Surveille tes images : Perceval ou Le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes

Diffusion de l’idéologie courtoise par le roman de chevalerie : pour une nouvelle noblesse de l’âme

Note : 4 sur 5.

Chrétien de Troyes 1180-1190, Perceval ou le Conte du Graal [in Perceval le Gallois, t. 2 : le poème], éd. Dequesne-Maquillier (Mons), 1866

Texte original disponible sur Gallica. Les versions modernisées destinées à la scolarité sont largement amputées (le presque-viol de la femme de chevalier qu’il rencontre sous la tante, et surtout les aventures de Gauvin, supposées servir de modèle à celles de Perceval, restant à écrire).

Résumé

Le jeune Perceval, que sa mère a fait grandir dans la forêt, loin de la vie militaire qui a tué père et frères, croise un jour des chevaliers et s’émerveille. Il quitte sa mère pour rejoindre la cour du roi Arthur. Son ignorance des règles de la cour lui attire des moqueries, mais une jeune fille lui prédit un grand avenir. Il tue le chevalier Vermeil et lui vole ses armes pensant ainsi devenir un chevalier. Mais la vaillance n’est pas suffisante. C’est l’ancien chevalier Gornemant qui se charge de lui apprendre le code de la chevalerie.

Commentaires

Sans doute en cours d’écriture à la mort de Chrétien de Troyes (aucune œuvre contemporaine ne mentionne le récit complet), ce roman semble à peine ébaucher la quête du Graal promise… Serait-on en face d’un début d’épopée ? La popularité de l’auteur, les thèmes et tout ce qui restait à écrire ont motivé de nombreux auteurs à en écrire la suite. En cela, Le Conte du Graal représente à merveille la littérature du Moyen-Âge et sa composition très souvent collective (divers auteurs, puis conteurs, trouvères et jongleurs, qui écrivent, modifient, complètent, adaptent, traduisent ou transcrivent… – chaque poète se permettant d’ajouter un épisode inédit – et réalisent une légende par constellation d’ouvrages truffés de variantes – complétés d’illustrations, de peintures, de broderies, sculptures… ). C’est sans doute le roman qui a marqué et imposé la vision des chevaliers jusqu’à aujourd’hui. L’imaginaire du temps des chevaliers est vendu aux enfants comme partie de l’histoire du Moyen-Âge. Films, Playmobil, déguisements, jeux de société… La féerie qui habite le récit a inspiré la naissance du genre de la fantaisie héroïque, les plus célèbres étant Le Seigneur des anneaux de Tolkien et Le Trône de fer de George R. R. Martin. Pourtant, on sait très bien aujourd’hui que d’un point de vue historique, le monde des chevaliers ainsi présenté n’a jamais existé (« ça ne s’est pas passé comme ça », comme le dit Therry Jones des Monty Mython dans la superbe série-documentaire Sacré Moyen-Âge, 2004). Pourquoi donc cette affabulation ?

Les figures héroïques de la chevalerie sont effectivement fausses mais ont pour objectif essentiel d’influencer les comportements, de diffuser un nouveau modèle positif du seigneur noble, de manière à changer la société de Cour. Les chevaliers de la cour d’Arthur se battent contre d’autres chevaliers sans valeur (mauvais) – il y a une allégorie du combat culturel que mènent les troubadours/trouvères (nobles qui prennent la plume en dépit des mauvaises considérations pour ce métier manuel) pour l’éducation de leurs pairs (C’est pourquoi le Don Quichotte de Cervantès, tout en se moquant de la fausseté des romans de chevalerie, souligne la noblesse et la richesse du rêve naïf et utopique de Quichotte). Comme l’explique bien Tzvétan Todorov dans Critique de la critique (1984), le discours littéraire a davantage à voir avec les discours de croyance, mythologie, fable… qu’avec le discours de vérité, histoire et sciences. Il a donc pour fonction de représenter, d’exprimer les aspirations, les rêves, les ressentiments, des hommes, davantage que leur réalité.

Les chevaliers, bien que de familles importantes, recevaient alors peu d’éducation, ils ne connaissaient pas le latin ou très peu, ne savaient donc ni lire ni écrire. Ils étaient plutôt militaires, préoccupés d’expéditions visant à l’enrichissement, à l’accroissement du domaine de seigneurie… Et quand ils revenaient de guerre, ils festoyaient dans des banquets dignes de nos ancêtres les Gaulois. Ils n’allaient à l’Église que pour suivre les traditions et non par foi. Les valeurs chrétiennes avaient peu cours sur le champ de bataille : l’on épargnait les ennemis seulement dans le but de réclamer rançon. Les chevaliers s’occupaient peu d’aller délivrer des princesses enfermées dans des tours ou de faire une cour avancée à des femmes mariées, les mariages étant souvent arrangés pour raisons politiques, empêcher une guerre, étendre un domaine et donc concurrencer celui d’un autre seigneur, les autres femmes étaient du butin de guerre ou se prenaient si l’occasion se présentait… En cela, malgré les exagérations, le monde de la chevalerie était mieux représenté par les chansons de geste (comme Raoul de Cambrai), leurs milliers de morts, le patriotisme et les alliances, les vengeances et les trahisons, les croisades pour raison politique ou d’enrichissement… Comment réformer cette culture de la virilité, de la possession par la violence, du machisme du plus grand territoire et de la plus grande lance ?

La courtoisie qui s’exprime dans les romans de chevalerie est un mouvement culturel visant à passer de l’aristocratie militaire (légitimation des privilèges par la force) à une aristocratie de l’éducation (légitimation par l’éducation) : la parole sûre et prudente, la politesse, la galanterie, la pitié, la charité chrétienne, la défense du bien et des faibles…
Perceval ou le Conte du Graal est à sa manière un roman d’apprentissage. Apprentissage des codes de la chevalerie et de la Courtoisie chrétienne. Le personnage de Perceval est un jeune homme, grandi dans la naïveté, loin du monde militaire. Il a ainsi le cœur naïf, pur (à la manière des personnages de Dragon Ball ou One Piece). Il représenterait volontiers le lecteur ou le jeune noble auditeur du roman mais sa totale naïveté le place également dans une position d’objet de moquerie. Le comique du roman, tel que serait celui de Candide, ou celui d’un Pierre Richard, est basé sur le rire provoqué par l’inadaptation du personnage à cet environnement. Son comportement fait rire même les jeunes qui ont tout de même une idée du monde de la chevalerie. Il va recevoir les apprentissages de la vie et de son rôle social par différentes méthodes pédagogiques complémentaires : l’amour maternel (instruction traditionnelle par l’amour et l’autorité familiale) qui marque sa sensibilité, l’autorité de l’expérience du vieux chevalier, l’apprentissage par l’action et par la leçon de l’erreur, le modèle de Gauvain le parfait chevalier comme un artisan confirmé dont l’apprenti doit observer et imiter les gestes. Une dernière technique d’apprentissage pourrait être la révélation : que ce soit l’apparition du roi pêcheur qui pourrait être simplement vécue comme un rêve, ou le signe de l’hirondelle blessée dans la neige qu’on pourrait ne pas voir, l’extraordinaire bouleverse le jeune et doit l’élever à un autre niveau de sensibilité, d’amour et d’ambition, un esprit supérieur doté des valeurs chrétiennes. Le Graal, qui deviendra concrètement un symbole chrétien (le saint calice) dans l’oeuvre de Robert de Boron (l’un des premiers continuateurs), n’est-il pas le symbole de cette accession à un autre niveau d’humanité ? Au début du roman, Perceval est moqué alors même qu’il possède les valeurs guerrières tant reconnues de son époque, mais celles-ci le mènent à l’échec et au malheur. Il ne triomphera et ne deviendra légende qu’en portant à travers sa quête du Graal les valeurs de la courtoisie et de la chevalerie.

Passages retenus

Apparition du Graal et importance de questionner l’inconnu, v. 4368-4429 :

Que qu’il parolent d’un et d’el,
Uns varlés d’une cambre vint,
Qui une blance lance tint,
Empoignie par emmi leu ;
Si passa par entre le feu
Et cil ki sor le lit séoient,
Et tout cil ki laiens estoient
Virent la lance et le fer blanc :
S’en ist une goute de sanc
Del fer de la lance el somet,
Et, jusqu’à la main au varlet,
Couloit cele goute vermelle.
Li varlés voit cele mervelle,
Qui laiens ert noviaus venus ;
Si s’est del demander tenus
Coment celle chose avenoit ;
Que del casti li souvenoit
Celui ki chevalier le fist,
Ki li ensegna et aprist
Que de trop parler se gardast ;
Et crient, se il le demandast,
C’on le tenist à vilounie ;
Pour çou ne le demanda mie.
Atant dui varlet à lui vinrent,
Qui candelers en lor mains tinrent
De fin or ouvret à chisiel ;
Li varlet estoient moult biel,
Qui les candelers aportoient ;
En cascun candelles ardoient,
X candoiles à tout le mains.
Un graal entre ses II mains
Une demoisièle tenoit
Qui avoec les varlés venoit,
Bièle, gente et acesmée ;
Quant ele fu laiens entrée
Atout le graal qu’ele tint,
Une si grans clartés i vint
Que si pierdirent les candoiles
Lor clarté com font les estoiles
Quant le solaus liève ou la lune ;
[…]
Ensi come passa la lance,
Par devant le lit s’en pasèrent
Et d’une cambre en l’autre entrèrent ;
Et li varlés les vit passer
Et n’osa mie demander
Del graal, qui on en servoit ;
Que tous jors en son cuer avoit
La parole au preudome sage ;
Si crient que il n’i ait damage,
Pour çou qu’il a oï retraire
C’ausi bien se puet-on trop taire
Com trop parler à la foïe

Tandis qu’ils parlaient de ci et de ça, un valet arriva d’une chambre. Il tenait une lance blanche, empoignée par son milieu. Ainsi il passa entre le feu et ceux qui étaient assis sur le divan. Et tous ceux qui étaient là virent la lance et le fer blanc : il en sortit une goutte de sang et cette goutte vermeille coula depuis le fer de la lance en son extrémité jusqu’à la main du garçon. Le jeune homme vit cette merveille, mais il était nouveau venu ici. Aussi s’est-il tenu de demander comment cette chose se faisait, car il avait le souvenir de celui qui le fit chevalier et qui lui enseigna à se garder de trop parler. Et c’est pour cela que, croyant que si il posait des questions on le tiendrait pour mal éduqué, il ne posa pas de question. C’est alors que dix valets vinrent à lui qui tenaient dans leurs mains des chandeliers d’or travaillé et coupé finement. Ils étaient bien beaux, ces jeunes garçons qui apportaient les chandeliers. Sur chacun brûlaient plusieurs chandelles, dix chandelles au moins. Une jeune fille belle, digne et élégante venait avec les valets, elle tenait un graal entre ses deux mains. Quand elle fut entrée dans la pièce, avec le graal qu’elle tenait, une si grande clarté en vint que les chandelles perdirent aussitôt leur clarté, comme le font les étoiles quand le soleil se lève, ou la lune. […] Tout comme était passée la lance, ils passèrent devant le divan et entrèrent dans la pièce voisine. Et le jeune homme les vit passer et n’osa aucunement demander au sujet du graal, qui on allait servir. Il avait toujours eau cœur les paroles du sage vénérable. Cependant, on peut craindre qu’il y ait malheur, parce qu’il a entendu exposer qu’on peut aussi bien trop se taire que trop parler.

Le départ et l’abandon de la mère, v. 1799-1828 :
Et partout là ù il aloit
III gaverlos porter soloit ;
Ses gaverlos en vot porter,
Mais II l’en fist la mère oster
Por ce que trop sanlast Galois ;
Si éust-elle fet tous trois
Moult volentiers, s’il péust estre.
Une roote en sa main destre
Porta, por son ceval férir.
Plorant le baise au départir
La mère, qui moult cier l’avoit,
Et prie Dieu que il l’avoit :
« Biaus fius, fait-ele, Dex vos maint !
Joie plus qu’il ne m’en remaint
Vos doinst-il, quanque vos aliés ! »
Quant li vallés fu eslongiés
Le get d’une pière menue,
Se retorne et si voit chéue
Sa mère au cief del pont arrière,
Et giut pasmée en tel manière
Com s’ele fust kéue morte.
Et cil feroit, de la roote,
Son cacéour parmi la crupe ;
Et cil s’en va, ki pas n’agrupe,
Ains l’enporte, grant aléure,
Parmi la grant foriest oscure,
Et chevauce très le matin
Tant ke li jors vint à déclin.
En la foriest, cele nuit, jut,
Tant que li jors clers aparut.

