Un homme arrive à Mechta Layadat, village reculé de la Kabylie algérienne, et demande son chemin à Alia, gérante avec sa fille d’une petite auberge. Il repère les très belles pièces que contient la bibliothèque. Il commence à raconter comment les histoires et les livres ont changé sa vie, une douzaine d’années plus tôt, alors qu’il se rendait dans un petit village des Ardennes pour enterrer son père. Mais la tombe qu’on libère pour ce faire contient de nombreux livres dont les carnets d’une certaine Adélaïde Edmonde de saxe de Bourville, qui semble avoir connu Alexandre Dumas…
Commentaires
Le titre de cette pièce semble porter l’esthétique propre de l’auteur : un jeu d’emboîtement d’histoires, chacune devenant une nouvelle action mise en scène, comme à travers l’imagination d’un personnage de conteur. Le spectateur est d’ailleurs noyé sous la chaîne de récits et les sauts dans le temps (à la manière des premiers récits enchassés de Shéhérazade dans les Mille et une Nuits). Le metteur en scène devra mobiliser tous les moyens pour aider son spectateur à marquer les époques et différents contextes de récits : décors et costumes, parties de la scène dédiées à telle histoire, jeu de projecteurs… L’enchâssement et les jeux de liens entre les époques, le fait que l’action à la scène est très souvent un récit, tout cela crée une dynamique par les allers-retours, du suspens, des jeux de scène (intervention du destinataire d’un récit, sur la scène de l’histoire racontée)… Les histoires n’ont pas d’intérêt en elles-mêmes sinon le fait de mettre en lien des éléments alléchants de l’histoire et de la culture : Alexandre Dumas et sa passion pour le feuilleton, Eugène Delacroix, les Amazones, le trésor des Templiers… Une culture à la fois populaire et littéraire, adaptée à l’enseignement scolaire, aussi bien qu’à un large public. Dès lors, l’histoire constitue une espèce de richesse, un trésor, une monnaie d’échange, un moyen de rencontre, de séduction… A un pôle, le personnage de Martin Martin, représentant d’une classe ouvrière exclue de la littérature, absent des histoires, impersonnalisé, médiocre, quelconque (alors que son anonymisation lui confère au contraire plus d’épaisseur), à l’autre Adélaïde, héritière d’une lignée qui maîtrise le récit jusqu’à s’être transformer en légende.
Passages retenus
Comment les basses classes sont exclues des histoires, p. 38 : Je suis pas dans les mythes et dans les histoires, moi ! J’en ai rien à foutre des livres ! Moi, je me lève à six heures du matin pour aller couper de la viande, et quand je rentre le soir, tout ce que je veux c’est allumer la télé pour m’endormir devant parce que j’ai le dos cassé, tu comprends ? Le dos cassé !
De l’importance du storytelling, p. 46 : ADELAÏDE. – La vie est un récit, et chaque vie et chaque récit sont eux-mêmes composés de plusieurs récits, d’une multitude, d’une infinité de récits. Tout est fiction. […] Et en ce monde, celui qui détient l’information celui qui détient les clés du récit, celui qui sait mieux que les autres raconter une histoire devient le maître. Peu importent les titres de noblesse et les privilèges, l’homme qui raconte bien peut lever des armées et embraser des nations. […] Un jour viendra, vous verrez, où l’information sera totale et immédiate. Un jour viendra où l’être humain sera noyé par un flot incessant d’informations et de récits, car il sera relié à tous les êtres humains de la terre. ALEXANDRE. – La presse remplira bientôt cet office… ADELAÏDE. – Et qui contrôlera la presse contrôlera le monde. Pensez donc, s’il existait quelqu’un capable de raconter des histoires si extraordinaires qu’un chapitre seulement paraîtrait chaque matin, et que ce chapitre serait si passionnant que l’on devrait acheter le journal suivant, pour connaître la suite… ALEXANDRE. – Et l’on serait alors lié aux nouvelles que colporterait ce journal ! ADELAÏDE. – Et alors on pourrait faire croire n’importe quelle ineptie aux hommes, et les hommes iraient jusqu’à prendre les armes et s’entretuer, car lorsqu’ils veulent être libres, ils n’ont pas d’autre façon de faire entendre leurs voix que de tuer… et de mourir.
Ce toutou de la télé qui vous vend la littérature au poids
Cousse (Raymond) 1983, Apostrophe à Pivot, Mille et une Nuits, 1996
Tiré de A bas la critique et Vive le Québec libre (1983).
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Certes, Bernard Pivot ne l’a pas invité malgré le succès de sa Stratégie pour deux jambons, livre qui lui avait été expédié accompagné d’un jambon. Mais le problème n’est pas là. A cause de sa personnalité simple, près du peuple, notamment avec son goût pour le football, l’émission littéraire de Bernard Pivot fait la pluie et le beau temps sur les ventes, alors que sa critique littéraire tient plutôt du placement de produits.
Raymon Cousse (1942-1991) D’une famille bretonne vivant à Saint-Germain-en-Laye, il pratique beaucoup de sport et notamment l’athlétisme. Il découvre Samuel Beckett et se lance dans l’écriture. Il commence un premier roman, Enfantillages, mais c’est au théâtre, qu’il démarre vraiment sa carrière, en autodidacte, avec La Terrine du chef, en 74. Son roman Stratégie pour deux jambons est publié en 78, adapté à la scène en 79 et obtient un immense succès. Il continue d’écrire et de jouer, fait redécouvrir le méconnu Emmanuel Bove. Il se suicide en 91.
Commentaires
S’inscrivant dans une tradition pamphlétaire plutôt pauvre en France (à part les pamphlets antisémites de Céline, non réédités et donc méconnus), Raymond Cousse prend le risque de s’attaquer aux critiques littéraires (à travers tout son ouvrage A bas la critique…), n’est-ce pas suicidaire de la part d’un auteur qui en attend la reconnaissance ? Il s’attaque au plus médiatique d’entre eux, le télégénique Bernard Pivot. Cousse va jusqu’au bout de la destruction littéraire, terminant d’ailleurs par un passage en revue – et donc une exécution sommaire – des mésoeuvres scripturales de Bernard Pivot. Comme dans ses romans et spectacles – ce pamphlet a d’ailleurs des airs de one-man-show qui feront penser pour leur mordant à Desproges ou Dieudonné –, il use de toute sa verve acide, de toutes les ressources du genre, avant tout le rire, mais ne tombe pas dans l’attaque facile à la personne. C’est sur sa légitimité à parler de littérature que Pivot est attaqué, c’est en tant qu’acteur central et mis en avant d’un système commercial destructeur qu’il est attaqué, c’est à cause justement de son visage sympathique, bon vivant, inoffensif qu’il est hautement dangereux entre les mains de ce système. Mais le temps a à peine gardé trace de la courte carrière de Raymond Cousse, pourtant talentueux, et Bernard Pivot à continuer de gravir les échelons des cotes de popularité, devenant le représentant même de l’identité littéraire par le biais de ses célèbres dictées télévisées, grandes messes élitistes qui continuent de maintenir la rigidité d’un système orthographique et grammatical plein d’absurdités, incohérences, contradictions et exceptions, savoir qui se prétend hautement intellectuel quand il est seulement culture fétichiste, système qui par conséquent maintient l’horrible insécurité linguistique du plus grand nombre. Or il en va de même pour la littérature médiocre applaudie dans les émissions littéraires médiatiques telles qu’Apostrophe : élitiste, fétichiste d’une culture et d’une histoire autocentrée, jeux de références et de révérences…
Passages retenus
Le toutou de garde, p. 25 : Un totalitarisme fondé sur l’économie d’abondance s’appuie beaucoup plus sur la séduction que la force brutale. Celui qui tire vos ficelles, pour être de charme, n’en sert pas moins la cause d’un décervelage général. Sans même y penser – mais avez-vous jamais pensé à quoi que ce soit dans votre existence ? – vous êtes le militant d’une cause qui vous dépasse infiniment. Mais je vous sais trop bovin dans l’âme pour vous arrêter, ne fût-ce qu’une seconde, à cette considération. Plutôt que d’inviter, comme récemment, un professeur américain à élucider le mystère du déclin de notre littérature à l’étranger, vous seriez plus inspiré de vous demander en quoi votre émission contribue à l’achever. Notre littérature est insignifiante que parce que l’appareil qui la régit est devenu schizophrénique. Ayant perdu le sens de toute finalité artistique, il n’est plus qu’une machine à brasser du fric et du vent. Bien des raisons à cette situation infamante : composition sociologique du milieu éditorial, restructuration des maisons d’édition dans le sens qu’on imagine, ajustement de la production à la seule rentabilité immédiate, invasion des techniques nouvelles, corruption de la critique et des auteurs, etc. Ces maux qui affectent l’Occident trouvent chez nous, du fait de la centralisation aberrante, un terrain privilégié. L’uniformisation de la production ne peut que ruiner la création. Il n’y a déjà plus en France de littérature digne de ce nom. A la place et dans le temps qui étaient les vôtres, vous aurez été un jour l’artisan docile de cette mise à mort.
