Fantasio, un jeune homme fantasque, poursuivi par ses créanciers, prend les habits du fou du roi de Bavière, qui vient de mourir. Le bossu était l’ami de la princesse qui le pleure et s’apprête à accepter de se marier contre son gré avec le prince de Mantoue pour arranger la politique de son père. Le prince arrive d’ailleurs au palais en ayant échangé ses vêtement avec son aide de camp. Fantasio entend les lamentations de la princesse, joue de son humour et de son esprit de liberté pour lui dire de refuser le mariage.
Je suis un brave cultivateur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos beaux yeux.
p. 266
Commentaires
L’intrigue est très peu développée et les jeux de scène… presque inexistants, ce qui justifie que cette pièce n’est pas destinée à la scène mais au « théâtre dans un fauteuil ». Les jeux qui auraient pu avoir lieu sur scène (la perruque pêchée, les quiproquos dus à l’échange de vêtements) sont finalement davantage racontés. Ils laissent la place à un resserrement autour de la princesse, qui se lamente, prise d’un dilemme, encadrée d’un côté par Fantasio, de l’autre par le prince de Mantoue. Les deux se déguisent, s’abaissent. L’un choisit le subterfuge décrit par Marivaux dans Le Jeu de l’amour et du hasard, désirant comme Dorante observer secrètement la princesse qui lui est destinée et s’en faire aimer. L’autre se déguise en fou, en jongleur du Moyen-Âge, dont les paroles sont à la fois réjouissantes, énigmatiques, pertinentes, impertinentes. Le prince de Mantoue est un personnage ridicule, imbu de sa personne et de son rang. Tandis que Fantasio est un caractère romantique (on y voit les souvenirs littéraires du Moyen-Âge, ici magnifié), porteur d’une parole à la fois désabusée mais pleine de gaieté. Le dilemme cornélien – ici entre un rôle politique du sacrifice pour préserver la paix, et le bonheur individuel – penche largement à l’avantage du droit à la quête individuelle de bonheur, donc de l’amour et peut-être de Racine.
Si cette pièce est sans doute une comédie, assumée surtout par le ridicule du prince et de son travestissement – incapable d’oublier son statut et sa fierté quand il est traité comme un valet de peu. Mais la scène est surtout prise par ce face à face entre la princesse, personnage tragique, et le personnage de Fantasio, représentant en puissance de l’auteur romantique, portant le costume d’un personnage de bossu et de fou (renvoyant à Hugo), mais surtout débitant des élans d’expression romantique, porte-parole de l’auteur.
Il y a quelque chose presque d’un manifeste romantique dans cette pièce. L’homme, déçu par le monde, enfile le déguisement et le masque du fou, qui redonne de la magie et lui permet de parler sans être raisonnable. Le fou est libéré des conventions et peut dire son mal, dire la vérité avec sa violence ou affirmer le mensonge à sa fantaisie.
Passages retenus
p. 256 :
FANTASIO. – Comme ce soleil couchant est manqué ! La nature est pitoyable ce soir. Regarde-moi un peu cette vallée là-bas, ces quatre ou cinq méchants nuages qui grimpent sur cette montagne. Je faisais des paysages comme celui-là quand j’avais douze ans, sur la couverture de mes livres de classe. SPARK. – Quel bon tabac ; quelle bonne bière ! FANTASIO. – Je dois bien t’ennuyer, Spark. SPARK. – Non ; pourquoi cela ? FANTASIO. – Toi, tu m’ennuies horriblement. Cela ne te fait rien de voir tous les jours la même figure ?
Finitude de soi, p. 256 :
O Spark, mon cher Spark, si tu pouvais me transporter en Chine ! Si je pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux ! Si je pouvais être ce monsieur qui passe ! […] Ce monsieur qui passe est charmant ; regarde : quelle belle culotte de soie ! Quelles belles fleurs rouges sur son gilet ! Ses breloques de montre battent sur sa panse, en opposition avec les basques de son habit qui voltigent sur ses mollets. Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier d’idées qui me sont absolument étrangères ; son essence lui est particulière. Hélas ! Tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble ; les idées qu’ils échangent sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations ; mais dans l’intérieur de toutes ces machines isolées, quel replis, quels compartiments secrets ! C’est tout un monde que chacun porte en lui ! Un monde ignoré qui naît et meurt en silence ! Quelle solitude que tous ces corps humains !
Lassitude, p. 257 :
Eh bien donc ! Où veux-tu que j’aille ? Regarde cette vieille ville enfumée ; il n’y a pas de places, de rues, de ruelles où je n’aie rodé trente fois ; il n’y a pas de pavés où je n’ai traîné ces talons usés, pas de maisons où je ne sache quelle est la fille ou le vieille femme dont la tête stupide se dessine éternellement à la fenêtre ; je ne saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d’hier ; eh bien, mon cher ami, cette ville n’est rien auprès de ma cervelle. Tous les recoins m’en sont cent fois plus connus ; toutes les rues, tous les trous de mon imagination sont cent fois plus fatigués ; je m’y suis promené en cent fois plus de sens, dans cette cervelle délabrée, moi son seul habitant ! Je m’y suis grisé dans tous les cabarets ; je m’y suis roulé comme un roi absolu dans un carrosse doré ; j’y ai trotté en bon bourgeois sur une mule pacifique, et je n’ose seulement pas maintenant y entrer comme un voleur, une lanterne à la main.
Musset (Alfred de) 1834, On ne badine pas avec l’amour [in Théâtre 1], GF Flammarion, 1964
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Perdican et Camille sont cousins. Cela fait dix ans qu’ils ne s’étaient pas revus. Perdican a terminé ses études et songe à s’établir. Camille a fait son éducation dans un couvent. Dans le château où ils ont grandi, ils retrouvent l’attachement qu’ils avaient l’un pour l’autre. Perdican se déclare mais Camille se méfie des hommes, nie ses sentiments et songe à prononcer ses vœux pour devenir nonne. Perdican veut susciter en elle de la jalousie et séduit Rosette, jeune paysanne qui avait grandi avec eux.
Commentaires
Cette pièce est bien-sûr une critique de l’éducation religieuse et plus encore, de l’éducation prude qu’on donne traditionnellement aux jeunes filles, qu’on rend malheureuse par crainte. Mais plus encore ici, c’est aussi le jeu de l’amour qui est critiqué et qui provoque le malheur et la tragédie finale. Car en fait, on sait que l’orgueil de la jeune femme finira par être vaincu, qu’au fond elle attend simplement d’être vaincue, de donner un peu de prix à sa conquête. C’est donc principalement ce jeu qui détruit les autres à commencer par la pauvre Rosette mais également les deux amoureux. Le jeu social, l’orgueil, l’éducation, sont donc des ennemis mortels pour l’amour.
La pièce part sur un ton de comédie, et la mention de jeu, comme le déroulement de l’intrigue, les dissimulations, feront songer à Marivaux, par exemple Le Jeu de l’amour et du hasard. Mais la pièce se termine en véritable drame romantique (mort, malheur éternel). Peut-on d’ailleurs voir le drame comme une métaphore de l’amour défunt de Sand et Musset, dont l’histoire s’est terminée à Venise plus tôt dans l’année ? Hormis l’intrigue, on entend surtout par les paroles des deux personnages des élans romantiques : lyriques, grandiloquents, décidés, engagés ou entêtés dans leurs décisions quitte à en souffrir… Ces deux personnages sont de jeunes idéalistes, des types romantiques. Ils provoquent eux-même leur malheur par leur quête d’absolu, de pureté… une quête très aristocratique, mais touchante. Le marivaudage qui devrait être un jeu agréable préfigurant, préparant à l’amour, est ici meurtrier, fatal. Peut-être parce qu’ils prennent trop au sérieux leurs sentiments, leurs engagements, leur passion… Le lieu de l’action, le château, l’extérieur, la nature, la campagne, la forêt est également symbolique du romantisme.
Passages retenus
p. 291 :
Je connais ces êtres charmants et indéfinissables. Soyez persuadé qu’elles aiment à avoir de la poudre dans les yeux, et que plus on leur en jette, plus elles les écarquillent, afin d’en gober davantage.
p. 296 :
Oui, il y a dix ans que je ne vous ai vus, et en un jour tout change sous le soleil. Je me suis élevé de quelques pieds vers le ciel, et vous vous êtes courbés de quelques pouces vers le tombeau. Vos têtes ont blanchi, vos pas sont devenus plus lents ; vous ne pouvez plus soulever de terre votre enfant d’autrefois. C’est donc à moi d’être votre père, à vous qui avez été les miens.
L’importance fondamentale de l’amour, p. 313 :
Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.
Pour mieux éprouver la vacuité de la sophistique, passons à la pratique !
Platon -390(~), Euthydème [in Protagoras et autres dialogues], GF, 1967
traduit du grec ancien par Émile Chambry
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Socrate raconte à Criton la discussion qu’il a eue la veille au Lycée avec les frères Euthydème et Dyonisodore. Ceux-ci ont récemment délaissé le métier des armes pour l’enseignement de la vertu par la sophistique. Socrate leur a donc demandé de l’aider à entraîner le jeune Clinias qui était alors avec lui. Les deux sophistes interrogent le jeune homme et lui font déduire des aberrations qui finissent par énerver l’ami Ctésippe jusqu’alors spectateur. Pour calmer les esprits, Socrate montre comment il voudrait faire avancer la réflexion de Clinias sur la recherche du bonheur.
