Crache ton cerveau : La Personne et le Sacré, de Simone Weil

Ces valeurs qui dépassent l’individu

Simone Weil, La personne et le sacré (1943), Payot & Rivages, coll. Petite Bibliothèque, 2017

Note : 4.5 sur 5.

L’auteure : Simone Weil

Née à Paris, d’un père d’une famille d’origine juive alsacienne et d’une mère d’origine juive de Rostov en Russie. La famille suit les affectations du père chirurgien-militaire. Elle ne reçoit aucune instruction religieuse et obtient le baccalauréat à seize ans et entre en hypokhâgne au lycée Henri-IV où elle assiste aux cours d’Alain et croise Simone de Beauvoir. Elle est reçue septième à l’agrégation de philosophie à 22 ans.

Professeure au lycée de Puy-en-Velay en 32-33, elle se montre solidaire des mouvements de grève des ouvriers. Elle vit avec le minimum des chômeurs et donne le reste à la Caisse de Solidarité. Elle écrit dans diverses revues syndicalistes comme L’École émancipée ou la Révolution prolétarienne, participe au Cercle communiste démocratique de Souvarine, mais se montre critique envers le régime de Staline et critique le communisme devant Trotski.

En 34, elle met de côté sa carrière et se fait ouvrière chez Alsthom à Paris, puis à la chaîne aux Forges à Boulogne-Billancourt, et comme fraiseuse chez Renault. Elle note toutes ses impressions dans son Journal d’usine. En 36, malgré son pacifisme, elle se rend en Catalogne pendant la guerre d’Espagne et intègre la colonne Durruti, mais revient déçue des divisions des gauches. Elle abandonne le rationalisme d’Alain et se rapproche du christianisme.

Pendant la guerre, exclue de l’université, elle passe six mois comme fille de ferme en Ardèche chez le philosophe Gustave Thibon. Elle rejoint la France libre à Londres mais on lui refuse de participer aux forces de la Résistance, autre que par ses articles, en raison de sa santé. En 43, on la déclare tuberculeuse, elle décède à l’hôpital quelques mois plus tard.

À l’exception de ses articles, son œuvre a été publiée après sa mort.

Résumé

Simone Weil veut montrer que la défense des droits de l’homme, l’homme en tant que personne ayant des droits, est certes importante, mais que c’est une erreur de penser que ces droits sont sacrés, que la personne humaine est sacrée, au-dessus de tout. Ce qui est sacré, ayant bien plus de valeur, , c’est justement ce qui le dépasse, qui transcende l’individu, qui n’est pas propre à sa personne, ce qui est au contraire impersonnel : l’humanité, la justice, la liberté…
Ce qui veut dire qu’éveiller les gens au respect de ces grandes valeurs aura beaucoup plus d’effet, de bonnes répercussions sur la société, que de les appeler à respecter les droits de chacun.

Appréciations

Ce petit essai, écrit l’année de sa mort, parmi les Écrits de Londres, peut tout d’abord être aisément rapproché de l’Homme révolté, d’Albert Camus, publié en 51, huit ans plus tard, dans lequel il pose que la révolte de l’esclave intervient au moment où l’homme est prêt à sacrifier sa vie, sa personne, pour défendre ce qu’il estime le dépasser, ce qui fait l’humain, sa dignité. Ainsi, l’esclave peut accepter de voir ses droits bafoués, mais pas l’essence de ce qui fait de lui un être humain. Mais la pensée de Simone Weil prend une autre direction. Là où Camus interroge les limites de la révolte, Simone Weil cherche à définir cette essence de l’humain, ce sacré, tout en l’insérant dans les conflits sociaux, la vie quotidienne, la défense des faibles… Elle compare les effets de la défense des droits de la personne et ceux de la défense de valeurs. Les grandes valeurs ont une valeur d’autorité qui l’emportent largement. Ces valeurs essentielles peuvent être vues comme valeurs humanistes ou comme vertus chrétiennes. Car c’est bien ce qui transcende l’être humain, l’amène à dépasser son état d’individu animal, qui intéresse Simone Weil.

On voit dans les luttes récentes contre le racisme (mais également contre les politiques des grandes entreprises), que l’existence d’un droit ne suffit pas à en garantir le respect au sein d’une société. C’est bien la défense de valeurs supérieures qui amène à faire émerger aux yeux de toute une société, l’ampleur et la légitimité d’un problème. La lutte pour la sauvegarde de l’environnement constate depuis des années l’échec de ses combats ponctuels, se heurtant à la plus grande machine qu’est l’économie. L’écologie gagne du terrain depuis qu’elle porte des valeurs universelles de respect de la nature, respect de la vie animale, pour lesquelles des individus sont prêts au sacrifice, à l’image de Greta Thunberg.

Passages retenus

p. 31 : « Excepté l’intelligence, la seule faculté humaine vraiment intéressée à la liberté publique d’expression est cette partie du coeur qui crie contre le mal. Mais comme elle ne sait pas s’exprimer, la liberté est peu de chose pour elle. Il faut d’abord que l’éducation publique soit telle qu’elle lui fournisse, le plus possible, des moyens d’expression. Il faut ensuite un régime, pour l’expression publique des opinions, qui soit moins défini par la liberté que par une atmosphère de silence et d’attention où ce cri faible et maladroit puisse se faire entendre. Il faut enfin un système d’institutions amenant le plus possible aux fonctions de commandement les hommes capables et désireux de l’entendre et de le comprendre.
Il est clair qu’un parti occupé à la conquête ou à la conservation du pouvoir gouvernemental ne peut discerner dans ces cris que du bruit. Il réagira différemment selon que ce bruit gêne celui de sa propre propagande ou au contraire le grossit. Mais en aucun cas il n’est capable d’une attention tendre et divinatrice pour en discerner la signification. »
p. 42 : « De plus, le plus grand danger n’est pas la tendance du collectif à comprimer la personne, mais la tendance de la personne à se précipiter, à se noyer dans le collectif. Ou peut-être le premier danger n’est-il que l’aspect apparent et trompeur du second.
S’il est inutile de dire à la collectivité que la personne est sacrée, il est inutile aussi de dire à la personne qu’elle est elle-même sacrée. Elle ne peut pas le croire. Elle ne se sent pas sacrée. La cause qui empêche que la personne se sente sacrée, c’est qu’en fait elle ne l’est pas.
S’il y a des êtres dont la conscience rende un autre témoignage, à qui leur propre personne donne un certain sentiment de sacré qu’ils croient pouvoir, par généralisation, attribuer à toute personne, ils sont dans une double illusion.
Ce qu’ils éprouvent, ce n’est pas le sentiment du sacré authentique, c’en est cette fausse imitation que produit le collectif. S’ils éprouvent à l’occasion leur propre personne, c’est parce qu’elle a part au prestige collectif par la considération sociale dont elle se trouve être le siège.
Ainsi c’est par erreur qu’ils croient pouvoir généraliser. Quoique cette généralisation erronée procède d’un mouvement généreux, elle ne peut pas avoir assez de vertu pour qu’à leurs yeux la matière humaine anonyme cesse réellement d’être de la matière humaine anonyme. Mais il est difficile qu’ils aient l’occasion de s’en rendre compte, car ils n’ont pas contact avec elle.
Dans l’homme, la personne est une chose en détresse, qui a froid, qui court chercher un refuge et une chaleur. »
p. 47-48 : « Quand on leur parle de leur propre sort, on choisit généralement de leur parler de salaires. Eux, sous la fatigue qui les accable et fait de tout effort d’attention une douleur, accueillent avec soulagement la clarté facile des chiffres.
Ils oublient ainsi que l’objet à l’égard du marchandage, dont ils se plaignent qu’on les force à livrer au rabais, qu’on leur en refuse le juste prix, ce n’est pas autre chose que leur âme.
Imaginons que le diable est en train d’acheter l’âme d’un malheureux, et que quelqu’un, prenant pitié du malheureux, intervienne dans le débat et dise au diable : « Il est honteux de n’offrir que ce prix ; l’objet vaut au moins le double. »
Cette farce sinistre est celle qu’a jouée le mouvement ouvrier, avec ses syndicats, ses partis, ses intellectuels de gauche.
Cet esprit de marchandage était déjà implicite dans la notion de droit que les gens de 1789 ont eu l’imprudence de mettre au centre de l’appel qu’ils ont voulu crier à la face du monde. C’était en détruire d’avance la vertu.
La notion de droit est liée à celle de partage, d’échange, de quantité. Elle a quelque chose de commercial. Elle évoque par elle-même le procès, la plaidoirie. »
p. 51 : « Louer la Rome antique de nous avoir légué la notion de droit est singulièrement scandaleux. Car si on veut examiner chez elle ce qu’était cette notion dans son berceau, afin d’en discerner l’espèce, on voit que la propriété était définie par le droit d’user et d’abuser. Et en fait la plupart de ces choses dont tout propriétaire avait le droit d’user et d’abuser étaient des êtres humains. »
p. 54 : « Si l’on dit à quelqu’un qui soit capable d’entendre : « Ce que vous me faîtes n’est pas juste », on peut frapper et éveiller à la source l’esprit d’attention et d’amour. Il n’en est pas de même de paroles comme : « J’ai le droit de… », « Vous n’avez pas le droit de… » ; elles enferment une guerre latente et éveillent un esprit de guerre. La notion de droit, mise au centre des conflits sociaux, y rend impossible de part et d’autre toute nuance de charité. »
p. 61 : « La possession d’un droit implique la possibilité d’en faire un bon ou mauvais usage. Le droit est donc étranger au bien. Au contraire l’accomplissement d’une obligation est un bien toujours, partout. La vérité, la beauté, la justice, la compassion sont des biens toujours, partout.
Il suffit, pour être sûr qu’on dit ce qu’il faut, de se restreindre, quand il s’agit des aspirations des malheureux, aux mots et aux phrases qui expriment toujours, partout, en toutes circonstances, uniquement du bien.
C’est l’un des deux seuls services qu’on puisse leur rendre avec des mots. L’autre est de trouver des mots qui expriment la vérité de leur malheur ; qui, à travers les circonstances extérieures, rendent sensible le cri toujours poussé dans le silence : « Pourquoi me fait-on du mal ? » »

Lâche ta loupe : Millénium 1 de Stieg Larsson (polar)

Chassons les vices profonds à la racine de la haine

Larsson, Stieg (2005), Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (Millénium 1),Actes Sud, coll. « Actes Noirs », 2006, traduit du suédois par Léna Grumbach et Marc de Gouvenain.

Note : 3 sur 5.

L’Auteur : Stieg Larsson (1954-2004)

Laissé à la garde de ses grands-parents maternels à Norsjö (nord du pays) pendant que ses parents travaillent à Stockholm. Il ne les rejoint qu’à l’âge de dix ans quand ils s’installent à Umea. En 66, ses parents lui offrent une machine à écrire sur laquelle il s’entraîne à la science-fiction.

Après son service militaire, il exerce plusieurs petits jobs avant de rejoindre la grande agence de presse suédoise et d’évoluer vers le métier de journaliste et critique de littérature et de bédé. En 95, il quitte l’agence et fonde le trimestriel Expo, consacré à la lutte contre le fascisme en Suède. Au début des années 2000, il se consacre à l’écriture de la trilogie Millénium, et décède d’un infarctus peu de temps après les avoir envoyés à son éditeur.

