Hausfater (Rachel) & Hassan (Yaël) 2001, De Sacha à Macha, Flammarion, Jeunesse Poche, 2010
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Résumé
Sacha fait la connaissance de Macha sur internet. Sacha est un garçon introverti qui souffre de ne pas avoir de connaissances à propos de sa mère : son père refuse de lui en parler. Plus dégourdie, Macha le pousse à insister et après des disputes avec son père, Sacha rompt les communications par mail et finit par partir sur les traces de sa mère à Saint-Pétersbourg…
Commentaires
Roman par mails et roman d’apprentissage. On retrouve ici la spécificité des romans épistolaires : tout se passe entre l’envoi de chaque mail et se laisse deviner entre les lignes. Macha peut être frustrée des envois courts ou irréguliers de son nouvel ami. La timidité et le mal-être de Sacha sont les conséquences directes de celle et celui de son père. Si le côté bavard et direct de Macha amènent Sacha à une action – une quête – dangereuse pour lui et irréalisable, cette action est dans l’échec même une réussite, un élément déclencheur qui amène Sacha et son père à comprendre l’importance de ce secret, du non-dit qui les sépare. Dès lors, l’origine du problème, la condamnation ou non de la mère qui les a abandonnés est presque secondaire. Bien que pas tout à fait convainquant en ce sens, les auteurs veulent amener à une non-condamnation des parents pour une faute qui trouve ses causes et ses circonstances dans des chaînes de complexe (complexe de pauvreté pour la mère).
Passages retenus
p. 25 : Rien à faire, hein, Macha ? Même quand tu ne veux pas parler, tu parles… pour me dire que tu ne parles pas ! Et puis tu me fais rire quand tu écris : « Je ne peux t’en dire plus. » Mais cette phrase en dit beaucoup, justement ! Quand on ne veut rien dire, on ne dit rien : première leçon de VRAI silence (je suis un spécialiste). Pas ton silence en toc, si bruyant que j’en ai les oreilles qui tintent. À moins que ce ne soit mon rire qui résonne ainsi.
Tchékhov (Anton) 1895, La Mouette, Actes Sud, Babel, 1996 Traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan (titre : Чайка)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Konstantin écrit une pièce et donne le premier rôle à Nina, la jeune femme qu’il aime. La pièce est très novatrice – symboliste – pour impressionner sa mère Irina, une célèbre actrice, et Trigorine, l’amant de celle-ci, écrivain reconnu.
Irina rit de la pièce de son fils et ce dernier se vexe. Trigorine, séduit par la fraîcheur de la jeune fille, la complimente. Nina, impressionnée par l’écrivain, décide de partir avec lui à Moscou pour accomplir sa vocation…
Commentaires
Avec la complexité de l’intrigue, les amours croisés des uns et des autres, la sensiblerie du fils, le caractère tranché de la mère et le bon bourgeois d’écrivain, les amours des personnages secondaires qui redoublent ceux de la famille noble, il y a de quoi se croire dans un vaudeville ou un mélodrame. C’est peut-être le sentiment qu’ont eu les premiers spectateurs de cette pièce, qui l’ont très mal reçue.
Pourtant, cette pièce propose une véritable réflexion sur la vie de l’artiste, la célébrité, les contradictions du travail et de la vie familiale et amoureuse. De même, Tchekhov montre comment les ambitions artistiques peuvent être trompeuses, mal motivées – recherchant la reconnaissance ou la célébrité, au lieu du simple plaisir de la pratique, peuvent aussi entrer en contradiction avec les amours. Le désir, et l’amour qui semble venir avec, n’en est pas moins trompeur et mal motivé – se rapprocher de quelqu’un qui peut aider à ses ambitions ; confusion entre amour et admiration pour la réussite – de sorte que chaque personnage de la pièce semble amoureux d’une personne qui ne lui rend pas son amour. En cela, il y a comme une mise en parallèle entre l’art et l’amour. Et le résultat est pathétique, sans appel : la majorité de ces personnages, détournés de ce qui est leur vraie nature, ne pourront trouver leur bonheur et rendront par ailleurs le reste de ceux qui pourraient l’être, malheureux, en volant leur moment de gloire, en négligeant leur amour…
On pourrait aussi établir un parallèle entre Tchekhov et Dostoïevski. De la même manière que ceux des romans de ce dernier, les personnages de Tchekhov semblent animés d’un libre-arbitre, non être manipulés par l’auteur. Ils agissent suivant leurs tensions internes, jusqu’au déchirement, à l’erreur. Contrairement aux romans de son prédécesseur, les conséquences de ces tensions sont plus pitoyables que tragiques. Mais il est difficile de comprendre s’il serait plus adéquat de ressentir de la pitié ou de se moquer de ces personnages ; là où les personnages dostoïevskiens sont plutôt dramatiques et inspirent des émotions, de la catharsis. Ainsi, Tchekhov se rapprocherait plutôt d’un Brecht, même si la distanciation n’est pas aussi nette.
Passages retenus
p. 121-122 : NINA. […] Il ne croyait pas au théâtre, il se moquait toujours de mes rêves, et, peu à peu, moi aussi, j’ai perdu la foi, et toute ma force d’âme est tombée… Et puis les soucis de l’amour, la jalousie, la peur, tout le temps, pour le petit… Je suis devenue mesquine, insignifiante, je jouais en dépit du bon sens… Je ne savais pas quoi faire de mes mains, je ne savais pas me tenir sur scène, je ne maîtrisais pas ma voix. Vous ne comprenez pas ce que c’est que cet état, de sentir qu’on joue d’une façon monstrueuse. Je suis une mouette. Non, ce n’est pas ça… Vous vous souvenez, vous aviez tiré une mouette ? Survient un homme, il la voit, et, pour passer le temps, il la détruit… Le sujet d’une petite nouvelle… Ce n’est pas ça… (Elle se passe la main sur le front.) De quoi est-ce que je ? … Je parle de la scène. Maintenant je ne suis déjà plus… Je suis déjà une véritable actrice, je joue avec bonheur, avec exaltation, la scène m’enivre et je suis éblouissante. Et maintenant, depuis que je suis ici, je sors tout le temps marcher, je marche et je réfléchis, je réfléchis et je sens que, de jour en jour, mes forces spirituelles grandissent… Maintenant, je sais, je comprends, Kostia, que, dans notre patrie – c’est la même chose qu’on joue sur scène ou qu’on écrive –, ce qui compte, ce n’est pas la gloire, pas l’éclat, pas ce dont je rêvais, mais la longue patience. Sache porter ta croix, aie la foi. J’ai la foi, et j’ai moins mal, et, quand je pense à ma vocation, je n’ai plus peur de la vie. TREPLEV (tristement). Vous avez trouvé votre voie, vous savez où vous allez, et, moi, j’erre toujours dans le chaos des songes et des images, sans savoir ni pour quoi ni pour qui il le faut. Moi, je n’ai pas la foi, et je ne sais pas ce que c’est, ma vocation.
