Zyeute en coulisses : L’Héritier de village, Marivaux (théâtre)

Quand l’argent transforme la société en carnaval

Marivaux 1725, L’Héritier de village [in Œuvres complètes, t. 2], Duchesne, 1791

Note : 3 sur 5.

Résumé

Blaise, un bon paysan, revient de Paris avec un domestique. Il apprend à sa femme qu’il vient d’hériter de cent mille francs. Il va falloir désormais qu’ils se comportent comme des gentilshommes de la Cour, qu’ils aient des amants, qu’ils se fassent appeler Madame et Monsieur, qu’ils baisent des mains. Deux nobles appauvris de la région, se proposent d’épouser leurs deux enfants, maintenant qu’ils sont riches.

Commentaires

Cette petite comédie qui a eu peu de succès reprend pourtant le thème du bouleversement social du XVIIIe (ascension sociale des bourgeois et apauvrissement des nobles), obsession pour la littérature et le théâtre de l’auteur (L’Île des esclaves) et de l’époque (Mercier, La Brouette du vinaigrier) mais déjà mis en scène dans Le Bourgeois gentilhomme, de Molière. Sauf qu’ici, ce sont des paysans qui obtiennent une promotion sociale par le biais de l’héritage.
L’humour repose tout d’abord sur le jeu d’imitation des nobles par les paysans : caricature limitée à des traits ridicules, critique pour les nobles auxquels ils souhaitent ressembler ; mais tableau ridicule car autodéconstuit par les traits typiques de leur langue de paysans. Le tableau des nobles appauvris et prêts à faire un mariage déshonorant juste pour l’argent est peut-être une critique encore plus grande. C’est ce qui différencie ici Marivaux de Molière. Là où Molière critiquait et ridiculisait le bourgeois qui se prenait pour un noble, Marivaux, à la suite de Lesage (Turcaret), donne un tableau encore plus noir du comportement des nobles, prêts à tout pour s’enrichir, pour ne pas perdre leurs privilèges.
Mais à l’occasion de ce petit renversement – typique de la pièce bourgeoise – Marivaux prolonge une réflexion intéressante sur la société et répond en cela à Molière. Le paysan croit, comme le bourgeois de Molière, que pour faire partie des nobles, des puissants, il doit adapter ses moeurs, adopter ceux considérés comme meilleurs (le bon usage, les bonnes manières). Le vinaigrier de Mercier leur donnera une leçon : ils ne doivent pas avoir honte de leur activité, de leur langage, de leur nature de paysan. Non, même si leur manque d’éducation fait rire le public, le comportement des nobles appauvris (le titre n’a déjà plus d’importance) montre que la société du XVIIIe est déjà passée d’une aristocratie (pouvoir des meilleurs à la guerre, des mieux éduqués, des plus chrétiens) à une ploutocratie. L’enrichissement dû à l’héritage a suffi à faire du couple de paysans des gens socialement importants et enviés. Ce sont les révolutionnaires qui seront dans l’erreur, il ne suffira pas de démocratiser l’instruction pour faire du peuple des nobles gentilhommes à égalité : c’est l’argent qui distingue et fait la puissance.

Passages retenus

p. 80 :
Tians, par exemple ; prends que je ne sois pas ton homme, et que t’es la femme d’un autre. Je te connoîs, je vians à toi, et je batifole dans le discours. Je te dis qu’t’es agriable, que je veux être ton amoureux, que je te conseille de m’aimer, que c’est le plaisir, que c’est la mode. Madame par-ci, Madame par-là, ous êtes trop belle ; qu’est-ce qu’ous en voulez faire ? prenez avis, vos yeux me tracassent, je vous le dis ; qu’en fera-t-il ? qu’en fera-t-on ? Et pis des petits mots charmants, des pointes d’esprit, de la malice dans l’oeil, des singeries de visage, des transportements ; et pis : Madame, il n’y a morgué ! Pas moyen de durer ! boutez ordre à ça. Et pis je m’avance, et pis je plante mes yeux sur ta face ; je te prends une main, queuquefois deux ; je te sarre, je m’agenouille. Que reparts-tu à ça ?
– Ce que je reparts, Blaise ? mais vraiment ! je te repousse dans l’estomach d’abord.
– Bon.
– Puis après je vais à reculons.
– Courage.
– Ensuite je devians rouge, et je te dis pour qui tu me prends : je t’appelle un impartinant, un vaurian.

Ramasse tes lettres : Histoire d’Omaya, de Nancy Huston

L’impossible témoignage de la victime traumatisée

Huston (Nancy) 1985, Histoire d’Omaya, Actes Sud, Babel, 1998

Note : 3 sur 5.

Résumé

Omaya mélange ses souvenirs, de son enfance à son âge adulte, à l’occasion d’une affaire de justice pour une agression sexuelle qu’elle a subie. Ce sont toutes ses angoisses qui surgissent et s’entrechoquent : sa peur du hibou, des hommes, ses complexes de cheveu, sa peur des autos, son agoraphobie, ses petits fantasmes de violence par elle ou sur elle…

Commentaires

Rédigé directement en français au contraire de ses romans suivants, cette Histoire d’Omaya traite de la manière dont peut se trouver discréditée une femme portant plainte pour une agression sexuelle. Nancy Huston montre combien les faiblesses – un traumatisme faisant ressurgir toutes les autres angoisses – rendent la femme agressée vulnérable, incohérente pour autrui, mais elle l’est pourtant dans sa logique de peur. La peur d’autrui va de pair avec le complexe physique et donc avec une attention excessive au soin de son apparence qui peut être tournée en volonté de séduire.
En plus d’un découpage chronologique volontairement anarchique allant avec les connexions involontaires de l’inconscient, l’auteure use d’un mélange de première et de troisième personne servant d’une part à illustrer la perturbation mentale d’Omaya qui se voit elle-même de l’extérieur ou de l’intérieur d’une coquille incontrôlable, d’autre part à donner une vision de recul sur le personnage tout en profitant de la puissance sensitive du « je ». Ces deux effets littéraires tout de même très poussés donnent une impression un peu forcée de « faire littéraire ». La portée féministe didactique se perd un peu dans cette volonté de sur-écrire, alors que les angoisses d’Omaya contenaient suffisamment d’originalité et de pouvoir littéraire.

Passages retenus

p. 53 :
Elle est coincée. Impossible de faire demi-tour, de rentrer au parking et de s’endormir pour le reste de la journée. Il faut vivre ceci. Omaya allume la radio. Il n’y a pas de petites chansons pour elle, seulement des voix d’hommes en colère, tantôt avec de la musique, tantôt sans, elle éteint. Derrière elle on a klaxonné, elle sursaute, rattrape ses deux mètres de retard et voit que cette fois-ci l’indicateur tombe au-dessous de zéro. Dans le blanc. Les mains d’Omaya ne lui appartiennent plus. Elles glissent du volant et tombent sur ses cuisses, deux oisillons chus de leur nid. De partout, les reflets lancinants des pare-brise et des rétroviseurs convergent vers Omaya, lui griffent les yeux. Un sifflement tire son regard vers la gauche : un policier est en train de gesticuler furieusement en ma direction, il m’ordonne de repartir, je n’ai pas le choix, Omaya tourne la clef et l’indicateur saute aussitôt dans le rouge, la voiture va prendre feu, elle va exploser, la portière est fermée à clef et je suis ligotée par ma ceinture, autour de moi les autres véhicules grognent et rugissent d’impatience.
[…] Omaya est au milieu du tunnel et la voiture devant elle a freiné une fois de plus, je ne peux pas avancer, ça va sauter, le corps d’Omaya éclaboussera les murs, les yeux d’Omaya sont secs et vitreux mais son front pleure de grosses larmes qui lui glissent sur les tempes et sur les joues, le cerveau d’Omaya se met à cogner contre le crâne… Alerte ! Alarme ! Achtung ! La sonnerie déclenchée par le cœur court à travers les veines d’Omaya, faisant vibrer tous les nerfs vrillés sur son passage.

p. 102 :
Klaxon ! Elle se réveille, il ne faut pas dormir, un instant de distraction suffit pour m’égarer irrémédiablement, pour m’éloigner à tout jamais de ma famille, de mes amis, de tout ce que je connais et reconnais, j’erre dans l’infinie complexité de la ville, montant dans n’importe quel bus pour demander si par hasard il ne va pas vers quelque destination dont le nom m’est familier, mais ils vont toujours vers la périphérie et non vers le centre-ville, et je finis par… Non, je ne finis pas, ça n’en finit jamais, c’est toujours à recommencer, il faut chaque fois reprendre depuis le début.

p. 104 : Dès qu’elle parvenait à écrire un mot, elle se lamentait d’avoir tué tous les autres mots avec lesquels elle aurait pu commencer son poème. C’est pourquoi ses poèmes étaient si courts : elle voulait tuer le moins de mots possible.