Crache ton cerveau : Le Banquet, de Platon (philo)

L’amour comme pulsion d’élévation, d’apprentissage et de convivialité

Platon -385/-370(~), Le Banquet [in Le Banquet, Phèdre], GF, 1964

traduit du grec ancien par Émile Chambry

Note : 4.5 sur 5.
Résumé

À l’occasion d’un banquet donné à la suite du concours de tragédie (vers -416), les convives décident de donner tour à tour, leur éloge de l’amour. Phèdre, qui a lancé l’idée, commence. Il énonce que l’amour rend les hommes meilleurs. Pausanias ajoute qu’il y a un amour du corps, et un amour de l’esprit, et des hommes. Mais cet amour n’est bon que s’il se fait pour de bonnes intentions concernant l’esprit. Éryximaque ajoute que l’amour est en toute chose et qu’il est l’origine de tout, des bonnes et mauvaises conséquences en ce monde, dans la nature comme chez les hommes. Aristophane énonce un mythe de l’homme originel, homme ou femme double, androgyne, puni et découpé par les dieux, condamnés à rechercher leur moitié. Agathon dresse un portrait du dieu de l’amour en le comparant aux autres dieux, selon l’effet qu’il provoque chez les hommes. C’est un dieu qui communique aux hommes ses qualités. Socrate commence à discuter comme à son habitude, identifiant l’amour comme un manque. Puis, il dit rapporter les paroles de Diotime, une femme qui l’a éclairci sur l’amour. Selon elle, l’amour est donc un démon pauvre mais qui désire le bon et le beau. Il cherche dans l’amour le prolongement de son corps et de son âme par la génération. Puis il cite les degrés d’amour, du corps au corps en général, de l’âme des hommes à la science des hommes, puis à l’amour du beau et du bien. Alcibiade arrive au banquet et au lieu de faire un éloge de l’amour, donne un éloge de Socrate, de sa tempérance et de sa parole à la fois moqueuse mais pleine de charmes.

Commentaires

Le thème de l’amour n’est pas si souvent traité en philosophie, davantage en poésie (Anacréon, Lesbos…). Comment faire avancer une réflexion logique sur un thème qui semble défier toute logique ?
La base de réflexion par Socrate, l’amour désir de quelque chose qui nous manque (le bon, la beauté), peut paraître un peu simpliste mais l’idée amène à une réflexion riche et féconde. Comme à l’habitude, c’est de la discussion qu’émerge une pensée plus riche, et non de l’exposé d’une thèse. Seulement, à la différence de nombre d’autres dialogues, ce n’est pas ici par la dialectique directe – questions-réponses – que Platon procède mais plutôt par celle des discours prononcés par les différents convives : plutôt que de contredire les discours de chacun, Socrate incorpore des éléments de chacun à son propre discours, par l’intermédiaire du discours féminin de Diotime (volonté de ne pas brusquer ses interlocuteurs ; discours d’autorité en faisant intervenir le féminin), tout en leur donnant un sens plus cohérent.
Phèdre parlait de la volonté de devenir meilleur pour plaire à l’être aimé ; Aristophane parlait d’un besoin de compléter sa nature – le féminin ou le masculin – caractérisée par un manque ; Éryximaque distinguait le vrai amour comme celui dans lequel il y a volonté d’élévation, d’enrichissement pour l’esprit… Ainsi, les strates de l’amour selon Socrate/Diotime vont du corps à l’âme, à l’idée de beau. À chaque stade, il y a généralisation et extraction de l’essence du beau : d’un corps attirant à la beauté corporelle de l’homme, de l’observation des hommes, de leurs actions, à l’amour pour une âme, à la beauté de l’âme humaine, aux sciences des hommes, puis à la science du beau et du bon. L’amour est ainsi un processus d’apprentissage qui mène vers le bon/le beau. En partant d’un individu, l’amour nous amène à chercher ce qui est bon chez cette personne, puis en général partout, jusque dans la nature…
Remarquons également que cette recherche ou cet apprentissage progressif de l’amour amène à « faire des discours », ce que répète plusieurs fois Socrate/Diotime. S’agit-il de se déclarer, d’exprimer le bien et le beau par le détour, par le support d’un objet avant de pouvoir s’en extraire ? En tout cas, l’amour amène à l’apprentissage et cet apprentissage passe par la parole, ce qui est le propre de la méthode socratique.
En cela, Platon a parfaitement appliqué le principe dialectique pour aborder ce thème de l’amour. Ici, on peut même parler de polyphonie, et un tel sujet méritait bien-sûr autre chose qu’une suite de questions-réponses comme dans une partie des œuvres de Platon. Il fallait davantage de poésie pour rendre hommage à l’amour comme le font les personnages. Platon donne donc de la poésie dans les discours des uns, naïve et lyrique chez Phèdre, provocation presque chez Éxymarque, images de la mythologie et comique chez Aristophane, biologie et académisme chez Agathon…. Mais c’est surtout dans la montée progressive vers l’extase philosophique du discours de Diotime, comme un étourdissement spirituel. Platon ne manque pas non plus de mettre en scène la poésie de l’amour : la présence de Diotime – une des seules figures féminines de l’oeuvre de Platon… – le retard de Socrate au banquet pour cause de réflexion philosophique en cours ; le badinage des uns et des autres ; l’atmosphère festive, la présence en arrière-plan de vin, de danse, de musique… ; la fin où tous s’endorment sauf Socrate qui reste en veille philosophique, comme si l’élévation spirituelle de la discussion continuait de le maintenir dans l’admiration de la beauté.
Enfin, les mots d’Alcibiade visent à montrer que Socrate, contrairement à l’idée reçue d’un esprit pur dénué de sentiments, est bien l’amoureux dans toute sa puissance et dans tout son accomplissement, celui qui a parcouru tous les niveaux de l’amour, dépassant l’intérêt pour le corps (Alcibiade le dit), puis même pour l’âme individuelle, pour s’intéresser à l’Homme, aux sciences et surtout à la science du beau et du bon dans son essence, et cet amour se matérialise chez lui par la volonté d’apprendre des autres et de déclencher en eux l’envie d’apprendre.

Passages retenus

Pourquoi le jeu de séduction, p. 43 :

L’opinion parmi nous veut qu’on soumette les amants à une épreuve exacte et honnête, qu’on cède aux uns, qu’on fuie les autres ; aussi encourage-t-elle à la fois l’amant à poursuivre et l’aimé à fuir ; elle examine, elle éprouve à quelle espèce appartient l’amant, à quelle espèce, l’aimé. C’est pour cette raison qu’on attache de la honte à se rendre vite : elle veut qu’on prenne du temps ; car l’épreuve du temps est généralement sûre.

De l’amour de l’un à l’amour du tout, p. 72 :

Tout d’abord, s’il est bien dirigé, il doit n’aimer qu’un seul corps et là enfanter de beaux discours. Puis il observera que la beauté d’un corps quelconque est sœur de la beauté d’un autre ; en effet, s’il convient de rechercher la beauté de la forme, il faudrait être bien maladroit pour ne point voir que la beauté de tous les corps est une et identique. Quand il s’est convaincu de cette vérité, il doit se faire l’amant de tous les beaux corps, et relâcher cet amour violent d’un seul, comme une chose de peu de prix, qui ne mérite que dédain. Il faut ensuite qu’il considère la beauté des âmes comme plus précieuse que celle des corps, en sorte qu’une belle âme, même dans un corps médiocrement attrayant, lui suffise pour attirer son amour et ses soins, lui faire enfanter de beaux discours et en chercher qui puissent rendre la jeunesse meilleure. Par là il est amené à regarder la beauté qui est dans les actions et dans les lois, à voir que celle-ci est pareille à elle-même dans tous les cas, et conséquemment à regarder la beauté du corps comme peu de chose. Des actions des hommes, il passera aux sciences et il en reconnaîtra aussi la beauté ; ainsi arrivé à une vue plus étendue de la beauté, il ne s’attachera plus à la beauté d’un seul objet et il cessera d’aimer, avec les sentiments étroits et mesquins d’un esclave, un enfant, un homme, une action. Tourné désormais vers l’Océan de la beauté et contemplant ses multiples aspects, il enfantera sans relâche de beaux et magnifiques discours et les pensées jailliront en abondance de son amour de la sagesse, jusqu’à ce qu’enfin son esprit fortifié et agrandi aperçoive une science unique, qui est celle du beau dont je vais parler.

Attache tes papillons : Le Nez, Gogol (nouvelle)

Notre civilisation a perdu son flair, à force de s’en mettre plein les yeux

Note : 4.5 sur 5.

Gogol (Nikolaï) 1836, Le Nez [in Les Nouvelles de Pétersbourg], Actes Sud, Babel, 2007

traduit du russe par André Markowicz (Петербургские повести, Нос)

Résumé

Un matin, le barbier Ivan Iakovlévitch mord dans son petit pain et tombe sur un nez ! C’est le nez de l’assesseur de collège Kovaliov ! Il en est sûr… Il sort s’en débarrasser. De son côté, le fonctionnaire se réveille et se rend compte qu’il lui manque le nez au milieu du visage ! Il se rend à la police mais aperçoit en chemin son nez en uniforme, sortant d’un carrosse…

Les Nouvelles de Pétersbourg

  1. La Perspective Nevski (1835)
  2. Le Nez (1836)
  3. Le Portrait (1835)
  4. La Calèche
  5. Les Carnets d’un fou (1835)
  6. Rome (fragment de roman)

Commentaires

Quel sens donner à cet étrange disparition ? Cette chose pourtant si ridicule et ne sert à rien sinon à priser du tabac – selon le personnage de l’allemand de la Perspective Nevski. Cette chose pourtant sans laquelle nous nous sentirions défigurés, nous ne pourrions plus vivre. Le nez est-il le symbole de l’orgueil, de la réputation, du titre ou de la position sociale sans laquelle ce fonctionnaire devient ridicule ? Le nez endosse d’ailleurs les vêtements d’un conseiller d’Etat, grade très important, qui suggère l’ambition de l’assesseur de collège Kovaliov qui est considéré comme un parvenu de province qui ne mérite pas son grade mais s’en glorifie.
Cet absurde annonce Kafka ou Daniil Harms. Cet absurde a-t-il vraiment un sens ou bien s’agit-il d’une simple farce comme Gogol a pu le revendiquer pour le Revizor ?
Le conte étrange passe à l’absurde lorsque le fonctionnaire voit son nez descendre d’une voiture, en grande tenue, courir, s’agenouiller et prier… Lorsque celui-ci lui répond : « Vous devez vous tromper de personne ». Gogol s’amuse-t-il juste simplement de voir son personnage de fonctionnaire en mauvaise posture – comme Jarry son professeur transformé en père Ubu –, défoulant sa rengaine contre les fonctionnaires avec autodérision sachant qu’il est un fonctionnaire – un peu comme Kafka se rêvant en torturé, en métamorphosé…
Y a-t-il une décompression, à faire tomber le nez, les masques, les titres, qui figent les habitants de Pétersbourg, si fiers de leurs titres, de leur position sociale, dans un rôle factice, dicté d’avance ? à constater que tout homme sans son nez devient l’égal d’un autre, tout aussi ridicule et ennuyé ?

Passages retenus

absurdité de l’histoire, p. 106 :

Voilà quelle histoire est arrivée dans la capitale nordique de notre vaste empire ! Ce n’est qu’aujourd’hui, en la reprenant toute entière, que nous voyons toutes ses invraisemblances. Sans même parler de la séparation réellement surnaturelle d’un nez et de son apparition dans toutes sortes de lieux et sous l’aspect d’un conseiller d’État, – comment Kovaliov avait-il pu ne pas comprendre qu’il est impossible de passer une annonce dans le journal au sujet de son nez ? Et si je dis cela, ce n’est pas que le prix d’une annonce me paraisse excessif : ça, c’est n’importe quoi, je ne suis pas du tout un fesse-matthieu. Mais ce n’est pas poli, c’est gênant, ce n’est pas bien ! […] Mais ce qui est le plus étrange, ce qui est le plus incompréhensible, – c’est qu’il y a des auteurs pour prendre des sujets pareils. Je l’avoue, ça, c’est réellement inconcevable, c’est vraiment… non, non, vraiment, je ne comprends pas. D’abord : à quoi ça sert à la patrie ? à rien ; et ensuite… mais, ensuite non plus, ça ne sert à rien de rien. C’est juste, vraiment, je ne sais pas…
Et, malgré tout, même si, pourtant, on peut admettre et ci, et ça, et ça encore, et ça ensuite… bon, où donc n’y a-t-il jamais eu d’incohérences ?… Et malgré tout, quand on y réfléchit, à tout ensemble, dans tout ça, je vous jure, il y a quelque chose.

Attache tes papillons : Perspective Nevski, Gogol

Une civilisation de vide décoratif

Note : 3.5 sur 5.

Gogol (Nikolaï) 1835, La Perspective Nevski [in Les Nouvelles de Pétersbourg], Actes Sud, Babel, 2007

traduit du russe par André Markowicz (Петербургские повести, Невский проспект)

Résumé

Sur la perspective Nevski, se promènent toutes sortes de gens. Les regards se croisent, les toilettes s’admirent. Il est de coutume de suivre les femmes dont le regard a excité les sens. Piskariov et Pirogov – un peintre timide et un lieutenant fier de lui-même – viennent de voir passer deux extraordinaires jeunes femmes. Le jeune peintre timide suit la brune jusqu’à une maison suspecte. Le lieutenant, fier de sa personne et sûr de lui, parvient avec la blonde dans un quartier artisan allemand.