Résumé

Mikael Blomkvist a été imprudent, il a attaqué un multimillionnaire qu’il pensait être un escroc, sur des pistes qu’il n’avait pas bien vérifiées. Le voilà condamné pour diffamation et le journal qu’il a créé avec son amie Érika, Millénium, en danger de perdre tous ses appuis financiers. C’est alors qu’il est engagé par Henrik Vanger, ancien chef de la puissante famille d’industriels. Celui-ci lui demande d’écrire sur sa famille mais surtout d’enquêter sur la disparition de sa petite nièce Harriet, une trentaine d’années plus tôt. En échange, il apportera le soutien nécessaire à Millénium et lui donnera de quoi faire tomber l’escroc qui l’a piégé.
Mikael s’installe dans la petite bourgade isolée de Hedestad, sur l’île d’Hedebyön presque entièrement propriété de la famille Vanger, mais piétine sur son enquête. Pour l’aider dans sa tâche, l’assistant d’Henrik Vanger lui envoie alors la petite Lisbeth Salander, qu’il avait recrutée pour enquêter sur Mikael…

Commentaires

Étrange enquête contre-tendance car la mort a eu lieu il y a tant d’années qu’on ne peut imaginer un criminel effrayant… Une bourgade déserte, loin de toute animation… Les premiers personnages présentés sont des vieillards de quatre-vingt ans et le mystère semble reposer sur une fleur envoyée chaque année… Ce premier tome de la série n’a à priori rien pour le grand public. Seuls les deux personnages principaux sont susceptibles de plaire au grand public : l’excentrique grande adolescente, geek, gothique, sans honte sans limite, socialement à la masse, sexuellement non conventionnelle ; le journaliste pourfendeur des grands mauvais riches, aux services d’un journal indépendant, ayant une relation sexuelle ouverte avec son amie et collaboratrice. On les suit d’abord tour à tour, aux prises avec leurs déboires personnels, on découvre par le prisme de leur vision un monde injuste.
L’enquête elle-même va se poursuivre sur une observation de détails par Mikael. En cela, Stieg Larsson fait le lien avec les standards du genre, comme Sherlock Holmes, capable de faire surgir un univers entier à partir d’un détail finement observé que tout autre aurait laissé passer. Mais Mikael n’a rien de l’enquêteur aux compétences exceptionnelles. C’est un homme moyen qui trouve l’indice plutôt par hasard mais se révèle héros par sa persistance, son envie de faire au mieux, d’aller jusqu’au bout des choses.
La noirceur qui frappe d’abord Lisbeth, avant d’être révélée par l’enquête, est celle de la société, de sa perversité. Sans toutefois se complaire dans des descriptions trash, l’auteur n’hésite pas sur certains détails qui donnent une profondeur à un roman tout d’abord très ancré dans le réel. En cela, l’auteur établit un lien entre sexualité profonde et société, soif de pouvoir, un peu comme un Freud aurait pu le poser. Mais c’est bien chez les classes dominantes que Stieg Larsson identifie des tares, dégénérescence…
Écrit avec simplicité, ce premier tome donne de la couleur par la galerie de personnages, qu’il fait exister, chacun occupé à sa vie, par la diversité des décors, par l’entrée précise dans les éléments de l’enquête. Néanmoins, la noirceur repoussante annoncée a finalement quelque chose de décevant. Ceci est dû à la trop grande classification manichéenne des personnages, sans ambiguïté morale aucune, ce qui les rend décevants et simplistes. La toute fin, qui vient en quelque sorte se rajouter sur l’enquête, prend des allures de film facile avec ses vengeances finales du gentil qui prend un malin plaisir à piéger les méchants. On pourra faire le lien avec la fin d’Inglorious Basterds de Quentin Tarantino où les Juifs provoquent une certaine jouissance extatique par la vengeance physique acharnée sur le mal incarné et non nuancé des responsables nazis.
Cette revanche, avant tout féminine, répétition d’une première, met en évidence le but avoué de l’auteur, clairement identifié par le titre : « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes ». L’auteur parsème son œuvre d’éléments encadrant son engagement : chiffres, faits divers, chantages… autour de femmes le plus souvent victimes ou bien d’une remarquable indépendance, à l’image tant d’Érika que de Lisbeth. c’est donc dans une enquête et dans un combat contre la face cachée de la puissance du phallus, violence, honte… que le roman nous fait descendre. Là encore, Stieg Larsson rejoint les grands romans policiers en donnant un sens supérieur, social, à des crimes qui pourraient occuper la rubrique faits divers.

Passages retenus

p. 227 : « MAÎTRE BJURMAN CONTOURNA la table et lui montra son relevé de compte – dont elle connaissait le solde jusqu’au dernier öre mais dont elle ne pouvait plus disposer elle-même. Il se tenait derrière son dos. Soudain il se mit à masser la nuque de Lisbeth et laissa une main glisser par dessus l’épaule gauche et sur son sein. Il posa la main sur le sein droit et l’y laissa. Comme elle ne semblait pas protester, il serra le sein. Lisbeth Salander ne bougea pas d’un poil. Elle sentit son haleine dans la nuque et elle examina le coupe-papier sur le bureau ; elle pourrait facilement l’atteindre avec sa main libre.
Mais elle n’en fit rien. Une chose que Holger Palmgren lui avait apprise par coeur au cours des années, c’était que les actes impulsifs menaient tout droit aux emmerdes, et les emmerdes pouvaient avoir des conséquences désagréables. Elle n’entreprenait rien sans au préalable considérer les conséquences.
Ce premier abus sexuel – qu’en termes juridiques on qualifiait d’abus sexuel et de pouvoir sur une personne dépendante, et qui théoriquement pouvait coûter coûter jusqu’à deux ans de prison à Bjurman – ne dura que quelques brèves secondes. Mais il fut suffisant pour qu’une frontière soit irrémédiablement franchie. Lisbeth Salander le considéra comme une démonstration de force de la part d’une troupe ennemie – une manière de marquer qu’au-delà de la relation juridique soigneusement définie, elle était à la merci de son bon vouloir, et sans armes. Quand leurs yeux se croisèrent quelques secondes plus tard, la bouche de Bjurman était ouverte et elle pouvait lire le désir sur son visage. Le visage de Salander ne trahit aucun sentiment. »

Renverse ton image : L’épopée de Gilgamesh (mythologie)

Première pièce de la littérature ?

XVIIIe siècle avant J.-C., L’Épopée de Gilgamesh, traduit de l’akkadien par Abed Azrié en 1975, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 2015

Note : 3.5 sur 5.

Trame compilant des mythes oraux de la civilisation sumérienne, écrite en akkadien à destination des Babyloniens, vers le XVIIIe siècle avant J.-C.

Concernant l’histoire de la civilisation sumérienne, nous vous recommandons le documentaire fondamental Les Jardins de Babel (série Civilisations), centré sur les Sumériens, qui explique bien l’importance du déluge pour cette civilisation, mais également la naissance de l’agriculture dans la région…

Résumé

Gilgamesh est le seigneur violent d’Ourouk. Mais les dieux ont aussi envoyé sur terre le sauvage Enkidou et ils vont faire que la rencontre des deux, s’affrontant comme deux taureaux, donne à Gilgamesh le goût de l’amitié et de l’aventure. Les deux s’en vont affronter Hombaba, souffle du mal et du déluge, dans la Forêt des Cèdres. Puis, Gilgamesh refuse l’amour de la déesse Ishtar et avec l’aide de son ami affrontent sa vengeance sous la forme du taureau céleste. Après que la maladie eut emporté Enkidou, Gilgamesh se lance dans la quête de la jeunesse éternelle, sur les traces d’Oupa-Napishtim, l’homme qui a survécu au déluge et est devenu un dieu.

Commentaires

Apparaissant d’abord comme un récit d’aventure, une simple mise en légende d’un roi de la civilisation sumérienne ayant vraisemblablement existé, l’épopée de Gilgamesh se révèle être un récit de mythologie et de spiritualité comparable à la Bible. On relèvera bien-sûr ce qui est sans doute la première version du récit du déluge, étant donné que celui-ci jouait un rôle particulier dans la civilisation sumérienne, témoin chaque année des grandes crues des fleuves de l’Euphrate et du Tigre, à la fois sources de vie et violence destructrice. Oupa-Napishtim fait monter dans le bateau protecteur toute sa famille et sa maisonnée, ses biens, les animaux domestiques et les artisans du bateau. L’entreprise ne sauve pas seulement un élu, mais bien toute une civilisation.
Le récit est ensuite parsemé de mythes, le sauvage Enkidou, presque parfait à l’état de nature, faible et sensible aux femmes, à la peur et à la maladie parmi les hommes. Les oracles annonçant le destin inévitable des hommes, les songes prémonitoires, les contradictions des dieux… la richesse du récit annonce celle de la Bible et de la mythologie grecque. Mais on ne trouve pas ici d’injonctions morales mais plutôt des récits offerts à la méditation. Le personnage de Gilgamesh n’est pas tout à fait un modèle, étant d’abord mauvais. Mais l’amitié humaine, la fidélité, le rendent bon, sensible au destin de sa race. La mort de son compagnon est l’ouverture d’un questionnement existentiel complexe qu’on pourrait interpréter par la thèse de Régis Debray (Vie et mort de l’image, 1994) considérant la prise de conscience de la mort devant soi comme l’acte de naissance de l’art (d’abord funéraire, visant à couvrir la peur de la mort incorporée). Autre point de réflexion morale, le refus de l’honneur suprême, le mariage à Ishtar, déesse de l’amour. C’est le refus de la démesure, le refus d’un amour qui n’aurait que la passion physique ou la célébrité comme bases fondatrices. La déesse-femme, vexée du refus, appelle à la vengeance, ce qu’on pourra retrouver par exemple chez la femme du maître de Job.
La forme et la signification demeurent parfois énigmatiques, faisant allusions à des événements, des lieux ou des faits culturels de nous inconnus. Mais la majorité du texte nous est aussi accessible que le récit biblique, et peut-être même davantage étant donné que le récit passe davantage par l’utilisation de mythes, et moins par l’énonciation de préceptes où chaque nuance sémantique peut avoir son importance.
Abed Azrié, compositeur et interprète, propose du texte une traduction que ne recherche pas à transformer, à atténuer les apparentes défaillances du récit à nos yeux, les répétitions sont préservées – de nombreuses parties du texte sont répétées deux fois voire plus. La versification l’est elle aussi, montrant que le traducteur a sans doute rechercher la musicalité de la langue, le rythme, le souffle, rappelant que ces textes d’origine, cette épopée, étaient sûrement chantés en public et non lus, à l’instar de celles d’Homère.

Passages retenus

p. 73 : « Seul on ne peut vaincre mais deux ensemble le peuvent l’amitié multiplie les forces, une corde triple ne peut être coupée et deux jeunes lions sont plus forts que leur père. »
p. 81-82 : « Et moi que devrais-je te donner si je te prends pour épouse ? Devrais-je te donner de l’huile et des vêtements pour ton corps ? Devrais-je te donner du pain et de la nourriture ? Mais quelle nourriture et quelle boisson devrais-je te donner qui conviennent à ta divinité ?Quel bien aurais-je si je te prenais pour épouse ? Toi, tu n’es qu’un foyer qui s’éteint en hiver tu es la porte ouverte qui ne protège ni du vent ni de la tempête tu es un palais qui extermine les héros tu es le turban qui étrangle celui qui s’en coiffe tu es du bitume qui souille celui qui le touche tu es une outre qui inonde son porteur tu es de la chaux qui disjoint le mur tu es une amulette de jade qui attire et séduit l’ennemi, une sandale qui blesse le pied. Qui est celui de tes amants que tu as aimé pour toujours ? »
p. 115 : « Comment mes joues ne seraient-elles pas flétries et mon visage sombre ? Comment le chagrin ne serait-il pas dans mon coeur ? Comment la fatigue et l’épuisement ne marqueraient-ils pas mon visage défait pareil au visage de celui qui a fait un long voyage ? Comment la grande chaleur et le grand froid n’auraient-ils pas frappé mon visage ? Le « destin des hommes » a atteint mon compagnon, mon petit frère âne sauvage de la plaine tigre du désert celui qui a vaincu tous les obstacles celui qui a abattu Houmbaba le gardien de la forêt des Cèdres. Enkidou, mon ami, mon compagnon celui que j’ai aimé d’amour si fort est devenu ce que tous les hommes deviennent. J’ai pleuré la nuit et le jour je me suis lamenté sur lui six jours et sept nuits en me disant qu’il se lèverait par la force de mes pleurs et de mes lamentations je n’ai pas voulu le livrer au tombeau je l’ai gardé six jours et sept nuits jusqu’à ce que les vers recouvrent son visage après sa mort je n’ai plus retrouvé la vie et je suis allé errant dans le désert. Ce qui est arrivé à mon ami me hante mon ami que j’aimais d’amour si fort est devenu de l’argile et moi aussi devrais-je me coucher et ne plus jamais me lever ? Et maintenant que j’ai vu ton visage, échanson, pourrais-je ne pas voir la mort que je crains ? »

Imaginez la scène : Roberto Zucco, de Koltès

Les Lumières du crime

Bernard-Marie Koltès (1988), Roberto Zucco, Minuit, 1990.

Note : 4 sur 5.

Inspiré par la vie du tueur en série Roberto Succo.

L’auteur : Bernard-Marie Koltès (1948-1989)

Né à Metz, d’une famille bourgeoise. Père militaire absent.
Enseignement jésuite axé sur la rhétorique, dans un pensionnat. Musique, piano.
Coup de foudre pour le théâtre devant une représentation de Médée d’Euripide, jouée par Maria Casarès. Entre un temps au théâtre national de Strasbourg, avant de créer sa compagnie, le Théâtre du Quai.

Premières pièces expérimentales, sans succès, puis style plus narratif à partir de Combat de nègre et de chiens (79). Passionné par Shakespeare, Marivaux et Tchékhov, il se veut en rupture avec la mise en scène réaliste autant qu’avec la distanciation brechtienne. Il meurt du SIDA en 89.

Résumé

Roberto Zucco s’est échappé de prison. Il a été condamné pour le meurtre de son père et voilà que la première chose qu’il fait en sortant, c’est d’aller réclamer son treillis à sa mère puis de la tuer. Ensuite, il dépucelle une jeune fille prisonnière de son frère puis tue un commissaire dépressif. Zucco est-il fou ? est-il trop sensible ?

Commentaires

Koltès s’est inspiré ici d’un fait divers qui a choqué à cette époque : le tueur fou Roberto Succo qui tue ses parents, s’échappe de prison, tue au hasard des rencontres alors même qu’il noue une relation amoureuse, se fait filmer sur le toit de la prison, en caleçon, provoque l’hélicoptère et les gardes. Le comportement de Roberto Succo est profondément inexplicable d’un point de vue moral (là où certains crimes peuvent être intéressés, ou bien conséquence de colère, vengeance ou autre sentiment négatif). Ce furieux surgissement de la violence, fait peur, paralyse la pensée d’incompréhension. De nombreux dramaturges et romanciers se sont inspirés de faits divers (Genet avec Les Bonnes, Flaubert avec Madame Bovary…). Marguerite Duras a traité deux fois un même fait divers (Les Viaducs de la Seine-et-Oise en théâtre, l’Amante anglaise sous forme romancée), et avoue avoir été guidée par le besoin de comprendre pourquoi, pourquoi cette violence inouïe.