Attache tes papillons : Fictions, de Borgès

Créer du réel à la force de son imaginaire

Borges (Jorge Luis) 1939-1944, Fictions, Gallimard, Folio, 1951

Traduit de l’espagnol (Argentine) par P. Verdevoye et N. Ibarra (Ficciones)

Note : 4.5 sur 5.
L’auteur : 1899-1986

Fils d’un avocat et professeur de psychologie d’origine anglo-espagnole-portugaise. Sa famille vit en Suisse pendant la Première Guerre, puis s’installe en Espagne où Borgès publie son premier poème.
En 21, il retourne s’installer à Buenos Aires où il mène une intense activité littéraire : fonde trois revues laisser exprimer et connaître la modernité artistique argentine ; traduit Kafka et Faulkner ; publie poèmes, chansons, policiers parodiques, essais et critiques littéraires.
Ces contes à dominante fantastique, publiés à partir de 1938, sont repérés par Roger Caillois et publiés en français en 51, lui valent une renommée internationale.

Je connais un labyrinthe grec qui est une ligne unique, droite. Sur cette ligne, tant de philosophes se sont égarés qu’un pur détective peut bien s’y perdre.

p. 146
Sommaire

Partie 1 : Le Jardin aux sentiers qui bifurquent (1939-1941)
– Prologue
Tlön Uqbar Orbis Tertius : un groupe d’écrivains américains s’amuse à créer de toute pièce un peuple, leur langue, la géographie de leur pays… et le publie sérieusement dans des articles d’encyclopédie.
L’approche d’Almotasim : roman épique où un homme indien se met en quête d’un homme de bien dont il entend sans cesse parler.
Pierre Ménard, auteur du Quichotte : écrivain méconnu qui a voulu réécrire le Quichotte en espagnol de l’époque de Cervantès, ce qui aurait donné un texte identique, mais totalement différent de portée pour notre époque.
Les Ruines circulaires : un homme s’efforce de maîtriser ses rêves et y crée petit à petit un être autonome.
La Loterie à Babylone : l’invention d’un jeu pour riche qui, de par sa popularité, est devenu institution pour tous, récompensant et punissant comme la roue de la fortune.
La Bibliothèque de Babel : immensité labyrinthique qui contient tous les écrits possibles en toutes les langues, ainsi donc le livre de chaque destin – à condition de le trouver et de le comprendre.
Examen de l’œuvre d’Herbert Quain : écrivain décédé qui rédigea un roman régressif à choix multiples, une pièce de théâtre à vies parallèles, un autre ouvrage où il donne des arguments pour que les lecteurs se croient créateurs.
Le Jardin aux sentiers qui bifurquent : un chinois emporté dans des affaires d’espionnage raconte comment il a rencontré celui qui a découvert le célèbre labyrinthe de son ancêtre.

Partie 2 : Artifices (1941-1944)
Funes ou la mémoire : La mémoire d’un jeune homme est devenue parfaite à la suite d’un accident de cheval.
La Forme de l’épée : un Irlandais irascible raconte comment il s’est fait cette grande cicatrice en se donnant le beau rôle.
Thème du traître et du héros : l’arrière petit-fils d’un héros révolutionnaire irlandais fait des recherches sur son ancêtre Kilpatrick qui semble avoir été victime d’un assassinat très littéraire, entre Jules César et Shakespeare.
La mort et la boussole : Erik Lönnrot enquête sur l’assassinat d’un rabbin, suivi de deux autres, qui semblent prendre la forme d’une énigme mystique qu’il se réjouit de résoudre aisément.
Le Miracle secret : Jaromir Hladik, auteur d’une tragédie inachevée, est arrêté et condamné à mort par le régime nazi. Par le travail de l’imagination, il tente d’échapper à son sort et de terminer sa tragédie.
Trois versions de Judas : peut-être fallait-il un traître pour que Jésus devienne martyr ; peut-être que Judas choisit le pire pour se mortifier et rester dans l’humilité éternelle ; peut-être même que c’était lui l’incarnation de Dieu sur terre et qu’il a choisi de rester dans l’ombre de Jésus.
La Fin : devant une boutique, un vieux nègre joue de la guitare depuis des années, il attend Martin Fierro pour venger son frère.
La Secte du Phénix : communauté liée dans plusieurs pays par un rite secret et honteux.
Le Sud : Juan Dahlmann manque de mourir d’un bête incident. A la sortie de l’hôpital, il décide donc d’aller voir la jolie maison de campagne pour laquelle il avait économisé. En chemin, il s’arrête pour manger dans une boutique inquiétante.

Commentaires

Les nouvelles de Borgès sont avant tout de merveilleuses inventions littéraires qui irriguent l’imagination de tout écrivain, de tout créateur, de tout rêveur. C’est une réponse immédiate et forte – peut-être comme celle qu’Umberto Echo apportera de son côté – à ceux qui disent que tout a été déjà raconté, que tout écrivain arrive trop tard. Un peu à l’image de l’Oulipo (OUvroir de LIttérature POtentielle) de Queneau, Pérec ou Calvino, Borgès ouvre des pistes, explore le potentiel infini de l’écriture de la fiction. A la différence que l’écriture n’est pas déclenchée par une contrainte génératrice mais par une fantaisie première, une condition « Et si…? ». Le style d’écriture est souvent un peu dur, intellectuel (ou bien est-ce dû à la traduction ?). La structure de ces nouvelles est souvent similaire : la découverte de quelque chose d’extraordinaire, son exploitation maximale, puis l’emballement ou le piège final. Ainsi, en plus de la création littéraire, il y a un ton mordant, ironique qui semble se délecter de punir l’hybris humaine (la démesure) avant de le prendre en pitié.
Plusieurs récits, comme le premier au titre étrange qui imagine la création d’un peuple par de faux articles encyclopédiques, travaillent sur la puissance du faux créateur. On pourrait faire le lien avec les univers parallèles et paranoïaques qui se créent par les différentes théories du complot.
Dans le roman indien, Borgès choisit de ne pas raconter tout le roman (roman qui serait immense), mais de faire comme si ce roman existait et de le résumer, d’en parler comme s’il l’avait lu, de poser sur le papier cet état particulier de la communication lorsque l’on raconte à quelqu’un ce qu’on a lu.
Le nouvel auteur du Quichotte joue sur une certaine dose d’absurde. Avec les 4 siècles de distance, le Don Quichotte serait un ouvrage bien différent si on le lit sans le replacer dans son contexte. Cervantès n’est donc plus le même écrivain.
Dans la création d’un être par le rêve, on retrouve la même fantaisie que chez Raymond Queneau (cf. Les Fleurs bleues), est-ce Tchouang-Tseu qui rêve qu’il est un papillon ou le papillon qui rêve qu’il est Tchouang-Tseu ? A force de faire exister un rêve avec plus de consistance, ce rêve ne finit-il pas par acquérir une plus grande importance de réalité pour l’homme qui rêve que la réalité elle-même ?
Dans « la loterie de Babylone », Borgès transforme une pratique, un usage en mythe fondateur d’une règle de l’humanité : l’inégalité du sort. Avec ce mythe, il retrouve une grande circularité car l’humain crée encore des jeux de hasard.
« La bibliothèque de Babel » est un labyrinthe qui laisse imaginer l’immensité, l’infinité que serait l’ensemble des livres qui pourraient se créer dans toutes les langues possibles. « L’oeuvre d’Herbert Quain » permet d’imaginer également tout le potentiel que la littérature classique – un roman, une pièce de théâtre – peut encore imaginer.
Enfin, dans la nouvelle éponyme du recueil, on trouve un schéma de récit policier particulièrement goûté par Borgès, lui permettant de faire naître un secret, même vide, dans l’attente du lecteur.
Dans la seconde partie, Borgès continue d’explorer les possibilités du pouvoir créateur de la littérature, pouvoir qui échappe au réel, au réalisme. En témoigne ce possesseur d’une mémoire parfaite – hypothèse impossible mais tellement riche pour l’imaginaire mais aussi pour la démarche logique de la pensée.
De nombreux récits tournent ici sur la notion de crime, crime qui se renverse, se retourne ; le criminel devient la victime et inversement, de même que le bien et le mal, cause et conséquence. Ce renversement est permis par exemple par le récit mensonger du narrateur – un peu comme le Bavard de Des Forêts – de « la Forme de l’épée ». Récit qui a juste substitué « il » avec « je », se raconte vu de l’extérieur, faisant voir l’étrangeté pour soi-même d’avoir accompli une lâcheté.
Le jeu de substitution joue également grâce à l’incomplétude de récits comme ceux de vieilles légendes comme « Thème du traître et du héros » ou « Trois versions de Judas » ; la recherche, les hypothèses permettent différentes lectures et interprétations qui font douter des fondements de soi, de la société, du bien… Borgès illustre ici à merveille le travail du chercheur, immensité intellectuelle de ce qui se pourrait chercher, retournement des possibilités de lecture, isolement terrifiant face au sentiment d’une vérité possible et vertigineuse pour l’unité de la croyance humaine.
Entre le chercheur et l’inspecteur, dans « La mort et la boussole », il y a peu de différences, sinon pour le lecteur. De plus le danger pour un enquêteur peut être à la fois physique et moral là où le danger est seulement moral ou intellectuel pour le chercheur.
Dans « Le miracle secret » et dans « le Sud », Borgès reprend le thème de la force incroyable de l’imaginaire ou du rêve qu’il avait déjà illustrée dans « Les Ruines circulaires ». Ici, le rêve maîtrisé, allié à la divagation, permet aux deux personnages d’achever leur vie d’une manière satisfaisante, de finir le travail qu’ils s’étaient donné. L’imaginaire a ceci de puissant qu’il peut corriger le réel.