Les Nouvelles de Pétersbourg

  1. La Perspective Nevski (1835)
  2. Le Nez (1836)
  3. Le Portrait (1835)
  4. La Calèche
  5. Les Carnets d’un fou (1835)
  6. Rome (fragment de roman)

Commentaires

Gogol commence son recueil de nouvelles par cette peinture toute en ironie de la plus belle rue de Saint-Pétersbourg. Il en fait une critique appuyée de toute la société de son époque : la classe aristocratique si ridicule de m’as-tu vu ; les fonctionnaires qui se gargarisent d’une position et d’une fonction sans intérêt dans la vie ; la prétention des familles d’éduquer leurs enfants avec des gouvernantes étrangères… En fait, cette rue devient un terrain de jeu, de drague, ou derrière les beaux visages maquillés et les belles toilettes, se cachent des personnages sordides, des filles de rue. Nul n’est épargné, des étrangers Allemands artisans, la « stupide » blondinette qui ne refuse pas vraiment les avances du lieutenant ; la fille de joie qui dès qu’elle ouvre la bouche est disqualifiée – et à une meilleure vie oppose un refus de travailler manuellement ; le lieutenant aussi futile que présomptueux et qui ne réussit qu’en jouant de la gêne, sans se rendre compte de l’affront qu’il cause ; le peintre enfin, si naïf qu’il se terre dans l’illusion, incapable de la crever. Il prend de l’opium pour retrouver l’image fausse de cette femme à laquelle il veut rêver, incapable d’affronter la réalité, inadapté. Il pourrait susciter la pitié sur son suicide, mais l’auteur ne s’attarde pas sur cette figure qui juge moralement les prostituées sans les comprendre.

Curieusement, le passage des artisans allemands, complètement saouls prêts à couper le nez de Schiller, permet un lien avec la nouvelle suivante de Gogol. Le nez, utile pour priser le tabac, est une source de dépenses, un puits. Mais si l’on fait le lien avec le symbole du nez : serait-ce la réputation ? La fierté ? La prétention ? Alors ce nez source de dépenses inutiles qui pourrait bien être amputé sans détruire l’homme et qui pourtant fait que les Pétersbourgeois ne seraient plus rien sans lui.

Passages retenus

Rue des m’as-tu-vu, p. 14
Ici, vous rencontrerez des tours de taille dont vous n’avez jamais rêvé : des tailles si fines, si étroites, pas même plus grosses que le cou d’une bouteille, qui lorsque vous les rencontrez, vous font faire un écart déférent pour éviter de les cogner d’un coude malencontreux ; votre cœur sera saisi de crainte et même de peur à l’idée qu’une seule de vos imprudentes expirations puisse briser en deux cette charmante création d’une nature alliée à l’art. […] Ici, vous rencontrez un sourire unique, un sourire qui est le sommet de l’art, un sourire qui, parfois, pourrait vous faire fondre de plaisir, et d’autres fois, vous montrera à vous-même plus bas que terre, baissant la tête, ou, d’autres fois encore, plus haut que l’aiguille de l’Amirauté, et la surpassant même. Ici, vous rencontrerez des gens qui parlent d’un concert ou bien du temps qu’il fait avec une noblesse et un sentiment de fierté personnelle absolument extraordinaires. Ici, vous rencontrerez mille caractères, mille phénomènes inouïs. Mon Dieu ! quelles créatures étranges on rencontre sur la perspective Nevski ! Il y a ici une multitude de gens qui, quand vous les rencontrez, ne manqueront pas de regarder vos bottes, et, si vous passez, se retourneront pour regarder vos basques. Jusqu’au jour d’aujourd’hui, je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Au début, je me disais qu’ils étaient savetiers, mais absolument pas.

Le coût du nez, p. 51
Je ne veux pas, je n’ai pas besoin de nez ! disait-il en faisant de grands gestes. Rien que pour mon nez, je dépense par mois trois livres de tabac. Et je paye une méchante boutique russe, parce que les boutiques allemandes ne vendent pas de tabac russe, je paye une méchante boutique russe quarante kopecks la livre : ça fait en tout un rouble vingt kopecks ; douze fois un rouble vingt kopecks – ça fait quatorze roubles quarante kopecks. Tu entends, mon bon Hoffmann ? juste pour un nez, quatorze roubles quarante kopecks ! Et, en plus, les jours de fête, je prise du râpé, parce que je ne veux pas, les jours de fête, priser du mauvais tabac russe. Par an, je prise deux livres de tabac râpé, à deux roubles la livre. Six plus quatorze – vingt roubles quarante kopecks, rien que pour le tabac. C’est du pillage ! […] Je ne veux pas de nez ! coupe-moi le nez ! tiens, mon nez !

Décroche tes yeux : scénario de Delicatessen, de Jeunet

Dépendance à la viande, le monde réduit à un immeuble

Jean-Pierre Jeunet, Marc Caro & Gilles Adrien 1989, Delicatessen, LettMotif, 2013

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Louison a trouvé un job d’homme à tout faire, dans l’immeuble d’un boucher. Il est très bien accueilli par sa fille Julie Clapet. Le facteur n’en est pas bien content. Dans l’immeuble, les autres habitants paraissent bien étranges : ces deux frères qui fabriquent des boîtes qui meuglent ; la famille Tapioca et leurs deux enfants qui fouillent partout ; Mlle Plusse qui semble avoir sa touche avec le boucher ; M. Potin qui s’enferme chez lui avec ses grenouilles et ses escargots… Tout ce monde a faim et le boucher n’a plus de viande.

Commentaires

Jean-Pierre Jeunet & Marc Caro (photographie), Gilles Adrien (dialogues)
Film qui se déroule dans un monde post-apocalyptique et révèle ainsi les bas instincts de l’homme qui a faim – ou plutôt qui veut satisfaire son envie de manger de la viande – et qui est ainsi capable de manger de la chair humaine : celle d’un inconnu, d’un indésirable, celle d’une vieille devenue encombrante, la jambe d’un frère… Comme pour le respect et le droit à l’humanité : plus on s’éloigne du cercle de la famille proche, famille lointaine, voisinage, connaissances, inconnus, le respect s’évanouit peu à peu.
Tout se passe dans un immeuble et la vie et les intrigues qui s’y déroulent suffisent à remplir un film. Relations avouées ou accidentelles entre voisins, haines, dettes, entraides intéressées…
Le monde post apocalyptique de Jean-Pierre Jeunet et Mar Caro est plutôt absurde et grotesque qu’inquiétant (comme un Terminator ou autre). Les personnages vivent dans une étrangeté sans même se poser des questions sur leur vie. La vie et les valeurs pourraient être très différentes sans pour autant déranger notre raison.

Passages retenus

p. 16 :

Ext. jour, façade de l’immeuble.
On suit l’insecte le long de la façade. Il atteint une fenêtre à l’étage supérieur et vient heurter des clochettes.
Le visage d’un homme âgé, à l’oeil rond et vif, apparaît derrière le carreau. M. Potin enclenche un aérateur de fenêtre… qui aspire l’insecte !
Derrière l’aérateur : un broyeur se met en route. Potin place un verre sous l’appareil… et ouvre un robinet. Du jus de hanneton s’écoule… Le vieil homme salive…
On découvre alors que M. Potin, chaussé de bottes en caoutchouc, patauge sur un sol inondé de vingt centimètres d’eau.

Lâche ta loupe : Une affaire de famille, de Leonardo Padura (polar)

Lassitude devant l’absurdité d’une société

Note : 2 sur 5.

Padura (Leonardo) 2015, Une affaire de famille, [in Un détective à La Havane], Métailié, coll. Suites, 2016

traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry (titre original : Una cuestion de familia).

Résumé

Anselmo et Martica viennent frapper à la porte de leur vieil ami Mario. Leur fils Juan Miguel, filleul du détective devenu prêtre charlatan babalao, a disparu en leur volant des bijoux. Ils craignent qu’il ne cherche à traverser la mer pour rejoindre les États-Unis et sa fiancée.

Commentaires

C’est un topos de début de polar : des gens viennent frapper à la porte pour demander de l’aide au détective à propos d’une disparition… (pensons par exemple au début d’une des premières aventures de Sherlock Holmes, L’Homme à la lèvre retroussée (1891), de Conan Doyle). Le récit est très court et ne contient presque aucun rebondissement. En cela, Padura se sert de cette petite aventure pour illustrer les propos de son essai Un détective à La Havane (Comment naît un personnage). En effet, la recherche du mystère et la solution de l’intrigue sont presque négligées au profit d’un petit tableau des receleurs et charlatans de la Havane. Quant au détective, il semble habité par la nostalgie propre à son âge, qui est aussi celui de son auteur, par l’inquiétude quant à l’évolution de son pays, de la jeunesse qui continue de fuir. Autant de choix littéraires qu’expliquait l’auteur dans son essai sur son personnage de détective.

Passages retenus

p. 51 :
En s’engageant dans la rue principale du quartier, la première chose qui surprit Conde fut le nombre de gens, de tous âges, races et allures qui parcouraient les rues, se rassemblaient aux carrefours, tous achetant, vendant ou proposant quelque chose pour gagner leur vie avec le moindre effort. Qui donc ici avait un travail régulier ? Les statistiques, pensa Conde, ne devaient pas être très encourageantes en termes prolétariens.

Arrache ta plume : Comment naît un personnage ? de Leonardo Padura (essai)

Les spécificités du personnage récurrent de détective

Note : 2.5 sur 5.

Padura (Leonardo) 2009-2013, Un détective à La Havane (Comment naît un personnage), Métailié, coll. Suites, 2016

traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry (titre original : Como nace un personaje. La historia de un detective en La Habana). On remarquera le procédé minable de marketing, inversion du titre et du sous-titre pour faire croire que le livre est une enquête policière et pas un essai…

Article sur la nouvelle Une affaire de famille, courte nouvelle avec Mario Conde inclue à la suite de cet essai et semblant lui servir d’illustration.

Résumé

L’auteur rappelle la genèse de son fameux détective Mario Conde, héros de huit de ses roman. Il précise le contexte historique particulier qui a environné sa naissance et les fonctions littéraires qu’il lui a confiées – regard critique sur la société cubaine, charge autobiographique – et qui l’ont ainsi fait évoluer.

Commentaires

Le détective Mario Conde, à l’instar de Sherlock Holmes, est un personnage récurrent, qui se construit à cheval sur plusieurs oeuvres et même sur des textes absents (romans ébauchés non publiés, projets avortés, fiche-personnage…). Il est plus « épais » qu’un autre personnage. C’est aussi en tant qu’enquêteur, un personnage qui porte un regard particulier sur l’action racontée, ce qu’il voit, ce qu’il soupçonne fait avancer le regard du lecteur, il porte également un jugement sur ce qui se passe, les crimes et délits. Par ailleurs, quelle direction, quelle évolution donner à un tel personnage récurrent ? La réflexion serait à mettre en relation avec des ouvrages théoriques comme par exemple Le Personnel du roman (1983), de Philippe Hamon, à propos des personnages récurrents de Zola.

L’auteur s’éparpille sans doute trop dans l’histoire, le contexte de création flatteur pour les lecteurs fans de l’auteur, au lieu de rester centré sur la question de la création littéraire d’un personnage, sur la poétique. De même, comme par besoin de justification (peut-être nécessaire pour un auteur de polars), il parle presque davantage de son positionnement dans le champ littéraire que de son processus créatif.

Toutefois, la question du rapprochement volontaire au fil des oeuvres du personnage avec l’auteur, sa vie et sa personne, permet de bien comprendre la charge critique qu’il lui confie, dans une société sans doute trop susceptible pour accepter la critique sans qu’elle soit masquée, cachée derrière la fiction romanesque. En cela, Padura rejoint la poétique des XVIe-XVIIIe où l’histoire est souvent le prétexte pour un message social, politique… Cependant, la fonction de porte-parole de l’auteur du personnage principal, est une question caractéristiques des romans réalistes du XIXe siècle. Padura pousse tout de même la réflexion en reconnaissant la difficulté de se fondre totalement à un personnage au rôle social et aux mécanismes de réflexion et d’action différents, voire aux valeurs opposées… Et ce serait justement cette difficulté, cette curiosité pour l’altérité, cette espace d’interrogation de soi, qui permettrait de faire exister le personnage à travers une quête d’identité et de sens.