Et la susceptibilité effaça un jeune prodige noir de l’histoire
Dongala (Emmanuel) 2017, La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica), Actes Sud, Babel
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
George Bridgetower est un petit prodige du violon. Il a appris au contact du maître Haydn chez le prince d’Autriche, là où son père, un noir de la Barbade, servait. Ce père a beaucoup d’ambition pour son fils et l’emmène à Paris où une révolution se prépare… Peut-être devront-ils partir plus rapidement que prévu à Londres, ville où le père avait débarqué, de nombreuses années auparavant… Plus tard, il devient l’ami de Beethoven qui écrit pour lui la sonate n°9…
Commentaires
Ce roman historique permet de faire apparaître certaines réalités méconnues de l’histoire des noirs en Europe. Et oui, au temps de la Révolution, on pouvait trouver en Europe des Noirs et des métis qui pouvaient même appartenir à la haute ou très haute société – ici dans le milieu de la musique. L’auteur se fait également plaisir en évoquant l’actualité historique de la Révolution, le Londres de ces années… Il en profite pour donner quelques précisions au sujet de l’esclavage des Irlandais, parfois plus violent encore avant l’arrivée des Noirs plus costauds, et de l’esclavage des noirs par les populations arabes qui empêchaient systématiquement la reproduction de leurs esclaves en émasculant les hommes, ce qui leur permet d’éviter aujourd’hui les reproches des communautés noires – leur participation au commerce humain étant difficilement estimable… Bien que pas expert en musique, Emmanuel Dongala cherche à faire ressentir à quelques occasions l’effet de ces grands concerts auxquels son protégé à pu prendre part. Il s’amuse également à rendre vivantes quelques figures historiques comme le puritain Haydn, l’irascible Beethoven… L’intérêt historique est une chose, mais le roman tire avant tout son énergie du caractère que Dongala confère à son petit héros : amoureux à Paris, décidé et rebelle à Londres – là où son père retrouve l’envie d’un combat radical pour les Noirs –, admiratif et mature à Vienne. D’autre part bien-sûr, Dongala rend justice à un homme noir surdoué oublié d’une histoire de la musique classique vue comme culture exclusivement blanche.
Passages retenus
Paris peu avant la Révolution, p. 118 : Un beau soleil l’accueillit lorsqu’il quitta le bureau contrat en main et sortit dans la rue. Il était dans un état d’euphorie. En ce moment précis, le monde était tel qu’il le voulait, tel qu’il l’avait rêvé. Un étrange sentiment de gratitude envers cette ville de Paris monta en lui ; il en humait l’air à plein poumons et se demandait si on pouvait faire sentir à une ville qu’on l’aimait, qu’on avait le désir de la prendre dans ses bras. Oui, il aimait Paris, ses larges artères bordées de palais, ses parcs et jardins, et même les venelles tortueuses parmi lesquelles il s’était égaré un jour pendant qu’il cherchait une maison clandestine qu’on lui avait recommandée ; malgré les mendiants qui l’avaient assailli et quelques malandrins qui avaient tenté de l’interpeller, la main ferme sur le pommeau de son sabre, il avait continué son chemin dans ces rues mal famées auxquelles il trouvait malgré tout un attrait singulier.
Contrôle des noirs, p. 132 : [La police des noirs] était chargée d’interdire l’entrée des Noirs en France car l’on estimait qu’il y en avait déjà trop dans le royaume. Quant à ceux qui y vivaient, elle était chargée de contrôler s’ils séjournaient légalement dans le pays en s’assurant qu’ils portaient bien leur cartouche, un étui métallique contenant un certificat portant le nom, l’âge, la profession ainsi que le nom du propriétaire de la personne si elle était esclave. Et on renvoyait d’office celles qui n’en avaient pas vers les colonies d’où ils étaient censés provenir.
Séduction par la musique, p. 142 : Qui ne connaissait pas l’air le plus populaire [Il pleut, il pleut bergère…] de Paris en ce moment ? Il ne l’avait jamais joué mais ce n’était pas un problème. Il attaqua. Mathilde n’attendit pas longtemps avant d’être emportée, et se mit à accompagner la musique en chantant. À la fin du morceau, George ne s’arrêta pas, il entama un air de rigaudon, vif, gai. Mathilde, enchantée, sauta de la table et se mit à danser. George enchaîna aussitôt avec une gigue qu’il exécuta sur un tempo rapide. Il jouait en se déplaçant autour de Mathilde, tenant son violon tantôt à hauteur de sa tête, tantôt sur sa poitrine, à l’envers ou encore droit à la manière d’un violoncelle, en se tordant dans des positions incroyablement acrobatiques. Mathilde, émerveillée, enjouée, dansait, dansait, tourbillonnait en battant des mains pour marquer les temps forts de la mesure. Et lorsque George, après avoir tiré les derniers sons de l’instrument et s’être incliné de façon délibérément clownesque, se releva et ouvrit largement ses bras, Mathilde s’y précipité spontanément, caressant ses cheveux frisés et moutonnants qu’elle trouvait étranges et attirants. Il la serra à son tour, l’écrasant contre sa poitrine. Un frisson étrange mais agréable le parcourut. C’était la première fois de sa vie qu’il serrait une fille dans ses bras. Au bout d’un moment, Mathilde s’écarta de lui et le visage rayonnant lui dit : – Jamais dans ma vie quelqu’un n’a joué rien que pour moi. Je n’oublierai jamais. Je te remercie vraiment, George. Elle planta un petit baiser sur les lèvres de George et s’éloigna.
Calvino (Italo) 1957, Le Baron perché, Gallimard, 2018 Traduit de l’italien par Martin Rueff (titre original : Il Barone rampante)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Lors d’un repas en famille, Cosimo se dispute avec son père, il baron di Rondo. Il grimpe dans l’un des arbres du jardin, et décide de ne plus en redescendre. Son frère lui fait parvenir le nécessaire. En passant par les branches il gagne le jardin voisin, où une jeune fille fait de la balançoire. Plus loin, il rencontre les petits chapardeurs de pomme, fait connaissance avec les paysans des terres de son père, les bohémiens, les chasseurs, les brigands, des exilés espagnols… Cosimo chasse, prend en charge la protection de la forêt, aide ses sujets, lit, envoie des lettres aux philosophes français des Lumières…
L’auteur : Italo Calvino (1923-1985) Grandit à Sanremo (Ligurie), père agronome, mère biologiste. Education laïque et antifasciste. Pendant la guerre, il interrompt ses études d’agronomie et s’engage dans les brigades Garibaldi, puis au Parti communiste, écrit dans les journaux. Après la guerre, il fait des études de lettres, puis se lance en littérature avec l’appui de Cesare Pavese, publiant son premier roman en 47, Les Sentier des nids d’araignée, parlant de ses années de résistance dans un style néo-réaliste. En 52, il semble changer de direction en se tournant vers le conte philosophique avec sa trilogie des Ancêtres (Le Vicomte pourfendu, le Baron perché et le Chevalier inexistant), et en rompant avec le Parti communiste à la suite de l’invasion soviétique de la Hongrie en 56. Après son mariage en 64 et la naissance de sa fille, il s’installe à Paris en 67 et devient membre du groupe artistique de l’Oulipo en 73.