Commentaires
Ce récit d’une discussion philosophique est un peu comme une comédie. On pourrait imaginer d’ailleurs, comme il est réduit à deux acteurs, que l’acteur incarnant le conteur Socrate endosse tour à tour de multiples rôles, de quoi ridiculiser davantage les deux apprentis-sophistes en les caricaturant. Criton ne serait qu’un prétexte mais servirait d’une part à relancer et à aérer ce grand récit animé, mais également de public interne à la pièce pour rire et être choqué, montrer les réactions adéquates, au public. Il s’agit de ridiculiser le sophisme dans ce qu’il a de simpliste : un jeu de langage facile à apprendre mais qui ne mène à rien sinon à faire le malin et le drôle. Euthydème et Dyonisodore ne sont que de mauvais sophistes. Ce ne sont ni Gorgias, ni Protagoras, ni Prodicos… ils reprennent et manipulent les thèses les plus célèbres des sophistes, mais à la manière des singes. Et ils vendent leur science. C’est un grand danger pour la vraie philosophie et il est difficile de distinguer celle-ci de la petite rhétorique de ces charlatans. Leurs jeux de mots et traits d’esprit suscitent le rire et tournent leurs interlocuteurs en dérision – un peu comme les lords à l’assemblée ruinant toute l’argumentation de L’Homme qui rit de Hugo, en se moquant de son physique. C’est pourquoi dans ce dialogue, Platon alterne tour à tour, un pastiche de sophistique, puis une avancée dialectique de Socrate. On peut donc comparer les deux méthodes et leurs effets sur le jeune Clinias. L’apprentissage des deux frères est facile. Socrate et surtout Ctésippe piègent facilement les deux à leur propre jeu de langage. C’est donc facile d’avoir des résultats, et c’est pourquoi cet enseignement est à la mode et peut rapporter facilement de l’argent. En revanche, la vraie philosophie avance doucement et l’on s’aperçoit rapidement qu’elle est très exigeante. Dans la plus grande tradition socratique d’accouchement collectif d’une pensée, c’est en impliquant ses élèves et les sophistes amateurs à réfuter dans la discussion, que Platon révèle la vérité sur la pratique sophistique, la poussant à son extrême pour en révéler les absurdités. De plus, ce sont les représentants dans la fiction des élèves de l’Académie ou des élèves lecteurs de Platon, qui endossent eux-même le rôle de sophiste, en arrivent eux mêmes à la déduction d’inutilité de la sophistique. On comprend ainsi que la pédagogie platonicienne sans doute utilisée à l’Académie visait à la participation des élèves. Jouaient-ils des rôles comme au théâtre ? Construisaient-ils à leur tour des fictions de discussions qui leur permettaient de pratiquer l’expression, l’intégration et la manipulation des divers opinions et discours.
Passages retenus
La rhétorique par le jeu de mots, p. 117 :
Ces notions-là ne sont qu’un jeu et c’est pour cela que je prétends qu’ils jouent avec toi. Je dis bien : un jeu, parce qu’on aurait beau apprendre beaucoup de choses de ce genre ou même les apprendre toutes, on n’en apprendrait pas davantage la nature des objets. On n’y gagnerait que la facilité de badiner avec les gens, en utilisant les diverses acceptions d’un mot pour leur donner des crocs-en-jambe et les renverser, comme ceux qui s’amusent à retirer leur chaise à ceux qui vont s’asseoir et rient de les voir étendus sur le dos.
Faire de beaux discours ne rend pas meilleur, p. 129-130 :
– Nous avons besoin, repris-je, mon bel enfant, d’une science qui tout ensemble produise et sache user de ce qu’elle produit. – Évidemment, dit-il. – Il nous importe donc fort peu, semble-t-il, de nous faire fabricants de lyres et d’acquérir une telle science ; car ici, l’art qui fabrique est séparé de celui qui utilise et, tout en portant sur le même objet, ils sont distincts, et l’art de fabriquer des lyres diffère considérablement de l’art d’en jouer. N’est-ce pas vrai ? Il en convint. – L’art de faire des flûtes non plus ne nous est évidemment pas nécessaire, car c’est un art du même genre. Il fut de mon avis. – Mais, au nom des dieux, dis-je, si nous apprenions l’art de faire des discours, serait-ce celui-là qu’il nous faudrait acquérir pour être heureux ? – Je ne le crois pas pour ma part, repartit Clinias.
Les faiseurs de discours se croient sages, p. 149 :
Ce sont eux, Criton, dont Prodicos a dit qu’ils étaient à la frontière de la philosophie et de la politique. Ils croient être les plus savants des hommes, et non seulement l’être, mais encore être hautement réputés comme tels auprès d’un grand nombre de gens, en sorte que leur réputation serait universelle sans les sectateurs de la philosophie, qui seuls leur font obstacle. Ils s’imaginent donc que, s’ils parviennent à les faire passer pour des gens sans mérite, ils remporteront dès lors aux yeux de tous la palme de la sagesse ; car ils croient véritablement qu’ils sont les plus sages, et que, lorsqu’ils sont mis en échec dans un entretien privé, ils doivent leur défaite à Euthydème et à son école.
Quelle doit être l’action du philosophe sur la société, sur le monde, sur lui-même ?
Platon -387(~), Gorgias [in Protagoras et autres dialogues], GF, 1967
traduit du grec ancien par Émile Chambry
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Et moi, je pense, Polos, que l’homme qui commet une injustice et qui porte l’injustice dans son cœur est malheureux en tous les cas, et qu’il est plus malheureux encore s’il n’est pas puni et châtié de son injustice, mais qu’il l’est moins, s’il la paye et s’il est puni par les dieux et par les hommes.
p. 206, le plus malheureux est de commettre l’injustice
Résumé
Socrate vient à la rencontre du Gorgias, de passage à Athènes. Il lui demande quel est l’objet de l’art qu’il enseigne dans ses séances et quelle en est la vertu. Gorgias lui explique qu’il enseigne la rhétorique, très efficace pour triompher dans n’importe quel type de discussion, même si l’on ne maîtrise pas le sujet. On peut ainsi faire avancer les idées et faire prendre les décisions politiques que l’on considère comme bonnes. Mais on ne peut blâmer la rhétorique si quelqu’un en use mauvais escient. Socrate remarque ainsi que Gorgias ne s’occupe pas d’instruire ses disciples sur ce qui est juste et bon. Il ne rend donc pas les gens meilleurs. À quoi sert donc la rhétorique si elle n’a aucune vertu en elle-même ? N’est-ce pas simplement de la flatterie pour l’oreille, plutôt qu’un art ? comme la cuisine est une flatterie pour le corps, le réjouissant en lui donnant du plaisir, alors que l’art du corps, c’est la gymnastique qui sait par la science ce qui est bon pour le corps et pour son équilibre. Polos puis Calliclès, séduits par les séances de Gorgias, tentent de montrer à Socrate qu’un homme adulte, bien éduqué, doit s’impliquer dans la vie politique – et donc faire usage de rhétorique – plutôt que de questionner indéfiniment. L’homme doit suivre sa nature, chercher son bonheur et ainsi user de ses compétences pour assouvir ses désirs. Pour cela il doit s’impliquer dans la vie politique, afin de défendre ses intérêts et se préserver soi et les siens de l’injustice. Socrate les contredit en montrant que le bonheur n’est pas dans la satisfaction des plaisirs, et que la plus grande souffrance est de commettre l’injustice et non de la subir. Que le sens de la vie est en fait de faire le bien aux autres, d’essayer de les rendre meilleurs.
Commentaires
Le sous-titre « ou sur la rhétorique, ou réfutatif » fait penser que le dialogue va avoir pour but de combattre contre la rhétorique sophistique de Gorgias. En fait, Gorgias n’est pas combattu en lui-même. Le sophiste s’efface une fois qu’il a posé ce qu’il appelle rhétorique et qu’il a reconnu le danger de la rhétorique – le mauvais usage qui peut en être fait. Socrate ne conteste ni l’essence de la rhétorique, ni son efficacité de persuasion. Ce qu’il conteste, c’est l’importance qu’on accorde à son usage. En usant de rhétorique, on lutte et on peut vaincre dans la discussion une personne qui aura la science et la raison de son côté. En s’impliquant ainsi dans la politique, on risque plutôt de commettre une injustice. Le vrai engagement politique consiste donc à détourner les hommes des croyances et à les diriger vers les sources de savoir. Platon justifie donc le bien-fondé de l’enseignement socratique – la recherche de la connaissance de soi, du monde et du bien par l’échange et la discussion – contre l’enseignement sophistique qui ne se soucie ni du juste ni de l’injuste. On pourrait y voir au passage un signe de la future expulsion des poètes de la République – les poètes et faiseurs d’histoire étant du côté de la croyance (cf. Todorov et sa dichotomie discours de la vérité (sciences) Vs. discours de croyance (littérature), dans Critique de la critique). Toutefois n’y a-t-il pas contradiction quand Socrate use pour convaincre ses interlocuteurs d’histoires et d’images – celle de l’homme qui remplit continuellement un tonneau percé en tentant de satisfaire ses désirs toujours renouvelés ; et le mythe du jugement des âmes après la mort pour montrer qu’il vaut mieux ne pas commettre d’injustice ? Il use ainsi de paraboles poétiques, donc d’une rhétorique. De même que c’est bien par la maîtrise du discours, des exemples, des parallèles, qu’il mène et domine ses réfutateurs – quand bien même on peut dire que c’est la simple avancée de la logique.
