans y substituer une morale claire (c’est la perversion de la jeunesse qui lui fut reprochée à son procès). De plus, il propose bien son enseignement à certains riches et fils de familles riches (qu’il n’hésite pas à tourner en dérision au cours du débat) : ne retirait-il pas d’eux certains avantages en nature – invitations, faveurs amicales… – comme ici où Strepsiade ne paye pas en argent mais se dépouille progressivement de ses vêtements ?

La critique adressée aux Sophistes n’est-elle pas extensible à la philosophie toute entière ? La philosophie sous toutes ses formes, de Platon à Aristote, Descartes, Nietzsche, Deleuze… n’est-elle pas avant tout un art de triompher dans le discours ? D’imposer son discours et donc ses vues ? Le prétexte de la vérité recherchée au-delà de la morale, au-delà de la vie sociale ordinaire, n’est-elle pas souvent un moyen pour les puissants, pour une élite, de s’affranchir de la morale, de mépriser les lois ordinaires, de se situer au dessus de la mêlée, de se distinguer du commun (comme le dirait Bourdieu) et de finalement faire triompher ses intérêts ? Les vérités découvertes depuis des siècles par les philosophes servent-elles vraiment à l’amélioration de la condition humaine ou ont-elles simplement contribué à relativiser et détruire une morale certes critiquable mais pour la remplacer par une bien pire ?… Platon ne semble pas avoir tenu rigueur de l’attaque et figure Aristophane dans Le Banquet (quelques cinq ans après la mort du maître), plaçant dans sa bouche un mythe poétique tout à fait agréable qui n’est pas explicitement contré par le maître Socrate (Peut-on seulement contrer le discours poétique et mythique par le raisonnement logique ?). Cependant, dans La République, Platon chassera les poètes et comédiens (les dramaturges étaient également appelés poètes tout comme les aèdes) de sa cité idéale, principalement parce qu’ils diffusent le faux par leur jeu et par leur poésie…

La critique d’Aristophane s’adresse autant à ce riche athénien qui par avarice va jusqu’à prôner des actions contraires à toute morale (chantage, menaces…), qu’à une certaine éducation qui sous couvert de remise en question, de recherche absolue de vérité, déresponsabilise et détourne des priorités (rembourser ses dettes, respecter son père…), favorise finalement l’astuce, le beau discours, la flatterie… On est déjà dans cette fameuse éducation à la morale des affaires économiques que dénonce Raoul Vaneighem comme une antimorale (cf. Avertissement aux lycéens). Strepsiade, lui l’homme économique par essence, est expert dans l’art de ne pas respecter les règles basiques de l’échange économique (payer ce qu’on a acheté) et empêche donc le bon fonctionnement de la société marchande qu’il revendique (ou plutôt qu’il est content de pouvoir gruger). Et ce sont ces pratiques qu’encourage ou que permet la sophistique – qui vend ses services comme les conseillers en placement vendent les leurs – sans égard pour la morale. On en vient à être fier d’être un filou débrouillard, on en arrive au final à la loi du plus fort. Le parallèle serait facile avec les nombreux riches entrepreneurs qui défendent le libéralisme le plus sauvage pour mieux pouvoir profiter de leur pouvoir de corruption. Les nuées ne seraient-elles pas pour Aristophane, ces nouvelles divinités protectrices des charlatans et des enfumeurs ?

Passages retenus

Le regard détourné des disciples, p. 159-160
STREPSIADE
Par Héraclès, d’où proviennent ces bêtes-là ?
DISCIPLE
Pourquoi cet étonnement, à qui te paraissent-elles ressembler ?
STREPSIADE
Aux prisonniers laconiens de Pylos. Mais au fait qu’ont-ils à regarder à terre ?
DISCIPLE
Ils scrutent, tels que tu les vois, le monde souterrain.
STREPSIADE
Des oignons, qu’ils cherchent, à ce que je vois ! (Il les apostrophe.) Ne vous mettez donc pas en peine de cela ; je sais, moi, où il y en a de grands et de beaux. Que font donc ceux-ci penchés à terre ?
DISCIPLE
Ceux-là sondent les ténèbres de l’Érèbe dans les profondeurs du Tartare.
STREPSIADE
Qu’a donc leur derrière à regarder le ciel ?
DISCIPLE
Il fait de l’astronomie pour son propre compte.

Le regard détourné de la philosophie, p. 161-162
STREPSIADE
Tiens, quel est donc cet homme suspendu dans la corbeille ?
DISCIPLE
C’est lui.
STREPSIADE
Qui lui ?
DISCIPLE
Socrate.
STREPSIADE
Ô Socrate, Hé ! l’homme !… appelle-le-moi tout haut !
DISCIPLE
Appelle-le donc toi-même ; je n’en ai pas le temps.
STREPSIADE
Ô Socrate, mon petit Socrate !
SOCRATE
Pourquoi m’appelles-tu, ô être éphémère ?
STREPSIADE
Tout d’abord, explique-moi, je t’en conjure, ce que tu fais.
SOCRATE
Je voyage dans les airs et médite sur le soleil.
STREPSIADE
À ce compte-là, c’est d’une corbeille, et non de la terre que tu regardes de haut les dieux ?
SOCRATE
C’est que je ne serais jamais parvenu à une connaissance exacte des phénomènes célestes, sans avoir suspendu mon intelligence et confondu ma pensée, subtile qu’elle est, avec l’air de même essence. Si je restais à terre et examinais les régions d’en haut, je ne ferais jamais aucune découverte, je dis bien aucune, car la terre attire à elle, de force, l’humidité de la pensée. C’est exactement ce qui arrive pour le cresson.