Mais Koltès s’inspire aussi librement d’Hamlet. La première scène où les gardes aperçoivent Zucco qui s’échappe, apparition fantomatique comme celle du père d’Hamlet qui réclame vengeance dans la première scène de la pièce de Shakespeare. Comme dans Hamlet, le père de Zucco est déjà mort avant le lever de rideau. Hamlet est un questionnement sur la vengeance, l’appel du sang vengeur et destructeur contre la morale humaine, le compromis… C’est bien le questionnement qu’on pourrait retrouver dans ces faits divers où la violence semble avoir écarter toute morale. La violence est normalement une réaction contre autre chose, une injustice, une douleur, donc quelque part une vengeance. D’où cette référence.

Cependant, ici, c’est Zucco qui a tué son père. Contre quoi donc se vengerait-il encore ? Ses parents qui l’auraient rejeté (nombre d’éléments de la pièce pourraient faire penser à l’homosexualité du personnage ou à une relation incestueuse : la relation très ambiguë à la mère, le goût de Zucco pour la laverie automatique, l’avis des prostituées…) ? Vengeance contre la société, contre le monde entier ? Violence gratuite contre rien ? Choqué par les agissements de ce tueur en puissance, sans limites, sans pitié, Koltès interroge en mettant son personnage dans diverses situations. L’explication psychologique n’est bien-sûr pas satisfaisante. La mère semble se forcer à croire à une folie de son fils pour expliquer son action. Cette explication est trop souvent une excuse pour ne pas chercher de responsabilité, d’explication logique qu’on ne veut pas voir. La mère ne comprend pas ce qu’est venu chercher son fils, ses intérêts, et le dialogue est rompu. Ce refus de voir ce qui ne va pas, c’est peut-être ce qui fait réellement basculer Zucco dans le meurtre. Refuse-t-elle de voir l’image oedipienne de son fils qui a tué le père – était-il aimé de la mère ? – et qui semble entretenir des relations très douteuses avec sa mère ? Zucco a-t-il donc comme Oedipe l’envie de punir et se détruire ?

« Le monstre » est également une explication donnée couramment face à des crimes inexplicables moralement. Or le personnage de Zucco s’en prend-il pour autant à des bonnes personnes innocentes et irréprochables ? Non (il épargne les personnages qui ne le jugent pas). Le monde y est décrit comme mauvais, sale, les valeurs sont le plus souvent inversées, à l’image du policier sortant d’une maison close, qui semble mépriser la vie, aspirer à la mort, à l’image de la famille de la jeune fille, le rôle protecteur-persécuteur du frère, à l’image des héros couverts de sang, à l’image du fils qui moque sa mère… Un monde où ce sont finalement les prostituées qui paraîtraient presque comme les plus honnêtes et innocentes, qui regardent Zucco comme un enfant inoffensif. Zucco est d’ailleurs à rapprocher de la jeune fille innocente qui sera vendue à la maquerelle par son frère, au prétexte qu’elle aurait été salie. La famille qui ne comprend pas, l’alcool, les disputes, le rôle social attendu et écrasant l’innocence, encore plus choquant que l’acte de détournement de la jeune fille par Zucco. Elle devient le miroir de Zucco, figure comme lui de révolte contre la famille, et pourtant va le perdre en donnant son nom.

Koltès lance différentes interprétations sans jamais trancher, sans jamais refermer son personnage, qui jusqu’à la fin de la pièce, sera hors d’atteinte bien que terriblement proche de tous les maux qu’on lui prête, paradoxe qui culmine dans la dernière scène où Zucco est surélevé, brillant face au soleil, intouchable et proche de la chute.

Si Zucco est sensible et ne tue pas les gens perdus et fragiles, c’est bien un personnage de sang, comme Hamlet. N’est-il pas en cela un héros, comme il le dit lui-même, un héros ayant toujours du sang sur les mains ? Il existe par ses actes et paroles. Il se recrée lui-même, ayant rompu avec la société qui lui avait imposé un rôle. Le tueur aurait-il comme objectif de réécrire, de désécrire, de déformer la réalité qui est la sienne ?

Malgré la gravité des faits, le caractère de comédie semble l’emporter sur le tragique. Les dialogues font toujours surgir le quotidien, absurde rencontre entre le trivial et ce qui est peut-être le plus fort de l’intime, ces sentiments qui font naître la colère, l’amour, la folie et les actes les plus puissants et graves que sont le meurtre. Le spectateur ne peut qu’être mis à distance (à la manière de Brecht) et suspendre ses émotions premières, peur, antipathie, contre le meurtrier. Toutefois, le but n’est pas d’en arriver à un jugement froid des actes de Zucco (rien, pas même le meurtre du mauvais flic est excusable). Au détour de ces dialogues anodins, de ces mensonges, et même derrière ceux-ci, surgit un sens fort, une charge émotionnelle, une charge d’intensité de vie.

Passages retenus

p. 28 : « L’INSPECTEUR. – Je suis triste, patronne. Je me sens le cœur lourd et je ne sais pas pourquoi. Je suis souvent triste, mais, cette fois, il y a quelque chose qui cloche. D’habitude, lorsque je me sens ainsi, avec le goût de pleurer ou de mourir, je cherche la raison de cet état. Je fais le tour de tout ce qui est arrivé dans la journée, dans la nuit et la veille. Et je finis toujours par trouver un événement sans importance qui, sur le coup, ne m’a pas fait d’effet, mais qui, comme une petite saloperie de microbe, s’est logé dans mon cœur et me le tord dans tous les sens. Alors, quand j’ai repéré l’événement sans importance qui me fait tant souffrir, j’en rigole, le microbe est écrasé comme un pou par un ongle, et tout va bien. Mais aujourd’hui j’ai cherché ; je suis remonté jusqu’à trois jours en arrière, une fois dans un sens et une fois dans l’autre, et me voilà revenu maintenant, sans savoir d’où vient le mal, toujours aussi triste et le cœur aussi lourd.
LA PATRONNE. – Vous tripatouillez trop dans les cadavres et les histoires de maquereaux, inspecteur.
L’INSPECTEUR. – Il n’y a pas tant de cadavres que cela. Mais des maquereaux, oui, il y en a beaucoup trop. Il vaudrait mieux davantage de cadavres et moins de maquereaux.
LA PATRONNE. – Moi, je préfère les maquereaux ; ils me font vivre et ils sont bien vivants
L’INSPECTEUR. – Il faut que je m’en aille, patronne. Adieu.
Zucco sort d’une chambre, ferme sa porte à clé.
LA PATRONNE. – Il ne faut jamais dire adieu, inspecteur.
L’inspecteur sort, suivi de Zucco. »
p. 46 : « UNE PUTE (s’approchant de Zucco pour le relever). – Ne cherche plus la bagarre. Ta belle gueule est déjà bien abîmée. Tu veux donc que les filles ne se retournent plus sur toi ? C’est fragile, une gueule, bébé. On croit qu’on l’a pour toute la vie et tout d’un coup, elle est bousillée par un grand connard qui n’a rien à perdre pour sa gueule à lui. Toi, tu as beaucoup à perdre, bébé. Une gueule cassée et toute ta vie est fichue comme si on t’avait coupé la queue. Tu n’y penses pas avant, mais je te jure que tu y penseras après. Ne me regarde pas comme cela ou je vais pleurer ; tu es de la race de ceux qui donnent envie de pleurer rien qu’à les regarder. »
p. 36 : « ZUCCO. – Je suis un garçon normal et raisonnable, monsieur. Je ne me suis jamais fait remarquer. M’auriez-vous remarqué si je n’étais pas assis à côté de vous ? J’ai toujours pensé que la meilleure manière de vivre tranquille était d’être aussi transparent qu’une vitre, comme un caméléon sur la pierre, passer à travers les murs, n’avoir ni couleur ni odeur ; que le regard des gens vous traverse et voie les gens derrière vous, comme si vous n’étiez pas là. C’est une rude tâche d’être transparent ; c’est un métier ; c’est un ancien, très ancien, rêve d’être invisible. Je ne suis pas un héros. Les héros sont des criminels. Il n’y a pas de héros dont les habits ne soient trempés de sang, et le sang est la seule chose au monde qui ne puisse pas passer inaperçue. C’est la chose la plus visible au monde. Quand tout sera détruit, qu’un brouillard de fin du monde recouvrira la terre, il restera toujours les habits trempés de sang des héros. Moi, j’ai fait des études, j’ai été un bon élève. On ne revient pas en arrière quand on a pris l’habitude d’être un bon élève. Je suis inscrit à l’université. Sur les bancs de la Sorbonne, ma place est réservée, parmi d’autres bons élèves au milieu desquels je ne me fais pas remarquer. Je vous jure qu’il faut être un bon élève, discret et invisible, pour être à la Sorbonne. Ce n’est pas une de ces universités de banlieue où sont les voyous et ceux qui se prennent pour des héros. Les couloirs de mon université sont silencieux et traversés par des ombres dont on entend même pas les pas. Dès demain, je retournerai suivre mon cours de linguistique. C’est le jour, demain, du cours de linguistique. J’y serai, invisible parmi les invisibles, silencieux et attentif dans l’épais brouillard de la vie ordinaire. Rien ne pourrait changer le cours des choses, monsieur. Je suis comme un train qui traverse tranquillement une prairie et que rien ne pourrait faire dérailler. Je suis comme un hippopotame enfoncé dans la vase et qui se déplace très lentement et que rien ne pourrait déplacer du chemin. Ni du rythme qu’il a décidé de prendre. »

Imaginez la scène : Le Dieu du carnage, de Yasmina Reza

Quand le vernis de civilisation s’effrite

Yasmina Reza (2007), Le Dieu du carnage, Magnard, coll. « Classiques & contemporains », 2011.

Adapté en 2011 au cinéma par Roman Polanski sous le titre « Carnage », avec Christopher Waltz, Jodie Foster, Kate Winslet et John C. Reilly.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Ferdinand, onze ans a frappé Bruno… les parents de Bruno invitent les parents de Ferdinand pour discuter de l’événement entre adultes autour de petits apéritifs. Mais les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît et la situation fait ressortir des tensions. Véronique sous des dehors de femme cultivée, pacifiste et ouverte d’esprit, semble mener le procès du petit Ferdinand et de ses parents. Mais elle semble ne pas vouloir questionner la responsabilité de son fils : il avait refusé Ferdinand dans sa « bande » et l’avait insulté… Les positions se crispent. Michel paraît trop neutre ou trop amusé pour sa femme engagée, Bruno a perdu plusieurs dents ; Alain, constamment à son téléphone à gérer machiavéliquement les actions de sa société pharmaceutique énerve tout le monde à commencer par sa femme…

Commentaires

Ce drame en huis clos se place bien au-delà de la comédie familiale. Autour de ce micro-événement, ce sont les pratiques d’éducation, les idéologies, les tensions internes, les rapports humains, amoureux qui se tendent, se tordent et éclatent. Tout d’abord, apparaît évidemment cette contradiction entre la culture anti-violence, moralisatrice, condamnant tout acte de violence physique par principe, mais refusant de considérer les causes souterraines de la violence : la violence morale, sociale. C’est un principe d’éducation dont on éprouve les limites, mais c’est au-delà la morale occidentale, progressiste, donneuse de leçons, qui fait voir ses contradictions. À l’opposé, le personnage d’Alain qui fait ressortir cette contradiction, en rappelant la violence inhérente aux rapports de force dans la société et chez les enfants, refuse en conséquence de juger moralement la violence de son fils, aux conséquences graves, et tombe dans le cynisme et le nihilisme, ce qu’illustre son travail. En dehors de toute morale, ou bien au nom du chacun pour soi, il demande à sa société de cacher et de mentir sur la dangerosité d’un produit pharmaceutique pour garantir la santé et la bonne marche financière de son entreprise. Ainsi s’oppose à une morale à œillères une absence de morale. Mais ces deux idéologies sont bien les bases indéniables de la société occidentale : droits de l’homme et libéralisme…

La difficulté d’être en société n’est pas le constat final de la pièce ? Au-delà des positions éducatives et idéologiques, ce sont bien les rapports humains qui sont interrogés. Les parents ne veulent perdre la face, chacun ne peut accepter de se trouver en faute. Les défauts des parents se retrouvent en compressées dans le comportement de leurs enfants… Michel semble applaudir son fils qui serait un « chef de bande », au fond Véronique en voulant organiser et juger ne se pose-t-elle pas également en « cheffe de meute » ? Annette semble trop fragile pour affronter son mari avec lequel elle ne semble plus rien partager, la violence de l’enfant pouvant également être le reflet d’un mal-être de famille… Alain et Michel sont-ils si impliqués dans l’éducation de leur enfant ? La culture, l’art et l’hospitalité de Véronique n’est-elle pas une simple couverture pour une hypocrisie terrible ? Véronique et Alain qui s’opposent idéologiquement ne sont-ils pas au fond les deux faces d’une même médaille, accordant plus d’importance respectivement à son livre d’art et à son téléphone, à leurs intérêts et leur posture, qu’à la rencontre et à l’éducation des enfants ?