On remarque aussi que Platon répond surtout ici à des accusations formulées contre l’enseignement socratique. Platon met ainsi dans la bouche de Calliclès ces reproches sur l’incapacité de Socrate à se défendre (dans un hypothétique procès – procès qui va effectivement condamner Socrate) et sur l’apparente futilité à continuer à philosopher comme un jeune faisant ses classes, à discuter indéfiniment de tout, au lieu d’agir, de chercher à avoir une influence sur la vie politique là où les décisions sont prises. N’est-ce pas une perte pour la démocratie que de voir Socrate ne pas s’être investi dans le combat politique ? Selon ces reproches, la philosophie socratique mène également au malheur puisque le maître se retrouve victime de l’injustice, d’un jugement imbécile. A ces reproches légitimes, Platon veut montrer tout d’abord que le bonheur ne se trouve pas dans la fuite des malheurs et injustices pouvant éventuellement survenir. Si le malheur et l’injustice doivent arriver, comme la mort, ils arriveront de toute façon. Le bonheur se trouve davantage dans la satisfaction d’avoir fait le bien autour de soi, d’avoir rendu les hommes autour de soi meilleurs. Or la politique par le combat des rhétoriciens ne consiste pour Platon qu’à se conformer et plaire, à « flatter ». La rhétorique provoque donc des disputes stériles où celui qui gagne n’est pas celui qui a raison mais celui qui parle mieux.
La vraie politique n’est pas dans l’arène politique. Elle serait plutôt dans l’enseignement et dans l’apprentissage tout au long de la vie. Platon cherche donc à détourner les hommes de cette lutte futile. La vraie politique étant l’influence quotidienne qu’il exerce sur les hommes et femmes par le dialogue.
On pourra cependant rétorquer que si la rhétorique est qualifiée de flatterie inutile puisqu’elle ne traite pas du bien et du mal, elle est en réalité très importante et très utile, pas pour le combat politique, mais justement pour l’enseignement. Illustrer, bien parler, démonter les croyances et idées infondées et erronées qui se dissimulent dans les discours, se répètent et se présentent comme dogmes, c’est tout un art de manipulation de la parole, pas seulement une démonstration logique. Sinon, Platon ne mettrait pas dans la bouche de Socrate de belles métaphores qui ont pour but, non pas d’argumenter, mais bien d’illustrer, d’adoucir la violence de la démonstration sur les croyances de ses interlocuteurs. À l’instar de nombreux personnages d’interlocuteurs de Socrate, Polos et Calliclès sont écœurés de l’avancée logique : ils se font amers, vexés, ne participent plus à la discussion. C’est là où la rhétorique entre en scène, pour soutenir la science qui ne suffit pas.
Passages retenus
De la rhétorique, p. 180 : – Cependant ceux qui croient sont persuadés aussi bien que ceux qui savent. – C’est vrai. – Alors veux-tu que nous admettions deux sortes de persuasion, l’une qui produit la croyance sans la science, et l’autre qui produit la science ? – Parfaitement. […] – La rhétorique est donc, à ce qu’il paraît, l’ouvrière de la persuasion qui fait croire, non de celle qui fait savoir relativement au juste et à l’injuste ? – Oui. – A ce compte, l’orateur n’est pas propre à instruire les tribunaux et les autres assemblées sur le juste et l’injuste, il ne peut leur donner que la croyance.
Fragilisation de l’individu par la philosophie socratique, p. 226 : Ne te paraît-il pas honteux d’être dans l’état où je te vois, toi et tous ceux qui poussent toujours plus loin leur étude de la philosophie ? En ce moment même, si l’on t’arrêtait, toi ou tout autre de tes pareils, et si l’on te traînait en prison, en t’accusant d’un crime que tu n’aurais pas commis, tu sais bien que tu serais fort bien embarrassé de ta personne, que tu perdrais la tête et que tu resterais bouche bée sans savoir quoi dire, et que, lorsque tu serais monté au tribunal, quelque vil et méprisable que fût ton accusateur, tu serais mis à mort, s’il lui plaisait de réclamer cette peine. Or, qu’y a-t-il de sage, Socrate, dans un art qui « prenant un homme bien doué le rend pire », impuissant à se défendre et à sauver des plus grands dangers, soit lui-même, soit tout autre, qui l’expose à être dépouillé de tous ses biens par ses ennemis et à vivre absolument sans honneur dans sa patrie ?
De la construction collective de la philosophie, p. 259 : Tu veux donc que, suivant le mot d’Epicharme, je suffise à moi seul à dire ce que deux hommes disaient auparavant ? […] Je pense, moi, que nous devons tous rivaliser d’ardeur pour découvrir ce qu’il y a de vrai et ce qu’il y a de faux dans la question que nous traitons ; car nous avons tous à gagner à faire la lumière sur ce point.
Ne pas chercher seulement à repousser la mort, p. 267 : Vois plutôt, mon bienheureux ami, si la noblesse de l’âme et le bien ne seraient pas autre chose que de sauver les autres et se sauver soi-même du péril. Car de vivre plus ou moins longtemps, c’est, sois-en sûr, un souci dont l’homme véritablement homme doit se défaire. Au lieu de s’attacher à la vie, il doit s’en remettre là-dessus à la Divinité et croire, comme disent les femmes, que personne au monde ne saurait échapper à son destin ; puis chercher le moyen de vivre le mieux possible le temps qu’il a à vivre.
p. 277 : Quelle méthode veux-tu donc que je choisisse pour prendre soin de l’Etat : dois-je combattre les Athéniens afin de les rendre les meilleurs possible, comme fait un médecin, ou les servir et chercher à leur complaire ?
L’épopée des bandits des montagnes contre les grands propriétaires
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Kemal (Yaşar) 1955, Mèmed le mince, Gallimard Folio, 2003
traduit du turc par Guzine Dino (titre original : İnce Memed)
Résumé
Dans la province d’Adana, district de Kozan, dans les montagnes reculées, Abdi agha maintient une domination féodale sur ses cinq villages. Mèmed et sa mère subissent sa loi et cultivent durement les champs envahis par les chardons. Quand Abdi donne la fiancée de Mèmed à son neveu, Mèmed fuit avec la jeune fille. Ali le Boiteux le piste malgré lui pour Abdi, Mèmed tire sur Abdi agha et son neveu. Il se fait bandit des montagnes sous le nom de Mèmed le Mince.
Commentaires
Plus qu’un roman, Mèmed le Mince raconte une épopée, celle des bandits des montagnes turques, héros des villages contre les grands propriétaires cherchant à exploiter les pauvres. Mèmed, en quelque sorte le Robin des bois des montagnes, sera le héros de nombres d’autres volumes de Kemal. Cette histoire tient de la légende orale, de l’épopée, à l’instar de L’Iliade : les exploits de Mèmed semblent embellis et les méfaits de ses ennemis grossis, comme rapportés par une rumeur populaire colportée par les chanteurs des rues ; de plus, certains personnages semblent avoir des aptitudes spéciales comme la ruse, la protection, le flair…
Mais en même temps que la légende d’un personnage hors-normes, le récit de Kemal met en scène de vrais paysans, sur un ton simple et léger. Il en fait sentir le langage, la rudesse… dans un décor rocheux, coloré. C’est toute une poésie de la montagne, ses habitants qui lèvent haut leurs pieds quand ils marchent pour éviter de buter contre une caillasse, poésie qu’on pourra rapprocher du roman de Jean Giono, Le Chant du monde.
À partir d’un traumatisme premier, le combat personnel de Mèmed le force à sortir de la norme, à devenir un hors-la-loi. Il se réfugie dans les plateaux inaccessibles et y réunit autour de lui les autres bandits des montagnes, à la manière de Robin des bois, mais aussi comme les esclaves marrons ou les serfs Cosaques Zaporogues. Il mène la bande et par son combat et ses larcins contre les riches propriétaires, il devient le héros des paysans maltraités, injustement exploités, et lutte quelque part pour qu’ils se réapproprient leurs terres, et donc reprennent le contrôle d’un arrière-pays décadent, proie des affamés d’argent. Les grands propriétaires sont une figure qui se retrouve tant chez les propriétaires d’esclaves et de serfs que chez les propriétaires d’usine et les grands empires commerciaux aujourd’hui. Le combat des bandits des montagnes entre ainsi en écho avec ce monde moderne où les résistances populaires contre le pouvoir du capital trouve ses assises dans les villages néo-ruraux anarchistes, sur les rond-points des petites villes, chez les zadistes ou dans les zones abandonnées par l’industrie comme Détroit. Mèmed est ainsi le représentant des paysans révoltés contre l’injustice, figure des révoltes populaires, comme Spartacus, Boukman et la Cérémonie du Bois-Caïman en Haïti, le Jacques Bonhomme des Jacqueries, Gavroche et le peuple de Paris, Lantier et les mineurs de Germinal. Kemal touche par la terre des montagnes dures à la politique concrète sans jamais faire de récit à thèse et rompre le fil poétique de l’histoire.