La morale de l’homme économique, p. 172
Je le ferai en toute confiance [se vouer aux Nuées, divinités sophistes] ; car la nécessité me torture, à cause des chevaux marqués du Koppa et de mon mariage qui m’a ruiné. Maintenant donc, qu’ils fassent de moi absolument tout ce qu’ils voudront ; je leur cède mon corps pour qu’ils le livrent aux coups, à la faim, à la soif, à la malpropreté, au froid, et qu’ils l’écorchent pour en faire une outre, pourvu que j’esquive mes dettes et que je sois aux yeux des hommes, hardi, beau parleur, entreprenant, effronté, impudent, mystificateur, inventeur de mots, expert en procès, répertoire de lois, cliquette, renard, vieux routier, souple lanière, narquois, visqueux, fanfaron, digne de l’aiguillon, scélérat, retors, fâcheux, parasite. Pourvu que l’on me salue de ces qualificatifs-là, en me rencontrant, qu’ils fassent de moi absolument tout ce qu’ils veulent, et, si cela leur chante, par Déméter, qu’ils fassent de moi un boudin pour le servir aux sophistes.

Ramasse tes lettres : L’Homme qui rit, Victor Hugo

Entendez-vous l’écho d’un rire sarcastique ? Ce sont les lords qui rient du mauvais destin qu’ils vous ont attribué…

Hugo (Victor) 1869, L’Homme qui rit, Gallimard, Folio, 2002

Note : 5 sur 5.

Résumé

Après la restauration de la monarchie en Angleterre, les comprachicos désormais hors-la-loi sont forcés de quitter le pays et abandonnent sur la berge un enfant enlevé qu’ils avaient défiguré pour mieux vendre aux foires. L’enfant tire de la neige un bébé qui pleure sur le sein de sa mère morte. Ils sont recueillis par le philosophe misanthrope Ursus et son loup Homo qui vivent dans une roulotte. Gwynplaine va vite devenir, avec eux et le bébé devenu une belle jeune fille aveugle, la sensation de la foire de Londres : son visage déformé porte le masque du rire. Mais une femme haut placée et la justice s’intéressent étrangement à lui…

L’homme est un mutilé. […] On lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement.

p. 701

Commentaires

Comme on était en droit de trouver ce monde assez misérable, Dieu a senti où le bât blessait, il a voulu prouver qu’il savait faire des gens heureux, et il a créé les lords pour donner satisfaction aux philosophes.

p. 400


L’un des clichés les plus répandus sur les Gitans était qu’ils enlevaient les enfants des bonnes familles pour les faire travailler ou mendier (alors qu’historiquement, la plupart des pays d’Europe ont organisé des rafles d’enfants gitans qu’ils donnaient en esclaves aux paysans, afin de limiter la croissance de ces populations… cf. Petite histoire du peuple Rrom, de Pierre Courthiade). Victor Hugo les appelle ici « comprachicos », qui achètent des enfants. Ces indésirables, criminels punis impitoyablement en début de roman, ne sont-ils pas simplement des exécutants ? Dès lors, le roman raconte aussi bien un jeune garçon orphelin en quête de ses origines (sujet classique de conte), qu’une enquête sur la vraie nature des commanditaires…

Gwynplaine, jeune homme au visage déformé, fait penser au Joker de l’univers de Batman, personnage dont le sourire figé évoque tant la folie d’un rire sans fin qu’une souffrance psychique violente qui se serait transformée en rictus. Ici cependant, cette apparence est plutôt un masque qui lui a été imposé dans l’enfance et n’a rien à voir avec son naturel calme et réfléchi. Cette déformation qui fait de lui un monstre (au sens étymologique de « chose qu’on mon(s)tre »), plutôt que de manifester extérieurement son caractère (physiognomonie de Lavater), détermine plutôt le comportement que doivent adopter les gens qui le considèrent (voilà l’homme qui fait rire). Comme le vêtement sale et usé, les manières rustres ou le langage argotique, cette apparence empêche de prendre au sérieux un misérable, ce sourire agrandi déforme la perception qu’on a du personnage et de ce qu’il pourrait nous dire. Ce masque s’est fondu à la chair, comme un handicap : comme la bosse de Quasimodo ou un pied-bot, il le rend étrange, boiteux, suspect, toujours ridicule. Cette séquelle – tellement visible qu’on ne voit plus qu’elle – est symbolique de la condition des exclus : adultes, ils restent marqués par le « masque » qu’on leur a imposé dans l’enfance. Pour un lord, le pauvre sera toujours un Elephant Man que la difformité exclue de la bonne société (c’est la grandeur tragique de la scène du fou rire parlementaire). Dans une telle société, même avec un coup de baguette magique (découverte d’une naissance noble), la fin heureuse des contes merveilleux (reconnaissance de la véritable valeur du héros) est impossible. Fondamentalement hypocrite, le principe aristocratique (ou méritocratique : celui qui réussit est récompensé d’un pouvoir) aura toujours pour conséquence non la constitution d’une classe qui réunit les plus dignes de responsabilités, mais l’exclusion de la plus grande majorité de la population (afin de donner plus de valeur et de pouvoir à leur distinction).

