
Buvons sur la tombe des partisans de la guerre.
Aristophane (-421), La Paix, [in Théâtre complet, t. 1], GF, 1966
Traduction du grec ancien par Marc-Jean Alfonsi (Εἰρήνη)
Résumé
Le bon vigneron Trygée nourrit un coléoptère bousier pour que celui-ci l’emmène en Olympe demander la paix aux dieux. Sur place, il ne trouve qu’Hermès qui l’informe que les dieux ont déménagé, exaspérés par les guerres incessantes des Grecs. Que le palais est occupé uniquement par Polémos qui a emprisonné la déesse de la Paix dans une cave… Avec l’aide des agriculteurs de différentes cités, il la délivre ainsi que deux jeunes filles, Opôra (récolte) avec laquelle il va se marier, et Theôria (spectacle, fête) qu’il rentre offrir à ses compatriotes. Les fabricants d’armes viennent se plaindre…
Sommaire
Tome 1 :
– Les Acharniens *** * (-425)
– Les Cavaliers **** (-424)
– Les Nuées *** * (-423)
– Les Guêpes **** (-422)
– La Paix **** (-421)
Tome 2 :
– Les Oiseaux (-414)
– Lysistrata (-411)
– Les Thesmophories (-411)
– Les Grenouilles (-405)
– L’Assemblée des femmes (-392)
– Ploutos (-388)
Commentaires
Pourrions-nous parler de science-fiction low-tech pour l’appareil volant imaginé par Aristophane, ou pour sa proposition de reconversion des industries d’armement ? L’auteur donne un tableau allégorique de la situation politique : la Grèce est divisée par les polémiques, il n’y a donc plus qu’un seul dieu honoré par les hommes, Polémos seul maître de l’Olympe, toute autre divinité ou valeur est éloignée des préoccupations ; la déesse Paix est oubliée, ensevelie sous terre, sous les décombres de la guerre, il faudrait un véritable effort collectif pour la libérer, l’envisager à nouveau, difficile vu les divisions et les haines… Ce sont les agriculteurs de toutes les régions qui ont un commun intérêt à associer leurs forces pour forcer au retour de la paix. Car la Paix, amène avec elle deux petites déesses, car elle est favorable aux récoltes et au commerce des denrées, aux festins et aux spectacles. Et le culte du vin seul peut faire oublier les dissensions, les plaies et les rancunes, par la fête et l’ivresse (de la même manière que le Carnaval réconcilie pour un temps les divisions sociales). En revanche, la Paix a pour ennemis ceux qui tirent prospérité et pouvoir de la guerre : producteurs et vendeurs d’armes, colonels jouant à Warcraft depuis leur fauteuil, investisseurs en terres et esclaves, politiciens jouant sur la colère… Un tableau clair qui fait ressortir la tautologie absurde de la guerre : les Grecs font la guerre car ils sont divisés…
Contrairement aux divinités homériques de l’Iliade divisées et se faisant la guerre par l’intermédiaire des hommes (Homère décharge quelque peu les Grecs de la culpabilité d’avoir anéanti un peuple), celles d’Aristophane sont tout à fait opposées à la guerre qui occupe les hommes loin des services et offrandes qu’ils devraient leur distribuer équitablement. Le polythéisme, avec ses dieux incarnations allégoriques, n’est-il pas la recherche d’équilibre entre les diverses priorités existentielles ? Le privilège de l’une amène inévitablement à la dégradation de la civilisation (La déesse Finance n’est-elle pas aujourd’hui l’objet d’un culte bien trop exclusif ?). Aristophane propose d’autres raisons que le destin tragique imposé par les dieux pour expliquer la guerre : c’est le triomphe de certains intérêts des riches urbains contre ceux des paysans… Les riches entrepreneurs de toutes les cités (vendeurs d’armes, acheteurs de terres et d’esclaves), généraux des deux camps qui font métier des armes sans les utiliser (Warcraft en ligne), les populistes qui gagnent le pouvoir en soufflant sur les braises, ont un intérêt commun à la guerre… Intérêt bourgeois : production accélérée, accumulation, déflation, investissement, popularité… Tandis que les paysans et artisans n’ont aucun intérêt à la guerre et devraient s’entendre, surtout que ce sont eux qui sont envoyés en première ligne pour tuer d’autres paysans, ravager des terres arables, aux frais de leurs impôts… Une position pacifiste et anti-bourgeoise qu’on retrouve exprimée presque à l’identique deux millénaires et demi plus tard dans la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix de Giono.