Passages retenus

p. 15 :
Écrire un roman policier peut s’avérer un exercice esthétique de plus grande responsabilité et complexité que ce que l’on attend d’un genre narratif souvent qualifié – à juste titre – de littérature d’évasion et de divertissement. Quand un auteur projette d’écrire un roman policier, il peut envisager différentes variables, ou voies artistiques, emprunter celles qu’il préfère et, surtout, choisir celles qui correspondent à ses capacités et ses objectifs. On peut tout à fait, par exemple, écrire un roman policier pour raconter seulement comment on découvre la mystérieuse identité de l’auteur d’un meurtre. Mais l’écrivain peut aussi se proposer d’explorer en profondeur les circonstances (contexte, société, époque) dans lesquelles cet individu a commis son crime. Parmi les différentes possibilités, il peut décider de recourir à un langage, une structure et des personnages purement fonctionnels. Cependant, il ne doit pas négliger le souci du style, en veillant à ce que la structure de la narration ne se réduise pas à un dossier ou à un simple rapport de police comportant la solution de l’énigme et en cherchant à créer des personnages dotés d’une psychologie et d’une densité spécifiques, des figures inscrites dans une réalité sociale et historique. Bref, il est tout aussi concevable d’écrire un roman policier pour distraire, faire plaisir, jouer avec l’énigme, que, – si on en a la capacité et la volonté – pour s’intéresser, approfondir, révéler, prendre au sérieux la société et la littérature… y compris en oubliant de résoudre l’énigme.

p. 19 :
Ainsi donc, ce personnage avec lequel je voulais travailler, déjà chargé d’une si haute responsabilité conceptuelle et stylistique, exigeait beaucoup de chair et d’âme pour être à la fois le conducteur de l’histoire et l’interprète adéquat d’une situation aussi singulière que celle de Cuba et de La Havane. Pour créer son indispensable humanité, une des décisions les plus faciles et logiques que je pris alors fut la suivante : choisir comme personnage un homme de ma génération, né dans un quartier comme le mien, qui avait fait ses études dans les mêmes écoles que moi et donc vécu des expériences très semblables aux miennes, à une époque où, à Cuba, nous étions tous égaux (même si beaucoup avaient toujours été « moins » égaux que d’autres).
Cet « homme », cependant, devait présenter un trait différent, une caractéristique qui m’était totalement étrangère, je dirais même repoussante : il devait être policier. La vraisemblance, qui selon Chandler est l’essence du roman policier et de tout récit réaliste, exigeait que mon personnage appartienne à ce milieu professionnel […]. De cette façon, la proximité (que me permettaient le recours à la voix narrative et la composante biographique générationnelle) était relativisée et mise à distance, par une manière d’agir, de penser et de se projeter que, personnellement, j’ignore et je réprouve.
Je crois que ce fut précisément la tentative de résoudre ce hiatus essentiel dans ma relation avec le personnage, qui permit à Mario Conde de respirer pour la première fois comme créature vivante : j’allais le construire comme une espèce d’anti-policier, de policier littéraire, vraisemblable dans le cadre de la fiction romanesque, mais impensable dans le cadre de la réalité policière cubaine. C’était là un jeu que m’autorisait ma condition de romancier et j’ai décidé de l’exploiter.

Ramasse tes lettres : Eldorado, de Laurent Gaudé (roman)

Croiser le regard des migrants sur la route du fantasme occidental.

Note : 4 sur 5.

Gaudé (Laurent) 2006, Eldorado, Actes Sud, Babel, 2016

Résumé

Tandis qu’à Catane, le commandant Salvatore Piracci est retrouvé par une immigrée clandestine qu’il avait interceptée au large de Lampedusa deux ans plus tôt, deux frères décident de quitter leur pays le Soudan en passant les montagnes pour tenter la traversée de la Méditerranée.

Commentaires

L’Eldorado, c’est ce mirage, cette illusion d’une terre de réussite, de richesse facile où les mérites du travail et des valeurs humaines seraient enfin récompensés, aujourd’hui l’Europe pour les Africains, les Arabes, les Afghans… Cette illusion, les candidats à la migration ne veulent pas la crever et sont ainsi les proies consentantes d’un trafic humain consternant. En Europe comme dans les autres pays riches, les inégalités croissent, la majorité des migrants vivent dans le mépris de la population locale et dans la misère. Au bled, comme on dit, on maintient que ceux qui échouent sont des paresseux, des ratés, et les migrants qui ne réussissent pas n’osent même plus rentrer au pays (sans quantités de cadeaux et de marques extérieures d’enrichissement). On songera par exemple au film Salut cousin de Merzak Allouache (1996) où Mok mentait tant qu’il pouvait à sa famille à propos de sa situation, attirant ainsi la venue de son cousin joué par Gad Elmaleh.
Mais comment retirer l’espoir de populations qui n’ont que l’imaginaire de l’ailleurs pour respirer ? Cette absurdité du rêve illusoire contamine l’Europe et ses gardiens, contraints à jouer un double jeu, sauver les bateaux de réfugiés puis traiter les immigrés clandestins comme des criminels. D’où ce dilemme insoluble et cette situation inacceptable pour le commandant Piracci qui a ouvert les yeux : continuer à sauver les migrants, et donc participer à leur traitement inhumain par les institutions, à leur exploitation par le monde du travail, à la xénophobie européenne grimpante, à la perpétuation de l’illusion, ou bien ne plus participer à cette absurdité, les laisser mourir affreusement en mer, victimes des charlatans inhumains qui s’enrichissent en les abandonnant, et laisser le poste à un autre commandant ou bien organiser une trahison de sa société et devenir l’échelon final du trafic…
Plus que sur les détails réalistes, l’auteur s’intéresse à la vie intérieure, aux choix blessants, aux symboles et liaisons intimes qu’établissent les personnages dans leur monde intérieur. Il est surprenant de voir que le récit est si prenant alors qu’il ne comporte pas vraiment de tension dramatique, pas d’histoire d’amour, peu de suspens et d’action… On suit alternativement le commandant, puis Souleiman, à travers différent épisodes de leur vie, épisodes qui tracent le parcours du migrant (dernière journée, adieux, première trahison, liens humains et petites trahisons dans le voyage, descente dans l’estime de soi, prière…) et celui inverse de l’Européen (rencontre de la douleur de l’immigré, aide, culpabilité, révolte, rejet de soi, admiration pour le migrant, attirance pour le nomadisme, rencontre des passeurs…). C’est ce second trajet qui donne une couleur spéciale au roman, celui d’une interrogation existentielle sur le sens de cette civilisation qui exploite les pays pauvres pour créer de la richesse (processus en cours depuis l’esclavagisme, puis le colonialisme puis la mondialisation) et se barricade ensuite mais finira débordée par la hausse toujours plus grande des mécontents venant frapper aux portes pour obtenir leur droit à une part d’Eldorado. Interrogation sur cette attirance irrésistible pour l’énergie et la force de vie des migrants. Sur cette curieuse attraction nouvelle, « bobo », envers le monde traditionnel d’où sont issus les migrants, monde qu’on leur détruit, la vie simple en accord avec la nature qu’ils menaient encore hier, le mode de vie nomade…
Étrange tragédie-balai des pauvres qui rêvent la vie de luxe promise et ne voudraient pour rien au monde s’en détourner, et des déçus du monde occidental qui regardent avec nostalgie vers les pays qu’ils ont détruit et méprisés.

Passages retenus

L’adieu à la mère, p. 53 :

La mère est là. Qui nous attend. Et que nous ne reverrons pas. Elle va mourir ici avant que nous ne puissions la faire venir près de nous. C’est certain et nous le savons tous les deux. Elle sait qu’elle vois ses fils pour la dernière fois et elle ne dit rien parce qu’elle ne veut pas risquer de nous décourager. Elle restera seule, ici, avec l’ombre de notre père. Elle nous offre son silence, avec courage. Nous ne partons que parce qu’elle accepte de ne pas nous retenir. Aucun de nous deux n’aurait la force de le faire si elle ne consentait à ce départ. Elle offre son silence. Et il lui faut une force violente pour contenir ses sanglots de mère.

La gifle des pauvres, p. 68 :
– Tu vois, Angelo, reprit le commandant, quand je repense à cette rencontre avec la femme du Vittoria, je ne peux m’empêcher de me dire que je lui ai donné mon arme mais que je ne sais pas ce qu’elle m’a donné en échange.
Le vieux Sicilien prit son temps avant de répondre puis il murmura :
– L’insatisfaction.
Le commandant sourit. Peut-être avait-il raison. Depuis cette rencontre tout lui pesait davantage. Le dégoût ne lui laissait guère de répit. Il rechignait à remettre ses pieds dans les traces de sa vie d’autrefois. Elle lui avait offert cela, peut-être, la gifle des pauvres, l’impérieux besoin de désirer.

Les bons sentiments inutiles de l’Occident, p. 112 :
À l’instant où ils le firent [descendre du bateau], il eut le temps de croiser le regard de l’interprète. Un long regard noir et douloureux qui disait sa rancune. Il aurait admis que Salvatore Piracci refuse sa proposition par principe, par idéologie. Mais il comprenait que le commandant était maintenant prêt à accepter. Il était simplement trop tard. Et cela était pire que tout, alors il cracha par terre, sans quitter des yeux le commandant. Il cracha sur sa lenteur et sur ses bons sentiments inutiles. Il cracha sur cet homme qui laissait les choses aller leur cours puis, l’instant d’après, le regrettait.

Carnaval de la migration, p. 134 :
Je découvre, en le contemplant, qu’il boite de la jambe gauche. Je voudrais rire. Un homme tabassé et un boiteux marchent vers l’Algérie, le Maroc et l’Espagne. Sans rien sur le dos. Nous sommes deux silhouettes improbables et nous partons à l’assaut du monde infini. Sans eau. Sans carte. Cela fera rire les oiseaux qui nous survoleront. « Par là », a-t-il dit, comme s’il s’agissait d’atteindre le trottoir d’en face. Nous partons pour un voyage de milliers de kilomètres. Je n’ai plus ni d’argent ni de force. Alors oui, je peux rire. J’accepte ce guide boiteux comme compagnon grotesque de mon voyage. Nous marchons. Sans parler, sans penser à la nourriture qu’il va falloir trouver, à l’argent qu’il va falloir gagner pour que le voyage continue. Nous marchons. Boubakar, malgré sa jambe abîmée, marche avec le sérieux des fous. Je suis mon guide aliéné. Peu importe. Que les lézards rient de nous. Le monde est trop grand pour mes pieds mais je poursuivrai.

Vies potentielles, p. 143 :

Comme tout cela est étrange. Pendant vingt ans il avait mené une vie qui lui convenait. Il allait prendre une autre direction et il sentait qu’il serait tout aussi juste dans cette nouvelle existence. Dans combien de vies peut-on être ainsi soi-même ? Dans combien d’existences qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et sont peut-être parfaitement antinomiques ?

Distinction des voyageurs et des migrants, p. 153 :

Ahmed est heureux. Il a passé une bonne journée. Il parle de tout et de rien. De la route qui aurait dû être refaite. Des Libyens qui conduisent mieux que les Égyptiens. De la solidité de ces vieux moteurs de camion, increvables. Il parle parce qu’il est en voyage, pas en errance, comme nous. Il parle pour pouvoir raconter ce soir, à sa femme, qui était à ses côtés cette fois-ci. Nous, nous ne parlons pas. Il est facile de reconnaître ceux qui, comme nous, sont des vagabonds. Ils se taisent. Baissent les yeux et se blottissent dans un coin pour que le temps glisse sur eux. Ceux-là, oui, sont comme moi. Épuisés d’une fatigue qu’aucune halte sur le bord de la route ne peut soulager. Peureux et braves à la fois. Résignés dans les mouvements de leurs corps lorsqu’ils montent à bord mais vifs comme des lézards lorsque quelque chose d’inattendu survient. Nous sommes des hommes fatigués qui ne peuvent plus dormir. De grosses bêtes qui se blottissent sur le toit du camion mais restent aux aguets. Ahmed n’a pas cette vigilance. Il ne regarde pas, lui, à chaque ralentissement du camion, si c’est un trou dans la chaussée qui oblige le chauffeur à freiner ou un barrage inattendu. Nous si. Rien ne nous laisse en paix.

Crache ton cerveau : L’Entraide, de Kropotkine (philo)

Prendre exemple sur le meilleur de la nature et de l’humain

Kropotkine (Petr Alexeïevitch) 1890-1896, L’Entraide, un facteur de l’évolution, éd. Écosociété, coll. Retrouvailles, 2001, Montréal

traduit de l’anglais par Louise Guieysse-Bréal (Mutual Aid, a factor of evolution)

Note : 4.5 sur 5.
Résumé

Les continuateurs de Darwin (et notamment Herbert Spencer) ont simplifié sa théorie et l’ont appliquée à l’homme : seul le plus apte, le plus fort survivra et donc chacun doit lutter contre les autres pour sa survie. C’est le grand principe de la civilisation individualiste. Or, ce n’est pas ce qu’on observe dans la nature, que ce soit chez les animaux ou chez les hommes. Kropotkine collecte donc les observations des chercheurs – concernant oiseaux, faune terrestre ou maritime – qui montrent combien l’entraide est un facteur fondamental dans la survie des espèces, puis s’intéresse aux recherches concernant les sociétés préhistoriques, les communautés de village, les cités et guildes médiévales, afin de montrer comme l’organisation sociale et l’étroite solidarité et complémentarité a toujours joué un rôle important. Enfin, il considère la civilisation d’aujourd’hui pour chercher ce qui persiste encore aujourd’hui de ce trait essentiel de notre espèce.