C’est donc un humour grinçant, tout en tension, une jouissance sadique à observer les personnages se démasquer, se dégrader, se débattre. Les réactions forcées de la bonne vie en société, les paroles qu’on laisse échapper, les bontés qui donnent ouvrent des failles, le trivial et le transcendant qui se heurtent. C’est à la fois dégoût et pitié face à la pourriture humaine que les personnages révèlent et à la difficulté d’être au monde face aux contradictions, à la complexité de la vie. Le « dieu » du carnage, est-ce le spectateur qui observe de loin, est-ce le metteur en scène qui place et agite ses pauvres marionnettes ? Est-ce le simple mot utilisé pour désigner ce principe humain qui semble être le premier moteur de l’humanité : le carnage, la destruction ? Y a-t-il un grand spectateur qui s’amuse là haut à regarder cet infini spectacle à la fois navrant et ridicule de l’être humain ?

Passages retenus

p. 43-45 : « VÉRONIQUE. Annette, gardons notre calme. Michel et moi nous efforçons d’être conciliants, et modérés…
ANNETTE. Pas si modérés.
VÉRONIQUE. Ah bon ? Pourquoi ?
ANNETTE. Modérés en surface.
ALAIN. Toutou, il faut vraiment que j’y aille.
ANNETTE. Sois lâche, cas-y.
ALAIN. Annette, en ce moment je risque mon plus gros client, alors ces pinailleries de parents responsables…
VÉRONIQUE. Mon fils a perdu deux dents. Deux incisives.
ALAIN. Oui, oui, on va finir par le savoir.
VÉRONIQUE. Dont une définitivement.
ALAIN. Il en aura d’autres, on va lui en mettre d’autres ! Des mieux ! On lui a pas crevé le tympan !
ANNETTE. Nous avons tort de ne pas considérer l’origine du problème.
VÉRONIQUE. Il n’y a pas d’origine. Il y a un enfant de onze ans qui frappe. Avec un bâton.
ALAIN. Armé d’un bâton.
MICHEL. Nous avons retiré ce mot.
ALAIN. Vous l’avez retiré parce que nous avons émis une objection.
MICHEL. Nous l’avons retiré sans discuter.
ALAIN. Un mot qui exclut délibérément l’erreur, la maladresse, qui exclut l’enfance.
VÉRONIQUE. Je ne suis pas sûre de pouvoir supporter ce ton.
ALAIN. Nous avons du mal à nous accorder vous et moi, depuis le début.
VÉRONIQUE. Monsieur, il n’y a rien de plus odieux que de s’entendre reprocher ce qu’on a soi-même considéré comme une erreur. Le mot « armé » ne convenait pas, nous l’avons changé. Cependant, si on s’en tient à la stricte définition du mot, son usage n’est pas abusif.
ANNETTE. Ferdinand s’est fait insulter et il a réagi. Si on m’attaque, je me défends surtout si je suis seule face à une bande.
MICHEL. Ça vous a requinquée de dégobiller.
ANNETTE. Vous mesurez la grossièreté de cette phrase.
MICHEL. Nous sommes des gens de bonne volonté. Tous les quatre, j’en suis sûr. Pourquoi se laisser déborder par des irritations, des crispations inutiles ?
VÉRONIQUE. Oh Michel, ça suffit ! Cessons de vouloir temporiser. Puisque nous sommes modérés en surface, ne le soyons plus !
MICHEL. Non, non, je refuse de me laisser entraîner sur cette pente.
ALAIN. Quelle pente ?
MICHEL. La pente lamentable où ces deux petits cons nous ont mis ! Voila ! »

Ramasse tes lettres : Le Petit Nicolas, de Sempé/Goscinny (jeunesse)

À l’école des enfants

Sempé et Goscinny (René), Le Petit Nicolas (1960), Gallimard jeunesse, coll. « Folio Junior », 2007 (édition de 2012)

Note : 4 sur 5.

Les auteurs : Sempé et Goscinny

Jean-Jacques Sempé (1932-)

Enfant naturel adopté par une famille modeste, père petit représentant de commerce à tendance alcoolique, mère souvent énervée et brutale. Enfant solitaire, bégayant un peu, il trouve refuge à l’école dans le chahut et dans les livres. Il s’intéresse aux émissions radio, aux romans policiers, aux journaux féminins… Il déserte peu à peu l’école à ses quatorze ans, et se fait petit courtier, représentant à bicyclette dans les Pyrénées. Il commence à proposer ses dessins humoristiques à la presse locale vers 1950. Il s’installe à Paris, montre ses dessins à Chaval qui l’encourage. C’est sur la demande du journal belge Moustique qu’il invente en 52 le petit Nicolas. Il demande à René Goscinny, également collaborateur au journal de l’appuyer pour des scénarios de bédé. Mais le projet se transforme en textes illustrés aboutissant au premier livre du Petit Nicolas en 1960. Il publie ses dessins humoristiques dans de nombreuses revues prestigieuses comme L’Express, Pilote, Télérama…

René Goscinny (1927-1977)

De parents français d’origine juive de Pologne et d’Ukraine (goscinny signifie hospitalier), René grandit à Buenos Aires où le père occupe un poste d’ingénieur chimiste dans l’agriculture. Il se passionne pour l’humour et pour le dessin (il recopie un album entier des Pieds Nickelés). La mort de son père en 43 le contraint à abandonner ses études.

Il s’installe à New York avec sa mère en 1945. Après des années de galère, il finit par travailler pour une agence de publicité en 48 et y rencontre le fondateur du magazine satirique Mad. Il publie son premier livre pour enfants, Playtime Stories. Il rend visite à Jijé, un auteur de bande dessinée belge installé dans le Connecticut, qui lui fait connaître Morris, Franquin, Will, ainsi que le directeur de la World Press Agency, qui travaille avec les éditions Dupuis. Goscinny est envoyé à Paris où il rencontre Uderzo, Martial et Sempé. Après l’échec de ses projets, il finit par se consacrer exclusivement à l’écriture.

En 55, Morris lui demande de prendre le relai du scénario de Lucky Luke au 19e album. Il commence à écrire des scénarios pour le Petit Nicolas avec Sempé. En 56, il tente de monter un syndicat des auteurs de bande dessinée avec Uderzo et Jean-Michel Charlier et sont licenciés de la World Press. Avec ces derniers, il participe à diverses revues comme Pistolin, le Journal de Tintin, Record avant de reprendre la rédaction du magazine Pilote. Il crée la série Iznogoud avec Jean Tabary. Après avoir travaillé sur Oumpah Pah l’indien, Goscinny et Uderzo créent Astérix le Gaulois en 61. Pilote accueille des centaines de jeunes dessinateurs.

Résumé

Le Petit Nicolas nous raconte son quotidien, à l’école ou au dehors, ses relations avec ses camarades de classe, tous de grands chahuteurs (à part Agnan, le petit chouchou à lunettes), la maîtresse, le surveillant, les parents et le voisin…

– Un souvenir qu’on va chérir (la photo de classe)
– Les cow-boys (et le père qui participe)
– Le Bouillon (le surveillant qu’on regarde bien dans les yeux)
– Le football (qui ne commence jamais)
– On a eu l’inspecteur (ou l’accident de l’encrier)
– Rex (le petit chien recueilli)
– Djodjo (le petit nouveau anglais qui répète tout)
– Le chouette bouquet (pour l’anniversaire de maman)
– Les carnets (et Eudes qui veut héberger Nicolas)
– Louisette (la fille parfaite qui frappe bien la balle)
– On a répété pour le ministre (l’hymne et la remise des plumeaux)
– Je fume (le cigare dans le terrain vague avec Alceste)
– Le Petit Poucet (théâtre avec le chat botté et Alceste pour souffler)
– Le vélo (cadeau et papa qui aurait pu devenir champion)
– Je suis malade (mais j’ai faim et je dessine avec le vieux stylo de papa)
– On a bien rigolé (pendant que les autres étaient sur leurs problèmes d’arithmétique)
– Je fréquente Agnan (pour l’exemple et on a fait de belles expériences)
– Monsieur Bordenave n’aime pas le soleil (ni les sandwiches à la confiture d’Alceste)
– Je quitte la maison (et j’ai besoin d’argent pour le vélo de Clotaire)

Commentaires

Si les illustrations sont de Sempé, les anecdotes sont construites à partir des souvenirs des deux auteurs, et particulièrement ceux de Sempé.

Peu nombreuses, si on les compare aux planches d’une bande dessinée, les illustrations de Sempé, avec ce style caricature, participent pleinement à l’univers du Petit Nicolas, celui de l’espièglerie enfantine. Ils en donnent une image simple et sans particularités (tous les personnages sont blancs, long nez en cigare… la grande majorité des personnages sont des garçons) : on pourrait aujourd’hui trouver suspect cette homogénéité, manque qui peut être comblé à l’occasion de tel ou tel récit qui fait surgir, met en relief, cette diversité absente du souvenir (l’anglais, le pauvre, le riche, la fille… On découvre ainsi dans « Louisette » que la fille jusqu’alors absente reçoit à l’avance les clichés machistes, mais s’en détache justement pour obtenir au nom des filles une identité forte ; « Djodjo » lui aussi donnant son nom au chapitre, a une identité forte, valorisée par le récit).

Pourtant peu nombreuses, si on les compare avec la bande dessinée, le style caricaturiste de Sempé participe à l’univers du Petit Nicolas, de l’espièglerie enfantine. Il en donne une image simple mais sans particularisme (tous les personnages sont blancs, long nez en cigare… les enfants sont des garçons) : si l’on peut reprocher ce manque de diversité apparente (représentativité des minorités…), c’est aussi une manière de voir l’enfance à travers le prisme déformant du souvenir, manque qui peut être comblé à l’occasion de tel ou tel récit qui fait surgir, met en relief, cette diversité absente du souvenir (l’anglais, le pauvre, le riche, la fille… On découvre ainsi dans « Louisette » que la fille absente qui reçoit à l’avance les clichés machistes, s’en détache justement pour obtenir au nom des filles une identité propre).
Le jeu de compilation sur les bons souvenirs d’école, événements marquants, les bonnes blagues et les grosses bêtises, prend des allures de journal fictif d’un enfant (l’absence de dates précises, de noms de famille, permet comme une transformation de l’anecdote en mythe symbolique, l’universalisation de la parole : le petit Nicolas, c’est tout un chacun, dans l’enfance, et dans ses souvenirs d’enfance). Mais c’est la fausse voix enfantine de Nicolas qui fait toute la magie du récit. Les événements, racontés comme du jour même, comme un journal rédigé par le Petit Nicolas, font entendre aussi bien l’innocence de l’enfant et le regard acéré d’un auteur – voix révélatrice des incohérences, absurdités du monde adulte (notamment sur l’éducation, que ce soit à l’école ou à la maison, ou bien sur l’illusion des adultes qui sont en fait de grands enfants cachant difficilement les mêmes envies de jeu, de bêtises…).
« – Assez ! À vos places ! Vous ne jouerez pas cette pièce pendant la fête. Je ne veux pas que monsieur le directeur voie ça ! Nous sommes tous restés la bouche ouverte. C’était la première fois que nous entendions la maîtresse punir le directeur. » (p. 118). La conclusion ou pseudo-morale proposée par la voix de l’enfant fait rire évidemment parce qu’elle trahit une erreur d’interprétation sur les paroles de la maîtresse. Mais la double référence de « ça » (le spectacle prévu, les bêtises des enfants) permet aussi de faire surgir une critique sociale du monde adulte qui refuse de voir l’enfant tel qu’il est, qui le veut autrement, figé, petit adulte, très calme, sage, attentif. Qui veut le voir dans un spectacle d’adulte, jouer à imiter l’adulte. Alors que même le personnage d’Agnan porte des lunettes (symbole du sérieux adulte rendant impossible la bagarre), comme il porterait un masque : chaque scène révèle comme sa nature profonde d’enfant le porte à la « bêtise » enfantine, non au sérieux calme. Sa nature se révèle d’ailleurs totalement dans « Je fréquente Agnan », le Petit Nicolas étant davantage qu’une mauvaise influence, le révélateur de cette nature reniée par Agnan (celui qui accepte ce jeu contre-nature imposé par les adultes). Nicolas est celui qui fait émerger cette nature humaine de l’enfant, qui communique au lecteur ce souvenir enfoui de ces bons temps d’innocence et de jeu.

Les personnages d’adulte dans « Le vélo » (ou la concurrence du père et du voisin apparaît encore plus guignolesque que celle des enfants), dans « Rex » (où les deux parents cèdent au même penchant d’émerveillement naïf pour le petit chien). Dans « Monsieur Bordenave n’aime pas le soleil », le surveillant de récré, à cause de la difficulté absurde de son travail – imposer le carcan de la discipline aux enfants lors de la récré – en vient à un comportement aussi incohérent que celui d’un enfant capricieux. Le photographe de « Un souvenir qu’on va chérir » est fortement ébranlé de jalousie devant les critiques de Geoffroy sur son appareil.

Tour à tour, les adultes (surveillant Bouillon, la maîtresse, le directeur, l’inspecteur…) essayant ou croyant avoir la solution pour domestiquer les petits sauvageons – pleine essence d’enfance – se cassent les dents sur la ressource infinie de bêtises impossibles à faire taire.