Ce roman est sans doute l’œuvre de Hugo la plus avant-gardiste quant à son écriture. Sa prose poétique totalement libérée explose le moule académique. Hugo multiplie à l’infini les figures d’opposition, les accumulations, les images, l’emphase… les ruptures de syntaxe, les trouvailles lexicales… Il suit la foudre de ses visions comme autant de flux de conscience symbolistes avant l’heure. Son lyrisme vire à la logorrhée maniaque, ce qui a désorienté et rebuté lecteurs et critiques de l’époque, mais illustre à merveille l’univers forain. Saltimbanques, ménestrels, jongleurs, cracheurs de feu, funambules, charlatans, pique-poquette, danseuses… Femmes et hommes qui y évoluent sont tous des écorchés, orphelins, exclus de la société et enfants d’exclus, monstres sans vêtement ni visage social (ni ouvrier, ni paysan, ni curé…), mais fardés, déguisés, acteurs au rôle indécis, chatterie écœurante et frayeur délicieuse. Des nomades qui se promènent effrontément et dangereusement dans le jeu laissé entre les pierres de la pyramide sociale. Aspirations du petit peuple à la liberté retrouvée, à la disparition de soi, à la transfiguration féerique, à la joie et la folie enfin déployées sans retenue jusqu’à la vengeance. Images de cauchemars pour une élite, d’une société où les places sociales seraient interchangeables, mais aussi attirance irrépressible pour l’encanaillement et mains bon marché pour accomplir toute sorte de basses œuvres… Le style de Hugo, avec sa manie de l’hyperbole, le travestissement des métaphores, la porosité des parallèles, la réversibilité des contraires, pourrait s’interpréter comme une harmonie imitative de cette énergie carnavalesque. Les comprachicos et les monstres de foire, la foire elle-même, existeraient-ils sans l’argent de l’élite ?… Peu importe qu’il soit un lord reconnu ou un monstre de foire, Gwynplaine demeure une engeance de l’élite monstrueuse.

Le but de l’art, c’est l’affirmation de l’âme humaine.

p. 788

Ainsi, quand elle a épuisé les détresses, les dénuements, les orages, les rugissements, les catastrophes, les agonies, sur un homme resté debout, la Fatalité se met à sourire, et l’homme, brusquement ivre, trébuche.

p. 559

Passages retenus

De l’art de parler tout seul, p. 59
Quiconque a vécu solitaire sait à quel point le monologue est dans la nature. La parole intérieure démange. Haranguer l’espace est un exutoire. Parler tout haut et tout seul, cela fait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on a en soi. C’était, on ne l’ignore point, l’habitude de Socrate. Il se pérorait. Luther aussi. Ursus tenait de ces grands hommes. Il avait cette faculté hermaphrodite d’être son propre auditoire.

p. 76
Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la civilisation.

p. 128
Croire à un gîte, c’est croire en Dieu.

p. 160
Et le docteur, rappelé par le travail obscur de son esprit, redescendit dans sa pensée comme un mineur dans son puits.

L’espace pensant, p. 225-226
Le petit errant subissait la pression indéfinissable de la ville endormie. Ces silences de fourmilière paralysée dégagent du vertige. Toutes ces léthargies mêlent leurs cauchemars, ces sommeils sont une foule, et il sort de ces corps humains gisants une fumée de songes. Le sommeil a de sombres voisinages hors de la vie ; la pensée décomposée des endormis flotte au-dessus d’eux, vapeur vivante et morte, et se combine avec le possible qui pense probablement dans l’espace. De là ces enchevêtrements. Le rêve, ce nuage, superpose ses épaisseurs et ses transparences à cette étoile, l’esprit.

Éclaboussures de pauvreté, p. 238
A vent nouveau, démon différent ; l’oreille écoute, l’œil voit, le fracas est une figure. Parbleu, il y a des gens en mer, c’est évident. Mes amis, tirez-vous de la tempête, j’ai assez à faire de me tirer de la vie. Ah ça, est-ce que je tiens auberge, moi ? Pourquoi est-ce que j’ai des arrivages de voyageurs ? La détresse universelle a des éclaboussures jusque dans ma pauvreté. Il me tombe dans ma cabane des gouttes hideuses de la grande boue humaine.

p. 240
Par intervalles, pour que nous ne nous découragions pas, pour que nous ayons la stupidité de consentir à être, et pour que nous ne profitions pas des magnifiques occasions de nous pendre que nous offrent toutes les cordes et tous les clous, la nature a l’air de prendre un peu soin de l’homme.

