
Qui courra le plus vite, de l’amour-passion, ou de la réalité ?
Prévost (Antoine-François) 1731-1753, Manon Lescaut (Histoire du chevalier des Grieux et de), éd. Librairie Générale de France, coll. Le Livre de Poche, 1972
Extrait des Mémoires et aventures d’un homme de qualité (1727-1731). La réédition de 1753 s’accompagne de corrections et d’ajouts majeurs.
Résumé
Le chevalier des Grieux a dix-sept ans et se destine au service religieux dans l’ordre de Malte (les Hospitaliers), quand il croise le regard de la voluptueuse Manon Lescaut, que ses parents envoient au couvent. Elle retarde son entrée d’une journée, il l’enlève pendant la nuit, ils vivent une première idylle à Paris. Après quelques semaines, leurs économies sont épuisées, Manon se propose d’y remédier et s’offre au riche M. de B… Retrouvé par son père, abattu d’avoir été trompé, des Grieux suit les conseils de son ami Tiberge et entre au séminaire, faisant vite parler de lui comme d’un abbé prometteur. Manon le retrouve et lui réaffirme son amour. Ils s’enfuient à nouveau. Suivant les conseils du frère de Manon, des Grieux triche aux jeux avant d’accepter de tromper un vieux noble intéressé par les charmes de Manon.
L’auteur : Antoine Prévost (1697-1763)
Né dans le petit bourg de Hesdin dans le Pas-de-Calais. Fils d’un avocat. Sa mère meurt quand il est encore jeune. En raison de ses bons résultats scolaires chez les Jésuites, Antoine est envoyé alors qu’il a quinze ans à Paris pour poursuivre ses études au collège d’Harcourt à Paris (futur lycée Saint-Louis). Il est surpris à écrire des textes interdits et renvoyé. En chemin pour aller demander pardon au pape, il s’engage dans la guerre mais déserte bientôt et trouve refuge en Hollande où il tient un café…
Grâce à l’amnistie de 1716 (consécutive à la mort de Louis XIV), il reprend son noviciat chez les Jésuites avant de s’enfuir et de s’engager de nouveau comme militaire en 1619. Un an plus tard il entre chez les Bénédictins et reprend ses études. Il publie un premier roman à clef anti-jésuite et est finalement ordonné prêtre en 1726. Mais en 1728, alors qu’il a obtenu l’autorisation de publier les deux premiers tomes des Mémoires d’un homme de qualité, il quitte son poste et s’enfuit à Londres. Là-bas il est le précepteur du fils d’un gouverneur, mais s’enfuit de nouveau en 1730 pour avoir tenté de séduire la fille de celui-ci… En Hollande il vit avec une aventurière du nom de Lenki et publie sous le nom de « Prévost d’Exiles ». En 1733, criblé de dettes, il retourne en Angleterre où il fonde un journal pour faire connaître la littérature anglaise. Mais il fait un an de prison pour usage de faux chèque. Il rentre en France et négocie sa réintégration chez les Bénédictins et obtient la protection du prince de Conti.
Il faut compter ses richesses par les moyens qu’on a de satisfaire ses désirs.
p. 121
Commentaires
Cette aventure est caractéristique de la noblesse du XVIIIe appliquant aux mœurs le libertinage philosophique du XVIIe, noblesse ainsi souvent qualifiée de décadente ; on peut dénombrer tous les larcins imaginables – enlèvement, prostitution, tricherie au jeu, arnaque, évasion, meurtre… Mais ce petit récit est particulièrement frappant parce que s’il tient du libertinage XVIIIe (Liaisons dangereuses, Sade…), il annonce aussi le pré-romantisme (d’un Paul et Virginie) avec cet amour impossible mais plus fort que tout, et cet épisode sur les terres perdues du Nouveau Monde (qui pourra faire penser aux premiers romans de Chateaubriand Atala et René).
Le style demeure très classique et la première personne marque le style des mémoires bien qu’il s’agisse d’un récit second. On suppose néanmoins que ces aventures sont fortement inspirées de la jeunesse de Prévost (il aurait sans doute réellement rencontré un jeune noble en pleurs voyant son amante être envoyée en Amérique – peut-être lui a-t-il parlé ; il aurait ensuite plus ou moins inventé en y brodant ses propres aventures). On s’approche à couvert du style qu’auront Les Confessions de Rousseau lequel n’hésitera pas à raconter ses mauvaises actions en tant que document humain authentique pouvant mieux rendre compte de l’homme dans sa nature profonde, sous l’homme mondain. Ainsi, Prévost raconte, sans juger, sans s’appesantir sur les détails, les causes… il s’agit bien de peindre une passion amoureuse, dans sa vérité, si immorale soit-elle. Quoiqu’il donne l’impression de juger négativement à chaque page son héroïne par la voix de des Grieux, il semble quelque part la sauver en même temps malgré lui, malgré les bonnes moeurs, la morale…
Le thème le plus intéressant est la question de l’argent qui vient toujours gêner, interrompre l’idylle amoureuse, la ramener à la réalité. L’amour nécessitant le sacrifice de la situation, il peut difficilement tenir. Ce sont bien ces impossibilités qui se manifestent par autant d’actions immorales du couple. Le personnage de Manon est également à ce point très finement posé. L’amour semble dominer entièrement le personnage – qui en disparaît presque entièrement – tant que l’argent ne vient pas à manquer pour soutenir son rythme de vie. Cette folie amoureuse est évidemment à mettre en parallèle avec les légendaires amours d’Abélard et Héloïse dans Histoire de mes malheurs (passant également de l’amour-passion dévorant, au dur retour à la réalité à cause des problèmes d’argent et de relations sociales, puis au renoncement et à la consolation divine) et à opposer à l’amour naïf de L’Astrée (le berger et la bergère amoureux qui sont séparés par de multiples mésaventures, comme si toute l’aventure amoureuse consistait à se trouver et à faire couple malgré les obstacle alors que les plus difficiles péripéties se jouent après dans la vie matérielle et au quotidien du couple…). Un autre couple de référence de l’histoire littéraire serait Tristan et Iseult qui sont amenés à vivre dans la forêt en sauvage, ce qui met un terme à leur amour.
Passages retenus
p. 20 :
Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté formaient une chaîne si forte et si charmante, que j’aurais mis tout mon bonheur à n’en sortir jamais.
p. 39 :
Que les résolutions humaines soient sujettes à changer, c’est ce qui ne m’a jamais causé d’étonnement ; une passion les fait naître, une autre passion peut les détruire. […] S’il est vrai que les secours célestes sont à tous moments d’une force égale à celle des passions, qu’on m’explique donc par quel funeste ascendant on se trouve emporté tout d’un coup loin de devoir, sans se trouver capable de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords.
p. 111 :
L’amour est plus fort que l’abondance, plus fort que les trésors et les richesses, mais il a besoin de leur secours ; et rien n’est plus désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.
p. 174 :
Un cœur de père est le chef-d’oeuvre de la nature.
Un avis sur « Ramasse tes lettres : Manon Lescaut, de Prévost »