Commentaires
Bien que ce roman soit de facture réaliste, écrit et publié bien avant l’adhésion de Calvino au groupe Oulipo (16 ans plus tard), c’est bien l’idée de base en tant que contrainte, un homme vivant dans les arbres, qui semble guider l’acte créateur, obligeant à penser la cohérence d’un mode de vie dans les arbres, les conséquences de ce donné : comment dort-il, se lave-t-il, mange-t-il ? quels rapports avec les terrestres ? quelles rencontres pourrait-il faire ? comment pourrait-il vivre l’amour ? et satisfaire ses besoins ? quelle vision du monde a-t-il ? que pourrait-il apporter à la société ? comment la société le percevrait-elle ? Ce roman est en cela proche des contes philosophiques du XVIIIe, de Voltaire, Diderot… auxquels le récit fait allusion. Le jeune baron devient même un acteur des Lumières, correspondant avec les philosophes de son temps. Les contes philosophiques sont souvent caractérisés par le principe du décentrement, un point de vue décalé sur le monde, une étrangeté du monde imaginaire créé qui empêche le lecteur d’adopter ses automatismes de pensée (égocentrés ou ethnocentrés) et le force à reconstruire ses jugements depuis un nouveau centre : Gulliver devant les Lilliputiens chez Swift et un géant grand de plusieurs km chez Voltaire, naïveté absolue de Candide, regard des Perses sur la Cour du roi de France chez Montesquieu… Ici, Cosimo vivant dans les arbres, porte un nouveau regard sur la condition humaine : son oncle un peu fou dont il finit par deviner les actions et agitations secrètes, les bohémiens et brigands que tout le monde déteste… Le personnage, en cela, est symbole de l’œuvre, et représente peut-être également la pensée de l’auteur : il est important de prendre du recul, faire un pas de côté pour mieux penser le monde et agir, faire revenir les lumières sur un monde sombre ; Calvino rompt à cette époque avec le Parti communiste qui tend à imposer selon le modèle stalinien, un suivisme artistique et idéologique, limitations à la création et à l’imaginaire. Sous le signe des Lumières, l’œuvre est un appel à la liberté, adolescent qui se rebelle contre une famille terne, appliquant des principes froids qui coupent toute humanité. Appel à la réflexion, à la pensée, à la philosophie, à la vie, à l’humour, à l’aventure de l’adolescence, avec presque un côté didactique. C’est peut-être en cela qu’on peut avec Tonio Cavilla (dans la postface ou « à propos » de cette édition) rapprocher le Baron d’Alice au pays des merveilles et de Peter Pan. Cependant, si l’œuvre conserve quelques éléments du conte : pirates, monde perché des migrants espagnols, le brigand éclairé, etc., le merveilleux à proprement parler est absent, le personnage n’est pas dans une perspective de quête (le roman est plutôt une fiction de biographie, retraçant la vie du personnage depuis sa jeunesse jusque sa mort), le récit ne propose pas de morale… C’est dans le rapprochement avec Don Quichotte qu’on trouvera peut-être les idées d’interprétations les plus riches. Comme le personnage de Cervantès se bat contre des moulins au nom d’un monde chevaleresque idéalisé depuis longtemps disparu, Cosimo fait acte de résistance contre le monde civilisé tel qu’il existe, monde de privilèges, de domination, de guerre, de discrimination, d’oppression des individus par les mœurs, de raison froide et destructrice… En grimpant dans les arbres, il semble renouer avec l’origine forestière des primates, comme s’il remettait en question la civilisation entière des hommes depuis la descente des arbres. Comme si une erreur originelle avait été faite, qui menait invariablement l’humanité aux tragédies des guerres mondiales, des bombes nucléaires et du fascisme. Ici, la nature, c’est cette forêt épaisse qui permet de relier Gênes à Nice, qui apparaît comme une nostalgie, déjà perdue à l’époque où le roman s’écrit. Si l’on pourrait s’attendre à ce que la crise d’adolescence se termine par une redescente de Cosimo, une perte d’illusions, un triomphe de la raison, des intérêts pratiques de sa position de baron, comme l’on pourrait attendre à une désillusion finale du Quichotte, l’un comme l’autre poursuivent leur rêve, leur crise, leur rébellion contre le réel. Et leur entêtement qui paraissait absurde et naïf, une folie, finit par impressionner, par séduire, par entraîner au rêve. Et c’est ce qui fait du Baron perché un symbole du XXIe siècle écologique et de son rêve du retour par la décroissance à une harmonie perdue avec la nature, harmonie qui caractérisait si bien les peuples primitifs, que l’on redécouvre aujourd’hui, parfois bien plus humains, organisés et cohérents que nous modernes. Dans ce rêve d’un règne de l’arbre retrouvé, Cosimo apparaît comme un prophète, pionnier, équilibriste et troubadour, prêchant depuis son arbre.
Passages retenus
Le bienfait de l’ouvrage en commun, p.164 : Il comprit ceci : les associations rendent toujours l’homme plus fort et elles mettent en valeur les meilleures aptitudes de chacun et elles procurent une joie qu’il est difficile d’obtenir si on reste à son compte, celle de constater qu’il existe nombre de gens honnêtes et de qualité, capables de faire de grandes choses, et pour qui il vaut la peine de vouloir le bien (tandis que lorsque l’on vit chacun pour soi, c’est souvent le contraire qui arrive, on voit les personnes sous leur autre face, celle qui nous force à tenir toujours la main sur la garde de l’épée). Donc, l’été des incendies fut un bon été : il y avait un problème commun que tous avaient à cœur de régler : et chacun le faisait passer avant ses intérêts personnels, et se trouvait payé en retour par la satisfaction éprouvée d’entretenir des relations de concorde et d’estime avec tant de personnes de qualité. Plus tard, Cosimo comprendrait que quand ce problème commun disparaît, les associations ne sont plus aussi bonnes qu’auparavant, et qu’il vaut mieux alors être un homme seul qu’un chef.
Passage du récit historique au conte romancé, p. 188 : Parti d’une version tout en inventions et en fioritures, je crois que Cosimo avait fini par arriver, au fur et à mesure d’approximations successives, à un récit presque véridique des faits. Il s’en sortit bien deux ou trois fois ; puis, comme les habitants d’Ombrosa ne se lassaient jamais d’écouter le récit, et qu’il y avait sans cesse de nouveaux auditeurs pour réclamer de nouveaux détails, il fut conduit à faire des ajouts, des amplifications, des hyperboles, à introduire de nouveaux personnages et de nouveaux épisodes, et elle devint plus inventée qu’au début.