Passages retenus

Eloge du résumé, p. 9 :
Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cent pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire.

Puissance utopique du rêve, p. 54 :
Le dessein qui le guidait n’était pas impossible, bien que surnaturel. Il voulait rêver un homme : il voulait le rêver avec une intégrité minutieuse et l’imposer à la réalité. Ce projet magique avait épuisé tout l’espace de son âme ; si quelqu’un lui avait demandé son propre nom ou quelque trait de sa vie antérieure, il n’aurait pas su répondre.

Le livre ultime, p. 78 :
Une autre superstition de ces âges est arrivée jusqu’à nous : celle de l’Homme du Livre. Sur quelque étagère de quelque hexagone, raisonnait-on, il doit exister un livre qui est la clef et le résumé parfait de tous les autres : il y a un bibliothécaire qui a pris connaissance de ce livre et qui est semblable à un dieu.

Donner du pouvoir créateur au lecteur, p. 88 :
Il n’y a pas d’Européen (raisonnait-il) qui ne soit un écrivain en puissance ou en acte. Il affirmait aussi que des divers bonheurs que peut procurer la littérature, le plus élevé était l’invention. Puisque tout le monde n’est pas capable de ce bonheur, beaucoup de gens devront se contenter de simulacres. C’est pour ces « écrivains imparfaits », qui sont légion, que Quain rédigea les huit récits du livre Statements. Chacun d’eux préfigure ou promet un bon argument volontairement gâché par l’auteur.

Ce que l’on doit à l’humanité, p. 123 :
De profondes fusillades ébranlèrent le Sud. Je dis à Moon que nos compagnons nous attendaient. Mon pardessus et mon revolver étaient dans ma chambre ; je revins, je trouvai Moon allongé sur le sofa, les yeux fermés. Il supposa qu’il avait la fièvre, il prétexta un spasme douloureux dans l’épaule.
Je compris alors que sa lâcheté était irrémédiable. Je le priai gauchement de se soigner et pris congé. Cet homme apeuré me faisait honte comme si c’était moi le lâche et non Vincent Moon. Ce que fait un homme, c’est comme si tous les hommes le faisaient. Il n’est donc pas injuste qu’une désobéissance dans un jardin ait pu contaminer toute l’humanité ; il n’est donc pas injuste que le crucifiement d’un seul juif ait suffi à la sauver. Schopenhauer a peut-être raison : je suis tous les hommes, n’importe quel homme est tous les hommes.

Le langage intraduisible de la nature, p. 170 :
Il existe une heure de la soirée où la prairie va dire quelque chose. Elle ne le dit jamais. Peut-être le dit-elle infiniment et nous ne l’entendons pas, ou nous l’entendons, mais ce quelque chose est intraduisible comme une musique…

Attache tes papillons : Femmes d’Alger, d’Assia Djebar

Une parole bavarde pour des corps confinés

Djebar (Assia) 1980, Femmes d’Alger (dans leur appartement), Antoinette Fouque, coll. « des femmes »

Note : 3.5 sur 5.

L’auteure : (1936-2015)

Fille d’un instituteur et d’une descendante des Berkani, célèbre pour avoir soutenu Abd Al-Kader. A Muzaya, fait ses classes d’abord à l’école française puis à l’école coranique. Après une première année à Alger, elle part faire sa khâgne au lycée Fénelon de Paris.
En 56, elle en est exclue pour avoir participé à une grève des Etudiants musulmans d’Algérie. Ce qui inspire son premier roman La Soif. Elle se marie avec l’homme de théâtre Walid Ourn.
Enseigne l’histoire à Rabat, puis à l’Université d’Alger après juillet 1962. Mais elle quitte l’Algérie quand on lui impose d’enseigner en arabe littéraire. Elle continue d’écrire et réalise deux films à la fin des années 70. Dirige le Centre d’études francophones de 1997 à 2001. Elle est élue à l’Académie française en 2005.

Sommaire

Sur le modèle des tableaux éponymes de Delacroix et Picasso, nous sont contées des nouvelles décrivant la vie de la femme algérienne au sein de son foyer, après l’indépendence.

Ouverture
Aujourd’hui
Femmes d’Alger dans leur appartement : à Alger, une jeune femme de chirurgien, Sarah, va porter son aide à une amie française, Anne, qui déprime et pense à repartir. Après l’hôpital, au hammam, l’une des masseuses se blesse la main. Les femmes retournent à l’hôpital et écoutent le triste récit de la femme.
La femme qui pleure : à la suite d’une dispute violente avec son mari, une femme voilée trouve du réconfort à la plage, auprès d’un homme évadé, comme elle, refoulé violemment de la société.
Hier
Il n’y a pas d’exil : une jeune femme répudiée pour avoir perdu ses enfants va être proposée en mariage à d’autres algériens de France.
Les morts parlent : on enterre la grand-mère Hadda. Alors que le petit-fils prodigue, Hassan, est enfin de retour à la maison. Aïcha ne peut s’arrêter de pleurer sa grand-mère. Hormis les deux petits-enfants, seul Saïd connaissait bien Hadda, admirait et respectait son intégrité, sa religiosité.
Jour de Ramadhan : pendant le Ramadhan, les femmes dans la maison préparent la fête du repas
Nostalgie de la horde : récit par la grand-mère de son vécu
Postface : sur le tableau de Eugène Delacroix

Commentaires

Les choses n’ont semble-t-il pas évolué. L’indépendance n’aurait rien changé à la situation de la femme ? Les femmes restent retenues par les traditions et le qu’en dira-t-on, coincées entre le père, le frère et les maris ou bien contraintes à vivre en marginales. La femme demeure retranchée dans son foyer, s’occupant, de la famille, du repas et des tâches ménagères, parlant beaucoup, se tenant au courant des affaires du voisinage, dissimulant les secrets familiaux, les blessures, les espoirs effacés. Ainsi, comme on peut le deviner dans les toiles de Eugène Delacroix, le foyer continue de renfermer, de concentrer et condenser la vie et les émotions des femmes algériennes.
On peut y voir un cercle dans lequel les algériens restent enfermés. Trop attentifs à la vie des autres – qui leur permet de meubler la leur – et à l’honneur, les foyers portent un regard dur sur les déviances, les femmes répudiées, les marginaux, alors que c’est justement ces sujets qui – d’une part réalisent les ambitions d’émancipation individuelle – et de deux remplissent les conversations, cette parole qui a tant besoin de s’exprimer, de se faire sujet à part entière – après des années, des siècles de colonisation et de confiscation de la parole – encore plus pour les femmes.
L’écriture d’Assia Djebar est difficile d’accès. D’une part elle semble s’inspirer de celle de Kateb Yacine (cf. Nedjma) : expression des douleurs du corps plus que communication ; composite avec parties poétiques, enchâssement de paroles de temps différents… Mais le thème – la vie de la femme algérienne –, plutôt réaliste comme le suggère la référence au tableau de Delacroix, se prête moins à un tel exercice de composition poétique (chez Kateb, tous les éléments partaient pour mieux revenir de l’identité algérienne brisée, et étaient illustrées à merveille par l’allégorie de l’étoile). Assia Djebar use en revanche d’une technique littéraire très agréable pour fondre-enchaîner les discours intérieurs et les dialogues : souvent, la première réplique d’un dialogue semble répondre au contenu ou au mot de la phrase de récit la précédant. Ce sont donc au final les parties et nouvelles les plus traditionnellement écrites qui ressortent du recueil.

Passages retenus

p. 74 :
Mais pourquoi soudain ce désir insolent de me fixer dans un miroir, d’affronter mon image longtemps ? Et de dire, tout en laissant mes cheveux couler sur mes reins, pour qu’Anissa les contemple : – Regarde. A vingt-cinq ans, après avoir été mariée, après avoir perdu successivement mes deux enfants, après avoir divorcé, après cet exil et cette guerre, me voici en train de m’admirer et de me sourire, comme une jeune fille, comme toi…

p. 134 :
Non ! renâclait-elle. Papoter, manger des gâteaux, s’empiffrer en attendant le lendemain, est-ce pour cela qu’il y a eu deuil et sang ? Non, je ne l’admets pas…

Ramasse tes lettres : Les Grands Chemins, Giono (roman)

L’homme est un vagabond

Giono (Jean) 1951, Les Grands Chemins, Gallimard, Le Livre de Poche

Note : 4 sur 5.