Attaque contre le football, p. 37-38 : Vous ne m’empêcherez toutefois pas de penser qu’il faut être un tantinet demeuré, à près de cinquante ans, pour passer ses dimanches à donner des coups de pied et de tête – creux contre creux – dans un ballon. A votre âge, compte tenu du peu de cervelle qui vous reste, vous gagneriez à épargner vos dernières cellules. Tout montre en effet qu’elles en ont grand besoin. J’ajoute que vos tares éclatent suffisamment par ailleurs sans qu’il soit indispensable de vous faire à l’écran le prosélyte de ces mornes bacchanales. Ce sont sans aucun doute vos propos sur le football qui reflètent le plus votre affligeante nature, ce côté Dupont-la-Joie imbécile heureux et cocardier. Il suffit d’observer à la sortie des stades les meutes de supporters alcooliques et braillards et leur faciès déformé par le crétinisme chauvin pour être édifié sur la valeur éducative du sport de compétition. De tout temps les pouvoirs ont eu grand besoin de ces saturnales de la bêtise et de l’infantilisme. Ce sont autant d’écoles de la soumission.
André Cognat, alias Antecume, a fondé le village d’Antecume-Pata, dans le haut du fleuve Maroni et est devenu l’un des grand défenseurs de la culture amérindienne.
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Résumé
André Cognat, à vingt-trois ans, abandonne son travail d’ouvrier dans la région lyonnaise et s’embarque pour la Guyane puis remonte le fleuve Maroni jusqu’aux villages amérindiens des Wayanas. Il s’installe parmi eux et apprend leur langue, leur culture et leurs coutumes. Il participe par deux fois au rite initiatique du maraqué. Il est de toutes les expéditions (mont Tumuc-Humac au Brésil, villages du Surinam, liaison avec l’Oyapock, puis avec le Parou affluent de l’Amazonie…), parties de chasses. Avec son appareil photo et son carnet, il se donne comme mission de rendre compte de la culture, de l’implantation des Amérindiens, et de leurs difficultés au contact du monde moderne.
Commentaires
Davantage qu’un travail d’ethnographe, ce livre est plutôt un intéressant récit de voyage, de rencontre. L’auteur multiplie avec délectation les récits des remontées de rapides ou sauts, les diverses expéditions, donnant goût pour ces excursions amazoniennes. Les descriptions des rites, des danses ou des pratiques sont bien sûr très présentes, et très intéressantes, faites avec une prudence tout à fait anthropologique, mais ne sont pas développées scientifiquement. On trouve peu d’analyse, et c’est peut-être volontairement, par pudeur et respect, qu’André Cognat devenu Antecume, se refuse à classer, à ranger, comparer ses frères, bien qu’il ne se refuse en rien de porter un jugement personnel, quoique sans jamais ni méchanceté ni mépris, sur une pratique, croyance, ou un comportement. C’est avec un certain ton d’autodérision que l’auteur acquiert un peu de finesse tant dans l’écriture que dans l’observation.
Passages retenus
Randonnée infernale, p. 86 : Mes Indiens qui marchent vraiment comme sur une « nationale » ne tardent pas à disparaître car je n’arrive plus à suivre leur rythme infernal. Je voudrais foncer… Impossible. A chaque pas je bute contre un obstacle ; je marche comme un homme ivre, suant, pestant contre mes guides. Je m’égare, tâtonnant un long moment avant de revenir sur le bon tracé où je m’enlise dans un bourbier avant de boire longuement à chaque petite crique. A deux reprises je rejoins les deux hommes qui se reposent. Puis je m’égare à nouveau ; j’appelle, mais rien… sinistrement rien. Je suis seul, fatigué ; perdant mon sang-froid, je maudis ces Ouayanas qui ne veulent pas m’attendre… Puis je reprends confiance, continuant à petits pas précautionneux. L’après-midi avance, je suis exténué, mes reins sont douloureux à la suite de mes chutes, lorsque dans une dure montée le minuscule tracé se perd dans un enchevêtrement de branches et d’arbres tombés. Je cherche en vain un passage dans cette végétation hostile qui m’entoure, mais je ne trouve rien. Alors je m’agite, je m’énerve ; je redescends en quête d’une trace pour me mettre sur la piste, mais en vain. Je m’affole de plus en plus, je me décourage, et sur le point de pleurer de rage je gravis une seconde fois la côte, sans rien trouver encore. Je redescends une nouvelle fois, cherchant la moindre branche brisée et j’en trouve… des dizaines que j’ai moi-même cassées dans mes recherches. Je rage, je jure, je serre les dents, je remonte à nouveau, de plus en plus flagellé, déchiré, saignant, meurtri, injuriant toujours mes amis indiens… A l’aide de mon sabre, je me taille un chemin dans ces branchages, escaladant les troncs, m’égratignant encore. Puis je m’insulte furieusement, maudissant mes faiblesses dans une sorte de folie furieuse qui a le don de me fouetter, de me stimuler.
Cruelle partie de chasse, p. 115 : Les fusils sont aussitôt chargés et nous partons à trois, laissant aux femmes le soin de surveiller les canots, tout en papotant. Nous nous enfonçons dans la végétation épaisse de bordure de la rivière, pour entrer bientôt dans un sous bois assez clair. Asahoukili nous dirige avec un sens extraordinaire de l’orientation, car les cris des atèles ont cessé depuis longtemps de nous indiquer la direction. Nous ne tardons pas cependant à apercevoir des masses sombres sautant de branche en branche. Profitant de l’arrêt d’un singe-araignée qui nous regarde avec curiosité, Malavate vise le visage imberbe qui se détache de l’ensemble noirâtre de poils. Atteint en pleine face, l’alimi est brusquement lancé dans le vide dans un fracassement de branches froissées. Pourtant le singe n’est pas mort. Des gémissements atroces, rauques, sortent de ce corps dont le poitrail se soulève à un rythme accéléré, laissant échapper à chaque souffle un mince filet de sang qui suinte le long des lèvres. Un petit alimi, les yeux remplis de terreur, gémit atrocement en étreignant le corps de sa mère, ce qui ajoute une note affreuse à ce pitoyable spectacle. Sans se soucier de cette agonie, le tireur incise à l’aine pour savoir si la femelle est grasse… Me détournant de cette pénible vision, je m’élance dans la direction de mon ami Asahoukili qui poursuit une seconde femelle. Je ne tarde pas à le rejoindre et découvre un atèle qui m’offre sa large poitrine, sans se soucier du danger ; comme un défi à la mort… L’écho de mon fusil trouble la sérénité de la forêt, surprend le singe noir qui s’affaisse brusquement sur la branche. Blessé à mort, il n’en continue pas moins à se traîner, risquant la chute à chacun de ses mouvements incertains. Pour se protéger il se cache dans un bouquet de feuilles, mais ses forces l’abandonnant, il tombe vertigineusement jusqu’au sol où il s’écrase dans un bruit sourd. Le temps de l’approcher et il rampe encore sur le sol, réussissant même dans sa volonté de vivre à grimper maladroitement à un petit arbuste, tournant sans cesse la tête comme pour surveiller l’approche de son ennemi. Asahoukili, en riant, le tire par la queue, tandis qu’avec ses dernières forces l’atèle remonte de quelques centimètres. L’Indien met fin à son agonie en l’assommant avec un bâton. Nous ne tardons pas à rejoindre les canots, et nous déposons les singes au fond de notre embarcation. Notre progression ne sera plus troublée que par les pleurs du bébé singe. Ces pleurs qui me font revivre cette chasse cruelle, et dont je cherche à me consoler en me répétant que nous avons tué pour vivre.
Fièvre pitoyable de l’or, p. 215 Ainsi, ces hommes qui n’ont qu’une passion : découvrir de l’or, s’entretiennent mutuellement dans l’espoir insensé de la découverte d’un filon. Peut-être, par pur miracle, trouveront-ils quelques grosses pépites. Mais alors quelles seront leurs réactions ? Ne voudront-ils pas tout sacrifier pour obtenir une part plus importante ? En tout cas, ces hommes sont à jamais prisonniers de l’atmosphère de l’or. Je crois bien qu’ils vivent plus misérablement – et justement en raison de cette cupidité – que les plus pauvres Indiens que j’ai rencontrés.