Histoire Vs. Fiction, p. 189 : Bref, il avait été pris de la manie de ceux qui racontent des histoires et qui ne savent jamais si les meilleures sont celles qui se sont réellement passées, et dont l’évocation fait revenir comme une mer d’heures écoulées, sentiments infimes, ennuis, bonheurs, incertitudes, fausses gloires, dégoûts de soi, ou si ce ne sont pas plutôt celles qu’on s’invente, dans lesquelles on coupe à la serpe, et où tout semble facile, mais au cours desquelles, plus on introduit de variantes, plus on s’aperçoit qu’on se remet à parler des choses qu’on a traversées ou comprises dans la vraie vie. Cosimo était encore à l’âge où l’envie de raconter donne envie de vivre, et où on croit ne pas encore avoir vécu assez de choses à raconter, et c’est ainsi qu’il partait à la chasse, qu’il s’absentait pendant des semaines entières, et qu’il revenait sur les arbres de la place en tenant par la queue fouines, blaireaux et renards et il se mettait à raconter aux habitants d’Ombrosa de nouvelles histoires, qui, de vraies qu’elles étaient, devenaient inventées quand il les racontait, et d’inventées se faisaient vraies.
Premier amour, p. 202 : Et ainsi, serrés sur l’arbre, à chaque geste, ils étaient obligés de s’étreindre. « Houlà », dit-elle, et, lui le premier, ils s’embrassèrent. Ainsi commença l’amour, le garçon heureux et abasourdi, elle heureuse et pas surprise pour un sou (car rien n’arrive par hasard aux jeunes filles). C’était l’amour, si longtemps attendu par Cosimo et qui lui arrivait d’un coup sans prévenir, et tellement beau qu’il ne comprenait pas comment il avait pu imaginer qu’il était beau avant de le connaître. Et ce qui était le plus nouveau dans sa beauté c’était qu’il fût aussi simple et il sembla alors au jeune homme qu’il devait toujours en être ainsi.
Coup de foudre, p. 233 : Et voici qu’en moins de temps que ne l’avait prévu Cosimo, la femme à cheval était arrivée à la lisière du pré proche de lui, elle passait désormais entre les deux pilastres aux lions qui semblaient avoir été placés là en son honneur, et elle se tournait vers le pré et vers tout ce qu’il y avait au-delà du pré, avec un large geste qui pouvait être d’adieu, et elle galopait vers l’avant, passait sous le frêne, et Cosimo avait bien vu son visage et son corps, droit sur la selle, le visage qui était tout à la fois celui d’une femme fière et d’une petite fille, le front heureux de se retrouver au-dessus de ces yeux, les yeux heureux de se retrouver sur ce visage, le nez la bouche le menton le cou chaque chose en elle heureuse de toutes les autres choses en elle, et tout tout tout rappelait la fillette vue alors qu’elle avait douze ans sur la balançoire le premier jour qu’il était monté sur l’arbre : Sofonisba Viola Violante d’Ondariva. Cette découverte, ou plutôt le fait d’avoir porté depuis le premier instant cette découverte inavouée au point de pouvoir la proclamer à lui-même, remplit Cosimo d’une espèce de fièvre. Il voulut la rappeler en hurlant, pour qu’elle levât les yeux vers le frêne et qu’elle le vît, mais dans sa gorge seul le cri de la bécasse lui vint, et elle ne se retourna pas. Désormais le cheval blanc galopait dans la châtaigneraie, et les sabots battaient sur les bogues éparpillés au sol, ouvrant et découvrant l’écorce luisante et ligneuse de leur fruit. L’amazone dirigeait son cheval tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; et Cosimo pensait qu’elle était déjà loin et inatteignable, et alors, sautant d’arbre en arbre, il la voyait à nouveau reparaître avec surprise dans la perspective des troncs, et cette manière de se mouvoir excitait davantage encore le feu du souvenir qui flamboyait dans la mémoire du baron. Il voulait l’appeler, signaler sa présence, mais de ses lèvres ne venait que le gloussement de la perdrix grise, et la cavalière ne lui prêtait aucune attention.
La route difficile d’un perdant en quête de lui-même
Coe (Jonathan) 2010, La vie très privée de Mr Sim, Gallimard, 2011 Traduit de l’anglais par Josée Kamoun (titre original : The terrible privacy of Maxwell Sim)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
En dépression depuis quelques mois, sa femme partie avec sa fille, Maxwell Sim, 48 ans, rentre en Angleterre après quelques jours passés auprès de son père à Sidney. Il va devoir retrouver sa vie vide, sans intérêt, de vendeur dans un magasin de jouets. Dans l’avion, il rencontre une jeune femme séduisante qui lui fait découvrir l’histoire de Donald Crowhurst, marin qui avait triché lors d’un tour du monde en voile, se laissant finalement mourir en mer avant qu’on découvre la supercherie. A Watford, son ami Trevor lui propose de participer à un road trip commercial pour son entreprise de brosses à dent. Maxwell se retrouve ainsi au volant d’une Toyota Prius, accompagné de la voix féminine du GPS, en route pour les Shetlands. Il prévoit sur le chemin quelques étapes, espérant reprendre le contrôle de sa vie.