Résumé

Un voyageur sans passé traverse les villages des montagnes. Il s’installe là où il peut trouver du travail pour passer l’hiver au chaud. Sur les routes il rencontre un jeune homme vagabond comme lui qui gagne son argent par ses mains habiles pour tricher aux cartes. Il se prend d’affection pour lui.

Il est difficile d’être un monde tout seul. Il y a des jours où j’y arrive. Ce soir, il me semble que je n’y arriverai jamais plus.

p. 58-59

Commentaires

Le personnage principal est ici sans nom et sans passé. On devine donc qu’il a un passé trouble mais cela paraît surtout symbolique. Est-il possible de continuer, de recommencer à vivre après la seconde guerre ? Pour quelqu’un ayant des choses à se reprocher ? Pour un pays ? Ici, Giono montre d’une part que l’homme peut se retrouver lui-même, s’effacer, se diluer dans la nature, dans son amour pour la terre, pour la vie simple. Les hommes se retrouvent dans la lutte contre le froid, contre la faim… pour la survie. D’autre part, ce personnage protège celui du jeune, ce joueur qu’on pourrait croire perdu, parce que sans morale, sans amour, sans respect. Or, ce tricheur admirable, qui attire malgré son comportement, c’est la jeunesse salie qu’on peut aider, en dépit de tout, même contre elle-même.
Hormis cette portée symbolique, le roman se lit pour son esthétisation du pays au sens géologique concret du terme (par opposition à la nation abstraite). Le régionalisme de Giono ne fait pas l’éloge d’une région en particulier, mais de la vie des campagnes et des montagnes, qui s’oppose encore à la vie urbaine – le vagabond en viendrait-il ? – … L’homme et sa vie y sont rudes mais aussi plus simples, plus humaines et attendrissantes. La neige qui fait perdre les chemins et fait rencontrer les gens dans le hasard, la montagne qui isole autant qu’elle rapproche, qui fait entendre le très loin, la sueur et le froid, les grands airs, la chaleur du four, les fenêtres qui abritent du grand vent, ces mains et corps qui bouent après avoir subi le froid… suggèrent une excitation des sens, presque une érotique. C’est encore les voix brutes des personnages, leur bon-vivant, leur caractère en roche, qui frappent toujours juste et rend le roman si agréable.
Roman du voyage sans bagages, de la liberté retrouvée, symbolisée par ce personnage qui a laissé son passé et qui respire fortement, goûtant de nouveau aux délices de la vie.

Passages retenus

Difficile question du bonheur, p. 110 :
Quand le vent tombe, je vais fumer une pipe dehors. Le ciel est aussi blanc que la terre. Il y a une telle épaisseur de neige sur tout que tout a disparu. A peine si une ligne noire comme un fil de tabac dessine le contour des arbres. On a frotté la gomme sur tout : la page est redevenue presque blanche. Les grands châtaigniers des Chauvin sont effacés ; reste à peine des traces là où ils étaient. Le silence et le blanc font un tel vide qu’on a envie de mettre du rouge et des cris dans tout ça avec n’importe quoi. On ne veut pas se laisser aller. On a mille petites combines. Voilà à quoi servent les familles. Les femmes par ce temps-là sont des bénédictions. Pour dix minutes. Mais après ? Refaire le monde entier : il en faut du matériel ! On s’aperçoit qu’en temps ordinaire on a à portée de la main des petits riens qui sont tout. La sécurité ne réjouit pas. Ce qui compte, pour le bonheur, c’est de tout remettre en question.
Etre heureux c’est abattre des atouts, ou les attendre, ou les chercher. Forcer la main est magnifique. Demander aux gens quand est-ce qu’ils sont nés par ici : ce sont tous des enfants de l’hiver. Il n’y a pas plus de jours dans les maisons du village et dans les fermes que dans mon moulin.

p. 133 :
La vie (j’y pense) c’est mille riens. Il y en a qui en font une affaire. Non. C’est peut-être le premier narcisse qui compte. Et pas forcément en beau.

p. 222 :
Pour apprendre quoi que ce soit, il faut toujours un endroit où on ait le temps. Là c’est le rêve. Plus on est renfermé, plus on se renferme. C’est le cas. Qu’est-ce que tu veux regarder ? Il n’y a rien à voir que des murs. On est seul pour se jouer sa petite comédie ; on va jusqu’au bout. Le bonneteau, par exemple, imbattable. Faire filer la bonne carte dans des endroits où tout le monde jurerait sur la tête de sa mère qu’elle n’y est pas, ça ne s’apprend pas en cinq minutes. J’y ai joué trois cent francs et je les ai perdus ; j’en aurais joué cent mille, je les aurais perdus.

Ramasse tes lettres : Chien blanc, de Romain Gary (roman)

Le blanc et le noir par les yeux d’un chien

Gary (Romain) 1970, Chien blanc, Gallimard

Note : 4 sur 5.

Résumé

A Beverly Hills, Los Angeles, 1968, Sandy, la chienne de Romain Gary ramène un compagnon à la maison. C’est un berger allemand qu’il nomme Batka, bien éduqué… trop bien éduqué : un « chien blanc », dressé pour agresser les noirs. Alors que la femme de Romain Gary, Jean Seberg, reçoit des sommités de la lutte pour le droit des noirs, c’est très malvenu. Romain ne veut pas le faire piquer, il le confie à un zoo mais il paraît impossible de rééduquer le chien déjà vieux. Un employé noir du nom de Keys s’engage à le redresser…

Commentaires

Autobiographie ? Loin de là. Chien blanc n’est pas seulement un livre sur un animal, ni même un roman sur les événements en Amérique, l’assassinat de Martin Luther… Certes le sujet premier est la naissance du racisme, par une « éducation », un conditionnement. Un dressage pour le chien, comme pour le blanc raciste. Le racisme inverse, n’est lui aussi qu’un conditionnement, conditionnement à la consommation, à l’envie, au crime… Les blancs qui participent à la lutte des noirs sont eux aussi conditionnés par un intellectualisme de culpabilisation.
Mais ce récit autobiographique est aussi l’occasion pour Romain Gary de regarder le sentiment de l’homme sur l’animal ainsi que sur son semblable, l’empathie. C’est aussi un témoignage sur la vie qu’il partage avec l’actrice Jean Seberg qui divorce de lui à l’époque de la publication de ce livre, après des aventures avec des hommes engagés dans la lutte pour les droits des noirs… On ne lit ici aucune mauvaise pensée à son encontre, plutôt de l’affection et une certaine lucidité sur ce qui est en train de les séparer : les événements historiques dans lesquels Jean est engagée et Romain en retrait, la jeunesse de Jean, la lassitude du regard de Romain sur l’homme…

Passages retenus

p. 27 :
L’éléphantiasis de la peau, vous connaissez ? C’est lorsque votre peau vous fait mal chez les autres. Je leur ai dit, ça suffit, je refuse de souffrir américain.

p. 94 :
Les filles de Pigalle n’ont pas attendu les Panthères Noires pour découvrir que black is beautiful. La beauté physique de ce jeune gars de Californie était une valeur que la société, en le rejetant, l’obliger à exploiter, comme elle oblige les athlètes de couleur à miser à fond sur leurs muscles pour accéder à l’air libre. Il faut être un odieux hypocrite ou une belle saloperie « morale » pour oser accuser Malcolm X d’avoir été « maquereau » et mon ami Red de s’être laissé entretenir par des filles. Dans l’état actuel des chances ouvertes aux Africains à Paris, par exemple, les accuser de « proxénétisme » pose avant tout la question des innombrables Blancs qui, en Afrique, ont passé un siècle à dire à leur boy : « Amène-moi une fille ce soir. » Quiconque a connu le colonialisme sexuel en Indochine et en Afrique y regarderaient à deux fois avant d’accuser les Noirs d’Europe d’être tous des souteneurs et des « maquereaux ».

