Ramasse tes lettres : La Maison Tellier (recueil), de Maupassant

De la farce au mythe, de l’anecdote à l’exploration de la nature humaine

Maupassant (Guy de) 1876-1891 (1881, 1891), La Maison Tellier [in Contes et Nouvelles, t. 1 & 2], Gallimard, coll. « nrf La Pléiade », 1974, 1979

Note : 4.5 sur 5.

Recueils :
– Boule de Suif (nouvelle : 1880 ; recueil : 1899)
La Maison Tellier (1881)
Mademoiselle Fifi (1882)
Contes de la bécasse (1883)
Clair de Lune (1883)
Miss Harriet (1884)
– Les Sœurs Rondoli (1884)
– Yvette (1884)
– Contes du jour et de la nuit (1885)
– Monsieur Parent (1886)
– Toine (1886)
– La Petite Roque (1886)
– Le Horla (1887)
– Le Rosier de madame Husson (1888)
– La Main gauche (1889)
– Le Père Milon (1889)

Liste des nouvelles

La Maison Tellier (1881) ****
Les Tombales (1891) **** –> ajouté à la réédition de 1891
Sur l’eau (1876) ****
Histoire d’une fille de ferme (1881) *****
En famille (1881) ****
Le Papa de Simon (1879) ****
Une partie de campagne (1881) ****
Au printemps (1881) *** *
La Femme de Paul (1881) ****

Les citations sont tirées du tome 1 de l’édition Pléiade, à l’exception de « Les Tombales », du tome 2.

La Maison Tellier ****

La Maison Tellier est fermée ce samedi, pour cause de première communion. Madame et ses cinq filles toutes endimanchées, Fernande la grande blonde, Raphaëlle la maigre juive, Rosa la Rosse petite boule pleine d’affection, les deux pompes Louise Cocote et Flora Balançoire qui « boitillait », prennent le train jusqu’à Rouen, où le frère de Madame les accueille puis les mène en charrette à travers la campagne éclatante du printemps. Le lendemain matin, après une nuit à se partager les lits, la petite Constante dormait sur le sein de la Rosa, dans la petite église du petit village a lieu la cérémonie, et d’un mélange de chaleur, de trouble et d’anxiété, d’attente, les filles entraînent la salle dans une vague de pleurs semblable à un miracle.

Cette pièce célébrée comme un chef-d’œuvre relève d’un équilibre difficile à trouver entre le parfait exercice d’école maîtrisé, et une pure euphorie de liberté et de fantaisie. De la paisible tranquillité de la close maisonnée et de leur odyssée se dégage une cuisante leçon pour l’hypocrisie de la société (Le conte montrant la maisonnée en parfait fonctionnement bourgeois et les clients assidus et dépendants, tous d’officielles bonnes fréquentations). C’est enfin le naturel, la sensualité et surtout la légèreté qui envahissent d’un sourire constant confinant au rire. Le côté scandaleux est justement provoqué par cette innocence apparente, l’insouciance de ton avec laquelle est traité le sujet scabreux, l’air de rien.


p. 267 : « Mais aussitôt, le trot saccadé du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises commencèrent à danser, jetant les voyageuses en l’air, à droite, à gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effarées, des cris d’effroi, coupés soudain par une secousse plus forte. Elles se cramponnaient aux côtés du véhicule ; les chapeaux tombaient dans le dos, sur le nez ou vers l’épaule ; et le cheval blanc allait toujours, allongeant la tête, et la queue droite, une petite queue de rat sans poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet, un pied tendu sur le brancard, l’autre jambe repliée sous lui, les coudes très élevés, tenait les rênes, et de sa gorge s’échappait à tout instant une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au bidet, accélérait son allure.
Des deux côtés de la route la campagne verte se déroulait. Les colzas en fleur mettaient de place en place une nappe jaune ondulante d’où s’élevait une saine et puissante odeur, une odeur pénétrante et douce, portée très loin par le vent. Dans les seigles déjà grands des bluets montraient leur petites têtes azurées que les femmes voulaient cueillir, mais M.Rivet refusa de s’arrêter. Puis parfois, un champ tout entier semblait arrosé de sang tant les coquelicots l’avaient envahi. Et au milieu de ces plaines colorées ainsi par les fleurs de la terre, la carriole, qui paraissait porter elle-même un bouquet de fleurs aux teintes plus ardentes, passait au trot du cheval blanc, disparaissait derrière les grands arbres d’une ferme pour reparaître au bout du feuillage et promener de nouveau à travers les récoltes jaunes et vertes, piquées de rouge ou de bleu, cette éclatante charretée de femmes qui fuyait sous le soleil. »

Les Tombales ****

Joseph de Bardon se promène dans le cimetière de Montmartre, y visite une ancienne amie. Une jolie jeune femme blonde pleure atrocement sur la tombe voisine.