Quoique la destruction des institutions d’entraide ait été poursuivie, en pratique et en théorie depuis plus de trois ou quatre cents ans, des centaines de millions d’hommes continuent à vivre avec de telles institutions ; ils les conservent pieusement et s’efforcent de les reconstituer là où elles ont cessé d’exister. En outre, dans nos relations mutuelles, chacun de nous a ses mouvements de révolte contre la foi individualiste qui domine aujourd’hui.

p. 287
L’auteur : Piotr Kropotkine (1842-1921), le prince de l’anarchie

Fils d’un prince, riche propriétaire terrien près de Smolensk et d’une mère qui aimait la poésie et se montrait douce avec les serfs mais mourut alors qu’il avait seulement trois ans. Fait ses classes au lycée de Moscou puis s’engage en 57 dans l’armée impériale, mais choisit de servir chez les Cosaques de l’Amour en Sibérie.

Démissionne de l’armée après l’insurrection de Pologne de 63 et se lance dans une carrière scientifique, participe à des expéditions en Sibérie et en Mandchourie, étudie les mathématiques et la géographie à l’Université de Saint-Pétersbourg. Il lit Proudhon et Alexandre Herzen, voyage en Europe, rencontre Bakounine et adhère à la Première Internationale.

Arrêté à Saint-Pétersbourg en 1874, il s’évade après deux ans. Il intensifie ses activités et son engagement en Suisse où il fonde deux journaux anarchistes comme l’Avant garde, avec Paul Brousse et Jean-Louis Pindy, puis Le Révolté avec Élisée Reclus avant d’être expulsé de Suisse en 1881. Il est arrêté à Lyon en 1882 pour son influence sur les manifestations de mineurs à Montceau-les-Mines et sur les attentats à la bombe à Lyon.

Il est libéré trois ans plus tard et s’installe en Angleterre à l’invitation de l’activiste-féministe Charlotte Wilson. Il continue l’élaboration théorique d’une société libertaire (La Conquête du pain en 1892, l’Entraide en 1896-1902) tout en abandonnant le principe de la « propagande par le fait » ou action violente.

Sommaire

Préface de Mark Fortier
Introduction
1. L’entraide parmi les animaux
2. L’entraide parmi les sauvages
3. L’entraide parmi les barbares
4. L’entraide dans la cité du Moyen-Âge
5. L’entraide de nos jours
Conclusion

Commentaires

La préface de Mark Fortier datée de 2001 semble prudemment vouloir avertir les lecteurs du contexte historique particulier dans lequel écrivait le prince Kropotkine, comme si les outrances de l’auteur anarchiste avaient de quoi choquer, révolter le regard moderne. Pourtant, quelques dix-neuf années plus tard, le monde a-t-il tant changé pour que l’ouvrage et les thèses défendues par Kropotkine apparaissent non seulement acceptables mais terriblement brûlantes d’actualité et salvatrices ?

L’égoïsme primordial de l’homo oeconomicus est partout encore brandi comme une vérité, la concurrence des individus sert d’excuse aux mauvaises mœurs, à l’avidité, à l’exploitation de l’homme par l’homme et à la non-action de nombre de personnes qui sentent bien que ce monde ne tourne pas rond. Or, le monde capitaliste qui triomphait et était devenu une évidence à la fin du XXe siècle (chute du mur vue comme fin des conflits idéologiques, fin de l’histoire), apparaît aujourd’hui complètement craquelé, illogique et grotesque, immoral… C’est dans cette perspective que la remise en cause de la théologie individualiste qui sous-tend ce système apparaît comme salvatrice.

La thèse de Kropotkine en tant que « retrouvaille » (nom si bienvenu de la collection) constitue ainsi une base essentielle pour l’élaboration d’une nouvelle société. La société individualiste, comme l’animal isolé, est vouée à l’échec, à la décadence et à l’extinction, ce que montrent la succession de plus en plus rapide des crises sociales, financières et des catastrophes écologiques. L’homme est bien un animal, mais un animal social. Et se vouloir individualiste, c’est aller contre sa nature. En cela, la thèse de Kropotkine – prudent par rapport à ce que pouvaient accepter son époque – de voir l’entraide seulement comme un facteur de l’évolution parmi d’autres, pourrait même être trop prudente et scientifiquement mesurée pour les pensées échaudées du XXIe siècle en matière d’écologie et de bien-être animal !

Kropotkine choisit contre-intuitivement pour soutenir sa thèse d’observer les phases souvent dénigrées, vues comme humainement moins morales, de l’Histoire : les sauvages, les barbares et le Moyen-Âge. La désignation seule de ces objets d’étude est déjà habituellement péjorative. Aux peuplades sauvages, on rattache souvent des mœurs inacceptables (cannibalisme, inceste, infanticide…). Les barbares sont considérées comme sanguinaires, ne connaissant que la loi du plus fort. Quant à l’âge obscur, parenthèse de régression entre l’antiquité brillante et la Renaissance, l’art y serait à nouveau enfantin et asservi à la religion, la société culminerait dans l’inégalité et la pyramidalité féodale, le servage et la pauvreté extrême des paysans, la saleté infâme des rues des villes, les guerres incessantes…

C’est donc volontairement qu’il ne traite pas les Grecs et Romains (et leur société démocratique ou encore les Spartiates communistes…). Il opère une relecture de l’histoire, une contre-histoire, montre comme dans ces phases effacées de l’histoire mais pourtant les plus longues, triomphait au contraire l’entraide humaine. Mais que ces phases de l’histoire, cette histoire stationnaire d’un mode de vie collectif s’oppose à l’histoire des événements, à l’histoire des « Grands ». Comme les historiens et écrivains, comme des journalistes modernes, cherchent le brillant et l’approbation des grands, les rois et seigneurs ont combattu les cités médiévales et les communautés de village. On retrouve ici la manière dont le pape, d’après Dario Fo avait lancé une croisade pour aider les seigneur chassés par les communautés villageoises du nord de l’Italie (cf. le Prologue à Boniface VIII dans le Mystère bouffe, 1969).

On regrettera que les fonctionnements des tribus, des communautés villageoises, des confédérations, des cités et des guildes ne soient pas plus systématiquement détaillés. Il ne s’agit pas de proposer ces organisations comme modèles. Sans vouloir idéaliser ces sociétés, Kropotkine relève simplement – comme il le fait avec les animaux – les traits significatifs relevant de cette entraide fondamentale qui caractérise d’après lui l’humanité. Autant de traits, de faits sociaux, d’exemples d’organisations, d’idées qui pourraient aider à bâtir une société nouvelle. Le fonctionnement plus détaillé de ces organisations pourra ainsi être recherché par le lecteur désireux.

L’essai de Kropotkine n’a pas seulement une portée anthropologique, philosophique et politique, mais il a aussi une portée écologique. Son premier article rétablit des vérités sur le monde animal, mais il évoque largement l’entraide et la complémentarité des différentes espèces. Non seulement l’homme devrait vivre en mettant en avant la solidarité (la fraternité avant les autres valeurs ?), mais il doit également considérer les autres espèces et donc la nature comme des frères avec lesquels il constitue une société d’entraide. Car s’il doit protection à la nature, il est aussi protégé et dépendant d’elle et de la survie des autres espèces. Une vision de l’homme pris dans un environnement d’interdépendances qui font sa force et non sa faiblesse, qui garantissent un espace de libertés et non la restreignent, qui en mettant les individus et formes de vie à leur juste place, leur garantissent un égal droit à la vie et non une égalité absolue inaccessible fondée sur le rattrapage des « moins égaux » du niveau atteint par les « meilleurs ».

Compte-rendu

1. L’entraide parmi les animaux

La majorité des animaux fonctionnent en groupe, en troupeau… Et c’est grâce au nombre, qu’ils échappent ou repoussent les prédateurs, qu’ils développent des stratégies élaborées pour survivre en milieu hostile. Il n’est pas rare de voir de l’entraide entre des groupes différents, et même entre différentes espèces (chez les oiseaux par exemple). Contrairement à ce qu’on croit souvent, les groupes d’animaux ne laissent pas tomber leurs vieux ou leurs blessés. Il semble que les prédateurs isolés aient peut-être été plus sociables avant la domination de l’homme, et que leur tendance à l’isolement pourrait être symbole d’un risque d’extinction.

passages retenus :

Solidarité comme fondement du groupe social et du bien, p. 32 :

L’amour, la sympathie et le sacrifice de soi-même jouent certainement un rôle immense dans le développement progressif de nos sentiments moraux. Mais ce n’est ni sur l’amour ni même sur la sympathie que la société est basée dans l’humanité : c’est sur la conscience de la solidarité humaine – ne fut-elle même qu’à l’état d’instinct –, sur le sentiment inconscient de la force que donne à chacun la pratique de l’entraide, sur le sentiment de l’étroite dépendance du bonheur de chacun et du bonheur de tous, et sur un vague sens de justice et d’équité, qui amènent l’individu à considérer les droits de chaque autre individu comme égaux aux siens. Sur cette large base se développent les sentiments moraux supérieurs.

Entraide chez les singes, p. 91 :

[En dehors des orangs-outangs, singes hurleurs, capucins et monos,] toutes les autres espèces de la tribu des singes – les chimpanzés, les sajous, les sakis, les mandrilles, les babouins, etc. – sont sociables au plus haut degré. Ils vivent en grande bande et se joignent même à d’autres espèces que la leur. La plupart d’entre eux deviennent tout à fait malheureux quand ils sont solitaires. Les cris de détresse de l’un d’eux font accourir immédiatement la bande entière, et ils repoussent avec hardiesse les attaques de la plupart des carnivores et des oiseaux de proie. Les aigles eux-mêmes n’osent pas les attaquer. C’est toujours par bandes qu’ils pillent nos champs, les vieux prenant soin de la sûreté de la communauté. Les petits ti-tis dont les douces figures enfantines frappèrent tant Humboldt, s’embrassent et se protègent les uns les autres quand il pleut, roulant leur queue autour du cou de leurs camarades grelottants. Plusieurs espèces montrent la plus grande sollicitude pour leurs blessés, et n’abandonnent pas un camarade blessé pendant la retraite jusqu’à ce qu’ils se soient assurés qu’il est mort et qu’ils sont impuissants à le rappeler à la vie.

L’intelligence sociale, p. 99 :

Le langage, l’imitation et l’expérience accumulée sont autant d’éléments de progrès intellectuel dont l’animal non social est privé. Aussi trouvons-nous à la tête des différentes classes d’animaux les fourmis, les perroquets, les singes, qui tous unissent la plus grande sociabilité au plus grand développement de l’intelligence. Les mieux doués pour la vie sont donc les animaux les plus sociables, et la sociabilité apparaît comme un des principaux facteurs de l’évolution, à la fois directement, en assurant le bien-être de l’espèce tout en diminuant la dépense inutile d’énergie, et indirectement en favorisant le développement de l’intelligence.

2. L’entraide parmi les sauvages

Les premières sociétés humaines, tout comme les tribus sauvages encore existantes, vivaient en groupes ou clans, maintenus par l’idée d’une origine commune ou par l’adoration d’ancêtres communs, et non autour de la cellule familiale. Le partage, l’amitié et la solidarité sont les valeurs principales des groupes de chasseurs-cueilleurs. Il y a peu de disputes entre les membres du groupe. Tous s’occupent des enfants, des blessés et des personnes âgées. Personne ne mange seul. Toutefois, si le groupe est trop gros pour la subsistance ou pour être organisé, il limite son nombre (infanticides, abandon des personnes âgées, cannibalisme des capturés), ou se scinde. Chaque clan respecte à peu près le territoire du clan voisin, avec lequel il échange volontiers les jeunes garçons et les jeunes filles. La tribu punit son propre membre en cas d’affront de celui-ci à une autre tribu. Par les restrictions de mariage dans le clan (inceste), le clan se transforme peu à peu en assemblage de familles patriarcales.

passages retenus

Du mariage communal à la famille patriarcale, p. 130 :

L’humanité a traversé, à ses commencements, une phase qui peut être décrite comme celle du « mariage communal » ; c’est-à-dire que dans la tribu les maris et les femmes étaient en commun sans beaucoup d’égards pour la consanguinité. Mais il est aussi certain que quelques restrictions à ces libres rapports s’imposèrent dès une période très reculée. D’abord le mariage fut prohibé entre les fils d’une mère et les sœurs de cette mère, ses petites filles et ses tantes. Plus tard, il fut prohibé aussi entre les fils et les filles d’une même mère, et de nouvelles restrictions suivirent celles-ci. L’idée d’une gens ou d’un clan, comprenant tous les descendants présumés d’une même souche (ou plutôt tous ceux qui s’étaient réunis en un groupe) se développa, et le mariage à l’intérieur du clan fut totalement prohibé. Le mariage resta encore « communal », mais la femme ou le mari devaient être pris dans un autre clan. […] Quant à la famille, les premières germes en apparurent au sein de l’organisation des clans. Une femme capturée à la guerre dans quelque autre clan, et qui auparavant aurait appartenu à la gens entière, put être gardée à une époque postérieure par le ravisseur, moyennant certaines obligations envers la tribu. Elle pouvait être amenée par lui dans une hutte séparée, après avoir payé un certain tribut au clan, et ainsi se constituait à l’intérieur de la gens la famille patriarcale séparée, dont l’apparition marquait une phase tout à fait nouvelle de la civilisation.