Société de provocation, p. 114 :
Comment peut-on s’étonner, lorsqu’un jeune Noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique qui le conditionne à sentir qu’il ne peut pas se passer de ce qu’elle lui propose, depuis le dernier modèle « obligatoire » sorti par la General Motors ou Westinghouse, les vêtements, les appareils de bonheur visuels et auditifs, ainsi que les cent mille autres réincarnations saisonnières de gadgets dont vous ne pouvez vous passer à moins d’être un plouc, comment s’étonner, dites-le-moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées ? Sur un plan général, la débauche de prospérité de l’Amérique blanche finit par agir sur les masses sous-développées mais informées du tiers monde comme cette vitrine d’un magasin de luxe de la Cinquième Avenue sur un jeune chômeur d’Harlem.
J’appelle donc « société de provocation » une société qui laisse une marge entre les richesses dont elle dispose et qu’elle exalte par le strip-tease publicitaire, par l’exhibitionnisme du train de vie, par la sommation à acheter et la psychose de la possession, et les moyens qu’elle donne aux masses intérieures ou extérieures de satisfaire non seulement les besoins artificiellement créés, mais encore et surtout les besoins les plus élémentaires.
Cette provocation est un phénomène nouveau par les proportions qu’il a prises : il équivaut à un appel au viol.

p. 184-185 :
Ce pays, étant à l’avant-garde de tout ce qui est démesuré, est aussi à l’avant-garde de la névrose. Dans cette immense machine technologique de distribution de vie, chaque être se sent de plus en plus comme un jeton inséré dans la fente, manipulé par des circuits préétablis et éjecté à l’autre bout sous forme de retraité et de cadavre. Pour sortir de l’inexistence, ou bien, comme les hippies ou les sectes innombrables, on se regroupe en tribus, ou bien on cherche à s’affirmer avec éclat par le happening meurtrier, pour se « venger ». Je sentais peser sur Bobby la menace de la paranoïa américaine, plus dangereuse ici qu’ailleurs, dans ce pays où le culte du succès, de la réussite, accentue les complexes d’infériorité, de persécution, de frustration et d’échec.
[…]
Et il faut bien dire que le vide spirituel est tel, à l’Est comme à l’Ouest, que l’événement dramatique, le happening, est devenu un véritable besoin. Et d’un happening à l’autre, il y a eu la réaction en chaîne… Il y a aussi la congestion démographique, surtout dans les villes : les jeunes se mettent à éclater littéralement. Les individus – nous voyons ça dans nos ghettos noirs – sont à ce point comprimés ou opprimés qu’ils ne peuvent plus se libérer que par l’explosion. Vous savez, j’en viens même à me demander si une sorte de besoin de création ne finit pas par pousser à la violence ceux des jeunes qui n’ont pas de talent artistique ou d’autres moyens de s’exprimer…

p. 216 :
Le Noir américain est ce qu’il y a de plus traditionnellement américain. La population noire est d’un américanisme encore proche de la source. La raison en est évidente. Parce qu’elles ont été oubliées par la culture et l’éducation, les masses noires croient encore au « rêve américain », à l’american way of life, à l’Amérique telle qu’on la parle. Dans la mesure même où ils ont été maintenus dans les couches inférieures, la majorité des Noirs américains croient encore aux aux valeurs dont ils n’ont jamais été affranchis par un intellectualisme sophistiqué… Avec leur retard dans l’éducation et l’émancipation, les familles noires pauvres du Sud sont aujourd’hui ce qui reste là-bas de plus proche de l’idéal de vie des pionniers…

p. 239 :
Je passe les quelques journées suivantes à veiller Maï qui agonise lentement et atrocement. Katzenelenbogen vient m’expliquer d’un ton doctoral que l’on n’a pas le droit de faire un tel cas d’un chat alors que le monde entier… Je les mets à la porte tous les deux, lui et le monde. Maï est un être humain auquel je me suis attaché profondément. Tout ce qui souffre sous vos yeux est un être humain.
Elle reste couchée dans mes bras, le poil terne, sans éclat, qui lui donne un affreux air empaillé, poussant de temps en temps des miaulements que je comprends mais auxquels je ne peux répondre. Nos cordes vocales ne nous permettent pas de nous exprimer vraiment. On peut gueuler, évidemment, hurler, mais je vous l’ai déjà dit : seul l’Océan a la voix qu’il faut pour parler au nom de l’homme.

p. 245 :
C’est assez terrible d’aimer les bêtes. Lorsque vous voyez dans un chien un être humain, vous ne pouvez vous empêcher de voir un chien dans l’homme et de l’aimer.
Et vous n’arrivez jamais à accéder à la misanthropie, au désespoir. Vous n’avez jamais la paix.

Ramasse tes lettres : La Porte des Enfers, de Laurent Gaudé (roman)

Orphée et la mafia napolitaine…

Gaudé (Laurent) 2008, La Porte des Enfers, Actes Sud, coll. « Babel », 2013

Note : 2 sur 5.

Résumé

A Naples, Filippo, modeste employé d’un restaurant, réputé pour son talent à préparer les cafés, médite sa vengeance sur un membre de la mafia attablé. Vingt-deux ans plus tôt, un père, chauffeur de taxi, presse son fils dans les rues pour arriver à l’école, une fusillade éclate, l’enfant est touché mortellement…

Commentaires

Ce roman qui commence si bien avec ces récits de deux époques disjointes qui vont être amenées à se rejoindre et à s’éclaircir l’un l’autre, avec cette ambiance crasseuse et humaine de Naples, ce roman à début réaliste se poursuit sur un changement de registre, de genre, de ton, aussi improbable que mal exécuté. L’entrée dans le fantastique, le mythologique, résolvant le mystère comme un « deus ex macina » incongru, résonne comme une multiplication de fausses notes désarmantes. Le tableau de l’Enfer tient du cliché artistique, contemplation des œuvres de Rodin, de Dante… Le récit se fait peu inspiré, comme un visiteur de musée expert, connaisseur mais sans sensation, multipliant des expressions de pathos tautologiques : l’Enfer est horrible, le personnage est effrayé.
Le projet était sans aucun doute une réécriture du mythe d’Orphée. Projet ambitieux, trop, après la réussite d’Eldorado. L’écriture souvent mystique, profonde, emprunte de symbolisme, de l’auteur aurait pu coller à une telle matière. Mais jamais il ne trouve le ton approprié. Quel dommage que l’auteur n’est pas joué sur l’incertitude du fantastique : a-t-il été aux enfers ou y a-t-il divagué, dans le délire de son chagrin ? ou résolu le mystère de la résurrection par un subterfuge réaliste (enfant trouvé, adoption, réveil de coma…). L’idée d’une proximité des mondes des vivants et des morts, liés par exemple par une caverne s’enfonçant dans la terre comme dans les mythologies primitives, est intéressante mais l’auteur se contente ici de placer l’Enfer, tel qu’il a été décrit dans les imaginaires occidentaux, dans un lieu réel, dans un sous-sol… Il n’y a pas d’interpénétration, pas de mystique, pas de flottement. Le mélange des genres – roman de mafia et de loosers et discours mythologique – ne prend pas. Laurent Gaudé excelle dans une parole sombre, pathétique, lyrique, alors que la bande de joyeux bras cassés qu’il s’est choisis pour personnages tiendrait davantage de Raymond Queneau. Quel potentiel gâché, ces personnages de marginaux non exploités qui pourraient chacun remplir un roman de leur complainte et de leur personnalité torturée : le travesti figure maternelle, le professeur pédophile masochiste (se punit-il continuellement ?), le prêtre des pauvres et des exclus, rebelle au Vatican, passant par la cave pour rejoindre le bar, le barmaid qui réalise des cafés presque magiques… personnages d’une saveur que ne renieraient pas un Davd Lynch, des frères Cohen ou un Jim Jarmusch, personnages qui si on leur avait donné la parole auraient pu faire exister une image de l’Enfer bien plus vivante. Enfin, le père taximan errant dans les rues crasseuses, qu’on pourra comparer à l’innocent De Niro de Taxi Driver (1976, de Martin Scorsese) plongeant dans les affres de l’humain, ou davantage au fantasque Roberto Benigni arpentant Rome dans sa Mini Austin (Night on Earth, 1991, de Jarmusch), aurait pu découvrir un enfer terrestre où il aurait cherché quelque chose de son fils, ou bien sa vengeance, ou bien incarner un anti-Orphée, looser ouvrant par mégarde la porte des Enfers.
Restent évidemment les touchants tableaux de la mère et du père : la mère et sa colère destructrice et blasphématoire (pensons à l’Inconsolable, d’Anne Godard) et le père et son amour si déterminé et dévoué qu’on le croirait capable de rescuciter son fils par l’amour (on pensera au Jack Nicholson de Crossing Guard qui ne vit plus que de sa soif de vengeance, et à ce qui reste sans doute la plus belle figure d’amour paternel, Le Père Goriot). Mais ces tableaux semblent détachés du reste.

Passages retenus

Colère de la mère, p. 55 :
Je maudis ceux qui étaient là, dans la foule, et que je ne connaissais pas. Ils sont venus par une méchante curiosité et je souhaite que ce soit à leur tour de pleurer sur ceux qu’ils aiment. Je maudis aussi les amis et les pleurs sincères. Toute la douleur qui n’est pas mienne, je crache dessus et la foule aux pieds. Il n’y a pas de place, en ce monde, à cet instant, que pour les larmes de la mère. Tout le reste est obscène. Je les maudis tous. Parce que j’ai mal. Je chasse le monde. Je le chasse loin de moi. Que les prêtres qui ne disent que des inepties apaisantes se taisent ou qu’ils parlent vrai et évoquent la révolte de nos cœurs face à la pourriture d’un enfant, la révolte de mon ventre de mère face au regard crevé de celui qui m’a tété le sein. Je suis pliée en deux sur cette dalle de marbre et je bave de rage. Maudite soit-elle, cette pierre que je n’ai pas choisie et qui recouvre désormais mon enfant pour l’éternité. J’embrasse tout cela du regard et je crache par terre. Je ne viendrai plus jamais ici. Je ne déposerai aucune couronne. Je n’arroserai aucune fleur et ne ferai plus jamais aucune prière. Il n’y aura pas de recueillement. Je ne parlerai pas à cette pierre, tête basse, avec l’air résigné des veuves de guerre. Je ne viendrai plus jamais parce qu’il n’y a rien ici. Pippo n’est pas là. Je maudis tous ceux qui ont pleuré autour de moi, croyant que c’est ce qu’il fallait faire en pareille occasion.