Ce qui est intéressant ici : la délégation du récit à un personnage permet d’exprimer un avis sur les cimetières peu dans le courant des mœurs, de peindre des comportements immoraux (l’immoralité première se fait dépasser par la seconde). Si l’on devine tout de suite la légèreté de la fille, la surprise reste entière… Le tombeur s’est fait tombé près des tombes et des pierres tombales !


p. 1245 : « Était-ce une simple fille, une prostituée inspirée qui allait cueillir sur les tombes les hommes tristes, hantés par une femme, épouse ou maîtresse, et troublés encore du souvenir des caresses disparues ? Était-elle unique ? Sont-elles plusieurs ? Est-ce une profession ? Fait-on le cimetière comme on fait le trottoir ? Les Tombales ? Ou bien avait-elle eu seule cette idée admirable, d’une philosophie profonde, d’exploiter les regrets d’amour qu’on ranime en ces lieux funèbres ? »

Sur l’eau ****

Un canotier décide un soir qu’il glissait sur la Seine, de s’arrêter fumer une pipe sur un petit coin de terre, au milieu des roseaux. Mais voilà que l’ancre est retenue par quelque chose et condamne le canotier à passer la nuit sur la berge parmi les brumes et les bruits inquiétants.

Le style ferme et concis s’exprime peut-être ici pour la première fois dans ce conte. L’anecdote n’est pas simplement racontée mais vécue dans son intériorité par un « je », qui s’inspire du vécu de canotier de Maupassant. La peinture et la poétique de cette inquiétante nuit l’emportent sur les éventuels rebondissements de l’action qui auraient été superflus. On peut imaginer que c’est à partir de ces moments qu’il devait goûter, moments mêlant isolement introspectif nocturne avec le ciel étoilé et mystère de la proximité avec l’univers englouti de l’eau vive, excitation délicieuse des sens et de la pensée qui s’y rapportent, frayeur du moindre bruit ou mouvement, que Maupassant a notamment pu préciser et développer son esthétique du fantastique. Le titre de cette nouvelle sera repris pour le premier récit de voyage de Maupassant, comme si celui-ci faisait un lien entre son voyage de guérison, avec les expériences limites de sa jeunesse de canotier. L’eau devient bien un lieu de passage entre les mondes, celui du surnaturel, celui de la raison, comme dans certaines sociétés anciennes (i.e. L’art rupestre de la Carapa).


p. 58 : « J’essayai de me raisonner. Je me sentais la volonté bien ferme de ne point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose que ma volonté, et cette autre chose avait peur. Je me demandais ce que je pouvais redouter ; mon moi brave railla mon moi poltron, et jamais aussi bien que ce jour-là je ne saisis l’opposition des deux êtres qui sont en nous, l’un voulant, l’autre résistant, et chacun l’emportant tour à tour. »

Histoire d’une fille de ferme *****

Rose travaille bien à la ferme. Mais Jacques, un valet qui lui avait promis le mariage, s’est enfuit, la laissant grosse.

Le tableau des campagnes est superbe, plein de soleil. Les êtres en accord avec cette nature simple, semblent vivre au gré du vent. Mais à l’intérieur des corps, tout n’est qu’angoisse, peur et néant.
Tolstoï reprochait à Maupassant de décrire les paysans comme des rustres, des bêtes. Mais si la vérité du trait est parfois dure, si les hommes et les femmes semblent incapables de contrôler ni même de comprendre leur existence, il se dégage de leurs caractères une complexité douloureuse, si touchante qu’on la reconnaît comme étant commune à tous les hommes.
Tous sont jouets du destin sous la plume de Maupassant, comme dans les tragédies antiques. Les figures paysannes sont grossières, certes, mais aussi magnifiques. Leur inconscience les rend bien plus admirables que toute la haute société pleine d’affections, de codes et de vices.


