Surveille tes images : Le Petit Prince, d’Antoine Saint-Exupéry

L’imagination de l’enfant est plus sérieuse que la réalité de l’adulte…

Saint-Exupéry (Antoine) 1943, Le Petit Prince, Gallimard, coll. « Folio », 1999

Première édition à New York en 1943, première édition française en 1945.

Note : 5 sur 5.

Résumé :

Un aviateur se souvient comme il était seul, étant enfant, comme les adultes ne comprenaient rien à ses dessins, comme il avait donc abandonné sa pratique, comme il avait alors adopté leur mode de fonctionnement. Un jour, alors qu’il a cassé son moteur et se trouve isolé au milieu du Sahara, un étrange petit garçon tout blond apparaît et lui demande de lui dessiner un mouton…

Commentaires

Rédigé en pleine Second Guerre, alors qu’il est isolé à New York, ce petit conte a bien-sûr cette horreur de l’Histoire en arrière-plan, dans un hors-texte lointain, en négatif du désert la folie meurtrière, à travers la métaphore de ces baobabs qui pourraient occuper la planète du petit Prince si on n’y prend pas garde… Ce petit prince n’est-il pas le double enfantin de l’écrivain ? Un double qu’il avait perdu de vue, à cause du monde absurde des adultes, du faux sérieux qui amène à la guerre ? Il retrouverait ainsi cet esprit de l’enfance au moment où il est contraint à l’isolement à cause d’une « panne » intérieure : « quelque chose s’est cassé dans mon moteur », déclare-t-il (s’inspirant d’un réel accident dans le désert de Libye en 1935 où il avait été sauvé miraculeusement par le passage d’une caravane). Moment critique, désespéré, moment d’interrogation existentielle. Comment encore voler dans une civilisation qui a perdu son humanité ? L’écrivain renoue avec l’enfant qui est encore en lui, celui qui sommeillait dans le cosmos infini qui est en lui, sur une petite planète où lui suffisaient de petites choses qui lui sont tout : sa fleur, ses trois volcans…

Si le conte traditionnel est souvent une métaphore du rite de passage à l’âge adulte (cf. notre article sur le sujet), donc le récit d’une rupture avec l’enfance, le conte de Saint-Exupéry serait la métaphore d’une réconciliation avec cette enfance laissée en arrière. De formation chrétienne jésuite, Saint-Exupéry se souvient sans doute de L’Évangile de Matthieu dans laquelle Jésus avertit : « En vérité je vous le dis, si vous ne retournez pas à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Chapitre 18, verset 3). Redevenir enfant, c’est retrouver les qualités qu’on prête à l’enfant : l’innocence de jugement, la pureté des intentions, la non-dualité du discours… L’enfant est celui qui n’attend pas qu’on lui dise que quelque chose est possible, celui qui fait exister ce qui est impossible par son imaginaire. Cette renaissance de l’enfant dans l’homme permet un retour à la source de l’humain, à sa profondeur, ses liens avec la nature, avec autrui… Le Royaume est ainsi la métaphore d’un stade supérieur de sagesse. Le disciple qui suit le parcours de sagesse proposé par Jésus doit rechercher en lui cet accès au Royaume : il doit régner sur lui-même, être en paix avec lui-même, se connaître, donc devenir roi dans son intériorité, faire un seul avec son moi de l’enfance, avec celui qui rêvait sérieusement.

Le petit prince qui est donc l’enfant en l’homme, est appelé à devenir son propre roi. En cela, la symbolique est donc la même que dans les contes traditionnels (dans lesquels tout enfant est un prince qui va devenir roi après une épreuve, cf. Psychanalyse des contes). Sauf que pour trouver son royaume, le vrai royaume de sagesse, l’homme doit justement retourner à soi, à ses profondeurs, retrouver l’enfant en lui-même : celui qui s’émerveille d’une fleur comme Alexis Zorba s’émerveille chaque jour du lever du soleil, celui qui ne juge pas par avance, celui qui sans à priori se lie d’amitié avec un renard, comme François d’Assise se lia d’amitié avec un loup (cf. Dario Fo, François, le saint Jongleur). Ce renard, qui ici est l’équivalent des bonnes fées et marraines des contes, est celui qui se déguise en monstre ou en vieillard, qui fait passer un nouveau stade à l’enfant s’il passe l’épreuve, qui le forme. Il est le guide. Ici, c’est le Petit Prince qui en racontant son histoire, son aventure fantaisiste, ses épreuves, fait figure de guide pour l’adulte dans son parcours vers une nouvelle sagesse, une nouvelle humanité rajeunie. L’adulte – Saint-Exupéry ou le lecteur – retrouve dans son intériorité cet autre qu’est devenu celui qu’il était étant enfant. Il doit l’écouter, accorder foi à son récit et considérer avec sérieux ses soucis, ses rêves, ses fictions : « Retrouver le sérieux que nous avions dans nos jeux d’enfant » disait Nietzsche dans Par delà bien et mal.

Citations

p. 37
Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté d’elle. Il avait pris au sérieux des mots sans importance, et était devenu très malheureux.
« J’aurais dû ne pas l’écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas m’en réjouir. Cette histoire de griffes, qui m’avait tellement agacé, eût dû m’attendrir… »
Il me confia encore :
« Je n’ai alors rien su comprendre ! J’aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m’embaumait et m’éclairait. Je n’aurais jamais dû m’enfuir ! J’aurais dû deviner sa tendresse derrière des pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j’étais trop jeune pour savoir l’aimer. »

Chap. XII, la planète du buveur, p. 48
La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie :
« Que fais-tu là ? dit-il au buveur, qu’il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
– Je bois, répondit le buveur, d’un air lugubre.
– Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince.
– Pour oublier, répondit le buveur.
– Pour oublier quoi ? s’enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
– Pour oublier que j’ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
– Honte de quoi ? s’informa le petit prince qui désirait secourir.
– Honte de boire ! » acheva le buveur qui s’enferma définitivement dans le silence.
Et le petit prince s’en fut, perplexe.
« Les grandes personnes sont décidément très très bizarres », se disait-il en lui-même durant le voyage.

p. 78
– Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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