Commentaires
Apparemment inspiré d’un fait divers insolite (la découverte d’un VRP presque nu dans une belle voiture, avec deux bouteilles de whisky vides, un carton de brosses à dent et d’un sac de cartes postales), ce roman brode une histoire ancrée dans le réel et dans notre époque, apparemment très simple comme la vie ratée du protagoniste, « looser » par excellence, membre de la classe moyenne incapable de réussir dans la compétition sociale, éternellement dénué de passion, incapable de vivre l’amour, loin de tout engagement politique, semblant passer à côté de toutes les opportunités, séduit par l’artificialité de la technologie qui remplace et comble le vide de sa vie, mal à l’aise dans l’existence. Or, d’anecdotes en mésaventures, la vie de M. Sim s’épaissit. La figure emblématique de Donald Crowhurst donne perspective à son périple : pour sortir de sa situation de complexé, Mr Sim ne peut que se mettre dans une situation de risque, à laquelle il ne peut répondre que par l’échec, la tricherie ou le suicide. L’auteur va plus loin encore, sur le terrain psycho et socio-logique, cherchant à comprendre ce qui enferme ainsi le petit bourgeois (ou citoyen anglais moyen) dans un monde de médiocrité, notamment en s’intéressant à la fonction paternelle. Le père est lui aussi en échec : attirance pour une fonction artistique qui le dépasse (ici, la poésie, dont les codes, goûts et conditions de réussite sont essentiellement dictés par l’élite) ; frustration par rapport à une tentation sexuelle toujours refoulée ; fragilité devant l’échec ; bassesse de certains actes visant à combler sa frustration ; jalousie envers les personnes réussissant ; difficulté à parler de ses problèmes… La figure du père est ici fondamentale pour comprendre le looser, bien plus que celle de la mère. Dans un monde soi-disant progressiste, l’image dominante de l’homme continue d’être celle de l’homme viril, compétiteur, fort, hétérosexuel, père de famille… Cette représentation crée beaucoup de frustrations, particulièrement dans la classe moyenne, les marges et les élites restant plus à l’aise avec la transgression (On pensera ici au Mythe de la virilité, d’Olivia Gazalé, qui pointe du doigt la persistance de la représentation de l’homme en mâle alpha, faisant grandement souffrir les hommes s’en éloignant). Ce qui semblait se rapprocher au départ d’un road trip looser (Maxwell cherchant le contact humain au retour à Watford, se fait raquetter…), à l’image de certaines parodies américaines, américains moyens singeant les intellos et marginaux des films d’auteur, prend l’épaisseur anglaise, la finesse du regard, à la manière d’un Ken Loach, faisant du looser un perdant magnifique, luttant de tout son être contre les frontières ridicules de l’existence médiocre du petit bourgeois destiné à l’échec, au mal-être, fabriqué en série par un monde industriel.
Passages retenus
La déception de l’enfant, p. 78 : Dans la vie de tout enfant, je présume, il vient un jour où le mot « déception » prend toute la cruauté de son sens. L’instant où il comprend que ce monde, qu’il avait jusque-là cru porteur de toutes les promesses, riche de possibilités infinies, n’est en fait qu’une vulgaire boule affligée d’un vice de fabrication. Cet instant est parfois dévastateur, et peut laisser des séquelles psychiques pendant des années, tant il est plus fort que le souvenir des premières joies et des premiers enthousiasmes de l’enfance.
Goût pour le banal urbain produit en série, p. 300 : Encore un déjeuner solitaire, encore une aire de services, encore un panino. Champignons, prosciutto et salade verte, cette fois. Bienvenue à l’Aire de services d’Abington. C’est plus fort que moi, j’aime ces endroits. Je m’y sens chez moi. J’aimais bien les chaises en bois foncé, les tables en bois clair, le look Habitat, très nineties. J’aimais bien les deux énormes yuccas qui trônaient entre les tables. J’aimais le deck de bois battu par le vent, dehors, les parasols fermés, claquant sous la brise humide du jour. J’aimais qu’au milieu de ce paysage spectaculairement rural on ait recréé cette oasis de banalité urbaine. J’aimais l’expression de ceux qui qui quittaient le comptoir du Café Primo avec leur plateau de pizza ou de fish and chips, anticipant leur plaisir, convaincus qu’ils allaient se régaler. C’était mon genre, cet endroit, je m’y sentais à ma place.
Supercherie du narrateur, réécrire sa vie dans la fiction, p. 327 : Non, rien n’est vrai, mais vous savez quoi ? Je crois que je commence enfin à me débrouiller, comme écrivain. Qui sait si je ne vais pas suivre les traces de Caroline et tenter à mon tour de le monter, ce fameux groupe d’écriture de Watford ? A mon avis, il y a des passages du dernier chapitre qui valent bien le travail de Caroline sur nos vacances en Irlande. Ca vous a plu, la scène érotique où toutes mes phrases commençaient par « j’oublie » ? Ca, c’est du boulot d’écrivain, tiens ! Il m’a fallu du temps pour la trouver, cette idée. Et je dois avouer que j’y ai vraiment pris plaisir. Je n’aurais jamais imaginé qu’inventer soit aussi gratifiant. J’ai pris plaisir à mon petit fantasme sur Alison, notre nuit de passion et notre vie commune. L’espace d’un instant, j’ai cru être encore chez elle, dans sa chambre, et que tout arrivait vraiment, au lieu de cette réalité de merde, minable, misérable, immanquable […].
L’élite abrite des parasites dont le comportement déviant mène à de grands drames
Simenon (Georges) 1931, Le Chien jaune (Maigret), Grasset, Le Livre de poche, 2008
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Un homme complètement ivre sort de l’hôtel de l’Amiral à Concarneau où il a joué aux cartes avec des amis. Il s’abrite du vent dans une entrée de maison abandonnée pour allumer sa cigarette. Tandis qu’un chien jaune passe par là, une balle lui est tirée dans le dos. Le commissaire Maigret accompagné de l’inspecteur Leroy est appelé pour résoudre l’affaire. Ils interrogent les amis de l’ivrogne qui étaient là ce soir-là : un vice consul du Danemark, un médecin qui a peu exercé, un ancien journaliste, la jeune serveuse qui a l’air inquiète et triste… D’autres événements ne tardent pas à suivre, et les journalistes de Paris, le maire, font pression sur Maigret pour obtenir des résultats.
Commentaires
Policier assez classique avec des morts mystérieuses, une enquête qui se complexifie et ne sera résolue qu’à la toute fin avec un grand discours explicatif du commissaire. Mais la question de la culpabilité est également complexe et invite le lecteur à une réflexion sur les degrés de responsabilité (celui qui tient l’arme, celui qui pousse au crime). Ce qui rend la narration de Maigret particulièrement intéressante est en conséquence la manière dont l’auteur porte un regard critique sur les personnages mis en scène, à travers son personnage de commissaire, avatar porte-parole, dont le caractère excentrique peut être considéré comme un instrument de défoulement pour l’auteur. Pitié pour les pauvres qui se rendent responsables malgré eux, jouets de la mécanique cruelle mise en place par une classe parasite. Le récit souligne légèrement mais de manière assez claire tout de même le lien qui existe entre ces parasites et le maire. Est-il coupable ? Ou simplement fait de la même chair ? Le récit ne tranche pas mais laisse le lecteur libre de juger sur le comportement de celui-ci qui veut un coupable facile et rapide. En tout cas, le commissaire et ses manières, antipathique pour ses gens d’importance que sont le maire et les journalistes fouille-merde, empathique pour les pauvres victimes et pauvres coupables, entraînera probablement l’adhésion du lecteur.