p. 239 : « – N’aie pas peur Rose, c’est moi qui viens pour te parler.
Elle fut d’abord étonnée ; puis comme il essayait de pénétrer sous les draps, elle comprit ce qu’il cherchait et se mit à trembler très fort, se sentant seule dans l’obscurité, encore lourde de sommeil, et toute nue, et dans un lit, auprès de cet homme qui la voulait. Elle ne consentait pas, pour sûr, mais elle résistait nonchalamment, luttant elle-même contre l’instinct toujours plus puissant chez les natures simples, et mal protégées par la volonté indécise de ces races inertes et molles. Elle tournait sa tête tantôt vers le mur, tantôt vers la chambre, pour éviter les caresses dont la bouche du fermier poursuivait la sienne, et son corps se tordait un peu sous sa couverture, énervé par la fatigue de la lutte. Lui, devenait brutal, grisé par le désir. Il la découvrit d’un mouvement brusque. Alors elle sentit bien qu’elle ne pouvait plus résister. Obéissant à une pudeur d’autruche, elle cacha sa figure dans ses mains et cessa de se défendre. Le fermier resta la nuit auprès d’elle. Il y revint le soir suivant, puis tous les jours. »

En famille ****

M. Caravan, commis principal au ministère de la Marine, habite avec sa famille dans la banlieue de Courbevoie. Un soir, on attendait la vieille mère pour dîner. Mais voilà que la vieille est allongée face contre terre, sans vie. Préparant tout, Mme Caravan propose à son mari de s’approprier quelques objets puisque la vieille n’a pas fait de testament.

L’observation de cette famille de fonctionnaire, bourgeoise, mis en face d’un décès permet le constat de leur inconvenance et de leur cruel caractère envers le défunt, comportement opposé aux bonnes mœurs mais adéquat à la morale bourgeoise, économe. Il s’agit de tout une étude sur le comportement de l’homme pendant une veillée funèbre (thème que l’on retrouvera à de multiples reprises, comme par exemple dans « La Reine Hortense »), toujours sous l’angle de la satire. Difficile de reprocher quoi que ce soit à ces quelques pages. Néant de l’existence et petitesse de l’être humain y sont peints avec une redoutable et clairvoyante cruauté.


p. 203 : « Car dans cette banlieue parisienne, remplie d’une population de province, on retrouve cette indifférence du paysan pour la mort, fût-il son père ou sa mère, cet irrespect, cette férocité inconsciente si communs dans les campagnes, et si rares à Paris. »

Le Papa de Simon ****

Simon n’a pas de père. Sa mère est mal vue au village et Simon grandit sous les cruelles plaisanteries de ses camarades. Un jour Philippe, le forgeron, le console et décide de devenir son père.

L’histoire est belle et touchante. Elle se fait défense des femmes, de leur faiblesse et de la malchance qui frappe parfois l’une d’entre elle, lui donnant un enfant sans père et la honte qui va avec. Le style de Maupassant commence à se révéler ici, simplifiant et allégeant ses phrases de tout mot vide de sens, à la façon de Flaubert. En revanche, certains traits clichés viennent alourdir la beauté légère de l’ensemble. Il est amusant de voir ce comportement, à la fois progressiste et intéressé, qu’on retrouve parfois dans la nature (par exemple chez les lémuriens où la femelle est dominante), où un mâle, plutôt que de rejeter voire d’anéantir la progéniture d’une femelle pour pouvoir se faire une place avec elle, il l’adopte espérant ainsi séduire la femelle.


p. 78 : « L’homme souriait de nouveau, car il n’était pas fâché de voir cette Blanchotte, qui était, contait-on, une des plus belles filles du pays ; et il se disait peut-être, au fond de sa pensée, qu’une jeunesse qui avait failli pouvait bien faillir encore. »

Une partie de campagne ****

Une bonne famille bourgeoise parisienne s’en va faire un déjeuner en campagne, près de la Seine. Deux canotiers invitent la mère et la fille à une petite ballade sur l’eau…