L’homme peut-il continuer à se croire détaché de la nature ?
Vercors 1952, Les Animaux dénaturés, Le Livre de Poche, 2016
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
En Nouvelle-Guinée, une équipe de savants, accompagnée du journaliste Douglas Templemore, cherche le fameux « chaînon manquant » dans l’évolution du singe à l’homme. En fait de fossile, ils trouvent une colonie, bien vivante, de quadrumanes, donc de singes. Mais a-t-on jamais vu des singes troglodytes enterrant leurs morts ? Tandis que les hommes de science s’interrogent sur la nature de leurs « tropis », un homme d’affaires voit en eux une potentielle main-d’oeuvre à bon marché. La seule parade aux noirs desseins du sieur Vancruysen est de prouver l’humanité des tropis. Pour ce faire, Doug provoque un procès en invitant la police à son domicile pour y constater son meurtre… celui d’un petit bébé tropi… dont il est lui-même le père…
L’auteur : Jean Bruller (1902-1991) Fait ses classes à l’Ecole alsacienne de Paris, se destine à des études de sciences, passe un diplôme d’ingénieur qui ne lui convient pas. Il se fait illustrateur dans la presse humoristique. Pendant la guerre, il entre en résistance sous le pseudonyme de Vercors et fonde, avec Pierre de Lescure, les éditions clandestines de Minuit, où il publie sa célèbre nouvelle Le Silence de la mer, symbole de la résistance.
Commentaires
Science-Fiction prétexte à encourager le lecteur à une réflexion anthropologique sur les limites de l’espèce humaine, le sens de la vie humaine, ce roman sacrifie bien vite la petite intrigue amoureuse qu’il prend d’abord soin de mettre en place, comme si celle-ci avait devoir de s’effacer devant la gravité de la question posée. Les traitements dégradants que l’on s’autorise sur les animaux, domestiques (travail intense) et sauvages (chasse), viennent de la séparation fondamentale que l’on croit voir entre ces espèces et l’être humain. Pourtant, la différence est-elle si nette ? La question des anciennes espèces d’êtres humains, australopithèques, paranthropes, homo erectus, Neandertal… Cette invention de l’espèce des tropis (abréviation pour paranthropes ?) pose la question du rapport de l’être humain à sa nature. Quels autres bipèdes considéreraient-il comme ses frères, lesquels pourrait-il domestiquer (comme des cochons), chasser et manger (comme il le fait des singes en terres équatoriales) ? Vercors a choisi pour titre l’oxymore « animaux dénaturés », aussi bien pour qualifier la situation inconfortable de l’existence humaine (à la fois dans et hors de la nature) que pour qualifier l’horrible comportement de l’homme envers la nature qu’il exploite immoralement. En effet, on retrouve le thème de la malédiction de la conscience de l’homme, qui nous sépare des autres espèces animales, nous rend incapables de vivre seulement par l’instinct, condamnés à nous poser trop de questions, à juger moralement chacun de nos actes. On pourrait ici comprendre la Chute originelle biblique comme une chute depuis l’état parfait et innocent de nature : en descendant des arbres, en se tenant debout, en cherchant à comprendre et à créer, l’homme s’est irrémédiablement coupé de la nature en tant que grand tout. La nostalgie se ressent dès les religions chamaniques anciennes, l’état de transe permettant un retour momentané à l’état de nature, à l’esprit animal, et trouve son aboutissement dans la philosophie de l’absurde (par exemple chez Jean-Paul Sartre dans La Nausée). Mais comment également ne pas voir chez Vercors, au pseudonyme pris du célèbre maquis de résistance, écrivain connu pour son recueil résistant, publié aux éditions de Minuit, une intention de dénoncer les mauvais agissements de l’homme, contre les animaux et contre la nature, cette mauvaise conscience d’après-guerre ? Ce roman prend un écho particulièrement actuel dans notre civilisation de l’urgence écologique : l’homme peut-il continuer à se considérer comme en dehors de la nature ? n’agit-il pas comme un enfant gâté à se plaindre de sa lourde conscience ?
Passages retenus
Qu’est-ce que l’homme ? p. 249-252 : – En comparant l’intelligence de l’homme et de la bête, reprit Sir Arthur, le professeur Rampole nous a en somme moins parlé de quantité que de qualité. Il a même précisé qu’il en va toujours ainsi dans la nature : une petite différence de quantité peut provoquer une mutation brusque, un changement total de qualité. Par exemple, si l’on chauffe de l’eau, on peut lui ajouter des quantités de calories sans qu’elle change d’état. Et puis, à un certain moment, un seul degré suffit pour qu’elle passe de l’état liquide à l’état gazeux. N’est-ce pas ce qui s’est passé pour l’intelligence de nos ancêtres ? Un petit supplément de quantité dans les liaisons cérébrales – peut-être même insignifiant – lui a fait faire un de ces sauts qui a déterminé un changement total de qualité. De sorte… – C’est une opinion subversive, dit le gentleman aux manchettes. – Pardon ? – J’ai lu des choses pareilles dans… je ne sais plus. Mais enfin, c’est du pur matérialisme bolchevik. C’est une des trois lois de leur dialectique. – Le professeur Rampole, dit Sir Kenneth, est le neveu de l’évêque de Crewe. Sa femme est la fille du recteur Clayton. La mère du recteur est un excellent chrétien. Le gentleman tira ses manchettes et considéra les poutres du plafond avec affectation. « Le professeur Rampole, continuait Sir Arthur, a précisé ce changement de qualité : la différence entre l’intelligence de l’homme de Néandertal et celle d’un grand singe ne devait pas être bien grande en quantité. Mais elle a dû être énorme dans leur rapport avec la nature : l’animal a continué de la subir. L’homme a brusquement commencé de l’interroger. […] Or, pour l’interroger, il faut être deux : celui qui interroge, celui qu’on interroge. Confondu avec la nature, l’animal ne peut l’interroger. Voilà, il me semble, le point que nous cherchons. L’animal fait un avec la nature. L’homme fait deux. Pour passer de l’inconscience passive à la conscience interrogative, il a fallu ce schisme, ce divorce, il a fallu cet arrachement. N’est-ce pas la frontière justement ? Animal avant l’arrachement, homme après lui ? Des animaux dénaturés, voilà ce que nous sommes. […] Ça explique, dit Sir Arthur, que l’animal n’ait pas besoin de fables ni d’amulettes : il ignore sa propre ignorance. Tandis que l’esprit de l’homme, arraché, isolé de la nature, comment ne serait-il pas à l’instant plongé dans la nuit et dans l’épouvante ? Il se voit seul, abandonné, mortel, ignorant tout – unique animal sur terre « qui ne sait qu’une chose, c’est qu’il ne sait rien » – pas même ce qu’il est. Comment n’inventerait-il pas aussitôt des mythes : des dieux ou des esprits en réponse à cette ignorance, des fétiches et des gris-gris en réponse à cette impuissance ? N’est-ce pas l’absence même, chez l’animal, de ces inventions aberrantes qui nous prouve aussi l’absence de ces interrogations terrifiantes ? » On le regarda sans rien dire. – Mais alors, si ce qui a fait la personne – la personne consciente, et son histoire – est bien cet arrachement, cette indépendance, cette lutte, cette dénature ; si, pour admettre une bête parmi les hommes, il faut qu’elle ait sauté ce pas douloureux ; à quoi, à quel signe enfin reconnaîtra-t-on qu’elle l’a fait ? On ne répondit pas.
Haddon (Mark) 2003, Le bizarre incident du chien pendant la nuit, Pocket jeunesse, 2005
Traduit de l’anglais (UK) par Odile Demange (titre original : The curious incident of the dog during the night-time)
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Résumé
Un soir, Christopher, jeune autiste, trébuche sur le corps du chien de la voisine, Mme Shears. Qui a bien pu le tuer ? Christopher décide de mener l’enquête et de raconter son aventure dans un livre qu’il fait lire à sa professeure Siobhan. Mais voilà que son père lui interdit de continuer sa « foutue enquête ».
L’auteur : Mark Haddon (1962-) Fait ses classes à Uppingham dans le Rutland (entre Leicester et Peterborough) avant de partir faire ses études en littérature anglaise à Oxford University. A partir des années 80, il publie des séries de livres pour la jeunesse (Agent Z, Baby Dinosaurs). En 2002, il écrit son premier roman destiné à un public adulte, Le bizarre incident du chien. Sa maison d’édition lui suggère de le publier également pour la jeunesse, il obtient de nombreux prix.