Passages retenus
p. 27 : – Viens ici ! Lui dit-il en se renversant sur sa chaise. Et il ajouta, comme elle restait debout dans une attitude compassée : – Assieds-toi !… Quel âge as-tu ? – Vingt-quatre ans… Il y avait en elle une humilité exagérée. Ses yeux battus, sa façon de se glisser sans bruit, sans rien heurter, de frémir avec inquiétude au moindre mot, cadraient assez bien avec l’idée qu’on se fait du souillon habitué à toutes les duretés. Et pourtant on sentait sous ces apparences comme des pointes d’orgueil qu’elle s’efforçait de ne pas laisser percer. Elle était anémique. Sa poitrine plate n’était pas faite pour éveiller la sensualité. Néanmoins elle attirait, par ce qu’il y avait de trouble en elle, de découragé, de maladif.
p. 47 : Maigret n’était pas un ange de patience. Il grommela en enfonçant les deux mains dans ses poches : – F…ez-moi la paix ! Et il s’achemina vers le centre de la ville. C’était idiot ! Il n’avait jamais vu pareille chose. Cela rappelait les orages tels qu’on les représente parfois au cinéma. On montre une rue riante, un ciel serein. Puis un nuage glisse en surimpression, cache le soleil. Un vent violent balaie la rue. Éclairage glauque. Volets qui claquent. Tourbillon de poussière. Larges gouttes d’eau. Et voilà la rue sous une pluie battante, sous un ciel dramatique !
Quand l’amour entre en contradiction avec les valeurs courtoises
Béroul, 1150(~), Le Roman de Tristan [in Tristan et Iseut], Le Livre de Poche, Lettres Gothiques, 1989 Traduit de l’ancien français par Philippe Walter.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Résumé
Tristan est revenu d’Irlande avec Yseult, la femme promise à son oncle le roi Marc. Sur le bateau du retour, ils ont bu par erreur le filtre d’amour qui était destiné aux futurs mariés. Ils vivent à la Cour de Tintagel mais ne peuvent s’empêcher de s’aimer. Ils éveillent des soupçons, suscitent les rumeurs. Certains barons jaloux parlent au roi. Le nain bossu astrologue leur tend des pièges. Marc finit par les condamner mais ils s’échappent et partent vivre dans la forêt.
Commentaires
Dans ce qui nous reste de cette version du Roman de Tristan, Béroul se concentre de manière claire sur la relation adultérine, sur la manière dont les amants vivent leur amour interdit, se cachent, jouent de double discours et d’astuce pour éteindre les doutes de Marc. Mais malgré tout, ils vivent dans le pêché et en souffrent. Pour autant, le récitant ne les juge absolument pas et les prend clairement en pitié, tandis que ceux qui essaient de dire la vérité au roi sont des calomniateurs, des barons félons. Le mal qu’ils symbolisent à vouloir dénoncer leur amour est incarné par la difformité du nain bossu. Ce qui excuse leur situation est le fait qu’ils ont bu le filtre d’amour par erreur et qu’ils se repentent toujours de faire du mal au roi Marc, de vivre un amour interdit, qu’ils seraient prêts à tout pour abandonner leur amour, mais ils ne le peuvent pas, physiquement. Et c’est ainsi qu’ils rompent leurs amours après les trois ans que dure l’effet du filtre qu’ils ont bu, et reprennent une vie de bon chrétien.
Si il n’y avait pas de filtre magique, l’amour adultérin serait condamnable, et donc incompatible avec les règles de la courtoisie. Une fois que Yseult rejoint son mari, Tristan se conduit en chevalier, rendant service platonique à sa dame, lui permettant de prêter serment non mensonger. Cependant, ce filtre d’amour, relevant de la magie – conférant une attraction physique irrésistible –, n’est-il pas un symbole du coup de foudre ? Si c’est ainsi, alors Béroul va contre les règles de courtoisie et légitimerait la relation « amoureuse » hors mariage si l’amour est trop fort (ou considérerait la passion comme un poison durant trois années au plus).
Passages retenus
Difficulté de dissimuler un amour, vers 573 : Ha ! Dex, qui puet amor tenir Un an o deus sanz descovrir ? Car amor ne se puet celer : Sovent cline l’un vers son per, Sovent vienent a parlement, Et a celé et voiant gent. Par tot ne püent aise atendre, Maint parlement lor estuet prendre.
Piégé par une plaie mal refermée, vers 716 : Le jor devant, Tristan, el bois, En la janbe nafrez estoit D’un grant sengler, molt se doloit La plaie molt avoit saignié ; Deslïez ert, par son pechié. Tristan ne dormoit pas, ce quit ; Et li rois live a mie nuit, Fors de la chanbre en est issuz ; O lui ala le nain boçuz. Dedans la chanbre n’out clartez, Cirge ne lanpë alumez. Tristan se fu sus piez levez. Dex ! Porqoi fist ? Or escoutez ! Les piez a joinz, esme, si saut, El lit le roi chaï de haut. Sa plaie escrive, forment saine ; Le sanc qui’en ist les dras ensaigne. La plaie saigne ; ne la sent, Qar trop a son delit entent.
Le beau couple endormi, vers 1816 : Oez com il se sont couchiez : Desoz le col Tristan a mis Son braz, et l’autre, ce m’est vis, Li out par dedesus geté ; Estroitement l’ot acolé, Et il la rot de ses braz çainte. Lor amistié ne fu pas fainte. Les bouches furent pres assises, Et neporquant si ot devises Que n’asenbloient pas ensenble. Vent ne cort ne fuelle ne trenble. Un rais decent desor la face Yseut, que plus reluist que glace. Eisi s’endorment li amant, Ne pensent mal ne tant ne quant.
Regret d’avoir trahi son lien de vassalité, vers 2161 : Ha ! Dex, fait il, tant ai traval ! Trois anz a hui, que riens n’i fal, Onques ne me failli pus paine Ne a foirié n’en sorsemaine. Oublïé ai chevalerie, A seure cort et baronie. Ge sui essaillié du païs, Tot m’est failli et vair et gris, Ne sui a cort a chevaliers. Dex ! tant m’amast mes oncles chiers, Se tant ne fuse a lui mesfez ! Ha ! Dex, tant foiblement me vet ! Or deüse estre a cort a roi, Et cent danzeaus avoques moi, Qui servisent por armes prendre Et a moi lor servise rendre. Aler deüse en autre terre Soudoier et soudees querre. Et poise moi de la roïne, Qui je doins loge por cortine. En bois est, et si peüst estre En beles chenbres, o son estre, Portendues de dras de soie. Por moi a prise male voie. A Deu, qui est sire du mont, Cri ge merci, que il me donst Itel corage que je lais A mon oncle sa feme en pais.
Un couple et son bonheur simple face au confort et aux illusions matérialistes
Perec (Georges) 1965, Les Choses (Une histoire des années soixante), 10/18
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Jérôme et Sylvie, enfants d’une classe moyenne naissante, vivent dans un mignon petit appartement mansardé, trop petit, dans le quartier latin. Ils se promènent dans les beaux quartiers et rêvent d’un bel appartement bourgeois, mêlant modernité, confort et finesse artistique. Ils sortent avec leurs amis et rêvent de festins. Ils n’ont pas les finances mais ne peuvent se résoudre à travailler pleinement dans une compagnie sérieuse qui leur apporterait ce confort. Ils tiennent à leur liberté d’artiste ou de bohème. Ils rêvent donc d’une chance merveilleuse qui leur apporterait la fortune.