Le partage de celui qui a réussi à s’enrichir, p. 143 :

La vie des esquimaux est basée sur le communisme. Ce qu’on capture à la pêche ou à la chasse appartient au clan. Mais dans plusieurs tribus, particulièrement dans l’ouest, sous l’influence des Danois, la propriété privée pénètre dans les institutions. Cependant ils ont un moyen à eux pour obvier aux inconvénients qui naissent d’une accumulation de richesses personnelles, ce qui détruirait bientôt l’unité de la tribu. Quand un homme est devenu riche, il convoque tous les gens de son clan à une grande fête, et après que tous on bien mangé, il leur distribue toute sa fortune. Sur la rivière Yukon, Dall a vu une famille aléoute distribuer de cette façon 10 fusils, 10 vêtements complets en fourrures, 200 colliers de perles de verre, de nombreuses couvertures, 10 fourrures de loups, 200 de castors et 500 de zibelines. Après cela, les donateurs enlevèrent leurs habits de fête, les donnèrent aussi, et mettant de vieilles fourrures en loques, ils adressèrent quelques mots à leur clan, disant que, bien qu’ils fussent maintenant plus pauvres qu’aucun d’eux, ils avaient gagné leur amitié.

La prétendue immoralité des sauvages, p. 150-151 :

Quand un sauvage sent qu’il est un fardeau pour sa tribu ; quand chaque matin sa part de nourriture est autant de moins pour la bouche des enfants qui ne sont pas aussi stoïques que leurs pères et crient lorsqu’ils ont faim ; quand chaque jour il faut qu’il soit porté le long du rivage pierreux ou à travers la forêt vierge sur les épaules de gens plus jeunes (point de voitures de malades, point d’indigents pour les rouler en pays sauvage), il commence à répéter ce que les vieux paysans russes disent encore aujourd’hui : Tchoujôï vek zaiedàöu, pora na pokôï ! (je vis la vie des autres : il est temps de me retirer). Et il se retire.

Les Sauvages, en général, éprouvent tant de répugnance à ôter la vie autrement que dans un combat, qu’aucun d’eux ne veut prendre sur lui de répandre le sang humain. Ils ont recours alors à toutes sortes de stratagèmes, qui ont été très faussement interprétés. Dans la plupart des cas, ils abandonnent le vieillard dans les bois, après lui avoir donné plus que sa part de nourriture commune. Des expéditions arctiques ont fait de même quand elles ne pouvaient plus porter leurs camarades malades. « Vivez quelques jours de plus ! Peut-être arrivera-t-il quelque secours inattendu. »

Lorsque nos savants occidentaux se trouvent en présence de ces faits, ils ne peuvent les comprendre. Cela leur paraît inconciliable avec un haut développement de la moralité dans la tribu, et ils préfèrent jeter un doute sur l’exactitude d’observations dignes de foi, au lieu d’essayer d’expliquer l’existence parallèle de deux séries de faits : à savoir une haute moralité dans la tribu, en même temps que l’abandon des parents et l’infanticide. Mais si ces mêmes Européens avaient à dire à un Sauvage que des gens, extrêmement aimables, aimant tendrement leurs enfants, et si impressionnables qu’ils pleurent lorsqu’ils voient une infortune simulée sur la scène, vivent en Europe à quelques pas de taudis où des enfants meurent littéralement de faim, le Sauvage à son tour ne les comprendrait pas.

3. L’entraide parmi les barbares

En suivant les exemples particulièrement documentés des Celtes, Slaves, Mongols, Turkmènes ou Kabyles, et autres peuples germains connus comme « barbares », les clans ou unions de familles à la période de sédentarisation, s’installèrent sur des territoires communs et formèrent ainsi des communes villageoises. Le village était constitué de petites huttes de famille et de maisons longues regroupant plusieurs familles ou des jeunes. Plusieurs villages formaient une tribu et les tribus formaient des confédérations qui assuraient la bonne entente des tribus et la défense de celles-ci. La terre était distribuée à chaque village. Puis chaque village organisait la culture des terres en commun, les travaux d’aménagement et de construction, le soutien mutuel, les règles de vie et rendait donc justice, imposant la compensation au lieu de la loi du talion. Ceux extérieurs au village qui ont à voir avec l’un des membres ont à voir avec tout le village.

Le sens de la solidarité et de l’hospitalité, p. 190 :

Mais c’est l’habitude chez les Bouriates, particulièrement ceux de Koudinsk – et une habitude est plus qu’une loi – que si une famille a perdu ses bestiaux, les plus riches familles lui donnent quelques vaches et quelques chevaux, afin qu’elle puisse se relever. Quant à l’indigent qui n’a pas de famille, il prend ses repas dans les huttes de ses congénères ; il entre dans une hutte, s’assied près du feu – par droit, non par charité – et partage le repas qui est toujours scrupuleusement divisé en parts égales ; il dort où il a pris son repas du soir.

4. L’entraide dans la cité du Moyen-Âge

Les migrations barbares venant s’installer dans l’empire romain, provoquèrent des guerres de territoires. L’autorité judiciaire, religieuse et la propriété des terres par les villages étaient disputées et peu à peu gagnées par les seigneurs de guerre, évêques de l’Église chrétienne et rois, à travers le lien de féodalité. Mais certains villages organisant eux-mêmes leur protection à l’intérieur de murs se constituèrent en cités gérant eux-mêmes les lois, la justice, l’organisation des travaux, le soutien mutuel et la défense contre les seigneurs et ennemis… Ils élisaient leur défenseur, leur magistrat et leur évêque. Toutes les industries de la ville pourvoyaient aux besoin des habitants et à la construction de la cité. Dans le cadre de l’artisanat, de l’industrie et du commerce, ou de n’importe quelle action, chaque métier s’organisait en guilde, réglant les prix, les niveaux de qualité, les droits et devoirs du travail, rendant justice et assurant le soutien mutuel contre les accidents, pour l’installation… La centralisation du pouvoir royal détruisit progressivement ces organisations collectives.

Solidarité dans les guildes, p. 230-231 :

Les guildes répondaient à un besoin profond de la nature humaine, et elles réunissaient toutes les attributions que l’État s’appropria plus tard par sa bureaucratie et sa police. Elles étaient plus que cela, puisqu’elles représentaient des associations pour l’appui mutuel en toutes circonstances et pour tous les accidents de la vie, « par action et conseil » ; c’étaient aussi des organisations pour le maintien de la justice, différents en ceci de l’État qu’en toutes occasions intervenait un élément humain, fraternel, au lieu de l’élément formaliste qui est la caractéristique essentielle de l’intervention de l’État. Quand il apparaissait devant le tribunal de la guilde, le frère avait à répondre à des hommes qui le connaissaient bien et avaient été auparavant à ses côtés dans leur travail journalier, au repas commun, pendant l’accomplissement de leurs devoirs confraternels : des hommes qui étaient ses égaux et véritablement ses frères, non des théoriciens de la loi, ni des défenseurs des intérêts des autres.

La vitalité artistique des cités médiévales, p. 268-270 :

Comme l’art grec, [l’architecture médiévale] jaillissait d’une conception de fraternité et d’unité engendrée par la cité. Elle avait une audace qui ne peut s’acquérir que par des luttes audacieuses et des victoires ; elle exprimait la vigueur, parce que la vigueur imprégnait toute la vie de la cité. Une cathédrale, une maison communale symbolisaient la grandeur d’un organisme dont chaque maçon et chaque tailleur de pierres était un constructeur ; et un monument du Moyen-Âge n’apparaît jamais comme un effort solitaire, où des milliers d’esclaves auraient exécuté la part assignée à eux par l’imagination d’un seul homme – toute la cité y a contribué. Le haut clocher s’élevait sur une construction qui avait de la grandeur par elle-même, dans laquelle on pouvait sentir palpiter la vie de la cité ; ce n’était pas un échafaudage absurde comme la tour en fer de 300 mètres de Paris, ni une simili bâtisse en pierre faite pour cacher la laideur d’une charpente de fer comme le Tower Bridge à Londres. Comme l’Acropole d’Athènes, la cathédrale du Moyen-Âge était élevée dans l’intention de glorifier la grandeur de la cité victorieuse, de symboliser l’union de ses arts et métiers, d’exprimer la fierté de chaque citoyen dans une cité qui était sa propre création. […] Les ressources dont on disposait pour ces grandes entreprises étaient d’une modicité étonnante. La cathédrale de Cologne fut commencée avec une dépense annuelle de 500 marks seulement ; un don de 100 marks fut inscrit comme une grande donation […] Mais chaque corporation contribuait pour sa part en pierres, en travaux et en inventions décoratives pour leur monument commun. Chaque guilde y exprimait ses conceptions politiques, racontant en bronze ou en pierre, l’histoire de la cité, glorifiant les principes de « Liberté, Égalité et Fraternité », louant les alliés de la cité et vouant ses ennemis aux feux éternels. Et chaque guilde témoignait son amour au monument communal en le décorant de vitraux, de peintures, de « grilles dignes d’être les portes du Paradis », comme le dit Michel-Ange, ou en décorant de sculptures en pierre les plus petits recoins du bâtiment. […] « Aucune œuvre ne doit être entreprise par la commune si elle n’est conçue selon le grand coeur de la commune, composé des coeurs de tous les citoyens, unis dans une commune volonté » – telles sont les paroles du Conseil de Florence ; et cet état d’esprit apparaît bien dans toutes les œuvres communales d’une utilité sociale : les canaux, les terrasses, les vignobles et les jardins fruitiers autour de Florence, ou les canaux d’irrigation qui sillonnent les plaines de Lombardie, ou le port et l’aqueduc de Gênes, bref tous les travaux de cette sorte qui furent accomplis par presque toutes les cités.

5. L’entraide de nos jours

Quand il ne les combat pas, l’État centralisé rend caduc ou difficiles les organisations collectives comparables à celles qui ont dominé au Moyen-Âge. Les communes villageoises perdurent jusqu’à nos jours bien que de moins en moins nombreuses, toutefois là où l’État est défaillant, elles ressurgissent. Les guildes ont laissé place à des unions de travailleurs ou syndicats qui s’entraident pour défendre leurs conditions de vie et de travail, notamment à travers les grèves et le militantisme politique. Une autre continuité des logiques d’organisation collective se trouve dans les coopératives et la vie associative. Mais la plus grande preuve de la persistance de l’entraide se trouve dans la misère. Dès que des hommes et femmes se retrouvent en marge du système individualiste, ils renouent avec les systèmes d’entraide.

La décharge des obligations d’entraide par l’État et l’impôt, p. 286 :

L’absorption de toutes les fonctions par l’État favorisa nécessairement le développement d’un individualisme effréné, et borné à la fois dans ses vues. À mesure que le nombre des obligations envers l’État allait croissant, les citoyens se sentaient dispensés de leurs obligations les uns envers les autres. Dans la guilde – et au Moyen Âge, chacun appartenait à quelque guilde ou fraternité – deux « frères » étaient obligés de veiller chacun à leur tour un frère qui était tombé malade ; aujourd’hui on considère comme suffisant de donner à son voisin l’adresse de l’hôpital public le plus proche. Dans la société barbare, le seul fait d’assister à un combat entre deux hommes, survenu à la suite d’une querelle, et de ne pas empêcher qu’il y ait une issue fatale, exposait à des poursuites comme meurtrier ; mais avec la théorie de l’État protecteur pour tous, le spectateur n’a pas besoin de s’en mêler : c’est à l’agent de police d’intervenir, ou non. Et tandis qu’en pays sauvage, chez les Hottentots par exemple, il serait scandaleux de manger sans avoir appelé à haute voix trois fois pour demander s’il n’y a personne qui désire partager votre nourriture, tout ce qu’un citoyen respectable doit faire aujourd’hui est de payer l’impôt et de laisser les affamés s’arranger comme ils peuvent. Aussi la théorie, selon laquelle les hommes peuvent et doivent chercher leur propre bonheur dans le mépris des besoins des autres, triomphe-t-elle aujourd’hui sur toute la ligne – en droit, en science, en religion. C’est la religion du jour, et douter de son efficacité c’est être un dangereux utopiste.