Mais Goscinny ne fait pas du Petit Nicolas un symbole soixante-huitard non plus. L’enfant ne sait pas toujours ce qu’il veut – Nicolas et Alceste sont vite ennuyés de leur école buissonnière dans l’ironique « On a bien rigolé ». Les fréquentes envies de fugue de Nicolas (« Je quitte la maison ») en sont un excellent symbole. Ce n’est pas parce que la nature de l’enfant – ou de l’humain – est d’être joueuse, fanfaronne, bêtisière, qu’il faut abandonner toute forme de discipline, d’éducation… Les enfants aiment la maîtresse, comme quelque part ils aiment et comprennent leurs parents qui se fâchent de leurs bêtises et mauvais « carnets ». C’est qu’instinctivement ils savent le besoin de règles et de limites, celles-là même qui donnent toute la saveur de la bêtise (« je fume »).

Ainsi, prendre conscience de la nature profonde de l’enfant, de l’humain, ce n’est pas pour autant la laisser s’exprimer sans restrictions, sans essai de détermination de ce qui est bon ou mal. Dans « Djodjo », on voit l’immense plaisir de la manipulation du gros mot par les enfants, répété bêtement, ou tout à fait volontairement, par l’anglais – a-t-il senti même ce plaisir et cette puissance dans la bouche de ses nouveaux camarades, ce qui l’a amené à les répéter fièrement ? Ces mots défendus, réservés aux adultes, ne perdraient-ils pas tout pouvoir de subversion s’ils étaient acceptés ? La « Louisette » est le parfait exemple de cette synthèse entre monde sérieux adulte et malice de l’enfant. La jeune fille, un peu plus âgée semble-t-il, s’approprie les codes du monde adulte, ce qui lui permet de retirer encore plus de plaisir de ses jeux et ses blagues, elle en obtient le respect et l’admiration de Nicolas. Il y a comme là une belle illustration de la conception du métier de scénariste-humoriste-caricaturiste-bédéiste de l’auteur : celui qui s’amuse avec les codes adultes, les fait parler, crève le sérieux adulte, cette mécanique défaillante qui en devient risible, tel que le décrit Bergson dans le Rire. Et c’est par ce rire malicieux qui fait éclater les enflures sociales que Goscinny retrouve un autre sérieux – presque celui d’un Socrate –, une recherche de l’humain, du sens de l’existence, de l’humilité, du plaisir simple…

Passages retenus

Contrat de confiance, p. 23 :

Le surveillant, on l’appelle le Bouillon, quand il n’est pas là, bien-sûr. On l’appelle comme ça, parce qu’il dit tout le temps : « Regardez-moi dans les yeux », et dans le bouillon il y a des yeux. Moi non plus je n’avais pas compris tout de suite, c’est des grands qui me l’ont expliqué. Le Bouillon a une grosse moustache et il punit souvent, avec lui, il ne faut pas rigoler. C’est pour ça qu’on était embêtés qu’il vienne nous surveiller, mais, heureusement, en arrivant en classe, il nous a dit : « Je ne peux pas rester avec vous, je dois travailler avec monsieur le directeur, alors, regardez-moi dans les yeux et promettez-moi d’être sages. » Tous nos tas d’yeux ont regardé dans les siens et on a promis. D’ailleurs, nous sommes toujours assez sages.

Jeux et bêtises, p. 146 :

Mais là, Agnan était très embêté, parce qu’il n’avait pas de bateaux pour jouer. Il m’a expliqué qu’il avait très peu de jouets, qu’il avait surtout des livres. Heureusement, moi je sais faire des bateaux en papier et on a pris les feuilles du livre d’arithmétique. Bien-sûr, on a essayé de faire attention, pour qu’Agnan puisse recoller après les pages dans son livre, parce que c’est très vilain de faire du mal à un livre, à un arbre ou à une bête.

On s’est bien amusés. Agnan faisait des vagues en mettant le bras dans l’eau. C’est dommage qu’il n’ait pas relevé la manche de sa chemise et qu’il n’ait pas enlevé la montre-bracelet qu’il a eue pour sa dernière composition d’histoire où il a été premier et qui maintenant marque quatre heures vingt et ne bouge plus. Au bout d’un temps, je ne sais pas combien, avec cette montre qui ne marchait plus, on en a eu assez, et puis il y avait de l’eau partout et on n’a pas voulu faire trop de gâchis, surtout que par terre ça faisait de la boue et les sandales d’Agnan étaient moins brillantes qu’avant.

Crache ton cerveau : Petite poucette de Serres (philo)

Pourquoi se forcer à voir le bien dans une dérive technologique ?

Michel Serres (2012), Petite poucette (Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer, éd. Le Pommier, coll. « Manifestes »

Note : 2.5 sur 5.

L’auteur

Fils d’un batelier de la Garonne, il reçoit une éducation catholique et pratique le scoutisme. Il est reçu à l’École navale en 1949 mais y renonce et passe le concours d’entrée à l’École normale supérieure (ENS). Il suit notamment les cours de Gaston Bachelard et est admis 2nd à l’agrégation de philosophie.

Il commence sa carrière à l’Université de Clermont-Ferrand puis à Paris VIII pendant l’expérience libertaire de Vincennes. Il soutient une thèse sur Leibnitz en 1968 avant d’être nommé professeur d’histoire des sciences à la Sorbonne. Dans ses essais, il s’intéresse particulièrement aux questions de morale posées par les progrès des sciences.

Résumé

L’auteur tente d’expliquer les conséquences de l’évolution des technologies sur le mode de vie et donc sur les conditions d’apprentissage à l’école et de vie en société. Le numérique est considérée comme une révolution, culturelle, cognitive et pratique, après celles provoquées par les inventions de l’écriture et de l’imprimerie. Elle entraîne donc une redéfinition de la société et de ses codes et pratiques.

À travers nombre de références culturelles connues, l’auteur donne une compréhension et une vision plus sereine et positive du changement civilisationnel qui est à l’oeuvre. Nos jeunes figés devant les écrans sont petit poucet, petite poucette, en référence à leur utilisation du pouce. Le petit Poucet est perdu et en danger, mais plutôt malin, il retrouvera son chemin. Et ce sont ses parents, la génération précédente, qui l’ont abandonné à son sort. La légende de saint Denis qui porte sa tête coupée de son corps, permet de passer de l’inquiétude sur l’abrutissement à une qualité extraordinaire, l’externalisation de certaines fonctions cognitives : mémoire encyclopédiques, calculs complexes… La figure littéraire inattendue de Boucicaut dans Au bonheur des dames (qui a l’idée géniale de désorganiser les rayons pour forcer les acheteurs à s’y perdre et à acheter ce qu’ils ne cherchaient pas), permet de repenser l’enseignement traditionnel (silence, organisation claire, conceptualisation) : ne serait-il pas plus adapté à notre époque de bouleverser les disciplines, de renverser l’intérêt pour la règle au profit de l’exemple, de l’abstrait au concret ?

La figure d’Humphrey Potter, jeune enfant travaillant à une tâche répétitive dans une locomotive, qui finit par astucieusement inventer une technique pour que l’ouvrage se fasse de lui-même aux moyens de fils, est utilisée pour montrer comme il est absurde de maintenir les élèves dans un apprentissage que tous jugent profondément ennuyeux. Ainsi, les usages des réseaux sociaux, les « j’aime » et les « partages » sont l’image même d’une volonté des enfants de donner plus de sens à leur apprentissage. La compétence figée de l’expert est rendue suspecte, à travers l’image du médecin sûr de lui, en face de la population organisée en réseaux qui peut, grâce au partage, acquérir une compétence valable pouvant rivaliser. À cette nouvelle complexité de la démocratie en réseaux, numérique, algorithmique, s’oppose l’ancienne simplicité pyramidale – celle de Khéops, celle d’Eiffel – représentant la hiérarchie de l’ancien régime.

Commentaires

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec Michel Serres quant à la nécessité de réajuster nos pratiques pédagogiques et nos attentes sociétales, d’accorder davantage de confiance aux apprenants et aux nouvelles générations pour redéfinir les règles et s’approprier cette nouvelle civilisation transformée, à l’heure du numérique et d’autres circonstances importantes comme l’écologie, contexte qui fait que le XXe siècle est très loin derrière nous.

Le constat d’une nouvelle génération totalement reconfigurée, aux besoins différents de l’ancienne génération est au fond un constat toujours répété d’un « c’était mieux avant », mais caché, dissimulé sous le maquillage littéraire d’un vieux sourire sénile « allons, c’est pas si grave ! ». Souriant, certes, se voulant positif, mais en élaborant, avec l’aide de cette révolution technologique du numérique, une nouvelle génération qui serait profondément différente de l’ancienne, Michel Serres oublie d’interroger ce qui a changé avant même cette révolution, les effets de la révolution industrielle, de la massification de la culture, de ce qu’a fait cette ancienne génération de la merveilleuse éducation civilisée dont elle a été dotée.

Et nous affirmons à l’inverse : « c’était nettement moins bien avant ». Cette ancienne génération a conduit l’homme vers le non-sens, le tout économique, l’abstraction, le refus humain, la destruction de la planète, a érigé l’ennui comme devoir existentiel. Le silence d’autrefois, que le professeur d’université constate ne plus exister, n’est pas bouleversé par l’arrivée d’une nouvelle génération, mais par l’arrivée à l’université d’un spectre beaucoup plus large de population. L’enseignement était profondément élitiste. Il amenait et a amené à la formation d’élites inconscientes. Le bavardage renvoie le professeur à l’absurdité de ce monde absurde qu’il a créé : cette école qui inclut les pauvres et les acculturés, presque de force, mais n’a rien à leur proposer qui les concerne ; une école qui ment en disant que le diplôme fait l’avenir, que pousser les enfants à passer le bac fera reculer le chômage. Lui comme tant d’autres ont participé et participent encore à ce grand mensonge sociétal.

La société des loisirs est advenue pour calmer la grogne du travailleur esclave, non par la grande civilisation des élites. Occuper la tête des travailleurs en leur offrant loisirs et spectacles. Or, cette société du divertissement n’est plus assez forte, ou trop lamentable, pleine de contradictions, pour maintenir encore toute une société hors de l’ennui profond qu’il éprouve devant le travail auquel on lui demande de dévouer sa vie comme un esclave. Ce sont les esclaves étrangers prisonniers de guerre qui travaillaient dans l’ancienne société grecque et romaine, les serfs au Moyen-Âge, les esclaves noirs en Amérique, les enfants au XVIIIe, puis les ouvriers. Peut-on encore demeurer en admiration devant ces sociétés antiques où culmine l’inégalité ? Nombre d’intellectuels continuent de comparer cette société idéale, où une aristocratie sage recevait un enseignement qui lui garantissait l’accès ou le maintien à cette classe, pendant que l’immense majorité travaillait pour vivre, sans avoir le loisir de se poser la question de l’ennui, et une société de masse où l’on propose à l’ensemble de la société des savoirs d’élite, destinés à faire des recherches, à voyager, à savoir se comporter parmi une classe distinguée, tout ça pour à terme exercer un travail d’esclave, tout en souriant en mentant à tous sur la validité intellectuelle, civilisationnelle et culturelle de ce travail.

La nouvelle génération n’a pas découvert l’ennui au travail. La société du spectacle a simplement retardé l’explosion de cette grogne de l’ennui, de cette révolution des esclaves. Elle lui a cédé quelques miettes de privilèges : bribes de connaissance, temps de loisir, illusion de décider de son avenir, médecine… Mais tous ces « progrès » ne pourront faire passer le dégoût premier de l’esclave pour son travail, pour son futur enfermement, pour cette société inégalitaire, pour cette civilisation absurde qui vise à s’autodétruire. Elle instruit des règles du jeu. Des conditions d’esclavagisme plus ou moins belles qu’on pourra négocier si l’on est bien sage à l’école, puis dans le grand monde.

Cela dit sur les causes du vacarme, le constat demeure d’une génération différente, et le bien-fondé et l’envie de bien faire de Michel Serres l’amènent à proposer des idées intéressantes sur l’éducation. Se tourner vers l’exemple et l’application au détriment de la règle abstraite, ce n’est pas répondre à un nouveau besoin d’une génération numérique, mais bien répondre aux désirs de l’ensemble des élèves avant eux. L’école n’a jamais marché auparavant. Jamais. Elle a exclu. Elle a fabriqué une homogénéité qui lui permettait de faire régner l’obéissance docile de l’esclavon. Mais la rébellion des esclavons était là, derrière les masques. Les retours étaient violents, moqueurs, plus forts que tout le chahut indifférent des nouvelles générations. Ces petites poucettes sont tellement plus sages que les anciens apprenants. Renforcés, ils peuvent désormais chahuter, exprimer leur ennui. Ils n’ont plus besoin de faire de mauvais tours affreux lorsque l’enseignant tourne le dos.