Commentaires
Préfacé par la professeure en psychopathologie et en psychanalyse Sophie de Mijolla-Mellor, ce livre peut se lire tout d’abord comme une sensibilisation à l’autisme. Le personnage-narrateur est autiste, on suit donc son courant de pensée particulier, ses obsessions, émotions et réactions surprenantes. Et comme c’est cette parole seule qui fait avancer le récit, le lecteur est amené à partager cette autre logique et ses enchaînements pour suivre, ce qui le sensibilise à ce comportement particulier. Les réactions souvent désemparées des parents et des autres personnages devant Christopher, inscrites dans une logique comportementale habituelle, deviennent des injustices pour Christopher et pour sa logique désormais partagée par le lecteur. Mais c’est en tant que roman policier que le personnage autiste et sa voix personnelle prennent un relief intéressant, confèrent une certaine poétique (faite d’un assemblage surprenant d’énigmes mathématiques, de dessins ou schémas, et d’informations non nécessaires, inattendues mais instructives). Si la trame n’est finalement pas très développée dans le sens de l’enquête et laisse vite place à une intrigue familiale, le regard particulier de Christopher, sa quête de détails, son raisonnement froid, comment il investit l’enquête de ses propres obsessions, ses peurs inattendues, tout cela enrichit profondément l’enquête, rapprochant ainsi Christopher de son héros Sherlock Holmes, tant par son excentricité que par sa tournure d’esprit particulière propre à l’enquête. Il est intéressant de constater que le roman, initialement destiné à un public adulte, en raison sans doute du développement quasi documentaire de la personnalité d’un autiste, mais également des colères brutales du personnage (qui en vient à frapper son père et un policier), est un grand succès de la littérature jeunesse. Certes, l’intrigue familiale, accomplissement de soi à travers la quête des secrets de famille, est un thème de littérature de jeunesse. Mais on peut se demander si la réussite, si l’on écarte l’originalité de l’idée, ne vient pas justement du fait que l’auteur ne prend pas son lecteur pour un enfant incapable de comprendre, à qui l’on doit mâcher le travail, qu’on doit protéger et instruire moralement. Il ne se met pas à la hauteur d’enfant, mais donne une parole entière à l’autiste et laisse le lecteur à son interprétation.
Passages retenus
Le mal de l’étranger, pp. 71-72 : D’habitude, je ne parle pas aux étrangers. Je n’aime pas parler aux étrangers. Ce n’est pas tellement à cause du Danger Etranger dont on nous parle à l’école, quand un homme bizarre vous offre des bonbons ou vous propose de faire un tour en voiture parce qu’il veut avoir des relations sexuelles avec vous. Ça, ça ne m’inquiète pas. Si un homme bizarre me touche, je le frapperai, et je peux frapper très fort. Par exemple, quand j’ai donné un coup de poing à Sarah parce qu’elle m’avait tiré les cheveux, je l’ai assommée et elle a eu une commotion cérébrale et on a dû l’emmener au Service des Urgences à l’Hôpital. En plus, j’ai toujours mon Couteau de l’Armée Suisse dans ma poche, et avec sa lame scie, je peux couper les doigts de quelqu’un. Je n’aime pas les étrangers parce que je n’aime pas les gens que je n’ai jamais vus. J’ai du mal à les comprendre. C’est comme en France, là où on allait camper des fois pendant les vacances, quand Mère était vivante. Je détestais ça parce que je ne comprenais pas ce que disaient les gens dans les magasins, au restaurant ou à la plage, et ça me faisait peur. Je mets longtemps à m’habituer aux gens que je ne connais pas. Par exemple quand il y a un nouveau membre du personnel à l’école, j’attends des semaines et des semaines avant de lui parler. D’abord je l’observe jusqu’à ce que je sois sûr qu’il ne soit pas dangereux. Puis je lui pose des questions sur lui, je lui demande s’il a des animaux domestiques, quelle est sa couleur préférée, ce qu’il sait des missions spatiales Apollo, je lui fais dessiner le plan de sa maison et je lui demande quelle voiture il a, et comme ça, je le connais. Alors ça m’est égal d’être dans la même pièce que lui et je n’ai pas besoin de le surveiller tout le temps. Donc, c’était courageux de parler à d’autres gens de notre rue. Mais il faut être courageux pour faire une enquête, alors je n’avais pas le choix.
Ne plus voir le futur modeste promis par l’écologie comme une régression
Rabhi (Pierre) 2010, Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, Babel essai, 2013
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Au travers d’exemples de la sagesse populaire, de fables comme celle du colibri pompier, de récits de voyages et rencontres, et surtout par l’exemple de son parcours (d’un oasis de l’Algérie à la réussite de sa ferme ardéchoise, en passant par les usines de France et les débuts d’ouvrier agricole), Pierre Rabhi explique en quoi le monde en est arrivé à une impasse, son modèle de développement par l’extraction et par l’accumulation de richesses détruisant la nature et l’humain, et prône la création d’un nouveau modèle baptisé « sobriété heureuse » basé sur les retrouvailles avec une simplicité ancestrale, le rejet du luxe, une modernité éclairée et un retour à la terre et à la nature.
Commentaires
Le concept de sobriété est loin d’être une nouveauté. Nombre de penseurs de l’antiquité prônaient déjà la valeur de la modération : Démocrite critiquait les excès de table du soir ; les tragédies grecques dénoncent l’hybris, le laisser aller à des passions et pulsions excessives ; les épicuriens défendent une austérité (au sens de limitation autour de besoins simples comme l’amitié et le repas convivial, tout à fait contraire au cliché de jouissance – hédonisme – qui en a été fait pour détruire la grande influence de cette philosophie), austérité reprise par les stoïciens (Marc-Aurèle, Sénèque, ou Montaigne qui utilise le concept similaire de « vertu aimable ») ; on attribue souvent aux excès, au laisser-aller dans la satisfaction des désirs, à la trop grande recherche du lucre, la décadence de l’empire romain ; la modération, modestie, la simplicité des mœurs est largement au centre des principaux ordres chrétiens visant à renouer avec la simplicité de Jésus (des ordres mendiants de saint François à l’austérité radicale des protestants Luther et Calvin, s’opposant à l’enrichissement des évêques et cardinaux par la vente de services aux fidèles) ; la mesure, la nécessité de limites à l’industrie, à la technologie apparaissent dans les critiques de la modernité (chez Günther Anders), la notion de seuils, l’austérité sont repris par Ivan Illich (qui lui propose une société de La Convivialité, au concept là aussi ambigu car il y est question de la convivialité des technologies et services)… Le concept de décroissance à partir des rapports Meadows, des ouvrages d’André Gorz et de l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen (Demain la décroissance, 79), rejoint largement ces notions. Ces dernières influences sont seules mentionnées par Pierre Rabhi et il est curieux qu’il ne fasse pas plus systématiquement référence à d’autres ouvrages qui l’auraient influencé tant son discours est clairement emprunt de celui d’autres penseurs qui l’ont précédé. Toutefois, un discours trop scientifique aurait alourdi le propos de Rabhi qui propose surtout un discours accessible, agréable à lire pour tout public, de l’école à l’usine, des ménagères aux chefs d’entreprises. C’est un travail de vulgarisation tout à fait nécessaire et très réussi grâce au passage par l’exemple, par la modernité du storytelling (très à la mode en Amérique) : le conte du colibri et le parcours personnel de l’auteur accompagnent et illustrent la pensée et les concepts et visions a priori peu charmantes d’un futur où l’on verrait sa liberté et ses plaisirs limités. De même, le concept de « décroissance » a été abandonné et refondé en « sobriété heureuse » pour éviter les connotations négatives du mot et l’interprétation par les théories de l’économie orthodoxe (où le terme devient synonyme d’appauvrissement). C’est particulièrement cette faculté à parler simplement, à imager qui donne toute la force tranquille de ce livre qui irrigue la pensée écologique du lecteur en douceur, sans l’effrayer par des thèses apocalyptiques qui l’amèneraient plutôt à la pratique du survivalisme ou à celles du « profitons jusqu’au dernier instant ». De la même manière, l’auteur s’évertue à effacer les références et les habitudes de langage propres aux analyses marxistes, immédiatement identifiables et rejetées par une grande part de la population trop éduquée à avoir des réflexes de rejet par association à des événements historiques (régimes dictatoriaux de l’URSS, de la Chine, de Cuba ou du Venezuela…) ou à des habitudes sociales paresseuses, parasitaires ou hypocrites (injustices sociales ressenties à cause du système de redistribution pesant lourdement sur les classes moyennes, à défaut de faire payer les classes aisées ou d’intégrer correctement les populations immigrées). Qu’est-ce qui ferait pourtant qu’aujourd’hui, les dirigeants et les populations adopteraient davantage un comportement « sobre » alors que cette notion semble ne jamais avoir réussi à s’imposer malgré son succès auprès de portions des populations et de penseurs ? Si seuls certains groupes adoptent ce comportement, cela n’aura pas l’effet recherché, celui d’un virage à 180° et d’une nouvelle civilisation plus en accord avec le fonctionnement de la nature. Y a-t-il autre chose que le choc frontal avec les crises environnementales annoncées, l’épuisement du pétrole ou la raréfaction de l’eau, qui puissent influer tout à fait sur notre mode de vie ? Ou bien au contraire, ce courant ancestral qui a toujours survécu au côté de notre course vers le progrès technologique et la sophistication des modes de vie, comme un ange gardien moralisateur ou avertisseur rabat-joie, trouverait aujourd’hui le bon terreau pour s’imposer, le besoin de sagesse apparaissant de plus en plus nécessaire dans tous les domaines alors que le mode de vie rocker-hédoniste-cynique-individualiste-enfant-roi éternel-biznessman résiste et continue de diriger les rêves tout en se révélant de plus en plus mauvais, dépassé, ridicule, injuste, immature, et surtout totalement incapable d’apporter le bonheur à qui que ce soit, seulement une illusion faible. Bien que l’auteur n’apporte rien à la pensée écologique et à la philosophie de l’existence de notre époque, on comprend parfaitement que Pierre Rabhi, qu’il ait été poussé ou qu’il en ait décidé de lui-même, se soit présenté à la présidentielle (de 2002). Sa voix simple, son personnage accessible, son parcours font de lui un représentant auquel on a envie d’apporter sa confiance, en dépit des critiques (article inhabituellement injuste du Monde diplomatique) portant davantage sur l’individu (enrichissement personnel par les livres et conférences, fonctionnement de la ferme des Colibris sur le bénévolat, croyance dans certaines thèses mystiques de Rudolf Steiner pour la culture, proximité avec certains patrons ou hommes influents, pas toujours à l’aise avec les questions du féminisme et de la liberté sexuelle), comme si les défauts de l’individu pouvaient décrédibiliser et démonter les valeurs et le mode de vie défendus par l’homme Pierre Rabhi. Que son exemple personnel soit vrai ou écorné, importe-t-il vraiment alors que l’objectif et l’impact sur les lecteurs est appréciable ? Il serait peut-être plus judicieux de se demander si un discours aussi tranquille, souhaitant éviter toute prise de parti, toute attaque claire… est susceptible de convaincre et d’amener au changement.