Nos sociétés assises sur l’ignorance, p. 259
Étant ignorant, le peuple est aveugle. Est-ce que l’aveugle n’a pas un chien ? Seulement, pour le peuple, c’est un lion, le roi, qui consent à être le chien. Que de bonté ! Mais pourquoi le peuple est-il ignorant ? Parce qu’il faut qu’il le soit. L’ignorance est gardienne de la vertu. Où il n’y a pas de perspectives, il n’y a pas d’ambitions ; l’ignorant est dans une nuit utile, qui, supprimant le regard, supprime les convoitises. De là l’innocence. Qui lit pense, qui pense raisonne. Ne pas raisonner, c’est le devoir ; c’est aussi le bonheur. Ces vérités sont incontestables. La société est assise dessus.

p. 275
Sembler facile et être impossible, voilà le chef-d’œuvre.

p. 283
[Le mariage] fait de l’amour une dictée. […] Prosaïser le lit jusqu’à le rendre décent, conçoit-on rien de plus grossier ? Qu’il n’y ait plus de mal du tout à s’aimer, est-ce assez bête !

p. 313
Avoir un roseau dans la colonne vertébrale, quelle source de fortune !

L’historien, p. 316
La voix haute, c’est le souverain ; la voix basse, c’est la souveraineté.
Ceux qui dans un règne savent distinguer cette voix basse et entendre ce qu’elle souffle à la voix haute, sont les vrais historiens.

p. 326
Les heureux, les puissants, profitent du moment où vous tendez la main pour vous mettre un sou dedans, et de la minute où vous êtes lâches pour vous faire esclave, et esclave de la pire espèce, esclave d’une charité, esclave forcé d’aimer !

p. 353
Les dents sont nécessaires au sourire. La tête de mort les garde.

p.373
Il ne faut jamais dire à une femme de mot difficile à comprendre. Elle rêve là-dessus. Et souvent elle rêve mal. Une énigme dans une rêverie fait du dégât.

p.387
Une foule [est] un souffle ; et au fond ce n’est que cela. Les générations sont des haleines qui passent. L’homme respire, aspire et expire.

Philosopher, c’est avoir des enfants, p. 396
Écoute, je vais te parler le langage de la vraie poésie : que Dea mange des tranches de bœuf et des côtelettes de mouton, dans six mois elle sera forte comme une turque ; épouse-la tout net, et fais-lui un enfant, deux enfants, trois enfants, une ribambelle d’enfants. Voilà ce que j’appelle philosopher. De plus, on est heureux, ce qui n’est pas bête. Avoir des petits, c’est là le bleu. Aie des mioches, torche-les, mouche-les, couche-les, barbouille-les, et débarbouille-les, que tout cela grouille autour de toi ; s’ils rient, c’est bien ; s’ils gueulent, c’est mieux ; crier, c’est vivre ; regarde-les téter à six mois, ramper à un an, marcher à deux ans, grandir à quinze ans, aimer à vingt ans. Qui a ces joies, a tout. Moi, j’ai manqué cela, c’est ce qui fait que je suis une brute.

p. 402
La vie n’est qu’un pied à terre.

p. 404
La femme qu’on aime arrive, et fait brusquement évanouir tout ce qui n’est pas sa présence, sans se douter qu’elle efface peut-être en nous un monde.

Il n’y a qu’aveuglement, p. 417
La coquette est une aveugle ; elle ne voit pas ses rides. Le savant est un aveugle ; il ne voit pas son ignorance. L’honnête homme est un aveugle ; il ne voit pas le coquin. Le coquin est un aveugle ; il ne voit pas Dieu. Dieu est un aveugle ; le jour où il a créé le monde, il n’a pas vu que le diable se fourrait dedans. Moi je suis un aveugle ; je parle, et je ne vois pas que vous êtes sourds.

p. 424
Un certain vague qu’on a dans l’esprit pousse aux flâneries étoilées ; la jeunesse est une attente mystérieuse ; c’est pourquoi on marche volontiers la nuit, sans but.

Gare à la rêverie ! p. 451
Il faut prendre garde à la rêverie qui s’impose. La rêverie a le mystère et la subtilité d’une odeur. Elle est à la pensée ce que le parfum est à la tubéreuse. Elle est parfois la dilatation d’une idée vénéneuse, et elle a la pénétration d’une fumée. On peut s’empoisonner avec des rêveries comme avec des fleurs. Suicide enivrant, exquis et sinistre.
Le suicide de l’âme, c’est de penser mal. C’est là l’empoisonnement. La rêverie attire, enjôle, leurre, enlace, puis fait de vous son complice. Elle vous met de moitié dans les tricheries qu’elle fait à la conscience. Elle vous charme. Puis vous corrompt. On peut dire de la rêverie ce qu’on dit du jeu. On commence par être dupe, on finit par être fripon.

