Attache tes lacets : Voyage à pied dans la Haute-Drôme, de Jean Giono

Marche à rebours de la civilisation des guerres.

Giono (Jean) 1939, Voyage à pied dans la Haute-Drôme (Notes pour Les Grands Chemins), Gallimard, Busclats, 2024

Note : 3 sur 5.
Bibliographie de Jean Giono

– Naissance de l’Odyssée (1925-1926 – 1930)
– Trilogie de Pan : Colline (1929), Un de Baumugnes (1929), Regain (1930)
– Le Grand Troupeau (1931) ; Jean le Bleu (1932)
Solitude de la pitié (1932), recueil de nouvelles
– Le Serpent d’étoiles (1933), récit initiatique
Le Chant du monde (1934) ; Que ma joie demeure (1935)
– Les Vraies Richesses (1936), essai ; Refus d’obéissance (1937), essai ;
– Batailles dans la montagne (1937)
Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), essai
Moby Dick de Melville, trad. par Giono (1938-1939) ; Pour saluer Melville (1941), essai
– Voyage à pied (1939), carnets de notes pour Les Grands Chemins
– L’Eau vive (1943), recueil de nouvelles
– Un roi sans divertissement (1947), Noé (1947), Les Âmes fortes (1949)
– Cycle du Hussard : Mort d’un personnage (1949), Le Hussard sur le toit (1951), Angelo (1953 – 1958), Le Bonheur fou (1957)
Les Grands Chemins (1951) ; Le Moulin de Pologne (1952)
L’Homme qui plantait des arbres (1954), nouvelle
– Notes sur l’affaire Dominici, Essai sur le caractère des personnages (1955), compte-rendu d’un procès
– Le Déserteur et autres récits (1951-1966 – 1973), recueil de récits
– Les Récits de la demi-brigade (1972), recueil de nouvelles

Résumé

En juillet 39, Jean Giono effectue une grande promenade de reconnaissance de La Motte-Chalençon à Luc-en-Diois, de Bouvières à Nyons, Rémuzat, dans le but de trouver un décor, des personnages, de la sève, de se gonfler d’odeurs, de couleurs, de formes, pour un nouveau roman qu’il projette d’écrire et qui portera bientôt le titre « Les Grands Chemins », hommage à cette habitude de marcher pour le plaisir.

Commentaires

La déclaration de guerre n’est pas loin, tandis que Jean Giono se promène dans la Haute-Drôme, non loin du Vercors où se dérouleront certains des plus mémorables épisodes de la résistance… La promenade à pieds, pour le plaisir, la randonnée – on pense bien-sûr au modèle des Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau -, à l’heure des moyens de transport mécanisés, la voiture, le train, l’avion, est anti-moderne en soi, anachronique, comme le pacifisme que Giono a âprement défendu dans sa Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix un an plus tôt, avec le ton engagé de Zola ou Hugo. Mais Giono a été vaincu, emporté par l’Histoire. En raison de son pacifisme militant et de son communisme utopique (celui des rencontres du Contadour), Jean Giono est suspecté par le régime de Vichy de participer à des réseaux de résistance… C’est ainsi qu’il transmet ce carnet de notes comme preuve de son emploi du temps en juillet 39.

Jean Giono est bien en décalage complet avec les événements et son temps. Rien d’extérieur concernant l’actualité brûlante ne vient s’immiscer dans les pages du carnet. Rares sont même les envolées réflexives. L’écrivain est tout entier à sa vivance : la fatigue, la faim, les cailloux sous les pieds, le soleil qui tape, les arbres qui bordent la route, les oiseaux, les murs et les fontaines, les visages et les paroles… les odeurs et les sons, les couleurs, le contentement. Il semble ne pas vouloir s’encombrer de la pensée, de la haute littérature, de la belle langue, pour marcher avec plus de facilité. C’est l’être-poète, s’imprégnant charnellement de toutes ses sensations, les saisissant dans toute leur intensité. Dans ces carnets, Giono y refuse l’écriture littéraire, il cherche le brut, le verbe non-écrit, anti-civilisé. Ainsi, Giono marche bien à l’instar de Rousseau, à contre-courant de sa civilisation, de son temps, fâché comme celui-ci et retournant alors son regard sur le vivant, la nature, le bon sauvage. Le roman Les Grands Chemins ne sera écrit et publié qu’une dizaine d’années plus tard, mais sera bien infusé de ces grandes marches où l’individu retrouve son corps, se retrouve, loin du souci de l’Histoire, du souci social, redevient « un monde tout seul ». S’y rencontreront un marcheur libre détaché du monde et un jeune homme marginal poussé de fuite en fuite…