Passages retenus
Pyramide féodale moderne, p. 40 : Une pyramide d’inspiration hiérarchique, quasi militaire, avec des êtres humains importants en haut, cumulant tout le positif – bons salaires, considération, autorité… – et tous les avantages qui en découlent ; et en bas de la pyramide, des humains cumulant le négatif – rémunération et habitat médiocres… Entre les deux se trouvent des échelons qu’il faut gravir et se garder de dévaler. Ils sont la voie de l’évolution et de l’excellence, telle qu’elle a été préalablement tracée par le système éducatif en vigueur. Je me souviens en particulier d’un atelier de peinture carrément insalubre, où de pauvres gens engageaient, au-delà de leurs compétences et de leur force de travail, leur patrimoine santé tout entier pour mériter de survivre d’un maigre salaire ; dans cette ruche humaine d’un genre particulier, le travail était exalté comme une grande vertu, mise au service d’une productivité en état de perpétuel emballement.
Anecdote des Indiens et l’or, p. 49 : Voyant déferler les hordes de conquérants européens en quête frénétique d’or, source de violences et de meurtres, certains Peaux-Rouges croyaient véritablement que ce métal rendait fou, et se gardaient bien d’y toucher pour ne pas être atteints par la démence qu’il provoque. Je suis souvent émerveillé par la puissante capacité qu’a la candeur à mettre en évidences des vérités profondes. Oui, l’or a rendu l’humanité folle. Et c’est un crève-cœur que de constater le pouvoir subliminal de ce qui après tout n’est que du métal. On peut alors objectivement se demander pourquoi tant d’irrationalité devait affecter de façon aussi tragique toute l’histoire – et si des pierres luisantes telles que le diamant méritent le sacrifice de toute une vie de mineurs consignés dans les entrailles de la terre, ce afin que des belles puissent, sous les lustres vaniteux des grandes réceptions, les exhiber et ainsi affirmer leur appartenance à la caste des nantis.
Lien avec Ivan Illich et sa critique des transports, p. 58 : En fin de compte, les outils conçus pour gagner du temps, mis au service d’une efficacité productive à laquelle on ne fixe pas de limites, perdent leur finalité. « Les occidentaux inventent des outils pour gagner du temps et sont obligés de travailler jour et nuit », me disaient des amis du tiers-monde.
Critique marxiste du marché de la beauté, p.117-118 : A propos des femmes dans la société moderne, une question délicate reste alors à examiner, qu’il ne serait pas juste d’éluder si nous voulons être cohérents avec notre logique de modération : c’est qu’il faut bien reconnaître que les dépenses de bijoux, vêtements, soins, produits dits de beauté, etc., ne sont pas négligeables dans le bilan global de la consommation des nations prospères […]. Au sein de la société moderne, l’image de la femme est pour ainsi dire une sorte de matière première à forte valeur ajoutée en fantasmes commercialisables de toute sorte. La moindre boutique de presse fait étalage d’images de femmes dénudées, ravalées au rang de marchandises ; en fait, innombrables sont les circonstances où les attributs sexuels de la femme sont exhibés à des fins commerciales. De telles images font acheter et vendre selon des procédés subliminaux adaptés à l’homme et à la femme, avec force mises en scène débilitantes et à grand renfort de manipulation mentale, comme la publicité sait si bien en produire. Le budget de cette dernière vient au demeurant, et lourdement, s’ajouter aux dépenses de beauté proprement dites. Par ailleurs, la condition de la femme dans les diverses cultures, sa dépendance historique à l’égard de l’homme protecteur, la codification juridique et morale qui confirme cette dépendance ne sont probablement pas pour rien dans l’escalade à la sécurité par la séduction, en satisfaisant aux critères masculins ; certaines femmes déclarent se sentir dans l’obligation de se conformer, malgré qu’elles en aient (sic.), à ces règles arbitraires. Par ailleurs, les vitrines, les magazines, la publicité sont autant de moyens de s’évader et de combler un vide affectif et social.
Dénonciation de l’effet pervers du « care », p. 125 : Quoi que l’on fasse, le maintien en vie d’une nation par des palliatifs n’aura qu’un temps ; la gouvernance politique, prise dans ses contradictions, ses querelles stériles, ses échéances électorales, sondages et côtes de popularité, ne peut – ou ne veut – voir la réalité avec objectivité et lucidité. Elle se contente de dispositifs sociaux de substitution, comme d’une sorte d’aumône institutionnelle – en attendant quoi ? A cela s’ajoute l’assistance apportée par les institutions caritatives, dont le rôle ne cesse de s’amplifier. Pour la France : Emmaüs, Restos du cœur, ATD Quart Monde, Secours catholique, protestant, populaire, Armée du Salut, etc. Sans oublier les subventions aux agriculteurs et les myriades de petites associations intervenant pour corriger les défaillances collatérales. Ces élans du cœur suscitent bien entendu notre gratitude, notre admiration, mais contribuent malheureusement à dédouaner les Etats de leur responsabilité, en masquant les symptômes qui devraient permettre un diagnostic plus réaliste, qui inspireraient les décisions radicales à la hauteur de l’enjeu qu’il est urgent de prendre. Devant le dénuement de beaucoup, les frustrations engendrées, l’indignation face à l’arrogance parfois ostentatoire des grands nantis, comment ne pas pressentir un cyclone sociale de grande amplitude ?
Dangers d’une révolte trop immaîtrisée, p. 129 : Il est difficile de ne pas être indigné par la marche et l’état du monde. On a le sentiment d’un immense gâchis, qui aurait pu être évité si l’on avait adopté un modèle de société alliant intelligence et générosité. Or, l’indignation a toujours été suivie par la révolte. Celle-ci peut être efficace ou impuissante, selon les circonstances. Elle peut également engendrer le meilleur ou le pire ; l’histoire est pleine d’enseignements à ce sujet. Certaines dictatures parmi les plus féroces ont pris prétexte, pour s’installer, d’une révolte tout à fait légitime contre l’oppression. Malheureusement, les opprimés sont des oppresseurs en puissance, et il en sera toujours ainsi tant que chaque individu n’aura pas éradiqué en lui-même les germes de l’oppression.