p. 454
L’inconvénient des mots c’est d’avoir plus de contour que les idées. Toutes les idées se mêlent par les bords ; les mots, non. Un certain côté diffus de l’âme leur échappe toujours. L’expression a des frontières, la pensée n’en a pas.

p. 489
Il existe des moments où tout l’homme passe dans les yeux.

p. 623
La femme, c’est de l’argile qui désire être fange. J’ai besoin de me mépriser. Cela assaisonne l’orgueil. L’alliage de la grandeur, c’est la bassesse.

p. 698
C’est la bêtise des assemblées d’avoir de l’esprit. Leur ricanement ingénieux et imbécile écarte les faits au lieu de les étudier et condamne les questions au lieu de les résoudre. Un incident est un point d’interrogation. En rire, c’est rire de l’énigme.

p. 706
On vous a parlé, vous n’avez pas compris. Ici, les vieux sont sourds de l’oreille, et les jeunes, de l’intelligence.

p. 721
Aucun juge n’est minutieux comme la conscience instruisant son propre procès.

Fouille ton sac : Au bagne, Albert Londres

Si je frappe fort le méchant, ça veut dire que je suis bon, non ?

Londres (Albert) 1923, Au bagne, Le Serpent à plumes, coll. Motifs, 2007

Note : 4 sur 5.

Résumé

En 1923, Albert Londres débarque à Cayenne pour enquêter sur les bagnes de France. Il rencontre certains anciens qui ont su tirer profit du système et se sont installés après leur peine. Mais il apprend surtout l’absurde loi du « doublage » suivant laquelle les condamnés doivent à la suite de leur peine passer un temps égal sur place avant d’avoir le droit de rentrer en France… Cette perspective pousse les bagnards à de multiples tentatives d’évasion, dangereuses, qui aggravent les peines, les magouilles et les désespérés.
Le gros du bagne en lui-même n’est plus vraiment à Cayenne mais aux îles du Salut et à Saint-Laurent-du-Maroni, où les conditions de vie des bagnards sont terribles, mais bien meilleures encore que celles des libérés, forcés de dormir dans les rues, de mendier, de voler ou de commettre un crime pour réintégrer le confort du bagne…

L’auteur : Albert Londres (1884-1934)
Fils de chaudronnier d’origine gasconne. Enfance à Vichy. Comptable à Lyon pendant deux ans. En 1903, il est à Paris, publie des recueils de poèmes, écrit une pièce de théâtre sur Gambetta, collabore à plusieurs journaux notamment comme journaliste parlementaire. Se fait remarquer comme correspondant de guerre. En 1919, il est licencié sur ordre de Clemenceau pour un reportage en Italie, où il rend compte des mécontentements concernant les conditions de paix négociées par le président français.
Recruté par le journal illustré Excelsior, il se rend en 1920 en Russie soviétique et dénonce les souffrances du peuple et la propagande du régime. Il voyage au Japon, en Chine, en Inde… Son reportage au bagne de Guyane en 1923 choque l’opinion, provoque des réformes et révélations, aboutissant à la fermeture en 1937. Il continue d’enquêter sur les bagnes militaires en Afrique du Nord, les asiles, les exploitations coloniales au Sénégal, les sportifs du Tour de France, le trafic des femmes expédiées en Argentine, le terrorisme indépendantiste dans les Balkans… En 1929, il traverse l’Europe de Londres jusqu’à la Palestine pour décrire les communautés juives et l’antisémitisme.
En 1932, il couvre la guerre sino-japonaise et meurt dans des conditions suspectes dans l’incendie du paquebot Georges Philippar qui le ramène en Europe.

Commentaires

Le reportage laisse une grande place à la parole des bagnards et « doubleurs » principalement, mais aussi celle des médecins, administrateurs… Les témoignages ne sont très certainement pas inventés mais sont très probablement « poétisés » (à partir de notes). Pourra-t-on le reprocher ? Certes, l’enregistrement audio permet aujourd’hui d’avoir accès à la parole authentique, mais qui s’est un jour confronté à la retranscription de la parole brute, sait qu’il est toujours question de réécrire, de policer par l’écriture, d’effacer les hésitations, répétitions, ruptures de syntaxe, de tronquer, ou au contraire de rendre compte dans l’écriture (par des artifices rompant avec la norme) de ces défauts d’oralité, ce qui ajoute inévitablement un trait décrédibilisant à cette parole (suspicion d’illettrisme). On peut s’imaginer comme la parole et la voix d’un homme abruti par l’enfermement, en colère, désociabilisé ou ne fréquentant plus que taulards, se détériorent. Comment cette parole brute, si elle n’était pas retouchée, pourrait-elle atteindre une population de lecteurs bien éduqués, bien confiants dans ce qui les distingue de ces êtres (mal éduqués) que la société à laquelle ils appartiennent a décidé d’écarter et de punir ? Londres, par cette écriture du témoignage, confronte le lecteur à des êtres humains ordinaires (la seule différence est ce qu’ils ont fait ; qu’on ne les juge pas sur la forme), met en valeur des points choquants, absurdes ou touchants, crée des échos, provoque ainsi la réflexion et l’indignation du lecteur. Ces témoignages mêlés au romanesque des trajectoires, à l’exotisme des lieux, et à ces descriptions de corps qui semblent pourrir à mesure qu’on tourne les pages, donnent une vraie couleur littéraire au reportage. Les envolées lyriques se font rares, sans ambages, ponctuant le portrait d’un personnage d’une remarque acerbe, comme qui échapperait à toute retenue possible. La conclusion du reportage est elle aussi sans ambiguïtés, dénonce clairement, appelle à des changements devenus évidents. À vingt-mille lieues par-delà les mers du journalisme de supermarché, neutralité qui est plutôt absence de goût et de style qu’absence d’aprioris, bruyant et racoleur pour des broutilles, n’ayant d’oeil que pour les grandes marques, transportant sa liste de courses pour répondre à la demande des lecteurs-clients.