Passages retenus
p. 153 :
Quand Mèmed prit en main le bol de soupe chaude, il se rappela la soupe qu’il avait mangée des années auparavant, devant la même cheminée, grelottant comme en ce moment. Il était seul, alors. Il avait peur. Il avait peur de tout. La forêt avançait vers lui. Il avait peur. A présent, il était courageux, décidé. Le monde s’était ouvert, agrandi. Il savourait la liberté. Il ne se repentait pas du tout de ce qu’il avait fait.
p. 233 :
L’être humain, c’est comme ça, on ne sait pas ce qu’il cache en lui !
p. 274 :
Iraz n’écoutait même pas. Son regard était vide. Un regard pétrifié. Elle ne cillait pas. Elle avait un air pire que celui des aveugles ; même dans le regard des aveugles, on saisit un désir de voir.
p. 287 :
S’il y a mensonge, c’est le mensonge des autres que je répète.
Deleuze vous invite sur son territoire, où se rejoignent l’action et la pensée
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
L’Abécédaire de Gilles Deleuze (interrogé par Claire Parnet), 8h d’entretiens réalisées par Pierre-André Boutang, 1988-1989
Première diffusion dans l’émission Métropolis de P.-A. Boutang, sur Arte à partir de janvier 1995. Gilles Deleuze se suicide le 4 novembre de la même année.
Commentaires :
Ce format d’entretiens, bien qu’un peu âpre, laissant surtout le philosophe retomber dans le développement de ses thèses, a l’avantage de faire entrer assez facilement dans la philosophie de Deleuze. Certains sujets sont bien sûr plus accessibles que d’autres. Mais dans l’ensemble, Deleuze discutant se rend plus accessible. Il résume une position, une thèse. Il l’exprime parfois d’un exemple terre à terre, d’une expression ou d’un sentiment plus fort et plus clair qu’un grand développement scientifique, et qu’il ne se serait pas permis dans un ouvrage de recherche.
Dans le prolongement de Spinoza et de Nietzsche, Deleuze se montre d’une puissance impressionnante quand il parle de l’homme et de ce qui le pousse, son instinct, ses désirs, son territoire, son comportement par rapport aux autres (animal, boisson, désir, fidélité, joie…). Ce qui rend le discours intéressant est l’application du philosophe à amener ses thèses au degré de vie quotidienne des spectateurs. Quels liens entre ces concepts et leur vie ? Nombre d’autres sujets concernent ainsi le métier, vu de l’intérieur (comment apprendre, travailler…) : « Enfance », « culture » en viennent à la question du parcours d’autoformation intellectuelle (quels ouvrages choisir, combien lire ?), « histoire de la philosophie », « Idées », ou « Littérature » expliquent ce qu’est la philosophie, à quoi elle sert, quels sont ces objectifs concrets dans la vie. « Professeur » nous fait entrer dans l’atelier, nous fait voir ce qu’il y a derrière l’apparence de l’homme parlant philosophiquement avec de grands mots techniques.
M comme maladie est sans aucun doute le sommet de ces entretiens, réunissant ainsi les préoccupations présentes du philosophe (sa situation d’homme âgé, près de 70 ans, la maladie, la fatigue), et faisant le lien avec le souci du métier (comment continuer à travailler au mieux dans de mauvaises conditions) et avec le désir profond, le comportement avec les autres (« On vous fout la paix »). Par un magnifique renversement, la vieillesse, la maladie, la fatigue, deviennent des moments profitables, joyeux, appréciables. Et la complainte, l’élégie n’en sont que les musiques d’ambiance.
De plus, ces entretiens montrent et illustrent comme la philosophie peut s’occuper de choses concrètes et non seulement se perdre dans les hauteurs de la réflexion, de la contemplation – de la masturbation intellectuelle – comme on lui reproche souvent (c’est la langue spéciale, jargonante et élaborée, précisée par nombre de concepts, qui donne l’impression que la philosophie s’occupe de choses déconnectées). C’est pourquoi Claire Parnet a pris le soin d’alterner entre des sujets a priori sérieux et d’autres plus triviaux. Et même à l’intérieur de chacun, ses questions vont du trivial au théorique.
Les relations amicales entre les deux permettent également d’approcher le philosophe dans une plus grande intimité : son rapport à la connaissance, au travail, aux relations humaines… Ses habitudes et hobbies…
Sommaire des différents épisodes :
Gilles Deleuze répond aux questions de son amie et ancienne élève Claire Parnet, qui a choisi un thème principal pour chaque lettre de l’alphabet.
A : Animal La relation de l’homme à l’animal ne peut être que d’animal à animal. Ce qui est admirable chez l’animal, c’est la notion de territoire, l’existence et la défense d’un univers limité. B : Boisson La boisson comme la drogue est le sacrifice d’une partie de soi. La boisson aide à supporter quelque chose de trop fort qu’on a découvert dans la vie, nous fait croire qu’on va se hisser à ce quelque chose. Si cela aide au travail alors oui, si cela empêche, il faut arrêter. C : Culture La culture consiste beaucoup à parler, à faire du charme, c’est avoir et savoir comment parler d’un tas de choses nécessaires à la culture minimale. La parole est sale et l’écrit propre. Le comportement n’est pas dans cette recherche d’une totalité de potentiel à bavarder, mais dans le fait d’être aux aguets, de faire des rencontres, de suivre ce chemin personnel dans la culture, n’aller chercher ces connaissances que par le hasard des rencontres ou par la nécessité du travail qu’on s’est donné. D : Désir On ne désire pas une chose seule, on la désire pour ce qu’on peut en faire. On désire un agencement. Une femme veut une robe pour la porter avec ses bottes, pour la montrer à ses amies, pour charmer le voisin qui aime les robes telles… Cherchez donc les agencements (// désirs) qui vous conviennent. Le désir entraîne un territoire (un univers limité correspondant à ce désir), un style d’énonciation, des états de chose et une déterritoralisation. E : Enfance L’importance du Front populaire sur la bourgeoisie française. L’éveil par la rencontre d’un professeur réformé, gauchiste, amateur de littérature. La rencontre avec la philosophie… L’activité d’écriture n’a pas à voir avec sa petite histoire mais avec la vie. Ecrire, c’est devenir, mais pas devenir écrivain, ni faire de l’archive. Le rôle d’un professeur (de littérature) : faire aimer un texte. Penser à l’enfance, c’est repousser son enfance, l’écarter. L’intérêt pour l’enfance, ce n’est pas pour son enfance, mais pour l’enfance d’un monde, pour le devenir enfant. Retrouver l’œil et l’atmosphère de l’enfance, l’étrangeté et l’innocence de l’enfance dans son enfance. F : Fidélité L’amitié ne se fait pas sur l’accord d’opinions ou sur des thèmes et intérêts communs, mais sur une affaire de perception, une entente quasi animale ; on se comprend sans se parler. Plus que des idées, c’est le langage ou pré-langage qui est commun. Aimer quelqu’un n’est possible que si on aperçoit, si on devine ce grain de folie, de dépassement de l’homme normal, moyen, et si ce grain de folie qui se révèle dans un geste, une parole est la source du charme. Il est normal de se méfier de ses amis, de leur folie et de leur charme. On rivalise avec ses amis, comme on rivalise dans la philosophie. Il y a rivalité des hommes libres. G : Gauche Etre homme de gauche, ce n’est pas parler de droits de l’homme, c’est avoir une perception partant du général et allant vers le particulier et viser à ce que la jurisprudence soit respectée, viser à ce que chaque cas soit traité en cohérence avec la vision d’ensemble. Un gouvernement de gauche n’est pas possible, il peut simplement être sensible, favorable aux idées et devenirs de gauche, mais il est gouvernant, donc allant vers la majorité, s’adressant à la majorité. Etre de gauche, c’est rendre possible le devenir minoritaire, c’est-à-dire, donner accès à un cas particulier à la jurisprudence, c’est-à-dire à la justice telle qu’elle est maintenue par le gouvernement. H : Histoire de la philosophie L’histoire de la philosophie n’est pas juste un conditionnement social et matériel, même si les problèmes auxquels cherchent à répondre les philosophes sont bien des problèmes matériels ou sociologiques. Il y a une histoire particulière le l’évolution de la pensée philosophique. Pour répondre à des problèmes concrets, chaque philosophe bâtit des concepts en s’inspirant en cela des concepts déjà créés par d’autres pour répondre à d’autres problèmes. Un philosophe est un créateur de concept pour répondre à un vrai problème qui a du sens. I : Idées L’idée à l’origine d’une création (non l’idée de Platon), c’est le concept créé par le philosophe, l’idée ingénieuse trouvée par l’impressionniste pour donner l’effet qu’il souhaitait, celle du compositeur pour faire ressentir. Il y a les concepts, les précepts et les affects. Si l’affect est l’évocation d’un goût d’une couleur, d’une atmosphère