Proposer un enseignement transdisciplinaire (brouiller les disciplines), distancié de la parole du maître (l’enseignant devient médiateur entre l’apprenant et un objet qu’il peut trouver dans de nombreux endroits : livres, internet…), passer du temps sur des cas pratiques (étude de cas, pédagogie par projet…), donner la parole à l’apprenant pour construire lui-même le cours (postures du laisser-faire, projets, co-construction, cours dialogué…), réinvestir l’enseignement d’un sens, d’une éthique, laisser entrer le monde réel, l’actualité (utilisation d’internet, partir des connaissances de l’apprenant…) sont les conséquences principales que l’on pourrait tirer non d’une génération qui ne tient pas en place – mais d’un ancien enseignement qui était profondément défectueux. Ces modifications et mutations de l’enseignement ont été amorcées il y a bien 200 ans déjà avec l’avènement des nouvelles pédagogies. Ces transformations investissent les différents enseignements, disciplines, structures et institutions, peu à peu. Mais comme le suggère lui-même M. Serres, le problème demeure cette addictive pyramidation des pouvoirs. L’école est une pyramide où le savoir à acquérir est défini d’en haut par une élite. L’auteur fuit d’ailleurs trop vite cette question de l’enseignement, pour regarder la société dans son ensemble, constatant l’injustice, l’absurdité des sociétés modernes (rangeant au passage la « lutte des classes » dans la catégorie des échecs du XXe siècle incarnés par l’idéologie soviétique, comme si la dictature bolchévique, puis stalinienne, le fascisme d’une classe, pouvait incarner une quelconque lutte des classes… là où évidemment a demeuré une pyramide faisant taire les uns, mentant aux autres.).

Dès lors que l’auteur fuit son sujet premier, il retrouve le sentier bien confortable d’une interprétation déjà pensée, préalable à l’enquête, à l’écriture. L’enthousiasme dans le code, l’algorithme, l’idée de l’ouverture du monde par les transports et les communications (qui au fond sont le leurre d’une classe privilégiée, l’impression d’avoir le bout du monde à sa porte quand ils ne quittent qu’à peine les environs de l’hôtel, qui est une reproduction de leur familier), les images usées de la tour de Babel, des pyramides… terminant son ouvrage sur l’image de la tour Eiffel, image honnie des artistes, image de l’industrie, image de la hiérarchie… Mais image cocorico tout de même.

Passages retenus

p. 27 : « Fainéante, la soldatesque renonce à monter si haut et exécute la victime à mi-chemin. La tête de l’évêque [Denis] roule à terre. Horreur ! Décollé, Denis se relève, ramasse sa tête et, la tenant dans ses mains, continue à grimper la pente. Miracle ! Terrifiée, la légion fuit. L’auteur ajoute que Denis fit une pause pour la ver son chef à une source et qu’il poursuivit sa route jusqu’à l’actuelle Saint-Denis. Le voilà canonisé.

Petite Poucette ouvre son ordinateur. Si elle ne se souvient pas de cette légende, elle considère toutefois, devant elle et dans ses mains, sa tête elle-même, bien pleine en raison de la réserve énorme d’informations, mais aussi bien faite, puisque des moteurs de recherche y activent, à l’envi, textes et images, et que, mieux encore, dix logiciels peuvent y traiter d’innombrables données, plus vite qu’elle ne le pourrait. Elle tient là, hors d’elle, sa cognition jadis interne, comme saint Denis son chef hors du cou. Imagine-t-on Petite Poucette décapitée ? Miracle ? »

p. 35-36 : « Jusqu’à ce matin compris, un enseignant, dans sa classe ou son amphi, délivrait un savoir qui, en partie, gisait déjà dans les livres. Il oralisait de l’écrit, une page-source. S’il invente, chose rare, il écrira demain une page-recueil. Sa chaire faisait entendre ce porte-voix. Pour cette émission orale, il demandait le silence. Il ne l’obtient plus.

[…] Petite Poucette ne lit ni ne désire ouïr l’écrit dit. Celui qu’une ancienne publicité dessinait comme un chien n’entend plus la voix de son maître. Réduits au silence depuis trois millénaires, Petite Poucette, ses sœurs et ses frères produisent en choeur, désormais, un bruit de fond qui assourdit le porte-voix de l’écriture.

Pourquoi bavarde-t-elle, parmi le brouhaha de ses bavards camarades ? Parce que, ce savoir anoncé, tout le monde l’a déjà. En entier. À disposition. Sous la main. Accessible par Web, Wikipédia, portable, par n’importe quel portail. Expliqué, documenté, illustré, sans plus d’erreurs que dans les meilleures encyclopédies. Nul n’a plus besoin des porte-voix d’antan, sauf si l’un, original et rare, invente. »

p. 43 : « Un matin, saisi d’une intuition subite, [Boucicaut] bouleversa ce classement raisonnable, fit des allées de la boutique un labyrinthe et de ses rayons un chaos. Venue acheter des poireaux pour le bouillon et devant, par ce hasard vigoureusement programmé, traverser le département des soieries et dentelles, la dame grand-mère de Petite Poucette finit par acheter des parures en plus des légumes… Les ventes alors crevèrent le plafond.

Le disparate a des vertus que la raison ne connaît pas. Pratique et rapide, l’ordre peut emprisonner pourtant ; il favorise le mouvement mais à terme le gèle. Indispensable à l’action, la check-list peut stériliser la découverte. Au contraire, de l’air pénètre dans le désordre, comme dans un appareil qui a du jeu. Or le jeu provoque l’invention. Entre le cou et la tête coupée apparut le même jeu.

[…] Ceux dont l’oeuvre défie tout classement et qui sèment à tout vent fécondent l’inventivité alors que les méthodes pseudo-rationnelles n’ont jamais servi de rien. Comment redessiner la page ? En oubliant l’ordre des raisons, ordre certes, mais sans raison. Il faut changer de raison. Le seul acte intellectuel authentique, c’est l’invention. Préférons donc le labyrinthe des puces électroniques. Vive Boucicaut et ma grand-mère ! s’écrie Petite Poucette. »

Regarde ta face : Visions de Médée, de Pasolini (scénario)

Ne pas céder à l’illusion du glorieux jeune doré

Pasolini (Pier Paolo) 1970, Visions de Médée [in Médée], Arléa, 2007

Note : 4 sur 5.

Résumé

Le jeune Jason, orphelin élevé par le Centaure, vient conquérir la Toison d’or avec sa bande de voyous, afin de reprendre le trône volé à son père. Par les chants et les oracles des vieilles femmes, Médée tombe amoureuse du jeune homme avant même son arrivée. Elle vole elle-même la Toison, symbole sacré de son peuple et s’enfuit avec lui. Elle tue son frère pour ralentir son père qui les poursuit.
Quelques années plus tard, Jason a eu deux enfants avec l’étrangère, ils ont trouvé refuge au royaume de Corinthe. Mais Jason a décidé de marier la princesse Glaucé, pour succéder à son père Créon, et d’abandonner Médée…

L’auteur : Pier Paolo Pasolini (1922-1975)

Fils d’un militaire et d’une institutrice. Son père était issu d’une famille riche et noble mais avait dilapidé son héritage par amour pour une danseuse. Sa mère est au contraire issue d’une famille modeste et paysanne. La famille suit les diverses affectations du père. L’enfant passe ses étés à Casara dans le Frioul, et prend goût très tôt pour la poésie et le dessin. Il réussit particulièrement bien sa scolarité et s’inscrit à la faculté de lettres de Bologne à dix-sept ans.

Il profite au mieux des activités et de la vie sociale de l’Université : capitaine de l’équipe de football, ciné-club, sorties en vélo… Il publie en 42 à compte d’auteur un premier recueil de vers, Poesie a Casara. Il abandonne un premier projet en histoire de l’art pour une thèse sur la poésie et se lance dans une activité intense de critique littéraire, de poète et de défense du Frioul (langue régionale). Il s’installe avec sa mère près de Casara et fonde une école de proximité à son domicile.Après la guerre, il rejoint Rome, fait la connaissance de nombreux écrivains, participe à des projets d’opérette, de théâtre et de poésie, puis s’engage au Parti Communiste Italien (PCI). Il commence à enseigner en 48 à Valvasone. Il est exclu du parti et interdit d’enseigner en raison de son homosexualité. Il travaille à son premier roman qui paraîtra en 55, Les Ragazzi (les jeunes), sur la prostitution masculine, lui valant un succès populaire et une plainte pour pornographie.

Il collabore avec Frederico Fellini sur Les Nuits de Cabiria en 56, puis en 60 sur Dolce Vita, qui en retour l’aidera à réaliser son premier film Accattone en 61. En 63, son court métrage La Ricotta sur un épisode de la passion du Christ lui vaut quatre mois de prison pour insulte à la religion. Il continue de réaliser des films inspirés de la Bible, de la mythologie, de la littérature, de son engagement politique à l’extrême gauche… En 68, il critique les révoltes étudiantes comme étant petites-bourgeoises. Il se dit contre l’avortement. En 75, il tourne son dernier film Salo ou les 120 journées de Sodome, inspiré de l’oeuvre du marquis de Sade et de la notion de Kant de Mal radical.

Il est assassiné en novembre 75 sur une plage d’Ostie près de Rome. Un jeune prostitué est arrêté et condamné mais déclarera bien plus tard avoir été forcé à endosser le crime par des fascistes.

Commentaires

Ce scénario du film réalisé en 1969 porte un titre qui représente bien le contenu du film mais aussi la manière de procéder de l’écrivain-réalisateur. Il s’agit bien d’une série de « visions », de rêves, visuels. L’auteur décrit ce qu’il voit et pourquoi ces personnages agissent. Dépassant le cadre du script, contenant des passages modifiés ou supprimés, les Visions sont un complément important pour le film, amenant à une plus riche compréhension d’un film à l’image hypnotique. Le scénario donne toute la valeur symbolique de ces images. Même si de nombreuses choses demeurent indécises et inquiétantes pour le lecteur-spectateur.
Peut-être encore plus que dans les adaptations théâtrales, le Jason de Pasolini est un salaud, sans honte ni sans pitié pour la jeune femme, tout à son ambition. Les Argonautes sont une bande voyous comparables aux errants de Rome que l’on peut rencontrer dans les premiers films du réalisateur. Cependant, Jason, en tant qu’incarnation d’une jeunesse sans foi ni loi, résolument moderne par son égoïsme, allant même contre sa nature, ignorant même l’élan de son coeur pour satisfaire son désir de gloire, en devient un vrai personnage tragique, alors qu’il n’était qu’un mauvais justement puni dans les drames. Le personnage est inconsistant, enveloppe vide, dont même les sentiments, l’émotion, sont refusés. C’est une sorte de self made man avant l’heure, un vainqueur dans la compétition individualiste moderne.
Tout comme dans le film, ces visions tournent autour de Médée. Le personnage d’étrangère, arrachée, est renforcé. Mais, la jeune femme ne tombe pas amoureuse de l’homme, comme dans la légende, mais de la réputation, du destin de l’homme, avant de le rencontrer. C’est du symbole de modernité, de liberté, de force, de jeunesse sanguine, ce voyou ayant perdu le sens du sacré, que Médée tombe amoureuse. Elle renie sa culture, sa famille, séduite par l’appel de la modernité, du monde, de la conquête, de l’ambition fougueuse de la jeunesse, de cette civilisation de mouvement et d’agitation qui fait contraste avec la culture arrêtée, ancestrale, pleine de codes et de lourdeurs. En cela, l’auteur exprime clairement son rejet de la société moderne. Si la fibre politique de gauche de l’auteur est connue, elle ne se fait pas sans un dégoût pour la société athée, techniciste, individualiste. Les sociétés anciennes étaient certes monstrueuses, mais elles donnaient un sens à la vie.
En cela, Pasolini dénonce les fausses aspirations d’une jeunesse à une liberté perverse, à un monde sans dieu, sans aîné, sans culture, sans révérence. Une dénonciation qui prend tout à fait sens dans le contexte de création du film, Pasolini ayant très clairement pris position contre les fils de la bourgeoisie qui selon lui ont mené la révolte de mai 68. Les conséquences en sont cette totale perte de repères de Médée qui devient monstre, par sa souffrance, son refus d’être un laisser de côté, une victime collatérale de la lutte individualiste de Jason. Médée refusant de mourir avec sa société dépassée, Médée refusant d’être une victime, une perdante, une faible dans cette lutte moderne, se raccroche contre sa nature à cet homme perdu, qui va la perdre.
On retrouve ainsi l’explication plus traditionnelle de la colère première de Médée, la jeune femme est aussi symbole de l’abandon de la famille pour l’amour. La femme s’oublie, sacrifie tout pour son amour, pour l’homme trompeur. Ressaisit tout son indépendance, sa sauvagerie de femme, sa force, pour venger et se venger d’elle-même, de sa bêtise, par la destruction de ses enfants et d’elle-même.