Séparation d’un couple par la malchance, p. 102 :
Ils ne pouvaient plus rien l’un pour l’autre, que s’écorcher de leur présence commune, de leurs souvenirs douloureux et de leurs pleurs secrets. […]
Elle fit un geste de la main – comme pour lui caresser la joue -, signe qu’elle ne lui en voulait de rien et qu’au moment de partir, elle ne voulait se souvenir que de la tendresse – mais elle ne put achever son mouvement et sa main resta suspendue, à mi-hauteur, avant de retomber avec la lenteur des vaincus, le long de son corps. Il comprit sûrement cette ultime tentative, car il eut un sourire étrange sur les lèvres – de la reconnaissance plus que de la joie, puis il la laissa passer.

Ramasse tes lettres : Le Chevalier inexistant, de Calvino (roman)

L’histoire est un roman inexistant

Calvino (Italo) 1959, Le Chevalier inexistant, Gallimard, Folio, 2002

Traduit de l’italien par Maurice Javion (1962), revue en 2001 par Mario Fusco
(titre original : Il Cavaliere inesistente)

Note : 2.5 sur 5.

Résumé

Sur les routes de France défilent les célébrités de l’armée de Charlemagne. Parmi eux, Agilulfe avec son armure blanche, est sans doute l’un des plus vaillants et des plus appliqués. Le jeune Raimbaut, fraîchement engagé pour venger son père, est impressionné par son aplomb, tout comme la belle Bradamante, chevalière farouche. Mais une chose le différencie : Agilulfe n’a pas de corps sous l’armure…

Commentaires

Ce roman pourrait s’inscrire dans une certaine continuité du Don Quichotte de Cervantès, en proposant une parodie du monde des chevaliers, au temps de l’empereur Charlemagne (anticipant également sur Le Sacré Graal des Monthy Python, sorti en 1975). Mais c’est davantage l’univers des chansons de geste que celui des romans de chevalerie qui est parodié (bien que l’ordre du Graal soit présent et ridiculisé), et avec lui la question de la construction de l’histoire. Les conquêtes glorieuses de Charlemagne sont des guerres, des boucheries comme la Première Guerre, et les chevaliers ne sont rien de plus que des soldats grossiers et sanguinaires. Le personnage d’Agilulfe symbolise l’esprit de la chevalerie, au sens militaire du terme ; c’est un chevalier parfait. Le fait qu’il n’ait pas de corps semble illustrer le décalage entre la représentation héroïque de la chevalerie et de la guerre dans l’histoire et dans la littérature, et la réalité du terrain. Par sa mémoire parfaite, Agilulfe corrige les histoires déformées des autres chevaliers qui veulent se mettre en valeur. Par sa perfection et sa rigueur, il est un rabat-joie qui empêche de se construire une version valorisante, idéalisée, mythifiée, de l’Histoire, de l’Europe, de la France. Raimbaut, porte un regard naïf – celui du lecteur – sur le champ de bataille. Peut-être comme le jeune poète symboliste surdoué, son homonyme avec un d, il est vite désillusionné, déçu. La seule chose qui correspond à sa représentation de la guerre et de la chevalerie, c’est Agilulfe, un chevalier qui n’existe pas. Bradamante, idéalisant la chevalerie, sorte de Emma Bovary des champs de bataille, incapable de se satisfaire des corps poisseux et imparfaits, des mœurs grossiers des soldats, tombe amoureuse d’une abstraction de l’homme idéal, un homme sans corps. Les chevaliers du Graal semblent être drogués à l’abstraction, privilégier l’abstrait à la réalité les amène à l’inhumanité. Gourdoulou, l’écuyer fou, illustre peut-être lui aussi cette folie des hommes en confondant systématiquement la relation sujet-objet d’une action (par exemple il a l’impression que c’est lui qui est mangé par la soupe) : est-ce que l’homme, en se glorifiant de l’histoire guerrière qui a constitué son pays, ne s’abuse pas en oubliant les soldats bêtes et sanguinaires qui les ont faites ?
Comme pour les deux premiers romans de la trilogie des « Ancêtres » (après Le Vicomte pourfendu et Le Baron perché), Italo Calvino, part d’une idée, comme une contrainte d’écriture et en tire les fils, espérant en obtenir de bons effets littéraires et comiques. Or, peu de choses prennent ici. Une fois qu’on a dit que le chevalier n’existe pas, quoi raconter de plus ? Que fait-il à table pendant que les autres mangent ? la nuit ? peut-il être attiré par une femme et avoir des sentiments ? Il a bien-sûr l’honneur des chevaliers et il possède tous les codes de galanterie, talent à préserver son interlocuteur et à respecter les tours de parole, ne pas fâcher par trop de critiques, ne pas lasser par trop de détails techniques… Tous ces éléments qui étaient développés et donnaient un monde riche et amusant dans Le Baron perché, l’auteur semble ici les expédier, lassé de son sujet. D’autre part, l’attention est trop souvent détournée par les autres personnages qui sont également peu développés (c’est Raimbaut qui est amoureux, qui combat à la guerre… Torrismond qui rencontre l’ordre du Graal). Le chevalier Agilulfe n’est jamais attachant car on le voit très peu à l’œuvre. Le récit semble trop expéditif, résume au lieu d’être dans la scène. Et même dans son épreuve de galanterie, qui aurait pu devenir hilarante, les discours sont narrativisés, les sentiments de la dame peu compréhensibles. Le personnage-conteuse n’est pas assez développé, paraît être une sorte de cliché d’écriture là où l’on aurait pu imaginer une caricature d’historien ou bien même le chevalier lui-même… Sa situation est trop peu détaillée ou les détails sont trop divergents (est-elle en mal d’amour ? voudrait-elle vivre au lieu d’écrire ? se pose-t-elle des questions sur la véracité ?), trop légers pour rendre intéressantes ses élucubrations sur l’écriture. Dénoncer la vacuité a toujours le risque de tomber soi-même dans le vide.

Passages retenus

L’heure d’incertitude du réveil, p. 32 :
A cette heure du petit jour, Agilulfe éprouvait régulièrement le besoin de s’appliquer à quelques travail de précision : dénombrer des objets, les ordonner suivant des figures régulières, résoudre des problèmes d’arithmétique. C’est l’heure où les choses perdent cette consistance d’ombre qui les a revêtues tout au long de la nuit, et peu à peu retrouvent des couleurs ; mais avant, il leur faut traverser une sorte de limbe douteux, à peine effleurés par la lumière et comme entourées d’un halo : l’heure où l’on est le moins sûr que le monde existe.

Le fantasme de l’ordre militaire, p. 92 :
Après toute cette existence d’amazone enrégimentée, une profonde insatisfaction s’était fait jour en son âme. Ce qui l’avait jetée dans le métier de chevalerie, c’était le désir de tout ce qui est austère, exact, rigoureux., plié à une règle morale ; et, dans le maniement des armes ou la conduite des chevaux, le goût d’une extrême précision de mouvements. Mais en réalité… Elle était environnée de gros bonshommes suants, qui faisaient la guerre à l’esbroufe, d’une manière approximative et négligente. Hors des heures de service, ils passaient leur temps à prendre des cuites ou à se traîner derrière elle, en vrais lourdauds, avec une seule idée en tête : savoir lequel d’entre eux elle se déciderait à emmener dans sa tante pour la nuit. La chevalerie est une belle chose, c’est entendu ; mais tous ces chevaliers sont une bande de nigauds, habitués à accomplir de hauts faits d’armes sans chercher la petite bête, comme ça se trouve. Dans la mesure du possible, ils tâchent de s’en tenir à ces règles sacro-saintes qu’ils ont fait serment d’observer : elles sont bien codifiées, elles leur ôtent le souci de réfléchir. La guerre, en définitive, c’est moitié boucherie, moitié train-train ; pas la peine d’y regarder de si près.
Bradamante, au fond, était à l’image des autres : peut-être que toutes ses aspirations, ses idées d’austérité et de rigueur, elle ne se les était mises en tête que pour contrarier sa vraie nature. Par exemple, il n’y avait pas plus souillon qu’elle dans toute l’armée de France. Sa tante était la plus mal rangée de tout le cantonnement, c’est dire…

Manière de marcher innocemment, p. 97 :
A la limite du camp, Agilulfe allait à pas lents ; sur son armure blanche flottait un long manteau noir ; il passait par là avec l’air de quelqu’un qui se retient de regarder, mais qui sait que les autres le regardent, et se croit obligé de bien marquer que peu importe – quand en réalité il lui importe beaucoup, mais seulement, pas de façon que les autres pourraient croire.