Dans cette belle campagne ensoleillée, tout y est suggestion érotique. Si on peut voir après une sorte de gratuité de cet érotisme, juste deux hommes qui dévergondent une femme mariée et une jeune fille pure (une expérience qu’a dû bien connaître ou en tout cas bien fantasmer l’écrivain…), on peut aussi voir toute cette aventure encadrée par une poétique charnelle et sensible, comme un souvenir impérissable de ces deux femmes. Encore une fois ici, la vie sociale de la famille et la vie amoureuse s’opposent. La folie amoureuse n’est qu’un délice humain qui emplit une mémoire d’une charmante aventure. Tandis que le mariage n’est qu’un acte social qui ne peut en aucun cas atteindre ce même délice.


p. 251 : « Elle se sentait prise d’un renoncement de pensée, d’une quiétude de ses membres, d’un abandonnement d’elle-même, comme envahie par une ivresse multiple. Elle était devenue fort rouge avec une respiration courte. Les étourdissements du vin, développés par la chaleur torrentielle qui ruisselait autour d’elle, faisait saluer sur son passage tous les arbres de la berge. Un besoin vague de jouissance, une fermentation du sang parcouraient sa chair excitée par les ardeurs de ce jour ; et elle était aussi troublée dans ce tête-à-tête sur l’eau, au milieu de ce pays dépeuplé par l’incendie du ciel, avec ce jeune homme qui la trouvait belle, dont l’œil lui baisait la peau, et dont le désir était pénétrant comme le soleil. »

p. 253 : « Une ivresse envahit l’oiseau, et sa voix, s’accélérant peu à peu comme un incendie qui s’allume ou une passion qui grandit, semblait accompagner sous l’arbre un crépitement de baisers. Puis le délire de son gosier se déchaînait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées sur un trait, de grands spasmes mélodieux.
Quelques fois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons légers qu’il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il partait d’une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d’amour furieux, suivi par des cris de triomphe.
Mais il se tut, écoutant sous lui un gémissement tellement profond qu’on l’eût pris pour l’adieu d’une âme. Le bruit se prolongea quelques temps et s’acheva dans un sanglot. »

Au printemps *** *

Mis en appétit par le premier soleil de printemps, notre conteur s’apprêtait à aborder une petite ouvrière blonde qu’il embrassait déjà du regard, quand un homme s’interposa pour le mettre en garde contre les coups de foudre du printemps, en lui racontant son histoire personnelle.

Petite anecdote charmante de la vie, ce conte amène l’idée selon laquelle l’envie suscitée par le printemps peut donner l’illusion d’amour. On pourra regretter le très médiocre talent du second conteur et on aurait apprécier des informations sur le comportement de notre narrateur premier, pendant cette seconde histoire qui dût surtout l’ennuyer.


p. 285 : « La rivière calme s’élargissait. Une paix chaude planait dans l’atmosphère, et un murmure de vie semblait emplir l’espace. Ma voisine releva les yeux, et, cette fois, comme je la regardais toujours, elle sourit décidément. Elle était charmante ainsi, et dans son regard fuyant mille choses m’apparurent, mille choses ignorées jusqu’ici. J’y vis des profondeurs inconnues, tout le charme des tendresses, toute la poésie que nous rêvons, tout le bonheur que nous cherchons sans fin. Et j’avais un désir fou d’ouvrir les bras, de l’emporter quelque part pour lui murmurer à l’oreille la suave musique des paroles d’amour. »

La Femme de Paul ****

M. Paul Baron est le fils du sénateur. Il est très amoureux de Madeleine. Mais Madeleine aime fréquenter la Grenouillère, petite guinguette flottant sur la Seine, reliée à l’île de Croissy. Elle y connaît des femmes aux mœurs douteuses, qui se laissent appeler « Lesbos ! »

L’histoire met bien longtemps à se mettre en place et on peut reprocher une certaine disparité de ton au cours du récit. Le trouble de M. Paul, sa douleur et son comportement paraissent étrangement contradictoires. On a du mal à le comprendre. La Madeleine reste incertaine au niveau de ses traits, son caractère est un peu trop flou.


p. 299 : « Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson d’argent qui frétillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son hameçon, le tordit, le tourna, mais en vain ; alors, pris d’impatience, il se mit à tirer, et tout le gosier saignant de la bête sortit avec un paquet d’entrailles. Et Paul frémit, déchiré lui-même jusqu’au cœur ; il lui sembla que cet hameçon c’était son amour, et que, s’il fallait l’arracher, tout ce qu’il avait dans la poitrine sortirait ainsi au bout d’un fer recourbé, accroché au fond de lui, et dont Madeleine tenait le fil. »

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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