Passages retenus

p. 61 :

En Colchide on continue à travailler durement la terre. Des jeunes filles sont occupées aux travaux des champs (elles sèment, coupent l’herbe, etc.). Et en même temps, comme c’est l’usage, elles chantent une vieille mélodie populaire. Mais comme il arrive souvent, sur cette mélodie, elles ont adapté de nouvelles paroles. Le chant parle d’un certain Jason, un héros fabuleux, très beau, brun, qui a quitté ses terres lointaines pour gagner la Colchide et venir y semer la destruction et la mort. Dans sa chambre, derrière une petite fenêtre qui donne sur la cité, Médée écoute. Le chant, avec ses paroles tragiques et douces, monte jusqu’à elle.

p. 68 :

Médée se sent emplie de l’esprit de sa terre – du doux soleil – de l’antiquité, et elle est prise d’une sorte de ravissement. Elle tombe à genoux devant le petit arbre humble et sublime, auquel est accrochée la Toison, symbole de la continuité et de l’absolu de la condition humaine : et elle prie. Jamais elle n’a prié avec une telle ferveur, presque de la béatitude… Mais tout à coup, comme déchirée, la musique qui accompagne Médée s’interrompt. Un silence profond, non naturel, tombe sur les choses. Comme arrachée à un rêve, Médée paraît se réveiller brutalement : elle regarde autour d’elle, hésitante, sans comprendre, comme si quelque chose s’était déchiré à l’intérieur d’elle-même et qu’elle en cherchait les signes dans le monde extérieur. Monde qui lui paraît dans tout son mystère originel, antérieur à toute signification humaine : autrement dit impénétrable. Et voici que, dans le silence non naturel, on entend un bruit, un bruit de pas.

p. 82-83 :

Assise sur une pierre, Médée se tait, de même qu’autour d’elle se tait le monde purement physique, comme une atroce et stupéfiante apparition irréelle… Elle est comme hébétée : elle est inexpressive, mais elle a la majesté d’une gigantesque sauterelle, ou d’une divinité de pierre. Elle ne sait pas quoi faire d’elle-même. Elle s’est enfermée dans son silence comme dans un écrin.
Jason, largement repu, alors que les autres sont sur le point d’aller dormir, se lève et part à la recherche de cette femme « folle », qui est allée se fourrer on ne sait où. Léger, comme extérieur aux choses, s’acquittant de cette tâche sans vraiment s’impliquer, il rôde dans les environs sauvagement muets (dans la lumière orangée du soleil et dans la lumière bleutée de la lune), jusqu’au moment où il la voit. Résolu, il s’approche d’elle en souriant, comme un père (lui encore tellement jeune) avec sa fille désobéissante ; mais le regard qu’elle lui adresse l’arrête d’un coup. Ce regard ! Violence et peur mêlées : la première tout emplie de haine, la seconde d’humilité implorante, etc. Jason – lui, Jason ! – se sent confus, embarrassé ; son regard se perd. Il doit faire un effort (le premier), pour oser ce qu’il a décidé : il la prend par un bras et l’entraîne à sa suite. Elle, qui jusque là était royale et presque surnaturelle, cède d’un coup : elle se fait soumise, obéissante comme un enfant, justement. Elle se laisse entraîner vers les tentes.
Presque tous les argonautes sont allés dormir. Dans un coin, sous la lumière lunaire, il en reste quelques uns groupés autour d’Orphée qui joue de la guitare. C’est vraiment une nuit d’été populaire, au son d’une vieille chanson simple, etc.
Jason emporte Médée dans sa tente, et il la fait s’allonger sur la natte d’osier. Il lui sourit (paternel, protecteur). Maintenant, elle le regarde, fidèle et soumise, comme un chien au regard humide. Jason se déshabille. Il dissimule son intention et son incertitude derrière son sourire de petit garçon, tout fier de sa virilité. Médée le regarde enchantée, et elle se perd en lui. C’est un amour véritable, complet, etc. Ce qui prévaut à ce moment-là, c’est la virilité de Jason. Médée n’a plus cette atonie de bête désorientée : dans l’amour, elle trouve tout à coup (en s’humanisant) un substitut de la religiosité perdue ; dans l’expérience sexuelle, elle retrouve le rapport sacré qu’elle avait perdu avec la réalité. Ainsi le monde, l’avenir, le bien, la signification des choses se reconstituent brutalement devant elle.

Ramasse tes lettres : Germinal, de Zola

Sommet du roman expérimental ou pourquoi les révoltes ouvrières ne cesseront jamais.

Zola (Émile) 1885, Germinal (Les Rougon-Macquart, vol. 13), Le Livre de Poche, 2000

Note : 5 sur 5.

Résumé

Étienne Lantier, ancien cheminot licencié pour avoir giflé son employeur, vagabonde dans le nord à la recherche d’un travail. Il arrive aux mines de Montsou et est pris dans l’équipe du Maheu. Le travail est horriblement éprouvant mais la camaraderie de Maheu et la gentillesse de sa fille Catherine le font rester. Au contact de l’aubergiste, ancien syndicaliste, et de l’anarchiste Souvarine, Lantier cultive sa conscience politique et lance une caisse de prévoyance. Les dirigeants de la mine veulent récupérer le contrôle de cette caisse et font pression sur les salaires. À la suite d’un accident qui manque de tuer un fils Maheu, la grève est décidée.

Commentaires

Roman de la formation politique par excellence, Germinal est peut-être aussi l’un de ceux qui met le plus en application les principes naturalistes. Lantier représente le lecteur, et même l’auteur, découvrant l’univers des mines et la dureté du travail ouvrier, pour les corps, pour la santé, mais aussi la camaraderie, l’abrutissement des esprits par la fatigue, ouvriers qui ne sont plus que des corps érotisés par l’effort, l’ensauvagement imagé par le charbon qui colore les corps et les faces. De ce choc, Zola tire les plus beaux effets littéraires : cette gigantesque mine avec ses machines hurlantes, ses grandes lumières et son trou qui fume, ses galeries intestines, apparaît comme un gigantesque monstre. Ce charbon qui entre même dans les corps, jusqu’à presque leur servir de sang, les rendant malades ou fous violents. Chaval est-il encore homme ou bien est-il devenu un animal-mineur ? Zola montre bien comment s’appliquent facilement les thèses marxistes sur le salaire minimum assurant la reproduction de la force de travail. Les mineurs vivent correctement dans les corons, mais complètent tout de même leur pécule par la culture de leur jardinet. Ils sont dépendants aussi du travail des enfants, et donc de la bonne santé de chaque travailleur. La perte d’un travailleur – mariage, accident, retraite incomplète – rompt l’équilibre fragile des familles. Dans ces conditions, le mouvement social, la grève, s’avère très difficile. La famille Maheu se dégrade rapidement. Le mouvement social, pour de simples ouvriers peut ainsi être considéré comme un sacrifice pour l’avenir d’une classe sociale dans son ensemble.

C’est ainsi que l’échec de la grève n’en est un que pour les personnages, mais l’épopée tragique pose les graines de mouvements sociaux à venir. Sans manquer de dénoncer certaines dérives des ouvriers et de leur lutte (violences, vengeances), de noter les répercussions négatives comme la faillite du petit patron qui traitait le plus correctement ses employés, Zola s’inscrit bien dans la pensée marxiste : la révolte ouvrière est inévitable face à l’accaparement capitaliste croissant.

Devant les événements, la violence subie par les ouvriers, la révolte de Lantier et du lecteur sont inévitables. Celle-ci ne peut être seulement intellectuelle : face à la souffrance, à l’urgence, elle doit devenir action. Mais quelles limites à donner à cette action ? La pensée socialiste, qui privilégie les négociations et en fin de compte n’arrive à rien ; la pensée anarchiste violente qui pense à laisser exprimer la colère quitte à tout détruire… Lantier navigue entre ces pôles découvrant que chaque position a des conséquences cruelles. La première d’entre elles est de faire du Maheu un martyr et de lui-même un objet de détestation par ses collègues. L’action politique est destruction de soi, ou bien se transforme en machiavélisme détestable. Par l’exemple de son personnage, Zola propose cette réflexion au lecteur.

À côté des sources de théories politiques, le roman est traversé, alimenté, par une véritable enquête documentaire, et de terrain : visites de mines et des corons, croquis, entrevues avec les habitants, les syndicalistes, les patrons, suivi des mouvements dans les journaux, des événements… De plus, Zola y applique ses techniques naturalistes : patrimoines génétiques (alcoolisme, dérèglement du désir charnel, violence…) déterminant les personnages et leurs actions, tempérées par leur éducation, plus que par leurs sentiments qui tendent à renforcer leurs instincts ; fiches personnages développant la complexité et l’épaisseur des personnages et leur créant une vie en dehors des pages ; ébauches, plans et premiers jets… Le tout pouvant être retrouvé dans les dossiers préparatoires, scannés par la BNF (Gallica), parfois édités mais souvent incomplets.

Ce travail sur la matière du réel ne fait pas de Zola un écrivain-journaliste, car il fictionnalise ce qu’il trouve. Le but est bien autre que documentaire : les croquis sont déjà orientés fiction. Le but pour Zola est de faire un roman qui porte un reflet de la vie des hommes, ici des ouvriers, mais surtout qui laisse transparaître leurs croyances, leurs émotions, leurs espoirs… L’action politique, les convictions, ne sont pas décidées par un raisonnement raisonnable mais par le sensuel, le rapport aux sens. On éprouve par le corps, la souffrance et l’envie de révolte.

Passages retenus

Le cheval au bas de l’échelle ouvrière, p. 107 :

C’était Bataille, le doyen de la mine, un cheval blanc qui avait dix ans de fond. Depuis dix ans, il vivait dans ce trou, occupant le même coin de l’écurie, faisant la même tâche le long des galeries noires, sans avoir jamais revu le jour. Très gras, le poil luisant, l’air bonhomme, il semblait y couler une existence de sage, à l’abri des malheurs de là haut. Du reste, dans les ténèbres, il était devenu d’une grande malignité. La voie où il travaillait avait fini par lui être si familière, qu’il poussait de la tête les portes d’aérage, et qu’il se baissait, afin de ne pas se cogner, aux endroits trop bas. Sans doute aussi il comptait ses tours, car lorsqu’il avait fait le nombre réglementaire de voyages, il refusait d’en recommencer un autre, on devait le reconduire à sa mangeoire. Maintenant, l’âge venait, ses yeux de chat se voilaient parfois d’une mélancolie. Peut-être revoyait-il vaguement, au fond de ses rêvasseries obscures, le moulin où il était né, près de Marchiennes, un moulin planté près de la Scarpe, entouré de larges verdures, toujours éventé par le vent. Quelque chose brûlait en l’air, une lampe énorme, dont le souvenir exact échappait à sa mémoire de bête. Et il restait la tête basse, tremblant sur ses vieux pieds, faisant d’inutiles efforts pour se rappeler le soleil.
Cependant, les manœuvres continuaient dans le puits, le marteau des signaux avait tapé quatre coups, on descendait le cheval ; et c’était toujours une émotion, car il arrivait parfois que la bête, saisie d’épouvante, débarquait morte. En haut, lié dans un filet, il se débattait éperdument ; puis, dès qu’il sentait le sol manquait sous lui, il restait comme pétrifié, il disparaissait sans un frémissement de la peau, l’oeil agrandi et fixe. Celui-ci étant trop gros pour passer entre les guides, on avait dû, en l’accrochant au-dessus de la cage, lui rabattre et lui attacher la tête sur le flanc. La descente dura près de trois minutes, on ralentissait la machine par précaution. Aussi, en bas, l’émotion grandissait-elle. Quoi donc ? Est-ce qu’on allait le laisser en route, pendu dans le noir ? Enfin, il parut, avec son immobilité de pierre, son œil fixe, dilaté de terreur. C’était un cheval bai, de trois ans à peine, nommé Trompette.
— Attention ! Criait le père Mouque, chargé de le recevoir. Amenez-le, ne le détachez pas encore.
Bientôt, Trompette fut couché sur les dalles de fonte, comme une masse. Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de vacarme. On commençait à le délier, lorsque Bataille, dételé depuis un instant, s’approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui tombait ainsi de la terre. Les ouvriers élargirent le cercle en plaisantant. Eh bien, quelle bonne odeur lui trouvait-il ? Mais Bataille s’animait, sourd aux moqueries. Il lui trouvait sans doute la bonne odeur du grand air, l’odeur oubliée du soleil dans les herbes. Et il éclata tout à coup d’un hennissement sonore, d’une musique d’allégresse, où il semblait y avoir l’attendrissement d’un sanglot. C’était la bienvenue, la joie des choses anciennes dont une bouffée lui arrivait, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui ne remonterait que mort.
Ah ! Cet animal de Bataille ! criaient les ouvriers, égayés par ces farces de leur favori. Le voilà qui cause avec le camarade.
Trompette, délié, ne bougeait toujours pas. Il demeurait sur le flanc, comme s’il eut continué à sentir le filet l’étreindre, garrotté par la peur. Enfin, on le mit debout d’un coup de fouet, étourdi, les membres secoués d’un grand frisson. Et le père Mouque emmena les deux bêtes qui fraternisaient.