L’auteur : Georges Perec (1936-1982) D’une famille de juifs polonais, il grandit à Belleville, où sa mère tient un salon de coiffure. Son père meurt au front en 40, sa mère est déportée à Auschwitz. Georges est adopté par une tante et son mari, parents de la philosophe Bianca Lamblin, ancienne amante de Simone de Beauvoir, de quinze ans son aînée. Traumatisé par la guerre et la perte de ses parents, il suit une première thérapie auprès de Françoise Dolto en 49. Après une hypokhâgne au lycée Henri-IV en 54, il commence un projet de roman, Les Errants, et des études d’histoire qu’il abandonne. Il passe son service militaire en 58-59 à Pau, puis rentre à Paris, où il fait la connaissance de Paulette, étudiante à la Sorbonne. Ils se marient en 60 et s’installent à Sfax en Tunisie où sa femme est nommée enseignante. Perec obtient en 62 un poste de documentaliste pour le CNRS. Paulette aide et appuie son mari pour la création de son premier roman dont on lui doit le titre puis participe aux ateliers menant à l’écriture de La Disparition, roman sans « e », avant leur séparation en 69.
Commentaires
D’un point de vue formel, Perec impose l’emploi de l’imparfait, et du conditionnel. Il se désintéresse de l’événement, de l’accompli – objets classiques du récit de roman – au profit de l’habitude, de la virtualité du rêve – qui s’opposent et crée donc le lieu de l’action narrative. Il y a une tension entre l’état de bonheur qu’ils touchent par leur mode de vie – qui ne les satisfait qu’à moitié – et celui qu’ils visent qui nécessiterait une action – conquête de richesse – à laquelle ils se refusent et qui détruirait le bonheur qu’ils ont déjà. De plus ce bonheur matériel entrevu – par les publicités essentiellement – goûté seulement dans le statut de petite bourgeoisie, serait lui aussi une jouissance inactive, mêlant le bien-être matériel, à une indépendance au temps de travail. Si ils se consacrent à l’enrichissement par le travail, ils devront donc renoncer au mode de vie qui leur apporte le bonheur : artiste, bohème, la liberté. S’il y a un bonheur qui existe réellement dans la jouissance matérielle, il ne peut exister dans une vie aliénée par le travail, sans une émancipation, donc seule une vie de rentier semble pouvoir réconcilier ces deux aspirations. C’est ainsi qu’on pourrait entendre la citation de Marx en fin de récit. Les personnages de ce roman sont pris dans ce dilemme entre deux bonheurs concurrents : l’émancipation et le confort matériel. Ils tentent de les combiner, en rêvent, mais c’est un échec, écrit d’avance. Le récit de Perec tend même à montrer que la société pousse logiquement au choix du second : l’émancipation ne peut vraiment durer, l’inconfort dans un temps long met en danger cette émancipation. Les Choses, premier roman publié initialement sous-titré Une histoire des années soixante, comporte ainsi un aspect très autobiographique, mettant en scène un couple proche de celui que l’auteur forme alors avec Paulette, traversé par des contradictions et tensions typiques des années soixante et réflexions : vie de Bohême étudiante, critique marxiste de la société de consommation ; confort matériel propice à la survie du couple ; séduction de la vie de richesse et de luxe…
Passages retenus
p. 58 : L’ennui, avec les enquêtes, c’est qu’elles ne durent pas. Dans l’histoire de Jérôme et de Sylvie était déjà inscrit le jour où ils devraient choisir : ou bien connaître le chômage, le sous-emploi, ou bien s’intégrer plus solidement à une agence, y entrer à plein temps, y devenir cadre. Ou bien changer de métier, trouver un job ailleurs, mais ce n’était que déplacer le problème. Car si l’on admet aisément de la part d’individus qui n’ont pas encore atteint la trentaine qu’ils conservent une certaine indépendance et travaillent à leur guise, si même parfois on apprécie leur disponibilité, leur ouverture d’esprit, la variété de leur expérience, ou ce qu’on appelle encore leur polyvalence, on exige en revanche, assez contradictoirement d’ailleurs, de tout futur collaborateur qu’une fois passé le cap des trente ans (faisant ainsi, justement, des trente ans un cap) il fasse preuve d’une stabilité certaine, et que soient garantis sa ponctualité, son sens du sérieux, sa discipline. Les employeurs, particulièrement dans la publicité, ne se refusent pas seulement à embaucher des individus ayant dépassé trente-cinq ans, ils hésitent à faire confiance à quelqu’un qui, à trente ans, n’a jamais été attaché. Quant à continuer, comme si de rien était, à ne les utiliser qu’épisodiquement, cela même est impossible : l’instabilité ne fait pas sérieux ; à trente ans, l’on se doit d’être arrivé, ou bien l’on est rien. Et nul n’est arrivé s’il n’a trouvé se place, s’il n’a ses clés, son bureau, sa petite plaque.
p. 80 : D’autres fois, ils n’en pouvaient plus. Ils voulaient se battre, et vaincre. Ils voulaient lutter, et conquérir le bonheur. Mais comment lutter ? Contre qui ? Contre quoi ? Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l’univers miroitant de la société mercantile, les prisons de l’abondance, les pièges fascinants du bonheur. Où étaient les dangers ? Où étaient les menaces ? Des millions d’hommes, jadis, se sont battus, et même se battent encore, pour du pain. Jérôme et Sylvie ne croyaient guère que l’on pût se battre pour des divans Chesterfield. Mais c’eût été pourtant le mot d’ordre qui les aurait le plus facilement mobilisés. Rien ne les concernait, leur semblait-il, dans les programmes, dans les plans : ils se moquaient des retraites avancées, des vacances allongées, des repas de midi gratuits, des semaines de trente heures. Ils voulaient la surabondance ; ils rêvaient de platines Clément, de plages désertes pour eux seuls, de tours du monde, de palaces.
Hussain (Fawaz) 2016, Orages pèlerins, Le Serpent à plumes
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Quatre kurdes, venant des quatre zones géographiques – Turquie, Iran, Syrie et Irak – décident de partir vivre en France. Rustémé Zal, le plus âgé d’entre eux, fuit son petit village et le régime militaire Syrien, espérant bien revenir riche ou faire venir sa femme restée au pays, mais il est bien incapable de s’adapter. Sherko fuit l’Iran pour fuir cette vieille société écrasante, cette culture qui l’oppresse, préférant vivre comme un petit chien en Europe qu’en Kurde en Iran. Plein d’illusions, Dara, en Irak, fantasme un amour suggéré par la photo d’une prostituée, donnée par le passeur. Sino est le fils d’un mollah devenu médium à Diarbakır, profondément cultivé et connaissant la France avant d’y arriver, il est évidemment amené à y réussir.