La grève, p. 331 :

En outre, chaque membre d’une union a toujours à envisager la grève ; et l’effrayante réalité de la grève, c’est que le crédit limité d’une famille d’ouvriers chez le boulanger et le prêteur à gages est vite épuisé, la paye de grève ne mène pas loin, même pour la simple nourriture, et la faim se lit bientôt sur les figures des enfants. Pour celui qui vit en contact intime avec les ouvriers, une grève qui se prolonge est un spectacle des plus déchirants […]. Aujourd’hui encore, les grèves se terminent souvent par la ruine totale et l’émigration forcée des populations entières ; et quant à la fusillade des grévistes, pour la plus légère provocation, ou même sans provocation, c’est encore tout à fait habituel en Europe.

Cependant, à chaque année, il y a des milliers de grèves et de contre-grèves patronales en Europe et en Amérique – et les luttes les plus longues et les plus terribles sont, en général, celles que l’on nomme « les grèves de sympathie », entreprises par les ouvriers pour soutenir leurs camarades renvoyés en masse, ou pour défendre les droits d’association. Et tandis qu’une partie de la presse est disposée à expliquer les grèves par l’« intimidation », ceux qui ont vécu parmi les grévistes parlent avec admiration de l’aide et du soutien mutuel qui sont constamment pratiqués entre eux.

La misère, p. 350 :

« Quand les enfants de l’école demandent du pain, ils rencontrent rarement, ou plutôt jamais, un refus » m’écrit une dame de mes amies, qui a travaillé plusieurs années dans Whitechapel en relation avec un club d’ouvriers. Mais je ferais peut-être aussi bien de traduire encore quelques passages de sa lettre :

Que des voisins viennent vous soigner, en cas de maladie, sans l’ombre de rémunération, c’est une habitude tout à fait générale parmi les ouvriers. De même lorsqu’une femme a de petits enfants et sort pour travailler, une autre mère prend toujours soin d’eux.

Si dans la classe ouvrière ils ne s’aidaient pas les uns les autres, les ne pourraient exister. Je connais bien des familles qui s’aident continuellement l’une l’autre – en argent, en nourriture, en combustible, pour élever les petits enfants, ou bien en cas de maladie ou de mort.

« Le tien » et « le mien » est beaucoup moins strict parmi les pauvres que parmi les riches. Ils s’empruntent constamment les uns aux autres des souliers, des habits, des chapeaux, etc. – tout ce dont on peut avoir besoin sur le moment – ainsi que toute espèce d’ustensiles de ménages.

Grille ton cerveau : L’Obsolescence de l’Homme, Günther Anders

Nous sommes en train d’achever un monde dans lequel l’homme n’a plus sa place.

Günther Anders 1956, L’Obsolescence de l’homme, t. I (Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle), Livréa, l’Encyclopédie des Nuisances, 2002

traduit de l’allemand par Christophe David (Die Antiquiertheit des Menschen)

Note : 5 sur 5.

Résumé

Vers quoi la modernité, l’innovation technologique, nous emmène-t-elle ? Les machines et nouvelles technologies poussent l’homme à bouleverser son mode de vie, à se transformer pour s’adapter à ces nouveaux outils, à vivre parmi les fantômes technologiques. Ce changement est-il souhaitable ?

Notre monde de produits ne se définit pas comme la somme des produits finis qui le composent, mais comme un processus : la production toujours nouvelle de produits toujours nouveaux. Il ne se « définit » donc pas à proprement parler ; il est plutôt indéfini, ouvert, plastique, toujours prêt pour de nouvelles transformations, toujours prêt à s’adapter à de nouvelles situations, toujours disponible pour de nouvelles tâches. Il se présente comme un monde toujours différent, perpétuellement transformé par la méthode des « essais et erreurs » (« error and trial »).
Et nous ? Et notre corps ? […] Celui du constructeur de fusées ne se distingue pas de celui de l’homme des cavernes. Il est stable sur le plan morphologique. Moralement parlant, il est raide, récalcitrant et borné ; du point de vue des instruments : conservateur, imperfectible, obsolète – un poids mort dans l’irrésistible ascension des instruments. Bref, le sujet de la liberté et celui de la soumission sont intervertis : les choses sont libres, c’est l’homme qui ne l’est pas.

p. 49

L’auteur : Günther Anders (1902-1992)

Né à Breslau (aujourd’hui Wroclaw en Pologne), de parents psychologues. Études de philosophie à Fribourg. Obtient son doctorat en 1924 sous la direction d’Edmund Husserl. Suit aussi les séminaires de Martin Heidegger où il rencontre Hans Jonas et Hannah Arendt. Se marie avec cette dernière en 1929 et tente d’obtenir une habilitation à l’Université de Francfort pour mener ses recherches philosophiques sur la musique, mais Theodor W. Adorno s’y oppose.

Bertolt Brecht lui obtient un travail à Vienne dans un journal où il écrit sous le pseudonyme de « Anders » (autrement). À l’annonce de l’arrestation de Brecht, il rejoint son cousin W. Benjamin à Paris et fait la connaissance de Stefan Zweig et d’Alfred Döblin. Il divorce d’Hannah. Il émigre aux Etats-Unis et s’installe à Los Angeles où son père a une chaire de professeur.

Il rentre en Allemagne en 1950 mais refuse les postes qui lui sont proposés à l’Université. Il entre en relation avec le commandant de bord de l’avion qui accompagnait le bombardier d’Hiroshim, devient membre en 1968 du tribunal Russell sur les crimes contre l’humanité et mène une carrière d’écrivain littéraire et de philosophique engagé.

Commentaires

Essai d’analyse de ce qu’est la modernité, les thèses de Günther Anders ont connu moins d’écho et de reconnaissance que celles de ses anciens camarades universitaires auprès de Heidegger, Hannah Arendt (La Condition de l’homme moderne, 58) et Hans Jonas (Le Principe de responsabilité, 79). On a surtout gardé de lui son engagement contre le nucléaire. Pourtant, en constatant la situation technologique du XXIe siècle, on peut remarquer qu’elles décrivent à merveille les nouvelles technologies que sont le numérique (le fantôme de la réalité mise à distance mais toujours plus présent, omniprésent grâce aux petits écrans des téléphones), la décrépitude des médias qui ne sont plus que des producteurs d’informations marchandes (dépendant des ressources publicitaires, contrôlés par des grands industriels), la philosophie transhumaniste (la modification de l’homme par lui-même pour s’adapter à la modernité : génétique, cybernétique…), la passivité et même le rejet par les masses des positions politiques qui pourraient les émanciper (volonté d’appartenir au monde de la consommation malgré l’évidence des maux écologiques)… L’Obsolescence de l’homme est d’une actualité encore plus criante et les thèses qui pouvaient être moquées et vues comme conservatrices – ce que Günther Anders avait pris soin d’annoncer – sont maintenant presque évidentes. L’homme moderne est détourné de la réalité proche par son téléphone portable connecté qui le relie de manière abstraite au lointain qu’il croit connaître et qui n’est qu’un faux construit. La langue, la musique et de manière générale toute l’industrie de la culture, l’art, semble essoufflée, lassante. Le consommateur, accroc à une nouveauté calibrée dont il a l’habitude, devient indifférent ou réticent à toute vraie différence. La provocation se fait produit ordinaire quand les choses différentes sont juste inaudibles, invisibles ou irrecevables. La musique s’est déshumanisée, comme l’art conceptuel : on regarde la musique par des clips, sur des supports d’une qualité finalement inférieure, même les voix se font robotisées ; on privilégie la matière, le jeu des objets, le ready-made à la peinture…

C’est grâce à l’impasse écologique et énergétique que les thèses de Anders paraissent plus évidentes, son refus de cette modernité essoufflante, de cette humanité déviante, non plus comme un retour en arrière mais comme un engagement humaniste, anti-industriel. Il apparaît clair qu’il n’est pas vraiment question de refuser toute la technologie en bloc – donc de revenir en arrière – mais de dominer la technologie, la production industrielle effrénée, la surconsommation, afin de ne pas se laisser berner, entraîner malgré soi dans une fuite en avant insensée vers un mal-être permanent, une inadéquation constante avec un monde trouble, un monde qui se dirige vers sa propre désintégration… (On établira ici des liens étroits avec l’oeuvre de Ivan Illich et sa notion de seuils qui permettrait de préserver l’homme des débordements technologiques, industriels et institutionnels, in La Convivialité.)

En cela, l’analyse juste des effets pervers de la modernité est un compagnon nécessaire et préalable pour une réflexion écologique, pour une redéfinition de l’être humain, non plus basée sur le progrès technologique, mais bien sur le progrès humain. Ce pourrait être le progrès de réalisation de soi que décrivait Marx. L’homme doit viser à s’accomplir dans les actions qui rythment sa vie, et non pas à s’oublier, à agir d’une façon mécanisée. La machine est derrière nous, c’est une régression vers l’âge industriel. Les nouveaux progrès technologiques ne doivent pas aller vers une plus grande industrialisation, mais à une émancipation de cette vie industrielle. Les nouveaux outils permettent de s’affranchir de cette dépendance (au journal ayant un point de vue, à l’art ayant une académie) en donnant à l’homme des moyens de créer, construire, communiquer, sans avoir besoin d’énormes machines pour lesquelles on doit regrouper la production.

Compte-rendu


En général, quand la honte s’exprime, c’est précisément dans l’acte de se cacher soi-même.

p. 38

Introduction

Celui qui critique le produit de l’industrie, un produit technologique, devient vite un réactionnaire. Dans les mouvements de type révolutionnaire, le critique est toujours vu comme contre-révolutionnaire. Mais l’objet de la critique n’est plus seulement le comment produire mais même le produit en lui-même qui est nocif pour l’homme. Ainsi, il n’est pas question de revenir à l’état pré-technologique – de se passer des technologies modernes – mais de se demander ce que ces technologies font de nous, et où elles nous emmènent.
Il y a un décalage prométhéen entre ce que nous produisons et l’adaptation de l’homme, de son âme. Chaque innovation technologique pousse l’âme de l’homme dans une direction. Regarder le terme de cette direction est essentiel pour savoir si ce terme est souhaitable et s’il n’est pas dangereux.

La question est précisément de savoir s’ils y parviennent [les hommes, à s’adapter au changement dans la production], et même tout simplement s’il est légitime qu’ils s’y efforcent. Car il serait tout à fait concevable que la transformation des instruments soit trop rapide, bien trop rapide ; que les produits nous demandent quelque chose d’impossible ; et que nous nous enfoncions vraiment, à cause de leurs exigences, dans un état de pathologie collective : il n’est pas complètement impossible que nous, qui fabriquons ces produits, soyons sur le point de construire un monde au pas duquel nous serions incapables de marcher et qu’il serait absolument au-dessus de nos forces de « comprendre », un monde qui excéderait absolument notre force de compréhension, la capacité de notre imagination et de nos émotions, tout comme notre responsabilité. Qui sait, peut-être avons-nous déjà construit ce monde-là ? (p. 32)

Sur la honte prométhéenne

L’homme peut parfois ressentir une espèce de honte devant les machines, leur perfection, leur spécialisation, leur renouvellement… C’est peut-être qu’il ressent lui-même son incapacité à fonctionner sur le même plan, en instrument parfait dans le processus d’évolution des technologies. Car plutôt que de lutter contre la technologie, de la contrôler… plutôt que de simplement constater son inadéquation, il s’est décidé à achever sa réification. « L’auto-engineering » est comme un rite de passage par lequel l’homme accède à la société en acceptant son incorporation en tant qu’instrument au processus d’évolution des techniques. Toutefois, ce qui le distingue, hormis son imperfection qu’il tente de palier, c’est la conscience de sa singularité – disparaissant avec la mort – qui l’éloigne de l’objet qui lui est rigoureusement remplaçable – se réincarnant. En consolation de ce second défaut, l’homme va prolonger sa vie et sa singularité par le biais des images, photos, etc. (« compromis iconomaniaque », p. 78). Il n’est pas question de honte métaphorique. Comme le bossu constate l’inadéquation de son corps avec l’image qu’il se fait du corps de l’homme, l’homme constate son inadéquation dans ce monde de perfectionnement des machines. Et comme l’enfant a honte de la découverte de son « moi », de son individualité, à l’âge de l’« être-avec » le travailleur qui tente de se faire aux machines, réalise lors d’une défaillance de lui-même, que son individualité ne répond pas à la perfection de réglage qu’il attend de son corps pour l’incorporer au monde de la machine.

Le corps de l’homme, obstacle au progrès technologique, p. 51 :

Une crainte des plus sérieuses : la crainte que notre corps, si le fossé qui le sépare de nos produits s’élargissait ou s’il restait seulement tel qu’il est, ne menace tous nos nouveaux projets (les projets que nous pouvons maintenant attendre de nos nouveaux instruments) et ne les fasse échouer l’un après l’autre.

L’homme au service de l’épanouissement des technologies, p. 57 :

La maxime « deviens ce que tu es » est devenue la maxime des instruments, et la tâche de l’homme se limite désormais à assurer la réalisation de cette maxime par la fourniture, la préparation et la mise à disposition de son corps.