par la forme… Les précepts seraient des ensembles complexes de sensations et de perceptions détachés de l’individu qui les a éprouvés. Tout créateur cherche donc lui aussi à répondre à un problème qu’il s’est donné par une idée associant peut-être même les trois en différentes proportions. Le mauvais créateur est celui qui a mal saisi, rendu son idée, elle lui a échappé, il ne l’a pas assez cherchée. J : Joie La joie est ce qui consiste à « remplir une puissance » ; la tristesse apparaît lorsque je suis séparé « d’une puissance dont, à tort ou à raison je me croyais capable ». Exercer sa puissance est toujours une joie. « Se réjouir, c’est d’être ce que l’on est, c’est se réjouir d’être arrivé où l’on en est. » Faire ce qu’on est capable de faire, c’est être. « Toute tristesse est faite d’un pouvoir sur moi ». Les « pouvoirs », les juges, la police, le prêtre… empêchent d’exercer sa puissance, ils sont force de tristesse. La plainte vient de celui qui est exclu, qui n’a pas de statut social – qui est empêché d’agir. La plainte vient de celui qui se dit : ce qui m’arrive est trop grand pour moi. « Effectuer une puissance, mais à quel prix ? » K : Kant Kant développe à son extrême le personnage du philosophe-avocat-juge. Avec lui, les choses sont jugées, les facultés mesurées par un tribunal de la raison, non plus par la morale de Dieu, grâce à sa méthode critique. Mais une lignée de philosophes (Spinoza, Nietzsche, Laurence, Artaud) cherche au contraire à en finir avec ce système du jugement. Mis à part cette opposition fondamentale, Kant crée d’autres concepts fondamentaux. C’est lui qui dégage le temps du mouvement : autrefois cyclique servant à mesurer la période, le temps est désormais visualisé en ligne droite (le mouvement dépend du temps. Le concept du sublime : les facultés ont des relations désordonnées, et ainsi des accords discordants. L : Littérature Les concepts ne fonctionnent pas seuls et dépendent de percepts qui sont exprimés dans la littérature. La littérature consiste en la création de personnages, de situations, de langues… qui sont des percepts, des objets ressentis, perçus… cas limites qui posent problèmes et intéressent donc le philosophe. M : Maladie La maladie limite l’accomplissement d’une puissance, notamment physique. L’homme cherche donc ce qu’il peut accomplir malgré elle, comment il peut s’en servir pour tout de même accomplir sa puissance. Tourné d’avantage vers l’intellect, la maladie permet aussi de s’affranchir de certaines limites et devoirs sociaux pour favoriser l’accomplissement de sa puissance. La fatigue est au contraire l’indication biologique de fin de journée. La vieillesse est une bonne chose en fait, si l’on en excepte la douleur ou la misère, on y est plus désintéressé, moins susceptible, plus lent mais patient, réceptif. Et surtout, comme la maladie, la société vous lâche ! On peut se complaindre tranquillement, avoir une pureté d’objectif, une sobriété. N : Neurologie Comment se forme une idée ? Comme chez les idiots, c’est ne plus recourir aux associations d’idées usuelles. Il y a une lecture non-spécialiste des textes spécialisés. Il ne faut pas avoir une lecture d’autodidacte des sciences ou de la philosophie, etc. Mais aborder un texte spécialisé avec sa spécialisation, aborder un texte philosophique en peintre… « Je parle de ce que je ne sais pas, mais en fonction de ce que je sais. » O : Opéra Au fond, pourquoi la chanson populaire peut-elle avoir valeur d’œuvre ? La question est de savoir ce qu’un chanteur, comme n’importe quelle autre production, apporte de nouveau. La musique tourne autour du concept de ritournelle, « la la la ». On chantonne chez soi, on chantonne en rentrant chez soi, à la tombée de la nuit, le moment d’inquiétude, pour se donner du courage. C’est une question de territoire. La mélodie, de même, si l’on observe une grande œuvre classique, l’œuvre semble également formée autour d’une ritournelle, on en part, on y revient… P : Professeur Un cours se prépare beaucoup, se répète comme un spectacle, un orchestre. Le professeur doit répéter jusqu’à trouver passionnant ce qu’il va dire. « Il faut aimer ce dont on parle ». Le meilleur public de cours ne s’adresse pas qu’aux spécialistes, aux étudiants du domaine. La philosophie doit s’adresser autant aux non-philosophes qu’aux philosophes. Le cours magistral s’oppose au cours. L’intervention pendant le cours est anormale, comme une phrase musicale, certains passages demeureront obscurs mais pourront s’éclaircir sur l’ensemble. « Le rapport qu’on peut avoir avec des étudiants, c’est leur apprendre qu’ils doivent être heureux de leur solitude ». Les étudiants veulent communiquer, du collectif mais ils ne feront rien d’autre que par eux-mêmes. Q : Question La plupart du temps, et notamment dans les médias, il n’y a pas de « questions », au sens de problème posé, ils y a surtout des interrogations « qu’est-ce que vous en pensez ? » c’est-à-dire qu’on demande votre opinion. L’interrogation « Est-ce que vous croyez en Dieu ? » n’a que très peu d’intérêt. Le problème serait plutôt par exemple : « Serai-je jugé après ma mort, Dieu est-il un juge ? ». Il est convenu qu’on ne pose pas les questions. C’est ça le consensus, on substitue le problème par des interrogations. Les rénovateurs de droite veulent par exemple un Europe des régions, mais le pouvoir central des partis ne répondent pas là-dessus. La télévision est condamnée à la conversation, c’est insignifiant. R : Résistance Créer, c’est résister. Les artistes, les philosophes, les scientifiques créent contre les attentes bêtes des consommateurs, des médias. Ce sont ceux qui créent parce qu’ils ont un sentiment confus d’être un homme. La honte d’être un homme au regard de ce que font les autres hommes (comme Primo Levi devant ce qu’ont fait les Nazis). La création, c’est libérer la puissance de vie qui est enfermée ailleurs, que d’autres hommes enferment. On ne crée que par nécessité de résister. Le philosophe poursuit, pour résister, son mouvement en allant chercher chez un contemporain, chez un ancien, ce qui l’aidera à aller contre. S : Style Le style, c’est lorsque l’écrivain fait subir un traitement personnel et original à la langue. Et aussi quelque chose qui l’amène à la limite de la langue, à la limite de la musique. Pour cela, le styliste s’éloigne de la linguistique (la grammaire, plutôt) et d’une langue régulière et répondant à des règles logiques. Dans la vie de tous les jours, on peut s’habiller avec style, mais il y a aussi du style à reconnaître le style. Est déjà un peu styliste, celui qui a la préoccupation du style, qui vit le problème du style. Le style est une nécessité de la composition. T : Tennis Le sport est un domaine de variation des attitudes du corps, de tactiques, de postures du corps, de gabarit. Ceux qui introduisent de nouveaux mouvements, sont des styliste. Si on fait l’histoire d’un sport, il y a les créateurs, les suiveurs, comme dans l’art. Il y a aussi d’autres mouvements comme la prolétarisation du tennis. Björn Borg a amené le tennis de masse, avec son personnage christique, sa timidité. Il garde le fond du cours, lifte, envoie des balles hautes. Tout prolo peut comprendre ça. Comme Jésus, c’est un aristocrate qui va vers le peuple tandis que John McEnroe est un pur aristocrate qui ne veut pas qu’on le suive. U : Un Non, la philosophie ne s’occupe pas d’universaux (de contemplation, de réflexion, de communication), ce que croit l’opinion (comme elle le croit pour la science). Comme la science, elle s’occupe en fait de singularités. Elle crée des concepts pour traiter des ensembles de singularités. Et la formule en est toujours n-1 (supprimer l’unicité). Ces concepts servent à apprendre et comprendre. V : Voyage Le voyage est une fausse rupture, une rupture à bon marché. Comment peut-on voyager pour le plaisir ? Seuls les voyageurs forcés, les exilés, les migrants, sont respectables ; ce sont des voyages sacrés. Le nomadisme est le contraire du voyage. Ils s’accrochent à leur terre qui devient déserte, donc ils sont nomades. Selon Proust, un voyageur vérifie toujours quelque chose : un mauvais rêveur est quelqu’un qui ne va pas voir si la couleur qu’il a rêvée est bien là. L’intensité peut être dans l’espace mais aussi – parfois plus selon chacun – dans l’immobilité, comme la musique et la philosophie. W : Wittgenstein Régression de la philosophie. Sous prétexte de faire du nouveau, « ils » (les wittgensteiniens) cassent tout. X : Inconnu & Y : Indicible Les inconnues des systèmes mathématiques. Z : Zigzag Le Z de la mouche, c’est peut-être le premier mouvement de l’existence, on rejoint le A. Comment relier deux potentiels disparates ? Il y a d’abord un précurseur sombre qui fait le lien mais reste dans l’ombre. Ensuite, la lumière évidente apparaît entre les deux.