Commentaires
Racontant tour à tour le départ des quatre protagonistes, puis leur parcours à Paris, ce roman a un aspect sociologique. Le déplacement dans le bus, la vie au village de la femme de Rustémé Zal… Mais en même temps, il y a une composante de fantaisie ou de merveilleux qui vient contrebalancer ce côté documentaire. Sherko arrive dans une grande ville et se retrouve pris dans une aventure digne des Mille et une Nuits. Sino a une aventure avec une étrange sorcière. La rencontre de la jeune fille de la photo est-elle un hasard romanesque ou un symbole d’une destinée déjà toute tracée ? Bien que ces traits fantaisistes fassent aussi partie de l’univers mental des protagonistes, ils font passer le roman du réalisme au poétique tout en mettant une dose d’ironie tragique dans le regard porté sur les personnages. Sherko fait son rêve de petit chien français, comme un conte des Mille et une Nuits, Rustémé Zal subit une mort absurde, presque un suicide involontaire, réduit qu’il était à une tentative absurde pour obtenir un permis de séjour. Tous subissent un destin tragique à l’exception de Sino qui tout en étant plus cultivé, est aussi plus malsain, vicieux, réussissant et vivant en croque-mort sur la vie échouée de ses compatriotes. Le roman est surtout noir et dur avec les illusions des immigrés. On devine assez vite l’absurde des motivations malgré la fuite d’une situation géo-politique. Les illusions de Dara sont particulièrement criantes, échouant lamentablement alors même qu’il réussit par le plus grand des hasards son rêve initial… Là encore, la trajectoire de Sino qui semblait avoir moins de raison de fuir son pays est la seule réussite et finalement la plus cohérente puisqu’il peut employer ses capacités et son esprit.
Passages retenus
p. 95 : C’était l’homme le plus élégant du quartier [le barbier] et on disait qu’avec le pli de son pantalon savamment repassé, on aurait pu égorger une poule. – Et tu comptes aller à Paris avec tes vêtements de femme kurde ? Les Parisiennes s’habillent comme les Syriaques et les Arméniennes de chez nous et même pire. Elles mettent des pantalons et ne se couvrent pas la tête ! Scandalisée, Tamineh [la femme de Rustémé Zal] mit la main droite devant sa bouche et fit semblant de se marteler la tête de la main droite.
p. 112-113 : Dans les rames, il palpait l’âme de cette Europe qui l’avait attiré et qui le rejetait à présent […]. Entre cinq et six heures, il savait qu’il allait tomber sur les femmes de ménage maghrébines et africaines qui se rendaient dans les bureaux à nettoyer avant l’arrivée des employés et des fonctionnaires. Les ouvriers kurdes, turcs ou égyptiens s’en allaient eux sur les chantiers de construction, ils luttaient contre le sommeil tenace en serrant contre leur ventre leur gamelle de midi. Entre huit et neuf heures, un autre visage de la société s’offrait à ses yeux émerveillés. Les Françaises et Français « de souche » qui voyageaient alors en grand nombre lui laissaient une impression de gens endeuillés. Dans un silence de cimetière, chacun enfonçait son visage récemment lavé, maquillé ou rasé dans un roman policier américain où des assassins fous commettaient des meurtres à la chaîne et découpaient les victimes en rondelles ou en quartiers comme dans une boucherie. Le soir après une journée de travail harassante, les mêmes Françaises et Français « de souche » s’en revenaient encore plus silencieux et lugubres. Il s’abîmaient davantage dans leurs lectures et l’envie de devenir des criminels fous furieux les obsédaient davantage. Si des Africains ou des Chinois criaient au lieu de parler dans la rame, alors beaucoup de ces Françaises et Français enfonçaient encore davantage leur nez dans les pages dégorgeant de sang et l’envie de passer à l’acte occupait la moindre cellule de leur corps. Armés de tronçonneuses ou de haches, ils s’imaginaient laisser la rame dans un bain de sang, le sang de ces étrangers qui venaient manger le pain des Françaises et Français et qui les empêchaient de lire leurs romans américains en paix.
Comment faire réfléchir la jeunesse au côté malsain du désir de possession ?
Lou (Virginie) 1996, Le Miniaturiste, Gallimard, Folio jeunesse, 2002
⭐⭐⭐
Note : 2.5 sur 5.
Résumé
Edmund demande à Alicia de l’accompagner à la boutique de miniatures d’un vieil asiatique, de l’autre côté du London Bridge. Alicia est ravie d’accompagner son camarade dont elle est amoureuse. Elle s’entend avec le vieux vendeur à une période où ses parents lui semblent lointains. Edmund obtient des miniatures de guerre plus vraies que nature et hors de prix, mais devient étrange, différent. Voilà que la petite jolie de la classe vient à son tour demander à Alicia de l’accompagner chez le vieil homme…
Commentaires
Le personnage-narrateur d’Alicia représente très caricaturalement la jeune ado complexée qui se croit mal-aimée. Son personnage de première de la classe est trop lisse et trop gentil quand les autres enfants cèdent tous à leurs passions de posséder. La punition que leur réserve le vieil homme concrétise le danger de ce vice, la perte de l’âme, et est censée leur donner une leçon, de même qu’aux lecteurs. Mais l’enfant naïf, victime des tentations et pièges de la société peut-il se contrôler ? On pourra faire le parallèle avec le Pinocchio de Collodi, qui, en dépit de tous les avertissements et mauvaises expériences, continue à céder à tous les vices. N’est-ce pas plutôt la société des adultes qui cause les vices des enfants, comme le goût malsain des appareils de guerre ? Dès lors, la punition éducative peut-elle avoir le moindre effet ? Le châtiment du vieil homme, bien trop dur, n’a pas un but éducatif mais de vengeance personnelle. La plupart des réprimandes physiques, punitions, cachent souvent sous l’apparence de la leçon éducative, le plaisir sadique de l’adulte, domination, défoulement… Au-delà, on en vient au rôle de la prévention, ici par le récit de fiction. L’aspect moralisateur, pédagogique, gentillet du livre jeunesse, l’emporte malheureusement bien trop sur le côté fantastique de l’histoire. Le récit développe trop peu la question de la vie des miniatures, le pouvoir du vieil homme, le côté inquiétant, ce qui pourtant constitue tout l’attrait de cette petite aventure.
Passages retenus
p.18 : Le vieil homme s’est avancé pour presser ma main entre les siennes. Puis il a élevé un doigt et, avec une douceur que je ne connaissais pas, dont ma propre mère ne m’avais même pas laissé soupçonner l’existence, il l’a fait glisser le long de ma joue. Une rougeur m’a brusquement empourprée et un rire silencieux a secoué le miniaturiste. Mais il ne se moquait pas. Il riait de bonheur et il me semblait qu’à ses yeux le sang affleurant sous ma peau était un miracle.