Le personnage d’artisan de la paix choisi par Aristophane est un vigneron… Avatar du dramaturge car comme lui serviteur de Dionysos et organisateur de réjouissances collectives, rituels de convivialité – mais dans les campagnes. C’est par le jeu d’interaction décrit ou sous-entendu par le texte qu’Aristophane provoque lui aussi convivialité, réjouissance, ivresse collective. Hormis ces spectateurs volontaires qu’on fait monter sur scène et qu’on intègre à un dispositif dans lequel ils ne sont finalement qu’accessoires pseudo-animés et malgré quelques expérimentations modernes plus malaisantes que réjouissantes (i.e. Outrage au public, de Peter Handke)… le jeu avec le public dans le théâtre est souvent loin de donner un véritable rôle complémentaire au spectateur (qui achèverait l’oeuvre comme le conçoit Umberto Eco dans L’Oeuvre ouverte). On mentionne comme un trait folklorique historique les huées devant les personnages vils, les tomates romaines. Mais ici, en plus des giclées d’eau au premier rang, il est possible d’envisager de nombreuses interventions du peuple non plus spectateur mais co-acteur : volontaires pour rouler les boulettes de crotte, cordes à tirer pour libérer la paix, distribution de figues, distribution d’aigrettes-plumeaux, un volontaire chargé d’illustrer l’usage de la cuirasse-pot de chambre, des chargés de jouer au fameux jeu de boisson du cottabe avec une trompette… On imagine le peuple accueillir l’entrée des vendeurs d’armes sur scène avec un tollé puis les pousser à la fuite par tapage et jets d’objets divers, et même un envahissement final de la scène pour le festin. Entracte et après-scène transposés sur la scène.
Il est facile d’exciter à la guerre en attisant le patriotisme, toujours la même recette. On imagine les discours avec lesquels Cléon entre autres avait excité à la guerre sur le modèle donné par Platon dans la parodie patriotique du Ménéxène, modèle des envolées médiatiques nationalistes et fascistes de tout temps. Cléon est l’exemple intemporel du populisme originel, non pas celui qui propose des réformes plaisantes pour le peuple (mais potentiellement difficiles à mettre en oeuvre), mais celui qui utilise les émotions faciles du peuple (flatterie dans Les Cavaliers, envie de punir dans Les Guêpes), pour orienter la politique dans un sens qui l’avantage lui (pouvoir, enrichissement) et non le peuple (mort, appauvrissement). Cléon n’est pas nommé explicitement ici, mais est encore clairement raillé alors qu’il est mort au moment où la pièce est présentée aux Dionysies. La Paix est une représentation de la joie collective que devrait symboliser la mort d’un ennemi de la paix, ennemi du peuple !
Citations
p. 335
TRYGÉE
Toi, passe-moi de l’orge et présente-moi l’eau lustrale, dont tu te purifieras toi-même les mains. Enfin jette des grains aux spectateurs.
LE SERVITEUR
C’est fait
TRYGÉE
La distribution est terminée ?
LE SERVITEUR
Oui, par Hermès ; et, malgré la foule des spectateurs, il n’en est pas un qui n’ait reçu sa ration.
TRYGÉE
Les femmes n’ont pas eu la leur.
LE SERVITEUR
Ce soi, leurs maris la leur donneront.
TRYGÉE
Allons, faisons notre prière. Qu’y a-t-il ici ? S’y trouve-t-il beaucoup d’honnêtes gens ?
LE SERVITEUR
Laisse-moi leur en donner ; ils sont en quantité. (Il asperge d’eau les spectateurs.)
TRYGÉE
Tu dis qu’ils sont honnêtes ?