Passages retenus :
M comme Maladie :
Mais penser – pour moi, il me semble – c’est être à l’écoute de la vie. Alors, c’est pas ce qui se passe en soi, être à l’écoute de la vie. C’est tellement autre chose que penser à sa propre santé. Mais je pense qu’une santé fragile favorise ce genre d’écoute. […] On ne peut pas penser si on n’est pas dans un domaine qui n’excède pas un peu vos forces, c’est-à-dire qui vous rend fragile. […] Ce qui nous frappe d’impuissance […]. Il s’agit de savoir quel usage on peut en faire, pour à travers elle, récupérer un peu de puissance. Alors il est certain que la maladie doit servir à quelque chose, comme le reste. […] Ce n’est pas une ennemie, pour moi. Parce que ce n’est pas quelque chose qui donne le sentiment de la mort. C’est quelque chose qui aiguise le sentiment de la vie. Et pas du tout au sens non plus de « Ah ! Je voudrais vivre et comme une fois guéri, je vais me mettre à vivre ! ». Je crois, je ne connais rien de plus abject au monde que ce qu’on appelle un bon-vivant. C’est abject, un bon-vivant. Au contraire, les grands vivants sont des hommes de très petite santé. […] Je dis « voir la vie » : se laisser traverser par elle. Ça aiguise ça ; ça donne une vision de la vie, la maladie. La vie dans toute sa puissance, dans toute sa beauté. […] Il faut s’en servir pour être un peu plus libre. […] Ou alors c’est très fâcheux, on se surmène. C’est ce qu’il faut pas faire. Se surmener s’il s’agit de travailler, de réaliser une puissance quelconque, ça vaut la peine. Mais se surmener socialement, je comprends pas. […] Je parle des corvées sociales. Ça libère énormément à cet égard. […] La fatigue, c’est autre chose. C’est : j’ai fait ce que j’ai pu aujourd’hui. Ça y est, la journée est finie. La fatigue, c’est vraiment : biologiquement, la journée est finie. Alors il se peut qu’elle doive durer pour d’autres raisons, pour des raisons sociales. Mais la fatigue, c’est la formulation biologique de ce que la journée est finie. Tu ne tireras plus rien de toi-même. Et à cet égard, si on le prend comme ça, c’est pas un sentiment désagréable. C’est désagréable si on n’a rien fait. Alors là en effet, ça devient angoissant.
Un conquérant plus sensible à l’amour qu’à la politique
Racine (Jean) 1666, Alexandre le Grand [in Théâtre 1], GF Flammarion, 1964
⭐⭐⭐
Note : 2.5 sur 5.
Résumé
Alexandre est près d’envahir les Indes. Les rois indiens et leurs armées se feront exterminer s’ils résistent. Mais Alexandre est tombé amoureux de Cléofile, la sœur du roi Taxile. Il propose aux rois de préserver leurs royaumes s’ils se rendent. Cléofile convainc son frère de faire ainsi. Au contraire, Axiane demande à ses deux prétendants, Porus et Taxile, de combattre pour la gloire et pour son amour.
Commentaires
L’amour promis par Axiane a quelque chose d’un marché perdu d’avance. Si les rois se battent, ils vont à une mort certaine. Ils pourront obtenir l’amour d’Axiane mais seulement dans la mort. S’ils refusent de combattre, ils vivent mais perdent toute chance avec elle. Néanmoins, Porus peut gagner l’honneur et l’amour dans la mort tandis que Taxile peut gagner la vie de ses hommes et l’intégrité de son royaume. Racine favorise cependant celui qui choisit l’honneur et l’amour et par un retournement de situation, sauve celui qui était perdu et condamne celui qui s’est montré lâche. C’est l’amour qui est le plus méritant. On est loin d’une certaine intelligence politique ou raison d’État qui aurait pu l’emporter sur le reste, peut-être comme aurait pu le faire Corneille. Mais ce renversement pose problème car Taxile n’est pas un personnage qui suscite l’empathie. On aurait pu le rendre plus riche en développant les raisons de son choix (son amour pour son peuple…).
D’autre part, les personnages ne cessent de reprocher à Alexandre ses ambitions démesurées et sa soif de conquête et de gloire. Même si l’on est plus fort, quel besoin y a-t-il de conquérir les pays voisins ? Ce reproche pourrait s’adresser à la politique conquérante d’un pays comme la France de Louis XIV. Sa soif de conquête, de gloire, de destruction, est freinée par la belle résistance de Poros et Axiane.
Il y a quelque chose d’assez naïf que ce soit dans l’amour qui guide ces personnages – aussi fou soit-il – ainsi que dans l’esprit politique de ces rois qui ne sont en fait que des adolescents animés uniquement d’amour, d’envie de gloire et de peur. Les dialogues amoureux de Cléofile et Alexandre sont d’ailleurs sans intérêt alors qu’on aurait pu également rehausser l’intérêt du personnage de Cléofile.
En revanche, les descriptions de combat racontées, les bravades de Axiane et Porus, la magnanimité d’Alexandre qui d’une décision transforme deux ennemis acharnés en amis, a quelque chose de celle du Cinna cornélien. Mais cela colle mal au personnage d’Alexandre, mal défini, incohérent, décrit comme orgueilleux, capable autant d’être touché de la détresse d’Axiane que de lui proposer des marchés horribles à Axiane (sauver Porus en acceptant de se marier avec Taxile). Selon la logique, il devrait perdre l’amour de Cléofile pour avoir laisser mourir son frère mais il ne semble même pas en être question.
Passages retenus
Critique de la démesure du conquérant, p. 124 :
Pourquoi nous attaquer ? Par quelle barbarie A-t-on de votre maître exciter la furie ? Vit-on jamais chez lui nos peuples en courroux Désoler un pays inconnu parmi nous ? Faut-il que tant d’États, de déserts, de rivières Soient entre nous et lui d’impuissantes barrières ? Et ne saurait-on vivre au bout de l’univers Sans connaître son nom et le poids de ses fers ? Quelle étrange valeur, qui ne cherchant qu’à nuire, Embrase tout, sitôt qu’elle commence à luire ; Qui n’a que son orgueil pour règle et pour raison ; Qui veut que l’univers ne soit qu’une prison, Et que maître absolu de tous tant que nous sommes, Ses esclaves en nombre égalent tous les hommes ! Plus d’États, plus de rois. Ses sacrilèges mains Dessous un même joug rangent tous les humains.
Comment haïr un homme admiré ? p. 142 :
Pensez-vous que ma haine en soit moins violente, Pour voir baiser partout la main qui me tourmente ? Tant de rois par vos soins vengés et secourus, Tant de peuples contents me rendent-ils Porus ? Non, seigneur : je vous hais d’autant plus qu’on vous aime, D’autant plus qu’il me faut vous admirer moi-même, Que l’univers entier m’en impose la loi, Et que personne enfin ne vous hait avec moi.
Fierté du résistant, p. 153 :
Crains Porus ; crains encor cette main désarmée Qui venge sa défaite au milieu d’une armée. Mon nom peut soulever de nouveaux ennemis, Et réveiller cent rois dans leurs fers endormis. Étouffe dans mon sang ces semences de guerre ; Va vaincre en sûreté le reste de la Terre. Aussi bien n’attends pas qu’un cœur comme le mien Reconnaisse un vainqueur, et te demande rien.
La désillusion sur l’aventure humaine est si grande qu’elle provoque le rire
Swift (Jonathan) 1721, Les Voyages de Gulliver, Gallimard, Folio, 1976
traduit de l’anglais par Émile et Jacques Pons
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
L’auteur : Jonathan Swift (1667-1745)
Son père, homme de droit, meurt peu après sa naissance, il est élevé modestement par ses oncles à Dublin. Il rejoint sa mère à Leicester où il poursuit des études de théologie. Il devient secrétaire de Sir William Temple, parent éloigné de sa mère, et précepteur d’Esther, probablement fille illégitime du lord. Nommé pasteur à Belfast (1694), il renonce à son poste pour prendre part à la vie politique et littéraire au côté de son maître. En 1702, à la mort de celui-ci, il s’installe à Dublin avec Esther où il obtient une prébende. Il prend position pour les Tories contre les Whigs dans ses écrits, comme le Conte du tonneau (1704) qui fâche la Reine et dans son journal L’Examiner (1711-1714). La chute des Tories lui laisse une amertume pour la vie politique, qu’il exprime dans les Voyages de Gulliver (1721). À sa mort, son héritage est utilisé pour la fondation d’un hôpital pour les maladies mentales.
Résumé
Gulliver, jeune chirurgien de bord, s’engage dans diverses expéditions commerciales maritimes. Après un naufrage, Gulliver se retrouve sur l’île des Lilliputiens, de tous petits êtres d’une quinzaine de cm. Cette belle civilisation est malheureusement ravagée par la guerre entre Gros-boutiens et Petit-boutiens, se disputant sur l’interprétation des textes sacrés à propos de la manière de casser les œufs à la coque… Lors d’un autre voyage, Gulliver est abandonné par son équipage sur l’île de Brobdindnag où la population est géante. Recueilli et protégé par une jeune fille, il est envoyé à la cour et devient le mignon de la Reine. Supportant désormais très mal la société anglaise, Gulliver se décide à partir de nouveau, échouant sur une île déserte. Il est recueilli par l’île flottante de Laputa qui prélève l’impôt sur les terres en menaçant de s’écraser sur les populations. Les hommes gouvernant cette île se sont surtout consacrés au développement de leurs compétences mentales. Dans la capitale terrestre, il visite les académies où les scientifiques développent les recherches les plus pointues… Il apprend avec excitation l’existence d’êtres humains immortels… Enfin, grâce aux pouvoirs de nécromancien du gouverneur de l’île, il rencontre et discute avec de nombreux personnages historiques, découvrant des vérités secrètes… Enfin, dans un ultime voyage, Gulliver aborde sur l’île des Houyhnhnms, et est chaleureusement accueilli par des chevaux munis de raison et d’une grande sagesse. À l’inverse, les Yahoos, hominidés, sont demeurés à l’état sauvage.
Commentaires
Dans un premier niveau de lecture, les Voyages de Gulliver apparaissent comme une fable rabelaisienne, où la caricature vire à la farce, où la grossièreté se mêle à un aspect critique, politique, philosophique. Les voyages extraordinaires de Gulliver rappellent par leur facture les aventures de Sindbad le marin, intégrées aux Mille et Une Nuits d’Antoine Galland (publiées au début du siècle), mais le merveilleux et l’aventure ne sont qu’un prétexte pour une prise de recul et une réflexion sur la condition humaine.