Despentes (Virginie) 2015, Vernon Subutex 1, Grasset & Fasquelles, Le Livre de Poche, 2016
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Résumé
Vernon, ancien disquaire spécialisé dans le rock, désormais au chômage, apprend la triste nouvelle : son vieil ami Alex, chanteur à succès qui lui assurait généreusement son loyer depuis quelques mois, vient de se suicider. Quand Vernon est finalement expulsé, il fait appel à son réseau Facebook pour l’héberger, prétendant résider au Québec et être sur Paris pour quelques jours… En conversant avec son ami d’enfance Xavier, scénariste, il se souvient que la dernière soirée qu’Alex avait passée chez lui, peu de jours avant son suicide, il s’était enregistré dans la nuit, comme une auto-interview…
Commentaires
Le personnage de Vernon errant à travers les couches sociales, de par son métier et sa fonction, et de par la transversalité de la musique, semble tout d’abord une trame narrative prétexte à une galerie de portraits lapidaires, petites piécettes comparables aux Caractères de La Bruyère, proposant une charge de la micro société parisienne, le monde du sex, drogue, alcool et rock’n’roll. Le principal attrait de ces portraits consiste en l’acharnement avec lequel l’auteure dénude ces personnages aux statuts sociaux relativement enviables, les réduisant à une nature grossière et dégoûtante, victime d’eux-mêmes et de leurs vices, se donnant une vague image, un déguisement social, une fausse contenance. Mais la succession de ces portraits sans grand liant finit par ennuyer car l’auteure ne s’arrête vraiment sur aucun d’entre eux, ne les suit pas, ne développe que rarement, comme prise d’une frénétique nervosité de passer en revue un ensemble de personnes avec lesquelles elle aurait à en découdre. Elle évoque finalement à peine le sexe, le plaisir de la drogue ou de la musique, elle survole sans développer, use peu finalement du langage ordurier, alors que ce sont sans doute de redoutables appâts pour le public lecteur moyen bourgeois, excité de s’acoquiner un peu. Attirance vicieuse de ce vertige de la drogue, de la vie express, hédoniste, à l’opposé du régime prudent du mode de vie bourgeois. Mais la profondeur finit par se trouver, alors que le personnage de Vernon touche le fond. En devenant presque une incarnation de l’Idiot de Dostoïevski, ce personnage qui a ses défauts, voleur, intéressé, égoïste, paresseux, qui semble mériter cette relégation au bas de l’échelle, est à la comparaison des autres portraits, le plus équilibré et le plus humain, naïf, gentil – celui qui ne s’est jamais soucié de rien – qui finalement aura vécu l’idéal rock avec innocence, devient la proie, se fait déchiqueter par cet univers d’êtres sordides tous plus vicieux, individualistes et déréglés les uns que les autres. Par un retournement, les figures de prostituées, d’actrices porno, de femme voilée, de SDF, pourtant souvent humainement difformes et pleines de vices, deviennent plus acceptables. Même celle de l’ouvrier violent brutalisant sa femme, en dépit des engagements féministes de l’auteur, paraît plus touchante que ces riches bourgeois, ces élites des affaires qui vivent de vice sans aucune excuse ni retenue. Ces hommes brutaux, qui finissent seuls ou en prison, sont les victimes d’une société qui fait reposer sur eux la pression. C’est en descendant dans ce gouffre social que Vernon prend une épaisseur. Ce fantôme que tout le monde cherche, qui a un trésor, secret du suicide de l’artiste, de l’étoile d’un monde décadent qui, en plein succès, choisit de trahir sa caste. Et l’auteure rejoint ainsi la grogne des gilets jaunes, les dénonciations de #balancetonporc, ou encore les grossièretés d’un certain rap sale, colère sociale désordonnée, parfois erronée, mais touchante, sincère et marquante. Virginie Despentes y trouve enfin le souffle d’une écriture plus lâchée et moins scolaire, plus lyrique, proche du corps et de ses souffrances, alors qu’elle donne la parole aux basses classes, donnant chair à leur révolte violente et désordonnée, sens à leur errance, à leurs contradictions, comme une explosion de larmes de colère noire, devant le rire destructeur d’une société individualiste qui croit trouver son âme dans le vice, senti comme une rébellion au système bourgeois capitaliste, en fait un complément vital pour sa survie.
Passages retenus
Le gros, sac de frappe, p. 204 : On peut tout se permettre avec les gros. Leur faire la morale à la cantine, les insulter s’ils grignotent dans la rue, leur donner des surnoms atroces, se foutre d’eux s’ils font du vélo, les tenir à l’écart, leur donner des conseils de régime, leur dire de se taire s’ils prennent la parole, éclater de rire s’ils avouent qu’ils aimeraient plaire à quelqu’un, les regarder en faisant une grimace quand ils arrivent quelque part. On peut les bousculer, leur pincer le bide ou leur mettre des coups de pied : personne n’interviendra. C’est peut-être à cette époque qu’elle a appris à renoncer à son genre : mâles ou femelles, les gros sont soumis à une exclusion similaire. On a le droit de les mépriser. Et s’ils se plaignent des traitements qu’on leur inflige, au fond tout le monde pense la même chose : mange moins, gros sac, tu pourras t’intégrer.
La colère de la fille d’immigré, p. 272 : La France avait fait croire à son père que s’il embrassait sa culture universelle, elle lui ouvrirait grand les bras, comme à n’importe lequel de ses enfants. Belles promesses hypocrites, mais les arabes diplômés sont restés les bougnoules de la République et on les a tenus, pudiquement, à l’entrée des grandes institutions. Rien n’est plus intolérable, pour une fille, que de voir qu’on a trompé son père – sauf, peut-être, de découvrir qu’il y a cru. On avait floué son père. On lui avait fait croire que dans la République c’est au mérite que ça se joue, qu’on récompense l’excellence, on lui avait fait croire qu’en laïcité tous les hommes sont égaux. Pour lui claquer les portes, une par une, en lui interdisant de se plaindre. Pas de communautarisme, ici. Mais le moment vient toujours où il faut écrire son prénom – ce contre-sésame, par lequel les appartements n’étaient plus à louer, les places n’étaient plus ouvertes à candidature, l’agenda du dentiste trop chargé pour prendre un rendez-vous. Ils disaient intégrez-vous et à ceux qui cherchaient à le faire ils disaient mais vous voyez bien que vous n’êtes pas des nôtres.
La violence de l’ouvrier, p. 315 : Dans le groupe de parole, la petite tafiole qui menait le jeu ne supportait pas de l’entendre dire que si il avait des thunes il ne serait pas violent. Et patati que ça n’a rien à voir avec le milieu social parce que patata parce que ça n’a rien à voir avec la position qu’on occupe dans l’échiquier économique. Et ma main dans ta gueule de sale taré de menteur elle n’est peut-être pas chargée du plein-temps que c’est d’être un putain de travailleur pauvre ? Ca ne changerait rien ? Si je levais mon cul le matin sans jamais me demander quel putain de recommandé je vais prendre dans ma gueule et me démener comme un con tous les jours pour régler ça ou savoir comment payer ceci ça ne changerait rien à mon humeur ? Je me sentirais vulnérable, si j’étais plein de thunes ? T’es sûr ? J’aurais pas moins peur ? Tu te fous de ma gueule ? Si je ne devais pas la fermer à longueur de journée avec mon corps qui souffre de ce que je lui impose pour ne même pas avoir de quoi payer des vacances de neige à mes fils, est-ce que je serais la même personne ? Je ne pense pas, non. Je crois au contraire que je ferais l’effort de ne pas sortir de ma voiture tambouriner à la vitre du conducteur qui voulait me faire une queue-de-poisson. Je le laisserai être un con, tranquille, je penserais à mon week-end qui arrive, je penserais à mon nouveau costard, je penserais à mon gosse sur son cours de tennis, je penserais à mon ex-femme dans le cent mètres carrés que je lui ai laissé, je penserais à mes contrats à négocier. Je penserais moins à égorger des nantis qui ne vivent bien que parce qu’ils m’ont tout pris. Moi et le miens. Tout confisqué.
Utilité sociale des SDF, p. 372 Tu sais pourquoi on nous tolère encore en ville ? Ils ont arraché les bancs, ils ont aménagé les devantures des magasins pour être sûrs qu’on ne pouvait s’asseoir nulle part, mais on ne nous ramasse pas encore pour nous mettre dans des camps, et ce n’est pas parce que ça coûterait trop cher, non… c’est parce que nous, on est les repoussoirs. Il faut que les gens nous voient et se souviennent de toujours obéir.
Le chien est-il votre servant ou votre compagnon ?
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Camus (Renaud) 2003, Vie du chien Horla, P.O.L.