Qu’est-ce que dénonce ici Albert Londres ? C’est le laisser-faire de toute une administration qui sait, qui continue malgré tout, pour le profit de quelques uns, et pour la tranquillité d’esprit des bons citoyens, non pas à doubler, mais à tripler, quadrupler la peine fixée par la justice. Le bagne ou la dégradation de l’homme, la déshumanisation : éloignement de toute patrie et famille, isolement rendant fou ou entassement insalubre rappelant les plus grandes heures de la traite négrière (rappelons que les premiers déportés aux Amériques pour servir de main d’esclaves étaient des prisonniers irlandais…), malnutrition, absence de soins médicaux, punitions et humiliations… Des conditions qui amènent nombreux détenus à souhaiter la mort. Dans ce contexte, la privation de liberté est un moindre mal. Le travail forcé même n’est pas dénoncé par le reporter qui dénonce bien davantage le gâchis gigantesque de la force de travail des prisonniers. Les corps sont maltraités et ne peuvent donc accomplir un travail efficace, mais plus encore c’est la direction des opérations qui semble être volontairement inorganisée, contre-productive. L’ouvrage des bagnards relève davantage du supplice de Sisyphe que d’une œuvre d’aménagement du territoire pour le compte de la patrie… Et la construction de la colonie guyanaise par les bagnards n’est jamais qu’un échec, comme si cela était la volonté inavouable des autorités, que les bagnards ne soient jamais les artisans de rien, que leur humanité soit gâchée, reniée.

Un grief qui revient souvent est le mélange des prisonniers : petits criminels, grands trafiquants, déséquilibrés et fous psychopathes, prisonniers politiques et potentiels innocents… Pas de distinction, comme le dit le proverbe, il s’agit d’être sûr que tous soient contaminés, se comportent en bêtes, s’entretuent, tentent des évasions… Les bagnards envoyés en Guyane sont tous des criminels irrécupérables, il n’y a pas à se préoccuper de leur sort (dévalorisation après coup fort comparable à celle des populations noires qu’on s’était autorisés à réduire en esclave). Même « libres », les bagnards doivent rester des sous-humains. Le fameux « doublage » les force à demeurer sur le lieu de leur abaissement, loin de tout soutien, parmi les ex-taulards, sans aucun moyen de gagner de l’argent dans une région où il y a peu d’activité, et où votre CV vous précède… Ainsi les bagnards sans l’institution deviennent ce qu’on veut qu’ils soient : clochards puants, ne sachant que voler, boire, violer… dont le seul espoir d’amélioration est même de réintégrer le bagne (qui alors n’est pas si terrible !). Le bagne, lieu de torture bien plus que de pénitence ou de mise à l’écart de personnes dangereuses ; en cela symptomatique de ce qu’est trop souvent l’appareil judiciaire : un instrument de vengeance et de défoulement de la société sur une partie d’elle-même qu’elle veut mauvaise sans le moindre doute et radicalement différente d’elle-même. Les populations incarcérées servent ainsi de boucs-émissaires. Comme le montre Foucault dans son Histoire de la folie mais pour l’enfermement des fous, le fait de retrancher les criminels et de les sanctionner durement permet de supposer que la partie laissée en liberté est saine… L’on peut dès lors questionner ce besoin si impérieux de nos sociétés de se sentir innocentes…

Passages retenus

Je suis un bagne, p. 113
– Pourquoi meniez-vous cette lutte inégale contre l’administration ?
– Par le goût, je m’enfonçais dans le cachot comme dans le sommeil. Cela me plaisait diaboliquement. Quand le commandant Masse n’a plus voulu me punir, j’ai cru que je l’étranglerais. Et puis, je protestais au nom de tous les autres. Mais tous les autres – à part trois ou quatre – savez-vous ce que c’est ? C’est de la vermine qui, plus vous l’engraissez, plus elle vous dévore.
» On ne me verra plus chercher des amis dans ce fumier.
» Je me demande même comment je ferai quand je sortirai du cachot.
» Je ne puis plus supporter la vie en commun.
– Vous vivrez à part.
– Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je ne suis plus un homme, je suis un bagne. »
Il dit :
« Je ne puis pas croire que j’aie été un petit enfant. Il doit se passer des choses extraordinaires qui vous échappent.
» Un bagnard ne peut pas avoir été un petit enfant.