Dans la lignée des Lettres persanes de Montesquieu, Swift utilise le décentrement du regard pour offrir une critique de plus en plus mordante de la civilisation humaine. Il commence par faire observer une micro-société – comme à l’échelle des fourmis – pour émettre une critique des institutions, comme les religions et l’autoritarisme des monarques qui entraînent des guerres stupides pour des causes sans importances ou d’ordre privé. Dans un second temps, Swift montre comme la beauté du corps humain est elle aussi relative, question de formation de l’œil, corps beaucoup moins admirable une fois passé à la loupe. Le troisième grand voyage de Gulliver permet à Swift de s’attaquer aux dérives intellectuelles et scientifiques, à leur manque de considération pour la vie concrète – perdus dans leurs pensées dans une invention farfelue, sans capacité d’écoute, sans un regard pour la situation concrète des pauvres, cocufiés par leurs femmes… Swift s’attaquant au passage au fantasme de l’immortalité et aux grands hommes de l’histoire, objectifs et fondements d’un scientisme et d’un positivisme (encore d’actualité avec le transhumanisme d’un Bill Gates), se rapproche en fait moins des conservateurs que des critiques de la technologie du XXe siècle comme Günther Anders ou Ivan Illitch.
En offrant une comparaison entre diverses sociétés plus ou moins élaborées, Swift donne clairement sa préférence pour les moins élaborées d’un point de vue civilisationnel – celle plus animale des Houyhnhnms chevalins, celle des géants, toutes deux plus agricoles, plus lentes –, mais pas forcément les moins fines quant à la sagesse et à la faculté de cette société à collaborer. On peut ainsi lire comme un regard écologique avant l’heure, une envie de retour à la terre, à la vie simple, à la vie en communauté…
N’empêche qu’il domine à la fin de l’oeuvre un certain pessimisme sur la nature humaine, un dégoût, les vices des Yahoos, ces êtres humains sauvages, semblent être inscrits dans la nature humaine : regard sur l’autre, jalousie, égoïsme, brutalité… Le mythe du bon sauvage est écarté au passage, l’être humain n’est pas bon de nature, une certaine civilisation et l’utilisation de la raison permettent à l’Homme un certain assouplissement de sa nature mauvaise. Mais loin d’aller vers un perfectionnement continu, l’Homme retombe régulièrement dans ses travers. L’Homme est-il un danger pour la nature et pour la planète ? Une espèce nuisible et irrécupérable ? Ou bien y a-t-il encore des possibilités pour aller vers la sagesse ? Quand on regarde les sociétés appréciées par Swift, ce sont des sociétés où dominent la sagesse, l’entraide, l’ordre collectif, la vie en harmonie avec la nature, la lenteur, le dialogue… La science, les technologies, l’intelligence, ne sont en fait que des illusions qui maintiennent le cap vicieux de l’Homme.
Passages retenus
La sélection des décideurs, p. 85 :
Lorsqu’ils ont à choisir parmi plusieurs candidats à quelque office, ils regardent aux qualités morales plus qu’aux dons de l’intelligence. Le gouvernement des hommes étant en effet une nécessité naturelle, ils supposent qu’une intelligence normale sera toujours à la hauteur de son rôle et que la Providence n’eut jamais le dessein de rendre la conduite des affaires publiques si mystérieuse et difficile qu’on la dût réserver à quelques rares génies – tels qu’il n’en naît guère que deux ou trois par siècle. Ils pensent au contraire que la loyauté, la justice, la tempérance et autres vertus sont à la portée de tous, et que la pratique de ces vertus, aidée de quelque expérience et d’une intention honnête, peut donner à tout citoyen capacité pour servir son pays, sauf aux postes qui exigent des connaissances spéciales. Ils ne pensent pas qu’une intelligence supérieure puisse pallier à l’absence de ces vertus morales – bien au contraire, jamais ils n’oseraient confier un poste à un homme de ce genre, car on tient les fautes commises par l’ignorance d’un homme intègre pour infiniment moins préjudiciables au bien commun que les intrigues d’un homme sans scrupules et assez habile pour organiser, multiplier et défendre ses malhonnêtetés.
À propos de l’immortalité, p. 279 :
Le problème n’est pas d’organiser une vie toujours en son printemps, toujours comblée de bonheur et de santé, mais de supporter une existence perpétuellement en butte aux misères de la vieillesse. Les hommes, bien-sûr, auraient honte d’avouer que, même à ce prix-là, ils choisiraient encore de ne pas mourir.
Aspect négatif de la raison, p. 326-327 :
Mais puisqu’une créature se prétendant douée de raison peut commettre de telles abominations, il faut craindre que la corruption de cette faculté ne soit pire que l’animalité elle-même. Je crois donc pouvoir affirmer que ce que vous appelez raison n’est en réalité qu’une sorte de qualité naturelle, servant à décupler vos vices. Ainsi l’image que renvoie l’eau courante est celle d’un corps grotesque, non pas agrandi seulement, mais encore déformé.
Décadence de l’aristocratie, p. 339 :
Nos jeunes aristocrates sont élevés dès l’enfance dans l’oisiveté et le luxe ; dès qu’ils sont assez grands, ils épuisent toutes leurs forces et contractent d’odieuses maladies avec des femelles ignobles. Et quand ils ont perdu presque toute leur fortune, ils épousent, uniquement pour des raisons d’intérêt, une femme de naissance obscure, de caractère désagréable et de santé fragile qu’ils détestent et qu’ils méprisent. Les fruits qui naissent de pareilles unions sont, d’habitude, des enfants scrofuleux, rachitiques et difformes, de telle sorte que la famille s’éteindrait normalement au bout de trois générations, si la femme ne prenait pas sur elle de recruter un géniteur vigoureux parmi ses domestiques ou ses voisins, afin d’améliorer et de perpétuer la race. Ainsi, c’est un corps faible et languissant, c’est un aspect squelettique, c’est un teint jaune qui sont la marque d’un sang noble, et un air sain et robuste fait si mauvais effet chez un homme de qualité que tout le monde conclut que son vrai père a dû être un valet de pied ou un cocher.
Une espèce abominable, p. 347 :
Ces animaux ont, comme toutes les bêtes, les femelles en commun. La grande différence est que la femelle yahoo accepte le mâle même quand elle est pleine, et que les mâles se battent avec les femelles aussi férocement qu’entre eux. Ces deux pratiques sont la marque d’une bestialité si abominable, qu’aucune créature vivante n’est jamais tombée si bas.
Nicolas Bouvier raconte le voyage qu’il est en train de faire avec son ami Thierry Vernet, peintre et dessinateur. À bord de leur petite voiture, ils passent par les Balkans, par la Grèce, la Turquie, l’Iran puis l’Afghanistan où ils se séparent, Thierry Vernet rejoignant sa fiancée. Ils dorment là où ils peuvent, parfois dans l’auto se relayant au volant. Ils s’arrêtent quand ils ont besoin de réparer l’auto ou bien quand ils ont besoin de se reposer un peu ou de travailler pour refaire leurs réserves de nourriture.
Même si l’abri de ta nuit est peu sûr et ton but encore lointain sache qu’il n’existe pas de chemin sans terme Ne sois pas triste.
un hafiz cité par l’auteur, p. 223
Commentaires
Journal d’anecdotes, poétiques, humaines et esthétiques, ce récit de voyage s’attarde peu sur l’informatif géographique et culturel, sauf quand il y a quelque prétexte à méditation poétique ou philosophique – entendue comme sagesse de vivre. Plutôt que de s’intéresser au lieux touristiques célèbres, les deux voyageurs recherchent le pittoresque, l’isolé, le lieu où l’on se perd soi-même, où les repères socio-culturels se perturbent, où l’on est réduit à l’état d’homme. Ils ne restent qu’à peine à Istanbul et séjournent un an à Tabriz – décrite comme une ville perdue dans les montagnes ; et d’ailleurs Bouvier ne raconte presque rien sur la grande mégalopole ottomane et s’étend sur de nombreux chapitres sur cette ville oubliée. De même, en Iran, ils choisissent la voie inhospitalière du désert.
Ce qui reste des récits de Bouvier, ce sont des moments de grand désemparement – de perte de soi – quand la voiture casse en plein désert, quand l’hiver empêche de bouger ; quand les ressources manquent, des circonstance incongrues, quand les paysans aident ces deux étranges étrangers à pousser leur voiture dans les côtes ; de longues esquisses de quelque tchaïkhane où les travailleurs se réchauffent les mains ; la découverte d’un personnage extraordinaire, aventurier comme eux arrêté sur le chemin ; des moments d’introspection, de pause, de recul sur le voyage et enfin des scènes collectives comme des petits concerts dans de petits bars de campagne.
L’automne putride et doré qui avait saisi la ville nous remuait le cœur. C’est que le nomadisme rend sensible aux saisons : on en dépend, on devient la saison même et chaque fois qu’elle tourne, c’est comme s’il fallait s’arracher d’un lieu où l’on a appris à vivre.
p. 87
Passages retenus
Sur le bonheur immense du voyageur, p. 112 :
Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent… Et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive. Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec parcimonie à la mesure de notre faible cœur.