Résumé
Après avoir acheté un labrador couleur sable, appelé Hapax, un maître revient acheter son demi-frère, tout noir, le Horla. Auparavant, on lui avait donné un chien de chasse, Homps, mais celui-ci ne s’intéressait pas à son maître qui ne comprenait pas la chasse. Tandis que Hapax devint le chef de la meute, le parfait chien de maison qui rapporte toujours la balle, Horla était plus aimant, passionné de son maître, mélancolique, boudeur… Il s’absentait parfois plusieurs jours.
Commentaires
Au long de cette biographie de chien, Renaud Camus, clamant vouloir éviter la psychologie calquée sur l’humain, décortique les comportements de l’animal avec une grande sensibilité. La hiérarchisation sociale des animaux, parallèle à celle des hommes, mais sous la table. Ainsi en considérant l’application de la loi du plus fort, du dominant, chez l’animal, on en viendrait comme malgré nous à l’idée que peut-être la domination est également naturelle chez l’homme, logique découlant de la sensibilité, des tendances à la domination et de la supériorité de certains. Or, cette vie domestique des animaux, est entièrement dépendante du monde des hommes, n’est-ce pas l’homme qui impose les relations de domination avec les espèces avec lesquelles il entre en interaction ? Le lien étymologique entre domestication et domination est d’ailleurs évident. Le latin dominus, maître de maison poserait presque comme évidence la sédentarisation comme structuration d’une hiérarchie sociale, ou d’espèces, lutte pour la maîtrise d’un territoire clos appelé maison (doma, en russe). Si le parallèle avec l’invention de Maupassant est trop poussée et forcée, l’analyse de l’évolution de ce chien, de son caractère, par rapport à ce qui l’entoure, est fine et touchante. Le chien Horla représente le chien à la fois dans ce qu’il a de plus touchant, son attachement, sa fidélité sans bornes, son amour, à son maître, mais aussi dans ce qui échappe à la domestication. C’est en cela qu’il porte bien son nom. Il conserve une indépendance de caractère, il refuse l’asservissement et donc la réduction de sa nature à l’obéissance à certaines fonctions accordées. Il revendique une liberté. En tant qu’être imprévisible, conservant dans la domestication une profondeur sauvage, qui échappe à l’homme, le Horla représente une alternative à ce monde de domination du plus fort, de flatterie pour les miettes, ce monde de l’utile (les autres chiens peuvent représenter des figures d’employé modèle et d’employé compétent). Le Horla est la force de caractère, l’instinct, l’incalculé ou face obscure du monde rationnel. N’est-ce pas aussi le passionnant de l’existence ? Le chien est intéressant parce qu’il a ce caractère imprévisible.
Passages retenus
p. 43 :
Cependant l’historien, ici, ne voudrait pas mélanger les époques. Et toujours le danger est de forcer le trait. Autant et plus que les deux autres H., Horla fut un jeune chien insupportable – insupportable même, et surtout, et presque exclusivement, pour ce maître qu’il allait tant aimer. Il ne faisait que des bêtises. Mais il n’était pas facile de démêler ce qui, dans ces bêtises, précédait l’amour qu’on a dit, l’ignorait encore, le défiait, le contredisait, le pressentait ou bien en procédait déjà. C’était un chien qu’on ne pouvait pas laisser seul, même en la compagnie des autres chiens. Il mettait la maison sens dessus dessous – lui ou un autre, bien-sûr : mais il y a de bonnes raisons de penser qu’il prit plus que sa part aux considérables désordres dont cette première période fut marquée. Chaque fois que le maître devait s’absenter il trouvait en rentrant son logis bouleversé, ses papiers déchirés, ses vêtements en loques, les meubles saccagés et tout ce beau désastre parachevé par les peu savoureuses signatures, largement étalées, qu’il a bien fallu évoquer plus haut, aussi délicatement qu’on a pu. Pour tâcher de circonscrire leurs méfaits, il lui arrivait d’enfermer ses chiens dans une seule pièce, la plus étroite. Mais la catastrophe, d’être plus concentrée, n’en était que plus accablante.
p. 99 :
Mais même au sein de la présence il y a des trous, des manques, des gouffres qui se creusent, l’évidence d’un défaut, d’une inadéquation. C’est vrai entre les hommes, c’est vrai entre les hommes et les femmes, c’est encore bien plus vrai entre les hommes et les chiens. Soudain quelque chose ne passe pas : on a beau être là tous les deux, on ne parvient pas à être ensemble.
Héros de l’attente contre la folie des temps modernes
Günther Anders 1954-1956, Être sans temps. À propos de la pièce de Beckett En attendant Godot [in. L’Obsolescence de l’Homme, t. I], Encyclopédie des nuisances, 2001
traduit de l’allemand par Christophe David
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Résumé
L’attendu Godot a souvent été interprété comme Dieu, comme la mort ou le sens de la vie. Mais il faut prendre la pièce de Beckett comme une farce-fable, et inverser tout pour en retrouver le sens. C’est une parabole inversée. Beckett n’illustre pas des hommes absurdes. Estragon et Vladimir sont des personnages de farce, des clowns, dans une situation absurde. Ce ne sont pas des nihilistes. Devant cette situation, au contraire, ils n’acceptent pas l’absurde évident. Ils continuent à vivre, donc à attendre. C’est donc que Godot existe. Ils ne peuvent pas être nihilistes puisqu’il y a quelque chose. Pozzo et Lucky sont au contraire des personnages pleins pris dans le temps, l’action de domination, la lutte. Ils sont donc le passe-temps de l’attente interminable.
Commentaires
Tout en ayant l’air de prendre l’opposé des critiques habituelles de la pièce (l’absurde n’est pas dans les personnages qui attendent, mais dans le monde extérieur, hors-scène, l’histoire, les guerres, l’esclavage, l’asservissement…), Anders en revient en fait à peu près aux mêmes points (Beckett dénonce l’absurde du monde, le nihilisme et l’obsession des jeux de domination), même si Godot n’a plus besoin d’être défini positivement (l’attente est action de résistance, de refus de participer à l’action du monde, comme une désobéissance). Si Godot était le symbole d’un changement, d’une révolution, son arrivée est-elle désirable ? La révolution peut profondément décevoir, être détournée, aboutir à de nouvelles dominations. Tandis que l’attente est chargée d’espoir et constitue une force d’opposition, de la négociation, par la menace de cette révolution qui jamais ne doit arriver car elle serait destructrice pour tous. L’homme ne doit-il pas se construire un horizon d’attente, une utopie irréalisable mais désirable, afin de se garantir du nihilisme et de la décadence, d’une acceptation de tous les excès, de l’industrie, des technologies, des addictions, des moeurs, etc. ? La question du temps qui passe, de l’histoire et de ses événements, le temps qui s’emballe jusqu’à la destruction de l’homme par son asservissement à la performance technologique (telle que décrite dans l’essai l’Obsolescence de l’Homme) s’oppose à ces héros de l’attente, ces « êtres sans temps ». Ainsi, Anders retrouve le terrain de la critique de la modernité et la pensée écologique, attendre dans un sens fort, c’est bien s’opposer, choisir le temps lent de la nature, l’humain en accord avec son environnement, le temps végétatif, le refus de la vie de consommation et d’excitation, le temps-argent, le temps de conquête et de puissance. Être sans temps, c’est revendiquer la stabilité, la simplicité de vie, le retour à l’humain de nature : être humain n’est-il pas s’asseoir près d’un arbre, discuter de rien et manger une banane ? En chemin, Anders discute des questions de genre (fable, farce), de la figure du clown (Chaplin), de la question du nihilisme et de la crise existentielle, et du ridicule des luttes de pouvoir dans un monde absurde. Ces axes d’interprétation sont particulièrement riches et donnent une bonne prise sur cette pièce.
Passages retenus
p. 248 :
On peut formuler ainsi la devise qu’on aurait pu mettre dans la bouche de tous les désespérés classiques (Faust compris) : « Nous n’avons plus rien à attendre, donc nous ne restons pas. » En revanche, Estragon et Vladimir ont recours à une « forme inversée » de ce mot d’ordre : « Nous restons, semblent-ils dire, donc nous attendons. » Et : « Nous attendons, donc nous avons quelque chose à attendre. »
Margaret Atwood 1985, Handmaid’s Tale, Toronto, éd. McClelland & Stewart
titre français : La Servante écarlate
Résumé
Offred est la servante reproductrice du Commandeur, elle va aussi parfois faire les courses avec la servante d’une autre famille, à qui elle n’ose dire un mot. Au mur apparaissent parfois les corps morts des hommes et femmes qui n’ont pas respecté les lois du régime. Offred se souvient presque difficilement comment les choses ont commencé. Elle avait un mari aimant, une petite fille, une mère et des amies. À la suite de multiples crises écologiques, un coup d’État a eu lieu et les femmes, prétendument pour les protéger, ont été arrêtées et regroupées dans un gymnase pour une reprogrammation, pour leur attribuer de nouvelles fonctions.