LE SERVITEUR
Ne faut-il pas qu’ils soient bien honnêtes pour rester à leur place après avoir été arrosés de cette quantité d’eau ?
TRYGÉE
Allons, ne perdons pas de temps ; prions.
LE SERVITEUR
Prions donc.
TRYGÉE
Ô sainte des saintes, déesse souveraine, Paix vénérée, patronne des choeurs, reine des noces, accepte notre sacrifice.
LE SERVITEUR
Accepte-le, par Zeus, ô très honorée déesse, et n’agis pas à la manière des femmes qui cherchent un amant ; on les voit qui se penchent par la porte entrouverte, et qui se retirent quand on les a remarquées, pour se pencher de nouveau, une fois qu’on s’est éloigné. Toi, n’use plus de ces manières à notre égard.
Appel à la Paix, p. 336
Fais cesser parmi nous les malins sous-entendus de ces bavardages où nous nous faisons un mal réciproque. Mêle de nouveau au sang des Grecs le suc de l’amitié ; adoucis notre caractère en le délayant de mutuelle indulgence. Que notre marché regorge de bons produits ; que les Mégariens nous envoient leurs têtes d’ail, leurs concombres précoces, leurs coings, leurs grenades, leurs petits manteaux d’esclaves ; et qu’on puisse voir les Béotiens apporter leurs oies, leurs canards, leurs pigeons, leurs alouettes ; qu’on y voie affluer à pleins paniers les anguilles du lac Copaïs, et que, formant une foule compacte, nous ayons à jouer des coudes avec Morychos, Téléas, Glaucétès et une quantité d’autres gourmands de cette espèce ; et qu’enfin Mélanthios arrive trop tard au marché, qu’il n’y trouve plus rien, et qu’il n’ait plus alors qu’à verser des pleurs de désespoir et à chanter tout seul comme dans Médée :
« Je suis volé, je suis perdu, je suis fichu.
Sous des bettes en tas elles ont disparu. »
Et les gens de se tordre.
Lâcheté des notables urbains, paysans chair à canon, p. 342
LE CHOEUR
Quel plaisir lorsque la cigale fait retentir son aimable chanson, de faire le tour de nos vignes de Lemnos, pour voir si les grappes mûrissent – car ce plant mûrit de bonheur – quel plaisir aussi de voir grossir la figue, et, quand elle est mûre, d’y coller sa bouche pour la manger et de s’écrier : ah ! les heures sont belles. Après quoi, c’est une infusion de thym broyé que l’on se prépare. Si bien qu’à cette époque de l’année, je ne manque pas de faire du ventre…
LE CORYPHÉE
…plus qu’à regarder un maudit capitaine avec sa triple aigrette et sa tunique d’un rouge aveuglant, qu’il prétend être une teinture de Sardes. Mais si d’aventure il faut se battre avec cet uniforme, il a tôt fait de se teindre lui-même d’une couleur cysicaine de caca d’oie. Et le voilà qui donne le signal de la fuite. Avec son panache qu’il agite, on dirait d’un cheval rouge pourvu d’ailes de coq. Et moi, pendant ce temps, je demeure à l’affût. Même quand nous sommes rentrés dans nos foyers, ils nous rendent la vie impossible. Il manient et remanient deux ou trois fois les listes d’appel, effaçant des noms pour les remplacer par d’autres, et c’est l’avis de mobilisation affiché la veille pour le lendemain. On n’avait pas acheté de vivres, on ne se doutait pas qu’il y aurait un départ. Devant la statue de Pandion on reste planté en apercevant son nom sur la liste, puis, ne sachant que devenir sous le coup qui vous frappe, l’on se met à courir la larme à l’oeil. Voilà leur conduite à notre égard, à nous les paysans ; ils ont plus d’égards pour ceux de la ville, ces « balanceurs de boucliers », devant les dieux et les hommes. Mais ils m’en rendront des comptes un jour ou l’autre, si le ciel le permet ; car ils m’ont fait subir trop d’avanies, ces gens-là qui sont des lions à l’arrière, et qui ne sont que des renards sur le champ de bataille.
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