
Montée dans les sommets de la pourriture humaine
Maupassant (Guy de) 1885, Bel-Ami, GF, 1999
Résumé
Fils de paysans ayant reçu une bonne éducation, Georges Duroy s’installe à Paris après son service. Il vit difficilement en tant que fonctionnaire, sacrifiant parfois un repas pour quelques bocks ou une soirée avec Rachel. Un soir, il rencontre Forestier, un ami de l’armée, qui lui propose une place au journal La Vie française. Madeleine, la femme de son ami, l’aide pour écrire son premier article sur ses souvenirs militaires du Maroc. C’est aussi aux dîners donnés par cette dernière, qu’il commence à se faire des relations dont Mme Marelle, belle bourgeoise aimant les quartiers populaires, qui va l’entretenir et faire de lui un homme confiant et distingué. Sa fille Laurine s’attache à Georges et lui trouve le surnom de « Bel-Ami ».
Après la mort de son ami, Georges obtient le poste de responsable des chroniques politiques. Et il épouse aussi Madeleine. Grâce aux relations de sa nouvelle femme, celui qui signe désormais « Georges du Roy de Cantel » continue son ascension dans le monde des affaires…
Commentaires
Récit de l’ascension par les femmes d’un homme (inversion bienvenue par rapport au cliché de la réussite des femmes…), homme du peuple, qui au début du roman a des airs de mauvais garçon bousculant de l’épaule les gens dans la rue. Ignorant quant aux mécaniques sociales, Georges Duroy est guidé et modelé par les femmes, et il emmène avec lui le lecteur à la découverte du raffinement mondain, du cœur des femmes ambitieuses, des rapports incestueux entre les mondes du journalisme, des affaires et de la politique. On peut clairement y voir comme une certaine réécriture roman de Balzac Les Illusions perdues, à la différence majeure que la courbe ascensionnelle de Georges ne s’arrête pas. Roman du sourire de l’insolence du succès, d’une jeunesse toute en puissance, rappelant la réussite de son auteur (dont la célébrité explose alors ; il a alors une liaison avec la comtesse Potocka), Bel-Ami n’est cependant pas exempt de noirceur. La mort et la chute se devinent et menacent au détour d’une parole ou d’une rue, par la fenêtre du nid douillet d’une amante, sur le visage d’un proche, derrière une voix narrative faussement optimiste qui se craquèle (comme la maladie menace déjà l’existence de l’auteur). C’est que la réussite de Georges a un prix, celui de la dégradation de son entourage. Non seulement il réussit dans un monde immoral, mais la démoralisation du monde semble être la condition nécessaire de sa réussite (mais c’est peut-être l’impression de celui qui renie la morale). On pourrait faire le parallèle avec le monde capitaliste qui, à cette époque comme aujourd’hui, s’enrichit au détriment du monde environnant…
Si Une vie semblait la copie parfaite du modèle de roman féminin tragique que proposait Flaubert dans Madame Bovary ou Un cœur simple, Bel-Ami renverse au contraire le modèle du roman d’apprentissage masculin qu’était L’Éducation sentimentale : au lieu de tomber dans la désillusion et l’échec de l’aspirant bourgeois, on observe un jeune homme réussir, « percer », et par là même mettre à jour les ficelles du monde, dévoiler les hautes sphères pourries de la société où l’homme se fait vorace et sans morale. Maupassant se détache de son maître et de son jeu de moquerie et d’apitoiement sur ses personnages prisonniers de médiocrité bourgeoise. Dans ce roman de la réussite, les personnages sont des concurrents qui s’associent et se trahissent au gré des occasions ; les perdants ont à peine droit à un regard en arrière de pitié, tandis que les gagnants s’ils ont droit à la lumière, ne sont aucunement admirables et demeurent substituables… Jusque là, Georges triomphe de tout, mais jusqu’à quand ? En perfectionnant sa technique d’écriture allusive, notamment sans expliquer psychologiquement (Georges n’est nullement décrit comme un arriviste sans pitié, c’est son comportement le laisse penser), Maupassant n’impose pas d’interprétation au lecteur. Il le met face à un récit quasi jouissif, mais le laisse réfléchir au sens et aux jugements à porter, lire entre les lignes le dégoût et l’usure du regard de l’auteur sur ce personnage et le monde qu’il fréquente. Selon ses mots, Maupassant n’aurait trouvé qu’un remède atroce pour faire taire son dégoût : le rire. Remède « atroce », car rire grassement ou légèrement de tout, faire taire la pitié par le rire, se figer dans la dérision mondaine et le cynisme intellectuel qui dénient tout droit à la plainte des perdants (comme dans L’Homme qui rit), n’est-ce pas devenir justement cet immoral inconséquent et écoeurant de Bel-Ami ? n’est-ce pas perdre le sens de la vie ? Bel-Ami, c’est sûrement un peu lui.
Passages retenus
Surprise de la métamorphose sociale, p. 61
« Il montait lentement les marches, le cœur battant, l’esprit anxieux, harcelé surtout par la crainte d’être ridicule ; et soudain, il aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si près l’un de l’autre que Duroy fit un mouvement en arrière, puis il demeura stupéfait : c’était lui-même, reflété par une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu’il ne l’aurait cru. »
p. 161
« La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. »
La mort lente, p. 162
« Oui, on le comprend tout d’un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos de quoi, et alors tout change d’aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l’ai sentie, peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu’une maison qui s’écroule. Elle m’a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n’ai plus rien de moi, de moi l’homme radieux, frais et fort, que j’étais à trente ans. Je l’ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante ! Elle m’a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu’une âme désespérée qu’elle enlèvera bientôt aussi.
Oui, elle m’a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir dans tout ce que je fais. Chaque pas m’approche d’elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir ! »
p. 163
« Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, tout ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j’aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivières, et l’air des soirs d’été, si doux à respirer ! »
p. 299
« Les paroles d’amour, qui sont toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent. »
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