Citations

Rencontre de personnages, p. 75 :
Au berge de Condorcet. Déjeuner magnifique. Alouettes. Je rencontre dans cette salle d’auberge mes personnages des Grands Chemins, équipe d’électrification des campagnes. Je vois ce que pourra être ce livre pour lequel j’ai fait cette balade et pris ces notes. Bien entendu tout ce pays est le livre, tout ce pays depuis mon départ et il sera en même temps tous les pays qu’à partir de celui-là je pourrai inventer (en partant de tout, vent, pluies, [orient] des choses) et il sera en même temps tous les personnages que j’ai rencontrés plus les personnages que je pourrai inventer (en partant de tout ce que j’ai vu – sang, lumière de l’oeil, les bouches et les sombres histoires que m’ont racontées les murs, les portes, les lits et les photographies des chambres) et en plus bien entendu moi et en plus, bien entendu, le personnage qui m’habite et m’accompagne tout le long de cette route avec sa présence inéluctable et constamment désirée. Mais ici, j’ai quand-même rencontré à table mes personnages. Les Grands Chemins sont aussi des personnages. Il y a aussi la grand-route, la route.

Songerie à l’aube, p. 78 :
Les enseignes : banque, librairie, café de la Bourse. Tout dort, pas de griffes, pas de hurlements, pas de préparation de bond avec la gueule ouverte. Tout dort, tout est couché dans les roseaux du plus noir de la jungle et tout dort. Et cependant le jour est là. Ce n’est plus le sommeil de nuit ; c’est déjà un étrange sommeil de jour. Comme si tout devait s’éveiller tout à l’heure pour vivre sur des plans nouveaux, ou même ne pas se réveiller du tout, que cette histoire soit finie, qu’il y ait en fait une aube.
Et c’est ça, la magie de l’aube. C’est que pendant la première seconde où le jour se lève, rien n’oblige à poursuivre ce jour suivant les anciennes traces. Bien entendu à la deuxième seconde on est déjà ligoté, empaqueté, emporté dans des « manchys plus ou moins de rotin » par des « plus ou moins rampes de la colline » ou des enfers… Mais la première seconde a donné toute sa magie à l’aube. Ici maintenant, Nyons (sans Nyons) pourrait tout recommencer, il n’y a plus que le Nyons obligatoire, c’est-à-dire le Nyons que le monde oblige à vivre et qui oblige le monde à vivre. Aussi naturel et indispensable au monde que le saule, le peuplier, l’olivier, la tomate, la baleine, l’huître, l’éléphant et l’aigle.

Mode de prises de notes, p. 87 :
Je crois aussi que mon idée de partager la page en deux mettant d’un côté une suite de descriptions, très large, pas composée et surtout (ah ça, c’est très important pour garder la vie) pas française. Je veux dire pas grammaticale surtout. Je veux dire mal écrit, je veux dire non pas écrit comme je dois l’écrire – mais d’ailleurs je ne dois pas. Je n’ai pas le devoir d’écrire comme ça – mais comme je le sens sur l’instant où j’écris ([…] car il faut surtout – il faut seulement – que j’aie la sensation vierge et vivace). Alors, donc d’un côté de la page la description très large, écrite comme « un cochon » mais comme un cochon d’or. Et de l’autre côté de la page les notations de son, de couleur et d’odeur. Comme le deuxième registre à ma disposition l’un pouvant se renforcer de l’autre, l’un pouvant jouer par rapport à l’autre (ce qui est très important). Les solutions de l’un et l’autre prenant ainsi parfois leur grandeur de l’absence. Enfin tout ce qu’il est possible de faire déjà avec deux registres et deux claviers. Ainsi les notes resteront vives. Les couleurs ne sécheront pas dans les tubes.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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