La nuit des prolétaires, p. 218 :

Maintenant, chaque soir, chez les Maheu, on s’attardait une demi-heure, avant de monter se coucher. Toujours Étienne reprenait la même causerie. Depuis que sa nature s’affinait, il se trouvait blessé davantage par les promiscuités du coron. Est-ce qu’on était des bêtes, pour être ainsi parqués, les uns contre les autres, au milieu des champs, si entassés qu’on ne pouvait changer de chemise sans montrer son derrière aux voisins ! Et comme c’était bon pour la santé, et comme les filles et les garçons s’y pourrissaient forcément ensemble !
Dame, répondait Maheu, si l’on avait plus d’argent, on aurait plus d’aise… Tout de même, c’est bien vrai que ça ne vaut rien pour personne, de vivre les uns sur les autres. Ça finit toujours par des hommes saouls et par des filles pleines.
Et la famille partait de là, chacun disait son mot, pendant que le pétrole de la lampe viciait l’air de la salle, déjà empuantie d’oignon frit. Non, sûrement, la vie n’était pas drôle. On travaillait en vraies brutes à un travail qui était la punition des galériens autrefois, on y laissait la peau plus souvent qu’à son tour, tout ça pour ne même pas avoir de la viande sur sa table, le soir. Sans doute on avait sa pâtée quand même, on mangeait, mais si peu, juste de quoi souffrir sans crever, écrasé de dettes, poursuivi comme si l’on volait son pain. Quand arrivait le dimanche, on dormait de fatigue. Les seuls plaisirs, c’était de se saouler ou de faire une enfant à sa femme ; encore la bière vous engraissait trop le ventre, et l’enfant, plus tard, se foutait de vous. Non, non, ça n’avait rien de drôle.
Alors, la Maheude s’en mêlait.
L’embêtant, voyez-vous, c’est lorsqu’on se dit que ça ne peut pas changer… Quand on est jeune, on s’imagine que le bonheur viendra, on espère des choses ; et puis, la misère recommence toujours, on reste enfermé là-dedans… Moi, je ne veux du mal à personne, mais il y a des fois où cette injustice me révolte. »

Le cauchemar du grand soir, p. 410 :

C’était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, fatalement, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins, ; et il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il sèmerait l’or des coffres éventrés. Les femmes hurleraient, les hommes auraient ces mâchoires de loups, ouvertes pour mordre. Oui, ce serait les mêmes guenilles, le même tonnerre de gros sabots, la même cohue effroyable, de peau sale, d’haleine empestée, balayant le vieux monde, sous leur poussée débordante de barbares. Des incendies flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on retournerait à la vie sauvage dans les bois, après le grand rut, la grande ripaille, où les pauvres, en une nuit, efflanqueraient les femmes et videraient les caves des riches. Il n’y aurait plus rien, plus un sou des fortunes, plus un titre des situations acquises, jusqu’au jour où une nouvelle terre repousserait peut-être. Oui, c’étaient ces choses qui passaient sur la route, comme une force de la nature, et ils en recevaient le vent terrible au visage.

Mort d’un cheval, p. 485 :

Et, un quart d’heure plus tard, comme la bande de grévistes, peu à peu grossie, devenait menaçante, une large porte se rouvrit au rez-de-chaussée, des hommes parurent, charriant la bête morte, un paquet lamentable, encore serré dans le filet de corde, qu’ils abandonnèrent au milieu des flaques de neige fondue. Le saisissement fut tel, qu’on ne les empêcha pas de rentrer et de barricader la porte de nouveau. Tous avaient reconnu le cheval, à sa tête repliée et raidie contre le flanc. Des chuchotements coururent.
— C’est Trompette, n’est-ce pas ? c’est Trompette.
C’était Trompette, en effet. Depuis sa descente, jamais il n’avait pu s’acclimater. Il restait morne, sans goût à la besogne, comme torturé du regret de la lumière. Vainement, Bataille, le doyen de la mine, le frottait amicalement de ses côtes, lui mordillait le cou, pour lui donner un peu de la résignation de ses dix années de fond. Ces caresses redoublaient sa mélancolie, son poil frémissait sous les confidences du camarade vieilli dans les ténèbres ; et, tous deux, chaque fois qu’ils se rencontraient et qu’ils s’ébrouaient ensemble, avaient l’air de se lamenter, le vieux d’en être à ne plus se souvenir, le jeune de ne pouvoir oublier. À l’écurie, voisins de mangeoire, ils vivaient la tête basse, se soufflant aux naseaux, échangeant leur continuel rêve du jour, des visions d’herbes vertes, de routes blanches, de clartés jaunes, à l’infini. Puis, quand Trompette, trempé de sueur, avait agonisé sur sa litière, Bataille s’était mis à le flairer désespérément, avec des reniflements courts, pareils à des sanglots. Il le sentait devenir froid, la mine lui prenait sa joie dernière, cet ami tombé d’en haut, frais de bonnes odeurs, qui lui rappelaient sa jeunesse au plein air. Et il avait cassé sa longe, hennissant de peur, lorsqu’il s’était aperçu que l’autre ne remuait plus.
Mouque, du reste, avertissait depuis huit jours le maître-porion. Mais on s’inquiétait bien d’un cheval malade, en ce moment-là ! Ces messieurs n’aimaient guère déplacer les chevaux. Maintenant, il fallait pourtant se décider à le sortir. La veille, le palefrenier avait passé une heure avec deux hommes, ficelant Trompette. On attela Bataille, pour l’amener jusqu’au puits. Lentement, le vieux cheval tirait, traînait le camarade mort, par une galerie si étroite, qu’il devait donner des secousses, au risque de l’écorcher ; et, harassé, il branlait la tête, en écoutant le long frôlement de cette masse attendue chez l’équarrisseur. À l’accrochage, quand on l’eut dételé, il suivit de son œil morne les préparatifs de la remonte, le corps poussé sur des traverses, au-dessus du puisard, le filet attaché sous une cage. Enfin, les chargeurs sonnèrent à la viande, il leva le cou pour le regarder partir, d’abord doucement, puis tout de suite noyé de ténèbres, envolé à jamais en haut de ce trou noir. Et il demeurait le cou allongé, sa mémoire vacillante de bête se souvenait peut-être des choses de la terre. Mais c’était fini, le camarade ne verrait plus rien, lui-même serait ainsi ficelé en un paquet pitoyable, le jour où il remonterait par là. Ses pattes se mirent à trembler, le grand air qui venait des campagnes lointaines l’étouffait ; et il était comme ivre, quand il rentra pesamment à l’écurie.

Cheval, fin, p. 562 :

Alors, Étienne et Catherine, comme il arrivait près d’eux, l’aperçurent qui s’étranglait entre les roches. Il avait buté, il s’était cassé les deux jambes de devant. D’un dernier effort, il se traîna quelques mètres ; mais ses flans ne passaient plus, il restait enveloppé, garrotté par la terre. Et sa tête saignante s’allongea, chercha encore une fente, de ses gros yeux troubles. L’eau le recouvrait rapidement, il se mit à hennir, du râle prolongé, atroce, dont les autres chevaux étaient morts déjà, dans l’écurie. Ce fut une agonie effroyable, cette vieille bête, fracassée, immobilisée, se débattant à cette profondeur, loin du jour. Son cri de détresse ne cessait pas, le flot noyait sa crinière, qu’il le poussait plus rauque, de sa bouche tendue et grande ouverte. Il y eut un dernier ronflement, le bruit sourd d’un tonneau qui s’emplit. Puis un grand silence tomba.

Crache ton cerveau : Le Bonheur primitif, d’Olympe de Gouges (philo)

Qu’est-ce qui nous pousse à chercher le luxe ?

Olympe de Gouges (1789), Le Bonheur primitif de l’Homme ou les Rêveries patriotiques, éd. Royer, Bailly

disponible en version numérisée sur Gallica ou archive.org

Note : 3 sur 5.
Résumé

Un village de primitifs, reposant sur la solidarité, la stabilité et l’autosuffisance, se trouve perturbé quand un homme excommunié pour avoir séduit la femme de son voisin, revient avec de nouvelles connaissances technologiques.

L’auteure : Olympe de Gouges (1748-1793)

Née à Montauban, officiellement fille d’un maître boucher. Son vrai père aurait été le marquis Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, poète et dramaturge, dont le grand-père d’Olympe avait été le précepteur. En 65, Marie-Olympe est mariée à un traiteur parisien de trente ans son aîné, Louis-Yves Aubry, qui meurt un an plus tard après lui avoir donné un enfant.
Elle rejoint sa sœur aînée à Paris et fréquente les gens de lettre, notamment en revendiquant ouvertement sa filiation, mais elle acquiert une réputation de courtisane entretenue. Elle monte son théâtre itinérant et y fait jouer son fils Pierre Aubry. Elle obtient un grand succès à partir de 1784 avec Zamore et Mirza (L’Esclavage des noirs), ouvertement abolitionniste, qu’elle fait bientôt jouer à la Comédie-Française, s’attirant la haine de nombreuses familles, ce qui lui vaut un premier embastillement.
En 1791, elle publie sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle y défend le droit au divorce, le mariage civil, la reconnaissance des droits des enfants nés hors-mariage… Elle propose également un impôt patriotique sur les signes de richesse, un impôt proportionnel sur le salaire, l’interdiction d’emprisonnements pour dettes, la création de maternités et celle d’ateliers nationaux pour chômeurs et de foyers pour mendiants…
Partisane d’une monarchie constitutionnelle et proche de Vergniaud et du groupe Girondin, elle attaque Marat et Robespierre, dénonçant la tendance de leur groupe à la dictature. Elle est arrêtée et exécutée deux jours après le procès des Girondins.

Commentaires

Dans ce court essai, l’auteure illustre ses réflexions par une fable philosophique, suivant en cela l’exemple des philosophes des Lumières qui ont nourri et nourrissent les débats philosophiques et politiques des débuts de la Révolution. Voltaire pour le genre du conte philosophique, Montesquieu pour le modèle du peuple primitif des Troglodytes, bien-sûr Rousseau dans son dialogue sur l’origine et le fondement des inégalités. De la même manière que ce dernier, elle part d’une vision de ce qu’ont pu être les premières sociétés, au néolithique, pour expliquer ce qu’est l’homme d’aujourd’hui, ce qui le mène à être mauvais.

La fable est cependant trop peu développée pour soutenir vraiment la réflexion dont les bases sont trop facilement prises dans la morale chrétienne. L’auteure tombe parfois dans le conventionnel, à commencer par cette faute première d’un homme qui désira la femme de son voisin par ennui. Elle défend ainsi les liens sacrés du mariage, la monarchie contre la démocratie. La reconstitution de la naissance des sociétés humaines est trop rapide et en partie inspirée de la Bible.

La société agricole, réglée par l’austérité, l’équité, la solidarité, est déjà une société très civilisée. Elle rappelle finalement les communautés paysannes, hippies, les néo-paysans, les rêves de décroissance qui existent aujourd’hui même. Elle illustre ainsi l’utopie plus que la société primitive. Et donc l’idée chrétienne d’un monde qui se détériore. C’est principalement par ce tableau que l’essai de De Gouges demeure plaisant.

Ce qui a déréglé ces sociétés idéales est ainsi l’envie d’excès d’un homme qui ne se satisfait pas du minimum garanti par le collectif. Ce vice de l’homme, celui de vouloir plus, de rechercher le luxe, est la chose à combattre dans une société qui se voudrait plus équilibrée. Tout en paraissant tiré de la morale chrétienne, la dénonciation de ce vice touche au monde moderne : ce goût des besoins inutiles.

Passages retenus

La divinité est la même pour tous, p. 3 :
Si l’homme n’a pas la liberté de penser, il faut lui ôter la raison. Nous croyons tous voir la même vérité, quand tous nous voyons différemment. Il en est ainsi des Religions. Que de cultes divers ! Mais le vrai Dieu, tel que l’on doit se l’imaginer, est, ce me semble, un Dieu généreux & bienfaisant ; il laisse prospérer toutes les Nations, sous quelque forme que l’on veuille l’adorer. Quelque bizarrerie que les hommes puissent mettre dans les vœux qu’on lui adresse, ces vœux n’en vont pas moins à lui. Seul Être suprême, il ne peut les partager avec personne.

La Babel des connaissances vite faites, p. 22 :
Je ne dédaigne point les sciences, quoique la bizarrerie de mon étoile ait voulu que je fusse ignorante ; mais c’est l’abus que je condamne. Quel est l’homme qui n’est point savant actuellement ? Quel est le Laquais, le Tailleur, & le Fruitier qui ne veulent pas être philosophes ? La fureur de s’instruire est devenue actuellement une maladie nationale. Tous les hommes vont aujourd’hui au même but ; on ne distingue presque plus le sage d’avec l’insensé. On dit et on fait tant de choses inutiles, que je ne vois que confusion d’idées et de projets. Je compare ce siècle à celui de la tour de Babel ; cependant les hommes assurent que jamais la langue ne fut plus épurée, les idées plus claires, & qu’on est monté au suprême degré de connoissances humaines. Tant de lumières entraîneront peut-être de grands inconvénients.

L’oisiveté du tiers des citadins, p. 53 :
Si Paris est composé d’un million d’habitants, il y en a au moins un tiers qui sont Domestiques. Le quart au plus est occupé ; & le reste sont des hommes oisifs, des femmes débauchées, & qui contribuent pour beaucoup à la perte totale d’un tiers des citoyens de la Capitale. Les campagnes sont abandonnées ; les villes sont trop habitées ; le plus grand nombre des hommes néglige les choses essentielles, pour s’occuper de découvertes inutiles à l’humanité. Le luxe, né des arts agréables, enfans de la molesse, a entraîné la dépravation des peuples les plus policés.

Le rythme naturel en pédagogie, p. 56 :
On ne devrait instruire les jeunes gens que quand ils commencent à développer leurs connoissances, leurs goûts, & leurs penchants : ceux qui seroient nés pour faire de grands Hommes, le deviendraient sans fatiguer leurs organes ni leurs Instituteurs. J’ose croire que de tous les temps, les hommes se sont perdus, quand ils se sont trop écartés de la Nature.

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