L’homme instrument des machines, p. 110 :

Certes, on exige du violoniste qu’il s’exerce. […] Mais comparés à ceux de l’ouvrier, ses exercices restent entièrement humains et exempts de toute contradiction car, ayant déjà fait de son instrument une partie de son corps (qui trouve dans l’instrument une possibilité de s’étendre en tant que champ d’expression), et l’ayant incorporé à son organisme comme un nouvel organe, il doit effectivement rester actif au moment où il s’exerce. La tâche de l’ouvrier est exactement inverse à la sienne. Elle consiste à faire de lui-même l’organe de son instrument, à laisser la cadence de la machine s’incorporer à lui avant de parvenir, à son tour, à s’incorporer à elle – bref, à se charger activement de se transformer en un être passif.

Critères d’évaluation de l’homme par la technologie, p. 113 :

Car, au moment de la défaillance, lorsqu’il a découvert qu’il n’était pas une partie d’instrument mais lui-même, un homme pareil au vieil Adam, il s’est évalué avec les critères des instruments, il s’est regardé de leur point de vue – un peu comme quelqu’un qui suit la ligne d’un parti adopte le point de vue de ce parti, en défend à tout prix les intérêts, contre lui-même s’il le faut.

L’homme rejeté, p. 114 :

La défaillance effective ne se contente pas de préciser la différence de perfection entre l’homme et l’instrument, entre le producteur et le produit. Elle « congédie » celui qui a failli. Elle le renvoie à lui-même d’une façon si définitive qu’il n’est plus alors qu’un vieux rebut, soudain privé de monde, devenu incapable, « rejeté » et ne sachant plus que faire.

Le monde comme fantôme et comme matrice.
Considérations sur la radio et la télévision.

« l’analphabétisme postlittéraire » provoqué par l’iconomanie, l’avalanche d’images qui cache le vrai rapport au monde.

I. Le monde livré à domicile

Le mode d’utilisation d’une technologie a un impact sur l’utilisateur. La consommation de masse est déterminée par l’isolement du consommateur face à son produit. Cet isolement provoque la production d’un homme de masse (réagissant comme l’homme de la foule). Ce processus rend l’individu consommateur producteur de sa propre servitude. De plus, radio et télévision détruisent la communauté en faisant diverger l’attention sur la retransmission d’une image du monde extérieur. Cette retransmission programme ou rythme les relations de cette communauté et substitue sa parole aux leurs.
Cette image du monde apportée à l’homme le rend idéaliste. Mais il ne se fait plus sa représentation par l’expérience de la vie, on lui amène une représentation. Ce monde pourtant lointain lui est rendu familier. Or, « l’effet de cette méthode prétendument destinée à rapprocher l’objet consiste précisément à le dissimuler : à le distancier, voire à l’abolir purement et simplement » (p. 142). En effet, en posant l’autre comme égal de soi, la différence fondamentale, génératrice de l’individualité, de la singularité n’apparaît plus, la familiarité nie la différence, l’identité propre de l’autre, donc l’autre. La familiarisation est normale puisque l’information est devenue une marchandise (l’adaptation du produit au consommateur), mais cette image travaillée du monde est vendue comme le monde. De plus, cette familiarité à tout provoque une certaine ascèse, une indifférence à tous les sujets, ou bien une égale aptitude à jouir de tout sujet, comparable à l’esprit scientifique et objectif, mais pour les choses du monde. Au fond, cette familiarisation du monde agit comme et voire en complément de la distanciation : elle met le vrai monde et notre lien à celui-ci hors de portée. Est-on encore soi quand notre monde est composé d’ersatz, d’images extérieures déformées ?

Entrée du monde lointain dans la vie intime, p. 123 :

Ce qui désormais règne à la maison grâce à la télévision, c’est le monde extérieur – réel ou fictif – qu’elle y retransmet. Il y règne sans partage au point d’ôter toute valeur à la réalité du foyer et de la rendre fantomatique – non seulement la réalité des quatre murs et du mobilier, mais aussi celle de la vie commune.

Homogénéisation de la langue, p. 128 :

Le premier effet de cette limitation est d’ores et déjà perceptible sur ceux qui ne sont plus que des auditeurs. Il se répand dans toutes les sphères linguistiques, rendant la langue plus grossière, plus pauvre, si bien qu’elle finit par lasser ceux-là mêmes qui la parlent.

II. Le fantôme

L’image du monde retransmise n’est pas seulement image, elle fait bien exister du présent. Mais ce monde retransmis, illusion d’une présence concrète, n’est qu’un forme appauvrie de la réalité, un fantôme de la réalité. De plus, ce fantôme est souvent multiple : il est composé de plusieurs événements différents, de plusieurs formes, que le spectateur met artificiellement en synchronie pour plus totalement se distraire, se disperser, se soulager de l’aliénation par le travail. Tous ces spectacles mis sur un même plan de proximité et de simultanéité, provoquent une confusion du sérieux et du futile. Confronté à la réalité, ce fantôme bénéficie de l’avantage de ne pouvoir être touché. Le futile grossi, le sérieux minimisé, le fantôme du monde déformé recouvre et dissimule le monde.

Les amis-fantômes de la télévision, p. 138-139 :

Ces stars de cinéma, ces girls étrangères que nous ne connaîtrons jamais personnellement et que nous ne rencontrerons jamais, mais que nous avons pourtant vues d’innombrables fois, et dont les particularités physiques et spirituelles nous sont mieux connues que celles de nos collègues de travail, ces stars se présentent à nous comme de vieilles connaissances. […]
Quand la présentatrice apparaît sur l’écran, elle me réserve les regards les plus appuyés en s’inclinant vers moi avec une spontanéité affectée, comme s’il y avait quelque chose entre nous […]. Quand la famille qui expose ses problèmes à la radio se confie à moi, elle me considère comme son voisin, son médecin de famille ou son prêtre […]. Ils viennent tous me voir comme des visiteurs familiers et indiscrets, ils arrivent tous à moi pré-familiarisés.

Les nouveaux produits prétendent être le monde, p. 144 :

En tant que membres de l’espèce homo faber, nous faisons « quelque chose de quelque chose », nous façonnons le monde à notre mesure. La familiarisation découle donc de la « culture » au sens le plus large du terme. Il est indiscutable en effet que tout travail est, en un certain sens, une familiarisation […]. Nous ne pouvons pas reprocher au menuisier, par exemple, de ne pas nous livrer le bois brut plutôt qu’une table, qui nous convient de fait incomparablement mieux. Il n’y a véritablement là aucune tromperie. La transformation ne devient une tromperie que lorsqu’on présente une chose fabriquée comme si elle était ce dont elle est faite. Or c’est précisément le cas du monde familiarisé. Celui-ci est un produit qui, en raison de son caractère de marchandise, et en vue de sa commercialisation, est taillé à la mesure de l’acheteur et adapté à son confort : c’est un monde travesti – puisque le monde est l’inconfort même –, et ce produit a néanmoins l’audace ou la naïveté de prétendre être le monde.

III. La nouvelle

La nouvelle, en tant que discours sur ce qui est absent, sélectionne un aspect de l’objet absent (un prédicat, un fait) et le rend présent pour le destinataire. Ce faisant, elle présuppose que ce prédicat est celui attendu par le destinataire. Dans la mémoire, l’individu ne traitant qu’avec des prédicats peut oublier s’il les tient de l’objet même ou d’un média intermédiaire. Dans le monde médiatisé, le fait passe pour l’objet entier et dissimule l’absence d’autres faits potentiels sur cet objet. C’est le principe même d’une réclame de dissimuler l’objet derrière un seul de ses prédicats utile pour le consommateur.
Une marchandise proposée « est déjà son propre jugement critique et sa propre apologie. Elle se recommande à nous par sa simple apparition » (p. 185). Les retransmissions, en tant que marchandises, contiennent une préparation orientée – un choix de prédicats reposant sur un jugement de ce qui est utile ou marchand pour le consommateur – d’autant plus efficace que celles-ci se présentent comme l’objet même et non plus comme une nouvelle sur l’objet.

Comment la critique est mal perçue, p. 169 :

Le plus décourageant c’est que la critique de ces phénomènes est perçue comme une critique de leurs victimes.

IV. La Matrice

Pour dissimuler le côté artificiel, construit et pré-orienté de ses contenus, le monde médiatique cultive l’illusion de réalisme (l’illusion de pris sans mise en scène, dans le feu de l’action). Chaque fragment choisi doit apparaître comme évidemment tiré de la réalité sans modification et est dès lors présenté de manière à ne pas surprendre. Le monde médiatique est ainsi formé d’un ensemble de stéréotypes dont le contenu est déjà préparé, préjugé. Ce grand Tout fonctionne ainsi comme une matrice répétant l’adoption de jugements et de comportements toujours identiques devant des nouvelles toujours nouvelles mais classables parmi les stéréotypes habituels.
Ce monde médiatique façonne ainsi une représentation du monde qui devient, par l’ambiguïté ontologique de ce fantôme, le monde même. Mais pour que cette matrice soit utile au monde commercial, il faut qu’elle façonne aussi les besoins. Ainsi, la matrice amène à rendre amoral et excluant le fait de ne pas acheter et utiliser les derniers produits, et la satisfaction d’un besoin doit entraîner l’acheteur du produit dans une chaîne de besoins.
Dans le monde économique – monde de l’avoir – la reproduction et la retransmission qu’on peut posséder ou utiliser à domicile, prennent plus de valeur, de réalité que l’original et la pièce unique. L’homme doit exploiter le monde qui l’entoure, le façonner, l’achever, pour à nouveau être en son centre. Et ce qui ne paraît pas exploitable est donc renié. Enfin, pour exploiter au maximum un produit, le rendre idéal pour remplir le besoin qu’on lui a assigné, il convient d’intervenir en amont sur la matière première source de ce produit : les cultures, préparer et provoquer les événements…

Comment la vérité peut-elle concurrencer le monde des mensonges ? p. 193 :

Celui qui cherche encore – et il y a heureusement toujours de nouvelles tentatives dans ce sens – à sortir des sentiers battus ne doit pas seulement s’attendre à la résistance acharnée des fabricants de stéréotypes dont il enfreint les règles, mais aussi à celle des clients eux-mêmes, dont l’horizon des attentes est lui-même déjà limité, et qui trouvent scandaleux ou invraisemblable tout ce qui sort du cadre de l’extraordinaire dont ils font leur ordinaire, quand ils sont encore capables de le voir : car la plupart d’entre eux ne sont tout simplement plus capables de tenir compte de ce qui est atypique. La question de savoir quelle méthode la vérité devrait suivre pour concurrencer le mensonge, c’est-à-dire pour être crue elle aussi, la question de savoir si elle ne devrait pas, puisque le monde des mensonges est composée de vérités, se faire passer pour un mensonge (si une telle chose lui était possible), cette question, non seulement n’a pas trouvé de réponse jusqu’à aujourd’hui, mais n’a, en outre, pas été posée.

V. Plus généralement

Le monde fantôme transmis par les médias, créé à partir de matrices préparées, est donc taillé pour le consommateur. C’est un « prêt-à-porter » qui, traitant en amont l’information et les questions de compréhension, devient un produit sans résistance, à l’inverse du monde réel – la réalité est ce qui résiste l’homme.
Ce produit préparé aide d’ailleurs à préparer et à tailler le consommateur qui devient un « prêt-à-recevoir ». Le monde fantôme, ajusté, convient à merveille à l’homme transformé, il le satisfait.
Le produit idéal étant déjà tout prêt, à disposition, le consommateur est privé de l’effort, du travail, de la recherche qui pourrait l’amener à survivre. Il est privé de sa raison d’être : vivre et faire l’effort pour survivre. Le consommateur va donc se recréer des difficultés – le sport, le bricolage – pendant ses loisirs, afin de retrouver sens à l’existence.
Ajoutons enfin que l’homme n’a désormais plus comme modèles, des êtres humains proches, solides et « résistants », mais des modèles virtuels, des images lointaines taillées pour lui plaire. Le nouveau travail va donc être pour lui de devenir, de se conformer à ses modèles – faits pour être reproduits. Ce qu’il peut faire car ces modèles ne sont que des images arrangées, produites, du réel modifié. L’homme pour exister dans ce monde fantôme, se doit donc de perdre son humanité pour devenir à son tour une copie, un produit…

La réalité du faux, p. 221 :

Si l’un d’entre nous était resté lycéen – « né pour voir, fait pour regarder » – et, cherchant à s’arracher à cette tromperie, sortait pour « regarder au loin » et « voir de près », il abandonnerait rapidement sa quête et s’en retournerait définitivement trompé. Dehors, il ne trouverait plus rien d’autre que les modèles de ces images stéréotypées qui ont conditionné son âme ; rien d’autre que des modèles copiés sur ces images ; rien d’autre que les matrices nécessaires à la production des matrices. Et si on lui demandait ce qu’il en est du réel maintenant, il répondrait que son destin est désormais d’accéder réellement à la réalité grâce à l’irréalité de ses copies.

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