p. 146-147
Les médecins sont écoeurés. Les témoins les plus violents contre l’administration pénitentiaire se trouvent parmi eux.
Le médecin voit l’homme. L’administration voit le condamné. Pris entre ces deux visions, le condamné voit la mort.
« Mille bagnards meurent par an. Ces neuf cents mourront.
– Mais c’est long, monsieur, me dit celui-là, né à Bourges, c’est long !… long !… »
Au camp des relégués, le docteur passe chaque jeudi ; au camp des transportés, tous les dix jours.
« Nous sommes malades quand nous y allons, disent-ils. Que pouvons-nous faire ? Rien à ordonner, pas de médicaments. Notre visite médicale, une sinistre comédie ! Le coeur serré, nous avons la sensation que nous nous moquons de ces malheureux. »
Dans ces deux camps, on se croirait revenu à l’une des époques barbares de l’humanité, au temps sans médecins, sans pharmaciens. Alors devait s’élever sur la terre un grand mur infranchissable : d’un côté les bien portants, de l’autre les infirmes avec ce mot d’ordre : mourir.
Rien. Rien à donner à neuf cents malades de toutes maladies.
« Tout ce que je puis, dit le médecin, et pas toujours ! c’est faire descendre quelques squelettes qui gigotent encore, pour qu’ils claquent dans un lit. »
La pharmacie centrale de Saint-Laurent vient de recevoir seulement – en juillet 1923 – sa commande de médicaments de 1921.

Forêt en péril, p. 205
Bientôt, les immenses forêts de Guyane verront périr leurs derniers arbres balatas. C’était la fortune de la colonie (la balatta est bien meilleur que la gutta). Il y en avait de quoi servir le monde entier pour l’éternité. Deux mesures auraient suffi pour conserver cette fortune : quelques postes dans les bois et un règlement pour la saignée. Elles furent prises… mais par les Hollandais. Alors, chez nous, pays de liberté, tous les nègres anglais des petites Antilles s’abattirent, de la Barbade, de Tobago, de Sainte-Lucie, de Grenade, de Saint-Martin, de la Trinité. Il n’y avait qu’à venir, tout saccager, et à s’en retourner (en territoire anglais) fortune faite.
On ne saignait pas les arbres, on les coupait.
Si l’on coupait également, à défaut d’autre chose, la carrière d’administrateurs aussi brillants, ce serait juste retour.

p. 208
L’hospitalité, en brousse, est un acte naturel. Le Bosch [Bushnengué], sans plus d’étonnement, voit arriver à la nuit les étoiles du ciel et les passants dans son carbet. Mais comme la nuit était sans électricité, sans pétrole, sans chandelle, je ne vis rien d’autre que l’hospitalité.

Tout mélangé, p. 219
Ce que je peux voir, c’est que l’on a tout mis ensemble, sans triage : les les mauvais, les pourris, les égarés, les primaires et les récidivistes, ce qui est perdu et ce qui pourrait être sauvé, les jeunes, les vieux, le vice et… j’allais dire l’innocence, et je me comprends. Ce n’est même pas le marché de La Villette. On ne les a ni pesés, ni tâtés. Allez ! Grouillons ! Poussez ! Contaminez-vous, pourrissez-vous, dégradez-vous, mais ne nous em… bêtez pas !
« C’est le moment des tristes réflexions, me dit le principal. Ils se demandent maintenant comment on sort d’ici. »
On m’ouvre une case. J’entre. Ils ne se demandent rien du tout. Un baquet d’eau est entre les deux bat-flanc. Ils s’abreuvent comme des bêtes, déjà.

Ramasse tes lettres : Le Petit Héros, Dostoïevski

Lorsque l’enfant ouvre des yeux d’adolescent, il y a une femme… et l’absurdité du monde. Comment devenir le héros de son propre conte ?

Dostoïevski (Fiodor) 1849, Le Petit Héros, Actes Sud, Babel, 2000

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Un oncle lointain a décidé de dilapider son héritage en faisant une grande réception dans son domaine durant plusieurs jours – sans pause aucune. Notre jeune conteur est entre deux âges ; les autres sont encore enfants ou déjà adultes. Il s’ennuie quelque peu mais est tombé en admiration devant une jeune femme mariée brune. Mais l’amie de celle-ci, une blonde ravageuse que tous courtisent, n’a de cesse, à chaque fois qu’elle l’aperçoit, de le taquiner.
Se sentant ridicule, il relève une fois le défi de celle-ci et monte sur un cheval indiscipliné afin d’impressionner la belle brune. La belle brune le prend en affection, s’en sert pour éviter son mari mais reste attristée.