Dans une simple maison de thé, p. 155 :
Pour traverser l’hiver il faut aussi des habitudes. J’avais pris les miennes au coin du quartier arménien, à la gargote des portefaix. Avec les mendiants, ils formaient bien la bande la plus dépossédée de la ville. C’est pourquoi ils occupaient cette tchâikhane où, à l’exception d’un flic qui buvait son thé au comptoir, ils étaient certains d’être entre eux. La première fois que je m’y fourvoyai, il se fit aussitôt un silence tellement tendu et complet – comme si la bâtisse allait s’écrouler sur mon crâne – que je rentrai la tête dans les épaules et ne parvins pas à écrire une ligne. Moi qui croyais vivre frugalement, j’avais l’impression que mon bonnet miteux, ma veste râpée, mes bottes beuglaient l’aisance et le ventre plein. J’enfonçai la main dans ma poche pour faire taire quelques sous qui tintaient. J’avais peur, et j’avais bien tort : c’était la tanière la plus paisible de la ville. Aux alentours de midi, ils arrivaient par petits groupes grelottants et ployés, leur corde enroulée sur l’épaule. Ils s’installaient aux tables en bois dans un grommellement de bien-être, la vapeur montait des haillons, et les visages sans âge, tellement nus, patinés, usés qu’ils laissaient passer la lumière, se mettaient à briller comme des vieux chaudrons. Ils jouaient au tric-trac, lapaient leur thé dans la soucoupe avec de longs soupirs, ou formaient cercle autour d’une bassine d’eau tiède pour y tremper leurs pieds blessés.
Le voyage provoque le changement, p. 158 :
[À propos du retour prochain de Thierry] J’étais quand-même désemparé : cette équipe était parfaite et j’avais toujours imaginé que nous bouclerions la boucle ensemble. Cela me paraissait convenu, mais cette convention n’avait probablement plus rien à faire ici. On voyage pour que les choses surviennent et changent ; sans quoi on resterait chez soi. Et quelque chose avait changé pour lui, qui modifiait ses plans. De toute façon nous n’avions rien promis ; d’ailleurs il y a toujours dans les promesses quelque chose de pédant et de mesquin qui nie la croissance, les forces neuves, l’inattendu. Et à cet égard, la ville était une couveuse.
L’échec d’un projet américain en Iran, p. 194 :
Mais les villageois ? Ce sont des paysans assez misérables, soumis depuis des générations à un dur régime de fermage féodal. D’aussi longtemps qu’ils se souvenaient, on ne leur avait jamais fait pareil cadeau. Cela leur paraît d’autant plus suspect que, dans les campagnes iraniennes, l’Occidental a toujours eu réputation de sottise et de cupidité. Rien ne les a préparés à croire au Père Noël. Avant tout ils se méfient, flairent une attrape, soupçonnent ces étrangers, qui veulent faire travailler chacun, de poursuivre un but caché. La misère les a rendus rusés, et ils pensent qu’en sabotant les instructions qu’on leur donne, ils déjoueront peut-être ces desseins qu’ils n’ont pu deviner.
Plénitude du monde, p. 197 :
Mais comment expliquer ce qu’on ne ressent pas, et surtout dans une ville qui déborde à ce point les Catégories. Pas d’absurde ici… mais partout la vie poussant derrière les choses comme un obscur Léviathan, poussant les cris hors des poitrines, les mouches vers la plaie, poussant hors de terre les millions d’anémones et de tulipes sauvages qui, dans quelques semaines, coloreraient les collines d’une beauté éphémère. Et vous prenant constamment à part. Impossible ici d’être étranger au monde – parfois pourtant, on l’aurait bien voulu. L’hiver vous rugit à la gueule, le printemps vous trempe le cœur, l’été vous bombarde d’étoiles filantes, l’automne vibre dans la harpe tendue des peupliers, et personne ici que sa musique ne touche. Les visages brillent, la poussière vole, le sang coule, le soleil fait son miel dans la sombre ruche du bazar, et la rumeur de la ville – tissu de connivences secrètes – vous galvanise ou vous détruit. Mais on ne peut pas s’y soustraire, et dans cette fatalité repose une sorte de bonheur.
Le passe-partout de l’humeur hilare, p. 218 :
Je n’oubliais pas que c’était sur un éclat de rire que le vent avait tourné pour nous. Depuis, j’ai toujours en réserve quelque chose de cocasse à me murmurer intérieurement quand les affaires tournent mal ; par exemple, des douaniers, penchés sur votre passeport périmé, décident de votre sort dans une langue incompréhensible, et qu’après quelques interventions mal accueillies, vous osez à peine lever les yeux de vos chaussures. Alors, un calembour absurde, ou le souvenir de circonstances dont la drôlerie ne s’use pas, seul dans votre coin, et les uniformes – c’est leur tour de ne plus comprendre – vous considèrent avec perplexité, s’interrogent du regard, vérifient leur braguette et se composent un visage… jusqu’au moment où ils retirent, on ne sait pourquoi, les bâtons qu’ils mettaient dans vos roues.
Le secret du monde, p. 316 :
L’Asie engage ceux qu’elle aime à sacrifier leur carrière à leur destin. Ceci fait, le cœur bat plus au large, et il y a bien des choses dont le sens s’éclaire. Pendant que le vin tiédissait dans nos verres et que Terence regardait cheminer les étoiles, immobile et attentif comme un oiseau de nuit, un vers de Hafiz me revenait en mémoire : Si le mystique ignore encore le secret de ce Monde je me demande de qui le cabaretier peut bien l’avoir appris…
Écrire le voyage, p. 364 :
Existe-t-il une façon ordonnée, hiérarchique, de dire ce que l’on sait sur un lieu pareil ? Certainement. J’ai beau faire, elle ne me vient pas. J’ai pourtant bien rempli vingt pages de considérations sur le métier, de dates, sur ces feuilles de papier pelure jaune que j’emploie pour les textes dont je ne suis pas sûr. D’ailleurs, à mesure que les années passent, je le suis de moins en moins, sûr. Pourquoi ajouter des mots qui ont traîné partout à ces choses fraîches qui s’en passaient si bien ? Et comme c’est boutiquier, ce désir de tirer parti de tout, de ne rien laisser perdre… et malgré qu’on le sache, cette peine qu’on prend, ce travail de persuasion, cette lutte contre le refroidissement considérable et si insistant de la vie.
Tome 2 : – Les Oiseaux (-414) – Lysistrata (-411) – Les Thesmophories (-411) – Les Grenouilles (-405) – L’Assemblée des femmes (-392) – Ploutos (-388)
Résumé
Les deux serviteurs de Démos, Nikaos et Démosthène, se plaignent beaucoup car ces derniers temps, leur maître est tombé sous l’influence d’un flatteur escroc, le Paphlagonien Cléon. Celui-ci vole le travail des autres serviteurs de Démos, s’en approprie la gloire, et les maltraite. Ils lui dérobent un jour ses oracles et comprennent qu’il faut pour se débarrasser de lui, le remplacer par une fripouille encore plus mal éduquée. Ils vont alors trouver un charcutier pour lui demander de vaincre le Paphlagonien.
Commentaires
Si l’allégorie est très belle (regarder le Démos/peuple comme un maître sujet à la flatterie) et permet une prise de recul salvatrice sur des questions de politique brûlantes (Cléon refusant les négociations de paix est parti au front lui-même et par chance en est revenu avec les Lacédémoniens prisonniers, profitant ainsi du travail des généraux Nikaos et Démosthène), celle-ci aurait pu être davantage filée. La rencontre entre les deux vauriens est trop précoce alors qu’on aurait aimé une lutte d’influence plus progressive à la façon du Tartuffe de Molière.
Le parallèle entre la charcuterie et la politique est bien entendu le cœur du ressort comique. Il est amusant de voir comme Aristophane assimile politiciens et marchands charlatans, malpolis, voleurs, flatteurs, profiteurs… Pour lui, c’est la mauvaise éducation et la tromperie qui sont les plus efficaces pour diriger le peuple. De même l’allégorie est d’autant plus belle que le démos-peuple n’est dirigé que par bêtise, sa nature est d’être le chef, le seigneur, le dirigeant.
Passages retenus
p. 87 : Nous avons un maître ; c’est un caractère mal embouché, un grignoteur de fèves, facilement irritable. Il s’appelle Démos, il est originaire de Pnyx. C’est un vieux bonhomme atrabilaire, à moitié sourd. Au dernier marché de la nouvelle lune, il a fait l’acquisition d’un esclave tanneur, un Paphlagonien, une espèce de génie dans le domaine de la fourberie et de la calomnie. Ce Paphlagonien de la Tannerie n’a pas plutôt reconnu le caractère du vieux, qu’il se met à ramper devant lui, à le flatter, à le caresser, à le flagorner, à le séduire avec des rognures de cuir, en lui tenant des propos de cette espèce : « Ô Démos, contente-toi de juger une seule cause, et puis va prendre ton bain. Après quoi occupe-toi d’avaler, de mâcher, d’absorber, et de digérer cette pièce de trois oboles. Veux-tu que je t’apporte un casse-croûte ? » Et puis, à peine avons-nous fini, l’un ou l’autre, de préparer quelque chose pour notre maître, que ce Paphlagonien nous l’enlève pour lui en faire hommage.