Commentaires
Roman de science-fiction dystopique concrétisant une utopie machiste par excellence : la femme surprotégée n’ayant plus aucun droit, nul besoin d’instruction, nul droit à l’embellissement du corps par le vêtement ou le maquillage (sauf les prostituées), statut plus ou moins enviable selon si elle peut servir à la reproduction, si elle est jeune ou vieille, si elle sert un homme important ou non. La femme devient ainsi l’esclave de l’homme. Atwood mentionne la rumeur fausse d’attentats islamiques qui auraient servi à amener le coup d’État. Le parallèle avec le cliché de la femme esclave de la société musulmane (faiblesse dépendante d’un homme, coupable de provoquer le désir de l’homme…) est évident et en même temps, Atwood s’amuse car ce conservatisme misogyne provient ici du cœur de la société libérale américaine, dénonçant ce machisme latent, cette libération féministe peut-être trop illusoire pour atteindre les profondeurs de l’inégalité.
L’homme, est presque absent du roman : l’ancien mari disparu qui semble presque séduit par cette société naissante ; le Commandeur qui s’ennuie en réalité de cette vie et de l’abêtissement de la femme mais jouit de son statut de petit chef ; le jardinier homme à tout faire qui seul semble garder une once d’humanité mais pourrait servir également à donner des enfants à la place du Commandeur. Mis à part ce dernier, l’homme paraît comme sous influence, inconscient de ce qu’il fait, materné, dépendant de ces femmes qu’il a asservies. Par ailleurs le régime paraît soutenu principalement par les femmes elles-mêmes qui – à l’instar des esclaves de maison comparés aux esclaves des champs de canne – qui trouvent dans la domination même de toute leur catégorie sociale le plaisir d’être supérieurs et de dominer, le pouvoir. Ainsi, comme dans le sous-genre des films de femmes en prison, la tension dramatique joue avec les fantasmes érotiques de sadisme et de masochisme, fantasme de domination (avoir tout pouvoir sur l’autre, même de vie et de mort), de soumission, fétichisme, voyeurisme…
Le récit est resserré sur l’expérience intime, à la première personne, du personnage d’Offred. Cela crée un sentiment d’étouffement, d’isolement total dans une société de dénonciation. Si la vie elle-même de la jeune femme est plutôt sans événement, les flashbacks incessants concernant la vie d’avant, la fuite, le lavage de cerveau dans le gymnase, les rendez-vous interdits avec l’amie Moira (destin en latin)… Chaque petite prise de risque crée une nouvelle tension. Tension comparable à l’enfermement, prison existentielle qu’est cette nouvelle vie d’Offred qui ne s’échappe que dans les souvenirs et dont l’avenir n’est qu’un pis aller.
L’auteure fait surgir une poésie de ce surgissement presque aléatoire de récits, de souvenirs, d’émotions, de réflexions, illustrant bien le fait que le personnage a perdu la maîtrise de son existence. Le discours féministe surgit également sans qu’on l’attende, par exemple dans ce passage sur la difficulté pour la narratrice de trouver des mots pour témoigner fidèlement de l’expérience traumatique vécue (cf. citation plus bas), qui fait écho aux affaires de viol, à tout témoignage féminin toujours difficilement reçu par la police ou par la société, aux questions difficiles du pardon (la femme doit accorder son pardon pour que la société continue) et de l’acceptation par la société d’une certaine violence faite aux femmes. Mais chaque passage du récit peut être relu et analysé au regard de l’inégalité fondamentale qui détermine la femme dans ses pensées, ses actions, ses sentiments, sa faiblesse, ses désirs…
Tout le récit prend ainsi des allures d’une grande allégorie, réflexion cachée ou technique de rhétorique, visant à faire comprendre la position de la femme, non dans une société autoritaire ou conservatrice, mais dans notre société actuelle. Le monde décrit dénonce cette tentation de la domination, le besoin d’esclaves toujours renouvelé de nos sociétés (les prisonniers de guerre dans l’antiquité, les bagnards, les noirs, les enfants, les prisonniers politiques des goulags, les ouvriers, les animaux et bien-sûr les femmes qui ici sont réutilisées pour l’extraction de minerais comme le sont les enfants en Afrique). Cette dystopie réalise et rend absurde le discours machiste, en en faisant ressortir les contradictions et les fantasmes cachés, comme le ferait l’ironie socratique. Elle montre les fragilités de notre société soi-disant humaniste et démocratique, qu’un déséquilibre comme une crise climatique ou le manque de ressources (énergies, minerais, eau…), pourrait faire écrouler et faire ressurgir et légitimer ces régimes autoritaires iniques dont nous nous sentons si loin.
Passages retenus
Raconter une histoire, p. 49 : I would like to believe this is a story I’m telling. I need to believe it. Those who can believe that such stories are only stories have a better chance. If it’s a story I’m telling, then I have control over the ending. Then there will be an ending, to the story, and real life will come after it. I can pick up where I left off. It isn’t a story I’m telling. It’s also a story I’m telling, in my head, as I go along. Tell, rather than write, because I have nothing to write with and writing is in any case forbidden. But if it’s a story, even in my head, I must be telling it to someone. You don’t tell a story only to yourself. There’s always someone else. Even when there is no one. A story is like a letter. Dear you, I’ll say. Just you, without a name. Attaching a name attaches you to the world of fact, which is riskier, more hazardous : who knows what the chances are out there, of survival, yours ? I will say you, you, like an old love song. You can mean more than one. You can mean thousands. I’m not in any immediate danger, i’ll say to you. I’ll pretend you can hear me. But it’s no good, because I know you can’t.
Le manque d’amour, p. 109 :
I’m not frightened. We’re wide awake, the rain hits now, we will be slow and careful. If I thought this would never happen again I would die. But this is wrong, nobody dies from lack of sex. It’s lack of love we die from. There’s nobody here I can love, all the people I could love are dead or elsewhere. Who knows where they are or what their names are now ? They might as well be nowhere, as I am for them. I too am a missing person. From time to time I can see their faces, against the dark, flickering like the images of saints, in old foreign cathedrals, in the light of the drafty candles ; candles you would light to pray by, kneeling, your forehead against the wooden railing, hoping for an answer. I can conjure them but they are mirages only, they don’t last. Can I be blamed for wanting a real body, to put my arms around ? Without it I too am disembodied. I can listen to my own heartbeat aigainst the bedsprings, I can stroke myself, under the dry white sheets, in the dark, but I too am dry and white, hard, granular ; it’s like running my hand over a plateful of dried rice ; it’s like snow. There’s something dead about it, something deserted. I am like a room where things once happened and now nothing does, except the pollen of the weeds that grow up outside the window, blowing in as dust across the floor.
La vraie emprunte de la souffrance, p. 131 : But who can remember pain, once it’s over ? All that remains of it is a shadow, not in the mind even, in the flesh. Pain marks you, but too deep to see. Out of sight, out of mind.
Difficulté du témoignage, devoir et pouvoir de pardonner, p. 140 : When I get out of here, if I’m ever able to set this down, in any form, even in the form of one voice to another, it will be a reconstruction then too, at yet another remove. It’s impossible to say a thing exactly the way it was, because what you say can never be exact, you always have to leave something out, there are too many parts, sides, crosscurrents, nuances ; too many gestures, which could mean this or that, too many shapes which can never be fully described, too many flavours, in the air or on the tongue, half-colours, too many. But if you happen to be an man, sometime in the future, and you’ve made it this far, please remember : you will never be subjected to the temptation of feeling you must forgive, a man, as a woman. It’s difficult to resist, believe me. But remember that forgiveness too is a power. To beg for it is a power, and to withhold or bestow it is a power, perhaps the greatest. Maybe none of this is about control. Maybe it isn’t really about who can own whom, who can do what to whom and get away with it, even as far as death. Maybe it isn’t about who can sit and who has to kneel or stand ot lie down, legs spread open. Maybe it’s about who can do what to whom and be forgiven for it. Never tell me it amounts to the same thing.
p. 143 : But to refuse to see him could be worse. There’s no doubt about who holds the real power. But there must be something he wants, from me. To want is to have a weakness. It’s this weakness, whatever it is, that entices me. It’s like a small crack in a wall, before now impenetrable. If I press my eye to it, this weakness of his, I may be able to see my way clear.