Amour dévié, p. 125 :
– Où t’en vas-tu, où t’en vas-tu, Bradamante ? Je viens vers toi et tu t’enfuis !
Ainsi criait-il avec l’indignation obstinée de l’amoureux sûr de ses raisons. « Me voici, je suis jeune, débordant d’amour ! Comment se pourrait-il que mon amour ne lui plût pas ? Que cherche donc cette femme qui me repousse et ne veut pas m’aimer ? Que lui faut-il de plus que ce que je sens pouvoir et devoir lui donner ? » Et le voilà tout enragé, incapable de voir clair en lui-même, tant et si bien qu’à un moment l’amour qu’il éprouvait pour elle devint pur amour de soi, de soi-même amoureux d’elle ; amour de tout ce qu’ils pourraient être tous deux ensemble, et qu’ils ne sont pas…

Remue-méninges : Lettres persanes, de Montesquieu

La fiction littéraire comme outil de formation intellectuelle

Montesquieu 1721, Lettres persanes, t. I et II, Lemerre, 1873

Note : 4 sur 5.

Résumé

Usbek et Rica, deux princes persans, sont partis d’Ispahan pour un grand voyage en occident. Ils arrivent notamment à Paris. Ils écrivent leurs impressions de voyage et réflexions à leurs amis, restés à Ispahan ou à Smyrne. Le séjour se prolonge de longues années mais Usbek reçoit de mauvaises nouvelles de son sérail où ses femmes et ses eunuques semblent se disputer en son absence.

L’auteur : Montesquieu, Charles-Louis de Secondat (1689-1755)
D’une famille de magistrats, grandit au château de la Brède, près de Bordeaux. Ses parents lui choisissent un mendiant comme parrain. Il fait son droit et entre au parlement de Bordeaux. Il se marie à une protestante en 1715 et hérite de la fortune et du titre de son oncle, le baron de Montesquieu.
Il est d’abord passionné de science et collabore fréquemment avec l’Académie de Bordeaux. Cependant, la vie politique foisonnante de la monarchie constitutionnelle du Royaume-Uni, née la même année que lui, puis la fin du règne de Louis XIV lui font s’intéresser à la politique. Ses premières réflexions prennent la forme surprenante d’un roman épistolaire, Les Lettres persanes (1721).
Après avoir vendu sa charge et avoir été élu à l’Académie française (1728), il fait de nombreux et longs voyages en Europe et s’initie à la franc-maçonnerie (1730). De retour en France, il publie ses recherches et analyses politiques dans Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734), puis dans De l’esprit des lois (1748) qui lui vaut une immense célébrité et d’être mis à l’Index par l’Eglise.

Commentaires

Premier ouvrage de Montesquieu. Le contenu est très composite, voire désordonné : politique, histoire, religion, comparaison des cultures… et contrairement aux œuvres qui suivront, il relève moins d’analyses documentées que de premières réflexions, brutes. Ces lettres semblent contenir comme l’actualité de pensée de l’auteur, comme un journal. Sans doute conscient de la non-scientificité de ses réflexions, de la jeunesse de sa pensée politique encore en formation et de ses techniques d’écriture que Montesquieu use du détour de la fiction littéraire.
Pour exprimer son point de vue philosophique sur la situation politique de son pays, Montesquieu va mêler trois ressorts littéraires particulièrement à la mode : l’écrit épistolaire, l’orientalisme et le récit de voyage. Si les Lettres portugaises en 1869, tout comme Les Lettres d’amour entre un noble et sa sœur en 1684 en Angleterre, tous deux parus anonymement, avaient fait grand bruit, c’est sans nul doute L’Espion turc (1684), de Giovanni Paolo Marana, célèbre roman épistolaire dans lequel un turc informe par lettres des mœurs de l’Europe, qui inspire le schéma des Lettres persanes à Montesquieu. Les lettres permettent de donner un effet de réel à la fiction en faisant croire au lecteur qu’il entre dans la discussion intime de vrais hommes et femmes. Ajoutons pour comprendre le contexte littéraire la vogue de l’orientalisme, avec le succès énorme des Mille et une Nuits d’Antoine Galland (1704-1717) – Montesquieu joue sur l’érotisme exotique du sérail – et celle des récits de voyage (on sait que Montesquieu a lu le Voyage en Perse de Jean Chardin en 1707).
Mais ce roman épistolaire semble un prétexte à l’écriture, un moteur. Comme si chaque lettre avait été le lieu d’un entraînement à la réflexion et à l’expression sur un sujet offert par ses lectures ou par l’actualité politique. L’auteur crée une situation d’énonciation propre à développer un sujet, créant parfois de nouveaux personnages pour le traiter. C’est peut-être ce qui donne cet entrelacement de thèmes et d’expéditeurs. Le livre n’est sans doute pas planifié (peut-être l’intrigue finale du sérail) et certains personnages épistoliers apparaissent pour évoquer un nouveau sujet qui ne sera plus développé par la suite, et ne réapparaissent donc plus. Ce roman, c’est l’atelier de formation intellectuelle de Montesquieu.
Pour s’exprimer à loisir sans craindre la censure, il utilise le détour de la fiction mais également le subterfuge du décentrement : il place son regard critique dans les yeux de voyageurs venus d’un pays lointain et qui donc peuvent s’exprimer avec des yeux naïfs et des paroles de blasphème sans craindre les foudres des discours d’autorité (toutefois le roman sera publié anonymement à Amsterdam). Plus encore, le décentrement permet de bloquer les réflexes d’analyses des lecteurs : pour lire ces lettres, ils acceptent de se mettre à la place des personnages et intériorisent leurs point de vue sur le monde et réfléchissent à partir de ce nouveau centre. Ils ont donc suspendu leur jugement automatique résultant de leur éducation et sont peut-être arrivés à un avis totalement contraire à celui qu’ils avaient. Le résultat obtenu ainsi est le relativisme culturel : nos opinions et jugements moraux sont totalement dépendants de notre bain culturel, de notre situation sociale ou géographique… Il n’y a à priori pas de valeurs morales universelles. (A peu près à la même époque, Jonathan Swift use d’une technique semblable, mais inversée – c’est un Anglais qui voyage et découvre des civilisations extraordinaires qui le font réfléchir et relativiser –, pour exprimer ses opinions politiques dans les Voyages de Gulliver, écrit en 1721).
Mais ce roman n’est pas seulement un jugement sur la France, Montesquieu compare et critique aussi certains aspects du mode de vie des pays musulmans, notamment les interdits alimentaires mais surtout la domination de l’homme sur les femmes, enfermées dans un harem, la polygamie, les eunuques… alors que ce dernier aspect est au contraire généralement fantasmé par ses contemporains orientalistes. Il va au contraire admirer leur simplicité, leur humilité, leur respect, au contraire du mode de vie européen, de sa modernité excentrique, de l’hypocrisie de la Cour, des intrigues politiques, de la culture de l’apparence…

Passages retenus

Tome 1
Fable des Troglodytes, Lettre XI, p. 25-26 :
Il y a de certaines vérités qu’il ne suffit pas de persuader, mais qu’il faut encore faire sentir : telles sont les vérités de la morale. Peut-être que ce morceau d’histoire te touchera plus qu’une philosophie subtile.
Il y avait en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui descendoit de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressembloient plus à des bêtes qu’à des hommes. […] Ils étaient si méchants et si féroces, qu’il n’y avoit parmi eux aucun principe d’équité ni de justice.
Ils avoient un roi d’origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitoit sévèrement ; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant fait, ils s’assemblèrent pour choisir un gouvernement ; et après bien des dissenssions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus, qu’ils devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu’ils n’obéiroient plus à personne ; que chacun veilleroit uniquement à ses intérêts sans consulter ceux des autres.
Cette résolution unanime flattoit extrêmement tous les particuliers. Ils disoient : qu’ai-je affaire d’aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point ? Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux : que m’importe que les autres le soient ? Je me procurerai tous mes besoins ; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.

Le pays de la vitesse et des honneurs, Lettre XXIV, p. 51 : « Tu ne le croirois pas peut-être, depuis un mois que je suis ici , je n’y ai encore vu marcher personne. Il n’y a pas de gens au monde qui ne tirent mieux partie de leur machine que les Français ; et ils courent ; ils volent : les voitures lentes d’Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feroient tomber en syncope. Pour moi qui ne suis pas fait pour ce train, et qui vais souvent à pieds sans changer d’allure, j’enrage quelquefois comme un chrétien : car encore passe qu’on m’éclabousse depuis les pieds jusqu’à la tête ; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour ; et un autre qui me croise de l’autre côté me remet soudain où le premier m’avoit pris ; et je n’ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j’avois fait dix lieues.
[…]
Le roi de France est le plus puissant prince de l’Europe. Il n’a pas de mines d’or comme le roi d’Espagne son voisin ; mais il a plus de richesses que lui, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre ; et, par un prodige de l’orgueil humain, ses troupes se trouvoient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.

Tome 2
Extension de soi par la gloire, Lettre XC, p. 2 :
Le désir de la gloire n’est point différent de cet instinct que toutes les créatures ont pour leur conservation. Il semble que nous augmentons notre être, lorsque nous pouvons le porter dans la mémoire des autres : c’est une nouvelle vie que nous acquérons, et qui nous devient aussi précieuse que celle que nous avons reçue du ciel.

Guerre et justice, Lettre XCVI, p. 12 :
Un prince ne peut faire la guerre parce qu’on lui aura refusé un honneur qui lui est dû, ou qu’on aura eu quelque procédé peu convenable à l’égard de ses ambassadeurs, et autres choses pareilles ; non plus qu’un particulier ne peut tuer celui qui lui refuse le pas. La raison en est que, comme la déclaration de guerre doit être un acte de justice, dans lequel il faut toujours que la peine soit proportionnée à la faute, il faut voir si celui à qui l’on déclare la guerre mérite la mort. Car faire la guerre à quelqu’un, c’est vouloir le punir de mort.
Dans le droit public, l’acte de justice le plus sévère c’est la guerre : puisque son but est la destruction de la société.

Philosophie et religion, Lettre XCVIII, p. 18 :
Peut-être que si quelque homme divin avoit orné les ouvrages de ces philosophes de paroles hautes et sublimes ; s’il y avoit mêlé des figures hardies et des allégories mystérieuses, il auroit fait un bel ouvrage qui n’auroit cédé qu’au saint Alcoran.
Cependant, s’il te faut dire ce que je pense, je ne m’accommode guères du style figuré. Il y a dans notre Alcoran un grand nombre de choses puériles, qui me paroissent toujours telles, quoiqu’elles soient révélées par la force et la vie de l’expression. Il semble d’abord que les livres inspirés ne sont que les idées divines rendues en langage humain : au contraire, dans nos livres saints, on trouve le langage de Dieu, et les idées des hommes ; comme si, par un admirable caprice, Dieu avoit dicté les paroles, et que l’homme eût fourni les pensées.

Réponse à Platon sur les dangers des arts et prophétie de la bombe, Lettre CVII, p. 35 :
As-tu bien réfléchi à l’état barbare et malheureux où nous entraîneroit la perte des arts ? Il n’est pas nécessaire de se l’imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la Terre chez lesquels un singe passablement instruit pourroit vivre avec honneur ; il s’y trouveroit à peu près à la portée des autres habitants : on ne lui trouveroit point l’esprit singulier, ni le caractère bizarre ; il passeroit tout comme un autre, et seroit distingué même par sa gentillesse.
Tu dis que les fondateurs des empires ont presque tous ignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbares n’aient pu, comme des torrents impétueux, se répandre sur la Terre, et couvrir leurs armées féroces les royaumes les mieux policés. Mais prends-y garde, ils ont appris les arts ou les ont fait exercer aux peuples vaincus ; sans cela leur puissance auroit passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.
Tu crains, dis-tu, que l’on invente quelque manière de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. Non : si une fatale invention venoit à se découvrir, elle seroit bientôt prohibée par le droit des gens ; et le consentement unanime des nations enseveliroit cette découverte. Il n’est point de l’intérêt des princes de faire des conquêtes par de pareilles voies : ils doivent chercher des sujets, et non pas des terres. […]
Tu dois avoir remarqué, que depuis l’invention de la poudre, les batailles sont beaucoup moins sanglantes qu’elles ne l’étoient, parce qu’il n’y a presque plus de mélée.
Et quand il se seroit trouvé quelque cas particulier où un art auroit été préjudiciable, doit-on pour cela le rejeter ? Penses-tu, Rhédi, que la religion que notre saint prophète a apportée du ciel soit pernicieuse, parce qu’elle servira quelque jour à confondre les perfides chrétiens.
Tu crois que les arts amollissent les peuples, et par là sont cause de la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens Perses, qui fut l’effet de leur mollesse ; mais il s’en faut bien que cet exemple décide, puisque les Grecs, qui les subjuguèrent, cultivoient les arts avec infiniment plus de soin qu’eux. […]
Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle, et où l’on raffine le plus sur les plaisirs ; mais c’est peut-être celle où l’on mène une vie plus dure. Pour qu’un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche.

Critique des journaux, Lettre CIX, p. 41 :
Il y a une espèce de livres que nous ne connoissons point en Perse, et qui me paroissent ici fort à la mode : ce sont les journaux. La paresse se sent flattée en les lisant : on est ravi de pouvoir parcourir trente volumes en un quart d’heure. […]
Le grand tort qu’ont les journalistes, c’est qu’ils ne parlent que des livres nouveaux : comme si la vérité étoit jamais nouvelle. Il me semble que, jusqu’à ce qu’un homme ait lu tous les livres anciens, il n’a aucune raison de leur préférer les nouveaux.
Mais lorsqu’ils s’imposent la loi de ne parler que des ouvrages tout chauds de la forge, ils s’en imposent un autre, qui est d’être très ennuyeux. Ils n’ont garde de critiquer les livres dont ils font les extraits, quelque raison qu’ils en aient ; et, en effet, quel est l’homme assez hardi pour vouloir se faire dix ou douze ennemis tous les mois ?

Remue-méninges : Éloge de l’amour, de Badiou

Gloire au hasard, passer de l’individu au collectif

Badiou (Alain) 2008, Éloge de l’amour (entretien avec Nicolas Truong), Flammarion, Champs Classiques, 2009

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

À l’occasion du festival d’Avignon, Nicolas Truong, journaliste au Monde, s’entretient avec Alain Badiou et l’amène sur le thème de l’amour. Badiou fait de l’amour une force bien contraire à notre société moderne, société de contrôle, de raison, de calcul. L’amour irrigue plutôt la création artistique, la joie démesurée, la vie en collectivité.

Commentaires

A l’inverse de ces sites de rencontre où l’on sélectionne la personne qui semble convenir à nos goûts, Badiou décrit l’amour comme une confiance donnée au hasard de la rencontre. On a ici une conception qui fera penser à un Jacques Brel. La rencontre crée quelque chose de nouveau, dérange les deux rencontrants, là où le site de rencontre fait en sorte que la rencontre ne bouleverse finalement pas les deux identités.
Sur un autre plan, l’amour doit être une réponse à l’individualisme ambiant. L’amour porte vers l’autre, vers la différence.

Badiou établit ainsi un parallèle politique entre l’amour et le communisme. Vivre l’amour, de la manière la plus vraie, c’est expérimenter le communisme dans son expression la plus atomique : deux êtres qui ont à vivre ensemble, à se réinventer continuellement pour s’accepter, combiner ou même conjuguer leurs désirs, leurs forces. C’est autre chose que vivre côte à côte.

Passages retenus

« Dans le monde d’aujourd’hui, la conviction est largement répandue que chacun ne suit que son intérêt. Alors l’amour est une contre-épreuve. S’il n’est pas conçu comme le seul échange d’avantages réciproques, ou s’il n’est pas calculé longuement à l’avance comme un investissement rentable, l’amour est vraiment cette confiance faite au hasard. Il nous amène dans les parages d’une expérience fondamentale de ce qu’est la différence et, au fond, dans l’idée qu’on peut expérimenter le monde du point de vue de la différence. »

La jalousie n’est pas un marqueur de l’amour, p. 54 :
Le rival est absolument extérieur, il n’entre aucunement dans la définition de l’amour. C’est un point capital de désaccord avec tous ceux qui pensent que la jalousie est constitutive de l’amour. […] Est-ce que tout amour doit d’abord, pour se déclarer, pour commencer, identifier un rival extérieur ? Allons donc ! […] C’est l’égoïsme qui est l’ennemi de l’amour, non le rival. On pourrait dire : l’ennemi principal de mon amour, celui que je dois vaincre, ce n’est pas l’autre, c’est moi, le « moi » qui veut l’identité contre la différence, qui veut imposer son monde contre le monde filtré et reconstruit dans le prisme de la différence.

« L’amour est une aventure obstinée.
Le côté aventureux est nécessaire, mais ne l’est pas moins l’obstination. Laisser tomber au premier obstacle, à la première divergence sérieuse, aux premiers ennuis, n’est qu’une défiguration de l’amour. Un véritable amour est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l’espace, le monde et le temps lui proposent. »

« L’Amour doit être déclaré et redéclaré car dire c’est fixer le hasard. L’Amour dans la durée, ce n’est pas s’aimer toujours mais réinventer l’Amour.
L’Amour est une reconstruction, une nouvelle expérience du monde à partir de la différence et pas seulement une rencontre, un désir sexuel. »

« L’amour (…) est une construction de vérité. (…) vérité sur un point très particulier, à savoir : qu’est-ce que c’est que le monde quand on l’expérimente à partir du deux et non pas de l’un ? Qu’est-ce que c’est que le monde examiné, pratiqué, vécu à partir de la différence et non à partir de l’identité ? »

« Dans l’amour, la fidélité désigne cette longue victoire : le hasard de la rencontre vaincu jour après jour dans l’invention d’une durée, dans la naissance d’un monde. »

« Il faut réinventer le risque et l’aventure, contre la sécurité et le confort. »

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