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Ramasse tes lettres : Histoire d’Omaya, de Nancy Huston

L’impossible témoignage de la victime traumatisée

Huston (Nancy) 1985, Histoire d’Omaya, Actes Sud, Babel, 1998

Note : 3 sur 5.

Résumé

Omaya mélange ses souvenirs, de son enfance à son âge adulte, à l’occasion d’une affaire de justice pour une agression sexuelle qu’elle a subie. Ce sont toutes ses angoisses qui surgissent et s’entrechoquent : sa peur du hibou, des hommes, ses complexes de cheveu, sa peur des autos, son agoraphobie, ses petits fantasmes de violence par elle ou sur elle…

Commentaires

Rédigé directement en français au contraire de ses romans suivants, cette Histoire d’Omaya traite de la manière dont peut se trouver discréditée une femme portant plainte pour une agression sexuelle. Nancy Huston montre combien les faiblesses – un traumatisme faisant ressurgir toutes les autres angoisses – rendent la femme agressée vulnérable, incohérente pour autrui, mais elle l’est pourtant dans sa logique de peur. La peur d’autrui va de pair avec le complexe physique et donc avec une attention excessive au soin de son apparence qui peut être tournée en volonté de séduire.
En plus d’un découpage chronologique volontairement anarchique allant avec les connexions involontaires de l’inconscient, l’auteure use d’un mélange de première et de troisième personne servant d’une part à illustrer la perturbation mentale d’Omaya qui se voit elle-même de l’extérieur ou de l’intérieur d’une coquille incontrôlable, d’autre part à donner une vision de recul sur le personnage tout en profitant de la puissance sensitive du « je ». Ces deux effets littéraires tout de même très poussés donnent une impression un peu forcée de « faire littéraire ». La portée féministe didactique se perd un peu dans cette volonté de sur-écrire, alors que les angoisses d’Omaya contenaient suffisamment d’originalité et de pouvoir littéraire.

Passages retenus

p. 53 :
Elle est coincée. Impossible de faire demi-tour, de rentrer au parking et de s’endormir pour le reste de la journée. Il faut vivre ceci. Omaya allume la radio. Il n’y a pas de petites chansons pour elle, seulement des voix d’hommes en colère, tantôt avec de la musique, tantôt sans, elle éteint. Derrière elle on a klaxonné, elle sursaute, rattrape ses deux mètres de retard et voit que cette fois-ci l’indicateur tombe au-dessous de zéro. Dans le blanc. Les mains d’Omaya ne lui appartiennent plus. Elles glissent du volant et tombent sur ses cuisses, deux oisillons chus de leur nid. De partout, les reflets lancinants des pare-brise et des rétroviseurs convergent vers Omaya, lui griffent les yeux. Un sifflement tire son regard vers la gauche : un policier est en train de gesticuler furieusement en ma direction, il m’ordonne de repartir, je n’ai pas le choix, Omaya tourne la clef et l’indicateur saute aussitôt dans le rouge, la voiture va prendre feu, elle va exploser, la portière est fermée à clef et je suis ligotée par ma ceinture, autour de moi les autres véhicules grognent et rugissent d’impatience.
[…] Omaya est au milieu du tunnel et la voiture devant elle a freiné une fois de plus, je ne peux pas avancer, ça va sauter, le corps d’Omaya éclaboussera les murs, les yeux d’Omaya sont secs et vitreux mais son front pleure de grosses larmes qui lui glissent sur les tempes et sur les joues, le cerveau d’Omaya se met à cogner contre le crâne… Alerte ! Alarme ! Achtung ! La sonnerie déclenchée par le cœur court à travers les veines d’Omaya, faisant vibrer tous les nerfs vrillés sur son passage.

p. 102 :
Klaxon ! Elle se réveille, il ne faut pas dormir, un instant de distraction suffit pour m’égarer irrémédiablement, pour m’éloigner à tout jamais de ma famille, de mes amis, de tout ce que je connais et reconnais, j’erre dans l’infinie complexité de la ville, montant dans n’importe quel bus pour demander si par hasard il ne va pas vers quelque destination dont le nom m’est familier, mais ils vont toujours vers la périphérie et non vers le centre-ville, et je finis par… Non, je ne finis pas, ça n’en finit jamais, c’est toujours à recommencer, il faut chaque fois reprendre depuis le début.

p. 104 : Dès qu’elle parvenait à écrire un mot, elle se lamentait d’avoir tué tous les autres mots avec lesquels elle aurait pu commencer son poème. C’est pourquoi ses poèmes étaient si courts : elle voulait tuer le moins de mots possible.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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