Commentaires

Récit d’un épisode charmant de l’adolescence, découverte de la femme, de ses charmes et de ses complexités, de l’attirance, du premier baiser. Le beau monde est vu de ce regard encore innocent. Par ce dispositif, Dostoïevski fait exister tout un hors-texte où ont été déplacés des éléments fondamentaux de l’intrigue, notamment ceux qui concernent la jeune femme mariée. Que ce soit par pudeur ou justement pour donner une plus grande puissance rhétorique à la tragédie que le lecteur va reconstituer de lui-même entre les lignes (dans Les Pauvres Gens, il lisait entre les lettres). Ici, un peu à la manière de la description objective naturaliste, les mouvements et moues des personnages, non expliqués, amènent le lecteur à penser les péripéties qui les ont motivés, les tourments qui bouillonnent sous la coquille. Exposer les chagrins ordinaires, par exemple ceux d’une femme déçue en amour, a quelque chose de banal et de mélodramatique. Les esquisser par petits indices qui débordent çà et là de la bienséance mondaine, que le jeune garçon aperçoit, pressent mais ne peut interpréter, a quelque chose de l’effet impressionniste, et donne beaucoup plus de majesté à cette femme qu’on préserve de l’exposition publique. C’est la mauvaise interprétation qui rend l’adolescent impulsif et romantique. Et en même temps, n’est-ce pas ce petit grain de folle liberté qui a plus d’importance que ces jeux d’adultes aux règles absurdes ? L’adolescent est un révolté dans l’âme. Et le jeune garçon, en montant à cheval, a des airs de prince de conte partant au galop pour changer son monde et en devenir le héros. La voix du conteur est double : voix de l’enfant et voix discrète du recul de l’homme qu’il est devenu, et qui désormais comprend. L’événement dans toute sa gravité d’adolescent est ainsi regardé avec un œil amusé, attendri et nostalgique.

Passages retenus

p. 24
On le disait un homme intelligent. C’est ainsi que, dans certains cercles, on appelle une race particulière de l’humanité, engraissée sur le compte d’autrui, qui ne fait absolument rien, qui ne veut absolument rien faire et qui, suite à sa paresse éternelle, à force de ne rien faire, a un morceau de gras à la place du cœur.

p. 34
Il lui était arrivé un miracle, une chose impossible : elle était devenue deux fois plus belle. Je ne sais comment cela se fait, mais, les femmes, ce genre de miracles leur arrivent même assez souvent.

Ramasse tes lettres : L’Inconsolable, d’Anne Godard

Pris dans le deuil, on sort de soi-même et on ausculte sans fin ce qui nous relie à l’être perdu

Godard (Anne) 2006, L’Inconsolable, Éditions de Minuit, 2008

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Une mère de famille s’est murée dans le deuil de son fils aîné, son fils préféré, celui qui jouait de la musique. Ses autres enfants et son mari ont fini par continuer leur vie plus loin, ne supportant plus cette attention totale tournée vers la mort. La mère attend le jour d’anniversaire de la mort de son fils, parle avec les photos dans le couloir, s’aperçoit que sa mémoire laisse presque partir quelques souvenirs. Est-elle satisfaite de cet état ?

Commentaires

Monologue à la deuxième personne – comme la mauvaise conscience accusatrice –, ce récit amène progressivement la mort comme un prétexte pour ne pas vivre, un amour égoïste dont la mort permet de fixer dans le temps et de rendre muet et parfait, adaptable aux souvenirs, malléable à souhait.

On trouvera tout de même que le récit se fait un peu long et le style répétitif malgré la vivacité du récit parsemé d’effets de discours directs libres. Le style finit par être sec à se cantonner à être celui de cette femme inconsolable tournée vers elle-même, mais sans vraiment d’émotions amenées par la vie. Pourtant l’écriture est brillante et toujours coule, manquant justement peut-être d’envolées. On l’aurait bien confrontée, cette dame, à des proches, des reproches pour voir son entêtement, mais c’est peut-être cet étouffement et cette stricte solitude, accompagnée d’un mort – son fils : une relation incestueuse et nauséabonde – qu’a voulu faire sentir Anne Godard. C’est dans ce cas totalement réussi, mais enferme le récit dans une posture narrative morbide difficile à digérer à l’échelle d’un roman, d’où la taille hybride entre la nouvelle et le roman. Car le récit n’est pas non plus nouvelle à proprement parler ; ce qu’on apprend du mort est finalement peu important, et le suspens ménagé ne sert pas à proposer une quelconque intensité finale. Ainsi l’œuvre est toute entière dans l’illustration par l’écriture (harmonie imitative, pourrions nous dire) de l’état de deuil, ici poussé à son optimum qui prend la forme d’un courant de conscience qui n’est plus caractérisé par le « je » mais par un « tu » qui est comme extériorisation de soi.

Passages retenus

p. 22
Tu te laisses dériver, au fil des dates, d’un absent à un autre, tous ennemis ce soir, plus qu’aucun autre jour, ennemis par leur indifférence que tu ne peux supporter d’imaginer, ennemis par leurs scrupules que tu espères et auxquels tu ne crois pas assez.

p. 71
Comme s’il suffisait d’un sac-poubelle pour se préserver du passé.

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer